2006
Vingtième siècle
Articles
L’enregistrement sonore : un objet pour l’histoire
Ludovic Tournès
Encore peu investie par la recherche universitaire, l’histoire de l’enregistrement sonore est un domaine extrêmement riche, dont on verra quelques aperçus dans les articles qui constituent ce dossier, à défaut d’une synthèse encore largement prématurée étant donné le caractère protéiforme de ce champ de recherches. Bien malin, en effet, qui pourra dire si cette histoire appartient prioritairement à l’un des domaines consacrés de l’histoire universitaire (l’économique, le social, le politique, le culturel, le religieux), dont les frontières sont trop réductrices pour embrasser un objet qui requiert une multiplicité d’approches ; c’est d’ailleurs l’une des raisons qui expliquent son absence de visibilité dans le paysage historiographique, un lot qu’il partage avec tous les objets de recherche hybrides. Son histoire peut se décliner sur des tons très variés, qui constituent autant de pistes ouvertes aux chercheurs.
La première piste relève de la culture et de la sensibilité, bien sûr, si l’on envisage les pratiques musicales qui se sont développées dès la fin du 19e siècle autour du cylindre, puis du disque ; de ce point de vue, l’histoire de l’enregistrement est aussi une histoire de l’oreille, une histoire du corps également, tant il est vrai que la musique est rythme, et qu’elle se combine intimement avec l’histoire de la danse.
Une autre piste participe de l’économie, de la production industrielle et du commerce : non seulement parce que le disque, avant d’être un support musical, résulte d’un processus de transformation des produits pétroliers en matière plastique ; mais aussi parce que l’histoire complexe des compagnies discographiques est jalonnée de fusions, de rachats, de restructurations et de rivalités commerciales qui prennent d’emblée une forme mondialisée, comme en témoigne la concurrence acharnée que se livrent les majors, dès les années 1890, pour la domination du marché mondial. Mais ces grandes compagnies ne résument pas à elles seules l’histoire du disque : l’article de Barbara Lebrun montre tout l’intérêt que peut avoir pour l’historien l’étude des petits labels, qu’ils soient limités à un secteur musical ou à une aire géographique.
L’histoire de l’enregistrement est aussi affaire de technique : de ce point de vue, les quelques dispositifs qui servent aujourd’hui de repères à l’historien (cylindre, 78 tours, microsillon, enregistrement électrique, stéréophonie…) ne constituent que la partie émergée d’un iceberg, où l’on trouve d’innombrables innovations qui se sont succédées à une cadence effrénée depuis la fin du 19e siècle, et dont la plupart sont tombées dans l’oubli, comme sont appelés à y tomber la majorité des produits qui inondent chaque année le marché de la musique.
L’histoire sociale de l’enregistrement n’est pas moins riche et peut s’envisager de multiples façons : en termes de catégories socioprofessionnelles (l’histoire des musiciens et de l’impact du disque dans le déroulement des carrières), mais aussi en termes de communautés culturelles (les amateurs discophiles et l’apprentissage de l’écoute de la musique enregistrée), de genre (l’usage du disque, notamment dans l’espace privé, est un moyen de pister la construction conjointe des catégories du masculin et du féminin, à travers notamment l’utilisation du dispositif technique), de générations (peut-on faire l’histoire de la jeunesse du baby boom sans faire également celle de ses objets fétiches, dont le disque est l’un des plus importants ?), de microcatégories (ingénieurs du son, musiciens de studio, collectionneurs de disque de jazz 78 tours) ou de masses sociologiques plus importantes (le public de la musique techno).
D’autres dimensions, plus surprenantes, n’en sont pas moins intéressantes : la dimension politique, que l’on entrevoit à travers des phénomènes tels que les enregistrements réalisés dans le cadre de l’Exposition coloniale de 1931 analysés par Pascal Cordereix, ou encore la mobilisation de l’industrie musicale dans la propagande de guerre au cours du second conflit mondial ; la dimension religieuse aussi, à propos de laquelle le regretté Michel Lagrée a naguère établi quelques jalons dans sa Bénédiction de Prométhée (Fayard, 1999), en évoquant les problèmes posés à l’Église par l’apparition du phonographe.
On pourrait ajouter, en dernier lieu, que l’histoire de l’enregistrement sonore n’est pas nécessairement affaire de musique : bien que celle-ci constitue l’application la plus répandue de l’enregistrement mécanique de la parole et des sons, elle ne l’est devenue que progressivement, comme l’explique Sophie Maisonneuve. Beaucoup d’autres usages mériteraient l’attention des chercheurs, de l’enseignement des langues à la collecte de documents ethnologiques, en passant par les disques publicitaires.
Si les pistes de recherches sont nombreuses, les archives le sont aussi : à cet égard, la Bibliothèque nationale de France et ses collections musicales, décrites par Nicolas Verdure, constituent un ensemble d’une grande richesse. Mais il en est bien d’autres (archives des compagnies discographiques, archives d’associations professionnelles nationales ou internationales…), dont certaines sont déjà connues et dont beaucoup restent à découvrir.