- Les « petits procès exemplaires » en URSS durant la Grande Terreur (1937-1938)
- Le développement urbain de Shanghai, un « remake » ?
- Hubris et Nemesis ? Politique sociale et émeutes raciales : Watts, 1965
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S'inscrire Alertes e-mail - Vingtième Siècle. Revue d'histoire Cairn.info respecte votre vie privée1 Grâce à l’ouverture des archives, la lumière se fait progressivement sur les « petits procès » qui accompagnèrent, dans les campagnes soviétiques, les « grands procès » de Moscou. Ces nombreux procès, ordonnés directement par Staline comme le démontre Nicolas Werth, témoignent à la fois du populisme du chef du Kremlin, de sa volonté de mobiliser les masses et de lancer un vaste programme d’ingénierie sociale. Pourtant, les responsables locaux du Parti ne purent pas toujours appliquer à la lettre les directives de Moscou, ratant la mise en scène exigée par Staline et transformant parfois ces opérations à caractère pédagogique en fiasco politique.
2 En marge des trois grands procès de Moscou d’août 1936, janvier 1937 et mars 1938, immense événement-spectacle[1] [1] Mais aussi formidable événement-écran, qui fit longtemps...
suite qui a focalisé, depuis longtemps, l’intérêt des historiens, se tinrent, dans un grand nombre de chefs-lieux de province et de district, plusieurs centaines de procès politiques publics de dirigeants communistes locaux.
3 Ces « petits procès », que les dirigeants staliniens qualifiaient, non sans une pointe de condescendance, de « procès agricoles » – les accusés mis en scène étant, dans leur grande majorité, des responsables de kolkhozes ou des dirigeants de districts ruraux, accusés notamment de « sabotage dans le stockage des céréales et dans le domaine de l’élevage » – ont été totalement ignorés jusqu’à la parution, en 1993, d’un article de la grande historienne du stalinisme et chef de file de l’école révisionniste américaine, Sheila Fitzpatrick[2] [2] Sheila Fitzpatrick, « How the Mice Buried the Cat : Scenes...
suite.
4 La principale idée développée par l’historienne était que ces procès avaient été l’occasion d’une sorte d’inversion carnavalesque (sur le modèle de Bakhtine), les humbles kolkhoziens, appelés à la barre pour témoigner des sévices qu’ils avaient subis, devenant les héros du jour, tandis que les puissants – les dirigeants locaux – étaient jetés à bas et couverts d’opprobre[3] [3] Le titre de l’article de Sheila Fitzpatrick fait allusion...
suite. Par ailleurs, argumentait Sheila Fitzpatrick, ces procès, à la différence de ceux de Moscou, n’auraient pas été directement initiés par Staline et les plus hauts dirigeants du Parti. À la suite d’une série d’articles (de « signaux politiques »), parus dans la Pravda et critiquant les « mauvais traitements infligés aux kolkhoziens », les dirigeants régionaux, dans un climat politique et économique particulièrement tendu[4] [4] Marqué, à la suite du plenum du Comité central de février-mars...
suite, auraient pris eux-mêmes l’initiative de ces procès, afin de détourner vers leurs subordonnés la menace pesant sur eux et démontrer leur « vigilance bolchevique ». Ils auraient ainsi anticipé une campagne politique en préparation, à propos de laquelle l’organe central du Parti, la Pravda, avait émis des « signaux » appropriés[5] [5] Sheila Fitzpatrick, op. cit. , p. 300-302. ...
suite.
5 Cette thèse assez sophistiquée s’inscrit clairement dans l’interprétation « révisionniste » du mode de gouvernement stalinien, interprétation qui met l’accent sur les marges d’autonomie des acteurs politiques aux divers niveaux de la hiérarchie, les dysfonctionnements d’administrations concurrentes au sein d’un État peu ordonné, les conflits entre le Centre et la périphérie.
6 Depuis la parution de l’article de Sheila Fitzpatrick, qui avait fondé son analyse exclusivement sur les comptes rendus publiés par la presse locale sur ces procès, de nouvelles sources ont permis de compléter, de nuancer, voire de donner une interprétation assez différente de cet épisode, de le replacer aussi dans un contexte plus large, celui de la Grande Terreur, ce moment paroxystique de la violence stalinienne.
7 Rappelons que la Grande Terreur a été longtemps analysée d’abord et avant tout comme une immense purge politique, plus étendue et sanglante que les autres, qui aurait frappé en priorité les cadres du Parti, de l’économie, de l’armée, une partie de l’intelligentsia et des élites nationales non russes. La répression des élites représenta la face publique de la Terreur, dont la manifestation la plus éclatante furent les fameux procès de Moscou. Conclusion fracassante d’une purge, « formidable mécanisme de prophylaxie sociale[6] [6] Annie Kriegel, Les Grands Procès dans les systèmes communistes,...
suite », ces parodies de justice, accompagnées d’innombrables meetings, largement « popularisées » dans la presse et à la radio, démasquaient de multiples complots et désignaient à la vindicte publique des boucs émissaires responsables des difficultés dans la « construction du socialisme ». Mais la Grande Terreur eut aussi sa face secrète, telle qu’elle apparaît dans les résolutions ultra-confidentielles du Politburo et les « ordres opérationnels » du NKVD récemment déclassifiés – textes dont ne devait avoir directement connaissance qu’un nombre très limité de hauts responsables du Parti et de la police politique. D’après l’étude de ces sources, la Grande Terreur fut une vaste opération d’ingénierie et de « purification » sociale, visant à éradiquer tous les « éléments socialement nuisibles », sur une base de « quotas » d’exécution et d’internement en camp de travail – « quotas » imposés par les plus hautes instances dirigeantes du pays aux responsables régionaux. Aux yeux des dirigeants staliniens, ces « éléments socialement nuisibles » apparaissaient comme les composantes d’une potentielle et mythique « cinquième colonne » dans l’éventualité, désormais probable, d’une guerre. Ces victimes appartenaient, dans leur immense majorité[7] [7] Soit plus de 90 % des quelque 1 500 000 personnes arrêtées...
suite, non pas aux élites de la nomenklatura, mais à un ensemble hétérogène regroupant « gens du passé » (« ex-koulaks », « ex-fonctionnaires tsaristes », « ex-commerçants »), marginaux et autres « asociaux », et citoyens soviétiques d’origine polonaise, allemande, balte, notamment soupçonnés d’entretenir des liens avec des puissances étrangères[8] [8] Sur les deux faces de la Grande Terreur, sur l’analyse...
suite.
8 Quelle place et quelle fonction les « petits procès agricoles » occupèrent-ils dans ce nœud de radicalisation cumulative que fut la Grande Terreur ? Devaient-ils illustrer la dimension « populiste » du stalinisme, la sollicitude de Staline envers le « petit peuple » brimé par les « mauvais dirigeants locaux », masquer les opérations policières secrètes, mobiliser activement les masses à la chasse aux « ennemis » ? Telles sont quelques-unes des questions que nous tenterons d’éclairer, une fois reconstitués les mécanismes de prise de décision et de fabrication de ces parodies judiciaires à but pédagogique.
9 Le point de départ de la vague des « procès agricoles » ne fut pas quelque « signal » de la Pravda , « interprété » par des responsables politiques régionaux, mais bien une directive signée par Staline et envoyée le 3 août 1937 à tous les responsables régionaux du Parti. Ce texte faisait état de l’existence de « nombreuses actions de sabotage [menées par] des ennemis du peuple dans l’agriculture », actions visant à « nuire au système kolkhozien et [à] provoquer le mécontentement des kolkhoziens, systématiquement soumis à des brimades organisées, envers le régime soviétique ». Les autorités régionales, expliquait Staline, avaient « commis une erreur politique en se bornant à lutter contre ces actes de sabotage au moyen de méthodes policières appliquées par les organes du NKVD de manière secrète, les kolkhoziens n’étant pas mobilisés activement pour lutter contre le sabotage et les saboteurs ». « Le Comité central, poursuivait Staline, intime l’ordre à tous les comités régionaux du Parti, à tous les comités républicains et à tous les comités centraux des républiques nationales d’organiser dans chaque région deux ou trois procès publics exemplaires d’ennemis du peuple, [et de les tenir] au niveau des chefs-lieux de district. » Staline précisait explicitement les cibles visées : « directeurs des stations de machines et de tracteurs [, directeurs] des départements de district de l’élevage, présidents de comités exécutifs de district, secrétaires de comités de district du Parti, etc. » « Ces procès, concluait Staline, seront largement couverts par la presse locale[9] [9] RGASPI (Archives de l’État russe d’histoire politique...
suite. »
10 Pendant tout le cours de cette « campagne » de procès qui dure plusieurs mois, Staline envoie régulièrement des directives précises sur la « thématique » et sur les « cibles » de ces procès publics « exemplaires », mais aussi sur les sentences à infliger.
11 Le 10 septembre 1937, Staline, au nom du Comité central, et Molotov, au nom du Conseil des commissaires du peuple, adressent à tous les responsables régionaux du Parti, des comités exécutifs des soviets et du NKVD, une nouvelle circulaire sur le « sabotage dans le domaine du stockage des céréales » :
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Un grand nombre de vétérinaires, de zootechniciens, de préparateurs dans des centres vétérinaires ont déjà été arrêtés pour sabotage. Il est avéré qu’ils organisaient des épizooties ayant pour résultat une diminution spectaculaire du cheptel soviétique […].
