Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629760
234 pages

p. 203 à 227
doi: en cours

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no 84 2004/4

2004 Vingtième siècle Librairie

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Première guerre mondiale

Prochasson Christophe et Rasmussen Anne (dir.), Vrai et faux dans la Grande Guerre, Paris, La Découverte, coll. « L’espace de l’histoire », 2004, 360 p., 25 €.
Que le lecteur ne s’y trompe pas : on ne trouvera pas dans cet ouvrage collectif un catalogue de « vérités cachées » et de « mensonges notoires » qui auraient eu cours pendant la guerre 1914-1918. Voilà qui est rassurant. À l’opposé, ce livre refuse de céder à la mode du relativisme qui, au fond, débilite toute tentative de penser l’homme et le monde. Le caractère aporétique des catégories fermées du « vrai » et du « faux » en termes de problématique historienne est ici clairement affiché. Voilà qui mérite d’être salué.
D’emblée, dans une introduction remarquable qui assure la cohérence de l’ouvrage, les éditeurs situent leur propos. Face au chaos d’une guerre jusqu’alors inimaginable qui creusa à la fois la soif de savoir et l’impossibilité de vérifier nombre de faits, on vit surgir rumeurs et propagandes, appels aux experts et témoignages multiples ; soit autant de tentatives de garder un rapport au réel et à la vérité, au moment même où le doute généralisé en sapait les fondements. « L’ouvrage, au fond, prétend élucider les modalités nouvelles de la cognition et les dispositifs de la représentation sociale engendrés par la culture de guerre. »
Cette réflexion se déploie à partir de trois axes. La première partie interroge le façonnage de l’opinion par des procédés de contrôle étatique et montre que les tentatives de persuasion et de contrôle des opinions – via la propagande, le contrôle postal ou la censure – ne firent jamais l’économie d’une participation complexe des populations, des organes de presse et des groupes politiques, c’est-à-dire d’une « auto-mobilisation ». La deuxième partie est consacrée aux imaginaires en tant qu’ils agissent sur la réalité de la guerre, transforment les visions du monde, impliquent des comportements et déplacent les pouvoirs d’énonciation du vrai. La troisième partie, enfin, aborde la question, cruciale pour l’historien, du témoignage, de son fonctionnement, de ses usages et mésusages jusqu’au négationnisme.
Bref, cet ouvrage, à travers des analyses fouillées, montre combien la « vérité » est sortie à jamais blessée de la première guerre mondiale. Désormais, vérités de valeur et vérités événementielles ne coïncident plus. Notre rapport au monde en est tributaire. Ce livre ouvre donc des pistes de réflexion pour aujourd’hui, sans prétendre épuiser le sujet. Cette modestie est tout à l’honneur des auteurs. Un seul regret : le caractère franco-centré des contributions aurait pu être clairement annoncé.
Laurence van Ypersele
Renoton-Beine Nathalie, La colombe et les tranchées. Les tentatives de paix de Benoît XV pendant la Grande Guerre, Paris, Éditions du Cerf, 2004, 405 p., 44 €.
Le pape Benoît XV, élu au trône pontifical au début de la première guerre mondiale, a mené pendant tout le conflit une active campagne diplomatique en faveur de la paix, depuis son « Message aux catholiques du monde entier » de septembre 1914 jusqu’à sa célèbre note de paix d’août 1917, dans laquelle il s’adresse aux belligérants pour mettre fin à un conflit qui voit l’Europe « courir à l’abîme et prêter la main à son propre suicide ». Dans un ouvrage issu de sa thèse de doctorat, Nathalie Renoton-Beine s’attache à l’étude de l’action diplomatique du Saint-Siège pendant cette période décisive, à partir de l’analyse croisée des archives du Vatican et des archives diplomatiques françaises, allemandes et autrichiennes.
Avec une grande précision et un louable souci du détail, elle fait le récit d’un échec, puisque les interventions de Benoît XV sont presque toutes restées lettre morte. L’apparente neutralité du pape n’a pas cessé d’être questionnée pendant le conflit, les pays de l’Entente étant prompts à voir en lui un « agent de l’Allemagne » et les Empires centraux n’ayant, pour ne prendre que cet exemple, guère apprécié la création de trois cardinaux français à la fin de l’année 1916. Nathalie Renoton-Beine démontre de façon convaincante que la politique du Saint-Siège était loin de dépendre de la politique des Empires centraux. C’est la prudence et l’expectative qui expliquent ainsi les silences de Benoît XV devant l’offre de paix des Empires centraux à la fin 1916 comme devant certaines atrocités du conflit. L’action du pape est, de fait, largement conditionnée par le souci d’assurer la pérennité de l’Église catholique, particulièrement là où elle est menacée par les progrès de l’armée russe, et celle du Saint-Siège lui-même, dont le statut est précaire et qui se trouve exclu de la future conférence de paix par l’Italie aux termes de l’article 15 du traité de Londres. La tentative d’empêcher l’entrée en guerre de l’Italie en 1915 s’explique ainsi en premier lieu par les craintes qu’elle fait peser sur la situation temporelle de la papauté. Cependant, l’opposition du Saint-Siège à l’entrée en guerre de l’Italie, comme à celle des États-Unis en 1917, s’explique également par la crainte que le déséquilibre ainsi causé rende illusoire toute perspective de paix. La diplomatie vaticane repose donc en partie sur l’illusion du statu quo.
L’un des principaux mérites de l’ouvrage, auquel manque cruellement un index, est l’éclairage qu’il porte sur les réseaux diplomatiques à l’œuvre pendant la guerre. Les réseaux de la diplomatie secrète sont patiemment analysés, même si l’on peut regretter que les archives jésuites n’aient pas été mises à profit pour mettre notamment en évidence l’action du général de la Compagnie de Jésus, le comte Ledochowski. De nationalité autrichienne, le « pape noir » réside en Suisse à compter d’août 1915, où il côtoie les légations allemande, bavaroise et austro-hongroise auprès du Vatican, mais aussi le camérier secret du pape à partir de 1916, après la révélation par la presse du rôle de ce dernier dans la diplomatie secrète avec les Empires centraux ! L’auteur se contente de rejeter sans preuve son rôle dans l’élaboration de la note de paix.
Néanmoins, l’essentiel réside dans l’affirmation du Saint-Siège sur la scène diplomatique internationale. Si la note de paix de 1917 fut une amère défaite pour la diplomatie vaticane, elle reflète l’influence nouvelle du pape dans les relations internationales : à défaut d’avoir été écouté et suivi, Benoît XV a été entendu.
David Colon
Cabanes Bruno, La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Paris, Le Seuil, coll. « L’Univers Historique », 2004, 549 p., 27 €.
Bruno Cabanes s’arrête sur un « no man’s land », si l’on peut dire, du champ historiographique français. En effet, la période étudiée (1918-1920) appartient à la « durée molle des avant et des après-guerres », comme le notait Pierre Chaunu. Par là, son travail invite à repousser les limites chronologiques dans lesquelles la Grande Guerre se trouve si souvent à l’étroit : août 1914-novembre 1918. Car tout n’est pas fini le 11 novembre 1918.
Pour saisir « au plus près » la sortie de guerre des soldats français, l’auteur privilégie le recours à une source particulièrement précieuse : le contrôle postal aux armées, ce corpus documentaire si riche pour l’évaluation de l’opinion des combattants, et que Jean-Noël Jeanneney et Annick Cochet avaient déjà défloré, en leur temps, pour la période du temps de guerre.
Le livre offre un panorama très large qui donne à voir la diversité des situations vécues par les combattants dans l’immédiat après-guerre. L’entrée de certains régiments en Alsace et en Lorraine et la confrontation directe avec les populations de ces régions libérées, la « pénétration » en territoire « ennemi », l’occupation de la Rhénanie enfin, témoignent plus particulièrement de la permanence de la culture de guerre après 1918. L’auteur insiste ici sur la reproduction de la violence de guerre, violence verbale, notamment à l’égard de l’ennemi qui reste le « Boche », mais aussi violence faite aux corps, imaginée celle-ci. Plus spécialement aux corps des femmes de l’ennemi, à la fois objets de convoitise sexuelle et de répulsion. La présence de troupes coloniales, la « honte noire » qu’Yves Le Naour a récemment traitée, et les réactions qu’elles suscitent en Allemagne, représentent le point culminant d’une impossible « démobilisation culturelle » (John Horne).
Pour décrire ce « prodigieux mouvement d’hommes » de la sortie de guerre, qui concerne cinq millions de combattants français, l’auteur n’hésite pas à s’appuyer sur d’autres disciplines. Ainsi, sociologie et ethnologie sont convoquées pour montrer les rituels complexes qui marquent les différentes étapes d’un passage d’une importance capitale : celui qui mène de la guerre à la paix, de la vie militaire à la vie civile.
On regrettera peut-être que l’auteur ait occulté un phénomène majeur et particulièrement meurtrier qui accompagna la démobilisation : la grippe, dite espagnole. Il n’empêche que le livre de Bruno Cabanes pourrait constituer une sorte de pendant à la thèse rédigée par Jean-Jacques Becker sur l’entrée en guerre, à ceci près que le premier s’en tient aux soldats là où le second tentait de saisir l’ensemble de la société française à l’été 1914. Désormais, on ne peut qu’en appeler à une perspective comparative, permettant de saisir la sortie de guerre de l’ensemble des pays belligérants.
Sophie Delaporte

