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Entretien autour des Vérités inavouables de Jean GenetAuteursLudivine Bantigny[*] [*] Ancienne élève de l’École normale supérieure, Ludivine...
suitedu même auteur
Ivan Jablonka[**] [**] Ancien élève de l’École normale supérieure, Ivan Jablonka...
suitedu même auteur
1 Dans cet entretien, Ludivine Bantigny et Ivan Jablonka s’interrogent, à partir du cas Genet, sur l’approche en historien d’un auteur et de son œuvre : comment analyser le parcours de Genet, en particulier l’articulation entre l’enfant de l’Assistance publique et l’écrivain adulte ? Comment appréhender ses engagements politiques ? Ce dialogue entre deux historiens, nourri de leurs différences, offre un éclairage enrichissant sur un enjeu méthodologique important, celui de l’écriture biographique.
2 Genet fascine. Délinquant, homosexuel revendiqué, thuriféraire des grands criminels et des terroristes, l’écrivain s’est efforcé, tout au long de sa vie, de subvertir la morale judéo-chrétienne. Dans la deuxième moitié du 20e siècle, de nombreux hommes de lettres et intellectuels – Cocteau, Mauriac, Bataille, Sartre, Foucault, Derrida – ont écrit à son sujet, tantôt pour le porter aux nues, tantôt pour le vouer aux gémonies, mais toujours en reconnaissant l’originalité de son parcours et la force de son œuvre. Aujourd’hui, l’héritage de Genet est plus vivant que jamais. Tandis que ses romans et ses pièces sont lus, commentés et mis en musique dans le monde entier, son engagement en faveur des Noirs américains et des Palestiniens continue de soulever l’enthousiasme.
3 Publié près de vingt ans après sa mort, le livre d’Ivan Jablonka, Les Vérités inavouables de Jean Genet (Le Seuil, 2004), se propose de renouveler l’approche de l’écrivain. À mi-chemin de l’histoire, de la sociologie et des études littéraires, cet ouvrage s’appuie sur le dossier de Jean Genet à l’Assistance publique, qui était resté inédit jusque-là, et sur une lecture sociopolitique de ses œuvres. Il s’attache à montrer que Genet a été choyé par sa famille d’accueil ; que le pupille, soutenu par l’Assistance publique, n’était en rien prédestiné à la délinquance ; que son sentiment de révolte, alimenté par la rigidité des structures sociales, puise à la haine antibourgeoise et à l’esthétique nazie ; que les exégèses qui présentent Genet comme une victime de la société, farouche résistant à l’injustice et à l’oppression, relèvent d’une interprétation bien-pensante.
4 Livre d’histoire fondé sur des archives, des textes et une démonstration, Les Vérités inavouables de Jean Genet a suscité une réaction de rejet de la part de certains philologues et anciens amis de Genet. Face à leur violence verbale, nous avons éprouvé le besoin de revenir sur ses conclusions pour les mettre en perspective. L’Assistance publique et l’administration pénitentiaire ont-elles puni à outrance un enfant dont le seul tort était d’être hors normes ? Genet peut-il être rapproché de Drieu La Rochelle ? L’historien a-t-il quelque chose à dire des œuvres littéraires ? Comment fonctionne l’écriture historienne et, plus précisément, l’écriture biographique ? Ces questionnements, auxquels nous souhaitons consacrer un débat serein, dépassent le cas de Jean Genet.
5 Il reste que nous ne partageons pas les mêmes analyses. Ces désaccords, nous n’entendons pas les cacher. Au contraire, cet échange vise à les expliciter, à les creuser et, peut-être, à les dépasser. C’est un fait que nos points de vue divergent ; mais, pour cette raison même, nous avons souhaité nous retrouver dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire.
6 Ludivine Bantigny et Ivan Jablonka
7 L.B. : Les questions soulevées par le livre que vous publiez sur Genet, essentiel en ce qu’il s’attelle à l’homme et à l’œuvre en historien, loin des panégyriques sans critique et des anathèmes définitifs, touchent aussi bien à l’interprétation historienne d’une œuvre littéraire qu’à la mise en récit et à l’écriture historiques. Comment et jusqu’où l’historien peut-il donner du sens à la littérature et la rendre intelligible sur un autre plan que le registre littéraire ? En quoi l’historien se fait-il médiateur au point parfois de faire lui-même émerger du sens ?
8 I.J. : Depuis les années 1970, et sous l’influence de penseurs comme Ricœur, de Certeau ou Rancière, les historiens se sont montrés sensibles aux aspects les plus littéraires de leur démonstration – style, tropes, poétique, procédés rhétoriques, etc. Ils ont cessé de considérer leurs livres comme des vitres à travers lesquelles la « réalité » des temps passés pourrait s’observer, vierge de toute contagion, et reconnaissent que le travail d’écriture et de mise en intrigue est partie prenante de l’opération historiographique. Cette conviction selon laquelle il y a une « écriture historienne », aussi instituée que l’écriture littéraire ou scientifique, met en évidence le lien qui unit l’histoire et la littérature : dans les deux cas, un auteur soumet à un lecteur un récit d’actions représentées. En Europe, toutefois, les historiens récusent l’idée que cette interpénétration serait totale. Carlo Ginzburg en Italie et Roger Chartier en France se sont attachés à contrecarrer le scepticisme que véhiculent les tenants du « linguistic turn » : tout en reconnaissant les apports de Hayden White, et notamment la base métahistorique qui gît au fondement de toute œuvre historique, ils refusent d’assimiler la narration historique à une fiction verbale et rappellent la visée de connaissance propre à la démarche de l’historien, ainsi que sa dépendance par rapport à l’archive, aux règles du métier et aux critères de scientificité. Ce scientisme tempéré, qui fait la synthèse entre le relativisme anglo-saxon et l’objectivisme des années 1870-1890, permet de reconnaître des formes communes à l’histoire et à la littérature, mais sans sacrifier les exigences de l’une aux libertés de l’autre. C’est précisément cette position médiane qui permet d’étudier la littérature en historien.
