Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629760
234 pages

p. 75 à 82
doi: en cours

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Dossier : Crises et conscience de crise

no 84 2004/4

2004 Vingtième siècle Dossier : Crises et conscience de crise

Les années grises de la fin de siècle

Robert Frank  [*] Geneviève Dreyfus-Armand  [**] Maryvonne Le Puloch  [***] Marie-Françoise Lévy  [****] Michelle Zancarini-Fournel  [*****]
Doit-on parler de « crise » pour désigner les années grises qui commencent en 1973-1974 ? Ou ce terme, inapproprié, est-il porteur de mythes ? Le dernier quart du 20e siècle est-il une période de crise ou marque-t-il un simple retour à la normale après les Trente Glorieuses, des années finalement tout à fait exceptionnelles ?
Ce thème de la « crise » ou des « crises » sonne familièrement aux oreilles des lecteurs de Vingtième Siècle. Cette revue a en effet consacré son numéro 52 (octobre-décembre 1996) aux « crises économiques du 20e siècle », avant de se pencher trois ans plus tard sur la question des « Villes en crise ? ». À chaque fois, ce fut une belle occasion pour démystifier la notion en la replaçant dans la perspective historique du long terme et en soulignant le contraste entre les réalités plutôt positives – la croissance, peu souvent enrayée ou ralentie au cours du siècle, l’enrichissement continu, les mutations nécessaires – et les discours ou les représentations volontiers catastrophistes. Pour les villes, Danièle Voldman note que l’instrumentalisation du mot « crise » est permanente, qu’elle s’effectue sur un mode « incantatoire » et qu’il est préférable de fuir ce « dolorisme » pour mieux comprendre les capacités d’adaptation et les métamorphoses urbaines [1] . Quant à l’évolution économique, Jacques Marseille prouve, chiffres à l’appui, que les vingt années de 1973 à 1994 sont « glorieuses », à peine moins que les trente précédentes : en France, les principaux indicateurs de la production et de la consommation témoignent de la vitalité de l’économie nationale et de la bonne tenue de la croissance, même si elle est plus « raisonnable » que dans les années 1960. Certes, le chômage devient massif, mais la « crise de l’emploi » ne signifie pas nécessairement « crise économique » ; elle est plutôt signe ou résultat de changements sociaux décisifs [2] . Même les pays « pauvres », ceux du « tiers-monde », ont vu globalement leur PNB par habitant progresser. En Occident, pendant ces années dites de « crise », la santé s’améliore, l’espérance de vie s’allonge, la productivité croît, permettant en retour la diminution de la durée de travail et l’explosion des loisirs. « Alors, pourquoi tant de gémissements ? », s’interroge Jacques Marseille [3].
Les auteurs des articles du présent numéro ne prétendent pas expliquer l’ensemble de ces « gémissements ». Mais en prolongeant et en dépassant la réflexion des numéros précités, ils espèrent cerner ce « sentiment de crise » pendant les années 1970, 1980 et 1990. Non point pour le juger, mais pour le mesurer, l’insérer dans la chronologie et analyser à travers lui la spécificité de cette période. Ils acceptent le terme de crise, parce qu’ils ne se posent pas ici la question de savoir s’il est, ou non, objectivement approprié, mais parce qu’ils veulent savoir quand, comment et pourquoi les contemporains se le sont eux-mêmes approprié. Les subjectivités collectives sont donc bien au cœur de la problématique, sans que le réel soit pour autant oublié : il est de fait capital de mettre les représentations en relation avec lui, y compris pour déceler la manière dont elles créent elles-mêmes de la réalité. Abandonnons en particulier l’idée reçue selon laquelle ceux qui parlent de « crise » le font uniquement pour la déplorer et refuser les changements nécessaires. La conscience de crise, c’est aussi une intériorisation progressive de la nécessité de mutations, et une source possible d’action en vue de changer le réel existant.
Les études qui suivent sont le fruit d’un travail collectif, effectué dans le cadre d’un séminaire coordonné et organisé par Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Maryvonne Le Puloch, Marie-Françoise Lévy et Michelle Zancarini-Fournel. Un des objectifs principaux de ce groupe est de décliner les différents types de crise dont les contemporains ont conscience — crise pétrolière, crise économique, chômage, désindustrialisation, crise des banlieues, crise de la famille, crises identitaires, crise européenne, etc. — et de repérer les rapports entre les différentes manifestations de cette conscience de crise. Le travail est en cours et la totalité de cette déclinaison n’a pu ici être présentée. Dans ce propos d’étape, les articles qui suivent permettent de poser, entre autres, trois questions : Quels sont les différents moments de la prise de conscience de la crise ou des crises, et quelle est leur chronologie ? Quels sont les effets de cette conscience de crise sur les identités collectives ? Est-il possible de donner des éléments sur la spécificité de ces années grises par rapport à d’autres périodes de crise ?
 
