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Mémoires officielles et cultures mémorielles dans l’Europe élargieAuteurEmmanuel Droit[*] [*] Emmanuel Droit, anciennement doctorant au Centre Marc Bloch...
suitedu même auteur
1 Malgré la réunification de l’Europe dans une Union à vingt-sept, le continent reste marqué par une dissymétrie de la mémoire collective. En étudiant les divergences entre l’Europe occidentale et l’Europe centrale et orientale à propos de la mémoire de la Shoah et des crimes soviétiques, Emmanuel Droit met à jour un « rideau de fer mémoriel ». Les populations et les dirigeants d’Europe centrale et orientale, soucieux de remplir les pages blanches de leur passé communiste, n’hésitent pas à comparer les violences qu’ils ont subies à la Shoah, ce qui aboutit trop souvent à relativiser cette dernière et à passer sous silence le rôle de leurs pays comme auxiliaires de l’Allemagne nazie. L’indignation suscitée à l’Ouest par cette réécriture biaisée de l’histoire fait alors naître chez nos voisins l’impression qu’on minimise leurs souffrances en leur refusant le statut de victimes. Emmanuel Droit nous livre dans cet article ses pistes de réflexion pour sortir de ce dialogue de sourds et construire les bases d’une mémoire européenne commune.
2 Le 24 mars 2004, Sandra Kalniete, ambassadeur de Lettonie en France dans les années 1990, prononce un discours dans la célèbre salle de concert de Leipzig (la Gewandhaus) lors de l’ouverture de la traditionnelle Foire du livre. Ses paroles provoquent le départ de la salle du vice-président du Conseil central des juifs en Allemagne, Salomon Korn, puis suscitent une vive polémique dans la presse allemande et germanophone pendant quelques jours[1] [1] Sonja Margolina, « Die Opfer im Wettbewerb. Europas divergierende...
suite : « Ils [les chercheurs] prouvent que les deux régimes totalitaires – nazisme et communisme – étaient criminels. Il ne doit jamais y avoir une différence entre eux sous prétexte qu’une partie était rangée du côté des vainqueurs[2] [2] Paroles de Sandra Kalniete traduites par nos soins. (TAZ,...
suite. » Les propos de Sandra Kalniete ont été jugés scandaleux dans la mesure où celle-ci soulignait la souffrance de ses compatriotes sous la domination soviétique, sans poser la question de la participation de centaines de Lettons à l’extermination des juifs entre 1941 et 1944. Par cette prise de position liée à son expérience personnelle[3] [3] Issue d’une famille déportée par le NKVD en Sibérie,...
suite, elle a blessé la hiérarchisation des mémoires de la Shoah et du Goulag existant en Europe occidentale et qu’avait rappelée Simone Veil quelques mois plus tôt lors d’un discours prononcé au Bundestag le 27 janvier 2004 : « La Shoah n’est pas encore suffisamment reconnue dans un certain nombre de pays d’Europe de l’Est : manipulé par les régimes communistes longtemps au pouvoir, le souvenir des souffrances infligées par l’occupant nazi aux peuples occupés a oblitéré le souvenir des souffrances infligées aux juifs, avec parfois la complicité de ces peuples. […] Au moment où l’Europe s’élargit à l’Est, il faut s’alarmer de ces dérives, car ces apparentes controverses historiques touchent en profondeur à l’identité de l’Europe future[4] [4] Ce discours est disponible sur le site Internet de la Fondation...
suite. » Véritable condensé des tragédies qu’a connues le continent européen au cours du 20e siècle, les paroles de ces deux femmes constituent un révélateur de l’asymétrie des cultures mémorielles[5] [5] Par culture mémorielle, nous entendons la somme des représentations...
suite de l’Europe occidentale et de l’Europe orientale au moment où nous célébrons une double phase d’élargissement de l’Union européenne à l’Est.
3 À la différence de la France, l’Allemagne constitue un terrain privilégie de réception des débats et des polémiques relatifs au poids et à la place de la Shoah et du Goulag tant dans les politiques officielles de la mémoire que dans la mémoire collective des sociétés postsocialistes d’Europe de l’Est. Outre la proximité géographique, la principale raison à ce phénomène de réception est liée au fait que la république de Berlin est le seul pays d’Europe occidentale à avoir connu dans la partie orientale de son territoire une double expérience totalitaire. En outre, la façon dont la République fédérale s’est confrontée aux années 1933-1945 a élevé l’Allemagne au rang de modèle de référence en Europe en matière de traitement du passé (Vergangenheitsbewältigung)[6] [6] Helmut König, « Von der Diktatur zur Demokratie oder...
suite. Par « traitement du passé », nous entendons non seulement l’ensemble des mesures politiques, juridiques, symboliques mises en œuvre par les États, mais aussi le travail de mémoire pris en charge par des acteurs de la société civile. À l’aide de ce concept, notre ambition ne se limite pas à l’étude des formes institutionalisées de la mémoire de la Shoah. Nous entendons poser les bases d’une évaluation de la réception de la politique officielle de la mémoire sur les populations[7] [7] Cette perspective sociologique, défendue notamment par...
suite. Concrètement, nous cherchons à cerner qui sont les « entrepreneurs de mémoire[8] [8] L’expression « entrepreneur de mémoire » est une...
suite » et quelles pratiques sont mises en œuvre. Plus généralement, cette réflexion nous permet de poser une question renvoyant à l’idée d’identité européenne, qui était très discutée au moment des débats sur la Constitution européenne en 2005 : dans quelle mesure la Shoah peut-elle être, voire doit-elle être, l’élément central d’une mémoire collective européenne ? Doit-on hiérarchiser la mémoire des souffrances liées aux dominations nazie et soviétique ? Comment les deux impératifs catégoriques mémoriels de la Shoah et du Goulag peuvent-ils coexister au sein de l’Europe élargie sans éveiller des soupçons réciproques de négationnisme ?