9 La première cause que j’ai voulu servir, c’est celle de la vérité historique, bien malmenée en ce qui concerne Genet. Pour les uns, le pupille de l’Assistance publique a été odieusement rejeté par la société. On l’aurait même retiré de l’école pour un vol qu’il n’aurait pas commis ! Pour d’autres (parfois les mêmes), le protégé de Jean-Paul Sartre n’a rien à voir, de près ou de loin, avec le nazisme. Ces deux affirmations sont, au mieux, des contre-vérités, au pire, des mensonges ; le premier devoir de l’historien est de les détruire. Une de ses armes est le recours à l’archive. En l’occurrence, le dossier de Genet à l’Assistance publique est d’une richesse exceptionnelle et d’une implacable clarté : il montre que de nombreux adultes se sont intéressés au garçon, depuis sa nourrice jusqu’aux hauts fonctionnaires en passant par son directeur d’agence, son instituteur, la famille de son parrain, les dames patronnesses et les militaires. Avant, pendant et après son incarcération à la fin des années 1920, les soutiens ne lui ont jamais fait défaut. Contrairement à l’écrivain et au critique littéraire, l’historien a des comptes à rendre à la vérité, qu’il rougirait de sacrifier à des dogmes ; ou plutôt, son travail consiste à comprendre comment ces dogmes sont nés et pourquoi ils ont prospéré en lieu et place de la vérité.
10 Aujourd’hui comme dans les années 1950, lorsqu’un lecteur ouvre un livre de Genet, il se prépare, consciemment ou non, à entrer dans l’univers d’un écrivain maudit ; une filiation s’ébauche avec Villon, Verlaine, Lautréamont, Rimbaud. Or, loin d’être une donnée intrinsèque, acquise de tout temps, cet apparentement est le fruit d’un long effort opéré par Genet lui-même avec le concours de Cocteau, Sartre et de nombreux autres. Leur apprêt a fonctionné non seulement comme un instrument de reconnaissance, mais comme le creuset des écrits futurs. La légitimation de l’écrivain, cette œuvre qui donne forme à l’œuvre, l’historien est seul capable de la mettre en lumière, parce qu’il reconnaît à tous les objets, littéraires ou non, une égale dignité d’existence : expliquer pourquoi en 1948 une pétition de résistants donne de la valeur à un écrivain, chercher l’origine des trouvailles narratives et stylistiques de Miracle de la rose dans les canards à bon marché de l’entre-deux-guerres, trouver des points communs entre la pièce radiophonique censurée d’un ex-taulard et la pensée de Mussolini, montrer en quoi l’écriture est moins un acte de résistance qu’un processus d’adaptation, toutes ces opérations nourrissent la compréhension de Genet bien plus qu’une énième inscription au Panthéon des lettres. L’idée que l’œuvre est inséparable de son processus de légitimation, d’un point de vue tant social qu’herméneutique, brouille les frontières entre la critique et l’histoire, entre un registre purement « littéraire » et les sous-champs qu’on isole ordinairement, le politique, le social, le culturel, l’éditorial, etc.
11 Ce refus des routines et des fausses évidences, cette capacité à relire les textes sans préjugés rendent sa fraîcheur à l’œuvre de Genet, invariablement interprétée en termes de déviance et de subversion. Mon souhait premier n’est pas de rendre l’œuvre de Genet intelligible sur un autre plan que le registre littéraire, sur un plan qui serait « historique » ou « politique » : la plus bornée des biographies est capable de mentionner les principaux événements et écrits de la vie de Genet et de les situer dans leur contexte. Il faut être plus ambitieux : l’historien est capable d’éclairer les œuvres dans leur plus intime composante poétique. Par exemple, on peut noter que Genet a puisé à diverses formes d’expression : la leçon d’école primaire, le laïus bigot, le fait divers, le roman d’aventures, l’argot des rues, le jargon judiciaire ou psychiatrique, l’imaginaire du nazisme constituent autant de veines dont son œuvre est traversée. Ce genre d’archéologie ne peut qu’accroître la jouissance du texte.
12 L.B. : Votre ouvrage, en sa première partie, décrit le fonctionnement de l’Assistance publique ; vous la présentez comme une institution républicaine visant la méritocratie. Contre toute idée de prédestination, vous voulez déconstruire le mythe, que vous estimez en grande partie sartrien, de l’enfance malheureuse de Genet. Pourtant, il faut souligner ce que Sartre lui-même disait à ce propos : « On aurait tort de peindre l’enfance de Genet sous de trop sombres couleurs. » Quant à Genet, il n’a jamais renié sa famille adoptive, ni même l’Assistance. Pourquoi parler dès lors d’une « dénonciation sans appel de l’Assistance publique » ?
13 En revanche, n’idéalisez-vous pas la condition de l’enfant Genet ? Vous expliquez qu’il « a été constamment épaulé », qu’il a eu « beaucoup de chance » et que les responsables de l’Assistance publique ont fait preuve à son égard d’une « clémence confondante ». Et pourtant… Genet semble avoir vraiment souffert d’être un enfant trouvé : « Tout le monde s’est moqué de moi », écrit-il. Surtout, il y a cette psychiatrisation et cette juridicisation que draine l’Assistance publique. L’enfant n’a commis aucun vol ; il n’est pas un délinquant. Ses vagabondages lui valent néanmoins d’être aspiré par la machinerie judiciaire. Au prétexte qu’il a fugué, on lui diagnostique une anormalité psychiatrique ; au prétexte qu’il aspire à la liberté, on le voit comme un dangereux inadapté. Ces étiquetages ne viennent-ils pas directement de l’Assistance publique, lorsque l’enfant transgresse ses normes ?
14 I.J. : Il faut s’attarder un instant sur la notion d’« enfance malheureuse », héritée de la philanthropie du 19e siècle. Ce malheur, opposé au « bonheur » des enfants vivant dans des familles « normales » (c’est-à-dire régulées par la norme bourgeoise), relève en partie d’une construction historique. Comme Ian Hacking le rappelle dans Rewriting the Soul (Princeton University Press, 1995), l’enfant malheureux au 19e siècle, c’est le petit martyr battu et exploité dans le cadre de la révolution industrielle ; ce n’est pas la victime d’abus sexuels, qui est devenue dans la deuxième moitié du 20e siècle le symbole de l’enfance brisée. Dans ces conditions, déconstruire le mythe de l’enfance malheureuse de Genet revient à montrer qu’on ne saurait, pour représenter les premières années de sa vie, emprunter aux poncifs de la bienfaisance et du roman sentimental. Genet n’est pas Oliver Twist. Cette remise en perspective ne signifie pas que, pupille de l’Assistance publique ou détenu en colonie agricole pénitentiaire, il ait été heureux, réchauffé par le sentiment de son génie ou de son élection. Il serait ridicule de prétendre cela. L’abandon crée un traumatisme, que je ne cherche nullement à minimiser ; sur ce point, la psychanalyse a d’ailleurs beaucoup à nous apprendre.