â—¦ Chronologie des processus de prise de conscience
 
 
Les travaux du séminaire ont d’abord permis de déceler la précocité relative de la « conscience de crise ». Une première approche a consisté à étudier les unes du Monde, les articles publiés dans les revues généralistes (Esprit, Le Débat) ou spécialisées (histoire, sociologie, sciences politiques) ainsi que les études scientifiques à travers le fichier des thèses [4] . À la lecture des titres du Monde, on s’aperçoit que l’incertitude au cours de l’année 1973 est de courte durée. Dès le début de l’année 1974, les titres affirment l’ampleur du choc pétrolier et de ses effets, puis, à des dates régulières, scandent l’annonce des chiffres symboliques de millions de « demandeurs d’emploi » – le premier million de chômeurs français date d’octobre 1975 – et égrènent les divers plans gouvernementaux élaborés pour tenter de résorber ce chômage de masse. Le pessimisme des médias contraste avec l’optimisme de commande des gouvernants. Premier ministre, Jacques Chirac n’annonce-t-il pas en 1976 que le pays voit enfin « le bout du tunnel » ? Esprit évoque la crise dès 1973, en la qualifiant d’abord de « crise monétaire » ; puis, l’article de Paul Thibaud « Du conflit à la crise » (février 1974) marque le passage d’un paradigme – celui de la centralité du travail et de sa contestation, des conflits, des inégalités et du capitalisme – à un autre – celui de la crise de l’emploi. Les premières thèses (1979) s’intéressent dans une perspective psychosociale au vécu des chômeurs, en particulier chez les jeunes. Avec le développement de la réflexion sur la crise des idéologies au cours des années 1980, c’est même, plus gravement – nous y reviendrons -, « la crise de l’avenir » (au centre de la problématique des Lieux de mémoire de Pierre Nora publiés entre 1984 et 1992) qui hante les esprits.
Nul doute que les premiers indices de la conscience de crise se mesurent d’abord à l’aune de l’augmentation spectaculaire du chômage. L’ampleur est jugée exceptionnelle, mais l’approche reste dans un premier temps conjoncturelle, y compris chez les économistes, comme nous l’explique Lucette Le Van Lemesle [5] . Il faut attendre la fin des années 1970 – une deuxième période s’ouvre alors – pour que le chômage de masse soit perçu comme structurel. Yvan Gastaut a raison de préciser que le second choc pétrolier de 1979 installe le sentiment de crise dans la durée. La CFDT, auquel Frank Georgi consacre son article, se montre plus précoce dans sa perception d’une crise durable – crise de civilisation que révèle la crise économique. Cette prise de conscience explique en partie le « recentrage » politique de la confédération syndicale qui s’amorce, très tôt, en 1979. Dès lors, le terme de « crise » se généralise, acquiert une dimension supplémentaire, sociale et culturelle, avec une extension sectorielle et géographique, une variation d’échelle qui va de l’Europe – « la crise européenne de l’acier » – au local « la crise des banlieues », « la crise de la famille ». Puis, peu à peu ce pessimisme généralisé est tempéré par la conscience de la nécessité de changer les attitudes économiques. Les théories de Keynes qui paraissent avoir « fait » les Trente Glorieuses sont remises en question. Le néolibéralisme triomphe avec les expériences de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan en Amérique. Même