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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2006/2 (no 90)


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Auteur de L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime (1960) et de LHomme devant la mort (1977), Philippe Ariès (1914-1984) s’est affirmé, au cours des années 1970, comme l’un des historiens des mentalités les plus renommés. Cependant, il faut accorder toute son importance à Histoire des populations françaises, ouvrage pionnier, déjà rédigé fin 1945, mais publié seulement en 1948 et réédité en 1971. Or, le contexte de l’Occupation dans lequel le livre fut écrit et la culture politique du militant maurrassien, si essentiels pour comprendre le cheminement de l’auteur, sont souvent occultés des analyses. Pour combler cette lacune, Guillaume Gros livre une analyse minutieuse de la culture politique et des choix intellectuels et existentiels de Philippe Ariès. Où l’on découvre le choix du traditionalisme, choix qui permit ensuite à l’historien de s’affirmer, à contre courant, comme un précurseur.

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Mort en 1984, l’historien Philippe Ariès laisse derrière lui une œuvre majeure dont les titres les plus connus sont Histoire des populations françaises et de leurs attitudes devant la vie (1948), L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime (1960), et son chef d’œuvre L’Homme devant la mort (1977). Ce dernier, publié au Seuil dans la collection « L’Univers historique », consacrait celui qui était désormais le grand historien des mentalités lui ouvrant la porte, l’année suivante, de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Emmené par la vague de la « nouvelle histoire », Philippe Ariès devenait alors l’un de ses papes avec Jacques Le Goff, Emmanuel Le Roy Ladurie, Paul Veyne ou Michel de Certeau.

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Pourtant, au regard de son itinéraire, cette postérité arrive tardivement. Né en 1914, Philippe Ariès, qui n’était pas un historien de métier, n’obtient une reconnaissance institutionnelle qu’à l’âge de 64 ans, soit cinq ans avant sa mort. Cette légitimation est d’autant plus tardive qu’une grosse partie de son œuvre, celle qui a fait de lui un pionnier de l’histoire des mentalités dans la ligne d’un Lucien Febvre, mais en marge de l’Université, est déjà écrite et publiée au début des années 1960 avec L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime. Voire depuis 1948, pour les principales intuitions, dans sa monumentale Histoire des populations françaises qui, en outre, contient déjà un chapitre sur l’enfance intitulé « L’enfant dans la famille » (dans la deuxième partie de l’ouvrage centrée sur « Les attitudes devant la vie [1][1] Philippe Ariès, Histoire des populations françaises... »). Ouvrage publié en 1948, mais pratiquement rédigé fin 1945 alors qu’il a à peine 30 ans ! De la même manière étaient prêts, bien avant leur parution, les principaux chapitres du Temps de l’histoire (Le Rocher, 1954), ouvrage également pionnier dans son genre qui tient tout à la fois de l’égo-histoire (trente ans avant que le genre ne devienne un objet d’historiographie) et de l’épistémologie, avec un plaidoyer en faveur de l’« histoire des structures ». Il faut attendre 1986, soit deux ans après sa mort, pour que l’ouvrage soit réédité avec une préface de Roger Chartier qui admet que Le Temps de l’Histoire « est sans doute le premier livre écrit par un historien n’appartenant pas à l’“école” où se manifeste une compréhension aussi aiguë de la rupture représentée par les Annales [2][2] Roger Chartier, « L’amitié de l’histoire », préf. de... ».

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Pionnier, Philippe Ariès le fut aussi dans son rôle de directeur de la collection « Civilisations d’hier et d’aujourd’hui », chez Plon, quand il publia, en 1961, Folie et Déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, le premier livre de Michel Foucault. Au même moment, il soutenait par fidélité, dans les colonnes de Nation française, ses amis de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) alors emprisonnés. Fidélité, écrit-il dans le journal dirigé par son ami Pierre Boutang, reçue en héritage, fidélité qui « s’établit à la jointure du social et du biologique [3][3] Philippe Ariès, « Nos impatiences et nos fidélités »,... » et qui ne peut être discutée. Fidélité à sa culture familiale royaliste et à sa culture Action française. Paradoxalement, l’épisode algérien est l’ultime sursaut du militant des années 1930 qui rompt définitivement avec l’Action française, un processus de dépolitisation entrepris, de façon imparfaite, dans le contexte de l’Occupation grâce à l’orientation vers une histoire des « structures », embryon de ce qui devint plus tard « histoire des mentalités ». Ce moment est un temps fort dans l’itinéraire de Philippe Ariès : le choix d’une façon de faire de l’histoire pour se dégager du militantisme et de l’histoire conservatrice à la Jacques Bainville, dans laquelle il a baigné durant sa jeunesse, tout en intégrant sa culture traditionaliste, celle de son enfance.

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Pionnier dans le choix de ses sujets et dans sa manière de faire de l’histoire, son œuvre est ignorée par l’Université qui se méfie de cet intrus, directeur d’un centre de documentation sur les fruits et agrumes tropicaux, d’ailleurs longtemps considéré comme un « marchand de bananes » pour reprendre les termes d’un mandarin de la Sorbonne. Un « non » universitaire qui, de surcroît, évolue après 1945, dans les milieux conservateurs et traditionalistes quand triomphe alors dans l’Alma mater le matérialisme historique. Cependant, celui qui tenta vainement à deux reprises, en 1939 et 1941, l’agrégation n’est pas tout à fait l’« historien du dimanche » qu’il décrit dans son livre d’entretien avec Michel Winock [4][4] Cf. Philippe Ariès, Un historien du dimanche, avec.... Il n’est pas non plus un traditionaliste borné qui serait fermé à toute nouveauté, comme le montre, entre autres, le regard original qu’il porta sur Mai 68, attentif à la redécouverte de thèmes qui lui étaient chers, tels la décentralisation ou les cultures populaires [5][5] Voir notre article « Au royaume de Philippe Ariès »,.... Son métier dans la documentation, où il fut l’un des premiers à appliquer l’informatique [6][6] Cf., entre autres, Philippe Ariès, « Du journal de..., lui laissait une certaine liberté que l’historien sut mettre à profit. Marginal, il reçut tout de même un soutien actif de la part de l’Institut national des études démographiques (INED), où Alfred Sauvy avait remarqué dès 1948 son Histoire des populations françaises. Ses livres furent régulièrement primés par l’Académie, où il comptait de solides amitiés telles Daniel Halévy et Gabriel Marcel, et où il tenta d’ailleurs de se faire élire en 1966. Une autre singularité de ce franc-tireur, qui peut apparaître comme une incongruité aux yeux des historiens français, est le succès rencontré dès 1962 aux États-Unis par la traduction de L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime. Succès salutaire qui contribua à le faire accepter en France quand, dans la foulée de Mai 68, les thèmes de l’enfance et de la vie familiale donnèrent une actualité nouvelle à son œuvre et à sa façon de pratiquer l’histoire des mentalités, identité capitale dans sa conquête de légitimité au cours des années 1970.

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Comment Philippe Ariès est-il devenu un précurseur dans l’exploration des mentalités et, surtout, en quoi ce choix est consubstantiel de sa volonté de sortir de l’ornière de la politique tout en l’inscrivant au cœur de sa culture traditionaliste ?

Un héritage politique

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Pour comprendre ce choix précoce des mentalités, il faut donc revenir bien en amont de L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, qui n’est jamais que l’aboutissement de jalons posés dès l’Histoire des populations françaises, dont le sous-titre – « et leurs attitudes devant la vie depuis le 18e siècle » – est déjà en soi un manifeste. Ni, au sens strict du terme, une histoire de la population ni une histoire de la démographie française, l’ouvrage (une somme de près de six cents pages) a pour ambition de saisir, au-delà des variations de la natalité, de la longévité, de la répartition des densités, des mouvements de population, les « changements plus profonds et plus secrets de la mentalité humaine, de l’idée que l’homme se fait de lui-même [7][7] Philippe Ariès, Histoire des populations françaises…,... ». La première partie est composée de monographies régionales alors que la seconde, centrée sur les attitudes avec les chapitres « L’enfant dans la famille », « Les techniques de la vie », « Les techniques de la mort », traduit déjà les préoccupations de l’historien. La grande interrogation qui parcourt l’Histoire des populations françaises est de comprendre à quel moment les hommes ont cessé d’adopter à l’égard de la vie une conduite spontanée et quasi primitive dans leur rapport avec les naissances pour choisir une attitude raisonnée. Passage d’une civilisation de l’instinct à une civilisation raisonneuse tendant vers le malthusianisme, et révolution qui s’opère sur fond de progrès et de révolution des techniques. Le questionnement de Philippe Ariès, intimement lié à sa culture traditionaliste et à son itinéraire politique et intellectuel, trouve sa source dans le contexte de l’Occupation, moment crucial dans sa vocation d’historien et dans la genèse de ses choix historiographiques.

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Débutant ses recherches sur les populations dès 1943, il a rédigé l’essentiel de son texte au cours de l’année 1945, n’y apportant que d’ultimes retouches début 1946. Choix singulier, d’ailleurs, que cette rédaction quasi monacale durant une année si riche en événements. Il fut tiré de cette solitude par son ami Pierre Boutang pour codiriger Paroles françaises, un hebdomadaire qui mena une croisade en faveur de l’amnistie des épurés. Cette solitude était aussi une façon de fuir la politique, une tentative encore maladroite de prendre ses distances avec une forme d’engagement sans pour autant renier sa culture politique. Comme l’écrivait le philosophe Michel Foucault à la mort de Philippe Ariès, « une certaine manière de voir et d’aimer sa tradition avait fait découvrir à ce traditionaliste une autre histoire [8][8] Michel Foucault, « Le souci de la vérité », Le Nouvel... ».