15 En revanche, Genet a eu la chance d’être placé dans la meilleure commune de la meilleure agence de placement, Alligny-en-Morvan dans la Nièvre. Sa famille d’accueil, aimante et compréhensive, l’a entouré d’affection pendant treize ans ; l’Assistance publique elle-même lui a beaucoup pardonné, alors qu’elle ne manquait pas de sévir à l’encontre des garnements. Tout ceci, les archives le prouvent de manière irréfutable. Il est intéressant de noter, par contraste, que Sartre cherche à jeter le discrédit sur les nourriciers de Genet, les responsables de l’Assistance publique et, au-delà, la société qui les mandate. Dans Saint Genet comédien et martyr, il est dit que le garçonnet, après avoir commis un larcin, a été écharpé comme un « voleur de naissance ». Condamné à endurer « le mépris et la colère des honnêtes gens », il est « déjà guillotiné ». Et Sartre de conclure : « Si, dans cette affaire, nous voulons trouver les vrais coupables, tournons-nous vers les honnêtes gens et demandons-leur par quelle étrange cruauté ils ont fait d’un enfant leur bouc émissaire. » Cette interprétation, qui prend de grandes libertés avec la vérité, a influencé toute la critique. Quant à Genet, il fait silence sur son séjour à l’Assistance publique et, gommant les quinze premières années de sa vie, préfère mettre l’accent sur le « miraculeux malheur » de son adolescence à Mettray. L’insistance sur les torts supposés de la société – cupidité des nourriciers, bêtise des juges, injustice des codes – et sur l’innocence bafouée de Genet permet de l’exonérer de ses sympathies futures pour le nazisme. Toutes ses déviances, depuis les vols de livres jusqu’à l’apologie de la Milice, peuvent être présentées comme une riposte aux affronts infligés par ceux que Sartre appelle les « honnêtes gens ».
16 Il ne s’agit pas ici de défendre l’ordre social de M. Thiers ; mais il faut soigneusement distinguer l’Assistance publique, institution agrarienne, paternaliste, moralisante, des institutions comme la colonie pénitentiaire et la prison, « modernes » et « rationnelles » selon les termes de Foucault. L’étiquetage bureaucratique qui a frappé Genet vient principalement des psychiatres et des juges, que l’Assistance publique a suivis parce qu’elle ne comprenait pas comment un pupille brillant pouvait jeter aux orties le modèle d’ascension sociale qu’elle lui proposait. Cette délégation de pouvoir tient au prestige des praticiens comme Binet, Heuyer et Roubinovitch qui, au début du 20e siècle, tenaient le haut du pavé en matière de psychiatrie infantile. Entre 1924 et 1926, le fugueur a donc été aspiré par une machine psychiatrique, puis judiciaire, pénitentiaire enfin. Genet a été successivement qualifié d’anormal, d’arriéré, de vagabond et de délinquant. Ce recrutement par les filières du carcéral valide les hypothèses de Surveiller et Punir ; Foucault a d’ailleurs écrit son livre avec, à l’esprit, l’exemple de Genet, qu’il fréquentait beaucoup à cette époque.
17 L.B. : Certes, toute la première partie du livre vise à récuser le « topos déterministe » qui ferait nécessairement du pupille de l’Assistance publique un délinquant. Mais, dès l’introduction, une image contredit cette volonté. À propos des deux événements majeurs que sont pour vous l’échec du placement de Genet et la victoire nazie en 1940, vous écrivez : « Ces deux bouleversements jouent le rôle du moteur de propulsion dans les fusées : une fois la mise à feu déclenchée, la fusée part dans une certaine direction qui ne variera plus beaucoup. » N’y a-t-il pas là une mise en intrigue fataliste ? N’est-ce pas aussi un moyen de vous dérober face à l’étude du dernier Genet, le Genet anticolonialiste et propalestinien, sur lequel vous décidez, quelque peu arbitrairement, de ne pas vous attarder, sauf par des allusions qui dès lors ne peuvent être que hâtives[1] [1] Au sujet des Black Panthers, vous écrivez qu’ils « plairont...
suite ? N’est-ce pas une façon de lire le dernier Genet à la lumière de celui en qui vous voyez des sympathies nazies, la fusée, partie dans une certaine direction, ne pouvant plus dévier de sa trajectoire ?
18 I.J. : Comment retracer l’existence d’un individu, en rendant justice à son libre arbitre tout en exposant la contrainte des structures sociales qu’il subit à tout moment ? Cette question, qui hante plus d’un historien, a des allures d’aporie. Après les tentatives des Annalistes français (je pense à Martin Luther de Febvre et à Saint Louis de Le Goff), après les expérimentations de la microhistoire italienne, après les critiques des sociologues, il peut paraître vain de chercher à rendre compte d’une destinée humaine. On espère beaucoup des biographies, et toujours elles déçoivent. Les allusions à l’époque, aux mentalités ou à l’inconscient ont beau abonder, on reste sur sa faim, avec le sentiment que l’homme nous a échappé. Par ailleurs, le surinvestissement du biographe à l’égard de son héros donne souvent naissance à un ouvrage hybride, pièce d’érudition dérivant vers la fiction, leçon de vie prompte à sombrer dans l’hagiographie ou le réquisitoire. Pour aborder la carrière et l’œuvre de Genet, j’ai délibérément tourné le dos à plusieurs illusions : la prétention d’exhaustivité, la croyance dans la « pan-pertinence du descriptible » (selon l’expression de Passeron), l’idée de l’exemplarité et de l’immuabilité du personnage, la morale de la téléologie, la fiction du récit linéaire. En ce sens, Les Vérités inavouables constituent une antibiographie.
19 Au rebours des recettes habituelles, j’ai opté pour une méthode qui, sans être exempte de défauts, a au moins le mérite de la simplicité : envisager la vie de Genet comme on traite un problème historique, en dégageant un questionnement unifié, une hypothèse à valider et une chronologie propre. La question qui sous-tend mon livre pourrait être la suivante : comment Genet a-t-il pu exister en tant qu’écrivain ? Il me paraît productif de proposer à l’investigation un problème cohérent et limité, ce qui ne signifie pas qu’on doive passer aux pertes et profits les réflexions de Sabina Loriga ou Bernard Lahire, soucieux de respecter la pluralité de l’homme, de montrer la richesse de ses combinaisons, d’indiquer les points de tension et de rupture, etc.