là où les néolibéraux ne sont pas au pouvoir, on entrevoit la possibilité de sauver des entreprises, des branches industrielles à condition d’accepter des suppressions d’emploi, voire des licenciements. Le chômage n’est plus vu comme un signe, un effet de la crise, mais quasiment comme une solution : ou, sinon le chômage, du moins la suppression d’emplois, à condition qu’un traitement social apaise en contrepartie les tensions et limite le nombre de licenciements réels. La mutation est évidemment douloureuse, et politiquement coûteuse. De ce point de vue, les années 1983-1984, avec le revirement de la gauche qui change officiellement de politique économique, marque en France un tournant significatif, inaugurant une troisième phase. Même si ce virage, préparé progressivement dès 1981-1982, est moins brusque qu’il n’y paraît [6] , son affirmation solennelle en 1983 revêt valeur symbolique et constitue le vrai basculement des années 1970 aux années 1980. La date est-elle européenne ? En tout cas, elle n’est pas seulement française mais également britannique. La politique de Margaret Thatcher – au pouvoir en 1979 – commence à faire sentir ses effets. La Dame de fer gagne à nouveau les élections de 1983 et sort victorieuse de l’épreuve engagée avec les grévistes en 1984. La défaite électorale du Labour (1983), confirmée par la défaite syndicale l’année suivante, oblige l’aile gauche de ce parti à lâcher prise. L’aggiornamento des travaillistes qui en résulte, amorcé par le nouveau leader Neil Kinnock, permet l’installation d’un relatif consensus politique sur les solutions de crise. Revenons au cas français : au même moment, en février 1984, l’émission télévisée « Vive la crise » animée par Yves Montand et relayée par le journal de gauche Libération, est révélatrice de la nouvelle forme de prise de conscience, celle des « vertus » pédagogiques de la crise, présentée comme capable de libérer de nouvelles énergies. Le thème de la « mutation » l’emporte sur celui de la « crise », et la CFDT, comme le montre Frank Georgi, assume complètement ce changement de paradigme. Ici et là, les mutations finissent par être acceptées – les uns y adhèrent, les autres s’y résignent – et les résultats positifs commencent dès lors à se faire sentir – quatrième phase – à partir du milieu des années 1980.
Les articles de Xavier Vigna et de Françoise Berger, ainsi que l’article co-écrit par Nicolas Hatzfeld et Jean-Louis Loubet confirment cette chronologie en quatre temps pour les quinze premières années de la crise. Comme le montre Xavier Vigna, le plan de licenciements dans la sidérurgie (1978-1979) déchaîne une opposition particulièrement forte dans les bassins de Denain et de Longwy, chez les ouvriers, mais aussi chez les cadres et les élus politiques. Jusqu’alors, même si cette industrie était perçue comme étant en déclin depuis un certain temps, elle paraissait avoir de « l’avenir » aux yeux des salariés. Certes, le choc pétrolier de 1974 l’avait frappée de plein fouet, mais sa modernisation était en cours, et les propositions du commissaire européen Étienne Davignon de 1977 tendant à faire baisser la production, ainsi que les licenciements décidés l’année suivante, n’ont pas été comprises et ont été rejetées dans un climat de violence. Ce mouvement ouvrier de 1978-1979 et son échec marquent le passage de la première période à la deuxième : on sait désormais que la crise va durer, les luttes également. La nationalisation de cette branche en 1981 ne constitue pas un tournant, dans la mesure où elle était préparée dès 1978. Les licenciements continuent, malgré les promesses de la gauche. La troisième étape intervient en 1984 lorsque celle-ci assume la reconversion et envoie en Lorraine Jacques Chérèque, secrétaire général adjoint de la CFDT, comme préfet délégué chargé du redéploiement industriel. C’est précisément le moment où la confédération syndicale dont il est issu, l’article de Frank Georgi nous le rappelle, abandonne définitivement l’utopie et renonce à son projet de société alternative, fondé sur l’autogestion ouvrière. Vient alors la quatrième phase, à partir de la seconde moitié des années 1980, durant laquelle la restructuration de la sidérurgie française connaît une réussite inespérée sur le plan économique, réussite comparable à celle de la sidérurgie allemande. Sur le plan social et régional, le coût est particulièrement lourd. Mais, la modernisation aboutit, la sidérurgie française est sauvée, le tout aboutissant au regroupement d’USINOR et de SACILOR à partir de 1986, puis, après la privatisation de 1995, la création en 2002 du groupe ARCELOR, le premier géant sidérurgique mondial [7] . La crise de l’automobile apparaît avec un décalage. Fleuron de la seconde industrialisation, elle semblait à l’abri de la dépression et on espérait pouvoir l’utiliser comme solution de reconversion pour une région de la première industrialisation, comme le Nord - Pas-de-Calais. Les conflits chez Talbot en 1982-1983, analysés par Nicolas Hatzfeld et Jean-Louis Loubet, font prendre conscience que la crise affecte bien toute l’industrie, l’industrie automobile incluse. Ils éclatent au moment où s’amorce le changement politique de la gauche et ne peuvent empêcher ni la restructuration, ni les licenciements. Dans cette phase se mêlent ainsi amertume et réussite et, à partir de 1984, s’amorce le redressement industriel du site de Poissy, dans un contexte social et syndical entièrement transformé : l’acceptation des mutations passe par de nouveaux compromis sociaux au sein des usines.
Les autorités communautaires ont joué un rôle non négligeable dans cette restructuration industrielle, pour la sidérurgie notamment comme le souligne l’article de Françoise Berger. L’article de Hartmut Kaelble confirme également la même chronologie pour l’attitude générale de l’Europe face à la crise : une première phase de réactions lentes ; puis la conscience de la nécessité de solidarité, avec la création du système monétaire européen en 1979, qui n’empêche cependant pas les blocages provoqués par les obstructions de Margaret Thatcher et les divergences de politique économique française à partir de 1981 ; une troisième étape marquée par la décision de François Mitterrand en 1983 de donner la priorité à l’Europe aux dépens des grandes espérances de changement social, choix qui débloque la situation, renforce la complicité franco-allemande, isole la Grande-Bretagne, rabaisse les prétentions de Thatcher et permet la relance européenne de Fontainebleau en 1984 ; enfin, les grandes réalisations de 1986 à 1992, de l’Acte unique au traité de Maastricht. Bref, peu à peu, la conscience de crise finit par souder des solidarités européennes, du moins entre les gouvernements, entre les élites.
 