Dans la tourmente du Troisième Reich

Brutmann Tal, La logique des bourreaux (1943-1944), Paris, Hachette-Littératures, 2003, 416 p., 24 €.
Issu d’un travail universitaire, cet ouvrage, au titre ne rendant pas tout à fait compte du contenu, traite essentiellement des rafles et arrestations des juifs opérées par les « spécialistes » allemands et leurs collaborateurs français dans le département de l’Isère entre octobre 1943 et août 1944, lors de l’occupation de ce département par la Wehrmacht. Principale « révélation » du livre, l’attribution d’une part notable de ces rafles et arrestations à un Kommando qu’aurait dirigé Aloïs Brunner. Sans apporter de preuve absolue de la présence de Brunner – le chapitre 1 de la deuxième partie s’intitule d’ailleurs « Une identification difficile » –, T. Brutmann avance à ce propos des indices concordants appuyés sur des sources peu disertes et sur une démonstration par les méthodes de « travail » adoptées par le Kommando.
L’ouvrage repose d’ailleurs sur une solide utilisation des sources d’archives, à la fois départementales et nationales auxquelles nous aurions joint quelques éléments (sous-séries F20 et F40 par exemple). La bibliographie, fournie, trahit aussi quelques lacunes dont celles touchant aux précieux témoignages de survivants. On relèvera également quelques minuscules scories dues à une familiarité relative avec le milieu local – Uriage, Monestier-de-Clermont, Tullins qualifiés par exemple de « villages » (p. 106, 110, 130), La Buissière transformée en Buissière (p. 247).
Mais l’essentiel, bien entendu, ne tient pas à ces détails. L’apport de l’ouvrage, en effet, est d’importance puisqu’il relève, par ce que d’aucuns nomment la « micro-histoire », des études locales dont on ne soulignera jamais assez le caractère déterminant pour établir avec la plus grande précision possible les réalités de la Shoah en France, apportant des éléments décisifs sur les modus operandi nazis dans la politique d’extermination. Tal Brutmann insiste aussi à juste titre sur le rôle considérable – l’auteur parle de « rouage essentiel » en Isère –, dans le renseignement mais aussi l’action, joué par les collaborateurs locaux, membres du PPF, des JEN, « miliciens » de tous bords et de toutes obédiences (parfois de plusieurs obédiences), dans les arrestations, spoliations et meurtres de juifs, leur utilisation systématique des « représailles » antijuives, par exemple à la suite de l’exécution ou de la capture par les résistants de chefs miliciens. Après lecture de ce livre, nul ne doute plus que cette aide, ainsi que les « travaux préparatoires » effectués par Vichy, comme les fichiers qui donnèrent lieu à la rafle « française » du 26 août 1942, tinrent une place considérable dans la réalisation de la Shoah.
Car le bilan dressé par T. Brutmann, qu’il juge lui-même non exhaustif, est lourd : plus d’un millier de juifs installés dans l’Isère, département considéré comme un refuge jusqu’en septembre 1943 par sa proximité avec la Suisse puis du fait de l’occupation italienne, auraient été déportés, non compris semble-t-il les déportés, une soixantaine selon nos estimations, de la rafle du 26 août 1942. À notre évaluation minimale de 700 juifs morts en Isère du fait des déportations et exécutions sommaires, T. Brutmann apporte une confirmation, chiffrant à près de 900 le nombre de « victimes », sans précision sur leur sort.
En avons-nous fini avec cette sinistre page de notre histoire ? Le chapitre consacré à l’antisémitisme dans la Résistance, sujet peu abordé pour ne pas dire tabou, montre la persistance du racisme antijuif dans les mentalités françaises : en 1946, la Shoah révélée, l’antisémitisme en France n’atteignit-il pas des sommets ? Aujourd’hui encore, le fossé existant entre nombre d’anciens Résistants et déportés « raciaux », non encore comblé, malgré les efforts de certains et les nouvelles formes de l’antisémitisme, peuvent mal augurer de l’avenir.
Jean-William Dereymez
Sigmund Anna-Maria, Les femmes du IIIe Reich, traduit de l’allemand par Janine Bourlois, Paris, J.-C. Lattès, 2004, 336 p., 18 €.
Contrairement au titre français, ce livre ne traite pas des femmes du Troisième Reich mais « des femmes de nazis », plus exactement des dirigeants du régime. Hormis les riches « protectrices maternelles » mentionnées dans l’introduction, il s’agit en fait d’une galerie de huit portraits allant des épouses de Goering, Goebbels et Baldur von Schirach à la nièce et à la « maîtresse cachée d’Hitler » épousée in extremis. Ensemble complété par la cinéaste Leni Riefensthal, qualifiée de « reine des amazones » et la cheftaine des femmes nazies Gertrud Scholz-Klink.
À l’exception de la nièce qui se suicida en 1931 à vingt-trois ans et de la première femme suédoise de Goering, née baronne Fock, morte la même année, ces femmes issues de la petite bourgeoisie partagent sans réserves le culte du Führer et acceptent pleinement de servir le régime avec les privilèges qu’il leur confère sans tenir compte de ses exactions et de ses crimes.
Présentée comme philosophe et historienne autrichienne, sans mention de ses publications, l’auteure, desservie de surcroît par une traduction souvent maladroite, voire inexacte, semble davantage sensible aux témoignages contestables de ces « dames d’apparat » et de leur entourage qu’à une analyse précise du contexte politique. Il est d’ailleurs significatif que, par-delà certains classiques de l’historiographie du Troisième Reich, la bibliographie ne mentionne aucune étude récente de la société allemande et de l’histoire des femmes sous le nazisme. Ce qui conduit à se demander si ce genre d’ouvrages qui a connu en son temps un certain succès, présente aujourd’hui un intérêt autre qu’anecdotique.
Rita Thalmann
Merlio Gilbert, Les Résistances allemandes à Hitler, Paris, Tallandier, 2003, 463 p., 23 €.
En janvier 2004, le président Jacques Chirac remettait la légion d’honneur à Philipp von Boeselager, un des derniers survivants de l’attentat manqué contre Hitler du 20 juillet 1944. À la différence du monde politique, les chercheurs français s’intéressaient déjà depuis plusieurs années à l’histoire de la résistance des Allemands contre le nazisme. À la suite d’une exposition organisée par la Gedenkstätte Deutscher Widerstand de Berlin et le Mémorial du Général Leclerc de Hauteclocque – Musée Jean Moulin à Paris, des colloques ont été organisés (comme à Besançon en septembre 2003), soit dans la perspective d’entrer en dialogue avec des chercheurs allemands, soit dans le but de comparer l’évolution de la résistance allemande avec celle qui se développa à la même époque dans d’autres pays, notamment en France et en Italie. En novembre 2000, pour la première fois dans son histoire, le prix Philippe Viannay revenait à un Allemand, Hartmut Mehringer, pour couronner sa synthèse Widerstand und Emigration. Das NS-Regime und seine Gegner.
Dans son nouveau livre, Gilbert Merlio, excellent connaisseur de l’histoire de l’Allemagne de Weimar et du Troisième Reich, a choisi d’analyser non seulement les activités de la résistance en Allemagne dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, mais de montrer aussi la diversité des origines politiques et sociales des principaux acteurs, et de retracer enfin en détail leurs motivations avant et pendant la guerre.
Eu égard à l’ampleur de l’objet d’étude que représente la résistance allemande, l’auteur a préféré traiter dans un premier temps son ancrage politique et social, ensuite seulement son évolution chronologique. Après une introduction consacrée à la problématique de l’opposition dans un État totalitaire, il traite d’abord des mouvements politiques, ensuite des Églises, des élites et de la jeunesse – en insérant au passage un chapitre autonome portant sur le « cercle de Kreisau ». Ensuite il enchaîne avec une description des formes de résistance pendant la guerre, notamment du côté des miliaires, ce qui l’amène directement à la préparation de l’attentat manqué contre Hitler du 20 juillet 1944. En ajoutant un chapitre sur les relations extérieures de la résistance, notamment leurs contacts avec la Grande-Bretagne, l’auteur illustre la difficulté pour les conjurés de continuer leurs activités alors que Roosevelt et Churchill avaient, en janvier 1943, à l’occasion de la conférence de Casablanca, exigé une capitulation sans conditions.
Dans son dernier chapitre, en soulignant l’importance et la portée de la résistance dans la formation des deux États allemands, Gilbert Merlio éclaire quelques-unes des difficultés qui suivirent la chute du mur et qui posent toujours problème dans la mémoire d’une Allemagne réunifiée. Malgré son sujet difficile, l’auteur ne s’adresse nullement qu’aux spécialistes. Facile à lire, proposant pour ceux qui le souhaitent des compléments d’information en notes de bas de page et des documents et des illustrations en annexe, le livre s’impose à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du voisin d’Outre-Rhin.
Stefan Martens