20 C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de privilégier deux moments dans la vie de Genet. Le premier retrace la déchéance de l’enfant-roi depuis le havre d’Alligny-en-Morvan jusqu’à l’incarcération à Mettray ; le deuxième décrit l’avènement du poète-voleur entre la deuxième guerre mondiale et la bataille des Paravents. Chacune de ces deux périodes est ouverte par une crise : l’échec du placement rural de Genet et la victoire de l’Allemagne nazie. Ici, la métaphore du moteur de propulsion n’implique en rien une construction déterministe. Il ne s’agit pas d’une prédiction, mais d’une mise en forme a posteriori, qui consiste à emboîter les faits dans une série temporelle et logique intelligible. Tout historien échafaude un réseau de causalité, aussi rudimentaire soit-il. De même que la chute de l’Empire romain d’Occident ou le déclenchement de la première guerre mondiale inaugurent (symboliquement tout au moins) une ère nouvelle, de même, à l’échelle individuelle, le transfert de Genet à l’école D’Alembert et sa fugue en novembre 1924 ouvrent une période de souffrances, descente aux enfers qui explique, jusqu’à la fin des années 1930, ses revers, ses errances, ses incarcérations et son ressentiment. De la même manière, la victoire de l’Allemagne sur la France républicaine donne à Genet l’espoir d’une revanche qui, déçu, le conduit vers le théâtre dans les années 1950 et vers les luttes planétaires dans les années 1970. L’important, ici, c’est le soubresaut qui fait bifurquer une existence ; c’est la discontinuité d’où surgit la nouveauté.
21 Si je n’ai pas consacré au dernier Genet un chapitre en bonne et due forme, c’est parce que les combats des années 1970 aux côtés des Indiens, des Noirs américains et des Palestiniens constituent la conséquence d’élections antérieures, notamment l’engouement pour le fascisme. Dans Un captif amoureux (1986), Genet explique ainsi sa fascination pour les Black Panthers : « Les révolutionnaires risquent de s’égarer dans trop de miroirs. Il faut pourtant des moments saccageurs et pillards, côtoyant le fascisme, y tombant quelquefois momentanément, s’en arrachant, y revenant avec plus d’ivresse. » Vers 1975, les crimes de la bande à Baader sont le succédané de l’apocalypse nazie qui, selon les vœux de Genet, a dévasté l’Europe trente ans plus tôt. De la même manière, l’intérêt de Genet pour les feddayins découle à la fois de son homosexualité et de son aversion pour l’Occident et les Juifs.
22 L.B. : C’est précisément ce qui ne me paraît pas avoir valeur de preuve. Le déterminisme n’est pas présent ici par simple métaphore, celle de la fusée en l’occurrence, mais dans des formules comme celle que vous venez d’employer : l’engagement, quel qu’il soit, est « conséquence d’élections antérieures ». En fait, vous faites jouer un rôle actif à Genet dès qu’il s’agit de lui prêter des sympathies profascistes, mais vous lui faites perdre toute volonté politique dès qu’il est question de ses luttes revendiquées. Ainsi évoquez-vous son « arrimage forcé à gauche », où il aurait été « annexé », « enrôlé » ; on « l’embrigade », selon vous, dans un « combat pour le bien ». Sous ce rapport, tel du moins que vous le décrivez, Genet n’est plus qu’un pantin.
23 Il y a donc deux poids et deux mesures dans la description que vous en proposez. Car, vous inspirant des travaux de Bourdieu sur la construction sociale d’une œuvre, vous assurez que Genet n’aurait cessé de déployer une « stratégie » (« qu’il est de bon ton de celer dès lors que le succès est acquis »), un « dispositif », « visant la voie la plus rémunératrice ». Il ne se serait tourné vers l’engagement anticolonialiste qu’après avoir passé un « marché antinazi avec Sartre » et aurait dû par là même « s’étancher à d’autres sources ». L’intentionnalisme apparaît donc nettement dans le récit. Et dès lors, un véritable retournement s’opère : sous votre plume, Genet devient « consensuel », son œuvre se fait « capitulation » ; vous êtes d’accord avec Dutourd qui parle à son propos d’« embourgeoisement ». Et vous concluez : « La subversion que Didier Éribon croit voir en Genet est donc fallacieuse ». Les œuvres de Genet deviennent « des textes qui ont toujours eu leur patente ». Voilà donc Genet transformé en bourgeois !
24 I.J. : Je ne crois pas que ma démonstration soit aussi binaire que vous le dites. En tout cas, le personnage de Genet est complexe et mérite mieux qu’une présentation manichéenne – actif à l’extrême droite, passif à l’extrême gauche. Dépourvu de capital économique et social, Genet a été, au cours des années 1940 et au début des années 1950, tributaire de patrons prestigieux qui l’ont fait bénéficier de leur notoriété : Cocteau l’a introduit avec les honneurs dans le monde des lettres parisien, Sartre l’a intronisé écrivain d’envergure internationale. C’est cette situation de dépendance, d’obédience à certains égards, qui donne l’impression que Genet est ballotté de réseau en réseau, tous étant d’ailleurs nécessaires à la diffusion de son œuvre. Ces cautions prestigieuses sont le reflet d’une certaine solitude, car Genet, enfant du peuple, délinquant condamné à plusieurs reprises, n’avait pas la moindre chance, sans leur soutien, de conquérir le Tout-Paris littéraire. Ce n’est qu’au milieu des années 1950, après l’épisode dit de la dépression, que Genet se libère de tout patronage. Il commence alors à rédiger Le Balcon et Les Nègres.
25 Le parrainage de Genet par Sartre est connu, mais on oublie souvent qu’il a été précédé par un autre, situé aux antipodes. Turlais, poète pénétré de l’esthétique fasciste et des « rites nocturnes de Nuremberg », Laudenbach, maurrassien convaincu et fondateur après-guerre des Éditions de La Table ronde, Maulnier, jeune intellectuel fasciste dans les années 1930, et Sentein, collaborateur des Cahiers français, organe de la Révolution nationale, ont fait partie du premier cercle de Genet dans les années 1942-1943. Les deux premiers l’ont présenté à Cocteau ; Genet qualifie Maulnier de « pote » et entretient une correspondance nourrie avec Sentein (publiée dans les Lettres au petit Franz). Au début de l’année 1944, ce dernier le tire d’un mauvais pas en intervenant auprès des autorités collaboratrices pour le sortir du camp des Tourelles.