Le Conseil des commissaires du peuple et le Comité central ordonnent à tous les secrétaires des comités régionaux et républicains du Parti d’organiser sans tarder des procès publics exemplaires de saboteurs dans le domaine de l’élevage. Seront tout particulièrement ciblés : les vétérinaires, zootechniciens, préparateurs dans les centres vétérinaires ainsi que les fonctionnaires des administrations locales de l’agriculture, des kolkhozes et des sovkhozes. Dans ce but, il sera organisé dans chaque région entre trois et six procès publics exemplaires, avec une large participation des masses paysannes et une couverture de ces procès par la presse locale. Les saboteurs seront condamnés à la peine de mort, et la presse rendra compte de l’exécution des sentences[11] [11] RGASPI, 558/ 11/ 57/ 124. Le fantasme du « sabotage bactériologique »...
suite. »
14 Outre ces directives générales, Staline envoie toute une série de télégrammes à propos de tel ou tel procès en particulier. Ainsi, le 27 août 1937, en réponse à deux dépêches reçues l’une de Krasnoiarsk sur un « incendie criminel d’un silo », l’autre de Smolensk sur le déroulement d’un procès exemplaire public organisé à la suite de la directive du 3 août dans le district Andreievskii, Staline adresse deux courts télégrammes :
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17 Si dans le premier cas les coupables n’ont même pas encore été arrêtés, dans le second le procès s’est achevé quelques heures avant l’envoi du télégramme de Staline. Le verdict a été rendu : les accusés ont été condamnés à des peines de huit à dix ans de camp. En catastrophe, le Parquet fait appel de la sentence, un nouveau procès est mis en scène pour le 3 septembre, Staline ayant exigé, dans un autre télégramme au premier secrétaire du Comité régional du Parti, que toute l’affaire soit terminée dans les plus brefs délais. À l’issue de trois nouveaux jours d’audience, les accusés sont condamnés, cette fois, à la peine capitale (7 septembre).
18 Les instructions précises de Staline s’inscrivent parfaitement dans son mode d’action politique, très interventionniste. Celui-ci se manifeste, avec une véritable obsession du détail, jusque dans des affaires en apparence secondaires, mais élevées au rang de « cas exemplaires[14] [14] Pour d’autres exemples, dans des domaines très différents,...
suite ». Si le procès politique à vocation pédagogique fait partie intégrante de la culture politique bolchevique dès les premières années du régime, le recours au « procès exemplaire » apparaît presque comme un véritable réflexe chez Staline. En témoignent par exemple, très tôt, dix ans avant les procès de Moscou et la vague des « petits procès agricoles », les instructions qu’il adresse le 26 juin 1927 à Menjinski, le chef de l’OGPU : « Il serait excellent, écrit-il, d’organiser quelques procès publics exemplaires sur le thème de l’espionnage anglais, afin de disposer d’un matériau officiel à exploiter en Angleterre et en Europe[15] [15] Staline exploite ici les fortes tensions internationales...
suite. » L’implication directe de Staline dans le montage de plusieurs autres « procès exemplaires » au début des années 1930 (procès des prétendus « parti paysan du travail » et « parti industriel ») ressort également de la correspondance, récemment publiée, entre le secrétaire général et Molotov[16] [16] Cf. Pisma I. V. Stalina V. M. Molotovu, 1925-1936 (lettres...
suite. Enfin, les télégrammes échangés entre Staline et ses plus proches collaborateurs – Molotov, Kaganovitch, Ordjonikidze, Iejov – lors du déroulement du premier procès de Moscou, en août 1936, montrent également l’immense intérêt porté par Staline à la « pédagogie politique » du grand procès public[17] [17] Cf. la sélection de documents traduits et commentés par...
suite. Il s’agit bien d’une mise en scène, dont Staline (ostensiblement parti en villégiature juste avant l’ouverture des débats mais tenu informé plusieurs fois par jour de leur déroulement) règle en personne et à distance les moindres détails : ce qui doit être relaté dans la presse, les personnalités étrangères autorisées à assister au procès, les notes à adresser aux divers gouvernements étrangers pour contrer la « propagande trotskyste », la manière dont doivent être exploités dans les journaux communistes étrangers le mea-culpa d’anciens dirigeants trotskystes pour l’heure épargnés (tels Radek, Piatakov ou Rakovski), et bien sûr le verdict[18] [18] Cf. Nicolas Werth, « Sur les grands procès… », op. cit. ,...
suite. Pour Staline, le « procès public exemplaire » joue un rôle majeur dans la « mobilisation des masses ». Ainsi, le procès des « ingénieurs bourgeois » de Chakhty (1928) « a renforcé, écrit-il, l’activisme de la classe ouvrière[19] [19] Stalin, Socineniya (œuvres), Moscou, 1949, vol. 9, p. 47. ...
suite ». Encore faut-il que les leçons politiques soient correctement explicitées. Dans une lettre adressée à Kaganovitch et à Molotov quinze jours après la fin du premier procès de Moscou, Staline critique sévèrement la manière dont la presse en a rendu compte :
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20 Certes, les « petits procès agricoles » n’étaient pas censés avoir le même retentissement national que les « grands procès » de Moscou. En ordonnant la tenue de centaines de procès « exemplaires » dans des petites villes de province, dans un délai particulièrement bref et sous la responsabilité des dirigeants régionaux du Parti, Staline prenait assurément le risque de dérapages et « d’erreurs pédagogiques », qui ne manqueraient pas d’être imputés aux responsables locaux, selon une pratique politique bien établie[21] [21] Parmi les exemples les plus connus de cette pratique, peuvent...
suite.
21 En attendant, les responsables régionaux se mobilisent pour répondre aux directives de Moscou. Quelques semaines auparavant, ils avaient ainsi été sommés de fournir, sous cinq jours, « une estimation du nombre de koulaks échappés de relégation et [du nombre] d’éléments criminels qu’ils jugeaient nécessaire de faire arrêter et, après un rapide passage par une troïka[22] [22] Commission extra-judiciaire de trois membres, composée...
suite, [de faire] exécuter, ainsi qu’une estimation du nombre de koulaks et autres éléments criminels moins actifs qu’il convenait d’arrêter et d’exiler[23] [23] Protocole du Politburo, 2 juillet 1937 (RGASPI, 17/ 162/ ...
suite ». Aussitôt après avoir reçu la directive de Staline du 3 août, le Bureau du comité régional du Parti de Sverdlovsk se réunit et décide « de prendre les mesures qui s’imposent, suivant les instructions du Comité central ; organiser un procès public exemplaire d’ennemis du peuple-saboteurs de l’agriculture dans le district de Komi-Permiatsk ; demander aux cam. Berman, Alexeiev, Dmitriev et Kurkin[24] [24] Respectivement, chef régional du NKVD, chef-adjoint du...
suite de faire à la prochaine réunion du Bureau du comité régional des propositions concrètes pour la tenue de deux autres procès publics exemplaires dans deux autres districts, conformément aux directives[25] [25] RGASPI, 17/ 42/ 251/ 93. ...
suite ». Certains dirigeants régionaux, particulièrement zélés, demandent l’autorisation de tenir des procès « en sus de la norme » recommandée. Ainsi, Kudriavtsev, le secrétaire du comité régional du Parti de Kiev envoie, le 16 septembre, le télégramme suivant à Staline et à Molotov :
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En outre, le comité régional du Parti de Kiev sollicite du Comité central l’autorisation d’organiser un quatrième procès public exemplaire impliquant l’ancien responsable du comité des collectes de la région de Kiev, Peredrii, ainsi que de ses acolytes Poltoratskii et Musatov, cadres du Zagotzerno, tous saboteurs du stockage des céréales. Pour tous ces dossiers, les sentences seront en conformité avec les indications données par le CC et le CCP dans leurs instructions en date du 11 septembre[27] [27] RGASPI, 558/ 11/ 57/ 78. Sur le télégramme figurent les...
suite. »
23 Pendant tout le cours de cette « campagne politique » particulièrement soutenue jusqu’à la fin de l’année 1937, Staline, Molotov ou Iejov donnent régulièrement leur approbation aux demandes formulées par les responsables régionaux du Parti ou du NKVD pour mettre en scène de nouveaux procès[28] [28] Cf. notamment les résolutions du Politburo en réponse...
suite. En trois mois, du 10 septembre au 10 décembre 1937, comme l’atteste le rapport envoyé à Staline le 19 décembre 1937 par le procureur général de l’URSS, Andreï Vychinski, 626 procès ont été tenus : 181 « dans le domaine de la liquidation du sabotage dans l’élevage » et 445 « dans le domaine de la liquidation du sabotage dans le stockage des céréales ». « Thématique céréalière : 2 053 condamnés, dont 762 à la peine de mort par fusillade. Thématique de l’élevage : 3 559 condamnés, dont 1 193 à la peine de mort par fusillade. Soit au total : 5 612 condamnés, dont 1 955 à la peine suprême. À ce jour, 1 044 individus ont déjà été fusillés[29] [29] APRF, 3/ 58/ 389/ 89-93 (cité dans V. P. Danilov et al. ,...
suite. » Stupéfiant rapport bureaucratique, qui en rappelle d’autres rendant compte des progrès des « opérations répressives secrètes de masse » : « Au total, rapporte le chef du 8e département (statistique) du NKVD à Staline, au 1er janvier 1938 ont été condamnés dans le cadre de l’opération n° 00447[30] [30] Il s’agit de « l’opération de répression contre...
suite – 553 362 individus. En 1re catégorie – 239 252, dont : ex-koulaks – 105 124 ; criminels : 36 063 ; autres éléments antisoviétiques : 78 237 ; sans étiquette : 19 828. En 2e catégorie : 314 110, dont : ex-koulaks – 138588 ; criminels – 75 930 ; autres éléments antisoviétiques – 83 591 ; sans étiquette – 16 001[31] [31] Rapport 29 du NKVD sur le déroulement de l’opération...
suite. » Obsession de la catégorie, de la « ligne thématique », du chiffre, de la directive appliquée et exécutée.
24 À cette étape de notre étude, deux constatations s’imposent. La vague des « petits procès », que l’on estimait à quelques dizaines[32] [32] En se fondant sur les comptes rendus d’un certain nombre...
suite, fut en réalité beaucoup plus importante : si l’on prend en compte les quelques dizaines de procès qui eurent lieu avant le 10 septembre 1937 (date à laquelle Staline et Molotov envoient leur directive sur le « sabotage dans le domaine du stockage des céréales »), les procès qui se tinrent après le mois de décembre 1937[33] [33] Ils furent, semble-t-il, beaucoup moins nombreux en 1938. ...
suite, et les 626 procès mentionnés dans le rapport de Vychinski du 19 décembre 1937, on peut estimer à 700 au moins le nombre de ces parodies judiciaires à but pédagogique.