â—¦ Conscience de crise et recompositions identitaires
 
 
Les réactions ne sont évidemment pas les mêmes chez les gagnants et les perdants, chez les victimes de la crise et chez ceux qui sont épargnés. Néanmoins, sa durée fait prendre conscience à tous, chômeurs ou non-chômeurs, que l’ensemble de la société est concerné par le chômage. Si la résignation au chômage à partir du milieu des années 1980 est un signe de changement de mentalités par rapport à la crise économique, ni les demandeurs d’emploi ni l’opinion n’acceptent les conséquences sociales du chômage. On redoute ses effets de désintégration au sein de la société, voire d’exclusion, de dévalorisation du travail, de déstabilisation de la famille et des liens entre individus. Voilà pourquoi la crise, parce que le chômage s’installe et s’étale sur une période exceptionnellement longue, est finalement perçue comme une crise de moins en moins économique et de plus en plus morale à partir des années 1980. Elle induit des changements dans l’articulation entre identités sociales, locales, nationales et européenne.
Xavier Vigna montre bien comment à Longwy ou à Denain la lutte pour l’emploi est aussi une lutte existentielle pour la dignité des salariés, qui entendent rester salariés. La question n’est même plus d’améliorer la condition ouvrière, mais de défendre son statut d’ouvrier, son identité sociale menacée par la désindustrialisation. L’usine elle-même est en crise, comme lieu de travail, comme lieu du combat ouvrier, comme lien social. Un transfert d’identité est tenté, vers la région, elle-même en crise, le Denaisis, le Valenciennois ou la Lorraine. Le slogan des paysans du Larzac et des régionalistes occitans « Vivre et travailler au pays » est repris par les syndicats dans le Nord et le Nord-Est de la France. Les pratiques de combat changent et épousent des formes nouvelles à travers les radios locales, aux titres localistes : Radio-Quinquin ou Radio Lorraine Cœur d’Acier.
Le meilleur exemple de ces emboîtements de réactions identitaires est fourni par l’article de Marc Bergère sur les malheurs du paquebot France. En 1974, ses difficultés économiques, l’annonce de son désarmement, la mutinerie de son personnel, l’échec final affectent en profondeur toute une série d’identités, l’identité sociale des marins, l’identité d’une ville portuaire, Le Havre, et même l’identité nationale à en croire les paroles de la chanson interprétée par Michel Sardou en 1975 : « Ne m’appelez plus France, elle m’a laissé tomber. »
Le parti communiste favorise lui-même ce repli nationaliste : lors des élections européennes de 1979, il tente de réactiver l’antigermanisme en dénonçant les mesures de Bruxelles relatives à la sidérurgie comme profitables à la seule RFA, comme venant de l’« Europe allemande ». Yvan Gastaut voit là une crise d’identité nationale qui, comme pendant la dépression des années 1930, se manifeste à travers la xénophobie. Un « racisme de crise » envahit peu à peu l’espace public. Ce racisme, essentiellement anti-arabe, n’est pas nouveau par rapport au racisme ordinaire qui lui préexiste, mais la crise lui donne un semblant de légitimité. Le discours sur l’immigration, y compris dans les milieux officiels, commence par être un discours sur les emplois que les étrangers sont censés enlever aux Français, pour se transformer en discours sur la difficile cohabitation dans les cités et les banlieues. Ce changement de lieu est un changement d’échelle, et un passage du racisme de crise économique au racisme de crise sociale et morale.
L’exclusion et le sentiment de ségrégation accroissent les tensions dans les banlieues. Dans son article, Michelle Zancarini-Fournel étudie les rébellions urbaines dans la région lyonnaise. Dès septembre 1974, Alain Duhamel, commentant un sondage de la SOFRES, établit un lien entre la « crise », l’angoisse sociale, la méfiance et la violence physique. Les violences urbaines ne sont pas nouvelles, et elles se sont manifestées avant le début des difficultés économiques. Les premiers incidents enregistrés éclatent à Vaulx-en-Velin en 1971. Mais, avec la crise, la situation s’aggrave avec les premières destructions de locaux scolaires dans la même commune en 1975, les premières voitures brûlées et les premiers « rodéos » à Vénissieux en 1976, puis encore à Vaulx-en-Velin en 1978. Assurément, la conscience de crise réveille la mémoire de la guerre d’Algérie et agrandit le fossé entre les communautés. Il faut cependant attendre 1981 pour qu’une rébellion urbaine, celle des Minguettes à Vénissieux, dépasse l’espace public local ou régional et soit érigé par les médias comme un événement national. La « crise » est suffisamment installée, enracinée, pour que ces violences trouvent une résonance dans le système français de représentations. Un espace politique est désormais offert pour une meilleure réception sociale des idées du Front national et de Jean-Marie Le Pen, à partir des élections municipales de 1983.
 