Violences politiques

Royot Daniel, Les États-Unis, civilisation de la violence ?, Paris, Armand Colin, 2003, 220 p., 19 €.
Daniel Royot a écrit sur de nombreux sujets relatifs à la culture américaine, il en a une très riche connaissance pointilliste qui apparaît dans son dernier ouvrage. L’intention d’aller « au-delà des métaphores et des stéréotypes véhiculés par la culture de masse, mais au plus près de la vie sociale, culturelle et politique des États-Unis » est louable, mais obérée par la volonté de parler de ce pays à travers le seul phénomène de la violence. Le concept de violence est très flou et ne pourrait s’entendre que de manière comparative. Or Daniel Royot n’échappe pas à cette difficulté quand il évoque la violence de la nature, ou quand il passe d’une guerre à l’autre, d’un exemple de violence avérée à un autre.
Son premier chapitre sur la violence contemporaine est bien documenté grâce aux statistiques sur les crimes et les armes qui révèlent l’évolution des dernières années vers une baisse de la mortalité due aux crimes ; il peut être très utile. Les deux suivants passent en revue les conditions de la violence et de sa répression par le gouvernement, avec l’évocation du droit de porter des armes et ses limites. Les chapitres 4 et 5 font appel à l’histoire, avec une vision conventionnelle de la violence de l’Ouest et le cas particulier des Africains-Américains à la fois victimes et propagateurs d’actes violents. Le suivant aborde la question de la Mafia et du crime organisé. Le chapitre 7 énumère les crimes de haine, attribués au débordement communautaire et à l’intolérance. Le chapitre 8 traite des tueurs en série, des psychopathes à travers de nombreuses anecdotes et le suivant des terrorismes, de John Brown au 11 septembre. Le dernier passe à la représentation de la violence à travers les nombreux exemples tirés de la littérature et du cinéma qui illustrent depuis longtemps le phénomène.
Dans ces chapitres, beaucoup d’exemples, de citations, le plus souvent bien choisis, mais les précisions sur la nature du phénomène et surtout une explication de celui-ci qui le rendrait compréhensible manquent. Rassembler des cas et utiliser l’histoire, de façon souvent désordonnée, ne suffit pas pour donner une véritable interprétation.
Jacques Portes
Gregory Paul et Lazarev Valery (dir.), The Economics of Forced Labor. The Soviet Gulag, Stanford, Hoover Institution Press, 2003, 212 p., prix non indiqué.
C’est une approche extrêmement stimulante que propose ce recueil, consacré au travail forcé en URSS, entre les années 1930 et 1950. Dans neuf articles qui s’appuient sur des archives récemment ouvertes, des chercheurs russes et occidentaux s’interrogent en effet sur les rapports entre, d’une part, le développement économique soviétique et, d’autre part, l’existence du Goulag et les répressions politiques. Ils ont donc recours à des notions, rarement utilisées dans ce contexte : le coût, le profit, la productivité du travail…
Une double logique sous-tendait en effet l’existence du Goulag : une logique politique – écarter et rééduquer certaines catégories de personnes – et une logique économique – exploiter des ressources naturelles à vil coût et industrialiser le pays très rapidement. Le NKVD, puis le ministère de l’Intérieur, ne se contentèrent donc pas d’organiser les purges mais devinrent d’importants agents économiques. Or, selon les époques, un facteur primait et influait sur l’autre. Au début des années 1930, la logique économique fut privilégiée, si bien que le besoin de main-d’œuvre aurait provoqué des répressions accrues. En revanche, la Grande Terreur de 1937-1938 correspondit à une inflation du facteur politique et eut des conséquences néfastes sur l’économie du Goulag.
En s’appuyant sur des études de cas précises, les auteurs montrent que l’efficacité des chantiers fut diverse, et ils mettent en évidence l’écroulement de la productivité, que les dirigeants tentèrent en vain de contrer en introduisant un système de récompenses. Ils en arrivent donc à la conclusion, certes pas entièrement nouvelle, qu’après la mort de Staline, Beria « ferma » le Goulag, parce que cette entreprise avait fait faillite économiquement. À la même époque, les cruelles mesures coercitives, introduites dans les années 1930 pour améliorer la discipline des travailleurs dans les entreprises soviétiques, furent abandonnées. La libéralisation politique survenue après la mort de Staline reflétait donc, avant tout, un constat d’échec économique.
Cécile Vaissié
Dozon Jean-Pierre, Frères et sujets. La France et l’Afrique en perspective, Paris, Flammarion, 2003, 348 p., 20 €.
À l’heure de la repentance et du travail de mémoire, le livre de l’anthropologue Jean-Pierre Dozon propose une autre lecture des relations entre la France et l’Afrique anciennement française. Des premiers comptoirs sénégalais de l’époque moderne à l’enterrement de Félix Houphouët-Boigny en 1994, il offre une analyse sur la longue durée de ce qu’il considère comme une relation singulière, tissée au fil des siècles et fondée sur l’articulation entre un « besoin d’Afrique » français et un « désir de France » africain progressivement analysés au fil des chapitres.
Spécialiste de la Côte-d’Ivoire, l’auteur entend se démarquer des travaux contemporains qui privilégient la face cachée et noire des relations franco-africaines, le « grand déballage » et « l’étalage » des scandales de la Françafrique, pour tenter de comprendre « comment un tel monde a été possible ou comment il a pu s’édifier ». Jean-Pierre Dozon s’interroge sur les étapes et les modalités de la constitution progressive de ce qu’il appelle la « grande famille franco-africaine ». Le fil directeur de cette démonstration est tout entier contenu dans le titre emprunté à Hannah Arendt. L’auteur s’applique à expliciter de façon souvent convaincante l’ambivalence de la politique coloniale française, le double langage universaliste et différentialiste, assimilateur et raciste, qui sert de toile de fond à la construction de l’Empire. L’entreprise est intéressante, salvatrice et nécessaire, dans la mesure où elle a le mérite de refuser une vision univoque et simpliste.
Le rôle des médiateurs dans ce processus est particulièrement bien mis en valeur. L’auteur n’évacue pas la question de l’exploitation et de la violence inhérentes à une situation coloniale fondée sur une domination imposée. Il choisit néanmoins de privilégier une catégorie d’acteurs – membres de la Société des amis des Noirs, francs-maçons et saint-simoniens, administrateurs-ethnographes d’un côté ; Afro-Antillais en métropole et « assimilés » des Quatre Communes sénégalaises, élites scolarisées à l’heure des indépendances de l’autre – au détriment d’une opinion métropolitaine dans son ensemble peu curieuse de ses « frères » africains, et d’une population colonisée majoritairement assujettie. Un des intérêts de cet ouvrage est de poser la question des relations de proximité singulières (de « fraternité » d’après Jean-Pierre Dozon) nouées dans une situation de profonde inégalité, relations dont la permanence au-delà des indépendances politiques continue de nous interpeller.
Pascale Barthélémy