25 Seconde constatation : cette campagne politique a bien été initiée d’en haut, par une série de circulaires envoyées par Staline, que les autorités régionales ont appliquées. Faut-il en déduire pour autant, que la campagne de procès s’est déroulée en stricte conformité avec les instructions, selon un schéma qui aurait été identique d’un bout à l’autre du pays ? À la lecture du rapport de Vychinski, une première discordance saute aux yeux : un tiers (seulement ?) des inculpés ont été condamnés à la peine de mort exigée pour « tous les saboteurs » dans les circulaires de Staline et de Molotov…
26 Si les mécanismes de prise de décision au plus haut niveau sont aujourd’hui bien documentés, on ne peut malheureusement pas en dire autant de la « fabrication » (accélérée) de ces procès. Les documents de l’instruction ne sont toujours pas accessibles. Il manque donc un chaînon capital pour aller plus loin dans l’analyse. Dans l’état actuel d’accès aux fonds d’archives, l’historien peut s’appuyer sur les divers rapports envoyés par les procureurs régionaux au Parquet général à Moscou, les comptes rendus sur la préparation et le déroulement des procès faits par les premiers secrétaires des comités régionaux du Parti, ou encore les articles des journaux de province chargés de publier de larges extraits des débats de la salle du tribunal. En croisant ces sources, il est possible de reconstituer, au moins dans ses grandes lignes, la « fabrication » d’un certain nombre de procès.
27 Avant d’analyser les spécificités de ces parodies judiciaires provinciales, nous partirons d’un exemple précis – celui du procès qui se déroula du 18 au 20 septembre 1937 dans la petite ville de Severnyi, chef-lieu du district du même nom, dans la région de Sibérie occidentale[34] [34] Sur ce procès, cf. les sources publiées in V. P. Danilov...
suite.
28 Dès réception de la directive de Staline du 3 août, le bureau du comité régional du Parti de Sibérie occidentale, dirigé par Robert Eikhe, se réunit pour discuter de l’organisation de ces procès publics. On confia au responsable régional du NKVD et au procureur de région le soin de trouver, parmi les affaires déjà en cours d’instruction, un ou deux « dossiers exemplaires » qui répondraient aux critères exigés par la direction du Parti (critères relatifs au thème, au profil sociopolitique des accusés). Le premier choix, entériné le 15 août par le bureau du comité régional, se porta sur un groupe de responsables politiques et de fonctionnaires ruraux du district de Severnyi. Jusqu’alors, seules deux des victimes désignées, Demidov, président du comité exécutif du district, et Safronov, responsable local du réseau routier, avaient été arrêtés, pour un anodin (et fort répandu) délit de malversation. Le lendemain, une quinzaine de fonctionnaires travaillant en majorité dans le secteur agricole (dont trois vétérinaires, le responsable financier du comité exécutif du district, trois présidents de kolkhoze, deux directeurs de stations de machines et de tracteurs) furent appréhendés et aussitôt soumis à des interrogatoires ininterrompus. Le 4 septembre, celui qui devait figurer comme « l’accusé-vedette » dans le procès exemplaire en préparation, Matrosov, le premier secrétaire du comité de district du Parti et à ce titre véritable « patron » local, fut à son tour arrêté.
29 Depuis des années, le district Severnyi était considéré par les autorités régionales comme un district particulièrement « attardé », qui ne remplissait jamais les plans de collecte de céréales et de livraison de viande, où le pourcentage de foyers collectivisés restait très en-dessous de la moyenne nationale, et dont la population ne cessait de diminuer, un grand nombre de paysans pressurés de taxes et de prélèvements préférant fuir vers le Kouzbass, dans l’espoir d’être embauchés dans les mines. Nommé en 1933, le premier secrétaire du district, Matrosov, avait pourtant tous les attributs sociaux et idéologiques du « parfait stalinien ». Ouvrier, membre du Parti depuis 1925, promu sur le tas à l’usine, il dirigeait d’une main de fer son district. Mais il avait marqué aussi une certaine distance vis-à-vis du comité régional, assistant rarement aux réunions à Novossibirsk, peut-être tout simplement à cause de la distance (plusieurs centaines de kilomètres de mauvaises routes) qui le séparait de la capitale provinciale. Loin du « Centre », Matrosov avait, comme tant d’autres petits satrapes locaux, constitué son « cercle de famille », formé de la nomenklatura locale, et avait multiplié les abus de pouvoir (pratique fort courante) vis-à-vis d’une population rurale corvéable à merci. Pour remplir leurs « obligations étatiques » – essentiellement les plans de collecte de produits agricoles et de viande –, les responsables de district avaient recours, face à la résistance passive des paysans, à des méthodes particulièrement brutales. Ce style de commandement, forgé dans les années de la collectivisation forcée des campagnes, de la dékoulakisation, des disettes, voire des famines qui s’en étaient suivies, était devenu, au fil du temps, la règle. Dans ce système de relations d’une extrême brutalité mis en place au début des années 1930, les responsables locaux avaient souvent détourné à leur profit le pouvoir qui leur était délégué : pour eux, « représenter l’État », signifiait aussi se servir et assouvir leurs appétits de pouvoir absolu. Véritables « seigneurs dans leur fief », ces responsables locaux étaient en même temps très vulnérables, dans la mesure où non seulement ils enfreignaient en permanence la loi mais, bien plus grave encore, ne parvenaient pas à suivre les plans et à accomplir les tâches irréalistes qui leur étaient imposées d’en haut, se retrouvant ainsi doublement en faute face à leur hiérarchie.
30 L’instruction n’eut guère de mal à rassembler un volumineux dossier sur « la bande à Matrosov ». Elle exploita notamment les nombreuses doléances et lettres envoyées depuis des années par les kolkhoziens aux journaux ou aux responsables régionaux du Parti. Ces lettres avaient pour la plupart été classées sans suite, ce dans une conjoncture politique où il ne convenait pas d’exposer des dirigeants dont les « abus » faisaient partie intégrante du fonctionnement, extrêmement brutal, du système. Elles avaient cependant été conservées comme kompromat (matériau compromettant) pouvant servir un jour. Furent également épluchés divers rapports d’inspection économique, particulièrement accablants pour le district Severnyi.
31 Deux ensembles d’éléments furent retenus par l’accusation : les abus de pouvoir envers les kolkhoziens, abus prétendument commis « de manière concertée » et dans une « intention contre-révolutionnaire » de « dresser les paysans contre le système kolkhozien et le régime soviétique » ; et les échecs économiques des kolkhozes du district, qui souffraient des maux habituels du système : très faible productivité, négligence vis-à-vis du cheptel collectif décimé par des épizooties, pertes et gaspillages d’une part considérable de la récolte, l’ensemble étant imputé à des « actions de sabotage ».
32 La diversité des abus, tels qu’ils furent relatés par les témoins appelés à la barre durant le procès, défie l’imagination. Ces abus paraîtraient inventés si des sources (lettres de kolkhoziens, rapports d’inspection administratifs), sans liens directs avec ces procès, ne confirmaient la banalité de tels faits. Perquisitions illégales, extorsions, chantage, pots-de-vin, violences physiques, autant de brutalités quotidiennes auxquelles peuvent être ajoutés les « impôts spéciaux » établis illégalement par les dirigeants locaux. Ainsi, Matrosov et Demidov avaient-ils inventé un « impôt sur le foin », équivalant à 15 % de l’herbe fauchée, qui allait directement dans la « caisse noire » du comité de district. Le rapport d’un « impôt sur la fumée » de 18 roubles par poêle s’élevait à 85 000 roubles en 1936. Il avait été partagé entre les dirigeants locaux. Un « impôt sur les chiens » est également mentionné. Les dirigeants locaux avaient en outre mis en place un système généralisé d’amendes (pour « chiens non attachés », pour « situation antisanitaire » dans les izbas paysannes), système qui débouchait souvent – les paysans étant insolvables – sur l’expulsion des kolkhoziens de leur maison, la « vente aux enchères » de celle-ci au profit de l’administration et la fuite des paysans du kolkhoze. Ceci aggravait l’exode rural et contribuait dans un certain nombre de cas à la dissolution complète de kolkhozes, vidés de leurs forces vives[35] [35] En 1936, 20 % des kolkhozes du district n’existaient...
suite.
33 Second angle d’attaque de l’accusation : la situation de l’économie kolkhozienne locale. La chute catastrophique du cheptel (frappé par des épizooties ou abattu dans le seul but, économiquement injustifiable, de remplir le plan annuel de livraison de viande), l’état désastreux du stockage des grains (en 1936, plus d’un tiers d’une récolte misérable, dont les rendements avaient été inférieurs à six quintaux à l’hectare pour le seigle, avait été perdu) ou le délabrement avancé du parc de tracteurs, très mal entretenus, étaient facilement imputables à des « actes de sabotage » commis par des « spécialistes » agricoles (responsables de silos, cadres des stations de machines et de tracteurs) ou des vétérinaires, qui jouaient le rôle d’exécutants d’un projet global de sabotage prétendument dirigé par les responsables politiques du district. Chacun avait donc son rôle et sa place dans le scénario : si les dirigeants locaux étaient les « têtes d’affiche » des procès, ils étaient toujours amalgamés avec des responsables, des cadres, voire des techniciens de rang intermédiaire directement au contact des réalités telles que le stockage des céréales ou les soins au cheptel.
34 Assurément, les « faits » (abus de pouvoir, échecs économiques) ne manquaient pas, et les accusés pouvaient difficilement les nier. Restait à les qualifier : s’agissait-il d’actes ordinaires, ou d’actes de sabotage « contre-révolutionnaires » ou « boukharino-trotskystes ».