26 Que Genet ait eu des amis maurrassiens ou fascistes n’est pas en soi révélateur. Ce qui est passionnant, en revanche, c’est de voir comment, entre 1943 et 1948, Genet renouvelle de fond en comble ses fréquentations. Après la guerre, il devient l’ami de Sartre et Beauvoir, écrit dans Les Temps modernes, publie chez Gallimard, reçoit le soutien d’intellectuels pour de prétendus services rendus à un résistant. En cinq ans, on passe d’une mouvance d’extrême droite à une mouvance de gauche, voire, dans le cas de Sartre, d’extrême gauche. L’entourage maurrassien a été escamoté au profit de la famille existentialiste, autrement plus légitime dans la France de l’après-guerre. C’est ce changement de terrain qui est significatif, car c’est le moment où Genet rencontre le succès. Parallèlement, il expurge ses écrits, préférant au Mal nazi l’apologie du vol et de l’homosexualité, inoffensive politiquement mais lucrative d’un point de vue symbolique. La vulgate affirme que Genet, victime de la société, ne pouvait qu’être engagé à gauche contre l’ordre établi. La vérité est qu’il se plaît aussi bien à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche, ces deux formes de violence permettant de contester la démocratie libérale et la classe qui l’a fondée, la bourgeoisie.
27 Tout ceci ne fait pas du dernier Genet un pantin. Comme le dit joliment Derrida, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, Genet « saute partout où ça saute dans le monde ». Il voyage énormément, participe à de nombreuses luttes aux côtés des révolutionnaires. Cette révolte, nourrie d’un sentiment d’injustice en partie hérité de l’adolescence, est positive ; mais elle a aussi d’autres soubassements, comme l’attirance pour les guerriers (non plus de la Wehrmacht mais du Fatah), la haine de l’Occident et l’antisémitisme. Cette continuité avec la période pronazie ne me paraît pas propre à faire de la subversion une clé de lecture pertinente pour aborder l’œuvre de Genet.
28 L.B. : Mais Genet était-il fasciste et même nazi ? On ne sait que conclure à la lecture du livre. Vous expliquez qu’il a des « connivences nazies », vous évoquez, dans le titre d’un chapitre, « les séductions du nazisme », plus loin « la fascination de Genet pour le nazisme », son « empathie pour les nazis » et son « excitation fasciste » ; on le ferait passer pour « voleur pour de vrai et fasciste pour de faux, alors que c’est l’inverse ». Surtout, vous allez jusqu’à affirmer une « adhésion positive à un modèle politique, philosophique et militaire », à propos du nazisme de Genet. En même temps, vous notez que « Genet n’est pas foncièrement nazi ». Que peut bien être en ce cas une « adhésion positive à un modèle politique » ? De fait, Genet ne se reconnaît ni dans le racisme, ni dans le populisme, ni dans le nationalisme, ni dans le totalitarisme, ni dans l’impérialisme, ni dans le rassemblement de masse fasciste.
29 Il y a dès lors une sorte de pli sémantique perturbant, qu’il convient de relever car il renvoie au propre de l’écriture historienne. Il me semble que vous introduisez assez systématiquement des termes qui se surajoutent à la démarche purement descriptive. Ainsi est-ce vous, et non Genet, qui usez de mots comme « séduire », « célébrer », « glorifier », « auréoler », etc. Mais on ne voit pas que Genet célèbre ou glorifie quoi que ce soit, ni la SS ni la Milice. Dans Pompes funèbres, il met en scène le jeune milicien Riton, conspué par une foule avide de « lui crever la panse ». Y a-t-il là glorification, panégyrique ? On constate ici, dans l’utilisation des termes, une forme de décalage et de dépassement, une adjonction de sens qui le distord. De même vous mentionnez l’« adoration » de Genet pour Hitler ; or, jamais Genet ne parle en ces termes ; il est fasciné, ce qui est très différent ; du moins emploie-t-il une fois le terme « fascination ». Pour votre part vous parlez d’un « émerveillement » de Genet face à Hitler : mais peut-on qualifier ainsi les sentiments qu’il éprouve, lui qui décrit le dictateur nazi en « petit homme chétif et ridicule », en « petit vieux de cinquante berges » ? L’émerveillement, est-ce bien cela ?
30 Sur ce point, votre raisonnement s’apparente parfois au syllogisme. En voilà un : a) « Les assassins, chez Genet, sont supérieurs au commun des mortels dans la mesure où, ayant atteint une région où aucun autre homme n’a pu accéder, ils ont touché au sublime » ; b) Le massacre des Juifs est conçu par les nazis « comme un sacrifice humain, un carnage rituel dans lequel le meurtrier accède au sacré, au mystérieux (unheimlich) que confère la puissance divine » ; c) « Cette conception du meurtre, on le voit, n’est pas très éloignée de celle de Genet – la névrose antisémite en moins. » Mais le fait que le meurtre, dans l’imaginaire genetien, puisse être vu comme finalité sans fin, comme « geste esthétique » pour Sartre, donc en termes kantiens selon vous – on pourrait dire plutôt « gidiens » – ne transforme pas Genet en apologiste de la barbarie nazie.
31 Évoquons la recherche d’un éventuel soubassement idéologique, comme vous le faites à juste titre. Pourtant, y compris à ce niveau d’analyse qui me semble être le seul légitime étant donné l’objectif final – prouver que Genet était pronazi ou protonazi, votre hésitation sur les termes étant en elle-même symptomatique d’une vraie difficulté de la démonstration –, les arguments que vous invoquez ne me paraissent pas convaincants. L’un d’eux rappelle le goût de Genet pour une esthétique néo-archaïque et pour le Moyen Âge. Il aime les blasons, les armoiries, les grimoires et les coffres médiévaux. Or il se trouve que Hitler et Himmler avaient les mêmes penchants ; cela fonde-t-il nécessairement une empathie ? Cette esthétique ne se pare d’aucun compagnonnage politique. Dans une note, le raccourci devient, pour le moins, saisissant : vous soulignez le « caractère “passéiste” et donc collaborateur de Genet ». Au prétexte que le mythe néo-archaïque serait « en résonance avec les fantasmes propres des nazis », il deviendrait politiquement incorrect. Il en va de même pour ce que vous nommez « la subversion de la morale » ; vous le dites vous-même, on la trouve tout aussi bien chez Baudelaire et Lautréamont, alors pourquoi la faire figurer au registre des preuves à charge, « signant », dites-vous, la « proximité de Genet avec le fascisme et le nazisme » ?