4 Dans un premier temps, nous entendons rappeler la ligne de partage mémorielle qui, tel un rejeu de faille, sépare l’Europe de l’Ouest de l’Europe de l’Est depuis 1989. Puis, nous développerons une approche transnationale différenciée, afin d’évaluer la place de la mémoire de la Shoah tant dans les mémoires officielles que dans les mémoires collectives en Europe de l’Est, pour finalement conclure sur les possibilités d’une « juste mémoire » commune à l’échelle du continent européen.
Un « rideau de fer mémoriel »
5 L’analyse du poids respectif des mémoires de la Shoah et du Goulag permet de mettre en lumière une divergence de cultures mémorielles de la seconde guerre mondiale entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est. A priori, ce conflit est toujours présenté comme un événement cohérent et fermé, commençant le 1er septembre 1939 pour s’achever le 8 mai 1945 (du moins en Europe). Cette perspective est bien sûr valable d’un point de vue macrohistorique et factuel. Elle est beaucoup plus problématique lorsqu’on aborde cet événement sous l’angle d’une « histoire au second degré », c’est-à-dire celle de la mémoire officielle, et lorsqu’on la traite d’un point de vue transnational[9] [9] Étienne François, « Meistererzählungen und Dammbrüche :...
suite. À la différence d’un Européen de l’Ouest, la date du 8 mai 1945 représente moins pour un Letton ou un Hongrois la libération du joug nazi que le début de l’occupation soviétique[10] [10] En France, c’est 1944 et l’époque de la Libération...
suite. On entend ainsi souvent dire en Lettonie que 1991 marque la fin de la seconde guerre mondiale, car cette date correspond à la restauration de l’indépendance de cet État balte, 1945 ne signifiant qu’un changement d’occupation après celles de 1940 et de 1941. En Hongrie, les autorités politiques communistes ont imposé dans l’espace public jusqu’en 1990 le terme de « felszabadulás » qui veut dire « libération ». Aujourd’hui, on préfère parler de « megszabadulás » qui exprime le fait d’être effectivement libéré d’une dictature sans contenir l’idée que cela apporte aussi la liberté au pays. Même en Allemagne, la célébration du 60e anniversaire de la seconde guerre mondiale a donné lieu à des publications qui défendent l’idée selon laquelle on ne peut pas parler de libération pour toute l’Allemagne en 1945, puisque la partie orientale était occupée par les forces armées soviétiques[11] [11] Hubertus Knabe, Tag der Befreiung ? Das Kriegsende in Ostdeutschland,...
suite.
6 La dissolution du bloc de l’Est a rendu inévitable dans les États postsocialistes un nouvel éclairage du passé, débarrassé de la dimension « mythologique » de la seconde guerre mondiale imposée par l’URSS. Cela les place en décalage par rapport aux pays d’Europe occidentale où la mémoire de la Shoah occupe les trois quarts de l’espace mémoriel lié à la seconde guerre mondiale, tandis que le Goulag constitue un véritable « trou de mémoire[12] [12] Nous empruntons cette expression à Roger Bastide qui définit...
suite ».
Le paradigme dominant de la Shoah à l’Ouest
7 À partir des années 1960, l’Europe de l’Ouest glisse globalement du paradigme national « résistancialiste » au paradigme transnational « universaliste » de la Shoah. Ce glissement mémoriel est à remettre dans le contexte de l’époque marqué à la fois par la portée du procès Eichmann en 1961, des procès de Francfort en 1963-1965[13] [13] Rebecca Wittmann, The Auschwitz Trial, Cambridge (Mass. ),...
suite, et par la guerre des Six Jours en 1967. Les années 1970 représentent une césure dans de nombreux pays occidentaux (en France[14] [14] Henry Rousso, Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours,...
suite, en Belgique, en Italie) dans la mesure où, d’une part, le consensus des sociétés fondé après 1945 sur le « mythe résistancialiste » s’effrite et, d’autre part, la mémoire de la Shoah dépasse le seul cadre restreint des communautés juives[15] [15] Pour le cas allemand, voir Norbert Frei, 1945 und wir. Das...
suite. En France, la Shoah entre véritablement dans la mémoire officielle et collective au cours des années 1990 à la suite des procès Touvier et Papon, en même temps que s’impose dans le discours public le concept de « devoir de mémoire[16] [16] Sarah Gensburger et Marie-Claire Lavabre, « Entre devoir...
suite ». Globalement, depuis la fin des années 1970 et l’impact du téléfilm américain Holocaust[17] [17] Voir le numéro spécial « Die amerikanische TV-Serie...
suite (1979), puis du film documentaire de Claude Lanzmann Shoah (1985), Auschwitz est devenu progressivement un lieu de mémoire universel[18] [18] Peter Novick, The Holocaust in American Life, New York,...
suite. La Shoah est désormais considérée comme une « rupture civilisationnelle[19] [19] Dan Diner, Das Jahrhundert verstehen. Eine universalhistorische...
suite » si forte qu’Auschwitz est devenu aujourd’hui « la signature de toute une époque[20] [20] Jürgen Habermas, « Geschichtsbewußtsein und posttraditionale...
suite », celle du 20e siècle.
8 À la « singularité » historique proprement dite de cet événement – à cet égard il faut rappeler que singularité ne veut pas dire « incomparabilité »[21] [21] Jacques Sémelin, Purifier et Détruire. Usages politiques...
suite – a succédé une « singularité » mémorielle aujourd’hui contestée en Allemagne par d’autres groupes de victimes, tels que les Tziganes ou les homosexuels[22] [22] Jean-Michel Chaumont, La Concurrence des victimes. Génocide,...
suite. Comme le note Henry Rousso, la prédominance de la mémoire de la Shoah est certes une reconnaissance légitime et une compensation relative aux décennies de silence qui ont entouré l’extermination des juifs après 1945, mais elle a tendance à ignorer d’autres catégories de victimes, tout en fondant l’identité juive sur la souffrance subie par les aînés[23] [23] Henry Rousso, La Hantise du passé. Entretien avec Philippe...
suite.