Idéologies et pratiques politiques

Nicolet Claude, La fabrique d’une nation. La France entre Rome et les Germains, Paris, Perrin, 2003, 361 p., 23 €.
Claude Nicolet, on le sait, a mené, depuis déjà bien longtemps, des travaux d’histoire ancienne et des travaux d’histoire contemporaine. Avec La fabrique d’une nation, les deux lignes jusque-là séparées se rejoignent comme deux vies enfin réunies. Le sujet du livre porte à la fois sur la Rome ancienne et sur notre époque moderne et contemporaine. Il étudie la fascination exercée par le mythe des origines (Troyens, Gaulois, Germains, Romains, Gallo-Romains) sur les écrivains, les philosophes et les historiens français de la Renaissance à la fondation de la République moderne. Tiré d’une série de séminaires, le livre n’est pas facile d’accès à son début, mais une fois l’effort initial surmonté, il devient une véritable fête pour l’esprit, un livre-bouquet où le lecteur se régalera au sens le plus gourmand du terme. L’objet du livre s’apparente à un jeu d’identité nationale : « Dis-moi comment tu conçois les origines de la nation France, dis-moi quelle part tu accordes respectivement à l’héritage romain, gaulois, germanique et gallo-romain, et je te dirai qui tu es, qui tu es sur le plan intellectuel, philosophique et politique. »
S’il faut dégager en quelques mots la thèse générale de l’ouvrage, elle demeure assez classique. Le débat sur les origines de la France, entre le 16e siècle et le 18e siècle a de plus en plus opposé, nous rappelle Nicolet, la noblesse, pilier de l’interprétation germaniste, prétendante à la filiation directe avec les guerriers francs et le Tiers État, candidat à la captation de l’héritage romain, partisan de l’unité sociale et politique de la nation. L’oscillation entre Rome et Germains permettait de se situer sur l’échiquier de la politique intérieure. Avec la suppression des ordres et des distinctions, le triomphe de la conception unitaire de la nation change l’horizon du débat. Au 19e siècle et surtout après 1870, la querelle des origines devient un instrument de politique extérieure. Germains et Gallo-Romains nourrissent les débats contemporains qui dressent l’une contre l’autre la France et la nouvelle Allemagne.
Hors de ce fil directeur, très difficile du reste à résumer ici, le livre vaut surtout par deux grandes qualités. Claude Nicolet est d’abord un grand lecteur, un grand dénicheur ; les pages qu’il consacre à Boulainvilliers, à l’abbé Dubos, à Augustin Thierry et même à Napoléon III historien de Jules César sont de véritables leçons d’érudition. Mais Nicolet offre aussi une analyse empreinte de passion et pourtant toujours placée entre la nuance et l’équilibre. Aucun des auteurs lus et décortiqués n’est instrumentalisé ou caricaturé en vue d’une thèse téléologique. Ainsi Boulainvilliers, sans être « réhabilité », est replacé dans son véritable contexte intellectuel ce qui permet de le dédouaner du rôle de père du racisme moderne qu’on a voulu lui faire jouer. Bien sûr, et Nicolet ne le cache pas, son étude n’a pas pris en compte l’ensemble des instruments collectifs par lesquels la culture politique des Français a pu s’approprier, réinterpréter et déformer les différents mythes des origines issus de la production savante. Son travail est fondé sur une histoire des idées et ne se présente pas comme une sociogenèse des représentations collectives. Il ne s’agit pas, non plus, d’une étude sur le « nationalisme » au sens anglo-saxon du terme, dans la perspective de l’excellent Ernest Gellner. La méthode de Nicolet ne sera donc pas reçue sans critique et ses limites pourront être signalées. Si Boulainvilliers par exemple ne méritait pas les jugements hâtifs qu’on a faits sur lui (à commencer par Montesquieu), il n’en demeure pas moins que certaines idées-forces ont pu être tirées de ses écrits ; l’idée du droit de la race conquérante a pu se cristalliser en facteur d’identité collective au sein d’une partie de la noblesse française au cours du 18e siècle. Le problème du passage (continuité ou rupture de charge ?) entre les idées le plus souvent nuancées des écrivains et les représentations collectives n’est pas ici résolu. Vaste question qui divise depuis longtemps les historiens !
On s’en voudrait de terminer sur un bémol. Ce livre, répétons-le, est passionnant. Il ne présente pas une vision lénifiante de la façon dont les Français auraient choisi leurs origines pour construire une image nationale à leur avantage, même si Nicolet ne cache pas son attachement à l’universalisme républicain à la française. Le livre offre suffisamment de nuances, de détails bien pensés et de linéaments complexes pour laisser le lecteur libre de son jugement. Quoi de plus républicain ?
Nicolas Roussellier
Kocher-Marbœuf Éric, Le praticien et le général. Jean-Marcel Jeanneney et le général de Gaulle 1958-1969, 2 vol., Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2003, 1 209 p., 40 €.
Les années 1960, qui constituèrent longtemps la limite entre le domaine de l’histoire et celui du temps présent, appartiennent désormais de plein droit aux territoires de l’historien. Il y a là, outre un phénomène naturel de distance au passé, un intérêt pour ce qui apparaît aujourd’hui, selon la formule de Michel Crozier, comme la « Belle Époque » du second 20e siècle. Belle Époque de la société de consommation, des baby-boomers, de la culture de masse, de la croissance industrielle, Belle Époque aussi du gaullisme triomphant, d’un clivage droite-gauche clair et net, ou du néo-colbertisme. À cette Belle Époque sont associés les noms de « grands commis de l’État », les François Bloch-Laîné, Paul Delouvrier ou Jean-Marcel Jeanneney. Mieux les connaître, retracer leur biographie est une tâche aussi nécessaire qu’évidente. Il ne s’agit pas simplement de nourrir notre fascination pour un âge d’or du service public que de comprendre qui furent ces grands hommes dont la mémoire collective a gardé le nom. C’est dire que les 1 200 pages qu’Éric Kocher-Marbœuf consacre à l’itinéraire gaulliste de Jean-Marcel Jeanneney constituent dans leur projet même une œuvre particulièrement attendue.
Issu d’une thèse d’histoire contemporaine, qui s’appuie sur un corpus impressionnant – 60 entretiens et 87 cartons d’archives du fonds Jeanneney déposés depuis à la FNSP pour l’essentiel – cette somme peut se lire de trois manières complémentaires. On y trouvera tout d’abord le film, précis, pointilleux et très documenté d’une carrière ministérielle à la fois exemplaire et atypique, celle d’un universitaire, professeur d’économie et libéral convaincu, devenu ministre de l’Industrie (1958-1962) puis ambassadeur en Algérie au moment de l’indépendance, avant de revenir au gouvernement comme ministre des Affaires sociales (1966-1968) et d’associer son nom à la plus grande réforme de la Sécurité sociale (1967) depuis l’ordonnance d’octobre 1945. Après un prologue, particulièrement bienvenu sur la « naissance d’une dynastie républicaine » et les années de formation de Jean-Marcel Jeanneney, l’auteur suit un plan qui respecte scrupuleusement la chronologie « ministérielle ». En s’attachant aux proches de Jeanneney – très belles pages sur Raymond Barre –, l’auteur contribue à affiner l’histoire du gaullisme qui ne saurait se limiter à une troisième voie entre libéralisme et socialisme. Libéral convaincu, Jeanneney ne s’en trouve pas moins en opposition avec d’autres libéraux, plus « politiques », du gouvernement. La méticulosité du travail d’Éric Kocher-Marbœuf permet d’approcher au plus près l’une des composantes majeures du premier gaullisme, celle du recours – inspiré par le catholicisme social – aux forces vives de la nation, que le général tentera de faire passer via les réformes régionales et sénatoriales.
On y trouvera ensuite la petite histoire de quelques-uns des grands dossiers de l’histoire française du second 20e siècle. Celui de la décentralisation industrielle et de l’aménagement du territoire, celui de l’ouverture de l’économie nationale et de la construction européenne, celui de la montée en puissance du salariat dans la société française, celui de l’évolution structurelle de la Sécurité sociale et en particulier des questions sanitaires, celui enfin, qui clôt le livre comme la carrière politique de Jean-Marcel Jeanneney, de la décentralisation via la réforme régionale avortée de 1969. Petite histoire, car le propos d’Éric Kocher-Marbœuf n’est pas de faire la synthèse des débats de l’époque sur ces questions, mais de raconter la manière dont elles furent vécues, au jour le jour, par le ministre Jeanneney voire, si les archives le permettent, par l’entourage gouvernemental. L’auteur, qui maîtrise bien les bibliographies de référence sur ces sujets – on le voit par exemple à propos de la réforme de la Sécurité sociale de 1967 – ne cherche pas pour autant à dégager les enjeux de l’époque, laissant à d’autres le soin d’y revenir. Son propos consiste plutôt à rétablir la chronologie des faits et à expliquer la manière dont l’homme d’État prend sa décision puis la défend devant ses collègues et concurrents du gouvernement, en particulier le ministère des Finances, dont l’ouvrage rappelle à de nombreuses reprises le rôle clé, puis devant la presse ou le Parlement.
On trouvera enfin dans ce livre, des éléments de réflexion sur le fonctionnement gouvernemental des débuts de la Cinquième République. Exploitant systématiquement le moindre papier conservé par l’ex-ministre, Éric Kocher-Marbœuf restitue le quotidien du travail ministériel, ne nous épargnant rien des affres des uns et des autres, du télescopage entre les grands problèmes – le rapport avec les syndicats, les questions diplomatiques, les pressions économiques – et les rivalités de pouvoir, inhérentes au cercle restreint des grands décideurs politiques de ce temps. On lit ici le poids des contraintes qui pesèrent sur la décision et on prend la mesure du mythe rétrospectif de la technocratie. Le sens de l’État n’empêche pas les stratégies de pouvoir de se déployer, comme le montrent les relations complexes entre Jeanneney et Debré. Par sa précision, ce livre fournit une masse documentaire de premier choix, pour qui s’intéresse au processus de la décision politique dans les années 1960.
En ce sens, on ne peut qu’être frustré de ne pas voir l’auteur tirer les conséquences de sa recherche en conclusion. Refusant de sortir du genre biographique, Éric Kocher-Marbœuf semble renoncer à dépasser son sujet pour interroger les fondements politiques et administratifs du régime. On ne peut ainsi souscrire au présupposé méthodologique de l’ouvrage, qui rejette l’histoire de l’application des décisions ministérielles en supposant que « dans une écrasante majorité des cas, l’administration se plie, de bonne ou de mauvaise grâce, aux instructions qui lui sont données » (p. 13). Les travaux de Pierre Grémion, de Jean-Pierre Worms ou de Michel Crozier, contemporains de l’époque étudiée, ont démontré de longue date qu’entre l’acteur et le système, il pouvait exister quelques dissonances…. Sans doute ici, l’auteur a-t-il été en partie victime d’une trop évidente empathie pour le sujet qu’il étudiait. Ces réserves n’enlèvent rien à l’intérêt de cet ouvrage, appelé à figurer dans toutes les bonnes bibliographies de l’histoire politique des années 1960.
Loïc Vadelorge
Betz Hans-Georg, La droite populiste en Europe. Extrême et démocrate ?, traduit de l’anglais par Geneviève Brzustowski, Paris, Autrement, 2004, 255 p., 19 €.
Bien qu’il soit depuis bon nombre d’années l’un des meilleurs connaisseurs des mouvements populistes en Europe de l’Ouest, Hans-Georg Betz n’était jusqu’à présent guère connu du public d’expression française. Ses travaux n’étaient en effet accessibles qu’en langue anglaise. Inaugurant par surcroît une prometteuse collection publiée conjointement par le Centre d’étude de la vie politique française (CEVIPOF) et les Éditions Autrement, cette excellente traduction fortement remise à jour de son principal ouvrage vient par conséquent remédier à cette lacune.
Sur la base d’une solide documentation et d’une profonde connaissance des terrains des différents populismes européens, l’auteur s’emploie en premier lieu à percer l’essence du phénomène, à le définir, avant d’analyser les facteurs de sa diffusion actuelle tant en France, qu’en Autriche, aux Pays-Bas, en Belgique, en Italie ou encore en Norvège et au Danemark. Il montre, ensuite, comment se sont agrégés à ces facteurs originels liés en particulier à la mondialisation d’autres éléments, tenant spécialement à ce qu’il dénomme le « tournant identitaire », pour aborder enfin l’explication des succès électoraux présents des formations populistes ainsi que la réflexion sur leur avenir.
L’ensemble est nuancé, objectif, sans stigmatisation trop systématique des courants populistes. Le sous-titre de l’ouvrage annonce du reste cette sorte de mesure propre à une démarche véritablement soucieuse de comprendre une réalité. « Extrême ou démocrate ? », interroge Betz. Le populisme européen actuel est sans doute les deux à la fois, ce qui augmente la difficulté qu’il y a de l’analyser. C’est bien ce qu’observe également Pascal Perrineau dans son éclairante préface.
Guy Hermet