32 I.J. : Si je comprends bien votre propos, vous me reprochez d’inventer de toutes pièces la proximité de Genet avec le nazisme. Selon vous, il n’y aurait là que syllogismes, distorsions, pirouettes stylistiques et tics d’historien. Dans mon livre, je procède à une longue démonstration de soixante-dix pages, qu’il est impossible de reproduire ici ; contentons-nous donc des textes. Dans Notre-Dame-des-Fleurs, son premier roman, écrit en 1942, Genet célèbre les grands criminels et leur associe les demi-dieux du martyrologe nazi : « Je m’émerveille que le souteneur Horst Wessel, dit-on, ait donné naissance à une légende et à une complainte. » Je ne crois pas faire violence au texte en concluant que Genet est ébloui par la canonisation d’un militant nazi assassiné par les communistes. Dans Pompes funèbres, écrit en septembre 1944 et paru anonymement en 1947, on lit ceci : « Je veux dire quelques mots de l’admirable solitude qui accompagna les miliciens dans leurs rapports avec les Français […]. Ils ne furent pas seulement haïs, mais vomis. Je les aime. […] J’aime ces petits gars dont le rire ne fut jamais clair. J’aime les miliciens. […] Ainsi j’eus, pendant trois ans, le bonheur délicat de voir la France terrorisée par des gosses de seize à vingt ans. […] Si j’eusse été plus jeune je me faisais milicien. » J’en conclus, en suivant mot à mot le texte, que Genet admire, aime et envie les miliciens (on pourrait aussi mentionner l’euphémisme qui consister à décrire les miliciens sous les traits de « petits gars » et de « gosses »). Dans la scène que vous évoquez, le milicien Riton, à la fragilité de fleur, manque d’être lynché par une populace composée de soldats brutaux et de mégères hystériques ; il faut beaucoup de mauvaise foi pour ne pas voir que le narrateur, par ses descriptions mêmes, prend parti.
33 La parenté de Genet et du fascisme est aussi manifeste. À l’instar de Mussolini et de son ex-ami Turlais, Genet exalte, contre le train-train abject des bourgeois, la vie dangereuse, la puissance du surhomme et la guerre. Dans Miracle de la rose, écrit en 1943, il affirme que le cambrioleur « vit avec son corps une vie dangereuse » ; c’est la raison pour laquelle il constitue avec ses acolytes une « aristocratie méprisante », loin des couards qui n’osent pas vivre « au péril de la vie ». On retrouve les mêmes idées dans L’Enfant criminel, écrit pour la radio en 1948. Les colonies pénitentiaires sont comparées à un « brasier », une « aventure » au sein de laquelle les jeunes délinquants tentent d’épuiser leur « impatient besoin d’héroïsme ». « Ce qui les conduit au crime, c’est le sentiment romanesque, c’est-à-dire la projection de soi dans la plus magnifique, la plus audacieuse, enfin la plus périlleuse des vies. » Du nazisme et du fascisme, Genet aime les hommes, les organisations et surtout les crimes.
34 Vous pensez que la comparaison entre l’imaginaire moyenâgeux de Genet et l’esthétique néo-archaïque des nazis tient du syllogisme. Ce rapprochement, pourtant, est suggéré par Genet lui-même. Je soumets à votre analyse cette phrase, tirée de Miracle de la rose, où une longue énumération rassemble « les religions, la royauté franque, et française, les franc-maçonneries, le Saint-Empire, l’Église, le national-socialisme, où l’on meurt encore par la hache ». Je comprends, pour ma part, que Genet associe – comme les idéologues du Reich – le nazisme à une civilisation médiévale fantasmée. Il y a donc une esthétique commune, revendiquée comme telle par Genet. Cela ne suffit pas, je vous l’accorde, à parler de compagnonnage politique ; mais nulle part je ne prétends que Genet aurait été encarté au NSDAP ou à la Milice. En revanche, je suis convaincu que sa poésie est profondément politique.
35 Ce qui me semble perturbant, c’est que vous persistiez à ne voir dans tout cela qu’un « pli sémantique ». L’œuvre de Genet a beaucoup souffert de ces dénégations pusillanimes qui nuisent à la compréhension des textes et, plus tristement, au plaisir esthétique qu’ils provoquent. Je suis agacé par ces lecteurs pleins de générosité qui, croyant « défendre » Genet contre des ennemis imaginaires, l’affadissent et le dénaturent, à moins qu’ils n’en fassent carrément leur porte-drapeau. Mais peindre Genet sous les traits d’un bon samaritain, l’enrôler dans un combat en faveur des opprimés, c’est trahir son œuvre, tant il est vrai que Genet magnifie les coupables, pas les victimes. En aseptisant les célébrations cruelles de Miracle de la rose ou de Pompes funèbres, on dissipe l’inquiétude et le dégoût que Genet veut susciter. Amputer la composante pronazie de son œuvre, c’est donc ne rien comprendre à sa fascination pour le mal, à sa poésie vénéneuse, à sa haine qui se pare de beauté et de douceur. N’ayons pas peur d’entendre que Genet, cet immense écrivain français, a été fasciné toute sa vie par le fascisme. Il faut assumer cette vérité inavouable, il faut accepter de respirer les fleurs du mal qui s’épanouissent dans tous ses livres. L’euphémisation du pronazisme et de l’antisémitisme de Genet constitue une malhonnêteté intellectuelle, mais elle est aussi une faute de raisonnement : car si Genet est le poète du Mal, s’il veut subvertir toute morale, il est logique qu’il encense Hitler et la SS, surtout s’il a admiré ces criminels lilliputiens que sont en comparaison Eugen Weidmann et Jacques Mesrine.
