Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2005/1
Vingtième Siècle. Revue d'histoire
2005/1 (no 85)
184 pages
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Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 2724630025
DOI 10.3917/ving.085.0045
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Vous consultezLe développement urbain de Shanghai, un « remake » ?

AuteurMarie-Claire Bergère[*] [*] Professeur émérite des universités et visiting professor...
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du même auteur


« Shanghai today is not just a city on the make… it is also something more subtle and historically allusive : the city as a remake[1] [1] Ackbar Abbas, « Play it again Shanghai. Urban Preservation...
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… »

Retraçant l’histoire urbaine de Shanghai, Marie-Claire Bergère analyse les rapports ambigus que la ville et ses habitants chinois ont toujours nourri avec l’Occident. La mise en valeur actuelle de ce passé colonial témoigne de l’importance persistante de cet héritage.

2 Depuis une dizaine d’années, Shanghai compte parmi les villes du monde qui se développent le plus rapidement[2] [2] Cet article reprend le texte, révisé et abrégé, d’un...
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. Le paysage urbain est complètement bouleversé par la construction de centaines de gratte-ciel, de voies express surélevées, de quatre ponts enjambant le Huangpu et par l’urbanisation de Pudong. Aujourd’hui quand les touristes flânent le long du Bund, c’est pour mieux admirer les tours de Pudong sur l’autre rive du fleuve. La ville tentaculaire enjambe le fleuve qui pendant des siècles a constitué sa limite naturelle à l’Est. Devant une telle métamorphose, les vieux amoureux de Shanghai s’aperçoivent qu’en Chine aussi « la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel » (Baudelaire). Ils essayent de s’habituer au nouveau nom : Puxi (à l’Ouest du Huangpu) sous lequel on désigne de plus en plus souvent la ville qu’on appelait auparavant Shanghai. Puxi devient ainsi une entité symétrique de Pudong (à l’Est du Huangpu), l’une et l’autre parties constituantes du nouvel ensemble urbain.

3 Rien d’étonnant à ce que dans cette course frénétique à la construction et la restructuration une partie importante de l’ancien bâti urbain ait été détruit. Ce qu’il reste de l’héritage se perd dans le paysage de la nouvelle métropole. La vision romantique qu’évoque le nom de Shanghai va-t-elle s’évanouir et les traces de l’histoire seront-elles aussi invisibles dans le Shanghai du 21e siècle qu’elles le sont devenues depuis déjà plusieurs décennies à Hong Kong, Singapour et dans maintes cités du tiers-monde ? Alors que les villes européennes ont grandi au rythme lent d’une industrialisation progressive et qu’à travers le palimpseste qu’elles nous proposent on peut encore déchiffrer leurs différentes strates, Shanghai se projette dans l’avenir avec une violence qui du passé semble parfois « faire table rase ».

4 Les autorités locales, pourtant, se soucient de la préservation du patrimoine et elles ont mis en œuvre divers plans destinés à protéger l’héritage architectural et culturel de la ville. Quoique leur politique ait souvent conduit à assurer la survie de monuments isolés et à privilégier la reconstruction sur la restauration, elle n’en représente pas moins un réel effort pour nourrir un sentiment de continuité historique et lier le jaillissement de la nouvelle métropole, symbole d’une modernisation et d’une Chine triomphantes, à son passé.

5 Or ce passé est un passé colonial et perçu comme tel par les Occidentaux comme par les Chinois. Du milieu du 19e siècle jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, en effet, Shanghai, en tant que « port ouvert[3] [3] En vertu des traités signés au lendemain de la guerre...
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 », était considérée par ses résidents européens comme faisant partie de leur propre histoire et par les Chinois comme une tête de pont de l’impérialisme, une ville dont l’existence même était une honte pour la nation. Aujourd’hui le passé de Shanghai est assimilé de façon officielle mais positive à cette expérience coloniale. C’est ce que suggère, par exemple, l’exposition présentée par le Musée d’histoire de Shanghai, à l’étage inférieur de la Pearl Tower (ou tour de la télévision) de Pudong que visitent des foules de résidents et de touristes chinois et étrangers. Organisée comme un parc de divertissement à thème, cette exposition traite quasi exclusivement de la création et du développement des concessions étrangères de la ville aux 19e et 20e siècles.

6 Un tel paradoxe suscite diverses questions concernant le passé de Shanghai et la signification de ce passé pour le développement actuel et à venir de la ville. Il appelle à réévaluer le caractère « colonial » ou « semi-colonial » du port ouvert, à examiner l’actuelle célébration du destin historique de la ville et à s’interroger sur l’utilité et la validité d’un tel détour par l’histoire.

◦ DU PORT OUVERT À LA MÉTROPOLE

7 L’histoire de Shanghai avant la révolution de 1949 est en général présentée comme celle d’un port colonial, ouvert de force à la résidence et au négoce étrangers lors de la guerre de l’Opium (1839-1842), développé et géré ensuite par des entrepreneurs, des missionnaires, des diplomates et des fonctionnaires occidentaux. Comme beaucoup d’autres grandes villes asiatiques, Shanghai tire son importance de ses fonctions portuaires. La médiocre qualité de son port fluvial, établi sur le Huangpu, un affluent du bas-Yangzi, est plus que compensée par la localisation de la ville à la croisée des grandes voies de communication continentales et côtières, des routes maritimes régionales et internationales et par l’accès qu’elle ouvre à l’immense et riche arrière-pays que constitue le bassin du Yangzi. Dans la seconde moitié du 19e siècle la ville devient ainsi le centre du commerce d’import-export de la Chine, sa porte ouverte sur le monde[4] [4] Sur l’évolution générale de la ville, cf. Marie-Claire...
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.

8 La morphologie urbaine de Shanghai est déterminée par son statut colonial. La ville est divisée en trois secteurs – la vieille cité chinoise, la concession internationale et la concession française – pourvus chacun de son gouvernement, de ses tribunaux, de ses lois, de sa police, de ses autorités municipales et séparés les uns des autres par des frontières physiques : murailles (de la cité chinoise), canaux, rivières… L’urbanisme des deux concessions étrangères obéit aux règles en vigueur en Occident à l’époque. Les marchands étrangers installent leurs entrepôts sur le Bund, le long de la rive occidentale du Huangpu. Ils y bâtissent aussi leurs résidences d’où ils peuvent surveiller le mouvement des navires, leur chargement et leur déchargement.

9 Le développement des échanges entraîne l’adjonction de divers services financiers et administratifs – banques, stations de police, institutions municipales, douanes – regroupés aussi sur le Bund ou dans sa proximité immédiate. Mais au début du 20e siècle, les industriels recherchent vers le Nord des terrains vastes et bon marché pour y établir leurs usines et les riches résidents jettent leur dévolu sur les banlieues tranquilles de l’Ouest. La ville s’étend alors vers l’intérieur mais le Bund demeure son centre, son cœur, jusqu’à la fin de l’ère coloniale et même après le retour des concessions shanghaiennes à la souveraineté chinoise, en 1945, et l’établissement du régime communiste en 1949.