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Avant de s’intéresser à la naissance de la vocation d’un historien pendant la guerre, il convient donc d’évoquer la nature de cet héritage politique si impérieux. Philippe Ariès est né en 1914 dans une famille royaliste, où il mena une vie « fascinante, parmi tout un monde d’objets et de souvenirs qui évoquaient l’Ancien Régime, la Révolution, l’émigration, la résistance à la Révolution, un folklore qui enchanta mes années d’enfance [9][9] Philippe Ariès, Un Historien du dimanche, op. cit.,... ». Ce folklore et cette relation naïve ou spontanée avec le passé, comme il se plaît à l’évoquer dans le premier chapitre du Temps de l’histoire, furent mis à mal par la politique, quand la famille Ariès épousa pleinement les choix de l’Action française. L’éducation catholique intransigeante qu’il reçut au collège des Jésuites Saint-Louis-de-Gonzague contribua à cette socialisation politique précoce, scandée par quelques événements qui forgent un caractère. La condamnation de l’Action française par le pape en 1926, « la bulle Unigenitus de mon enfance [10][10] Philippe Ariès, « Un enfant découvre l’histoire » (1946),... », constitue un réel traumatisme pour le collégien âgé de 12 ans. Sa mère qui tomba alors gravement malade refusa de renoncer à la doctrine comme le souhaitait le prêtre de la paroisse avant de pouvoir lui donner l’absolution : « Il fallut trouver en hâte un prêtre ami. Finalement elle survécut [11][11] Philippe Ariès, Un Historien du dimanche, op. cit.,.... » La famille Ariès ne redoutait pas d’assumer une forme de marginalité sociale et politique au nom de ses idées. Une expérience essentielle pour le jeune militant en herbe, conforté dans ses choix par la lecture quotidienne de L’Action française, puis par son engagement chez les « Lycéens et collégiens d’Action française » qui, d’après lui, aurait joué un rôle beaucoup plus important dans sa formation que l’enseignement reçu au lycée [12][12] Ibid., p. 42.. Ce processus de politisation le conduit naturellement à collaborer, entre 1936 et 1939, au bimensuel étudiant du mouvement de Charles Maurras, L’Étudiant français. Se présentant lui même comme « doctrinal et violent [13][13] Voir l’éditorial, « Notre but », l’étudiant français,... » et recoupant largement la ligne éditoriale de L’Action française, L’Étudiant français permit à toute une génération d’intellectuels maurrassiens [14][14] Parmi les signatures de L’Étudiant français, signalons... de faire ses classes et d’obtenir la confiance des caciques du mouvement lors de rencontres dans différents lieux de sociabilités de l’Action française. Philippe Ariès se plia aux rites initiatiques et au culte de la pensée du maître [15][15] Voir notamment Philippe Ariès, « Avec Maurras : sceptique.... Il participa notamment à la campagne de presse menée en faveur de Charles Maurras, quand celui-ci fut incarcéré, à la suite des propos injurieux qu’il avait tenus contre le gouvernement du Front populaire, dans l’affaire des sanctions contre l’intervention militaire italienne en Éthiopie. Retenons de son passage militant à L’Étudiant français une série d’articles intitulée « Réflexions sur la contre-révolution [16][16] Voir les numéros de L’Étudiant français des 25 janvier... » qui participe du combat d’idées mené par l’Action française contre l’idéologie de la Troisième République. Dans ce but, le mouvement de Charles Maurras récupère la figure de l’historien et universitaire de culture républicaine Numa Denis Fustel de Coulanges (1830-1889), qui refuse précisément l’histoire militante de la République. Philippe Ariès s’emploie ainsi à saper les dogmes de l’histoire républicaine en réhabilitant l’Ancien Régime et le rôle des communautés naturelles avant que 1789 ne consacre le triomphe de l’individu anarchisant : « La patrie est l’œuvre des pères. Il s’agit de la poursuivre, c’est-à-dire de continuer la tradition, et non pas selon la thèse jacobine, détruire l’héritage, pour créer ex-nihilo [17][17] Philippe Ariès, « 1889-1939 Fustel de Coulanges »,.... »

Le choix d’une « histoire souterraine »

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La vision de l’Histoire de Philippe Ariès est essentielle pour comprendre certains de ses choix pendant l’Occupation. Si, après sa démobilisation en 1940, il ne collabore plus à la presse de combat d’Action française, il se montre très attentif à certaines réalisations de la Révolution nationale susceptibles d’élaborer une contre-culture républicaine. Ce n’est donc pas un hasard s’il poursuit alors son engagement au cercle Fustel de Coulanges et, dans le prolongement de cette action, s’il participe à une expérience d’enseignement à l’école des cadres de La-Chapelle-en-Serval, deux actions qui ont en commun de véhiculer un projet en rupture avec la culture républicaine d’avant-guerre. Fondé pendant l’année 1928 par Henri Boegner en hommage au célèbre historien récupéré par l’Action française [18][18] Voir, sur les origines du cercle Fustel de Coulanges,..., le cercle Fustel de Coulanges, qui évolue dans la galaxie maurrassienne, milite contre la démocratisation de l’enseignement et préconise une réforme générale de l’inspiration et des institutions de l’enseignement de la Troisième République accusée d’asservir l’école [19][19] Voir l’article qui résume l’action du cercle Fustel.... Dès 1940, le cercle cherche à peser sur les réformes de l’enseignement initiées par le gouvernement de Vichy. Dans le cadre de la réorganisation du cercle fortement perturbé par la défaite, Philippe Ariès, qui préparait alors l’agrégation, avait pour mission de visiter les centres de formation des jeunes que mettait en place le secrétariat à la jeunesse (SGJ) afin, semble-t-il, de constituer des fonds documentaires [20][20] Chemise D. 97.26 « Cercle Fustel de Coulanges 1937-1940....

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L’un des temps forts de son activité fut la participation à un cycle de conférences (alors présidé par Daniel Halévy) organisées à la fin de l’année 1941, en Sorbonne, sous l’égide du cercle Fustel de Coulanges. Il y rendit compte de son expérience d’enseignant à La-Chapelle-en-Serval [21][21] Cf. Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit.,.... Pendant d’Uriage en zone occupée, l’école de La-Chapelle-en-Serval, située près de Senlis dans l’Oise, avait pour mission d’assurer la formation d’une élite de hauts fonctionnaires pour le nouveau régime [22][22] Sur cette école de cadres, beaucoup moins connue que.... Philippe Ariès y officia aussi comme professeur d’histoire, de sa création, en octobre 1941, jusqu’au mois de mai 1942 [23][23] Voir le précieux témoignage de François Sentein, ancien.... Ce fut probablement l’une des rares, voire la seule, expérience d’enseignement qu’il connut avant son élection à l’École des hautes études en sciences sociales en 1978. Dans un chapitre du Temps de l’histoire rédigé en 1949 « L’Histoire scientifique », une réflexion méthodologique sur la façon de faire de l’Histoire, l’historien évoque au détour de ses analyses son projet d’alors. Il souhaitait redonner aux jeunes l’amour du passé : « Il s’agissait d’intéresser à l’Histoire des garçons qui, par manque de culture littéraire, par absence de tradition familiale, ne concevaient même pas le passé [24][24] Ibid.. » Il fallait donc réussir là où l’enseignement de la République avait échoué.

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Sur l’analyse du militant maurrassien, qui pense trouver dans les réalisations de la Révolution nationale un levier, se greffe parallèlement le rejet de plus en plus affirmé d’une histoire positiviste à la manière d’un Seignobos. Dans l’esprit de Philippe Ariès, se rejoignent alors, de façon encore confuse, ce qui est au départ une vision politique de l’histoire et ce qui va devenir un choix épistémologique affirmé à travers la réfutation systématique de la figure de l’universitaire spécialiste, tel qu’il triomphe avec la République des professeurs : « On ne peut admettre que l’Histoire devienne un monopole de spécialistes […]. C’est bien plutôt une véritable déformation sociologique qui a muré l’histoire dans le cercle étroit des professeurs et des professeurs des professeurs [25][25] Ibid., p. 223.. » Rejetant à la fois l’histoire académique et l’histoire universitaire, Philippe Ariès estime, qu’en détachant l’Histoire du présent, au nom d’une prétendue objectivité – celle des Seignobos –, les historiens ont « dévitalisé » l’histoire : « À quelle curiosité répondait l’Histoire chez les historiens professionnels [26][26] Ibid., p. 215. ? » L’absence de réponse satisfaisante (à ses yeux) à cette question est, en partie, à l’origine de son engagement au cercle Fustel de Coulanges, et surtout dans les écoles de cadres où, en tant que professeur, il aboutit, lors de ses cours, « à une perspective sur l’histoire très différente de celle des programmes officiels, simples résumés des connaissances à un certain état de la science historique [27][27] Ibid, p. 222. ». L’une des réponses, qu’il dit avoir apportée, fut de « développer des questions trop rapidement traitées dans les programmes de l’enseignement officiel, comme l’histoire des techniques, des civilisations non classiques, etc. [28][28] Ibid. » Le sujet de son intervention, lors du cycle de conférences du cercle Fustel de Coulanges, était de rendre compte d’un « enseignement populaire de l’histoire », qu’il avait imaginé à La-Chapelle-en-Serval, destiné à rétablir la solidarité et la continuité entre le présent et le passé, pour de nouvelles générations en perte de repères. Au-delà de réelles connivences entre le militant Ariès et l’esprit de la Révolution nationale [29][29] À ce sujet, voir Patrick H. Hutton, « Secrets of the..., sa curiosité intellectuelle annonce le précurseur. Du rejet de la figure de l’universitaire spécialiste, produit de la démocratisation de l’enseignement, comme de cette Troisième République tant honnie et de sa façon de faire de l’histoire, Philippe Ariès glisse progressivement, avec la lecture des Annales, qu’il dit alors dévorer [30][30] Cf. Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit.,..., vers une autre voie, moins polémique qu’avant-guerre, et compatible malgré tout avec l’une des composantes de sa culture politique, celle qui est à l’origine de son projet historique, le traditionalisme. Dans l’un de ses articles les plus personnels portant sur son itinéraire intellectuel, « Une interprétation tendancieuse de l’histoire des mentalités », paru dans la revue Anthinéa en 1973, il détaille son projet :

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« À la veille de guerre de 1939, le traditionalisme avait été mis en veilleuse au profit du nationalisme et de l’antiparlementarisme. Il subsistait cependant et n’était pas encore tout à fait éteint. Qu’entendions-nous par là ? Un attachement sentimental au passé, mais aussi, et cela est important, la conviction très profonde, viscérale chez quelques-uns, qu’il avait existé dans ce passé des sociétés libres, à tendance anarchique, variées, denses, des cultures régionales et populaires avec leurs langues, leurs coutumes, leurs couleurs, que ces sociétés et ces cultures étaient menacées de disparaître par la centralisation politique et l’uniformisation des techniques [31][31] Philippe Ariès, « Une interprétation tendancieuse de.... »

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De ce point de vue, la période de l’occupation allemande agit, pour l’historien, comme un révélateur. Avec les pénuries d’énergie, le recul des techniques savantes et le retour à des pratiques moins mécanisées, Philippe Ariès estime que l’on assiste à une renaissance des conditions de vie antérieures au chemin de fer et à la voiture : « Les genres de vie traditionnels en voie de disparition ont été revivifiés pendant l’occupation allemande [32][32] Philippe Ariès, « Une conversation avec Philippe Ariès »,.... » Cette observation le conduit à aiguiser et à définir sa curiosité d’historien, sans laquelle faire de l’histoire n’a, pour lui, pas de sens. Pour affronter l’irruption du politique, et ce qu’il appelle « la monstrueuse invasion de l’homme par l’Histoire [33][33] Philippe Ariès, « L’engagement de l’homme moderne dans... » en 1940, qui obligeait à « être pour le Maréchal ou pour De Gaulle [34][34] Ibid., p. 70. », Philippe Ariès choisit une histoire souterraine, une histoire des structures, qui, dans un contexte d’accélération de l’histoire, s’efforce de montrer les résistances au changement, en évacuant cet intrus qu’est l’événement aussi bien dans la politique que dans la façon de faire l’histoire.