36 Comme est trompeuse et timorée cette mythologie, qui vise à embrigader Genet dans le combat pour le Bien – la lutte prolétarienne pour Sartre, la dénonciation du carcéral fascisant pour Foucault, la réhabilitation des gays pour Éribon, les droits des Palestiniens pour Tahar ben Jelloun –, alors qu’il a toujours été l’apôtre du Mal et de ses servants, depuis les indics et les traîtres jusqu’aux nazis en passant par les assassins d’enfants, les kamikazes et les terroristes ! L’œuvre de Genet attire tous ceux qui, par intérêt institutionnel, par croyance scolaire, par conformisme, souhaitent illustrer grâce à lui leur catéchisme ; l’historien ne doit pas être de ceux-là. Il doit servir à la fois la vérité historique et la force poétique.
37 L.B. : Il n’entre pas dans mon propos de porter un jugement sur cette attirance pour l’œuvre de Genet, que vous évoquez, et moins encore sur ce que vous appelez son « embrigadement » ; et je n’entends nullement, pour ma part, « défendre » Genet, ni m’inscrire dans la dichotomie bien/mal. Quant à savoir quels « servants » il faut englober dans chacune de ces catégories, je ne m’y hasarderai pas ici. Il s’agit pour moi, dans le cadre que nous nous proposons, d’aborder les problèmes d’ordre historiographique que l’étude de son œuvre soulève. Or, ce qui est en question tient à la définition même du fascisme. Le fascisme est avant tout une idéologie politique, encartement ou pas, avant d’être esthétique de vie, même s’il est vrai que celle-ci caractérise nombre d’individus fascistes engagés par haine du bourgeois. Sa voix, dites-vous, est « littéraire autant que politique » ; c’est ce qui me paraît en litige. J’en veux pour preuve ces voisinages que vous imposez à Genet et qui le contaminent. C’est le cas avec Drieu La Rochelle : « L’imaginaire de Genet et celui de Drieu présentent des similarités importantes. » Faut-il les condamner pour leur imaginaire ? L’important consiste dans le positionnement politique, si positionnement politique il y a. Or, cela est douteux dans le cas de Genet, à la différence de Drieu. Ainsi écrivez-vous : « De même que chez Genet la foule informe des colons se presse autour des marles, de même chez Drieu le sujet politique demande à être dompté par l’homme fasciste » : le balancement « de même… de même… », qui introduit un parallélisme, ne justifie pas à lui seul cette assimilation : c’est un biais rhétorique. Car il est évident que, politiquement, ce rapprochement est infondé. À ce titre, le cœur du problème se trouve peut-être dans cette phrase : « Cette disjonction totale de l’éthique et de l’esthétique, qui aboutit de manière paroxystique au sublime criminel, est un point commun entre la pensée de Genet et le nazisme. » Le médiateur que vous introduisez ici est Derrida : celui-ci a en effet rapproché l’œuvre de Genet et la philosophie hégélienne, comme sonnant le glas de la raison occidentale. Mais si Derrida rapproche Genet de Hegel, vous rapprochez quant à vous Genet des nazis : « “Ce qu’on nomme loi, bien, droit est désintégré du même coup et est allé au gouffre”, dit Hegel. Et c’est pourquoi l’œuvre de Genet doit se lire [je souligne] en résonance avec la Weltanschauung nazie ». La question importante pour l’historien est celle de l’articulation entre l’œuvre d’un écrivain et son éventuel engagement politique. Prenons l’exemple de la figure du traître : Genet est-il un traître lui-même parce qu’il y a dans son œuvre des traîtres ? À vous lire, narrateur et auteur tendent à se confondre. Or, pourquoi l’auteur s’identifierait-il nécessairement à ses personnages ?
38 I.J. : En littérature, la comparaison est un exercice passionnant, mais, le plus souvent, elle est sous-tendue par une grille de lecture inconsciente. Ainsi, on choisira de rapprocher Genet et Rimbaud, Genet et Proust, Genet et Beckett. Dans un cas, on mettra en avant la marginalité et la puissance solaire de la jeunesse ; dans l’autre, l’univers de l’enfance et l’homosexualité ; dans le dernier cas, c’est la référence à l’absurde qui l’emportera. Sans le dire, ces rapprochements légitiment une vision de Genet en poète, en voleur, en victime, en humoriste désabusé, etc. Personne ne s’élève alors pour reprocher au critique d’avoir « contaminé » Genet avec un voisinage de mauvais aloi.
39 En revanche, il serait malséant de confronter Genet et Drieu La Rochelle pour évoquer leurs points communs – la haine antibourgeoise, la fascination pour les troupes de choc nazies, le désir d’apocalypse, le goût de la trahison, le ressentiment et l’instinct de mort. Pourquoi ? Parce que, dit-on, Drieu est politique et Genet ne l’est pas ; l’un ressortirait à la « réalité », l’autre à l’« imaginaire ». Mais cette conception est singulièrement réductrice. En matière de collaboration, les seuls actes politiques consistent-ils à diriger la NRF allemande ou à signer dans Je suis partout ? Gisèle Sapiro a bien montré, par exemple, que l’abstention politique d’un Cocteau sous l’Occupation était profondément politique en ce qu’elle ratifiait l’état hétéronome du champ.
40 Le concept de protonazisme, qui semblait vous gêner tout à l’heure, me paraît au contraire très utile pour caractériser les écrivains et intellectuels qui, à l’instar de Paul de Man, Cioran, Heidegger, Jünger, Stefan George, D’Annunzio, Marinetti, Blanchot ou Genet, ont manifesté, dans l’entre-deux-guerres ou pendant la guerre, une sympathie pour le fascisme et l’ont justifié d’un point de vue esthétique, philosophique ou moral. Bien sûr, ces écrivains ne sont pas des propagandistes, ils n’ont pas occupé de fonctions ministérielles, ils ne sont même pas comparables aux criminels de plume comme Piovene, Céline ou Brasillach. Ils ont néanmoins préparé le terrain, adapté une idéologie, accompagné une esthétique. Comme l’écrit Isabelle Kalinowski dans sa préface au livre de Michel Vanoosthuyse, Fascisme et littérature pure (Agone, 2005), « c’est se faire une idée bien abstraite des rapports entre les intellectuels et les pouvoirs politiques que de tenir l’adhésion à un parti de gouvernement, l’appartenance à une officine du régime et, surtout, l’adoption d’un discours d’allégeance pour les seules formes possibles du soutien et du compromis ». Le problème est de « vérifier si une œuvre ne contient pas de propositions homologiquement comparables, compte tenu de la spécificité et de l’autonomie de leur mode de composition, avec les assertions de l’idéologie officielle ». C’est à la même conclusion que parvient Martin Travers dans son article « Fascism and Aesthetic Self-Fashioning » (Renaissance and Modern Studies, 42, 1999) : le fascisme peut exister dans le champ social sous la forme de valeurs « sans ambiguïté protofascistes », mais qui ne font pas partie de l’appareil d’État.