10 Le concept de ville coloniale, cependant, ne saurait occulter le rôle joué par les Chinois dans le développement urbain de Shanghai. On sait bien maintenant que Shanghai, avant son ouverture par le traité de Nankin, n’était pas un « village de pêcheurs » mais un centre administratif et commercial d’importance moyenne[5] [5] Cf. Linda Cooke Johnson, Shanghai, from Market Town to Treaty...
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. Com-me ce fut le cas dans beaucoup d’autres ports d’Asie, les activités des Européens à Shanghai se sont greffées sur les réseaux d’échanges commerciaux et financiers préexistants. Cela ne signifie pas que « Shanghai serait devenue une grande ville même si les étrangers n’y étaient jamais venus[6] [6] Cf. Rhoads Murphey « On the evolution of the port city »,...
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 ». Les distorsions de l’anti-colonialisme ne doivent pas se substituer ici à celle du colonialisme et l’influence étrangère ne peut être sous-estimée. Mais le jeu de cette influence a été conditionné par le milieu chinois dans lequel celle-ci s’est exercée.

11 Jusqu’à la fin du 19e siècle, la pénétration économique des étrangers reste limitée. La cohésion et la flexibilité du système économique traditionnel, la solidité de ses réseaux commerciaux et financiers constituent la meilleure défense du marché chinois contre l’impérialisme occidental. La collecte des matières premières et la distribution des produits importés restent sous le contrôle des marchands chinois et de leurs corporations. L’ensemble du commerce d’import-export fonctionne à travers deux circuits séparés : le premier, entre Shanghai et les marchés d’Outre-mer, relève des étrangers, l’autre, entre Shanghai et les provinces chinoises de l’intérieur, relève des Chinois. Shanghai sert d’interface.

12 Dans les concessions étrangères, une nouvelle classe d’entrepreneurs chinois cosmopolites commence à émerger, parmi lesquels le groupe le plus facile à identifier est celui des compradores (maiban). Grâce à une certaine connaissance des langues européennes, ceux-ci s’imposent comme des interprètes, des intermédiaires, des partenaires indispensables aux entreprises étrangères, qui leur confient toutes les opérations impliquant des contacts directs avec le public chinois. Beaucoup d’autres catégories d’entrepreneurs profitent également de l’ouverture de Shanghai : des négociants en gros, des banquiers traditionnels, toutes sortes de commissionnaires. Originaires des diverses provinces, ils établissent à Shanghai des associations régionalistes (huiguan) qui jouent un rôle essentiel dans la vie économique de la ville et sa gestion municipale.

13 Shanghai attire aussi d’autres espèces d’immigrants : des réfugiés fuyant les famines et les guerres civiles qui ravagent la Chine intérieure. Ces déshérités fournissent la force de travail : les coolies et les dockers, ceux qui transportent les ballots de soie sur leur palanche, qui poussent les brouettes, qui tirent les rickshaws, comme aussi les artisans employés sur les chantiers navals ou dans les petits ateliers. Ces migrations transforment Shanghai en une mosaïque de résidents d’origines provinciales variées et gonflent la population qui dès 1910 atteint 1,3 million d’habitants, parmi lesquels les Occidentaux ne comptent que pour une dizaine de milliers. Un tel afflux conduit également à l’extension et la restructuration des zones urbaines.

14 Dans les années 1840 les concessions ont été établies à l’écart de la ville chinoise et strictement réservées aux résidents étrangers, une telle ségrégation répondant aux vœux des consuls occidentaux comme à ceux des autorités chinoises locales.

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Carte 1 : Shangai en 1881

Carte 1 : Shangai en 1881

15 Shanghai se présente alors comme une ville double : d’un côté la vieille cité entourée de ses murailles et plus au Nord la ville européenne que forment les concessions. Une telle morphologie urbaine ressemble à celle de nombreuses autres villes coloniales d’Asie. Mais en dépit des efforts des fonctionnaires chinois et des diplomaties occidentales, cette ségrégation ne dure guère. Chez les résidents étrangers, l’appât des bénéfices à tirer de la spéculation immobilière a plus de force que les avertissements des consuls attirant l’attention sur les dangers d’une cohabitation sino-étrangère : « Mon problème à moi, proclame l’un de ces résidents, c’est d’amasser une fortune le plus rapidement possible en louant mes terres à des Chinois et en construisant pour eux[7] [7] Montalto de Jesus, Historic Shanghai, Shanghai, The Mercury...
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… ». À la fin des années 1850, les concessions se couvrent de résidences à bon marché, les lilong[8] [8] Caractéristiques de l’urbanisme shanghaien, les lilong...
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, destinées à accueillir l’afflux des réfugiés chassés par la révolte des Taipings. Une cinquantaine d’années plus tard, elles comptent presque autant de résidents chinois (617 000) que le reste de la ville (672 000). À ne considérer que leur population, les concessions étrangères de Shanghai sont devenues des villes chinoises.

16 Pour faire place aux nouveaux venus, le territoire des concessions s’étend vers le Nord et vers l’Ouest, passant de 0,56 à 33 kilomètres carrés en 1914, date de la dernière extension consentie par les autorités chinoises. Par contraste, la ville chinoise, enfermée dans ces murailles, apparaît plus statique mais ses faubourgs méridionaux se développent, formant avec la cité murée un ensemble désigné sous le nom de Nandao (ville du Sud). Vers le Nord, l’expansion est bloquée par la présence des concessions. Mais au-delà de celles-ci, le quartier industriel de Zhabei prend son essor. Au tournant du siècle, Shanghai s’est transformée de ville coloniale double en grande ville polycentrique. Son territoire s’est unifié. Ses diverses composantes ne sont plus séparées par de grandes zones de terrains vagues, les murailles de la cité chinoise seront abattues en 1912 et les canaux et rivières qui servaient de frontières aux concessions seront progressivement remblayés. Mais les divisions administratives et politiques persistent, qui entraînent de violents contrastes dans l’aménagement urbain. Dans les concessions, une ségrégation commence à se dessiner spontanément entre quartiers résidentiels, industriels, commerciaux et financiers. Dans les secteurs chinois de la ville, en revanche, habitations, bâtiments administratifs et professionnels continuent de s’imbriquer. Le cœur de la ville étrangère est le Bund, centre des affaires et des loisirs, celui de la ville chinoise est l’ancienne cité où se regroupent les bureaux (yamen) de l’administration impériale.

17 Que devient la ville après la révolution de 1911 qui renverse le régime impérial ? Le concept de « ville de transition » a été utilisé pour analyser le développement post-colonial des villes du tiers-monde[9] [9] Banerjee Tridib, « Transitional Urbanism Reconsidered. ...
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. L’urbanisme de transition se caractérise par une certaine ressemblance avec celui des villes occidentales modernes en même temps que par la persistance de caractères associés aux économies et sociétés traditionnelles. Une telle situation fait naître de nombreuses contradictions à la fois dans la société et le paysage urbains. Sans nécessairement endosser les postulats implicites que comporte l’analyse de cet urbanisme (conçu comme « une simple aberration provoquée par un développement économique inabouti » et suggérant qu’avec la poursuite de la croissance, la « métropole prématurée » finira par complètement rejoindre le modèle occidental), on peut se servir du concept de « transition » pour éclairer l’évolution de Shanghai entre les années 1910 et 1930. À cette époque, Shanghai est encore une ville sous domination coloniale et cette situation introduit des variations par rapport au type de « la ville de transition », qui n’infirment pas toutefois la pertinence du modèle.