9 Cette centralité actuelle de la mémoire de la Shoah est entretenue aussi bien par les États (repentances officielles, procès politiques tardifs, mises en place de commissions sur la spoliation des biens appartenant aux juifs[24] [24] Pour une analyse comparée du travail des commissions Volckler...
suite) que par des initiatives venues de la société civile (le mémorial du Vél’ d’hiv’ à Paris, celui de l’Holocauste à Berlin situé sur le terrain de l’ancienne chancellerie de Hitler[25] [25] Peter Carrier, Holocaust Monuments and National Memory Cultures...
suite) ou du champ cinématographique[26] [26] Voir, entre autres, La Liste de Schindler, Steven Spielberg...
suite. Or, le phénomène dit d’universalisation de la mémoire de la Shoah[27] [27] Daniel Levy et Natan Sznaider, Erinnerung im globalen Zeitalter :...
suite est avant tout une perspective très occidentale, c’est-à-dire propre aux États-Unis et à l’Europe de l’Ouest.
La Shoah comme « critère mémoriel de Copenhague »
10 Depuis le milieu des années 1990, le souvenir de la Shoah constitue un enjeu prioritaire pour l’Union européenne. Cette hiérarchisation s’exprime au niveau du champ politique à tel point que l’on peut parler de « critère mémoriel de Copenhague ». Elle est aussi défendue dans le monde de la recherche par des historiens ouest-européens et américains.
11 Dans le champ politique, la mémoire de la Shoah joue un rôle non négligeable lors du cycle de négociations conduisant à l’élargissement de l’Union européenne à dix nouveaux membres au 1er mai 2004. Parmi les critères d’adhésion relevant du respect des valeurs démocratiques, la Shoah représente un critère implicite d’entrée dans le « club », une sorte de « critère mémoriel de Copenhague ». Ce « devoir de mémoire » apparaît comme une exigence politique et morale des Occidentaux formulée notamment à de nombreuses reprises par le Parlement européen sous la forme de résolutions. Dès 1995, le Parlement européen avait demandé que soit instaurée une journée européenne commémorant le souvenir de l’Holocauste dans l’ensemble des (futurs) États membres de l’Union européenne[28] [28] Résolution du Parlement européen sur la journée commémorative...
suite. En 1998, il appelle la Commission et le Conseil européen à « exercer toutes les pressions possibles sur les gouvernements concernés par le pillage et la non-restitution des biens dérobés aux juifs durant la seconde guerre mondiale, afin que ces biens soient identifiés et restitués à leurs propriétaires ou à leurs ayants droit[29] [29] Résolution du Parlement européen sur la restitution des...
suite ». Et entre 1998 et 2000, des pays membres de l’Union européenne (la Grande-Bretagne et la Suède) ont joué un rôle de premier plan dans la mise en place d’une structure pour la coopération internationale en matière d’éducation de la Shoah. Sur les seize pays fondateurs figurent à côté des États-Unis, et des pays d’Europe occidentale quatre pays d’Europe de l’Est candidats à l’entrée dans l’Union européenne : la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Lituanie[30] [30] Henry Rousso, « Das Dilemma eines europaïschen Gedächtnisses »,...
suite.
12 Dans le champ scientifique, cette position est notamment défendue par des historiens anglo-américains comme Robert Conquest et Charles S. Maier. Dans son livre
suite
suite. Selon lui, le « livre noir du nazisme » demeure plus noir que celui du communisme, tout en reconnaissant le champ immense des crimes communistes (famine politique, purification ethnique, meurtres judiciaires, goulags). Dans un article paru dans la revue Le Débat en 2002, l’historien américain Charles S. Maier emprunte une métaphore à la physique radioactive en associant la mémoire des crimes du national-socialisme (dite « mémoire chaude ») au « plutonium historique qui contamine le paysage de ses radiations destructrices des siècles durant[33] [33] Charles S. Maier, op. cit. , p. 110. ...
suite », tandis qu’il associe le tritium (un isotope qui se dissipe relativement vite) à la mémoire du communisme (dite « mémoire froide »). Il explique cette différence de « radioactivité mémorielle » entre autres par le fait que la communauté de mémoire des victimes du national-socialisme comprend toute l’Europe alors que l’URSS n’a soumis que l’Europe de l’Est à sa terreur et à sa domination. Il rappelle en outre que la Shoah ne fut pas une simple opération de nettoyage ethnique ou de famine organisée comme en Ukraine. Enfin, nous ajoutons que la culture visuelle des Occidentaux est fondée sur les images des camps nazis et non sur celles des camps de travail soviétiques (de toute façon très rares)[34] [34] Anne Applebaum, Goulag : une histoire, Paris, Grasset,...
suite.

Sándor Ék, La Libération de Budapest, 1952 (Hadtörténeti intézet és Múzeum, Budapest)
Sándor Ék, La Libération de Budapest, 1952 (Hadtörténeti intézet és Múzeum, Budapest)

Déportation de Lettons, 14 juin 1941 (Musée de l’Occupation, Riga)
Déportation de Lettons, 14 juin 1941 (Musée de l’Occupation, Riga)
Le retour à la mémoire historique nationale à l’Est
13 En Europe de l’Est, le retour à la souveraineté nationale s’est accompagné de la volonté de rompre avec la mémoire historique officielle imposée par l’URSS pendant plus de quarante ans, celle de la « Grande Guerre patriotique », de la « lutte internationale contre le fascisme » et du 9 mai 1945 présenté et célébré comme le jour de la « Libération par l’Armée rouge ». Cette culture mémorielle véhiculée par les médias culturels (monuments, affiches, timbres-poste, tableaux, illustrations de manuels scolaires, films) et les discours politiques, réifiée chaque année lors de commémorations rituelles a constitué la base de la croyance en une société nouvelle fondée sur la « résistance antifasciste » et le rôle « libérateur » des Soviétiques (document 1[35] [35] Vingtième Siècle. Revue d’histoire remercie József...
suite).