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Le contexte de l’Occupation oriente donc sa vocation d’historien. Le lecteur passionné avant-guerre de Jacques Bainville, et qui s’abreuvait à une histoire apologétique, s’attache désormais à définir une méthode et un objet d’étude : « La vie repliée et inquiète de l’Occupation ramenait les particularités propres aux plus petits groupes humains [35][35] Philippe Ariès, « L’histoire dans la civilisation moderne ».... » Grâce à ces groupes qui résistent à la centralisation et à l’uniformisation, « tout un monde dont on n’avait guère conscience nous a alors été révélé [36][36] Ibid. ». Il s’agit donc d’étudier les conduites et les attitudes de ces groupes : « J’ai toujours été attaché à ce qui se passait loin des centres les plus élaborés de réflexion et de décision et au contraire attiré par les conduites les plus spontanées comme des données de la nature, quoi qu’elles ne le fussent pas vraiment [37][37] Philippe Ariès, « Une conversation avec Philippe Ariès »,.... »

D’une histoire des traditions à une histoire de la démographie

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Nous comprenons donc mieux comment Philippe Ariès, au sortir de son école des cadres, entreprend la rédaction de son essai Les Traditions sociales dans les pays de France[38][38] Philippe Ariès, Les Traditions sociales dans les pays... (1943), lequel constitue un peu la matrice de son Histoire des populations françaises, déjà en gestation. Le livre étudie les différentes formes de sociabilité villageoise sous l’Ancien Régime dans les sociétés communautaires du Nord-Est, les sociétés individualistes de l’Ouest, et chez les paysans bourgeois de Provence. Il s’intéresse aux conduites et aux attitudes à un niveau où ne pénètre donc pas l’influence de l’État, dans ce qu’il nomme « la société élémentaire », située juste au-dessus de la famille, recoupant dans son esprit à la fois le pays ou la région. De la même manière qu’il commence à utiliser l’apport conceptuel des Annales dans sa démarche, Philippe Ariès, appelle à la rescousse la sociologie qu’il met au service de son approche communautaire. Bien que pétri de culture maurrassienne, il cite, par exemple, Maurice Halbawchs (1877-1945) – dont le nom figurait dans la troisième édition de la liste Otto – lui empruntant le concept de « mémoire col-lective », qui sera abondamment réutilisé par les historiens dans les années 1970 et 1980 [39][39] Cf. Philippe Poirrier, Les Enjeux de l’histoire culturelle,.... Ainsi utilise-t-il un passage de la Morphologie sociale (1938) insistant sur les thèmes de stabilité et de résistance au changement dans le cadre de la pérennité de la communauté : « Reconnaissons, écrit M. Halbwachs, qu’il existe dans les groupes sociaux des arrangements, des dispositions, qui tendent à subsister, à demeurer tels quels, et qui opposent une résistance à tout changement. Toutes les fois que les institutions se modifient, elles se heurtent à cette résistance [40][40] Philippe Ariès, Les Traditions…, op. cit., p. 93.. »

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Philippe Ariès est parfaitement conscient de ce que les Traditions sociales doit aux préoccupations de son temps, le régime de Vichy favorisant les valeurs d’enracinement et de permanence autour du thème de la région : « J’ai été certainement sensible à cette influence qui confirmait chez moi une sentimentalité ancienne [41][41] Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit.,.... » C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles ce premier ouvrage que l’historien fit figurer dans toutes ses bibliographies, auquel il fit également référence dans presque tous ses articles évoquant son itinéraire, fut si tardivement réédité. Il le fut en 1993 au Seuil, après sa mort, avec une longue préface de Roger Chartier qui s’attachait surtout à montrer qu’en 1943, date de sa parution, Philippe Ariès avait entrepris de couper le cordon ombilical avec l’Action française [42][42] Cf. Roger Chartier, « Avant-propos », in Philippe Ariès,.... Prise de distance qui n’était pas rupture. L’essai parut pour la première fois aux Éditions de la Nouvelle France dans les « Cahiers de la restauration française », d’inspiration maréchaliste. Ces cahiers inscrivaient leur démarche dans une thématique de réforme morale et intellectuelle de la France sur fonds d’idéologie corporatiste [43][43] Voir le cahier suivant avec l’essai de M.-H. Lenormand,.... Philippe Ariès y collabora régulièrement jusqu’en 1945 par des livraisons de notes de lectures et d’études [44][44] Voir Philippe Ariès, « Journal de l’Estoile. Pour le.... La question de la rupture n’a pas de sens, à notre avis, dans la mesure où le choix d’une histoire des « structures » est précisément pour Philippe Ariès le moyen d’éviter toute rupture, de sortir de l’ornière politique, tout en restant fidèle à sa culture. En outre, les cas de rechute évoqués plus haut (la défense des épurés en 1946, l’engagement pour l’Algérie française) montrent à quel point il s’agissait moins d’une rupture que d’une simple tentative de dépolitisation de son itinéraire, ou d’une forme de désintoxication après la « surdose militante » des années 1930. C’est la raison pour laquelle on assiste alors à cette montée en puissance de l’histoire dans la vie de Philippe Ariès comme une antidote à l’accélération des événements, avec, à partir de 1943, les succès des Alliés. Accélération qui, chez lui, est aussi perçue comme une manifestation du progrès, voire comme une agression. À peine Les Traditions sociales dans les pays de France achevé, Philippe Ariès se plonge dans son Histoire des populations françaises quasi rédigée à la fin de l’année 1945, montrant l’unité et l’importance de cette période de l’Occupation dans la formation intellectuelle de l’historien, et donc dans celle du précurseur qu’il devint pour l’histoire des mentalités aux côtés d’un Lucien Febvre.

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D’une certaine manière, les Traditions sociales est une introduction méthodologique à l’Histoire des populations françaises. L’historien y opère un glissement du « pays » vers les populations car, au cours de l’Occupation, une idée très forte s’est imposée à lui – la démographie –, pour laquelle, écrit-il, il eut un « coup de foudre » : « La population était comme la région, un thème à la mode. Nous arrivions au creux d’une période séculaire de dénatalité que la Révolution nationale rendait en partie responsable de la défaite [45][45] Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit.,.... » Une fois de plus, le contexte culturel et politique de la période est à l’origine d’un centre d’intérêt nouveau pour Philippe Ariès qui reconnaît d’ailleurs sa dette envers le directeur de l’école des cadres de La-Chapelle-en-Serval, Jacques Bousquet [46][46] Issu des milieux non conformistes des années 1930,... : « C’est lui qui m’a suggéré à sa manière les incidences culturelles de la démographie : il croyait que la baisse des naissances en France signifiait une démission de la race. Il voulait retrouver et restaurer les forces élémentaires, primitives, proches de l’espèce, refoulées par la démocratie libérales [47][47] Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit.,.... »

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La découverte de la démographie joue donc un rôle clé dans ses premiers pas, encore tâtonnants, vers les mentalités. Toujours à l’école des cadres de La-Chapelle-en-Serval s’éveille sa curiosité, au contact de jeunes élèves, enfants des banlieues ouvrières de Paris, qui, selon lui, ne savaient plus rien de leurs grands-parents, ni de leurs origines : « Dans des milieux populaires que je fréquentais, j’entendis des histoires d’avortement, de faiseuses d’anges, de curetage à grands frais dans les cliniques privées par crainte de représailles douloureuses dans les hôpitaux publics. Je pressentais aussi, dans l’ombre et le silence des vies de chaque jour, des déterminations silencieuses, des interdits, des motivations restées hors de l’histoire [48][48] Ibid., p. 90.. » L’étude, via la démographie, de ces conduites secrètes qui échappaient au contrôle des pouvoirs institutionnels coïncide parfaitement avec le projet de Philippe Ariès visant à retrouver ces sociétés et ces cultures populaires aux conduites spontanées que la technique menace d’uniformiser : ce sera l’analyse des relations de l’homme avec la nature, avec son corps et celui des autres. Cette approche structurelle d’une démographie soucieuse de cerner les attitudes de l’homme devant la vie évite à Philippe Ariès l’écueil de toute une littérature enracinée dans le courant dépopulationniste qui sévit en France depuis le milieu des années 1930, et auquel il n’a pas été insensible. Surtout, les conclusions auxquelles il parvient – et notamment l’idée, qu’avec la contraception, l’irruption de la technique a bouleversé jusqu’aux comportements des individus, accentuant le passage d’une civilisation de l’instinct à une civilisation raisonneuse qui s’en remet à l’État pour tout ce qui relève du privé – s’intègrent dans sa vision critique du progrès : « Les gestes de la reproduction appartenaient à un domaine confus et mystérieux, situé au-delà des techniques et de l’efficacité humaines. […] Le contrôle par l’homme de sa génération est une étape, la dernière étape peut-être, de l’aliénation continue de la naïveté ancestrale [49][49] Philippe Ariès, Histoire des populations françaises…,.... » D’ailleurs, dans la préface de son ouvrage à la réédition abrégée de 1971, il revendiquait l’essentiel de la thèse développée : « Elle me paraît rendre toujours compte de l’agression de la modernité, sous ses deux formes successives : la société ascétique de la prévoyance, de la lente et prudente ascension familiale au 19e siècle, et la société plus pressée de la croissance et de la consommation, au 20e siècle [50][50] Philippe Ariès, « Avertissement pour l’édition de 1979 »,.... » Face à l’échec politique de l’Action française et du régime de Vichy, Philippe Ariès transpose, comme dans une fuite en avant, sa culture politique dans cette histoire des mentalités encore en gestation. Racontant combien était devenue difficile la vie en 1944 à cause des bombardements incessants qui l’obligeaient à interrompre la rédaction de son livre, il en arrive à cette conclusion : « Dans une solitude protégée par les malheurs de la guerre, je découvris des forces souterraines plus fortes que les guerres et les États [51][51] Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit.,.... »

Le choix existentiel et solitaire des mentalités

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Le choix de ce qui deviendra bientôt l’histoire des mentalités est donc, pour Philippe Ariès, moins une simple orientation méthodologique qu’un choix existentiel issu de sa culture familiale et de son itinéraire politique. En témoigne la publication en 1954 du Temps de l’histoire, série d’études rédigées dans l’après-guerre sur son attitude devant l’histoire, et véritable entreprise d’ego-histoire avant l’heure. Le premier chapitre, entièrement autobiographique, centré sur l’enfance dans une famille royaliste – « Un enfant découvre l’histoire » (1946) – et ceux qui évoquent à la fois l’itinéraire politique de l’auteur et ses choix historiographiques – « L’Histoire marxiste et l’histoire conservatrice » (1947), « L’engagement de l’homme moderne dans l’histoire » (1948), « L’Histoire scientifique » (1949) et « L’histoire existentielle » (1949) – ont été rédigés entre 1946 et 1949. À ce noyau originel orienté sur la façon dont Philippe Ariès a découvert une histoire structurelle en réaction à ce qu’il nomme « l’invasion de l’histoire » et la « politisation de la vie privée » et qui aurait dû probablement constituer, initialement, un ouvrage autonome intitulé L’Homme devant l’histoire[52][52] Cet ouvrage est annoncé dans l’édition originale de..., l’historien a ajouté deux nouveaux chapitres consacrés à l’attitude devant l’histoire au Moyen Âge puis au 18e siècle. À peine trentenaire, avant même la publication de son Histoire des populations françaises donc pratiquement inconnu, ne bénéficiant d’aucun statut au sein de l’Université, il arpente, avec une réelle maturité et une distance tout à fait surprenante un terrain délaissé par les historiens professionnels, en s’interrogeant sur les fondements de la discipline. Comme le rappelle Philippe Poirrier, il faudra attendre le début des années 1970 pour que ce genre s’impose : « L’historiographie, au sens de l’histoire de l’histoire, a longtemps été le parent pauvre de l’école historique française [53][53] Philippe Poirrier, op. cit., p. 217.. » Bien que Le Temps de l’histoire soit aussi un véritable plaidoyer en faveur d’une « histoire structurelle » dans le sillage de Marc Bloch et de Lucien Febvre, il reste largement ignoré de l’Alma Mater[54][54] Cf. les dossiers de réception des ouvrages de Philippe....