Les catholiques dans le siècle

Trimbur Dominique, Une école française à Jérusalem. De l’École pratique d’études bibliques des dominicains à l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Mémoire dominicaine », 2002, 153 p., 26 €.
Le volume de Mémoire dominicaine signé Dominique Trimbur se veut « une histoire politique de l’École, de sa fondation par le père Lagrange en tant qu’École pratique d’études bibliques, en 1890, à sa reconnaissance officielle par la République française qui en fait l’École biblique et archéologique française en 1920 » (p. 5), soit l’histoire du passage d’une École française de facto à une École française de jure.
D. Trimbur étudie la rencontre des motivations de l’ordre dominicain (et rappelle le rôle déterminant du père Lagrange étudié précédemment par le père Montagnes) et celles de la Troisième République. Grâce aux archives du ministère des Affaires étrangères, il inscrit l’histoire de l’École dans la politique de présence française en Palestine et dans les stratégies de la diplomatie française à l’égard du Saint-Siège (qu’il nomme improprement Vatican), de la Sublime Porte ou encore de la Grande-Bretagne. Il montre que la réussite scientifique de l’École est le résultat d’intérêts mutuels bien compris : les dominicains, en concurrence avec les jésuites, affirmant constamment leur francité, bien avant la Grande Guerre et en dépit de la loi de Séparation, tandis que la Troisième République, malgré une politique anticléricale, assure de son soutien moral, à défaut de soutien financier régulier, un lieu privilégié de diffusion de la culture française en Terre sainte.
Émaillée de nombreuses citations inédites, cette étude montre à la fois tout le profit que l’on peut tirer des documents provenant des archives diplomatiques pour l’histoire religieuse et tout l’intérêt d’inclure les faits religieux dans l’histoire des relations internationales.
Sabine Rousseau
Serry Hervé, Naissance de l’intellectuel catholique, Paris, La Découverte, coll. « L’espace de l’Histoire », 2004, 372 p., 26 €.
Tiré d’une thèse de sociologie dirigée par Marc Lazar, ce livre examine comment, entre 1912 et 1933, soit du lancement des Cahiers de l’Amitié de France (Robert Vallery-Radot) à la disparition de Vigile (Charles du Bos), en passant par le bref apogée des Lettres (Gaëtan Bernoville), s’est peu à peu imposée dans l’espace catholique la figure de l’intellectuel, identifiée jusque-là au camp d’en face, celui de la gauche dreyfusarde et laïque, et perçue comme une manifestation particulièrement symbolique de l’individualisme rejeté par l’Église.
La nécessité de mobiliser l’opinion catholique au lendemain de la Séparation et la relative marginalisation des clercs par la crise moderniste expliquent le succès de ce réseau qui prend vraiment consistance et visibilité dans les débats de la Semaine annuelle des « écrivains catholiques » – étiquette prophylactique – entre 1921 et 1929, malgré bien des obstacles. Les uns sont structurels : d’une part, ces laïcs, pour beaucoup convertis de fraîche date, « sont confrontés à la contrainte doctrinale pour pouvoir revendiquer leur rôle d’écrivain “catholique” et concilier leur foi avec leur art, d’autre part, leur littérature, du fait qu’elle est reconnue comme “catholique”, est, au mieux, soupçonnée de ne pas être issue d’une inspiration artistique libre et autonome » (p. 16) ; on perçoit ici le problème récurrent des intellectuels organiques, piégés par une légitimation hétéronomique qui affectera de la même manière la littérature prolétarienne. Les autres sont conjoncturels : au sortir de la première guerre mondiale, l’emprise de l’Action française est telle que la définition d’une position proprement catholique est problématique ; c’est à la fois la force de ces écrivains, qui s’affirment précisément à côté mais autrement, et leur faiblesse, dans la mesure où la condamnation du mouvement de Maurras en 1926 leur ôte une grande part de leur raison d’être en même temps qu’elle provoque dans leurs rangs une division fatale. Le fiasco de Vigile, qui se voulait une NRF catholique, montre l’épuisement d’une formule qui correspondit à un moment nécessaire, celui de l’affirmation spécifique des laïcs catholiques dans le champ intellectuel. À partir des années 1930, un Mauriac, un Bernanos, un Maritain se sentirent libres de s’affirmer comme intellectuels catholiques tout en se démarquant des choix de l’institution ecclésiale : tous les trois furent hostiles au franquisme et rebelles à Vichy, à contre-courant de l’opinion catholique majoritaire.
Ce n’est pas le moindre intérêt de cette étude que de mettre l’accent sur les enjeux de pouvoir et les stratégies de carrière qui sont sous-jacents à des discours remplis de considérations sur le devoir des croyants ou leur dévouement à l’Église. Se référant volontiers à la sociologie de Pierre Bourdieu, l’auteur a voulu se démarquer de l’historiographie religieuse établie, dont il suggère qu’elle a parfois négligé de penser ses objets « insérés dans des enjeux politiques et sociaux qui dépassaient la dimension ecclésiale » (p. 21). La remarque n’est sans doute pas sans fondement, même si on ne peut la généraliser a priori. On apprécie en tout cas que cette posture de distanciation méthodologique ne soit pas un prétexte à faire l’économie des investigations nécessaires : Hervé Serry analyse avec minutie l’évolution de ce milieu complexe où les frontières sont subtiles, les débats permanents et les recompositions multiples. Ici, à la différence de ce qui arrive parfois, l’explication ne tue pas la compréhension. Un livre important.
Yvon Tranvouez

Hommes femmes mode d’emploi

Racine Nicole et Trebitsch Michel, Intellectuelles. Du genre en histoire des intellectuels, Bruxelles, Complexe/IHTP-CNRS, coll. « Histoire du Temps présent », 2004, 547 p., 19 €.
Point final aux travaux du Groupe de recherche sur l’histoire des intellectuels (GRHI) constitué en 1988, l’ouvrage co-dirigé par Nicole Racine et Michel Trebitsch est également un point de départ pour une approche renouvelée d’une histoire « naturellement » écrite au masculin. L’introduction du genre, en tant que « rapport sociaux de sexe » (« On ne naît pas femme, on le devient… »), dans l’histoire des intellectuels, permet en effet d’éclairer les mécanismes d’effacement et de relégation des femmes en milieu intellectuel, ainsi que les zones d’ombres d’où surgissent les noms et les visages de celles que la grammaire neutralise derrière la forme englobante et dominatrice du masculin.
En introduisant le genre comme « opérateur » d’une transformation du regard posé sur l’histoire des intellectuels, en croisant celle-ci avec histoire des femmes, les auteur-e-s ne se sont pas donné pour tâche de revaloriser le rôle des femmes en milieu intellectuel ni de faire une histoire des intellectuelles, mais d’observer, comme le souligne la présentation, les effets de ce changement de « focale et d’angle de vue » sur l’histoire des clercs. Effets recherchés, effets obtenus : celle-ci voit ses repères chronologiques bousculés et ses classifications traditionnelles perturbées. À travers le genre féminin sont en effet successivement réexaminés la chronologie de la « naissance des intellectuelles », la constitution des identités intellectuelles et les engagements des intellectuelles.
Se projetant très en amont de l’acte fondateur traditionnel de l’affaire Dreyfus, la première partie embrasse une vaste période qui va de la fronde de Christine de Pizan contre l’exclusion des femmes du domaine du savoir au 14e siècle à leur progressive entrée dans l’espace public, au début du 20e siècle. Au passage, se trouve ainsi confirmé le rôle stratégique que joue la constitution d’un espace public dans la naissance puis l’affirmation du statut d’« intellectuel » – qu’il se décline au féminin ou au masculin. Et c’est précisément la longue histoire de l’exclusion de cet espace, de l’hostilité masculine à l’égard des « femmes savantes » au 17e siècle, de leur confinement dans le rôle de « femme du monde » au 18e puis de leur lent accès à l’espace public du savoir et de la politique, à partir du 19e siècle, à travers l’effort autodidacte et l’engagement féministe, qu’il nous est donné de parcourir à travers ces premières contributions signées par Éliane Viennot, Danielle Haase-Dubosc, Isabelle Brouard-Arends, Antoine Lilti, Michelle Perrot et Sylvie Chaperon.
Si les limites chronologiques traditionnelles sont bousculées par cette première partie, la deuxième partie, consacrée aux identités intellectuelles, à travers un certain nombre de figures et de représentations, reste solidement ancrée dans le 20e siècle. Siècle ambivalent de l’affirmation d’une liberté nouvelle de la femme « non liée » refusant, comme Colette, l’alternative de la féminité ou de l’intellectualité, comme l’indique Nathalie Heinich, mais aussi siècle de l’effacement des figures féminines derrière la geste d’intellectuels en quête d’une nouvelle légitimité fondée sur les valeurs guerrières et héroïques au lendemain de la première guerre mondiale, comme l’explique Annelise Maugue. Siècle de l’affirmation d’un « humanisme féminin » (Dorothy Kaufmann) et de l’accès à la légitimité intellectuelle des femmes via l’enseignement supérieur et les professions intellectuelles (Delphine Naudier) mais également siècle d’une répartition sexuée des disciplines se substituant aux anciennes ségrégations (Nicole Mosconi).
S’interrogeant sur la spécificité de l’engagement des intellectuelles, la troisième partie livre des contributions où l’engagement féministe apparaît, le plus souvent, comme le fil conducteur d’une participation des femmes au débat public, à travers l’engagement pacifiste (Françoise Blum) ou dans les allers-retours du féminisme entre les deux rives de l’Atlantique (Ingrid Galster). Soulignant la moindre présence des magistrates dans les débats intellectuels sur la justice (Anne Boigeol), la difficulté d’intégrer la notion de genre dans un mouvement se voulant alternatif comme ATTAC (Claude Piganiol-Jacquet) ou la régression des conquêtes du féminisme (Michèle Le Dœuff), les dernières contributions rappellent que l’histoire s’écrit aussi au présent. Mais la volonté de décentrer le regard conduit à laisser dans l’ombre les « grands moments » des engagements intellectuels du 20e siècle qui permettraient de mesurer la part, spécifique ou non, que les intellectuelles y ont prise. En mettant en valeur, dans le bilan qu’elle tire en guise de conclusion, le début de reconnaissance et de légitimité acquises par « l’aventure intellectuelle des femmes en France », Françoise Thébaud souligne, de ce point de vue, l’étendue d’un chantier qui reste à explorer.
Bernard Brillant
Bard Christine (dir.), Le Genre des territoires. Féminin, masculin, neutre, Angers, Presses de l’Université d’Angers, 2004, 348 p., 20 €.
Actes d’un colloque organisé par la dynamique université d’Angers, cette interrogation sur le « genre des territoires » est une contribution pluridisciplinaire à la floraison actuelle des études sur les relations entre les hommes et les femmes dans l’histoire. Cette trentaine de contributions est placée dans le sillage des hypothèses séduisantes d’Erving Goffman. À la suite du sociologue américain décrivant un constant « arrangement entre les sexes », qui vivent « ensemble séparés », elles s’efforcent de saisir dans un même mouvement le genre et le territoire pour cartographier l’inégale répartition du pouvoir entre les hommes et les femmes.
Christine Bard, la coordinatrice de cet ensemble, n’esquive pas la difficulté du sujet, en rappelant dans l’introduction combien il est difficile de définir les deux termes. C’est en effet l’un des points discutables de l’entreprise, tant leur emploi varie. De fait, les auteurs n’échappent pas à l’ambiguïté générale des études sur le genre, l’employant pour désigner tantôt les femmes, les hommes, les hommes et les femmes, tantôt le système de relations entre les deux sexes, parfois aussi l’appartenance sexuelle et sa construction sociale ou encore le système de domination masculine. Si le parti dominant de l’ouvrage est bien de rester dans une « spatialisation de l’agencement de la domination masculine » (p. 6), le lecteur peut faire son choix à travers les différentes significations du terme. De même, géographes, sociologues, historiens et psychologues entendent la notion de territoire de différentes manières. La plupart des auteurs s’en tiennent à la définition d’un « espace socialisé, approprié par des groupes à travers leurs pratiques et leurs représentations » (p. 227). Mais dans certains textes, le mot territoire pourrait sans dommage être remplacé par champ ou domaine, ce qui est bien différent. Enfin, l’association entre pouvoir et territoire conduit certaines contributions à rejeter la notion uniquement du côté du masculin, soit en soulignant l’analogie, si fréquente dans les conflits du 20e siècle, entre le corps féminin et le territoire national, soit en analysant son usage par la géographie (p. 170).
Pourtant, à travers des cas précis, aussi différents que les cérémonies religieuses de la Grèce antique, les couvents de l’Ancien Régime, les femmes de marins, les casernes, le populisme, les plages françaises des années 1960 ou les déserts, on voit combien la répartition des espaces masculins et féminins est beaucoup plus complexe qu’une division stricte entre public et privé, politique et intime, dominant et dominé. Cela permet de mettre en lumière, au-delà de la persistance au début du 21e siècle de domaines réservés à l’un et l’autre sexe, la porosité et la fragilité des frontières et les problèmes posés pour penser la mixité.
Parce que le territoire, quelle que soit la définition adoptée, est un socle identitaire à partir duquel se construisent (en positif ou en négatif) les individus, hommes ou femmes, les groupes et les nations, parce que les identités de genre sont l’une des interrogations fondamentales de notre temps, on ne peut que souligner l’intérêt de cette entreprise de mise en relation qui nous aide à comprendre le monde où nous vivons.
Danièle Voldman