14 Le retour à l’indépendance des pays de l’ancien bloc soviétique au début des années 1990 s’est accompagné partout d’une réaction générale de nationalisation de l’histoire et de la mémoire à un moment où de nombreux pays d’Europe occidentale ont commencé à déconstruire leur histoire nationale. Après 1989, les États postsocialistes d’Europe centrale et orientale ont mis en œuvre un processus de « décolonisation idéologique[36] [36] Pierre Nora, « Gedächtniskonjunktur », Transit. Europäische...
suite ». La valorisation de la souffrance nationale est considérée comme une forme de justice, de libération de la mémoire collective étouffée sous la domination soviétique. Un exemple matériel concret permet de mieux comprendre la hiérarchisation inversée de la mémoire du Goulag et de la Shoah dans ces pays. Dans les États baltes, le motif du wagon à bestiaux est toujours associé aux déportations de masse staliniennes en Sibérie[37] [37] Jean-Jacques Marie, Les Peuples déportés de l’Union...
suite, alors qu’en Europe de l’Ouest, il est le symbole de la déportation des juifs (document 2). Le monument à la déportation inauguré en juin 2001 à Riga en Lettonie est d’ailleurs un wagon original de l’époque. En Hongrie, la mémoire officielle, instrumentalisée par la droite nationale et conservatrice au pouvoir dans la première moitié des années 1990, se concentre sur 1956 et le « Stalingrad hongrois », c’est-à-dire l’écrasement de la deuxième armée hongroise sur le Don en janvier 1943 face à l’Armée rouge qui est comparé à la défaite de Mohács en 1526 contre les Turcs. La mémoire de cet événement prend d’ailleurs une dimension religieuse avec l’érection en 1993 d’une chapelle à la mémoire des victimes de la catastrophe du Danube inaugurée par le président de la République hongroise. Dans le même temps, les autorités politiques oublient volontairement de mentionner que la Hongrie était alliée à l’Allemagne nazie durant la seconde guerre mondiale…
15 Alors que l’Europe de l’Ouest cherche dès le début des années 1990 à imposer une mémoire officielle de la Shoah sans reconnaître les crimes des régimes communistes en Europe de l’Est, les États postsocialistes de l’ancien bloc soviétique produisent une nouvelle culture mémorielle postdictatoriale. Celle-ci repose sur la valorisation du rôle de victime sous l’occupation soviétique, tandis que les responsabilités éventuelles dans l’extermination des juifs au cours de la seconde guerre mondiale sont encore le plus souvent occultées voire déniées. Ce silence ne fait que prolonger celui officiellement décrété par le « grand frère soviétique » entre 1945 et 1989. À partir d’exemples précis, nous allons montrer comment ce « critère mémoriel de Copenhague » a été plus ou moins mis en œuvre et reçu dans les différents pays d’Europe de l’Est. Nous souhaitons à cette occasion dresser un tableau différencié du poids de la mémoire de la Shoah dans ces pays.
La mémoire de la Shoah dans l’Europe postsocialiste
16 Par ses pressions et ses incitations, l’Union européenne a contribué de façon indéniable à accélérer la phase d’anamnèse, c’est-à-dire de retour de la mémoire. Afin d’analyser l’intégration de la mémoire de la Shoah en Europe de l’Est après 1989[38] [38] Le cas de l’ex-Yougoslavie, marquée par les séquelles...
suite, nous mobilisons des indicateurs relatifs à la politique symbolique, muséale et culturelle de ces pays. Mais au-delà de la politique mémorielle officielle, il faut essayer de saisir la réception de cette phase d’anamnèse au sein des sociétés civiles.
Politiques mémorielles officielles
17 Sous les pressions de l’Union européenne et des États-Unis, un certain nombre de gouvernements ont prononcé des excuses officielles à leurs communautés juives, créé des fonds de compensation et inscrit la mémoire de la Shoah dans leur calendrier national. La Lettonie fait figure d’élève modèle, puisque dès le début des années 1990, un jour officiel de commémoration a été instauré le 4 juillet, date anniversaire de l’incendie de la synagogue de Riga en 1941. La plupart des autres pays font plus ou moins facilement une place à la Shoah dans leur calendrier national à partir de la fin des années 1990. En Slovaquie, il faut attendre l’année 2002 et l’engagement du président de la république Rudolf Schuster pour que la journée du 9 septembre soit dédiée aux victimes de la Shoah et des violences à caractère raciste. Mais cette proposition est ratifiée par une large majorité de députés (85 sur 87 présents). En Hongrie, le gouvernement de droite de Victor Orbán défend la position selon laquelle la souffrance des Hongrois sous le communisme est identique voire supérieure à celle des juifs pendant la seconde guerre mondiale. On en veut pour preuve la position de deux journées de commémoration : la première, fixée à partir de 1999 au 25 février, est dédiée à la mémoire des victimes du communisme, tandis que la seconde, introduite en 2000, est une journée de commémoration de la Shoah célébrée le 16 avril. Cette concurrence des mémoires reflète la hiérarchie mémorielle en Hongrie. C’est aussi le cas en Roumanie où le président roumain Ion Iliescu affirmait encore en 2002 qu’il n’y avait pas eu d’extermination de juifs en Roumanie, tout en relativisant les actes du maréchal Antonescu. Finalement, sous les pressions internationales, il a mis en place une commission indépendante présidée par Élie Wiesel qui a conclu à une responsabilité roumaine dans la planification et la déportation de 280 à 380 000 juifs roumains et ukrainiens. Ces conclusions ont conduit le gouvernement roumain à organiser le 9 octobre 2004 une journée de commémoration en mémoire des victimes de la Shoah. À cette occasion, le président Iliescu a présenté les excuses officielles de l’État roumain.