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Paradoxalement, cet essai iconoclaste permet à Philippe Ariès d’affirmer sa notoriété au sein des sociabilités traditionalistes et académiques dans lesquelles il évolue. Charles Orengo, patron des éditions du Rocher et éditeur du Temps de l’histoire, parvient à convaincre les éditions Plon, où il est directeur littéraire, de confier une collection d’histoire à Philippe Ariès qui officiait, comme lecteur, dans la célèbre maison depuis 1945. Le jeune historien reprend la collection « Civilisations d’hier et d’aujourd’hui » fondée par l’orientaliste René Grousset et y pratique, une fois de plus en pionnier et toujours dans une relative confidentialité, cette ouverture aux autres disciplines des sciences humaines [55][55] Parmi les dix-huit titres publiés dans cette collection,... qu’il appelait de ses vœux dans Le Temps de l’histoire. Le coup de génie éditorial que fut la publication en 1961 du premier grand livre de Michel Foucault, Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, illustre à la fois ses talents de dénicheur et son réel non-conformisme intellectuel, alors qu’il était au même moment englué dans un anti-gaullisme virulent. Une rencontre singulière comme savait les cultiver Philippe Ariès, qui fut aussi le début d’une amitié intellectuelle avec le grand philosophe, et dont rend compte la belle conclusion de l’article que Michel Foucault lui consacra à sa mort : « Mais pour payer la dette personnelle dont je lui suis redevable, j’aimerais que soit préservé l’exemple de cet homme qui savait élaborer ses fidélités, réfléchir autrement ses choix permanents et s’efforcer, dans une ténacité studieuse, de se changer lui-même par souci de la vérité [56][56] Michel Foucault, op. cit., p. 96. Dans les hommages.... »

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En formulant dans Le Temps de l’histoire, à partir de sa trajectoire particulière, le dilemme de l’homme moderne confronté à l’accélération de l’histoire, Philippe Ariès s’était efforcé de trouver un équilibre grâce à cette « histoire existentielle », autrement dit l’histoire des structures ou des mentalités, qui donnait à l’historien l’occasion de concilier le souci du politique et celui du traditionaliste si rapidement abandonné par la droite, à ses yeux, en 1939. L’analyse de son attitude devant l’histoire, de l’enfance jusqu’à l’Occupation, conditionnera son approche de l’histoire des mentalités qui s’effectue désormais uniquement sur le mode de la confession ou de l’autobiographie, longtemps avant le récit enjoué d’Un historien du dimanche.

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En 1973, dans la revue d’histoire de droite dirigée par Bruno de Cessole Anthinéa, Philippe Ariès rédige un article intitulé « Une interprétation tendancieuse de l’histoire des mentalités » dans lequel il rappelle en guise d’introduction son parti-pris autobiographique : « Nos réflexions sont inspirées par nos expériences personnelles et vécues. On ne fait pas de l’histoire des mentalités comme on fait de la comptabilité commerciale. Il faut une raison et une passion [57][57] Philippe Ariès, « Une interprétation tendancieuse… »,.... » Deux ans plus tard, dans un autre article au titre évocateur « Confessions d’un anarchiste de droite » paru dans la revue Contrepoint, il relate ainsi l’itinéraire qui l’a mené à l’histoire des mentalités : « Quel sens a-t-elle pour moi et comment mon expérience personnelle rencontre-t-elle aujourd’hui un grand courant de pensée et me permet-elle, peut-être, de lui donner un sens, alors que celui-ci n’est pas très facile à reconnaître du premier coup d’œil [58][58] Philippe Ariès, « Confessions d’un anarchiste de droite »,... ? » Cette rencontre fut rendue possible par la révolution culturelle de Mai 68 que Philippe Ariès analysa non pas d’un point de vue strictement politique – ce qui eut le don d’agacer nombre de ses amis maurrassiens – mais en historien attentif aux courants d’idées. Comme sous le régime de Vichy, quand il enseignait dans l’école des cadres de La-Chapelle-en-Serval, sa curiosité aiguise son questionnement d’historien soucieux de partir du présent, selon sa méthode régressive, pour mieux comprendre le passé. Lui qui n’eut de cesse de reprocher à ses amis politiques, dans les colonnes de Nation française, leur renoncement à toute velléité de protéger les restes des anciennes cultures voit, dans la remise en cause de la société technicienne et de la religion de la consommation, réapparaître « les mythes et les images du monde perdu de nos anciens, mais ces thèmes, à peine changés, étaient passés de l’extrême droite réactionnaire et encore un peu traditionaliste de notre jeunesse, à une extrême gauche nouvelle [59][59] Philippe Ariès, « Une interprétation tendancieuse… »,... ». Il détecte dans l’émergence des cultures régionales et populaires une forme de protestation contre l’État pas si éloignée de ces attitudes spontanées qu’il s’efforçait de décrire dans ses premiers ouvrages. Plus fondamentalement, il est convaincu que ce nouveau contexte culturel et intellectuel, dans lequel l’idée d’un progrès continu se fissure, favorise l’émergence de l’histoire des mentalités après une longue parenthèse, de l’époque des pionniers au début des années 1960 : « Je voudrais montrer, que ce que nous appelons l’histoire des mentalités, c’est-à-dire une forme relativement récente de l’historiographie, peut être interprétée comme une réponse aux problèmes posés par la société industrielle et par les contraintes qu’elle impose [60][60] Philippe Ariès, « Confessions… », op. cit., p. 88.. » Les thèmes et les problématiques de l’histoire des mentalités seraient donc une forme de réponse à ce processus d’acculturation sans précédent propagé à la suite de la révolution industrielle et de la diffusion de la technique. Philippe Ariès précise ce qu’il entend par histoire des mentalités, une « ethnologie du passé » : « Les cultures du passé devant être étudiées comme on étudie les sociétés sauvages d’aujourd’hui, c’est-à-dire pas ou peu par la relation des événement militaires, mais dans leur manière de vivre, de mourir, de manger, de chanter, de faire la fête [61][61] Ibid, p. 97.. »

Une histoire de l’enfance et de la famille

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Une grande partie des analyses de L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime s’inscrivait dans la tentative d’explication de ce processus d’acculturation mis en évidence dans Histoire des populations françaises à propos de la démographie, comme l’explique Philippe Ariès dans « Confessions d’un anarchiste de droite », au sein d’un paragraphe intitulé « Ce monde que nous avons perdu » : « Les progrès de l’école et de l’éducation à partir du 16e siècle sont interprétés dans cette perspective nouvelle, comme les étapes d’une acculturation, comme la mise en ordre, la mise au pas d’une culture sauvage par une culture raisonnable et morale [62][62] Ibid.. » On comprend mieux ainsi comment les préoccupations du traditionaliste ont trouvé, avec l’Enfant et la vie familiale, un écho favorable dans le contexte post-68 de remise en cause de l’institution scolaire – à la suite, par exemple, du débat initié par Ivan Illitch dans Une société sans école[63][63] Ivan Illitch, Une société sans école, Paris, Seuil,.... Le précurseur de l’histoire des mentalités aurait-il été reconnu sans la révolution culturelle de Mai 68 et le succès de ses ouvrages aux États-Unis ? La question mérite d’être posée si l’on mesure le temps écoulé entre la parution de l’Enfant et la vie familiale, en 1960, et le cycle des rééditions de ses écrits au Seuil, à partir de 1971, qui offrit une deuxième carrière à l’historien vers la reconnaissance.

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À l’instar d’Histoire des populations françaises, le livre sur l’enfant est rédigé pendant une période de tensions politiques (fin 1956-fin 1959), et alors que Philippe Ariès collabore à Nation française (1955-1966). Cependant, cette période de rédaction ne coïncide pas avec un engagement extrême comme ce fut le cas, un peu plus tard, entre 1961 et 1964 [64][64] Voir notre article, « Philippe Ariès : un historien.... Si le premier numéro de l’hebdomadaire monarchiste paraît le 12 octobre 1955, les événements algériens n’ont pas conditionné sa création. En gestation depuis la mort de Charles Maurras en 1952, il traduit la volonté d’une partie des maurrassiens rassemblés autour de Pierre Boutang de rompre avec Aspects de la France, jugé trop doctrinal, pour fonder un journal capable de se détacher du « politique d’abord » de l’Action française et de poser les problèmes en termes de civilisation. Très attaché à cette entreprise éditoriale où il retrouvait une partie de ses amis de jeunesse, Philippe Ariès s’associa pleinement au projet de rénovation de la droite traditionaliste, en s’y faisant le chantre d’une « histoire souterraine » à l’aune des analyses et des intuitions développées dans Le Temps de l’Histoire. Pour la première fois peut-être dans son itinéraire politique, il se sent totalement en osmose avec le projet éditorial d’un journal, évoquant d’ailleurs dans ses souvenirs « un hebdo bien à nous ». À tel point que l’historien et le journaliste ne font souvent qu’un : Philippe Ariès utilise la Nation française comme un laboratoire d’idées, y testant certaines hypothèses de son livre sur l’enfance en cours de rédaction [65][65] Voir notamment Philippe Ariès, « à propos des semaines.... Il collabore à un manifeste rédigé par le « Groupe de la Nation française » en 1958 et intitulé Écrits pour une renaissance. Sa contribution, au titre très volontariste, « Une civilisation à construire », reprend un certain nombre de ses conclusions d’historien sur la faillite des différentes formes de sociabilité liée à l’affirmation de l’individu :

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« Toute l’ancienne société, que nous appelons l’Ancien Régime, reposait sur l’aménagement coutumier de la vie quotidienne. À sa place il ne subsiste qu’une vie professionnelle et de travail hypertrophiée, et un secteur privé réduit et dévitalisé. L’amour conjugal, retrouvé en tant que valeur spontanée en marge des morales laïques ou religieuses, fait réapparaître le sens perdu de la continuité de la vie quotidienne, la densité si précieuse de ces heures où il ne se passe presque rien [66][66] Philippe Ariès, « Une civilisation à construire »,.... »

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Cet extrait est révélateur des thèmes chers à Philippe Ariès où la nostalgie, bien présente dans l’analyse, ne masque pas pour autant l’ampleur des évolutions récentes et ce qu’elles peuvent avoir de positif. Philippe Ariès ne cultive pas le passé pour le passé. L’histoire n’est en aucun cas une science déconnectée du réel.

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L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, paru en 1960 dans la collection que dirigeait alors l’historien chez Plon, ne trouve dans un premier temps guère d’échos en France, à l’exception toutefois du milieu de l’Institut de France où Jérôme Carcopino n’hésite pas à comparer l’ouvrage à celui d’Henri Marrou sur l’éducation dans l’Antiquité [67][67] Cf. lettre de Jérôme Carcopino à Philippe Ariès du.... En outre, le livre, traduit dès 1962, connaît un succès immédiat aux États-Unis où, chose très intéressante, son auteur est souvent présenté comme un disciple actif et brillant de Lucien Febvre et de Marc Bloch [68][68] Voir notamment Peter Gay, « Annales of Childhood »,.... Selon l’historien Adrian Wilson, peu de livres ont exercé une influence aussi grande sur les historiens anglais et américains [69][69] Cf. Adrian Wilson, « Infancy of the History of Childhood :.... Une véritable « success story » pour l’historien marginal qu’il restait en France, puisque le moderniste américain Orest Ranum, grand lecteur du Temps de l’Histoire, lui proposa d’intervenir en 1971 dans le cadre d’un cycle de conférences à l’université de Baltimore. Ce fut un moment capital dans le cheminement de l’historien français qui choisit d’aborder le thème des attitudes devant la mort, sujet dont il était habité depuis le début des années 1960. L’université américaine lui donnait l’occasion de mettre en forme plus de dix ans de recherches dispersées, et surtout de lancer la grande aventure du livre sur la mort.