â—¦ Le déficit d’avenir
 
 
Tout n’est pas négatif, tout n’est pas « repli », dans cette recomposition identitaire. Hartmut Kaelble note qu’à partir des années 1970, à la faveur de la crise, le sentiment d’appartenance à la Communauté européenne progresse. Quelques semaines après l’embargo sur le pétrole, à la conférence de Copenhague en décembre 1973, les neuf États de la CEE vont même jusqu’à proclamer une « identité européenne », fondée à la fois sur leur héritage culturel, leurs valeurs communes et leur volonté de parler d’une seule voix face à ce monde extérieur de moins en moins clément. En réalité, il s’agit plus d’une volonté d’identité, décidée au sommet, que d’une authentique identité européenne, enracinée dans la société. Il faut sans doute attendre la deuxième moitié des années 1980 pour que des intellectuels, des experts, des hommes politiques s’impliquent davantage dans la cause de l’Europe. L’engagement européen, si important dans les années 1920, puis à la fin des années 1940, avait fortement décliné ensuite. Il reprend dans les années qui précèdent et suivent la chute du mur de Berlin, car la crise des grandes idéologies – marxisme, tiers-mondisme – semble faire de l’Europe la dernière cause qui vaille. Ce regain européen est cependant timide, et, pendant les années 1990, les vagues d’europessimisme et de relatif euro-optimisme se succèdent les unes aux autres.
La cause européenne ne suffit pas en effet à mettre un terme au désenchantement causé par la fin des grandes illusions. Elle ne réussit pas à combler le déficit d’avenir qui caractérise bien la période qui s’ouvre dans les années 1970. Les avenirs radieux s’écroulent bien avant le mur : l’effet Soljenitsyne en France en 1974, le grand tournant de 1975 avec l’entrée des Khmers rouges à Phnom Penh, le début des crimes massifs contre l’humanité au Cambodge, et l’unification forcée du Vietnam par les communistes, l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques en 1979. Dès lors, les idéologies qui font trop chanter le futur perdent définitivement leur légitimité. Dix ou quinze ans plus tard, lorsque le communisme s’effondre à l’Est, on aurait pu croire que la perspective de la démocratie victorieuse recomposerait un futur de substitution acceptable pour les imaginaires collectifs : plus réaliste, moins brillant, mais moins dangereux et tout à fait présentable. Mais, l’espoir à l’Est n’a été contagieux à l’Ouest du continent qu’un bref moment. Le chômage persiste, le sentiment de crise continue, l’horizon reste désespérément bouché et, probablement à cause de son déficit démocratique, l’Europe continue à ne pas combler le déficit d’avenir des Européens. Là réside sans doute la vraie spécificité de la période ouverte en 1973 par rapport aux autres époques de crise. La grande dépression des années 1873-1895 n’a pas supprimé la foi dans le progrès ; la grande crise des années 1930 n’a pas tué les idéologies porteuses d’avenir, au contraire, et sans doute pour le plus grand malheur du monde ; les années 1970 et 1980 apportent plus de sagesse, mais la panne d’avenir qui en résulte entretient sans doute la persistance de la conscience de crise.
Notre groupe de recherche a encore beaucoup de travail à effectuer : approfondir l’analyse de l’ambivalence fondamentale des représentations de crise (ressentie à la fois comme nécessaire et délétère, comme source de mutations et cause de déstabi-lisation) ; aller plus loin dans l’approche comparative à l’intérieur de l’Europe, avec en contrepoints les modèles venus des États-Unis ; continuer l’étude des années 1990 et la prolonger jusqu’à nos jours, car les années 1989-1991 ne peuvent être considérées comme des dates terminales.
En effet, le « nouveau désordre mondial », que le livre prophétique de Pierre Milza publié en 1983 fait commencer en 1973, est toujours bien présent [8] . L’ouvrage montrait comment, à partir de la crise, les deux superpuissances ne maîtrisaient plus les affaires du monde, ne contrôlaient plus les conflits locaux de plus en plus nombreux, se trouvaient désarmées devant les frustrations croissantes d’un tiers-monde éclaté, devant la montée des nationalismes, des ethnicismes et de l’islamisme. Il est aisé de prolonger la réflexion et de voir que la chute du communisme et de l’URSS en 1989-1991, quelle que soit la portée universelle et historique de l’événement, n’a pas mis fin à ce désordre mondial, si ce n’est que l’Amérique reste seule ou presque face à lui. L’illustration tragique de ce duel entre l’hyperpuissance, vainqueur de la guerre froide en 1989, et le chaos de l’univers dont les prémices datent de 1973, a certainement été l’assaut meurtrier contre les deux tours géantes de New York par les avions terroristes d’Al-Qaida, le 11 septembre 2001. Le monde d’aujourd’hui vogue bien sur l’erre d’une double chronologie : 89 n’a pas effacé 73. Tous les progrès – bien réels – accomplis depuis 1973 n’ont pas dissous les éléments de désintégration nés à cette époque. Notre groupe de travail n’a évidemment pas les moyens de travailler sur cette conscience de crise mondiale aux nombreuses facettes. Mais, il lui faut étudier la place de la « mondialisation » – car c’est bien de cela dont il s’agit – dans les modes de conscientisation en France et en Europe. Cette « globalisation » doit être appréhendée dans sa double ambivalence, chronologique et fonctionnelle – à la fois fille de 73 et de 89, elle est en même temps solution à la crise et facteur de crises – et il convient d’en analyser les effets multiples, décalés, sur nos entreprises, nos banlieues, nos écoles, nos modes de vie et nos imaginaires.
â–¡
 