18 Parfois, les excuses officielles sont prononcées sous la pression du monde de la recherche scientifique et de la société civile. Le cas de la Pologne est à cet égard révélateur. Malgré l’inauguration et la commémoration de l’insurrection du ghetto de Varsovie dès 1948 (c’était une façon pour les autorités communistes de passer sous silence la mémoire de l’insurrection de l’Armée intérieure déclenchée le 1er août 1944), la mémoire de la Shoah a été occultée, même après 1989. Pour la majorité des Polonais, jusqu’au début des années 2000, Auschwitz est d’abord et surtout le lieu du martyr polonais lors de la seconde guerre mondiale. Katyn est également un lieu de mémoire très sensible dans la mémoire collective polonaise et il occupe le devant de la scène mémorielle depuis 1990. En mai 2000, le sociologue américain d’origine polonaise, Jan T. Gross, publie une étude sur le massacre de juifs à Jedwabne en juillet 1941[39] [39] Jan T. Gross, Les Voisins. 10 juillet 1941, un massacre...
suite. Ce massacre a été commis par des Polonais sans que les Allemands soient directement intervenus. Avec cette enquête soulignant non plus l’image de victimes mais de bourreaux des Polonais, Gross a suscité un débat retentissant et passionné en Pologne[40] [40] Ruth Henning, Die Jedwabne-Debatte in polnischen Zeitungen...
suite. Pour la première fois, ce pays s’est véritablement confronté à cette partie infamante de son passé. Jedwabne est devenu un jalon majeur de la mémoire nationale officielle, comme l’attestent les excuses officielles présentées par le président Kwasniewski en 2001 à l’occasion du 60e anniversaire de cette tragédie. La polémique autour du livre de Gross montre la difficulté de la société polonaise à admettre vraiment que d’autres aient connu des souffrances similaires. La Pologne a en effet volontiers recours à l’argumentaire du martyrologe pour se présenter comme une victime de l’Histoire[41] [41] Wodzimierz Borodziej, « Abschied von der Martyrologie...
suite.
19 Au-delà des formes institutionnelles, le degré d’intégration de la Shoah dans la mémoire officielle se mesure à l’existence ou non de musées qui aborde la question de l’extermination des juifs. En Europe de l’Est, le paysage muséographique est évidemment dominé par des musées et des mémoriaux qui rappellent les crimes commis par les régimes communistes et l’URSS (déportations de masse, exécutions sommaires, tortures…)[42] [42] Volkhard Knippe et Ulrich Mählert (dir. ), Der Kommunismus...
suite. Dans les États baltes, il n’existe actuellement aucun musée dédié à la mémoire de la Shoah. La Lettonie et l’Estonie possèdent un Musée des occupations qui traite uniquement de la souffrance des populations autochtones sous la domination soviétique et nazie[43] [43] Céline Bayou, « Le Musée letton des occupations. Écrire...
suite. À Riga, le Musée des occupations, inauguré en 1993, occupe un bâtiment qui a abrité jusqu’en 1990 le Musée des tirailleurs rouges lettons[44] [44] Ces unités militaires étaient célébrées à l’époque...
suite. La scénographie de la première salle illustre parfaitement les propos de Sandra Kalniete évoqués en introduction. Le visiteur y découvre les portraits de Staline et de Hitler, ce qui constitue un raccourci saisissant de la position de la Lettonie, celle-ci mettant sur le même plan les dictatures nazie et soviétique. La Lituanie possède un musée qui porte le nom de « musée pour les victimes du génocide » (Genocido aukų muziejus), mais comme pour ses voisines baltes, cet espace muséographique ne traite essentiellement que des souffrances lituaniennes sous l’occupation soviétique. Le terme « génocide » ne renvoie nullement à l’extermination des juifs. Mis à part la Hongrie, aucun autre pays n’a inscrit la mémoire de la Shoah dans un espace muséographique.
20 Cet espace muséal, dont la création fut décidée par le gouvernement de Victor Orbán, est avant tout une compensation au très tendencieux Musée de la terreur (Terror háza). Inauguré en février 2002 à Budapest, celui-ci reflétait la volonté des autorités politiques hongroises de l’époque de privilégier dans ce lieu la mémoire de la terreur soviétique au détriment de celle de la Shoah. Situé sur l’avenue Andrassy, la plus prestigieuse de Budapest, les « Champs-Élysées hongrois », dans un bâtiment qui a abrité tour à tour la Gestapo, les Croix-Fléchées et la police secrète hongroise jusqu’en 1956, cet espace muséographique, conçu par Maria Schmidt, montre essentiellement la violence des Croix-Fléchées et des communistes, la Shoah n’occupant que deux salles sur les vingt-cinq que compte l’ensemble. La pièce centrale de l’exposition permanente est un char soviétique T 63 qui rappelle que la Hongrie a été victime de l’URSS. Le logo du musée avec une croix fléchée et une étoile rouge souligne la mise sur le même plan du nazisme et du communisme, ce qui permet d’insister sur la souffrance du peuple hongrois dominé dans un premier temps par une « poignée de collaborateurs », puis par une puissance étrangère.