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À la suite de la belle percée aux États-Unis, quelques ouvertures se dessinent en France. Quatre ans après sa parution, le livre de Philippe Ariès, porté par la nouvelle vague des études sur l’enfance dans toutes les disciplines des sciences humaines, suscite enfin l’intérêt des Annales. Jean-Louis Flandrin lui consacre un article important, tandis que, dans le même numéro, Alain Besançon y fait mention [70][70] Cf. Jean-Louis Flandrin, « Enfance et société », Annales.... Bien qu’assortis de critiques méthodologiques, ces articles constituent, d’une certaine manière, la fin de la « quarantaine » pour l’historien, un point de départ dans sa longue conquête de légitimité. En 1968, la collection que Philippe Ariès dirige chez Plon est fusionnée avec celle de l’historien Robert Mandrou « Civilisations et mentalités ». Au sortir d’un engagement politique extrême contre le gaullisme, exténué et très déçu par les querelles de chapelles qui ont dévoyé le projet initial de Nation française, le marginal commençait à pénétrer, sur la pointe des pieds, dans la sociabilité des universitaires où il finit par trouver quelques solides alliés, tels que Jean-Louis Flandrin, François Furet et Pierre Vidal-Naquet, Maurice Agulhon, Michel Vovelle, Paul Veyne ou encore Pierre Guiral. Tout autant que cette sociabilité nouvelle, furent décisifs sa fraîcheur d’esprit – qu’onze ans de journalisme, politique et parfois très polémiste, à Nation française n’avaient pas entamée –, sa curiosité intellectuelle et son refus du dogmatisme consistant à cultiver le passé comme un « âge d’or ». Ces qualités le rendirent disponible pour accueillir les idées et les thèmes développés en 1968 autour de l’école et de la famille. Le pionnier des mentalités, toujours prêt à partir en guerre contre l’histoire événementielle, mesura tout de suite, au-delà des aléas conjoncturels, les enjeux culturels des débats qui imprégnaient cette période.

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La réédition de l’Enfant et la vie familiale en 1973 dans la prestigieuse collection « L’Univers historique », plus que celle d’Histoire des populations françaises deux ans plus tôt en « Points Histoire », fait accéder Philippe Ariès, à près de 60 ans, à une réelle notoriété en France, même si, à lire les réactions nombreuses des universitaires, on a le sentiment que tous avaient lu l’ouvrage dès sa première parution. L’éditeur de l’ouvrage, Michel Winock, à l’origine de ce regain d’intérêt pour l’œuvre de Philippe Ariès, inscrit clairement le livre dans le contexte culturel post-1968 : « De nos jours où sont remis radicalement en question l’école, la famille, la société “bourgeoise”, etc., on se doit de lire une étude qui décrit les fondements de nos institutions sociales [71][71] Michel Winock, « Fiche de promotion », dossier auteur.... »

Un traditionaliste chez les « nouveaux historiens »

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L’essoufflement de la pensée marxiste au début des années 1970 et la remise en cause de l’État favorisent donc une histoire des mentalités revendiquée par les historiens des Annales qui, progressivement, vont accueillir ou plutôt « récupérer » les ouvrages de Philippe Ariès, portés par cette vague de la « nouvelle histoire » dans une période de médiatisation des historiens. Si le premier acte d’intégration de Philippe Ariès est indubitablement l’énorme succès que rencontre la réédition de l’Enfant et la vie familiale bien au-delà du seul cercle des historiens, le deuxième acte, décisif celui-ci, fut la publication en 1977 de L’Homme devant la mort, aboutissement d’un ambitieux projet initié grâce à l’historien américain Orest Ranum [72][72] Philippe Ariès, Western Attitudes toward Death : From....

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Sans entrer dans le détail du cheminement menant à constituer l’idée de la mort comme objet d’étude, il importe néanmoins de le relier, une fois de plus, à l’itinéraire de Philippe Ariès, et notamment à l’ouvrage d’où est sorti toute son œuvre : Histoire des populations françaises et de leurs attitudes devant la vie[73][73] Cf. « Les techniques de la mort », Histoire des populations.... Ce titre, qui aurait dû se prolonger par la mention « et devant la mort », avait été jugé trop long par son éditeur de l’époque, René Withmann [74][74] Cf. Philippe Ariès, « Projet d’enseignement » (archives.... Comme l’a très bien vu l’historien Pierre Chaunu [75][75] Cf. Pierre Chaunu, « Sur le chemin de Philippe Ariès,... qui dit sa dette envers le précurseur, la mort probablement suicidaire de son frère, le sous-lieutenant Jacques Ariès (parti rejoindre l’armée de De Lattre de Tassigny en Alsace, et voulant mourir en héros en 1945 pour laver l’affront de n’avoir pas été accepté plus tôt après un passage dans l’armée d’armistice), affecta profondément le jeune historien. Dans Le Temps de l’Histoire, Philippe Ariès relia cet épisode, qui accrût son ressentiment contre l’histoire événementielle, à cette fameuse « invasion de l’histoire ». Il ne s’agissait plus de la « mort des démographes et des médecins » étudiée dans Histoire des populations françaises mais de « la mort vraie et brute [76][76] Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit.,... ». Les déplacements du corps de son frère, qui connut trois cimetières, furent le point de départ d’une passion sur les attitudes face à la mort, comme en témoigne un premier article paru dans la revue La Table ronde sur « La Religion de la mort [77][77] Cf. Philippe Ariès, « La religion de la mort », La... » (1953). Terrain d’observation privilégié pour l’historien, la guerre d’Algérie, marquée à ses yeux par l’exacerbation d’une violence d’État qu’il imputait au général de Gaulle, nourrit de nombreux articles publiés dans Nation française. L’exécution du colonel Bastien-Thiry, auteur de l’attentat du Petit-Clamart, alimenta sa réflexion sur les formes prises par la mort violente. Il percevait une régression dans le fait que celle-ci revenait dans nos mœurs politiques en catimini, alors que nos ancêtres, familiers de la mort violente, s’abandonnant à la nature, « la dramatisaient et l’érigeaient en spectacle de participation [78][78] « La mort violente », Nation française, 13 mars 1963,... ». Comme dans le cas de l’Enfant et la vie familiale, il présente ses premiers travaux sur la mort devant l’Académie des sciences morales et politiques [79][79] Cf. Philippe Ariès, « Contribution à l’étude du culte....

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L’historien distingue plusieurs périodes dans le rapport à la mort. La première, qui s’étend jusqu’au 13e siècle, est celle de la mort familière et apprivoisée, à laquelle succède « la mort de soi », la mort comme drame personnel et solitaire du moi. La mort est exaltée et dramatisée à partir du 18e siècle, période à l’origine du culte nouveau des tombeaux et des cimetières. Enfin, après la première guerre mondiale, « la mort interdite », escamotée, triomphe. Au-delà du schéma d’interprétation proposé, l’approche de la mort de Philippe Ariès reste fondamentalement liée à la vision de l’évolution de la société développée dans Histoire des populations françaises. Avec le passage d’une civilisation traditionnelle fondée sur l’instinct à une civilisation technicienne où triomphe la raison, l’homme devient plus attentif à tout ce qui touche son corps. En 1948, il insistait sur le fait que l’idée de faire reculer la mort par des techniques naturelles n’avait pas toujours existé dans les consciences. Fidèle à son projet traditionaliste, l’historien estime que l’attitude honteuse devant la mort est l’expression d’« un recul de la volonté d’être chez l’homme contemporain » et d’une « impossibilité pour nos cultures techniciennes de retrouver la confiance naïve dans le Destin, que pendant si longtemps les hommes simples ont manifesté en mourant » [80][80] Philippe Ariès, Essais sur l’histoire de la mort…,.... Après le succès de librairie des Essais sur l’histoire de la mort en Occident (1975), qui lui ouvre les portes de l’émission littéraire « Apostrophe » de Bernard Pivot, Philippe Ariès connaît avec L’Homme devant la mort, l’équivalent de la « success story » américaine, grâce aux très gros efforts déployés par le Seuil pour faire connaître l’ouvrage et le personnage. Cette figure malicieuse et presque folklorique se raconte très bien, notamment dans Un historien du dimanche, son livre d’entretiens avec Michel Winock. À cet exercice de style appelé à faire école, il s’était d’ailleurs déjà livré, vingt-cinq ans plus tôt et avec plus de précision, pour la première partie de sa vie, dans Le Temps de l’Histoire.

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Si le Seuil fonctionne comme une instance de légitimation, c’est bien le succès éditorial qui impose Philippe Ariès parmi les universitaires, au point que François Furet lui propose, en novembre 1977, d’intégrer l’École des hautes études en sciences sociales, intégration couronnée par la consécration que fut, l’année suivante, son élection à un poste de directeur d’études. Philippe Ariès devient alors cette figure, paradoxale mais légitime, présentée dans un numéro du Nouvel Observateur paru quelques mois avant son élection. « La singulière histoire de Philippe Ariès [81][81] Cf. Philippe Ariès, « La singulière histoire de Philippe... » était composé d’entretiens avec l’historien André Burguière, entretiens qui constituèrent un peu la matrice d’Un historien du dimanche. L’hebdomadaire, alors puissant relais d’opinion pour les « nouveaux historiens », résumait ainsi le statut de Philippe Ariès : « Homme de droite mais reconnu par les historiens de gauche comme l’un des meilleurs d’entre eux [82][82] Ibid., p. 80.… » On y apprenait que, pour la première fois, il acceptait « de parler de sa passion pour l’histoire, de la mort, de la gauche, de la droite et de lui-même avec un historien de l’école des Annales, notre ami André Burguière [83][83] Ibid. ». L’assertion est curieuse, tant toute l’œuvre de Philippe Ariès est intimement liée à ses origines familiales et à son itinéraire politique et parce qu’il s’est raconté chaque fois qu’il le put. Mais ce n’est finalement pas ce qui importe ici dans la généreuse présentation du Nouvel Observateur qui, en l’adoubant, « récupérait [84][84] Nous empruntons cette analyse de la « récupération »... » l’héritage du précurseur en fonction des intérêts d’une école historiographique. Ses représentants firent une lecture nouvelle de l’itinéraire de l’historien, en privilégiant la période qui suivait L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, ou plutôt sa réédition en 1973 [85][85] Pour prendre un exemple récent, François Lebrun écrit :.... Philippe Ariès, qui n’était pas dupe, joua le jeu, probablement bien au-delà de ce que l’on pouvait espérer. Brillant causeur, habile à manier l’humour et sachant jouer de son rire, il s’affirma comme un historien médiatique, n’hésitant pas à mettre en scène sa double appartenance à des champs intellectuels opposés. Mais le temps de la notoriété, de son vivant, fut bref.