35 On peut émettre l’hypothèse que les inculpés ne prirent toute la mesure de ce qui leur était reproché que la veille de leur comparution en audience publique. Le 11 septembre 1937, le lendemain du jour où Staline et Molotov avaient envoyé la directive ordonnant la tenue de procès publics « contre les saboteurs du stockage des céréales », le Politburo avait émis une résolution (entérinée aussitôt par la plus haute instance de l’État, le Comité exécutif des soviets de l’URSS) modifiant le code de procédure pénale. Dans les affaires de sabotage et de diversion (articles 58-7 et 58-9 du Code pénal), les inculpés ne pourraient désormais prendre connaissance de l’acte d’accusation que vingt-quatre heures avant leur comparution. Aucun appel n’était désormais possible et les condamnations à mort étaient exécutoires aussitôt après le rejet de la demande de grâce[36] [36] Résolution du Politburo, 11 septembre 1937, RGASPI, 17/ 162/ 22/ 2. ...
suite. Ce changement fondamental intervenait à la suite de plusieurs incidents fâcheux de procédure intervenus notamment lors du procès public qui s’était tenu, à deux reprises (Staline étant directement intervenu pour imposer une révision du verdict initial, jugé trop clément[37] [37] Cf. infra. ...
suite) dans le district Andreievskii de la province de Smolensk. Après le second verdict les condamnant à la peine capitale, les accusés avaient tous fait appel auprès de la Cour suprême, exposant les innombrables violations de la procédure pénale[38] [38] Les appels des accusés du procès tenu dans le district...
suite et rejetant la qualification « contre-révolutionnaire » des faits qui leur étaient reprochés. Au cours des audiences, les accusés avaient opté en majorité pour la ligne de défense suivante : s’ils ne pouvaient guère nier les faits qui leur étaient reprochés (abus de pouvoir, brutalités, extorsions, détournements, plans de livraison à l’État non réalisés), ils avaient néanmoins refusé d’endosser leur qualification « d’actes de sabotage contre-révolutionnaires », tout en adoptant le plus souvent un profil bas et défensif que l’on peut expliquer, faute d’accès au dossier d’instruction, par la promesse ou l’espoir d’un verdict leur laissant la vie sauve.
36 Dans le procès tenu dans le district Severnyi, les inculpés qui, selon les nouvelles règles de procédure pénale entrées en vigueur trois jours avant l’ouverture des débats, n’avaient eu que quelques heures pour prendre connaissance de l’acte d’accusation, choisirent chacun des lignes de défense différentes : Matrosov, le secrétaire déchu de l’organisation du district du Parti, tout en reconnaissant les faits qui lui étaient reprochés, se montra particulièrement réticent à endosser la responsabilité d’actes de « sabotage » et nia avoir fait partie d’un « groupe contre-révolutionnaire » constitué, selon l’accusation, dès 1934. En revanche, un autre accusé, Novgorodsev, l’ancien responsable du département zootechnique du district, fit du zèle, décrivant en détail la façon dont, sur les instructions d’une puissance étrangère « fasciste », il avait inoculé l’anthrax et la peste porcine au cheptel dans dix-huit kolkhozes, provoquant ainsi la perte, au cours de la seule année 1937, de 1 740 chevaux, 1 925 bovins et 3 304 porcs[39] [39] Rapport de Eikhe à Staline, « Sur le déroulement des...
suite. Les réactions très différentes des inculpés, l’impréparation manifeste du dossier d’accusation, ficelé en quelques semaines à peine, ne manquèrent pas de donner un caractère fort incohérent aux débats. Avaient été conviés dans le Palais des soviets du district, plusieurs centaines de kolkhoziens, amenés « en délégation » de la quasi-totalité des kolkhozes du district, ainsi que des dizaines de journalistes de la presse locale. Deux jours avant l’ouverture du procès, Eikhé avait envoyé ses instructions à toutes les rédactions de journaux locaux, leur intimant l’ordre de « publier largement les matériaux du procès de la bande contre-révolutionnaire dirigée par les ex-dirigeants du district, qui s’ouvrira le 18 septembre à Severnyi. Cette organisation diversionniste boukharino-trotskyste avait pour but de saboter les succès du système kolkhozien et de susciter ainsi le mécontentement des masses. Vous fondant sur les débats, vous démasquerez les méthodes utilisées par ces ennemis du peuple, montrerez les dommages causés à l’économie socialiste, développerez le sens du patriotisme et la haine de l’ennemi qui s’attaque à notre Patrie socialiste, mobiliserez enfin, à l’occasion de ce procès exemplaire, les énergies des ouvriers et des kolkhoziens pour dépasser les plans fixés par le gouvernement soviétique[40] [40] Cité dans I. V. Pavlova, op. cit. , p. 99. ...
suite. » Pour « populariser l’événement », des meetings et des « séances de lecture collective de journaux » furent organisés cinq jours durant dans tous les kolkhozes de la région. Durant les trois jours du procès (18-20 septembre 1937), une vingtaine de témoins – tous de simples kolkhoziens – furent appelés à la barre pour témoigner des abus de pouvoir et des sévices dont ils avaient été victimes. Contrairement à ce qui se passa à plusieurs reprises dans d’autres procès « exemplaires », à Severnyi les témoignages des kolkhoziens – tels qu’ils furent, du moins, rapportés par la presse – ne « dérapèrent pas » vers des propos « politiquement incorrects » ; ils ne laissèrent pas entendre que ces abus n’étaient que le mode opératoire permanent du système tout entier. Le verdict (condamnation à mort de tous les inculpés) fut rendu le 20 septembre, comme prévu. À l’issue des meetings tenus ce jour-là, des dizaines de télégrammes furent envoyés au comité régional, dans lesquels il était rendu grâce à la direction du Parti et au « Guide bien-aimé, ami et maître, le cam. Staline » qui avait « rétabli la justice et défendu le peuple ». « Nous, kolkhoziens du kolkhoze Kroupskaia, saluons avec joie ce seul verdict réellement juste, à savoir l’exécution des ennemis du peuple Demidov, Matrosov, Sinev, Novgorodtsev, Korotaiev, Vorobiev et Promyslov, ces trotsko-droitiers, saboteurs germano-nippons, diversionnistes et espions. Ce verdict correspond entièrement à notre volonté et comble nos espoirs […]. En contrepartie, nous prenons l’engagement de terminer ces jours-ci la récolte et de remplir le plan de livraison des céréales à l’État et de paiement en nature aux stations de machines et de tracteurs. Nous prenons également l’engagement de souscrire, pour le 20e anniversaire de la Grande révolution socialiste d’Octobre, à l’emprunt d’État[41] [41] Cité dans ibid. , p. 101. ...
suite. »
37 Quelques jours plus tard, clôturant l’affaire, Robert Eikhe envoya un rapport circonstancié à Staline, annonçant la tenue prochaine de nouveaux procès « exemplaires » dans d’autres districts. Au total, 21 procès se tinrent dans la seule région de Novossibirsk, entre septembre et décembre 1937[42] [42] Cf. lettres de Eikhe à Staline du 2 octobre 1937 et du...
suite.
38 Théâtre politique à vocation pédagogique, les « petits procès agricoles » se déroulaient assurément sur un tout autre registre que le grand théâtre moscovite. Les accusés n’étaient pas, comme à Moscou, des dirigeants connus, des figures historiques du bolchevisme, accusés de crimes abominables et improbables – espionnage, haute trahison, conspiration dirigée contre l’État –, et qui avaient avoué leur forfait. Dans la plupart des procès publics provinciaux, les prévenus étaient de petits notables locaux du Parti qui s’étaient conduits comme des « seigneurs dans leur fief[43] [43] Cette image fut popularisée par Staline à l’occasion...
suite ». Ils étaient accusés de forfaits tout à fait réels, ordinaires et communs, pour l’essentiel des abus de pouvoir, des brutalités injustifiées, des exactions de toute sorte. Ces procès publics, solennellement tenus dans le Palais du peuple (ou Palais des soviets) du chef-lieu de district, répondaient à une autre fonction pédagogique que les procès de Moscou : ils devaient illustrer la sollicitude de Staline et des plus hauts dirigeants envers le « petit peuple » brimé par les « mauvais bureaucrates » qui s’étaient mués en « ennemis du peuple ». Le scénario populiste de ce théâtre politique se présentait ainsi : les « ennemis du peuple », regroupés en « cercles de famille » de notabilités locales – le secrétaire du comité de district du parti, le responsable local à l’agriculture, le vétérinaire en chef, le directeur de la station de machines et de tracteurs, le contrôleur financier et quelques autres acolytes – s’étaient frayés un chemin vers les positions-clés commandant le ravitaillement et l’économie agricole locale. Par leurs abus répétés, ils s’efforçaient de monter les kolkhoziens contre le régime. Heureusement, des kolkhoziens actifs et conscients avaient réagi en écrivant des lettres aux dirigeants. Celles-ci restèrent longtemps bloquées par des ennemis du peuple infiltrés en haut lieu, d’où la tenue tardive de ces procès. Finalement, grâce à la vigilance de Staline et de ses plus proches compagnons, les ennemis du peuple avaient été démasqués et traduits en justice. C’était le triomphe des petites gens, de la démocratie soviétique reconnue par la constitution stalinienne de 1936, le triomphe de l’alliance entre le peuple et le Guide[44] [44] Cf. Sheila Fitzpatrick, op. cit. ...
suite.
39 Ce scénario, reproduit et répété dans la presse locale, illustrait une dimension centrale du populisme stalinien, fondé sur une conception archaïque du politique, sur l’exploitation du mythe du « bon tsar ». D’ailleurs, une fois le rituel des procès exemplaires achevé avec succès, il arrivait que Staline, au nom du Comité central du Parti (secondé par Molotov, président du Conseil des commissaires du peuple, et à ce titre représentant le gouvernement soviétique) distribuât des récompenses. Ainsi, une fois le second verdict prononcé dans le procès du district Andreievskii, un décret (signé de Staline et de Molotov) accorda aux kolhoziens de la région un certain nombre d’avantages : 40 000 hectares de terres collectives transférés et remembrés en lopins individuels ; 330 000 hectares de bois d’État transférés aux kolkhozes ; amnistie d’une partie des amendes infligées aux kolkhoziens ; petite diminution des livraisons obligatoires de viande, ouverture de deux écoles de formation de tractoristes et de chauffeurs (d’une capacité de 400 places)[45] [45] V. P. Danilov et al. , op. cit. , p. 416-417. ...
suite… Ces mesures étaient cependant exceptionnelles ; le plus souvent, la tenue des procès s’achevait par des engagements solennels des collectifs kolkhoziens « à remplir le plan de collectes, à souscrire à 100 % de l’emprunt de la Défense nationale, à rembourser tous les arriérés aux stations de machines et de tracteurs ».
40 Dans quelle mesure la dimension carnavalesque soulignée par Sheila Fitzpatrick (fondée sur une réelle inversion des rôles, aussi brève fût-elle), était-elle présente dans ces procès publics provinciaux ? Sans doute bien moins qu’il n’a été suggéré. En effet, les kolkhoziens appelés à la barre jouaient une partition qu’ils n’avaient pas écrite et un rôle – très secondaire – qui leur avait été assigné. Ils n’étaient pas des acteurs véritablement autonomes, et ne se faisaient guère d’illusions sur les rapports de force : seule une intervention « d’en haut » avait eu raison des « petits chefs » qui leur avaient mené la vie dure[46] [46] Pour une critique de l’interprétation « carnavalesque »...
suite.