21 Pour donner un gage à la communauté juive (la plus importante d’Europe de l’Est avec environ cent mille membres) et montrer ses « bonnes intentions », le gouvernement de Victor Orbán a décidé la création d’un musée commémorant la Shoah. Il a été inauguré le 15 avril 2004 sous un gouvernement socialiste par le président israélien Katsav. Il s’agit du premier musée de ce genre en Europe de l’Est. Au cours de la cérémonie, le Premier ministre socialiste Peter Medgyessy a reconnu les « crimes haineux commis par le peuple hongrois contre le peuple hongrois[45] [45] Cité dans Richard Chaim-Schneider, « Das Holocaust-Museum...
suite ». Le gouvernement socialiste hongrois veut prouver par cette inauguration et ce discours que la Hongrie se confronte à son passé en se conformant à l’impératif catégorique mémoriel de l’Occident. Les noms d’environ soixante mille victimes hongroises de la Shoah sont gravés sur le mur intérieur et abrités sous une rangée d’arcades, tandis que les salles d’exposition se trouvent au sous-sol. Pourtant, l’inauguration de ce musée a été précédée de polémiques dans la presse et l’espace public. Les critiques portaient notamment sur le choix du site, une synagogue rénovée datant du 19e siècle, mais située dans une petite ruelle à l’extérieur du centre ville et dépourvue de possibilités de parking pour les visiteurs. En outre, le choix d’une synagogue est problématique dans la mesure où la Shoah n’est pas une question qui se réduit au judaïsme, mais bien un événement que doit prendre en charge toute la société hongroise. Pour ces raisons, Imre Kertész a refusé de prendre part à l’inauguration du musée. Selon lui, son emplacement symbolise la place de la Shoah dans la mémoire collective hongroise. Ainsi, le cas de la Hongrie montre comment des espaces muséaux constituent un instrument politique aux mains de forces politiques qui se transforment en entrepreneurs de mémoire. Les conservateurs du Fidesz mettent habilement de côté la mémoire des victimes juives, dans le but de se démarquer de l’extrême droite antisémite tout en cherchant à capter son électorat.
22 L’étude de la mémoire ne doit pas se limiter à l’analyse des formes institutionnelles mises en place depuis le début des années 1990 dans les différents pays d’Europe de l’Est à l’initiative d’entrepreneurs de mémoire extérieurs (Union européenne, États-Unis). La mémoire est d’abord et surtout un fait social et il est important d’évaluer la place de la Shoah dans la mémoire collective des sociétés civiles d’Europe de l’Est.
La Shoah dans la culture mémorielle des sociétés civiles
23 L’existence ou non de débats concernant la délicate question de la collaboration à l’extermination des juifs constitue un indicateur pertinent pour juger de la lente intégration de la Shoah dans la culture mémorielle au niveau des sociétés civiles. En général, la polémique se concentre sur l’attitude à adopter par rapport aux unités auxiliaires autochtones qui ont combattu au côté de la Wehrmacht dans les divisions SS. Les cas des États baltes est particulièrement intéressant à étudier. Pendant les décennies d’occupation soviétique, les survivants de ces légions SS lettones et estoniennes étaient officiellement considérés comme les « collaborateurs des fascistes ». Aujourd’hui, ils sont jugés positivement par une majorité des populations de ces pays qui voient avant tout en eux des combattants ayant courageusement résisté à l’envahisseur soviétique. Cette image positive, relayée par les survivants eux-mêmes sous forme de publications et de brochures, est renforcée par un discours ambiant rappelant que ces légions n’ont pas été considérées par les Alliés occidentaux comme coupables de crimes de guerre en 1945. En Lettonie, le 16 mars est la date de commémoration annuelle des légionnaires tombés au combat. Jusqu’en 1998, des représentants de l’État y participaient. Mais ils ont dû se retirer sous les pressions internationales. Depuis, cette commémoration n’a plus le label de fête nationale et elle porte un caractère privé. Des zones de silence demeurent autour de cette légion. Il est encore ainsi tabou en Lettonie de rappeler que cette légion comportait de nombreux formateurs et officiers de la police auxiliaire lettone, notamment du célèbre commando Arajs qui est responsable du massacre de vingt-six mille juifs en Lettonie. Dans le cadre d’une société multi-ethnique (avec une forte minorité russophone[46] [46] Emmanuel Droit, « Lettonie. Les russophones entre intégration...
suite), la Lettonie commence lentement à se rapprocher des normes en vigueur en Europe de l’Ouest même si les interdits autour de la légion SS sont encore forts. La volonté politique de se confronter au passé est en effet un des piliers d’un État de droit démocratique, mais elle n’est pas synchrone avec la culture mémorielle de la société.
24 La problématique est identique en Estonie[47] [47] Ruth Bettina Birn, Die Sicherheitspolizei in Estland 1941-1944. ...
suite où l’érection en 2003 d’un monument à la mémoire de ceux qui ont combattu pour la légion SS durant la seconde guerre mondiale dans le cimetière de la ville de Pärnu, financé par la municipalité et par le gouvernement estonien, a suscité de vives réactions. Sous la pression de l’Union européenne, aucun membre du gouvernement n’a assisté à la cérémonie d’inauguration. Les discours prononcés à cette occasion ont insisté sur le fait que ce monument est destiné à honorer la mémoire de tous ceux qui ont combattu pour l’Estonie, quel que soit l’uniforme qu’ils portaient. Une version préliminaire de ce mémorial avait été brièvement érigée durant l’été 2002 avant d’être retirée, le monument représentant un soldat estonien portant l’uniforme de l’armée allemande ! En Hongrie, la question de la collaboration est rapidement évacuée en faisant reporter l’entière responsabilité sur la minorité des Croix-Fléchées. Au-delà des discours officiels et des polémiques sur la question de la part de responsabilité dans l’extermination des juifs, l’intégration de la Shoah dans les mémoires collectives des États postsocialistes est très limitée au sein des sociétés civiles. De façon générale, la reconnaissance des responsabilités dans l’extermination des juifs ne s’accompagne pas d’un travail de mémoire au sein des sociétés civiles, ce qui montre bien que la mémoire ne se décrète pas aussi facilement.