18 Le capitalisme shanghaien s’épanouit au lendemain de la révolution de 1911 et dans le sillage de la première guerre mondiale. Le miracle économique de l’« Âge d’or », qui se poursuit dans les années 1910 à 1930, est favorisé par le déclin de la concurrence des puissances étrangères qu’absorbe le conflit mondial et par celui du pouvoir du gouvernement central pendant la période des guerres civiles entre « seigneurs de la guerre » (1917-1927). Ces circonstances sont mises à profit par les entrepreneurs chinois de Shanghai, qui sont les vrais architectes du miracle et dont les initiatives ne sont orientées par aucune politique de développement. La vague d’industrialisation est cependant conditionnée par le sous-développement du pays. Les grandes usines modernes sont, dans leur grande majorité, des filatures utilisant des technologies relativement simples, cependant que l’intensification et le perfectionnement des formes de production et des moyens de transport traditionnels donnent naissance à des techniques et des structures hybrides. Le premier essor du capitalisme shanghaien doit beaucoup à la synergie née des interactions entre les secteurs traditionnel et moderne de son économie dualiste.

19 Cette croissance explosive amène la transformation du port ouvert en métropole. La population triple en deux décennies pour atteindre 3,5 millions en 1935. Comme le gouvernement chinois refuse désormais d’autoriser l’agrandissement des concessions étrangères, l’expansion territoriale de la ville se poursuit avec le développement de nouveaux quartiers chinois, au Nord des concessions. À la fin des années 1920, la ville chinoise occupe 30 kilomètres carrés (contre 33 occupés par les concessions étrangères). Shanghai est alors devenu le principal centre économique du pays dont il domine la hiérarchie urbaine. Une partie croissante de ses travailleurs s’occupe à fournir marchandises et services à la population et aux entreprises locales. Ses fonctions portuaires, quoique toujours importantes, ont perdu leur prééminence.

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Carte 2 : Shangai à l’époque républicaine

Carte 2 : Shangai à l’époque républicaine

20 La croissance économique du début du 20e siècle altère l’organisation urbaine sur les divisions politiques et administratives de laquelle viennent se greffer des différences fonctionnelles. Le cœur de la concession internationale, le long et à proximité du Bund, est le quartier des affaires où se regroupent banques, compagnies de commerce et d’assurances et grands magasins. Perpendiculaire au Bund, la rue de Nankin est la plus grande artère commerciale de la ville et de Chine. Dans ce quartier, les densités atteignent 60 000 habitants par kilomètre carré. Contrastant avec la concentration des entreprises financières et commerciales, les établissements industriels se retrouvent aussi bien vers le Nord de la concession internationale (à Hongkou, ou sur les bords de la rivière de Suzhou et du Huangpu, à Yangshupu) que vers le grand Ouest et pour les usines de moindre importance dans les faubourgs sud de Nandao. Pudong, sur l’autre rive du Huangpu, n’en est encore qu’au tout début d’un développement centré sur la présence de chantiers navals et d’entrepôts. En dehors de ces quartiers plus particulièrement industriels, on retrouve aussi des ateliers dispersés dans toute la ville et englobés dans le tissu urbain. La concession française et la partie ouest de la concession internationale sont les zones résidentielles de la bourgeoisie chinoise et étrangère.

21 Néanmoins la nouvelle structure fonctionnelle de l’espace urbain coïncide partiellement avec les divisions héritées du siècle précédent. Tous les bâtiments néoclassiques qui longent le Bund sont les sièges de compagnies étrangères. La localisation des usines est déterminée non seulement par la présence de terrains spacieux et bon marché mais aussi par un souci de sécurité. Les hommes d’affaires chinois préfèrent installer leurs entreprises dans les concessions pour les mettre à l’abri des guerres civiles (jusqu’en 1927) ou des interventions redoutées du pouvoir nationaliste (après 1927). Mais à mesure que les terrains se raréfient, les entrepreneurs se résignent à s’installer en marge ou à l’extérieur des concessions, en particulier dans la grande banlieue ouest de Jessfield Park où ils ne bénéficient plus de la protection étrangère mais profitent toujours de la présence de la rivière de Suzhou qui leur fournit de l’eau et facilite le transport des marchandises. Dans ce cas, les avantages géographiques et économiques l’emportent sur les préoccupations politiques et sécuritaires.

22 Les forces économiques ne sont pas seules à l’œuvre pour éroder les structures coloniales. De nouveaux groupes sociaux émergent – entrepreneurs, prolétariat industriel, intellectuels et étudiants, petite bourgeoisie urbaine (shimin) – qui, chacun à leur manière, essayent de prendre le contrôle des anciennes structures ou de les faire disparaître. À partir de 1919, Shanghai est secouée par une série de violents mouvements nationalistes et anti-impérialistes. Meetings, manifestations, grèves, boycotts, heurts avec la police sont récurrents. En même temps, la bourgeoisie chinoise lance une série de campagnes pour obtenir d’être représentée au conseil municipal de la concession internationale, jusqu’alors exclusivement constitué de membres étrangers. En 1927, alors que la révolution gronde dans la Chine centrale et méridionale, les étrangers finissent par accepter le principe d’une telle représentation.

23 À une époque où l’opinion publique joue un rôle de plus en plus important dans la vie de Shanghai, de nouveaux espaces urbains apparaissent pour recevoir les meetings populaires. Le stade de la Porte de l’Ouest, proche de l’ancienne cité chinoise et de la concession française, dont la construction remonte à 1917, peut accueillir 20 000 à 50 000 personnes. C’est là que se réunissent les protestataires étudiants du mouvement du 4 mai 1919. Plus tard les grévistes investissent les terrains vagues de Zhabei. Convergeant à partir des quartiers chinois périphériques, les manifestants essayent souvent d’entrer dans les territoires contrôlés par les étrangers dont ils sont généralement repoussés à la suite de heurts violents avec la police des concessions. Mais ces manifestations et ces tentatives répétées n’en exercent pas moins une pression croissante sur les enclaves étrangères.

24 Après l’établissement du régime nationaliste, en 1927, cette pression populaire et révolutionnaire est relayée par les initiatives officielles. Après 1927, la plus grande partie des trente-trois concessions étrangères de Chine a été restituée au gouvernement de Chiang Kai-shek. Celles de Shanghai ont survécu mais elles sont devenues vulnérables. S’armant d’arguments juridiques, donnant des traités du 19e siècle une interprétation de plus en plus restrictive ou même les ignorant, l’administration du Guomindang réussit à rétablir une partie de son autorité sur les résidents chinois des concessions et mène contre les étrangers une guerre d’usure. Les autorités étrangères optent pour la temporisation et des compromis qui peu à peu réduisent la portée de leurs privilèges. En outre l’alliance que le Guomindang a conclue depuis 1927 avec la mafia de la Bande verte lui permet de faire appel à des moyens violents lorsque les voies légales ne suffisent pas. Voyous et tueurs n’hésitent pas à franchir les frontières administratives. Transformés en agents du Guomindang, ils pénètrent sur les concessions pour y kidnapper ou exécuter les opposants au régime et les marchands qui refusent de lui donner un appui financier suffisant.