41 Il serait cependant erroné d’imaginer que les centaines de procès publics qui se tinrent dans les districts les plus divers de l’URSS durant l’automne 1937 se déroulèrent selon un scénario absolument identique, sans anicroches, et en stricte conformité avec les directives envoyées de Moscou.
42 Il n’était pas rare que le déroulement du scénario, qui mettait en scène des acteurs locaux se connaissant bien et s’étant côtoyés quotidiennement des années durant, dérapât. Ainsi, à Kady (province d’Ivanovo), non seulement les accusés rejetèrent en bloc les accusations, mais les paysans appelés à témoigner des abus des tyranneaux communistes locaux allèrent « trop loin » dans leur charge, se lançant dans une critique en règle du « nouveau servage » introduit par la collectivisation forcée des campagnes et par le système kolkhozien. Le tribunal s’étant transformé en lieu de débats incontrôlables, le procès public fut suspendu et l’expérience tourna court[47] [47] « L’affaire de Kady » a été rapportée notamment...
suite. Si l’épisode de Kady resta semble-t-il isolé, la tenue de propos « politiquement incorrects » par les témoins appelés à la barre fut un phénomène beaucoup plus fréquent. Ainsi, pour ne prendre que cet exemple, lors d’un procès tenu dans un chef-lieu de district de la province de Novgorod, une kolkhozienne appelée à témoigner conclut par ces mots, après avoir traité les dirigeants communistes locaux déchus « d’ogres » et de « porcs » : « C’est notre camp qui a finalement gagné contre le vôtre ! » Une vision du monde transparaît ainsi clairement, vision fondée sur l’opposition irréductible de deux camps : « eux » – les communistes, les bureaucrates, les chefs, les « nouveaux nantis » –, et « nous » – le « petit peuple paysan », les « nouveaux serfs »[48] [48] Krestianskaia Pravda, 3 septembre 1937, p. 2, cité dans...
suite. Une vision, semble-t-il, fort répandue et dénoncée sans relâche dans tous les rapports de la police politique sur « l’esprit public »[49] [49] Cf. Nicolas Werth et Gaël Moullec, Rapports secrets soviétiques. ...
suite.
43 Bien plus problématique encore pour les autorités que ces propos « incorrects » émanant d’individus « politiquement attardés », fut le refus d’un certain nombre de juges de prononcer les peines requises par les instructions venues « d’en haut ». Comme le montre le bilan dressé par Andreï Vychinski le 19 décembre 1937, environ un tiers des inculpés jugés dans le cadre des affaires de « sabotage du stockage des céréales » et de « sabotage dans l’élevage » furent condamnés à la peine capitale, les deux autres tiers étant condamnés à une peine de camp ; alors même que les instructions de Staline et de Molotov du 10 septembre et du 2 octobre 1937 qui lançaient ces vagues de procès publics ordonnaient explicitement de condamner les « saboteurs » à la peine capitale. Le procédé le plus souvent employé par les juges pour sauver la tête d’accusés qui, pour nombre d’entre eux, avaient fait partie de leur cercle de relations au sein de la nomenklatura locale, était de qualifier les actes incriminés de « complicité de sabotage ». Ces manœuvres n’étaient évidemment pas sans risque. À Uglitch (province de Iaroslavl), après que le procès public de la « première vague » (consécutive à la directive de Staline du 3 août 1937), mettant en scène neuf responsables locaux, se fut achevé le 30 août par la condamnation de 4 inculpés à la peine capitale, et de 5 autres à 10 ans de camp, les juges furent convoqués chez le secrétaire du comité régional du Parti de Iaroslavl. Celui-ci les accusa de n’avoir pas suivi les instructions qu’il avait transmises avec un « projet de verdict », dans lequel 6 peines capitales au minimum étaient prévues. Les juges avaient rendu un verdict « trotskyste », qui risquait, expliqua le plus haut représentant du Parti de la région, de conduire au « limogeage et à l’arrestation de toute la direction régionale du Parti pour manque de vigilance[50] [50] Michael Ellman, « The Soviet 1937-1938 Provincial Show...
suite ». Les juges furent suspendus de leurs fonctions et le procureur régional fit aussitôt appel de la qualification de « complicité de sabotage » retenue contre 5 des condamnés. Une semaine plus tard (8 septembre 1937), la Cour suprême de la RSFSR donna raison au procureur régional quant à la qualification, mais ne contesta pas les sentences infligées (10 ans de camp). L’affaire traîna encore plus de dix-huit mois avant d’être réexaminée par la Cour suprême de l’URSS, en avril 1939. À cette date, la conjoncture politique avait considérablement changé. La Grande Terreur avait pris fin, et une nouvelle campagne politique fustigeait les « excès de la Ejovschina » : le verdict d’août 1937 fut cassé « pour violation grave de la procédure pénale » et les cinq survivants libérés.
44 Le cas d’Uglitch fut loin d’être isolé. À l’issue du procès tenu début septembre 1937 dans le chef-lieu de district d’Alechki (province de Voronej), le verdict rendu (2 condamnations à mort, 7 condamnations à des peines de camp allant de 1 à 10 ans) fut aussi contesté par le parquet régional qui, cette fois, obtint la cassation du jugement. Au cours d’un second procès, trois nouvelles condamnations à mort furent prononcées[51] [51] Sur le procès d’Alechki, cf. V. P. Danilov et al. , op. cit. ,...
suite. Une des conséquences immédiates de ces verdicts jugés trop cléments fut le huis clos décidé pour un certain nombre de procès : après le « scandale » provoqué par le procès d’Uglitch, les trois procès suivants organisés dans la région de Iaroslavl (dans les districts de Nerekhta en septembre, de Palkinsk en novembre et de Buïsk en décembre) furent tenus à huis clos – une mesure qui, naturellement, « cassait » la fonction pédagogique du « procès exemplaire ». Une autre conséquence de la mauvaise volonté de certains juges à appliquer les instructions fut leur mise à l’écart, suivie souvent d’arrestation et de condamnation. Ainsi, dans la seule république de Russie, 769 juges et assistants furent limogés au cours de la première moitié de 1938 ; un nombre au moins équivalent perdit son poste en 1937 ; plusieurs centaines d’entre eux furent arrêtés et condamnés[52] [52] Peter Solomon, Soviet Criminal Justice under Stalin, Cambridge,...
suite.
45 Si l’on revient à la question du « formatage » des procès, tous ne se déroulèrent pas selon le même scénario des « mauvais bureaucrates devenus ennemis du peuple ». Ainsi, dans le district de Sychevka (province de Smolensk)[53] [53] Le procès de Sychevka a fait l’objet d’une étude de...
suite, 5 des 10 inculpés du « procès exemplaire » qui se déroula du 13 au 18 octobre 1937 (dont le secrétaire du Parti du district, le président du comité exécutif du district, le procureur local et un président de soviet rural) furent arrêtés et déférés devant le tribunal pour « n’avoir pas mobilisé l’organisation locale du Parti dans la lutte contre le sabotage et l’éradication des ennemis[54] [54] « L’éradication des ennemis » était le terme employé,...
suite ». Krasilnikov, le secrétaire du Parti du district, avait publiquement émis des doutes sur la nécessité d’une nouvelle campagne contre les « saboteurs » et les « koulaks » ; Bogdanov, le président du comité exécutif du district, avait fait disparaître un certain nombre de listes de paysans catalogués comme « koulaks » au moment de la collectivisation et de citoyens déchus de leurs droits civiques, privant ainsi le NKVD de documents facilitant la recherche « d’ennemis »[55] [55] Pour justifier son acte, le président du comité exécutif...
suite. Kudriavtsev, le procureur de district, avait refusé de qualifier de « contre-révolutionnaires » un certain nombre de petits délits de droit commun, malgré la pression du NKVD local. Un quatrième inculpé, un certain Petrov, président d’un soviet rural, avait affirmé « qu’il n’y avait plus un seul koulak, ni un seul ancien koulak » parmi ses administrés. À la différence de la plupart des dirigeants figurant dans les « procès exemplaires » provinciaux, tous ces responsables bénéficiaient, semble-t-il, d’une certaine popularité parmi leurs administrés, auxquels ils avaient épargné nombre de vexations qui accompagnaient généralement l’exercice du pouvoir. Ils étaient en outre fermement soutenus par les militants du Parti qui, à trois reprises, refusèrent de céder aux pressions des responsables régionaux qui exigeaient leur exclusion du Parti[56] [56] Pour sauvegarder les apparences d’une « démocratie...
suite. Dans ce cas précis, le procès mettait en scène non pas des dirigeants qui avaient « abusé du petit peuple », mais des responsables qui avaient montré fort peu d’empressement à mettre en œuvre une nouvelle campagne politique aux dimensions répressives sans précédent. Cette parodie de justice devait servir de leçon pour tous les responsables locaux qui seraient tentés de « traîner des pieds » et de ne pas participer activement à « l’éradication des ennemis ».