La religion chez l’historien de la mort

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Celui qui ne concevait pas l’idée de dissocier son expérience personnelle et vécue de son travail d’historien des mentalités affronta, au début des années 1980, la longue et irrémédiable maladie de sa femme, alors même qu’il rédigeait son album, Images de l’homme devant la mort[86][86] Philippe Ariès, Images de l’homme devant la mort, Paris,..., entrepris en 1979. Tous ceux qui côtoyèrent alors Philippe Ariès et sa femme furent impressionnés par l’unité que formait ce couple et par l’intensité de leur relation [87][87] Voir le témoignage de Michel Winock, « Michel Winock :.... Une osmose renforcée par le travail en commun sur l’album auquel Primerose Ariès apporta une contribution majeure. L’ouvrage était une forme d’accomplissement pour cette femme qui, après des études d’histoire de l’art, s’était consacrée à l’œuvre de son mari. C’est elle qui lui révéla l’importance de ces documents iconographiques, si présents dès l’Enfant et la vie familiale. Très investie dans les travaux préparatoires de l’album, elle cacha le plus longtemps possible à son mari l’ampleur de son mal. François Léger, un ami de jeunesse, raconta les circonstances dans lesquelles l’historien acheva cet album, durant l’agonie de sa femme, en un moment de communion ultime : « Il avait pu encore – et ce fut une de leurs dernières joies étranges – lui montrer les épreuves de son album […]. Quelques heures plus tard, elle n’était plus de ce monde et son image à elle s’ajoutait à toutes celles qu’il avait rassemblées [88][88] François Léger, « La mort de l’historien de la mort »,.... » Le 28 octobre 1983, sur le plateau télévisé, la présentation par Philippe Ariès des Images de l’homme devant la mort fut une épreuve supplémentaire pour son auteur, profondément affecté, confiant le deuil qui venait de le frapper.

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Aux yeux de certains de ses amis, qui s’étaient étonnés que le catholique passionné, à la connaissance si érudite des Pères de l’Église, ait autant négligé les dimensions eschatologiques dans L’Homme devant la mort, l’intensité de la confession de l’historien lors de l’émission télévisée constitua un retournement d’attitude dans sa manifestation de la foi. Philippe Ariès avait été blessé par l’idée qu’on le soupçonnât de ne pas assumer sa nature religieuse. Il s’en était expliqué dans Un historien du dimanche. Il ne souhaitait pas poser « le problème de la mort, celle d’aujourd’hui comme celle d’hier, en fonction de la croyance religieuse [89][89] Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit.,... ». Cette volonté était liée à un choix méthodologique : chercher à saisir les attitudes au niveau le plus bas de l’échelle culturelle, « c’est-à-dire au ras du biologique, avant qu’il soit recouvert ou envahi par les dogmes des religions organisées [90][90] Ibid. ». Où l’on retrouve son projet, entrepris dès l’Occupation dans le contexte que l’on a décrit, de saisir les attitudes spontanées, avant toute forme d’organisation sociale.

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Mais où l’on retrouve surtout un refus enraciné dans un « traumatisme » de sa jeunesse, celui de la « cléricalisation » de la société, réaction liée à la condamnation pontificale de 1926 contre l’Action française quand la famille de Philippe Ariès, refusant le choix de Pie XI, eut toutes les peines du monde pour trouver un prêtre qui acceptât de donner les derniers sacrements à la mère du futur historien sur le point de mourir. De cette condamnation pontificale et de ses excès, il a gardé une méfiance viscérale à l’égard de la hiérarchie ecclésiastique. Ainsi, à Nation française où la religion était au cœur du projet éditorial, ne se laissa-t-il jamais enfermer dans une lutte d’arrière-garde, tout en participant à la plupart des combats, notamment celui contre la réforme de la liturgie mise en œuvre par Paul VI. La position « intégriste » qu’il revendiqua, dans un contexte où elle n’était pas aussi chargée de sens qu’aujourd’hui, était d’abord un refus d’une approche manichéenne de la religion qui marginaliserait la tradition pour exalter le progressisme. Bien que proche, au moment du concile de Vatican II, des prises de position de la revue Itinéraire de Jean Madiran dont il fut un lecteur passionné, Philippe Ariès manifesta à Nation française, de façon quelque peu anachronique, la volonté d’établir un dialogue entre tous les catholiques, effaré qu’il était par les conséquences désastreuses du dogmatisme de certains parmi les siens [91][91] Cf. Philippe Ariès, « Pour une meilleure intelligence.... Cette réelle ouverture d’esprit l’amena à s’intéresser et à comprendre certains aspects du mouvement des prêtres ouvriers [92][92] Cf. Philippe Ariès, « Le monde moderne sans le Christ »,....

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Plus largement, ce refus du poids de la hiérarchie ou de la « cléricalisation », qui explique son attirance pour les formes de dévotion populaire, donne une idée du huis clos vécu par l’historien et sa femme au moment de l’agonie de celle-ci. Son refus des messes intégristes, mais aussi de la nouvelle liturgie, avait condamné Philippe Ariès à se réfugier chez lui, pour écouter la messe de son ami dominicain Serge Bonnet, sur France Culture. Plus qu’un ami, celui-ci fut dans les dernières années, et surtout dans les derniers moments, comme en témoigne leur correspondance, tout à la fois un soutien moral et un intercesseur spirituel auquel Philippe Ariès demandait régulièrement des prières. Fin 1983, peu après la mort de sa femme, l’historien demeurait convaincu que la force des liens l’unissant à elle lui permettait de rester avec elle. Il fondait cet espoir sur l’idée qu’il se faisait du « vrai mariage », lequel est « une union qui dure, d’une durée vivante, féconde, qui défie la mort [93][93] Philippe Ariès, « L’amour dans le mariage », Communications,... ». Il n’est pas un article sur le mariage ou la famille, où Philippe Ariès ne conclut sur cette idée dans une civilisation qui, écrit-il, « a horreur de ce qui dure [94][94] Philippe Ariès, « D’hier à aujourd’hui, d’une civilisation... ». Les conditions d’écriture et de publication de l’album Images de l’homme devant la mort sont bien indissociables d’une nature religieuse profondément tourmentée, illustration de cette imbrication entre l’historien et le traditionaliste. François Léger a fort bien résumé l’état d’esprit de son ami : « C’est l’amour de sa femme qui lui a fait franchir le pas. Il ne lui a survécu ces quelques semaines que dans l’espérance de la retrouver, repassant en esprit toute leur commune existence [95][95] François Léger, « La mort de l’historien de la mort »,.... »

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La mort de Philippe Ariès, le 8 février 1984, à 69 ans ne met pas un terme à sa notoriété. Sont publiés entre 1985 et 1987 les cinq tomes de Histoire de la vie privée, cette vaste entreprise menée en collaboration avec Georges Duby. Philippe Ariès était très attaché à ce thème de la « vie privée ». Il irriguait nombre de ses analyses depuis Le Temps de l’histoire, quand il travaillait à la définition de son attitude devant l’histoire, définition qui devait l’amener au choix d’une « histoire existentielle » pour conjurer l’accélération de l’histoire. Ainsi, dès 1948, écrivait-il dans le chapitre « L’engagement de l’homme moderne dans l’histoire » : « L’homme d’autrefois, mettons pour préciser, l’homme de l’Ancien Régime ou du 19e siècle, avait une vie publique et une vie privée indépendantes. L’homme d’aujourd’hui, non [96][96] Philippe Ariès, Le Temps de l’histoire, op. cit., .... » Quinze ans plus tard, toujours très attentif aux évolutions, il constatait dans un article intitulé « Retour à la vie privée » paru dans Nation française que, dans un contexte de déclin des religions politiques, elles-mêmes substituées aux pratiques religieuses, « la société s’est repliée sur la vie privée dans le donjon des choses essentielles, profondes autant qu’inexprimées [97][97] Philippe Ariès, « Le retour à la vie privée », Nation... ». Pourquoi cette évolution ? Si l’historien la considère comme un fait de mentalité après ses recherches sur l’enfant qui ont fait apparaître une individualisation de la vie privée, il l’analyse également, de façon plus conjoncturelle, dans le contexte du conflit algérien, comme une forme de repli d’une société renonçant à toute forme d’héroïsme et conduisant l’individu à abandonner les responsabilités aux « technocrates » ou aux « spécialistes » [98][98] Ibid.. L’historien, qui rejoint ici le traditionaliste, relie de façon générale cette mutation à la volonté, sans doute encore inconsciente, d’une partie de la population d’échapper à l’autorité d’un État cherchant à s’immiscer dans tous les domaines, y compris la famille – analyse sur laquelle Philippe Ariès retrouvait Michel Foucault. Dans le même temps, l’idée d’une volonté inconsciente lui permettait de montrer la pérennité, au-delà de ces changements réels, de la famille comme forme de résistance à l’omnipotence de l’État.

La postérité brouillée par le retour du politique

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Après Histoire de la vie privée, plusieurs textes et articles de Philippe Ariès ont été édités ou réédités au Seuil qui poursuivit l’aventure initiée au début des années 1970. En 1986, Le Temps de l’Histoire est enfin exhumé. Suivent un recueil de textes, Essais de mémoires, contenant les Traditions sociales dans les pays de France et, enfin, les articles de Nation française dans le Présent quotidien. Trois ouvrages qui permettent de mieux comprendre l’itinéraire intellectuel de l’intéressé et de compléter les informations livrées dans Un historien du dimanche (1980). Si les deux premiers livres introduits par l’historien moderniste Roger Chartier, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, sont bien accueillis, le troisième qui rassemble les articles rédigés par Philippe Ariès à Nation française, entre 1955 et 1966, marquent incontestablement une rupture dans la réception de l’œuvre de l’historien. Il convient de s’y attarder. En dépit du travail de mise en perspective effectué par l’historienne Jeannine Verdès-Leroux qui, plaçant sous le sceau de la « fidélité inventive » son propos (en hommage à l’article de Michel Foucault écrit à la mort de Philippe Ariès), s’efforce de montrer la figure singulière et non conformiste que fut l’historien à Nation française, la lecture de ses articles, parfois très polémistes, brouille l’image d’Un historien du dimanche. Cette gêne se traduit, dans la réception, par des articles moins nombreux et plus courts que d’habitude et par le revirement d’un représentant de poids de l’école des Annales, Emmanuel Le Roy Ladurie. Celui-ci, dans un article intitulé « Philippe Ariès : un historien en réaction » paru dans Le Figaro, résume en accroche, la teneur de sa critique : « Un grand esprit souvent faux et parfois farfelu, mais extraordinairement ingénieux et subtil, avec des éclairs de génie [99][99] Emmanuel Le Roy Ladurie, « Un historien en réaction »,.... » Il n’apprécie pas « l’antigaullisme morbide d’Ariès » qui le conduit à parler « non sans excès d’une deuxième épuration (anti-OAS) par comparaison avec la première épuration, celle de 1944, dont il abomine les exactions [100][100] Ibid. ». Philippe Ariès, en 1946, défendit dans Paroles françaises, hebdomadaire dont il fut brièvement le codirecteur avec Boutang, les victimes de l’épuration. Le Présent quotidien créé un malaise autour de la culture politique de Philippe Ariès. Le caractère brut des articles, livrés tels quels avec leurs excès, escamote la figure paradoxale et enjouée du conteur-né, mise en scène dans Un historien du dimanche, cette personnalité qui « avoue ses contradictions avec une franche joie de vivre et un goût prononcé pour l’amitié » comme l’indique la quatrième de couverture du livre d’entretiens avec Michel Winock. Entendons-nous bien : il n’y a rien de faux dans Un historien du dimanche. Philippe Ariès n’a jamais biaisé avec son passé pour toutes les raisons que nous avons exposées. Simplement, il s’agit d’un récit qui s’inscrit dans un processus de « récupération » d’un itinéraire, accepté par l’intéressé dès l’entretien du Nouvel Observateur avec André Burguière. Cette récupération avait pour but l’intégration de Philippe Ariès parmi les « nouveaux historiens ». Le malaise était pourtant perceptible dès la réception d’Un historien du dimanche, où le versant politique de son itinéraire fut certes évoqué par certains mais où la thématique de l’historien avant-gardiste fit alors pencher la balance, la stratégie éditoriale du Seuil fonctionnant là pleinement.