25 Alors que les concessions perdent peu à peu leur caractère de sanctuaire, le gouvernement nationaliste crée la municipalité du Grand Shanghai à laquelle il transfère de 1927 à 1930 tous les pouvoirs jusqu’ici exercés par un ensemble d’institutions variées : bureaux locaux, corporations, chambres de commerce. Pour la première fois les secteurs chinois de la ville se trouvent placés sous l’autorité d’une institution unique, elle-même dépendant directement du gouvernement central. Le nouveau gouvernement municipal recrute des administrateurs jeunes et compétents, formés à l’étranger pour beaucoup d’entre eux, qui reçoivent mission de veiller à la sécurité et à l’hygiène, à la modernisation de l’équipement urbain. Il s’agit de faire la démonstration qu’une métropole telle que Shanghai peut être gérée par des Chinois. Au moment de l’ouverture du pays, au milieu du 19e siècle, l’arriération et l’insalubrité des villes, la corruption et l’incompétence des fonctionnaires locaux avaient servi aux étrangers d’arguments pour justifier leur demande de concessions. Par l’établissement de la municipalité moderne du Grand Shanghai, le gouvernement chinois veut faire comprendre au monde que la ville n’a plus besoin des étrangers, ni de leurs concessions.

26 La construction d’un centre civique à Jiangwan (dans la grande banlieue nord de la ville) pour abriter la nouvelle municipalité témoigne de ce désir de modernisation et d’émancipation. L’urbanisme de Jiangwan s’inspire du modèle occidental tout en préservant certains traits de l’architecture traditionnelle chinoise. Le « quartier modèle » doit s’organiser autour de larges avenues bordées de bâtiments fonctionnels. Le projet est en cours de réalisation quand l’agression japonaise vient mettre un terme aux travaux.

27 L’occupation par les troupes japonaises des quartiers chinois de Shanghai en 1937, puis de la concession internationale en 1941, plonge la ville dans « un monde de ténèbres » (heian shijie). La restitution de la concession française et de la concession internationale au gouvernement collaborateur de Wang Jingwei (l’équivalent chinois du gouvernement de Vichy) en 1943 s’opère sous les auspices des forces d’occupation japonaises, ce qui ôte tout lustre à un événement qui aurait dû sanctionner le triomphe d’un demi-siècle de luttes nationalistes. Ce n’est qu’après la reddition du Japon en 1945 que Shanghai se retrouve à la fois libre et unie sous l’autorité d’un gouvernement chinois légitime. À cette époque le projet de Jiangwan est bien oublié. On ne songe qu’à intégrer au mieux les anciennes concessions dans le nouvel ordre politique et à redéfinir l’espace politique de la ville. Les rues des concessions perdent leurs noms de consuls, de généraux ou de missionnaires étrangers et les manifestations ne se déroulent plus à la périphérie de la ville mais dans la rue de Nankin, au cœur de l’ancienne concession internationale. Shanghai demeure une ville cosmopolite mais elle s’est libérée de son statut semi-colonial. En 1946 et encore en 1948, des experts travaillent à des plans d’urbanisme visant à intégrer l’héritage colonial et à rendre plus solidaires la ville et ses banlieues. La guerre civile entre nationalistes et communistes, la catastrophique politique financière et économique du gouvernement de Chiang Kai-shek et finalement l’avance conquérante de l’Armée rouge mettent fin à ce bref essor post-colonial de l’après-guerre.

28 En un siècle le port ouvert colonial s’est transformé en une métropole chinoise. L’expression « avant 1949 » renvoie à un passé qui n’est ni homogène ni indéterminé. L’histoire du Shanghai pré-communiste, le Vieux Shanghai (dans la terminologie chinoise) est une histoire complexe qui reflète à la fois la domination économique, politique et culturelle des étrangers et les premiers succès de la modernisation chinoise, une histoire dans laquelle le rôle important joué par les entrepreneurs occidentaux ne doit pas faire oublier celui des Chinois eux-mêmes, qu’il s’agisse de la construction économique de la métropole ou de la reconquête politique des concessions pendant la première moitié du 20e siècle.

29 La perception du passé shanghaien doit donc prendre en compte ces divers aspects. Mais elle appartient aussi au temps de ceux qui écrivent l’histoire si bien qu’elle change au gré des impératifs contemporains. Affirmer son contrôle sur l’interprétation du passé a été un souci constant du totalitarisme maoïste et, à moindre degré, du régime autoritaire qui lui a succédé. Ainsi la perception de la ville, l’image qu’elle se fait d’elle-même et qu’elle cherche à projeter, sont devenues autant de facteurs importants gouvernant l’évolution de Shanghai dans la seconde moitié du 20e siècle et jusqu’à nos jours.

◦ DE LA DÉNONCIATION À LA GLORIFICATION

30 Après 1949, le passé de Shanghai est perçu de façon contradictoire. Pendant l’ère maoïste, jusqu’en 1978, l’image de la ville reste très négative. Le Vieux Shanghai (lao Shanghai) est dénoncé comme le bastion de l’impérialisme et le repaire d’une bourgeoisie bureaucratique asservie aux étrangers, comme un symbole de l’humiliation coloniale, une ville décadente où le luxe extravagant de quelques-uns fait insulte à l’extrême misère de l’immense majorité. Pourtant à cette époque aucun monument ancien n’est détruit. Le passé de la ville est violemment rejeté mais les Shanghaiens continuent de vivre dans l’environnement occidental hérité de la période coloniale. Après le lancement de la politique de réforme par Deng Xiaoping en 1978 et, plus encore, après la relance de cette politique opérée par Deng lors de son voyage dans le Sud, en 1992, l’image de la ville se fait plus positive. On fait référence aux réussites économiques, à l’esprit d’entreprise, au cosmopolitisme du Vieux Shanghai. L’idée s’impose que la ville reprend sa course vers le progrès et la modernisation au point même où celle-ci avait été interrompue en 1949, que la boucle est bouclée et que Shanghai retrouve son destin, celui d’une ville mondiale.

31 En 1949, l’établissement du régime communiste ouvrit pour Shanghai une longue période de disgrâce. Un fort préjugé anti-urbain prévalait parmi les dirigeants du Parti communiste chinois (PCC), qui considéraient Shanghai, comme une « ville parasite. Une ville criminelle[10] [10] Cité dans Richard Gaulton, « Political mobilisation in...
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 »… La ville perdit son rôle de modèle de la modernité chinoise. Elle fut mise en pénitence, dut renoncer à son économie cosmopolite, à son style de vie bourgeois et « décadent ». Certains suggérèrent même que la moitié de sa population soit transférée vers l’intérieur, ainsi que nombre de ses usines et de ses institutions d’enseignement. On renonça aux aspects les plus radicaux de ce projet mais Shanghai n’en fut pas moins mise à contribution et sommée d’envoyer fonds et experts pour aider le reste de la Chine à se moderniser.