46 Le procès de Sychevka n’avait-il pas aussi, comme l’affirme Roberta Manning[57] [57] Cf. infra. ...
suite, une autre fonction ? Celle d’aider le NKVD local à remplir les quotas d’ennemis qui devaient être arrêtés dans le cadre de l’opération de masse « antikoulak ». Le 30 juillet 1937, l’ordre opérationnel du NKVD n° 00447 signé par Iejov avait attribué à chaque région du pays des quotas d’arrestation d’« ex-koulaks, éléments criminels et autres éléments antisoviétiques » pour un total (provisoire) de 268 950 personnes, dont 75 950 à réprimer « en première catégorie » (peine de mort) et 193 000 en « deuxième catégorie » (10 ans de camp)[58] [58] Dans le cours de l’opération, qui dura plus de quinze...
suite. La région Ouest (ou région de Smolensk) reçut un quota initial de 1 000 personnes « à réprimer en première catégorie » et de 5 000 en « deuxième catégorie ». Dès le 1er août, le chef régional du NKVD, Karutskii, demandait à Iejov une « rallonge » de 2 000 en « première catégorie » et de 1 000 en « deuxième catégorie ». Cette demande, expliqua le chef zélé du NKVD régional, était justifiée par le fait que la région avait été, depuis le début des années 1930, « fort mal nettoyée de ses éléments koulaks, particulièrement nombreux dans une agriculture d’habitat dispersé où existait une longue tradition d’exploitations individuelles échappant à l’esprit collectiviste du village » ; en outre, la région avait vu affluer un grand nombre d’éléments criminels et socialement étrangers chassés de Moscou, Leningrad, Kiev et d’autres grandes villes « fermées » ; enfin, depuis 1936, un grand nombre de paysans dékoulakisés et déportés vers la Sibérie, le Grand Nord et l’Oural, était illégalement revenus de déportation[59] [59] Depuis décembre 1932 et l’instauration d’un « passeport...
suite. Les services régionaux du NKVD, expliquait Karutskii, avaient d’ores et déjà « sur leurs listes » 11 000 « ex-koulaks, criminels et autres éléments antisoviétiques » (3 300 méritaient, selon le chef régional du NKVD, « la première catégorie », et 7 700 la « deuxième »). « Le travail effectué ces derniers temps montre qu’il suffit d’approfondir un tant soit peu les recherches pour voir apparaître l’exceptionnelle pollution de la région par des éléments contre-révolutionnaires. Il est clair que le décompte des ennemis fait jusqu’à présent est très loin d’être complet. Des milliers d’ennemis supplémentaires peuvent être démasqués par un travail approprié[60] [60] Rapport de Karutskii, chef du NKVD de la région Ouest à...
suite. »
47 Dans ce contexte, les innombrables réunions tenues autour des « procès publics exemplaires » ne fournissaient-elles pas une excellente occasion de mobiliser les « masses » à la recherche de « nouveaux ennemis » et de prêter main-forte aux effectifs modestes du NKVD local, fort d’une petite dizaine d’hommes ? Dans le district de Sychevka, deux vagues de meetings furent organisées. La première, entre le 16 et le 20 septembre, se tint au niveau des soviets ruraux et des cellules du Parti. Elle impliqua, pour l’essentiel, tous les fonctionnaires, militants et « activistes » locaux, et permit de « démasquer » plusieurs centaines « d’ennemis », à la fois par le jeu des dénonciations et grâce à la vérification de listes (vieilles parfois d’une dizaine d’années) tenues dans les soviets ruraux, les administrations fiscales ou les cellules du Parti. Sur ces listes, fort diverses, et qui n’étaient souvent pas à jour, figuraient aussi bien des citoyens déchus de leurs droits civiques (« koulaks », ex-fonctionnaires tsaristes, ex-propriétaires fonciers), que des paysans « individuels » qui avaient refusé de rejoindre les kolkhozes et avaient été soumis à un régime d’imposition spécifique, ou des militants politiques ayant appartenu à des formations politiques d’opposition (socialistes-révolutionnaires en particulier) ou ayant été exclus du parti communiste.
48 Une seconde vague de meetings se déroula dans les jours précédant le procès public de la « bande à Krasilnikov », cette fois dans les kolkhozes. La totalité des quelque deux cents militants et « activistes » communistes locaux fut mobilisée dans cette vaste opération de « popularisation politique » du procès des dirigeants déchus : des meetings furent tenus dans 197 des 242 kolkhozes du district. Selon les comptes rendus bureaucratiques de cette opération, pas moins de 9 293 kolkhoziens (soit plus d’un par famille, le district de Sychevka comptant 8 812 foyers kolkhoziens !) prirent la parole au cours de ces réunions. La condamnation (ritualisée) des « ennemis du peuple masqués, infiltrés jusque dans la direction du Parti du district » ne donna toutefois pas lieu, contrairement à ce qu’avaient espéré les organisateurs, à une avalanche de dénonciations qui aurait permis de démasquer un grand nombre de nouveaux « ennemis ». Ceci malgré l’installation, dans les salles où se tenaient les meetings, d’urnes où les participants étaient invités à déposer des dénonciations anonymes[61] [61] Roberta Manning, op. cit. , p. 58. ...
suite. Les kolkhoziens semblent avoir été davantage intéressés de connaître les répercussions concrètes des mesures promises par le gouvernement quelques semaines plus tôt, après la tenue du « procès exemplaire » du district Andreievskii : de combien serait augmentée la taille de leur lopin, combien de bois leur kolkhoze recevrait-il, quand les amendes seraient-elles amnistiées ?
49 À l’étape actuelle des recherches sur les « petits procès » provinciaux, il est assurément prématuré d’affirmer, comme le fait Roberta Manning, que le « but n° 1 des procès exemplaires était de mobiliser les kolkhoziens pour l’opération n° 00447[62] [62] Ibid. , p. 56. ...
suite » . À bien des égards (notamment par les faits incriminés aux dirigeants locaux) le procès de Sychevka apparaît comme atypique et ne répond guère au « scénario principal » qui était censé donner le sens de ces parodies judiciaires. L’exemple du procès de Sychevka montre au moins deux choses : qu’il serait illusoire d’imaginer un « formatage » parfait des centaines de « procès exemplaires » décidés en haut lieu, mais mis en scène dans une conjoncture locale spécifique, dans l’urgence et avec une part non négligeable d’improvisation ; et d’imaginer une coupure absolue entre la dimension publique et la dimension secrète de la Grande Terreur. Pour analyser les interactions entre ces deux dimensions, il faut aller plus loin dans l’étude d’une question centrale : comment étaient désignées les victimes des opérations répressives secrètes de masse ? Étaient-elles désignées sur la base de fichiers établis depuis des années par les services de la police notamment politique ou sur la base de dénonciations ad hoc collectées au cours des innombrables réunions et meetings tenus notamment à l’occasion des centaines de procès publics exemplaires, dont la plupart se déroulèrent au moment même où étaient lancées les opérations répressives secrètes de masse ? L’un des enjeux majeurs de cette question est, naturellement, le degré de participation des « masses » à la Grande Terreur.
50 Dans un rapport adressé au Politburo en juillet 1939, le nouveau secrétaire du parti communiste de Biélorussie, P. K. Ponomarenko, évoquait en ces termes les « procès exemplaires » mis en scène deux ans auparavant :
51
52 Le nouveau dirigeant du parti communiste de Biélorussie ne précisait pas combien d’inculpés, figurants de ce théâtre politique, avaient été condamnés à mort et exécutés à l’issue de ces parodies judiciaires, désormais désavouées (uniquement, faut-il le préciser, dans la correspondance la plus confidentielle entre hauts responsables du Parti), mais jamais publiquement dénoncées pour ce qu’elles avaient été. Prudent, P. K. Ponomarenko avait pris soin d’imputer les instructions qui avaient été à l’origine de la vague de procès non au secrétaire général, Staline, mais au « Comité central » – un Comité central dont 98 des 139 membres avaient été entre-temps arrêtés et exécutés comme « ennemis du peuple ». Il s’ensuivait, naturellement, que ces simulacres de justice avaient été initiés par des « ennemis du peuple »…
53 Parmi les réhabilités les plus chanceux de ces procès figuraient deux des accusés-vedettes du procès de Sychevka : Krasilnikov, le secrétaire de district du Parti, et Bogdanov, le président du comité exécutif du district. L’exécution de la peine capitale prononcée à leur encontre fut stoppée grâce à l’intervention de collègues moscovites haut placés, qui intervinrent directement auprès du procureur de l’URSS, Andreï Vychinski. L’affaire de Sychevka fut examinée à deux reprises par la Cour suprême de l’URSS, qui cassa le jugement en février 1938. En novembre 1938, Krasilnikov et Bodganov furent jugés une nouvelle fois à Smolensk et condamnés à un an de prison pour « abus de pouvoir ». Ils furent aussitôt libérés[65] [65] Roberta Manning, op. cit. , p. 67-68. ...
suite. Cette libération intervenait au moment même où Staline mettait fin, par une circulaire secrète (17 novembre 1938) aux « opérations répressives de masse » et condamnait les « défauts majeurs » et les « dérapages » dans le travail des organes du NKVD et du parquet. Ces « défauts majeurs » étaient expliqués ainsi : des « ennemis du peuple » s’étaient « faufilés » dans le NKVD avec pour objectif de soustraire cette institution au contrôle vigilant du Parti, de la noyauter afin d’y développer leurs activités subversives et leur « travail de sape antisoviétique ». Outre la « perte de vigilance », il était reproché à la direction du NKVD d’avoir « introduit du désordre » et « abandonné le travail méticuleux et systématique, fondé sur le contact régulier et suivi avec les informateurs et les inspecteurs pour des procédures simplifiées fondées sur les seuls aveux des accusés[66] [66] RGASPI, 17/ 3/ 1003/ 85-87. ...
suite ». Toutes ces « négligences criminelles » des fonctionnaires locaux du NKVD allaient constituer, fin 1938-début 1939, après la clôture de la Grande Terreur et le limogeage puis l’arrestation et l’exécution de Iejov, l’un des prétextes de la purge de ceux qui avaient « raté » leur mise en scène un an auparavant. L’apprentissage de la pédagogie était décidément un art difficile et risqué.
54 □
[ 1 ] Mais aussi formidable événement-écran, qui fit longtemps croire que la Grande Terreur de 1936-1938 était une purge politique dirigée en premier lieu contre les « vieux-bolcheviks », alors qu’elle fut, pour l’essentiel, une vaste opération d’ingénierie sociale visant à éradiquer les « éléments socialement dangereux ».
[ 2] Sheila Fitzpatrick, « How the Mice Buried the Cat : Scenes from the Great Purges of 1937 in the Russian provinces », in The Russian Review, 52 (3), 1993, p. 299-320.
[ 3] Le titre de l’article de Sheila Fitzpatrick fait allusion à une fameuse image populaire du 18e siècle sur laquelle figure des souris dansant autour d’un énorme chat mort. Cette gravure sur bois appartenant au genre du loubok (conte populaire) représente la joie du petit peuple à l’annonce de la mort de Pierre le Grand.
[ 4] Marqué, à la suite du plenum du Comité central de février-mars 1937, par une chasse aux « ennemis masqués, avec leur carte de communiste en poche », et par de très grosses difficultés économiques dues, entre autres, à la désastreuse récolte de 1936.