NOTES
 
[1] Danièle Voldman, « Sur les “crises” urbaines », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 64, octobre-décembre 1999, p. 5-10.
[2] Jacques Marseille, « Les “Vingt Glorieuses”. La croissance de l’économie française des années 1970 à nos jours », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 52, octobre-décembre 1996, p. 94-101.
[3] Jacques Marseille, « Présentation » du no 52, Vingtième Siècle. Revue d’histoire, octobre-décembre 1996, p. 4-6.
[4] Étude de 1973 à 1995 des unes du Monde (Geneviève Dreyfus-Armand), des revues (Michelle Zancarini-Fournel) et des thèses (Marie-Françoise Lévy) avec la collaboration de Maryvonne Le Puloch.
[5] Cf. aussi Nicolas Baverez, « La spécificité française du chômage structurel de masse des années 1930 aux années 1990 », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 52, octobre-décembre 1996, p. 41-65.
[6] Pour la relativisation du tournant de 1983, cf. Serge Berstein, Pierre Milza et Jean-Louis Bianco (dir.), François Mitterrand, les années du changement 1981-1984, Paris, Perrin, 2001.
[7] Cf. Guy Dethier, Les mutations de la sidérurgie française face à la mondialisation (concurrence et développement de la construction européenne), thèse de doctorat, sous la direction de François-Georges Dreyfus, université Paris 4, soutenue le 14 juin 2004.
[8] Pierre Milza, Le nouveau désordre mondial, Paris, Flammarion, 1983.
[*] Robert Frank est professeur à l’université Paris 1, membre du comité de rédaction de Vingtième Siècle. Revue d’histoire, ancien directeur de l’IHTP, directeur de l’unité mixte de recherches IRICE (CNRS). Vient de paraître sous sa direction Les identités européennes au xx e siècle (Publications de la Sorbonne 2004).
[**] Geneviève Dreyfus-Armand est conservateur général des bibliothèques, directrice de la Bibliothèque de documentation international contemporaine et du Musée d’histoire contemporaine-BDIC. Elle travaille sur les migrations espagnoles au xx e siècle et l’histoire politique et sociale de la France contemporaine.
[***] Maryvonne Le Puloch est ingénieur d’études au CNRS (Institut d’histoire du temps présent).
[****] Marie-Françoise Lévy est chargée de recherches au CNRS (UMR Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe). Elle a dirigé La télévision dans la République. Les années cinquante (Complexe, 2004), co-dirigé Les années 68. Le temps de la contestation et participé au numéro spécial de Vingtième Siècle. Revue d’histoire « Histoire des femmes, histoire des genres » (75, juillet-septembre 2002).
[*****] Michelle Zancarini-Fournel, professeur d’histoire contemporaine à l’IUFM de Lyon, membre de l’UMR LARHRA (Laboratoire de recherches historiques Rhône-Alpes), a codirigé Le Siècle des féminismes (Éditions de l’Atelier, 2004). Elle est codirectrice de la revue CLIO, Histoire, Femmes et Sociétés dont elle a, avec Françoise Thébaud, dirigé le numéro « Coéducation et mixités » (18, automne 2003). Ses recherches actuelles portent sur les relations filles/garçons, la mixité et le genre dans l’espace scolaire et urbain du très contemporain.
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Étude de 1973 à 1995 des unes du Monde (Geneviève Dreyfus-A...
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[5]
Cf. aussi Nicolas Baverez, « La spécificité française du ch...
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[6]
Pour la relativisation du tournant de 1983, cf. Serge Berst...
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[7]
Cf. Guy Dethier, Les mutations de la sidérurgie française f...
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[8]
Pierre Milza, Le nouveau désordre mondial, Paris, Flammario...
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[*]
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