32 La métropole, auparavant paradis de la libre entreprise, vivait maintenant au rythme des décisions prises par le gouvernement central et l’appareil d’un Parti/État qui cherchait son inspiration dans le marxisme-léninisme et le précédent soviétique. Les entrepreneurs étrangers furent chassés et bientôt les Chinois eux-mêmes ne purent plus venir s’installer à Shanghai. Un système d’enregistrement (hukou[11] [11] Ce système rend obligatoire l’inscription de tout un...
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), visant à freiner le rythme de l’urbanisation, attacha les paysans à la terre et dressa autour des villes une invisible mais efficace muraille. La société shanghaienne n’était plus comme autrefois une mosaïque de résidents venus de toutes les parties du monde et de toutes les provinces chinoises. Elle se referma sur elle-même, en une communauté close, provinciale.

33 La ville avait pourtant encore un rôle à jouer sous le régime socialiste. Honorée comme le berceau de la révolution et du prolétariat chinois, elle est appelée à devenir un des piliers de l’industrialisation qui est alors la priorité du régime, et ses ouvriers – du moins ceux qui travaillent dans les entreprises d’État – sont protégés et privilégiés, comme il se doit pour les maîtres symboliques du pays. Après 1949 beaucoup d’activités économiques disparaissent alors que Shanghai perd ses fonctions commerciale et financière, désormais sans objet ou assurées par des administrations publiques. Mais son secteur industriel, stimulé par la nationalisation des entreprises en 1956 et d’importants investissements d’État, connaît une croissance annuelle de 10 % dans les décennies 1950 et 1960 en même temps qu’il se diversifie avec le développement d’industries lourdes.

34 Les banlieues industrielles se développent en cercles concentriques autour du Vieux Shanghai. À proximité immédiate de la ville, les Nouveaux Village (Xincun) logent les ouvriers dans leurs petits immeubles gris. Plus loin, les nouvelles banlieues et les villes satellites, dépourvues de réseaux de transport et d’équipements adéquats, restent isolées, peu ou pas intégrées au tissu urbain.

35 La spécialisation industrielle et résidentielle qui gouverne le développement des banlieues ne s’applique pas au centre de la ville où dans les ruelles des lilong les ateliers coopératifs et de voisinage continuent à côtoyer résidences et bureaux administratifs. Comme la municipalité remet la plus grande partie de ses revenus à Pékin et consacre 96 % du restant aux investissements productifs, il ne lui reste rien pour financer des plans d’urbanisation ni même pour entretenir les équipements publics existants. Les besoins de la population sont sacrifiés à la politique productiviste de l’État et l’environnement urbain du Vieux Shanghai est ainsi préservé par manque de moyens, par défaut, en quelque sorte. Désertés par leurs propriétaires étrangers, les bâtiments néoclassiques du Bund sont reconvertis en bureaux et le plus prestigieux d’entre eux, celui de la Hong Kong and Shanghai Banking Corporation, devient le siège de la municipalité shanghaienne. La population ne semble accorder aucune attention à cet environnement urbain que les plus vieux considèrent comme une survivance honteuse alors que les plus jeunes ignorent généralement l’histoire et la culture dont il est porteur.

36 À cette époque, le paysage « gelé » de la ville coloniale ne suscite aucune nostalgie chez les résidents. La permanence du cadre urbain contraste avec la complète métamorphose politique, économique et sociale accomplie par la révolution. Mais parmi les entrepreneurs, les intellectuels et les artistes shanghaiens qui en 1949 ont choisi l’émigration, le souvenir de leur propre passé se confond avec celui de la ville où ils ont vécu leurs premières années. À Hong Kong, où ils sont nombreux à s’être installés, ces émigrés cherchent dans la célébration du Vieux Shanghai un remède aux tristesses de l’exil. Ils publient livres et articles, collectionnent des souvenirs : calendriers illustrés, photos, magazines. Cette quête d’un monde perdu n’a pas pour but une quelconque restauration, elle n’en comporte pas moins un message sur la nature du passé shanghaien, associé ici avec l’émergence d’une modernité culturelle chinoise. Mais ce message n’est guère reçu en dehors des cercles émigrés. L’image d’un Shanghai honteux et coupable, projetée par la propagande maoïste, s’impose en Chine aussi bien qu’en Occident, où les intellectuels, en proie à leur mauvaise conscience d’anciens impérialistes, prêtent leur concours à sa diffusion.

37 Bannie par le maoïsme, la tradition commerciale et cosmopolite de Shanghai fait un retour en force à l’époque de la réforme. Cette renaissance est le fruit de la politique d’ouverture lancée par Deng Xiaoping en 1979 et réaffirmée avec force en 1992 lorsque le vieux dirigeant invite Shanghai à devenir « la tête du dragon », c’est-à-dire à prendre la tête du développement économique régional et national dans le système d’économie socialiste de marché. Stimulée par une série de mesures administratives (établissement d’une zone économique spéciale à Pudong, concession de privilèges aux investisseurs étrangers), l’économie de Shanghai s’envole et son taux de croissance ne s’abaisse jamais au-dessous de 10 % pendant les années 1990, en dépit de la crise asiatique de 1997. Les investissements étrangers directs affluent, venant de Taiwan, des États-Unis, du Japon, d’Europe. En 2001, 95 pays ont ouvert 25 000 entreprises à Shanghai et le revenu par habitant atteint 4 180 dollars américains, soit plus du quadruple du revenu moyen national. La croissance s’accompagne d’une complète restructuration des activités économiques. Le secteur tertiaire du commerce et des services refleurit, les entreprises privées chinoises et étrangères se multiplient et les entreprises d’État commencent à se réformer. Partiellement libérée des contrôles imposés par le régime maoïste, la société urbaine s’ouvre sur le monde, la vertu révolutionnaire s’efface devant la soif de consommation et l’idéologie fait place aux divertissements.

38 Ces nouveaux développements entraînent une réhabilitation du passé shanghaien présenté désormais comme une expérience exceptionnelle dont on peut tirer une légitime fierté et qu’il convient de prendre pour modèle. Toute allusion au colonialisme et au régime du Guomindang est bannie et l’expression très neutre « les années trente » (sanshi niandai) est utilisée pour désigner le Shanghai de l’époque républicaine[12] [12] Cette observation est empruntée à Lu Hanchao, « Nostalgia...
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. Les Chinois d’Outre-mer, qui jouent un rôle actif dans la renaissance économique de Shanghai et qui ont hérité de leur famille la nostalgie du Vieux Shanghai, concourent à ce retour en grâce du passé. Au niveau gouvernemental, celui-ci se traduit par une politique active, encore que contestable, de préservation du patrimoine et, au sein même de la société, par une vogue croissante de la mode « rétro ».