41 Plutôt que d’opposer mécaniquement l’imaginaire et le monde, l’invention et la réalité, le narrateur et l’auteur, l’historien épris de littérature doit chercher un système de correspondances entre l’esthétique et l’idéologie. On trouvera alors des schèmes fascistes dans les œuvres en apparence les plus « littéraires ». Par exemple, Stefan George (1868-1933) célèbre l’assurance aristocratique, adule le corps masculin identifié au guerrier, recommande l’allégeance totale et le sacrifice. Pour le poète qui, en 1928, annonçait « das neue Reich » (le nouvel Empire), la jeunesse doit s’armer pour les combats futurs et finira avec une couronne autour de la tête. Les romans de Genet, écrits dans les années 1940 (à l’exception d’Un Captif amoureux), regorgent également d’idéologèmes fascistes et nazis : l’essentialisme des individus, la hiérarchie élitiste, la vision héroïque du surhomme, le dénigrement du principe féminin, l’esthétisation de la violence, la fascination pour l’horreur et la cruauté, l’insensibilité à la souffrance, l’ivresse du sacrifice humain et du sang, l’antisémitisme, les mythologies médiévales et germaniques, le goût des ordres de chevalerie, le culte du métal et de l’arme, etc. Dans Le Système périodique, Primo Levi raconte l’histoire de son ami Sandro, skieur et alpiniste, qui l’initie aux dangers de la montagne : « En avril 1944, il fut capturé par les fascistes, ne se soumit pas et tenta de s’évader de la maison du fascio de Cuneo. Il fut tué d’une décharge de mitraillette dans la nuque par un monstrueux bourreau-enfant, un de ces misérables sicaires de quinze ans que la république de Salo avait recrutés dans les maisons de correction. » Ce crime inspire à Levi de l’horreur ; Genet le célèbre avec joie, comme dans Pompes funèbres ou Journal du voleur il magnifie les atrocités des SS et des miliciens. Cette différence de taille, nichée au cœur du littéraire, est éminemment politique.
42 Après la guerre, l’institutionnalisation littéraire a exigé l’« oubli du fascisme », pour reprendre le titre de l’ouvrage qu’Alexandra Laignel-Lavastine a consacré à Cioran, Éliade et Ionesco. Ainsi Genet et Jünger ont-ils tous deux épousé la figure du rebelle pour remiser des affinités par trop encombrantes. Mon livre n’a pas l’ambition de traîner Genet devant un quelconque tribunal de l’histoire, mais de mettre en évidence le travail de replacement esthétique et idéologique qu’il a effectué entre les années 1950 et les années 1970. C’est ici que le travail de l’historien devient véritablement libératoire. Je crois, comme dit Barthes, que la vraie censure consiste non à interdire, mais « à maintenir, à retenir, à étouffer, à engluer dans les stéréotypes […], à ne donner pour toute nourriture que la parole consacrée des autres, la matière répétée de l’opinion courante. L’instrument véritable de la censure, ce n’est pas la police, c’est l’endoxa. »
Notes
[ 1] Au sujet des Black Panthers, vous écrivez qu’ils « plairont moins à Genet pour les idées qu’ils défendent que pour la manière dont ils les défendent » ; à propos des Palestiniens : « En fin de compte, on ne sait plus si le soutien de Genet est d’ordre politique ou sexuel » ; et encore, « Genet aime moins les Noirs et les Arabes qu’il ne hait la Révolution et la République françaises ».
[ *] Ancienne élève de l’École normale supérieure, Ludivine Bantigny est maître de conférences à l’université de Rouen. Ses travaux portent sur l’histoire sociale et culturelle de la seconde moitié du 20e siècle français et plus particulièrement sur la jeunesse comme objet de savoir et enjeu politique. Elle est membre du comité de Rédaction de Vingtième Siècle. Revue d’histoire.(ludivinebantigny@yahoo.fr)
[ **] Ancien élève de l’École normale supérieure, Ivan Jablonka est maître de conférences à l’université du Maine. Il travaille depuis une dizaine d’années sur l’enfance abandonnée ou délinquante à l’époque contemporaine. Ses recherches portent autant sur le parcours des individus que sur les politiques mises en œuvre à leur intention.(ivan.jablonka@ens.fr)
Résumé
Dans Les Vérités inavouables de Jean Genet (Seuil, 2004), Ivan Jablonka ambitionne de renouveler l’approche du célèbre écrivain français, en mettant en évidence l’importance des soutiens dont il a bénéficié à l’Assistance publique, sa fascination assumée pour le fascisme et l’opération par laquelle ses exégètes, Sartre au premier chef, en ont fait un opprimé insurgé contre l’ordre établi. Cette démarche n’a pas pleinement convaincu Ludivine Bantigny, qui souligne certains travers dans l’interprétation et dans le raisonnement. Leur désaccord a donné lieu à un débat à la fois contradictoire et positif concernant l’histoire de l’enfance irrégulière et la nature du fascisme, mais aussi, plus largement, sur l’exercice biographique et les relations entre histoire et critique.
Mots-clés
Genet, biographie, littérature, fascisme, historiographieIn Les Vérités inavouables de Jean Genet (Seuil 2004), Ivan Jablonka has the ambition of renewing the approach to the famous French writer, showing how much support he derived from the Assistance publique, his supposed fascination for fascism, and the operation by which his exegetes, Sartre in particular, made him out to be an oppressed rebel against the established order. This approach did not totally convince Ludivine Bantigny who points out several obstacles in the interpretation and reasoning. Their disagreement led to a debate that was both contradictory and positive concerning the history of his irregular childhood and the nature of fascism, but also, more generally, on the exercise of biography and relations between history and criticism.Keywords
Genet, biography, literature, fascism, historiography
POUR CITER CET ARTICLE
Ludivine Bantigny et Ivan Jablonka « L'historien et l'œuvre littéraire », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 1/2007 (no 93), p. 183-195.
URL : www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2007-1-page-183.htm.
DOI : 10.3917/ving.093.0183.