25 À côté des entrepreneurs officiels de mémoire et d’une poignée d’historiens, seuls les intellectuels juifs (qui se revendiquent comme tels ou non) produisent du discours sur la mémoire de la Shoah dans l’espace public. Par exemple, l’action littéraire d’Imre Kertész se double en Hongrie d’une intervention dans le domaine cinématographique, puisqu’il a tiré un scénario de son livre Être sans destin[48] [48] Gábor Eröss, « Représenter l’irreprésentable ?...
suite. Les communautés juives nationales en tant que telles ne jouent aucun rôle de vecteur, y compris en Hongrie. Mais en dépit de l’engagement d’intellectuels ou de la volonté politique de modifier ici et là le contenu des manuels scolaires (avec le soutien financier de l’Union européenne), les résultats sont plus que modestes. Imre Kertész avait déjà exprimé en 2002 sa déception dans son ouvrage de réflexion La Langue expatriée : « En Hongrie, on ne considère pas du tout l’Holocauste comme un traumatisme civilisationnel ; on pourrait dire qu’il n’y a pas d’Holocauste dans la conscience historique ou morale dans ce pays[49] [49] Imre Kertész, A szamüzött nyelv [la langue expatriée],...
suite. » Les Hongrois sont plus dans la posture du refoulement que dans la posture allemande du remords collectif. Mais ils ne sont pas les seuls. De façon plus lapidaire encore, le journaliste Tomas Sniegon résume la position de la majorité de ses compatriotes tchèques : « Leur Holocauste n’est pas notre Holocauste[50] [50] Tomas Sniegon, « Their Genocide, or Ours ? The Holocaust...
suite. »
26 Si officiellement, la Pologne, la Hongrie, la Roumanie ou les États baltes commencent lentement à abandonner leur statut de victime et à reconnaître leur part de responsabilité dans la Shoah, les efforts au niveau politique se heurtent à une indifférence de larges parties de la société civile voire à une hostilité face à un mouvement perçu comme imposé de l’extérieur par l’Union européenne. Lorsqu’en 1995, le président lituanien en exercice, Algirdas Brazauskas, avait présenté les excuses officielles de son pays devant la Knesset pour la participation de nombre de ses compatriotes à la Solution finale, cet acte politique symbolique fort avait suscité beaucoup de remous dans son pays.
27 Depuis 1990, on observe le phénomène, très populaire parmi les populations des pays d’Europe de l’Est, de réhabilitation d’anciens « collaborateurs ». Cette entreprise est prise en charge par des partis politiques et des journaux et elle est accueillie positivement par la majorité des habitants. En Roumanie, malgré l’image très négative propagée pendant des décennies par le régime communiste d’après-guerre, la figure du maréchal Antonescu[51] [51] Ion Victor Antonescu (1882-1946) était un militaire et...
suite jouit d’une grande notoriété et les autorités politiques ont longtemps essayé, au cours des années 1990, de le réhabiliter. En 1991, le Parlement roumain avait ainsi observé une minute de silence pour commémorer le 45e anniversaire de l’exécution d’Antonescu. Au milieu des années 1990, une campagne de presse conduite par le journal populaire Ziua visait à donner le nom d’Antonescu à un des principaux boulevards de Bucarest[52] [52] « Antonescu n’était pas Hitler, Mussolini ou Horthy. ...
suite. En Hongrie, ce phénomène concerne Lászlo Bárdossy, ancien Premier ministre hongrois qui avait été pendu en 1946 pour avoir fait entrer son pays dans l’Axe. Mais ce contre-mouvement mémoriel est encore plus organisé en Slovaquie où les initiatives se multiplient en faveur de la réhabilitation de monseigneur Tiso[53] [53] Jozef Tiso (1887-1947) est archevêque de Bratislava. Il...
suite. Cette campagne s’observe à différentes échelles. Au niveau national, le parti national slovaque (Slovenská národná strana, SNS), au pouvoir depuis les dernières élections de juin 2006, en est le fer de lance. Au niveau local, des municipalités comme celle de Zilina avaient décidé en 2002 d’ériger une plaque commémorative en mémoire de Tiso. Ce n’est que sous les pressions politiques les plus hautes que la ville de Zilina a retiré son projet.
28 Seule la Bulgarie se caractérise par une véritable culture mémorielle de la Shoah largement diffusée au sein de la société civile[54] [54] Emmy Barouth (dir. ), History and Memory. Bulgaria Facing...
suite. Elle est un des rares pays (avec la Tchécoslovaquie) où la Shoah est un thème abordé au sein de la société, et ce dès avant 1989. À l’époque communiste, les autorités mettaient naturellement en avant le parti communiste et plus généralement le « peuple bulgare ». Depuis la chute du rideau de fer, la Shoah est un véritable enjeu de mémoire qui est plus important que le traitement mémoriel des crimes communistes, car elle se trouve au centre d’une véritable « concurrence des sauveurs » entre les conservateurs nationalistes et les néocommunistes. En fait, en Bulgarie, la question de la culpabilité est complètement mise de côté en faveur d’un autre débat. Les Bulgares sont en effet très fiers de mettre l’accent sur leur rôle dans « le sauvetage de [leurs] juifs », reconnu par l’État d’Israël en 1996 avec l’inauguration d’un « parc bulgare » à Tel-Aviv. Mais cet événement est au centre d’une bataille pour la mémoire entretenue par journaux interposés. D’un côté, la Duma, journal néocommuniste, dénonce dans la tradition d’avant-1989 l’ancien roi Boris III comme un « criminel de guerre » et met en évidence le rôle du « peuple » et des « résistants antifascistes » dans le sauvetage des quarante-huit mille juifs bulgares. En outre, les néocommunistes rappellent les déportations de plus de dix mille juifs réalisées en Thrace et en Macédoine, territoires annexés par la Bulgarie pendant la seconde guerre mondiale. De l’autre, les conservateurs soulignent dans le journal Demokratsiya le rôle de sauveur du monarque, passant sous silence son rôle dans la législation antisémite de décembre 1940 (qui réduisait les droits civiques des juifs), son soutien accordé à Hitler ainsi que sa décision de faire déporter les « juifs bulgares » de Macédoine au printemps 1943. Ils dénoncent le mythe de la « résistance antifasciste populaire » et l’exagération du rôle du dirigeant communiste Todor Zhivkov dans le sauvetage des juifs. Ces querelles compliquent le point de vue à adopter dans les manuels scolaires. La version du manuel d’histoire de 1993 développe une perspective consensuelle en incluant tous les acteurs et en soulignant l’humanité du peuple bulgare[55] [55] Tzvetan Todorov, op. cit. , p. 112. ...
suite. Cette bataille politique autour de la mémoire de la Shoah éclipse les règlements de compte avec le passé communiste, largement soldés depuis l’explosion du mausolée de Dimitrov en 1999.