39 Shanghai n’est pas comprise dans le premier inventaire des « Villes historiques » publié par le conseil des Affaires d’État en 1982. Quatre ans plus tard, cependant, les constructions héritées des ports ouverts deviennent patrimoine national et, au cours des années 1990, des dizaines de banques, théâtres, églises, hôtels, grands magasins shanghaiens sont inscrits à l’inventaire des monuments historiques. Mais le financement ne suit pas et, en dépit des grands principes invoqués, les spéculations commerciales prévalent souvent sur les objectifs patrimoniaux[13] [13] Cf. Françoise Ged, « Chine, l’appréhension patrimoniale »,...
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40 La reconstruction du secteur nord de la vieille ville murée a été parmi les premières applications de la politique patrimoniale, mais non parmi les plus réussies. Les ruelles étroites et les habitations croulantes ont fait place à de grossières copies de maisons régionales anciennes. Un peu plus loin, sur le territoire de l’ex-concession française, on a démoli le quartier de Xintiandi (dans lequel se trouvait le site du premier congrès tenu par le PCC en 1921) et on a construit, à la place, de nouveaux lilong de type traditionnel afin d’y installer cafés et boutiques « branchées ». Confiée à leurs nouveaux occupants – banques et entreprises étrangères – la restauration des bâtiments du Bund a été mieux conduite : rajeunis, les frontons néoclassiques donnent un nouvel éclat à la fameuse perspective.

41 La restauration de ces anciens monuments et sites n’aurait pas été possible sans l’accord et l’aide financière des autorités locales. Mais au sein même de la société de nombreuses initiatives ont rejoint le projet officiel. Universités, associations, experts ont fait entendre leur voix pour soutenir l’idée que l’héritage monumental de Shanghai représentait un atout et qu’il fallait le préserver. Des historiens de l’Académie shanghaienne des sciences sociales, de l’université Fudan et d’autres établissements ont lancé des programmes de recherche et organisé des conférences nationales et internationales. Des associations d’histoire locale ont recueilli des données qui ont alimenté un flot de publications scientifiques ou destinées au grand public. Au-delà des élites, la nostalgie du Vieux Shanghai a fait naître de nouveaux lieux et de nouveaux modes de consommation parmi les Shanghaiens de toutes les catégories sociales.

42 La vogue des « années trente » a remis au goût du jour les chansons, les films et les stars de l’avant-guerre. Les robes de style qipao[14] [14] D’origine mandchoue, cette robe moulante, à col droit...
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, que portaient les élégantes il y a trois-quarts de siècle, ont retrouvé la faveur des stylistes. La demande de « souvenirs » alimente un commerce spécialisé[15] [15] Ce paragraphe s’appuie sur Lu Hanchao, art.  cité. ...
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. Les résidents les plus aisés se mettent en quête de maisons « coloniales » qu’ils aménageront grâce aux trouvailles – meubles, lampes, boutons de porte – faites dans les brocantes. L’expression « années trente » est si fortement connotée qu’elle suffit à faire vendre. Elle apparaît souvent dans les néons qui brillent aux portes des cafés, restaurants ou night-clubs de l’ancienne concession française, où aimait se retrouver l’intelligentsia prérévolutionnaire, devenus aujourd’hui lieux de rendez-vous des nouveaux riches.

◦ AMBIVALENCES ET CONTRADICTIONS

43 L’évocation du Vieux Shanghai semble naturelle à un moment où la métropole s’efforce de retrouver son statut de ville globale : le précédent vient légitimer l’entreprise et le passé se porter garant de l’avenir. Bien évidemment l’objectif est non pas de ressusciter ce passé mais de rétablir la prédominance de Shanghai dans un contexte contemporain : on veut retrouver le cosmopolitisme sans le colonialisme, la croissance économique sans l’impérialisme, le rayonnement culturel sans l’acculturation. Les références au Vieux Shanghai, cependant, sont si nombreuses, si insistantes et elles ont un tel écho dans le public qu’elles semblent parfois entrer en contradiction avec les conditions actuelles du développement de la ville.

44 En dépit du souci de préservation si fortement exprimé, Shanghai au cours des deux dernières décennies a connu une mutation urbaine d’une ampleur exceptionnelle, qui a entraîné une complète restructuration du paysage urbain. Nombreux sont les lilong, les villas, les résidences et autres bâtiments datant de l’ère coloniale à avoir disparu. Aujourd’hui le paysage urbain est dominé par les gratte-ciel, les grands hôtels aux parois vitrées, les centres commerciaux, les autoroutes surélevées, les anneaux des périphériques.

45 L’espace a été réorganisé pour faciliter le développement des fonctions économiques et améliorer les conditions de vie de la population. Tunnels, ponts et métro relient Shanghai à Pudong. Et à mesure que le territoire urbain s’étend, le centre de gravité de la ville se déplace ou plutôt se dissout. Pudong connaît une croissance fulgurante[16] [16] Sur le développement de Pudong cf. Françoise Ged, Shanghai,...
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. On y trouve les installations industrielles des compagnies multinationales, un nouvel aéroport, un chemin de fer régional à lévitation magnétique (Maglev) et un port de mer capable de recevoir des vaisseaux de 10 000 tonnes et d’assurer le traitement de 2,5 millions de tonnes de marchandises par an, qui, lorsqu’il sera achevé, sera l’un des plus importants d’Asie et du monde. La perspective de Pudong, dominée par les tours de son quartier financier, Lujiazui, symbolise la vitalité de l’économie shanghaienne et a souvent conduit à une comparaison avec Manhattan.

46 L’abondance de ces tours exprime l’adhésion des dirigeants à la mondialisation. Elle est perçue comme le symbole de la modernisation en cours. En même temps elle confère au paysage urbain un caractère de banalité. Shanghai se met à ressembler à n’importe quelle autre métropole asiatique ou américaine. Son cœur historique n’a pas fait l’objet des mêmes soins que ceux accordés aux vieilles capitales européennes : Paris, Londres, Lisbonne… où l’érection de chaque nouvelle tour soulève débats et controverses.

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Carte 3 : Nouvelle zone économique de Pudong

Carte 3 : Nouvelle zone économique de Pudong

47 Dès la fin du 19e, Shanghai avait cessé de se caractériser exclusivement comme ville portuaire. Aujourd’hui la « conteneurisation » et les autres mutations en cours dans la navigation commerciale accélèrent le déclin du vieux port et des anciens docks. Il y a vingt ans, de gros navires jetaient encore l’ancre à hauteur du Bund et les rives de Yangshupu, à quelques encablures vers l’aval, étaient encore couvertes d’entrepôts, de chantiers navals et d’usines. De nos jours, même les bateaux de plaisance assurant les croisières sur le Yangzi se voient interdire l’accès du vieux port et sur les rives du Yangshupu on ne trouve que des taudis promis à une destruction prochaine pour faire place à des espaces verts. Il est même question de faire de Yangshupu l’un des sites de l’Exposition mondiale de 2010. Le Bund a été détrôné par Lujiazui en tant que centre financier de la ville et c’est là que s’élèvent les nouvelles constructions élégantes ou pompeuses, mais toutes emblématiques de cette nouvelle prééminence : Banque de Chine, Bourse des valeurs, etc.