[ 5] Sheila Fitzpatrick, op. cit., p. 300-302.
[ 6] Annie Kriegel, Les Grands Procès dans les systèmes communistes, Paris, Gallimard, 1972.
[ 7] Soit plus de 90 % des quelque 1 500 000 personnes arrêtées en 1937-1938, dont 55 % environ furent exécutées.
[ 8] Sur les deux faces de la Grande Terreur, sur l’analyse des processus et de la sociologie des victimes, je me permets de renvoyer le lecteur à mon article, « Repenser la Grande Terreur », in Le Débat, 122, novembre-décembre 2002, p. 118-140.
[ 9] RGASPI (Archives de l’État russe d’histoire politique et sociale), 558/11/57/26. 
[ 10] RGASPI, 558/11/57/71.
[ 11] RGASPI, 558/11/57/124. Le fantasme du « sabotage bactériologique » est récurrent dans les écrits de Staline. Cf. son fameux discours-programme du 7 janvier 1933, dans lequel il développe la théorie selon laquelle, plus l’URSS avance vers le socialisme, et plus la « résistance des classes moribondes » s’intensifie, prenant des formes « particulièrement vicieuses » : « Ayant été brisés, il ne reste plus à ces éléments décomposés des classes moribondes qu’à saboter, saboter et encore saboter afin de faire le plus de mal possible aux ouvriers, aux kolkhoziens, à notre Parti, à notre pouvoir soviétique. Ces éléments décomposés ne peuvent agir que par un travail de sape, agir masqués, avec une carte du Parti en poche. Ils brûlent les hangars et les silos, cassent les tracteurs, tentent, en s’étant infiltrés dans le Parti voire à des postes de responsabilité au sein de celui-ci, de monter les simples travailleurs contre le pouvoir soviétique, et ce en adoptant une attitude inhumaine envers eux. Parmi ces individus dégénérés, il y en a qui vont jusqu’à des actes aussi vicieux que l’inoculation au bétail des kolkhozes de la peste, de l’anthrax, de la brucellose, de la méningite. » (Stalin, Socinenija, Moscou, 1949, vol. 13, p. 146).
[ 12] L. Larina (éd.), Istoria otecestva v dokumentakh (l’histoire de l’URSS à travers les documents), Moscou, 1994, vol. 2, p. 155.
[ 13] RGASPI, 558/11/57/55.
[ 14] Pour d’autres exemples, dans des domaines très différents, cf. Nicolas Werth, « Staline en son système dans les années 1930 », in Henri Rousso (dir.), Stalinisme et Nazisme. Histoire et mémoire comparées, Bruxelles, Paris, Complexe/ IHTP, 1999, p. 45-79.
[ 15] Staline exploite ici les fortes tensions internationales du moment (assassinat de Piotr Voïkov, ambassadeur de l’URSS à Varsovie, rupture des relations diplomatiques entre l’URSS et la Grande-Bretagne) pour organiser une véritable « psychose de guerre » et saper les positions de ses rivaux politiques. RGASPI, 558/11/71/29 ; cf. également : Nicolas Werth, « Sur les grands procès en Union soviétique », in Emmanuel Le Roy Ladurie (dir.), Les Grands Procès politiques, Paris, Éd. du Rocher, 2002, p. 81-99.
[ 16] Cf. Pisma I. V. Stalina V. M. Molotovu, 1925-1936 (lettres de Staline à Molotov, 1925-1936), Moscou, 1996, p. 191-231 ; cf. également, Oleg Khlevniouk, Le Cercle du Kremlin. Staline et le Bureau politique dans les années 1930 : les jeux du pouvoir, Paris, Éd. du Seuil, 1996, p. 40-54.
[ 17] Cf. la sélection de documents traduits et commentés par Pavel Chinsky, Staline. Archives inédites, 1926-1936, Paris, Berg International, 2001.
[ 18] Cf. Nicolas Werth, « Sur les grands procès… », op. cit., p. 89-93.
[ 19] Stalin, Socineniya (œuvres), Moscou, 1949, vol. 9, p. 47.
[ 20] RGASPI, 558/11/94/32-39, cité dans Pavel Chinsky, op. cit., p. 121-122.
[ 21 ] Parmi les exemples les plus connus de cette pratique, peuvent être mentionnés l’imputation des « dérapages » et des « excès » de la collectivisation et de la « dékoulakisation » aux responsables communistes locaux, « ivres de succès » (cf. le fameux article de Staline du 2 mars 1930, « L’ivresse du succès »), ou encore la critique des « excès dans les arrestations massives de kolkhoziens » dans la circulaire secrète adressée par Staline aux organisations régionales du Parti le 8 mai 1933.
[ 22] Commission extra-judiciaire de trois membres, composée du premier secrétaire de l’organisation régionale du parti communiste, du chef du NKVD régional et du procureur de région.
[ 23] Protocole du Politburo, 2 juillet 1937 (RGASPI, 17/162/ 21/89). Cf. sur la genèse et la mise en œuvre de l’opération secrète de répression des « ex-koulaks, criminels et autres éléments antisoviétiques », Nicolas Werth, « Repenser la Grande Terreur… », op. cit., p. 124 sq.
[ 24] Respectivement, chef régional du NKVD, chef-adjoint du NKVD, deuxième secrétaire du comité régional du Parti, procureur de région.
[ 25] RGASPI, 17/42/251/93.
[ 26] Organisme d’État contrôlant le stockage des céréales.
[ 27] RGASPI, 558/11/57/78. Sur le télégramme figurent les mentions manuscrites : « Accord » et les signatures de Staline, Molotov, Kaganovitch, Iejov.
[ 28 ] Cf. notamment les résolutions du Politburo en réponse aux télégrammes des comités régionaux du Parti. Ainsi, le 21 octobre 1937, le comité régional du Parti de Sverdlovsk (Oural) propose de tenir 5 procès « conformément aux instructions du CC en date du 2 octobre ». Trois jours plus tard, le Politburo décide : « Donner accord à la résolution du comité régional du Parti de Sverdlovsk pour la tenue de 5 procès dans les villes de Sverdlovsk, Berezniki, Neviansk, Krasnooufimsk, Taguil. » Cf. également le mémorandum n° 37536 du 11 octobre 1937 adressé par Uspenskii, chef du NKVD de la région d’Orenbourg, à Iejov ; ou encore la résolution du Politburo du 10 octobre 1937 autorisant le comité régional du Parti de Jitomir (Ukraine) à organiser trois nouveaux procès, in V. P. Danilov, Roberta Manning, L. Viola (éd.), Tragedia sovetskoï derevni, 1927-1939 (la tragédie des campagnes soviétiques, 1927-1939), Moscou, 2004, vol. 5, p. 490, 498, 487-489.
[ 29] APRF, 3/58/389/ 89-93 (cité dans V. P. Danilov et al., op. cit., p. 512-517).
[ 30] Il s’agit de « l’opération de répression contre les ex-koulaks, criminels et autres éléments antisoviétiques », lancée le 30 juillet 1937, à la suite de l’ordre d’opération n° 00447 du NKVD. Dans le langage codé de ces directives ultra-secrètes, dont n’avaient connaissance que les plus hauts responsables du Parti et de la police politique, la « 1re catégorie » signifiait la peine de mort, et la « 2e catégorie », une peine de dix ans de camp de travail.
[ 31] Rapport 29 du NKVD sur le déroulement de l’opération n° 00447, établi au 1er janvier 1938, in V. P. Danilov et al., op. cit., p. 387.
[ 32 ] En se fondant sur les comptes rendus d’un certain nombre de journaux de province accessibles aux chercheurs. Cf. Sheila Fitzpatrick, op. cit.
[ 33] Ils furent, semble-t-il, beaucoup moins nombreux en 1938. Quelques sources mentionnent cependant la tenue d’un certain nombre de procès cette année-là (cf. la lettre adressée par Andreiev à Staline le 11 octobre 1938 proposant la tenue de procès publics de « cadres agricoles » à Tcheliabinsk, in Sovetskoie rukovodstvo. Perepiska, 1928-1941 (la direction soviétique. Correspondance, 1928-1941), Moscou, Rosspen, 1999, p. 396-397.
[ 34] Sur ce procès, cf. les sources publiées in V. P. Danilov et al., op. cit., p. 396-399, 454-471, 489-490. Cf. aussi : I. Pavlova, « Pokazatel’nye protsesy v Roossiiskoï glubinke v 1937 godu » (les procès exemplaires dans une province russe »), Gumanitarnye nauki v Sibiri, 1998, 2, p. 98-103.
[ 35] En 1936, 20 % des kolkhozes du district n’existaient plus que sur le papier. Comme le notait un rapport, en octobre 1936, « la majorité des hommes valides sont partis vers le Kouzbass dans l’espoir de trouver du travail et d’échapper à la disette. Les kolkhoziens n’ont reçu, cette année, que 600 grammes de seigle par journée-travail, ce qui est tout à fait insuffisant pour assurer la survie d’une famille. Les personnes âgées, les femmes et les enfants restés au kolkhoze ne sortent plus guère travailler dans les champs. […] 40 % de la récolte de seigle a été perdue ».
[ 36] Résolution du Politburo, 11 septembre 1937, RGASPI, 17/162/22/2.
[ 37 ] Cf. infra.
[ 38] Les appels des accusés du procès tenu dans le district Andreievskii ont été publiés in V. P. Danilov et al., op. cit., p. 417-437.
[ 39] Rapport de Eikhe à Staline, « Sur le déroulement des procès publics exemplaires d’ennemis du peuple-saboteurs de l’agriculture », 2 octobre 1937, in V. P. Danilov et al., op. cit., p. 483-485.
[ 40] Cité dans I. V. Pavlova, op. cit., p. 99.
[ 41] Cité dans ibid., p. 101.
[ 42] Cf. lettres de Eikhe à Staline du 2 octobre 1937 et du 20 octobre 1937 (V. P. Danilov et al., op. cit., p. 483-485, 489-490). Cf. également S. A. Papkov, Stalinskii terror v Sibiri, 1928-1941 (la terreur stalinienne en Sibérie, 1928-1941), Novossibirsk, 1997, p. 216-217.