Du lien social

Carol Anne, Les médecins et la mort, xix e-xx e siècle, Paris, Aubier/Flammarion, 2004, 336 p., 23 €.
Spécialiste du 19e siècle, Anne Carol entreprend ici de montrer comment la mort est devenue l’affaire des médecins. Bien que la mort signe l’échec de la médecine, la « médicalisation » de la société française se traduit par une présence accrue des médecins au moment de la mort, mais aussi dans la définition même de cet événement et dans les pratiques qui l’accompagnent, dans les familles d’abord, et de plus en plus souvent à l’hôpital. L’auteur s’appuie sur un corpus de sources médicales impressionnant mais inégal : les médecins du 19e siècle s’inquiètent bien plus des signes de la mort que de la douleur ou de l’euthanasie.
L’analyse des rapports complexes entre les médecins et la mort suit un plan thématique, dont l’ordre est cependant celui du déroulement de la mort, du décès au destin du cadavre, couvrant un long 19e siècle, jusqu’aux lendemains de la première guerre mondiale. Un dernier chapitre aborde les débats contemporains, dans la continuité des thèmes évoqués précédemment.
En distinguant des moments et des problèmes spécifiques dans le déroulement de la mort, Anne Carol réussit à montrer la complexité d’un événement et partant de son vécu, tant pour l’entourage immédiat du mourant, la famille, le prêtre, le médecin que pour l’ensemble de la société. Elle évoque ainsi tout d’abord les attitudes lors de l’annonce de l’irrévocable au mourant, et la difficulté à définir l’agonie, ce qui est un vrai problème pour l’administration des derniers sacrements. La douleur, la nécessité de la soulager et l’imperfection des moyens mis en œuvre, permettent d’introduire le débat sur les attitudes médicales face à la mort. Faut-il se battre, au risque de l’acharnement thérapeutique ; ne faut-il pas plutôt abréger les souffrances et reconnaître peut-être un droit à bien mourir ? Les controverses sur l’euthanasie au 19e siècle sont aussi exemplaires des questions posées par les nouveautés thérapeutiques, ici les usages de la morphine ; elles s’inscrivent également dans un courant plus ample, l’eugénisme, auquel Anne Carol a déjà consacré des travaux marquants. L’attitude du médecin face à la mort met aussi en jeu sa relation avec le patient, dans le choix de dévoiler ou non, de soulager ou non.
Le constat de la mort est longtemps source de controverses, dominées par les peurs suscitées par les inhumations prématurées. La question de la définition juridique et médicale de la mort court tout au long du 19e siècle et encore aujourd’hui. Anne Carol montre comment les médecins réussissent à s’imposer dans la procédure de délivrance des certificats de décès, grâce à l’élaboration de techniques d’examen des corps, inspirées par la médecine expérimentale et les protocoles de réanimation. Enfin, le destin du cadavre suscite aussi de nombreux débats : le corps mort est jugé dangereux par l’opinion publique qui réprouve les usages scientifiques des cadavres. Cette condamnation s’affirme avec la montée de l’individualisme qui exige de maîtriser le devenir du cadavre au-delà de la mort.
L’exploitation des sources médicales et le souci de ne jamais généraliser donnent aux analyses d’Anne Carol un ton mesuré et équilibré, laissant place tant aux acquis des sciences médicales qu’aux croyances populaires, aux revendications corporatistes des médecins ou à l’évolution des sensibilités. Cet équilibre est respecté dans le dernier chapitre consacré à la période contemporaine et qui n’apparaît pas indispensable à l’équilibre général de l’ouvrage. L’évocation des débats contemporains sur l’euthanasie ou la définition de la mort reste trop rapidement menée au regard des transformations des sciences médicales ou des usages du droit dans les sociétés contemporaines.
En dépit de cette réserve, l’ouvrage d’Anne Carol prolonge avec talent la réflexion initiée par Jacques Léonard, il y a plus de vingt ans, sur la place des médecins dans la société française.
Sophie Chauveau
Gueslin André, Les gens de rien. Une histoire de la grande pauvreté dans la France du xx e siècle, Paris, Fayard, 2004, 457 p., 24 €.
Comme pour les siècles précédents, l’historien du contemporain peine à saisir la « grande pauvreté ». Les pauvres n’écrivent pas, et c’est par ceux qui les surveillent ou qui les secourent qu’on les atteint. Le dernier chapitre de ce livre (« Images et représentations des plus pauvres ») rend bien compte de cette tension entre les pauvres et ceux qui les font parler ou qui parlent en leur nom. La première difficulté du sujet est de définir la « grande pauvreté ». Elle n’est pas complètement résolue : on s’étonne de la place accordée à certains groupes (orphelins placés, malades mentaux, juifs pendant la seconde guerre mondiale, voire jeunes des banlieues) qui ne relèvent que marginalement de la problématique de la grande pauvreté. La question du rapport au travail est délicate : les chômeurs sont-ils des pauvres ? André Gueslin le pense, mais en même temps, il refuse d’intégrer les working poors dans la catégorie qu’il crée. Parce que les enquêtes sont nombreuses, SDF et clochards tiennent une grande place, reflétant plus l’inquiétude de la société que leur poids dans la grande pauvreté, généralement moins visible. Du coup, cette grande pauvreté, telle qu’elle a été peu à peu reconnue par l’action d’ATD Quart Monde, est un peu noyée. Cette situation existait-elle dès le début du 20e siècle, parmi d’autres misères peu à peu résorbées (vieillards pauvres, ouvriers agricoles, veuves, vagabonds), ou bien n’apparaît-elle qu’avec la croissance des années 1950, lorsque le plein emploi et le développement de l’État-Providence laissent au bord de la route les « gens de rien », marqués par des histoires familiales heurtées, l’impossible accès à l’habitat social, les handicaps culturels ?
Le plan adopté, deux parties historiques, une partie transversale, pousse à conclure à une permanence des situations de grande pauvreté. À la fin du 20e siècle, à cette strate traditionnelle se juxtaposent les « nouveaux pauvres » qui donnent à la misère une visibilité sociale et politique qu’elle n’avait jamais eue. Traiter comme d’un tout la séquence 1945-2000 dissimule les causes de ces nouvelles pauvretés apparues après les Trente Glorieuses, familiales (familles monoparentales) et économiques (concurrence économique exacerbée en période de crise, disparition des emplois peu qualifiés et exclusion des moins performants).
André Gueslin s’intéresse tout autant à l’action de la société face à cette pauvreté : action de l’État, mais aussi action des organisations charitables et philanthropiques. Cela nous vaut des mises au point utiles sur le Secours catholique, le Secours populaire, Emmaüs, ATD Quart Monde, les Restaurants du Cœur. Contrairement à ce qui est écrit (p. 180), Emmaüs et ATD Quart Monde ne sont pas des organisations catholiques. Si des travaux d’étudiants sont justement mis en valeur, on s’étonne de l’oubli d’ouvrages récents sur le Secours national, les Tsiganes, la Fondation de France, le don. Sur un sujet difficile à traiter en raison de la combinaison des formes anciennes et nouvelles de pauvreté, nous avons un premier tour d’horizon.