48 Pourquoi toutes ces innovations sont-elles présentées comme un retour au passé et l’intégration accélérée de Shanghai dans le marché mondial comme une réintégration ? Les Shanghaiens ont certes de bonnes raisons de s’enorgueillir de leur histoire. Ils se plaisent à rétablir le lien avec la tradition modernisatrice et cosmopolite de leur ville. Mais pourquoi, ce faisant, occultent-ils si complètement le contexte colonial de la première modernisation ? Il y a là une amnésie historique qui contraste avec la ferveur nationaliste dont s’accompagne aujourd’hui en Chine la croissance de l’économie. Le rythme et l’ampleur de cette croissance n’ont pas grand chose à voir avec les hésitations et les déboires de l’« Âge d’or » de la première moitié du 20e siècle. Pourquoi vouloir faire de ce nouveau miracle un « remake » des succès, plus limités, du passé ? D’autant que les Shanghaiens, à la différence des Pékinois, ont la réputation de ne pas perdre de temps en regrets nostalgiques, de se consacrer entièrement aux affaires et de se tourner vers l’avenir[17] [17] Cf. Cheng Li, « Rediscovering Urban Subcultures. The Contrast...
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.

49 Cette célébration du passé n’est évidemment pas dépourvue d’arrière-pensées commerciales. Elle doit ressusciter la fascination qui autrefois attirait tant d’entrepreneurs et de touristes étrangers à Shanghai. Le tourisme est en effet redevenu une des ressources importantes de la ville. Les visiteurs se pressent le long du Bund, dans la vieille cité chinoise récemment reconstruite, ou à Xintiandi, dans l’ancienne concession française. Ils y trouvent restaurants, cafés, bars, night-clubs et discothèques. Shanghai utilise comme un capital son image de métropole orientale et romantique et la réputation sulfureuse qui fut la sienne lui confère encore aujourd’hui identité et originalité.

50 Le passé n’est pas seulement instrumentalisé en vue de bénéfices économiques. Il sert aussi à légitimer des initiatives pouvant prêter à contestation. L’accent mis sur le caractère « ouvert » de la métropole rend peut-être plus acceptable le rôle particulièrement important joué dans l’économie locale par les entreprises étrangères qui assurent 39 % de la production industrielle de Shanghai (à l’échelle nationale, cette proportion n’est que de 25 %)[18] [18] Marie-Claire Bergère, Histoire de Shanghai, op.  cit. ,...
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. En août 2003, Shanghai a été aussi la première ville chinoise à offrir à des experts étrangers des postes de direction dans des administrations ou des entreprises publiques locales[19] [19]http:/ / www. english. peopledaily. com. cn/ 20040107. ...
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51 De façon plus générale, la nostalgie du Vieux Shanghai représente un capital symbolique qui fait appel à la puissance de la continuité historique et permet de projeter l’image « de la ville du monde la plus accueillante aux entrepreneurs potentiels », d’un endroit « où l’esprit d’entreprise imprègne toute la vie urbaine »[20] [20] Steve Forbes, cité par http:/ / www. english. peopledaily. com. cn. 20030919. ...
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. Et cette image n’est pas cultivée à destination des étrangers seulement. Elle doit aussi conforter les Shanghaiens dans leur espoir de voir leur ville redevenir ce qu’elle a été et retrouver son ancienne prééminence, une éventualité, qui sans être exclue, reste bien incertaine.

52 Les Chinois, parmi beaucoup d’autres peuples, cultivent les stéréotypes[21] [21] Cf. Cheng Li, « Rediscovering Urban Subcultures », art.  cité. ...
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. Parmi les stéréotypes régionaux on trouve le brave guerrier de la province du Hunan, le mandarin de Pékin et le rusé capitaliste de Shanghai. Avec le temps, cependant, l’écart se creuse entre certains de ces stéréotypes et la réalité. Tel pourrait bien être le cas pour « le rusé capitaliste de Shanghai ». Aujourd’hui l’essor du capitalisme shanghaien repose davantage sur les qualités d’administrateur des bureaucrates ou anciens bureaucrates en charge des entreprises publiques réformées ou bien associés à la gestion des entreprises étrangères que sur l’esprit d’entreprise de la population. On ne trouve pas à Shanghai ces multitudes de petits et moyens entrepreneurs caractéristiques de la société cantonaise, hongkongaise ou taiwanaise.

53 La population de Shanghai, qui a été soumise à une rigoureuse politique de l’enfant unique, est en train de vieillir : 37 % des Shanghaiens devraient avoir plus de soixante ans en 2020. Les impératifs traditionnels d’assistance aux parents et grands-parents pèsent d’autant plus lourdement sur les nouvelles générations d’enfants uniques qu’ils n’ont personne avec qui partager leurs obligations filiales. L’absence de fratries réduit aussi ces réseaux de parentèle sur lesquels le capitalisme du premier Âge d’or prenait un si grand appui. Enfin après avoir été protégés pendant des décennies par la muraille invisible que le système du hukou dressait autour de la ville et après avoir bénéficié de tous les privilèges réservés aux employés du secteur public par le régime maoïste, les Shanghaiens ne semblent pas enclins à prendre des risques. Intelligents et bien formés, ils font d’excellents gestionnaires plutôt que des entrepreneurs épris d’innovation et prêts à engager leurs capitaux, comme l’étaient les pionniers de l’industrie chinoise à la fin du 19e siècle et au début du siècle suivant.

54 En outre, la Chine, elle aussi, a changé. Sa « côte dorée[22] [22] De Dalian, au Nord-Est, jusqu’à Canton, dans le Sud,...
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 » compte de nombreux ports et villes qui luttent pour se moderniser et font concurrence à Shanghai. Il en va de même pour les villes du delta du Yangzi. Et l’on doit aussi prendre en compte les avantages dont bénéficie encore Hong Kong dont le développement international s’est poursuivi pendant les décennies où celui de Shanghai s’était interrompu. Il semble difficile dans ces conditions que Shanghai retrouve le quasi monopole de la modernité chinoise dont elle jouissait avant 1949.

55 La célébration du Vieux Shanghai appelle au « remake » alors que la ville est lancée dans une nouvelle aventure. Il y a, certes, beaucoup d’arguments poussant à comprendre la mondialisation comme un processus de longue durée auquel la fin du 20e siècle n’aurait donné qu’une impulsion plus vive. Dans l’histoire même de Shanghai on relève dès le 19e ou le début du 20e siècle des caractères généralement associés à la mondialisation : dépendance de la ville à l’égard des marchés extérieurs, rôle des capitaux internationaux, exploitation empressée des innovations technologiques, mise à mal de l’ancienne identité urbaine subvertie par l’afflux de migrants, prise en compte précoce des diversités culturelles, limitation de fait apportée à l’intervention de l’État central par l’existence des concessions et l’impuissance du gouvernement chinois.

56 Mais l’évolution qui se poursuit depuis deux décennies revêt une tout autre ampleur que celle de l’Âge d’or. Le changement de rythme et d’échelle suffirait à lui seul à créer une situation inédite. S’y ajoute un héritage révolutionnaire maoïste encore loin d’être liquidé, comme le montre la persistance, sous des formes plus ou moins aménagées, du rôle des cadres, une dépendance certaine à l’égard du pouvoir central, en dépit des politiques affichées de décentralisation et d’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce, et aussi l’exaltation nationaliste qui accompagne la nouvelle croissance chinoise. On comprend que l’avenir de Shanghai reste à inventer et qu’il ne suffit pas de convoquer le passé pour que soit relevé le défi sans précédent du 21e siècle.