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En exhumant la force d’une culture politique, les articles de Nation française montrent bien que le projet historiographique de Philippe Ariès, indissociable de son itinéraire politique, ne s’est jamais bâti en rupture avec ses origines culturelles et traditionalistes : l’étude minutieuse de son engagement dans les années 1930 et de son attitude sous l’Occupation nous a permis de le mettre en lumière. Cette analyse ne retire évidemment rien à l’originalité de l’œuvre de Philippe Ariès. Bien au contraire. Elle nous interroge sur les soubassements d’une œuvre et d’une vocation qui s’enracinent dans le contexte culturel d’une époque et dans une culture politique assumée de façon très personnelle. Comme l’avait bien résumé Michel Foucault, la manière de vivre l’Occupation, avec la volonté d’échapper à la politisation de son milieu politique tout en restant ancré dans un traditionalisme, incline Philippe Ariès vers ce qu’il n’appelle pas encore une histoire des mentalités mais une histoire des « structures ». Un choix qu’il n’effectue pas forcément dans la lignée d’un Lucien Febvre comme s’obstinent à l’écrire toutes les reconstructions de son itinéraire fondées sur la naissance du pionnier avec l’Enfant et la vie familiale en 1960 (en réalité 1973) mais en précurseur, au même titre que put l’être l’auteur du Problème de l’incroyance au xvie siècle (1942).

Notes

[1]

Philippe Ariès, Histoire des populations françaises et de leurs attitudes devant la vie depuis le xviiie siècle, Paris, Self, 1948, p. 471-493, rééd. Seuil, « Points Histoire », 1971.

[2]

Roger Chartier, « L’amitié de l’histoire », préf. de l’ouvrage Philippe Ariès, Le Temps de l’histoire, Paris, Seuil, « L’Univers historique », 1986, p. 18, 1re éd. Monaco, Éd. du Rocher, 1954.

[3]

Philippe Ariès, « Nos impatiences et nos fidélités », Nation française, 7 octobre 1964, p. 402. Les articles de l’historien parus dans Nation française ont été rassemblés dans Philippe Ariès, Le Présent quotidien, 1955-1966, Paris, Seuil, 1997. Par commodité, nous mentionnons les références de cette édition.

[4]

Cf. Philippe Ariès, Un historien du dimanche, avec la coll. de Michel Winock, Paris, Seuil, 1980.

[5]

Voir notre article « Au royaume de Philippe Ariès », Arkheia. Revue d’histoire, mémoire du vingtième siècle en Sud-Ouest, 14-15-16, 2005, p. 77-85.

[6]

Cf., entre autres, Philippe Ariès, « Du journal de résumés à l’index préparé par un ordinateur et aux articles de synthèse », Fruits, 12 (8), mai 1966, p. 297-312. Philippe Ariès joua un rôle pionnier dans la modernisation des systèmes de documentation et, notamment, dans la création des index et des thésaurus pour lesquels il utilisa très tôt l’informatique.

[7]

Philippe Ariès, Histoire des populations françaises…, op. cit., p. 13.

[8]

Michel Foucault, « Le souci de la vérité », Le Nouvel Observateur, 17 février 1984, p. 75.

[9]

Philippe Ariès, Un Historien du dimanche, op. cit., p. 26.

[10]

Philippe Ariès, « Un enfant découvre l’histoire » (1946), in id., Le Temps de l’histoire, op. cit., p. 37.

[11]

Philippe Ariès, Un Historien du dimanche, op. cit., p. 35.

[12]

Ibid., p. 42.

[13]

Voir l’éditorial, « Notre but », l’étudiant français, décembre 1938, p. 1. Voir aussi, sur le même thème, une défense de la violence verbale par Pierre Boutang, « Note sur l’injure », L’Étudiant français, janvier 1939, p. 3.

[14]

Parmi les signatures de L’Étudiant français, signalons Claude et Gabriel Jeantet, Jean de Fabrègues, Claude Roy, Jacques Laurent, Robert Brasillach, Pierre Gaxotte.

[15]

Voir notamment Philippe Ariès, « Avec Maurras : sceptique ou dogmatique », L’Étudiant français, 10 mars 1937 ; id., « Charles Maurras et la tradition littéraire », L’Étudiant français, 10-25 juin 1 938.

[16]

Voir les numéros de L’Étudiant français des 25 janvier 1938, 10 février 1938 et 25 février 1938.

[17]

Philippe Ariès, « 1889-1939 Fustel de Coulanges », L’Étudiant français, avril 1939.

[18]

Voir, sur les origines du cercle Fustel de Coulanges, François Hartog, Le 19e siècle et l’histoire. Le cas Fustel de Coulanges, Paris, Seuil, « Points histoire », 2001, p. 194-195.

[19]

Voir l’article qui résume l’action du cercle Fustel de Coulanges : Henri Boegner, « Maurras et le cercle Fustel de Coulanges », Cahiers Charles Maurras, 6 (1), octobre 1933, p. 45-48.

[20]

Chemise D. 97.26 « Cercle Fustel de Coulanges 1937-1940 dont un cahier », fonds Boegner, département des manuscrits, Bibliothèque nationale de France (BNF). Le cahier de bord tenu par Henri Boegner couvre aussi 1941.

[21]

Cf. Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit., p. 87.

[22]

Sur cette école de cadres, beaucoup moins connue que celle d’Uriage, voir Limore Yagil, « Les écoles de cadres en zone occupée (1940-1944) », Guerres mondiales et Conflits contemporains, 172, 1993, p. 101-110.

[23]

Voir le précieux témoignage de François Sentein, ancien de L’Étudiant français, qui tenait un journal alors qu’il était moniteur dans des centres de formation où Philippe Ariès était intervenu : François Sentein, Nouvelles Minutes d’un libertin, Paris, Le Promeneur, 2000, p. 91. Philippe Ariès évoque précisément cet épisode de sa vie dans « L’Histoire scientifique », in id., Le Temps de l’histoire, op. cit., p. 222.

[24]

Ibid.

[25]

Ibid., p. 223.

[26]

Ibid., p. 215.

[27]

Ibid, p. 222.

[28]

Ibid.

[29]

À ce sujet, voir Patrick H. Hutton, « Secrets of the History of Mentalities », in Patrick H. Hutton, Philippe Ariès and the Politics of French Cultural History, Boston, University of Massachusetts Press, 2004, p. 76-91.

[30]

Cf. Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit., p. 78. Cette lecture ne signifie pas pour autant qu’il a intégré les problématiques et les pistes de travail de cette école mais, plus sûrement, qu’elle lui donne un outillage pour s’engager dans la rédaction de Histoire des populations françaises.

[31]

Philippe Ariès, « Une interprétation tendancieuse de l’histoire des mentalités », Anthinéa, 3 (2), février 1973, p. 8.

[32]

Philippe Ariès, « Une conversation avec Philippe Ariès », CADMOS. Cahiers trimestriels de l’Institut d’études européennes de Genève et du Centre européen de la culture, 3, hiver 1980, p. 15-16.

[33]

Philippe Ariès, « L’engagement de l’homme moderne dans l’histoire » (1948), in id., Le Temps de l’histoire, op. cit., p. 71.

[34]

Ibid., p. 70.

[35]

Philippe Ariès, « L’histoire dans la civilisation moderne » (1949), in id., Le Temps de l’histoire, op. cit., p. 242.

[36]

Ibid.

[37]

Philippe Ariès, « Une conversation avec Philippe Ariès », op. cit., p. 14. Déjà, dans son mémoire de diplôme d’études supérieures, le jeune étudiant avait exploré cette piste, décelant dans l’organisation de cette communauté une forme d’anarchie plus ou moins organique qui échappait à l’autorité de l’État. (Philippe Ariès, Les Commissaires-Examinateurs au Châtelet de Paris au xvie siècle, mémoire dactyl., 1936, archives Philippe Ariès)

[38]

Philippe Ariès, Les Traditions sociales dans les pays de France, Paris, Éd. de la Nouvelle France, « Cahiers de la Restauration française », 1943, p. 7-159, rééd. dans Philippe Ariès, Essais de mémoire 1943-1983, Paris, Seuil, « L’Univers historique », 1983, p. 91-187 (nous citons désormais cette dernière édition).

[39]

Cf. Philippe Poirrier, Les Enjeux de l’histoire culturelle, Paris, Seuil, « Point Histoire », 2004, p. 332.

[40]

Philippe Ariès, Les Traditions…, op. cit., p. 93.

[41]

Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit., p. 84.

[42]

Cf. Roger Chartier, « Avant-propos », in Philippe Ariès, Essais de mémoire, op. cit., p. 17.

[43]

Voir le cahier suivant avec l’essai de M.-H. Lenormand, Vers le régime corporatif, Paris, Éd. de la Nouvelle France, « Cahiers de la Restauration française », 1943, p. 7-146. L’Institut des fruits et agrumes coloniaux (IFAC), qu’intègre Philippe Ariès en 1942 pour y faire la carrière dans la documentation que l’on sait, était une création du régime de Vichy fondée sur le modèle corporatif. C’est grâce à des connaissances de la Chapelle-en-Serval qu’il parvint à obtenir une fonction dans l’Institut (voir Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit., p. 47).

[44]

Voir Philippe Ariès, « Journal de l’Estoile. Pour le règne de Henri IV », in François Léger, La Fin de la Ligue (1589-1593), Paris, Éd. de la Nouvelle France, « Cahiers de la Restauration française », 1944, p. 159-175 ; Philippe Ariès, « À propos de Balzac », in Paul Chanson. Trois Socialistes français. Quatre études, Paris, Éd. de la Nouvelle France, 1945, p. 149-165.

[45]

Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit., p. 89.

[46]

Issu des milieux non conformistes des années 1930, cet agrégé de lettres fut professeur au lycée Voltaire sous l’Occupation. Directeur de l’École nationale des cadres supérieurs, Jacques Bousquet joua un rôle important dans les questions de jeunesse et fut un proche d’Abel Bonnard.

[47]

Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit., p. 79.

[48]

Ibid., p. 90.

[49]

Philippe Ariès, Histoire des populations françaises…, op. cit., p. 372.

[50]

Philippe Ariès, « Avertissement pour l’édition de 1979 », in id., Histoire des populations françaises et de leurs attitudes devant la vie depuis le xviiie siècle, Paris, Seuil, 1979, p. 2.

[51]

Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit., p. 91.

[52]

Cet ouvrage est annoncé dans l’édition originale de Histoire des populations françaises.

[53]

Philippe Poirrier, op. cit., p. 217.

[54]

Cf. les dossiers de réception des ouvrages de Philippe Ariès dans « Inventaire des archives de Philippe Ariès », p. 31-56, annexe de la thèse de Guillaume Gros, Philippe Ariès (1914-1984). Un traditionaliste non conformiste : de l’Action française à l’École des hautes études en sciences sociales, thèse de doctorat d’histoire contemporaine, Institut d’études politiques de Paris, 2002.