Jean-Luc Marais
Gibaud Bernard, Fédérer autrement. Histoire de la Fédération nationale de la mutualité française (1902-2002), Paris, Mutualité française, 2003, 196 p., prix non communiqué.
Longtemps l’histoire de la mutualité en France a souffert d’un étrange paradoxe : le mouvement social le plus ancien et le plus important sur le plan numérique était également le plus méconnu des historiens. Beaucoup de choses ont changé sur ce plan depuis deux décennies mais l’histoire de la principale composante du mouvement mutualiste était également restée un terrain en friche. Si une première synthèse avait été fournie en 2002 par Michel Dreyfus et Bernard Gibaud, il relevait à Bernard Gibaud, pionnier de l’histoire de la mutualité, d’en retracer plus avant les grandes lignes.
Cette histoire s’étend sur plus d’un siècle, même si la constitution formelle de la FNMF se situe en 1902, au même moment que celle du Parti radical ; la coïncidence n’est d’ailleurs pas fortuite. Bernard Gibaud retrace la naissance d’un mouvement étroitement encadré par le pouvoir depuis le Second Empire puis « libéré » par la loi du 2 avril 1898 qui lui permet de se développer comme bon lui semble. Dès lors, la FNMF jette les bases d’un véritable mouvement national à travers Unions départementales et régionales et grâce au remarquable savoir-faire de son premier président, Léopold Mabilleau. À partir de 1930, la FNMF sait se couler dans le dispositif des Assurances sociales en y prenant toute sa place. Elle y acquiert une puissance accrue, au détriment de sa sociabilité et de son caractère militant. Après le faux pas « chartiste » des années 1941-1943, la FNMF n’est inquiète à la Libération que par l’instauration de la Sécurité sociale. Elle craint que cette forme de protection sociale obligatoire généralisée sonne sa fin mais, très vite elle se reprend, s’adapte et sait trouver toute sa place au sein de la Sécurité sociale. La montée en puissance de la mutualité de fonctionnaires, enseignante et en entreprise, fera le reste.
À travers cette histoire intérieure Bernard Gibaud souligne avec précision les grandes capacités d’adaptation de ce mouvement social, essentiel de la société française : près d’un Français sur deux est aujourd’hui couvert par une mutuelle. Il montre bien en quoi la FNMF a mis en œuvre une conception fédérative complexe qui a ouvert une voie originale au développement de la démocratie sociale en France. Soulignons enfin combien la réunification mutualiste, réalisée en 2002, va à rebours de l’évolution générale du mouvement syndical, profondément divisé. À travers l’histoire de la mutualité apparaît « en creux » celle du mouvement syndical et le livre de Bernard Gibaud nous aide à le comprendre.
Michel Dreyfus
Le Couédic Daniel, La maison ou l’identité galvaudée, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003, 209 p., 18 €.
En dépit des efforts des chantres de l’habitat collectif, toutes les enquêtes le signalent depuis plus d’un siècle : les Français, dans leur majorité, rêvent de posséder une maison individuelle. Professeur à l’Institut de géoarchitecture de l’université de Bretagne occidentale, Daniel Le Couédic étudie, à travers la Bretagne à laquelle il a déjà consacré de nombreux travaux, les raisons de cet engouement persistant. Le choix géographique n’est pas anodin puisque dans cette région – où la réflexion sur l’habitat traditionnel et ses formes particulières remonte à la naissance du Mouvement breton au début du 19e siècle – la maison individuelle représentait, en 2002, 72 % du parc des résidences principales. À travers le cas exemplaire de la maison bretonne, l’auteur veut étudier la construction d’une identité architecturale, « ayant concentré des expérimentations doctrinaires, artistiques, administratives et marchandes » (p. 197).
Son étude chronologique rappelle tout d’abord les deux composantes qui ont coexisté au sein du régionalisme breton jusqu’en 1914. Tandis qu’historiens, ethnologues, architectes et linguistes construisaient une identité régionale par le folklore et la collection d’objets, les nostalgiques d’une société rurale en voie de disparition, majoritairement conservateurs, catholiques et hostiles à la République, avaient un discours plus ouvertement politique. Les uns et les autres eurent un rôle essentiel dans l’inventaire des formes des demeures, des plus riches aux plus humbles. De ce point de vue, l’entre-deux-guerres d’avant la crise fut une période charnière, comme l’avait déjà montré Claude Vigato. D’abord les ravages de la Grande Guerre dans le Nord et l’Est donnèrent un coup de fouet aux réflexions des architectes régionalistes à travers tout le pays. Les régionalistes bretons pour leur part définirent les formes et les matériaux (crépi blanc, parements de pierres ou de granit, toits en ardoises…) de la maison bretonne. Ensuite la loi Loucheur de 1928 finança un programme pluriannuel de 500 000 logements, pour beaucoup individuels, dont bénéficia l’Ouest. Enfin, la réglementation sur la protection des sites y fut une aubaine pour la construction. De fait, la partie la plus neuve de l’étude concerne la période postérieure à 1945. Appuyée sur des sources peu utilisées comme les enquêtes de la COFREMCA (Société de conseil créée dans les années 1960, spécialisée dans la compréhension, l’analyse, l’interprétation et l’anticipation du changement social) fondées sur l’étude des courants socio-professionnels ou les publicités des constructeurs tels Phœnix, elle retrace l’avènement de la « maison marchandise ». Dans les années 1960, la Bretagne, moins industrialisée que le reste du pays, fut ainsi pionnière de la rurbanisation, se couvrant de maisons individuelles dans de vastes lotissements périurbains, au prix d’un surendettement de leurs nouveaux propriétaires. La maison néo-bretonne, refuge du temps passé, devint le symbole d’une douceur mythique, supposée éloignée des dures lois du marché et des contraintes de l’industrialisation.
Daniel Le Couédic suit alors avec finesse – des Trente Glorieuses à la loi de 1998 sur le prêt à taux zéro – les avatars du style « néo-néo-régionaliste », puisant aux sources du naturalisme moderniste, refusant en parole la préfabrication, mais obligé de se plier aux contraintes financières et aux diktats des constructeurs. Avec élégance et précision, il met en relation les politiques publiques du logement, la transformation des métiers de la construction et le goût, jamais démenti voire encouragé, des consommateurs pour l’architecture bretonnante. Sa conclusion, toute de nuance et de prudence, se place dans le courant actuel de révolte de la société civile contre les systèmes marchands : sans sous-estimer l’importance des enjeux économiques de ce type d’habitat, ni en minimiser l’aspect faux-semblant, il y voit aussi la force d’une identité profonde, une résistance des habitants à la mondialisation et au capitalisme triomphant.
Danièle Voldman