[ 43 ] Cette image fut popularisée par Staline à l’occasion de plusieurs discours tenus en 1937, notamment lors du plenum du Comité central (25 février-5 mars 1937) au cours duquel Staline développa l’argumentaire qui allait, dans les vingt mois suivant, servir de justification à une recrudescence sans précédent de la terreur. Après avoir affirmé que le pays était en proie à d’innombrables actions de sabotage, d’espionnage et de diversion, Staline s’en prit violemment aux cadres du Parti « toujours satisfaits d’eux-mêmes […] qui, par leur attitude inhumaine et leurs privilèges seigneuriaux, produisent artificiellement quantité de mécontents et d’irrités, créant ainsi une armée de réserve pour les trotskystes ». Sur les différentes dimensions de ce « populisme stalinien », cf. Nicolas Werth, « L’appel au petit peuple selon Staline », in Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 56, 1997, p. 131-142.
[ 44] Cf. Sheila Fitzpatrick, op. cit.
[ 45] V. P. Danilov et al., op. cit., p. 416-417.
[ 46] Pour une critique de l’interprétation « carnavalesque » de Sheila Fitzpatrick, cf. Michael Ellman, « The Soviet 1937 Provincial Show Trials : Carnival or Terror ? », in Europe-Asia Studies, 53 (6), p. 1221-1234.
[ 47] « L’affaire de Kady » a été rapportée notamment par Alexandre Soljenitsyne, qui y consacre plusieurs pages dans l’Archipel du Goulag (Paris, YMCA-Press, 1973, p. 420 sq). Les sources citées par Soljenitsyne sont des témoins rencontrés en camp. Malheureusement, aucun document d’archive sur cet épisode n’est disponible dans les archives régionales d’Ivanovo.
[ 48] Krestianskaia Pravda, 3 septembre 1937, p. 2, cité dans Sheila Fitzpatrick, op. cit.
[ 49] Cf. Nicolas Werth et Gaël Moullec, Rapports secrets soviétiques. La société russe dans les documents confidentiels, 1921-1991 , Paris, Gallimard, 1995, p. 90-91 ; Sarah Davies, Popular Opinion in Stalin’s Russia. Terror, Propaganda and Dissent, 1934-1941, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 124-133.
[ 50] Michael Ellman, « The Soviet 1937-1938 Provincial Show Trials Revisited », in Europe-Asia Studies, 55 (8), p. 1306.
[ 51] Sur le procès d’Alechki, cf. V. P. Danilov et al., op. cit., p. 439-443.
[ 52] Peter Solomon, Soviet Criminal Justice under Stalin, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, p. 246-247.
[ 53] Le procès de Sychevka a fait l’objet d’une étude de Roberta Manning, « Politiceskii terror kak politiceskii teatr » (la terreur politique comme théâtre politique), in V. P. Danilov et al., op. cit., p. 51-70.
[ 54] « L’éradication des ennemis » était le terme employé, parmi les responsables du Parti et du NKVD, pour désigner « l’opération secrète de répression de masse antikoulak ». Lancée le 30 juillet 1937, à la suite de l’ordre opérationnel du NKVD n° 00447, cette opération allait être la plus importante de toutes les opérations de masse ; elle se solda par l’arrestation, en quinze mois, de quelque 760 000 personnes, dont la moitié furent exécutées. Sur les différentes « opérations répressives de masse » de la Grande Terreur (« opération antikoulak », opérations « nationales »), cf. Nicolas Werth, « Repenser la Grande Terreur », op. cit.
[ 55 ] Pour justifier son acte, le président du comité exécutif du district argua du fait que la nouvelle constitution, adoptée en 1936, supprimait toutes les discriminations passées et conférait à tous les citoyens soviétiques des droits identiques, y compris le droit de vote (dont étaient exclus auparavant plusieurs catégories de citoyens, telles que les « koulaks »).
[ 56] Pour sauvegarder les apparences d’une « démocratie interne » au sein du Parti, les instances hiérarchiques préféraient que les organisations intermédiaires (conférences de district) ou de base (cellules du Parti) excluent elles-mêmes leurs dirigeants incriminés. Dans le cas des trois principaux responsables du district de Sychevka (Krasilnikov, le secrétaire de district du Parti, Bogdanov, le président du comité exécutif de district, et Kudriavtsev, le procureur de district), les conférences du Parti du district convoquées les 27 juin et 23 août 1937 refusèrent d’exclure leurs dirigeants du Parti. Ce n’est qu’à l’issue d’une troisième réunion exceptionnelle, convoquée le 26 août en présence des dirigeants régionaux venus spécialement de Smolensk, que la conférence de district consentit à démettre de leurs fonctions ses principaux responsables, sans toutefois aller jusqu’à les exclure du Parti. Ceux-ci furent donc exclus – procédure tout à fait inhabituelle – par le comité régional (5 septembre 1937), puis arrêtés. Cf. Roberta Manning, op. cit., p. 62.
[ 57] Cf. infra.
[ 58 ] Dans le cours de l’opération, qui dura plus de quinze mois (août 1937-novembre 1938) au lieu des quatre mois prévus à l’origine, plus de 760 000 personnes furent arrêtées, dont 387 000 environ furent exécutées, les quotas attribués à chaque région ayant été plusieurs fois revus à la hausse, à la suite de demandes des responsables régionaux « d’attribuer des suppléments ». Sur ce processus, cf. Nicolas Werth, « Repenser la Grande Terreur », op. cit.
[ 59] Depuis décembre 1932 et l’instauration d’un « passeport intérieur » pour les citadins résidant dans un certain nombre de grandes villes dites « fermées » (Moscou, Leningrad, Kiev, Kharkov, Odessa, Minsk, etc.) tous les éléments jugés indésirables (depuis les délinquants jusqu’aux représentants des classes sociales « appartenant au passé » : des membres du clergé aux élites de l’Ancien régime, en passant par les anciens membres des partis politiques opposés aux bolcheviks, tels que les socialistes-révolutionnaires ou les mencheviks, et les ex-communistes chassés du Parti) se voyaient refuser un passeport et interdire de séjourner dans les villes fermées. Ils pouvaient s’installer dans les « villes ouvertes », où les conditions d’obtention d’un passeport étaient beaucoup plus faciles, ou dans des zones rurales, soumises à aucune restriction de résidence.
[ 60] Rapport de Karutskii, chef du NKVD de la région Ouest à N. Iejov, 1er août 1937, in V. P. Danilov et al., op. cit., p. 338-339.
[ 61] Roberta Manning, op. cit., p. 58.
[ 62] Ibid., p. 56.
[ 63] C’est-à-dire non collectivisés. En 1937, il restait environ 6 % de paysans n’ayant pas encore adhéré aux kolkhozes.
[ 64] U. I. Adamuschka, Palitychnyya represii 20-50ykh gadou na Belarusi (les répressions politiques en Biélorussie dans les années 1920-1950), Minsk, 1994, p. 59 ; Michael Ellman, op. cit., p. 1306, note 51.
[ 65] Roberta Manning, op. cit., p. 67-68.
[ 66] RGASPI, 17/3/1003/85-87.
[ *] Ancien élève de l’ENS de Saint-Cloud, agrégé d’histoire, Nicolas Werth est actuellement chargé de recherche au CNRS (IHTP). Auteur d’une Histoire de l’Union soviétique (PUF, 2001), il a également édité avec Pavel Chinsky : Staline, Archives inédites 1926-1936 (Berg International, 2001).
À l’automne 1937, parallèlement aux grands procès de Moscou, se tinrent dans les campagnes soviétiques plus de 700 « petits procès », parfois qualifiés de « procès agricoles ». Ces procès furent ordonnés directement par Staline dans une directive du 3 août 1937, suivie de plusieurs autres. Elles témoignent de l’interventionnisme du chef du Kremlin, de son obsession du détail et de son goût pour le « procès exemplaire » à vocation pédagogique. S’appuyant sur l’exemple du procès tenu entre le 18 et le 20 septembre 1937 dans la ville de Severnyi en Sibérie occidentale, Nicolas Werth analyse la fabrication de ces « petits procès ». Organisé par les responsables régionaux du Parti et du NKVD, il frappa une quinzaine de personnes, dont le premier secrétaire du Parti du district, petit et brutal satrape local. Si les accusations d’abus de pouvoir étaient justifiées par les nombreuses plaintes des kolkhoziens, en revanche, celles de sabotage et de visées contre-révolutionnaires reposaient sur des témoignages forgés de toutes pièces. Tous les accusés furent condamnés à la peine de mort. Cependant, certains procès dérapèrent. Parfois, les kolkhoziens se lancèrent dans une attaque en règle du système au lieu de circonscrire leurs accusations aux seuls accusés. Parfois ils refusèrent d’attaquer leurs dirigeants. Parfois, les juges refusèrent de prononcer des peines conformes aux instructions du Kremlin. Ainsi seul un tiers des accusés furent condamnés à mort alors que Staline exigeait qu’ils soient tous passés par les armes.
During the autumn of 1937, at the same time as the great Moscow trials, more than 700 “little trials,” sometimes called “farmers’ trials,” were being held in the Soviet countryside. They were directly ordered by Stalin in a first order of August 3, 1937 followed by several more afterwards. They show the head of the Kremlin’s interventionism, his obsessive attention to detail and his taste for show trials for pedagogical purposes. Based on the example of the trial that took place between September 18 and 20, 1937 in Severnyi in western Siberia, Nicolas Werth analyses the fabrication of these “little trials.” Organized by the Party’s regional leaders and the NKVD, it struck about 15 people including the district party’s first secretary, a little and brutal local satrap. While the accusations of abuse of power were justified by the many complaints of the kolkhozians, those of sabotage and counter-revolutionary activity were based on completely fabricated testimony. All the accused were sentenced to death. However, some of the trials got out of hand. Sometimes, the kolkhozians attacked the whole system instead of limiting their accusations to the accused alone. And sometimes they refused to attack their leaders. Other times the judges refused to pronounce sentences in conformity with the Kremlin’s instructions. Thus only a third of the accused were condemned to death whereas Stalin wanted them all to be executed.
Nicolas Werth « Les « petits procès exemplaires » en URSS durant la Grande Terreur (1937-1938) », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2/2005 (no 86), p. 5-23.
URL : www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2005-2-page-5.htm.
DOI : 10.3917/ving.086.0005.