[55]

Parmi les dix-huit titres publiés dans cette collection, citons Raoul Girardet, La Société militaire dans la France contemporaine 1815-1940 (1953) ; André Varagnac, De la préhistoire au monde moderne (1954) ; Raymond Bloch, L’Art et la civilisation étrusque (1955) ; Victor-L. Tapie, Baroque et Classicisme (1957) ; Louis Chevalier, Classes laborieuses et Classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du 19e siècle (1958).

[56]

Michel Foucault, op. cit., p. 96. Dans les hommages rendus au philosophe à l’occasion des vingt ans de sa mort en 2004, il ne fut quasiment jamais question des conditions dans lesquelles il publia son premier livre.

[57]

Philippe Ariès, « Une interprétation tendancieuse… », op. cit., p. 8.

[58]

Philippe Ariès, « Confessions d’un anarchiste de droite », Contrepoint, 16, septembre 1974, p. 88.

[59]

Philippe Ariès, « Une interprétation tendancieuse… », op. cit., p. 9.

[60]

Philippe Ariès, « Confessions… », op. cit., p. 88.

[61]

Ibid, p. 97.

[62]

Ibid.

[63]

Ivan Illitch, Une société sans école, Paris, Seuil, 1971.

[64]

Voir notre article, « Philippe Ariès : un historien maurrassien engagé dans la guerre d’Algérie (1961-1964) », Cahiers d’histoire immédiate, 26, automne 2004, p. 131-145.

[65]

Voir notamment Philippe Ariès, « à propos des semaines sociales de Bordeaux. Remarques sur la conception traditionaliste de la famille », Nation française, 7 août 1957, p. 113-116 ; id., « Une jeunesse conformiste et réfractaire », Nation française, 16 octobre 1957, p. 117-119 ; id., « Connaissance ou organisation ? », Nation française, 23 octobre 1957, p. 120-121 ; id., « L’école dans notre civilisation », Nation française, 8 juillet 1959, p. 166-169 ; id., « L’école ne remplace pas la famille », Nation française, 5 août 1959, p. 169-170. Voir note 3 pour les références de la réédition.

[66]

Philippe Ariès, « Une civilisation à construire », in Groupe de Nation française [Pierre Andreu, Pierre Boutang, Étienne Bordagain, Jean Brune, François Léger, Jules Monnerot, Gustave Thibon], Écrits pour une renaissance, Paris, Plon, « Tribune libre », 1958, rééd. dans Philippe Ariès, Le Présent quotidien, op. cit., p. 447.

[67]

Cf. lettre de Jérôme Carcopino à Philippe Ariès du 16 octobre 1960 (archives Philippe Ariès). Philippe Ariès avait réservé ses premiers articles sur l’enfance aux publications de l’INED et à l’Institut de France : voir Philippe Ariès, « La famille d’Ancien Régime », Revue des travaux de l’Académie des sciences morales et politiques, a. 109, série 4, 1er sem., 1956, p. 46-55. Comme Histoire des populations françaises et Le Temps de l’histoire, le livre sur l’enfant obtient l’un des prix de l’Académie des sciences morales et politiques : le prix de Penanrum.

[68]

Voir notamment Peter Gay, « Annales of Childhood », Saturday Review, 23 mars 1963, p. 73-74.

[69]

Cf. Adrian Wilson, « Infancy of the History of Childhood : An Appraisal of Philippe Ariès », History and Theory, 19, 1980, p. 132.

[70]

Cf. Jean-Louis Flandrin, « Enfance et société », Annales ESC, 19, 1964, p. 322-329 et Alain Besançon, « Histoire et psychanalyse », Annales ESC, 19, 1964, p. 242.

[71]

Michel Winock, « Fiche de promotion », dossier auteur « L’enfant et vie familiale » (archives du Seuil).

[72]

Philippe Ariès, Western Attitudes toward Death : From the Middle Ages to the Present, Baltimore, The John Hopkins University Press, 1974 ; trad. fr., id., Essais sur l’histoire de la mort en Occident du Moyen Âge à nos jours, trad. de l’am. par Patricia Ranum, Paris, Seuil, 1975, rééd. « Points Histoire », 1977 (Patricia Ranum est l’épouse d’Orest Ranum).

[73]

Cf. « Les techniques de la mort », Histoire des populations françaises…, op. cit., p. 522-546.

[74]

Cf. Philippe Ariès, « Projet d’enseignement » (archives de l’EHESS).

[75]

Cf. Pierre Chaunu, « Sur le chemin de Philippe Ariès, historien de la mort », Histoire Économie et Société, 4, 1984, p. 651-664.

[76]

Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit., p. 166.

[77]

Cf. Philippe Ariès, « La religion de la mort », La Table ronde, mai 1953, p. 149-154. Il y rendait compte de l’ouvrage d’Alberto Tenenti, La Vie et la mort à travers l’art du xve siècle, Paris, Armand Colin, 1952.

[78]

« La mort violente », Nation française, 13 mars 1963, p. 359 ; voir aussi les réflexions que lui inspire la mort du lieutenant Degueldre, « Piété envers un mort », Nation française, 12 septembre 1962, p. 319-322.

[79]

Cf. Philippe Ariès, « Contribution à l’étude du culte des morts à l’époque contemporaine », Revue des travaux de l’Académie des sciences morales et politiques, 119 (4), 1966, p. 25-40.

[80]

Philippe Ariès, Essais sur l’histoire de la mort…, op. cit., p. 81.

[81]

Cf. Philippe Ariès, « La singulière histoire de Philippe Ariès », entretien avec André Burguière, Le Nouvel Observateur, 20 février 1978.

[82]

Ibid., p. 80.

[83]

Ibid.

[84]

Nous empruntons cette analyse de la « récupération » à l’un des très rares ouvrages qui s’intéresse au phénomène de la « Nouvelle histoire » dans une démarche critique, celui d’Hervé Coutau-Bégarie, Le Phénomène « Nouvelle histoire », stratégie et idéologie des nouveaux historiens, Paris, Economica, 1983, p. 312-315. La thèse développée, parfois de façon polémiste par l’auteur, est celle de la faculté de « récupération » d’historiens consentants ou non : « La nouvelle histoire se définissant comme une nébuleuse à fort pouvoir d’attraction, elle va chercher à absorber tout ce qui a un lien, fut-il, ténu, avec elle » (p. 306). Philippe Ariès est pour lui un cas d’école. Toutefois, son analyse néglige dans le cas de ce dernier les liens qu’il a tissés avec quelques historiens de l’EHESS, depuis qu’il est un auteur du Seuil.

[85]

Pour prendre un exemple récent, François Lebrun écrit : « Si le terme de pionnier peut être appliqué à un livre, c’est bien à l’Enfant et la vie familiale. » (François Lebrun, « Philippe Ariès », in Les Historiens, Paris, Armand Colin, 2003)

[86]

Philippe Ariès, Images de l’homme devant la mort, Paris, Seuil, 1983.

[87]

Voir le témoignage de Michel Winock, « Michel Winock : un rire extraordinaire », entretiens avec Luc Rosenzweig, Libération, 10 février 1984, p. 21.

[88]

François Léger, « La mort de l’historien de la mort », Aspects de la France, 16 février 1984.

[89]

Philippe Ariès, Un historien du dimanche, op. cit., p. 172.

[90]

Ibid.

[91]

Cf. Philippe Ariès, « Pour une meilleure intelligence entre catholiques », Nation française, 17 octobre 1962, p. 325-329 (voir note 3).

[92]

Cf. Philippe Ariès, « Le monde moderne sans le Christ », Nation française, 14 octobre 1957, p. 171 (voir note 3).

[93]

Philippe Ariès, « L’amour dans le mariage », Communications, 35, janvier-juin 1982, p. 122. Philippe Ariès fut très prolixe sur ce sujet. Signalons, à titre d’exemple, id., « L’amour dans le mariage et en dehors », La Maison Dieu, 127, 1976, p. 139-145.

[94]

Philippe Ariès, « D’hier à aujourd’hui, d’une civilisation à l’autre », in Couples et familles dans la société d’aujourd’hui, actes de la 41e session des Semaines sociales de France à Metz, Lyon, 1973, p. 126.

[95]

François Léger, « La mort de l’historien de la mort », op. cit.

[96]

Philippe Ariès, Le Temps de l’histoire, op. cit., p. 73.

[97]

Philippe Ariès, « Le retour à la vie privée », Nation française, 10 avril 1963, p. 361 (voir note 3).

[98]

Ibid.

[99]

Emmanuel Le Roy Ladurie, « Un historien en réaction », Le Figaro, 22 mai 1997, p. 6.

[100]

Ibid.

[*]

Auteur d’une thèse sur Philippe Ariès (Institut d’études politiques de Paris, 2002), Guillaume Gros, enseignant d’histoire et de géographie à Toulouse, est membre des comités de rédaction des Cahiers d’histoire immédiate et d’Arkheia. Revue d’histoire, mémoire du vingtième siècle en Sud-Ouest. Ses recherches portent sur les rapports entre histoire, littérature et politique à droite depuis les années 1930. (grosg@ free. fr)

Résumé

Français

— Auteur de L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien régime (1960) et de L’Homme devant la mort (1977), Philippe Ariès (1914-1984) s’est affirmé comme un grand historien des mentalités au cours des années 1970. Pourtant, les principaux thèmes de son œuvre sont issus de son premier grand livre Histoire des populations françaises, publié dès 1948, ouvrage qui doit beaucoup au contexte intellectuel de l’Occupation et à la culture politique de son auteur. Né dans une famille royaliste, Philippe Ariès fut profondément influencé par Charles Maurras et par son militantisme à l’Action française dans les années 1930. Bien qu’en phase avec l’idéologie de la Révolution nationale, il opte alors pour une « histoire des structures ». Après 1945, ce choix épistémologique devient un choix existentiel et solitaire exprimé dès 1954 dans Le Temps de l’Histoire, sur le registre de la confession. Paradoxalement, la révolution culturelle de Mai 68 apporte un éclairage nouveau à son livre sur l’enfant qui, après un réel succès aux États-Unis, lui permet de conquérir enfin, grâce à la maison d’édition du Seuil, une légitimité en France.

English

— Philippe Ariès (1914-1984) is the author, amongst other works, of Centuries of Childhood (1960) and L’Homme devant la mort (1977). He established himself as a pre-eminent historian of mentalities (mentalités) during the 1970s. The main themes of his life’s work however, are apparent in his very first book, Histoire des populations françaises, published in 1948. This early work owes much to the intellectual context of the Occupation of France and the political culture of its writer. Born to a royalist family, Ariès was deeply influenced by Charles Maurras and Maurras’ political activism in l’Action Française in the 30’s. Although Ariès agreed with the ideology of the « Révolution Nationale », he finally chose to adopt an « history of structures » (« histoire des structures ») as a guiding philosophy. After 1945, the epistemological choice he had made as an historian became an existential and solitary choice as a person, expressed in the confession style he adopted in Le Temps de l’Histoire. Paradoxically, the cultural revolution of May 1968 allowed for a new perspective on Ariès’ book on the child, published in France by Seuil. Its publication in France, which came after the book’s significant success in the United States, finally allowed Ariès to gain legitimacy in France.

Plan de l'article

  1. Un héritage politique
  2. Le choix d’une « histoire souterraine »
  3. D’une histoire des traditions à une histoire de la démographie
  4. Le choix existentiel et solitaire des mentalités
  5. Une histoire de l’enfance et de la famille
  6. Un traditionaliste chez les « nouveaux historiens »
  7. La religion chez l’historien de la mort
  8. La postérité brouillée par le retour du politique

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