Vies et histoires des banlieues

Lillo Natacha, La Petite Espagne de la Plaine Saint-Denis, 1900-1980, Paris, Autrement, 2004, 165 p., prix non communiqué.
Fondée voici près de dix ans par Pierre Milza et Émile Temime, la collection « Français d’ailleurs, Peuples d’ici » s’intéresse au passé de l’immigration en France à travers ses lieux de mémoire. Le livre de Natacha Lillo sur « la Petite Espagne de la Plaine-Saint-Denis » retrace l’histoire d’une colonie exceptionnellement durable et nombreuse aux portes nord de Paris. Un peu plus de 250 Espagnols sont recensés à Saint-Denis en 1911. Beaucoup viennent du Nord-Est de la province de Caceres, ils s’installent, comme la plupart des immigrés d’alors (Bretons comme Italiens) dans la zone industrielle du Sud de la commune. À l’ombre des usines à gaz et dans les fumées de la chimie et de la métallurgie, un territoire se construit, faisant pousser les bicoques le long d’impasses sans nom et de lotissements privés de tout aménagement urbain, eau ou électricité. « La Petite Espagne », comme on la surnomme très vite, ne cesse de grandir, dans la Plaine, aussi bien à Saint-Denis qu’à Aubervilliers, au gré d’une croissance explosive à partir de la première guerre mondiale. La majorité des 8 000 Espagnols recensés dans les deux communes en 1931 réside à la Plaine, dont un grand nombre de familles. Nulle part en région parisienne, on ne rencontre une telle concentration d’étrangers de même origine. Il s’agit aussi de la plus grande agglomération d’Espagnols au Nord de la Loire.
Dès 1910, un chapelain missionné par le roi d’Espagne s’émeut du dénuement matériel et spirituel de ces immigrés et un terrain est acheté afin d’y construire un lieu de culte. Autour de la chapelle Sainte-Thérèse-de-Jésus, consacrée en 1923, l’Église espagnole et son patronato ont joué un rôle non négligeable dans la structuration de la colonie. Celle-ci a vécu parallèlement au rythme du mouvement ouvrier, en écho au contexte local, mais surtout aux déchirements de l’histoire espagnole. Entre les deux guerres, la République, la guerre d’Espagne ont construit une forte identité antifranquiste. Beaucoup se virent condamnés à l’installation durable après la retirada, d’autres s’engagèrent dans la Résistance. L’histoire politique croise ici celle de la commune de Saint-Denis, qui marque constamment après 1945 son empathie avec les combats de l’antifranquisme. En même temps, l’histoire collective de la migration se renouvelle. Nouveaux réfugiés d’abord, émigrés économiques ensuite, sont accueillis avec la même bienveillance par les anciens et en 1968, les Espagnols de la Plaine sont presque aussi nombreux qu’en 1931. La petite Espagne semble avoir disparu assez rapidement ensuite, tandis que l’actualité s’intéressait aux bidonvilles (portugais surtout), en partie nés sur son territoire : le Franc-Moisin et le Cornillon. Le patronato a fermé en 1975, mais les Espagnols et leurs enfants sont encore nombreux et participent activement à la vie de cette banlieue nord ouvrière dont ils ont discrètement marqué l’histoire.
Car c’est aussi l’un des mérites de ce livre que de proposer une lecture inédite de l’histoire de Saint-Denis (et d’Aubervilliers dans une moindre mesure). Les Espagnols représentent l’une des parties les plus misérables du prolétariat de la banlieue nord, banlieue prolétaire s’il en est. L’espace d’installation sordide et insalubre, les aspects les plus durs de la condition ouvrière, du trafic d’enfants pour la verrerie à la sous-qualification des professions (hommes tous manœuvres dans l’industrie, femmes trieuses de chiffons en temps de crise), avec des familles de quatre enfants et plus. Le style concret et humain de Natacha Lillo et la richesse des cahiers photos (l’un des points forts de la collection, particulièrement dans ce volume) savent dire, sans s’apitoyer, le quotidien de ces Dyonisiens venus d’Espagne, vivant entre eux, à leur manière « bricolée » entre deux cultures, mais aussi rapidement intégrés au monde ouvrier banlieusard.
Car, et ce n’est pas l’un des moindres mérites de ces quelque 160 pages derrière lesquelles on sent le travail de thèse exceptionnellement documenté de l’auteur, le livre invite à une réflexion problématique au-delà de la mémoire. À la question des modalités d’intégration de ce prolétariat singulièrement misérable, le livre apporte des éléments de réponse originaux, en montrant, à travers l’exemple de Saint-Denis, comment l’action municipale en faveur des ouvriers avait pu jadis être efficace, en s’adressant aussi aux immigrés.
Marie-Claude Blanc-Chaléard
Guyard, Jacques, Évry. Ville nouvelle 1960-2003. La Troisième banlieue, Évry, Espaces Sud, 2003, 351 p., 18 €.
Parmi les très nombreux livres politiques que présente l’actualité éditoriale, les mémoires de l’ancien député-maire d’Évry, Jacques Guyard, récemment publiés aux éditions Espaces Sud, méritent toute l’attention des historiens qui s’intéressent de près ou de loin à l’histoire urbaine du temps présent et ce pour deux raisons. D’une part, l’auteur est historien et universitaire de formation, de toute évidence doué pour mettre en perspective l’histoire de sa ville nouvelle, du milieu des années 1960 jusqu’à l’orée du 21e siècle. D’autre part, même s’il a connu des responsabilités nationales (à l’Assemblée et au gouvernement), il privilégie ici nettement le regard local (communal, intercommunal et départemental) nous permettant ainsi de saisir concrètement l’évolution politique de l’urbain, à l’heure de la décentralisation.
Conçu comme un testament politique, ce livre joue sciemment sur l’ambivalence entre l’histoire et la mémoire. De tout évidence nourri d’un travail documentaire et archivistique, Évry ville nouvelle ne cite – sans doute volontairement pas – ses sources. Jacques Guyard n’entend pas se substituer au travail des historiens, mais plus simplement contribuer à l’histoire d’une « aventure intellectuelle » sans précédent dans l’histoire de la banlieue parisienne, celle des villes nouvelles. Sur cette question, l’apport de ce témoignage est doublement décisif. Il révèle combien le poids des contraintes politiques municipales et départementales (rivalités entre gaullistes et communistes) a contribué à infléchir le projet de l’équipe de Paul Delouvrier, dès la fin des années 1960. Évry est d’autant plus intéressante à étudier que son député-maire de l’époque, Michel Boscher, fut aussi le père de la loi du 10 juillet 1970, qui organise une répartition originale des pouvoirs entre l’État aménageur et les collectivités locales.
Mais au-delà de cette histoire des débuts de la ville nouvelle, Jacques Guyard témoigne aussi de son expérience de terrain, depuis les municipales de 1977 jusqu’à son retrait de la vie politique en 2002. Il pose ici un jalon précieux pour l’histoire immédiate des villes nouvelles, celle qui voit la montée en puissance des élus et l’instauration d’une concertation avec l’organisme aménageur. Sur de nombreux points (de la construction de l’Agora à celle de la cathédrale de Mario Botta, du mouvement pionnier à l’émergence d’une nouvelle génération d’acteurs associatifs et politiques), cet ouvrage est appelé à faire figure de classique dans l’histoire des villes nouvelles. Mais son intérêt ne se limite pas là.
En privilégiant une lecture politique et personnelle de la ville, Jacques Guyard nous livre aussi un témoignage éclairant sur le tournant des années 1980-1990. Ce tournant est d’abord celui de la décentralisation qui place l’élu local au cœur de la vie politique de la nation. À la différence de ces collègues qui gèrent les communautés d’agglomération, les conseils généraux ou régionaux, à la différence aussi des députés et des membres du gouvernement, le maire devient à la faveur des lois Deferre et plus encore de la crise économique et urbaine des années 1990, le référent essentiel du rapport au politique de la population. Les nombreuses anecdotes qui émaillent le récit de Jacques Guyard, attestent des enjeux et des difficultés – échapper à la démagogie – de la profession de maire. On y lit la complexité de la mise en place de la mixité sociale, les contradictions de la politique de la ville et le cassetête des politiques d’assistance sociale. En ce sens, la portée du témoignage dépasse l’échelle de la « troisième banlieue » (celle des villes nouvelles) pour toucher l’ensemble du fait urbain contemporain.
Le dernier intérêt de ce témoignage, et non des moindres, est d’éclairer l’évolution doctrinale du parti socialiste. À l’image du parti radical des années 1930-1950, le parti socialiste des années 1990 se « recentre » sur les valeurs républicaines, au détriment d’un discours social qui apparaît – à tort ou à raison – de plus en plus daté. Cette évolution bien connue, et clairement assumée par l’auteur, résulte moins d’un basculement idéologique discuté dans les salons du pouvoir, que des analyses issues du terrain de l’expérience locale. Jacques Guyard contribue ainsi à éclairer l’histoire politique du temps présent et à justifier tout l’intérêt que devraient lui porter les historiens.
Loïc Vadelorge

Monkey Business

Meusy Jean-Jacques (dir.), Le Cinémascope entre art et industrie/Cinémascope between Art and Industry, Paris, Association française de recherche sur l’histoire du cinéma (AFRHC), 2003, 367 p., 35 €.
À la fin des années 1920, la presse française se fait l’écho d’une invention due à Henri Chrétien, l’hypergonar, qui permet, par un procédé d’anamorphose, d’élargir l’écran de projection des films sans toucher au format 35 mm de la pellicule. Mais Pathé Natan, qui s’y est intéressé, renonce à l’exploiter, pour consacrer ses moyens à l’autre nouveauté du moment, le cinéma sonore. L’hypergonar ne fut cependant pas oublié : au début des années 1950, Russes et Américains manifestent un intérêt quasi simultané. Hollywood l’emporte et, pour relancer une consommation compromise par l’essor de la télévision, la Fox fait les investissements nécessaires à l’exploitation du procédé, rebaptisé cinémascope. Après 1953, les inventions complémentaires se multiplient et le format large devient quasiment de règle. Ce succès va entraîner, dans l’équipement des salles, des transformations coûteuses, rapidement réalisées aux États-Unis, puis pratiquement imposées aux salles européennes.
Une fois de plus, c’est l’industrie américaine qui détient les moyens et l’esprit d’entreprise nécessaires à l’exploitation commerciale de découvertes techniques réalisées, au moins pour une part, en Europe. Cela provoque d’ailleurs en France, au début des années 1950, de virulentes polémiques anti-américaines. Grâce à des dépouillements minutieux d’archives d’entreprises et de publications spécialisées, Jean-Jacques Meusy et ses collaborateurs décrivent et analysent avec une grande précision ce processus dont on ne connaissait guère que les grandes lignes.
L’apport de cet ouvrage, auquel participent plus de vingt spécialistes, ne se limite pas à l’histoire industrielle. Les effets d’ordre esthétique provoqués par l’élargissement de l’image sont abordés dans une série de contributions, moins novatrices, mais qui ont l