 

Notes

[ 1] Ackbar Abbas, « Play it again Shanghai. Urban Preservation in the Global Era », in Mario Gandelsonas (dir.), Shanghai Reflections. Architecture, Urbanism and the Search for an Alternative Modernity, New York, Princeton Architectural Press, 2002, p. 37-56.Retour

[ 2] Cet article reprend le texte, révisé et abrégé, d’un chapitre paru dans Elizabeth Perry et Seng Kuan (dir.), Shanghai. Architecture and Urbanism for Modern China, Munich, Prestel Verlag, 2004. Nous remercions les presses Prestel Verlag d’avoir autorisé l’utilisation de ce texte dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire.Retour

[ 3] En vertu des traités signés au lendemain de la guerre de l’opium (1839-1842), les étrangers jouissaient dans les ports ouverts de privilèges attentatoires à la souveraineté chinoise.Retour

[ 4] Sur l’évolution générale de la ville, cf. Marie-Claire Bergère, Histoire de Shanghai, Paris, Fayard, 2002. On trouvera dans cet ouvrage les nombreuses références bibliographiques sur lesquelles s’appuie cette présentation résumée.Retour

[ 5] Cf. Linda Cooke Johnson, Shanghai, from Market Town to Treaty Port, 1074-1858, Stanford, Stanford University Press, 1995.Retour

[ 6] Cf. Rhoads Murphey « On the evolution of the port city », in Frank Broeze, Brides of the Sea, Honolulu, University of Hawaii Press, 1989.Retour

[ 7] Montalto de Jesus, Historic Shanghai, Shanghai, The Mercury Press, 1909, p. 102.Retour

[ 8] Caractéristiques de l’urbanisme shanghaien, les lilong sont des pâtés de maisons jointives, desservies par un réseau de ruelles intérieures et ne communiquant avec les voies urbaines que par une entrée en forme de porche. Cf. Françoise Ged, Shanghai, Paris, Institut français d’architecture, 2000, 64 p.Retour

[ 9] Banerjee Tridib, « Transitional Urbanism Reconsidered. Post-Colonial Developpment of Calcutta and Shanghai », in Greg Guldin et Aidan Southhall (dir.), Urban Anthropology in China, Leiden, New York, Köln, E.J. Brill, 1993.Retour

[ 10] Cité dans Richard Gaulton, « Political mobilisation in Shanghai, 1949-1951 », in Christopher Howe (dir.), Shanghai. Revolution and Development in an Asian Metropolis, Cambridge, Cambridge University Press, 1981, p. 20.Retour

[ 11] Ce système rend obligatoire l’inscription de tout un chacun dans son lieu de naissance et la résidence à vie dans ce lieu. Les exceptions à cette règle sont très rares.Retour

[ 12] Cette observation est empruntée à Lu Hanchao, « Nostalgia for the Future. The Resurgence of an Alienated Culture in China », Pacific Affairs, vol. 75, 2, été 2002, p. 169-186.Retour

[ 13] Cf. Françoise Ged, « Chine, l’appréhension patrimoniale », in Maria Gravari-Barbas et al. (dir.), Regards croisés sur le patrimoine dans le monde à l’aube du XXIe siècle, Paris, Presses la Sorbonne, 2003.Retour

[ 14] D’origine mandchoue, cette robe moulante, à col droit et haut, fendue sur les cuisses, devint très populaire à l’époque républicaine.Retour

[ 15] Ce paragraphe s’appuie sur Lu Hanchao, art. cité.Retour

[ 16] Sur le développement de Pudong cf. Françoise Ged, Shanghai, Paris, Institut français d’architecture, coll. « Por-traits de ville », 2000, p. 51-52.Retour

[ 17] Cf. Cheng Li, « Rediscovering Urban Subcultures. The Contrast Between Shanghai and Beijing », Review Article, The China Journal, 36, juillet 1996.Retour

[ 18] Marie-Claire Bergère, Histoire de Shanghai, op. cit., p. 435.Retour

[ 19] http://www.english.peopledaily.com.cn/20040107.Retour

[ 20] Steve Forbes, cité par http://www.english.peopledaily.com.cn.20030919.Retour

[ 21] Cf. Cheng Li, « Rediscovering Urban Subcultures », art. cité.Retour

[ 22] De Dalian, au Nord-Est, jusqu’à Canton, dans le Sud, la côte chinoise, ses ports et leur arrière-pays sont les principaux bénéficiaires de l’ouverture de la Chine. Leur croissance économique et le niveau de vie relativement élevé de leurs habitants contrastent avec la pauvreté persistante ou accrue de maintes régions intérieures, d’où le nom de « côte dorée » sous lequel on les désigne parfois.Retour

[ *] Professeur émérite des universités et visiting professor au département d’histoire de Harvard University (2003), Marie-Claire Bergère a dirigé le Centre Chine de l’EHESS et le département d’études chinoises de l’INALCO. Membre du comité de rédaction de Vingtième Siècle. Revue d’histoire, du comité de lecture de Perspectives chinoises (Hong Kong) et de l’advisory board du China Quarterly (Londres), elle est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire de la Chine moderne et contemporaine dont le plus récent : Histoire de Shanghai (Fayard, 2002), est en cours de traduction pour publication en Chine et aux États-Unis.Retour

Résumé

Depuis une dizaine d’années, Shanghai compte parmi les villes du monde se développant le plus rapidement. Son paysage urbain a été complètement bouleversé. La ville se projette dans l’avenir avec une violence qui, du passé, semble faire table rase. Pourtant le jaillissement de la nouvelle métropole, symbole d’une modernisation et d’une Chine triomphantes, se nourrit d’un très vif sentiment de continuité historique. Les autorités aussi bien que la population ne cessent de se référer à l’expérience du « Vieux Shanghai », le Shanghai d’avant la révolution, qui dans un contexte d’oppression impérialiste avait présidé à la première modernisation chinoise. L’article s’interroge sur l’utilité et la validité d’un tel détour par l’histoire.



Over the last ten years, Shanghai has one of the fasting growing world cities. Its urban landscape has undergone a great upheaval. The city is thrusting itself in the future with a violence that seems to be erasing the past. But the new city’s springing forth, symbol of a triumphant China and modernization, is fueled by a strong feeling of historic continuity. Both the authorities and the population refer constantly to the experience of « Old Shanghai », the pre-revolution Shanghai, which in a context of imperialist oppression had been at the origin of the first Chinese modernization. The article questions the usefulness and relevance of this historical tack.

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POUR CITER CET ARTICLE

Marie-Claire Bergère « Le développement urbain de Shanghai, un « remake » ? », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 1/2005 (no 85), p. 45-60.
URL :
www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2005-1-page-45.htm.
DOI : 10.3917/ving.085.0045.