29 Malgré la multiplication des actes de politique symbolique et de la bonne volonté affichée, les thèses négationnistes fleurissent dans la plupart des pays d’Europe de l’Est traditionnellement antisémites, à tel point qu’on peut qualifier le phénomène de « démocratisation du négationnisme ». En outre, elles ne sont plus le monopole des partis d’extrême droite. Même en Bulgarie, on observe la diffusion des ouvrages d’auteurs comme Robert Faurisson, Jürgen Graf ou Richard Hardwood. Ainsi, le livre de Graf – dans lequel ce dernier nie l’existence de la Solution finale, démontre que Staline est pire que Hitler et que le génocide est une propagande sioniste – en est déjà à sa seconde édition. À la différence de la Hongrie ou de la Pologne, la Bulgarie avait été jusqu’alors épargnée par l’antisémitisme (y compris durant l’entre-deux-guerres) et le négationnisme. La sociologue Liliana Deyanova explique l’émergence actuelle de l’antisémitisme en Bulgarie en la réinscrivant dans le cadre du développement d’un discours globalement « anti » : antimoderne, anti-européen, etc. Elle met en avant les difficultés socio-économiques liées à la transition et à l’approche de l’entrée dans l’Union européenne[56] [56] Liliana Deyanova, « Postcommunist negationism », in...
suite.
30 En dépit d’une politique officielle active, la mémoire de la Shoah n’a pas encore trouvé sa place dans la culture mémorielle des populations des pays d’Europe centrale et orientale qui ont intégré l’Union européenne. Mais aux marges de cette dernière, la mémoire de la Shoah est encore largement occultée par des pays comme la Russie ou la Biélorussie.
Dans l’orbite de Moscou, la Shoah oubliée
31 Les anciennes républiques soviétiques qui sont plus ou moins encore dans l’orbite de Moscou se caractérisent par une quasi-absence de discours sur la Shoah[57] [57] Zvi Gittelman, « History, Memory and Politics : The Holocaust...
suite. En Russie, le cadre politique autoritaire favorise le monopole d’expression d’une culture mémorielle officielle attachée à la valorisation de la défunte URSS et à une politique d’occultation volontaire de la mémoire de la Shoah et du Goulag. En Russie, la victoire sur l’Allemagne nazie constitue depuis la « défaite de la guerre froide » la seule figure d’identification de la nation russe, à l’image de la valorisation du souvenir de la bataille de Stalingrad ou du renouveau du culte de Staline. La russification de la culture mémorielle soviétique de la seconde guerre mondiale offre à la Russie, pays encore meurtri par sa perte d’influence géopolitique, une compensation symbolique qui lui permet de se donner l’illusion d’être une « grande puissance[58] [58] Jutta Scherrer, « Sowjetunion/ Russland. Siegesmythos...
suite ». La sociologue allemande Isabelle de Keghel y voit l’expression d’une « identité mélangée russo-soviétique[59] [59] Isabelle de Keghel, Die Staatssymbolik des neuen Russland...
suite ». Des initiatives de la société civile existent, permettant par exemple la construction à Moscou d’un mémorial dédié aux victimes du Goulag (Butovskij Poligon).
32 En Biélorussie, le paradigme dominant est celui de la « Grande Guerre patriotique » couplé à celui de la « Guerre des Partisans ». Au moment de la dissolution de l’URSS, les exécutions commises sous Staline par le NKVD entre 1937 et 1941 et découvertes en 1988 par un archéologue à Kuropaty (près de Minsk) étaient au centre des discussions. La construction d’un monument à la mémoire des deux cent mille victimes ne vit pas le jour en raison de l’accession au pouvoir d’Alexandre Loukachenko en 1994[60] [60] Ondrej Soukup, « Massengräber in Kuropaty und offizielle...
suite. Les États-Unis ont pourtant financé l’érection d’un monument en granite qui par trois fois depuis 1994 a été victime d’actes de vandalisme. Le président biélorusse, qui ne mentionne jamais Kuropaty dans ses discours, a cherché à effacer ce lieu de mémoire en construisant une autoroute en 2002. Ce projet s’est heurté à une opposition conduite par des jeunes du front populaire biélorusse[61] [61] Barbara Oertel, « 200 000 Tote unter Minsker Asphalt »,...
suite. Quant à la Shoah, elle ne fait jamais l’objet de discussions et de débats dans l’espace public, même après 1990. Aujourd’hui, en dépit du régime autoritaire de Loukachenko, un mouvement de citoyens s’engage pourtant en faveur de la patrimonialisation de l’« Auschwitz biélorusse », Trostenec. Malheureusement, toute mise en valeur mémorielle des victimes juives est encore considérée aujourd’hui comme offensante pour la majorité des Biélorusses, car elle relativise de fait les souffrances des victimes non juives. En outre, à proximité de l’ancien camp, on a découvert une fosse rassemblant des victimes des purges staliniennes, ce qui gêne le pouvoir en place. Ces cultures mémorielles concurrentes concentrées autour de ce camp ont fait l’objet d’un film documentaire du cinéaste biélorusse Kolas, mais les autorités biélorusses ont refusé de le diffuser dans son intégralité. Cette sédimentation mémorielle relative aux horreurs nazies et soviétiques rappelle le cas allemand, dans lequel les camps de concentration de Sachsenhausen et de Buchenwald ont été réutilisés entre 1945 et 1949 par les forces d’occupation soviétique pour interner voire éliminer d’anciens nazis et des opposants libéraux ou sociaux-démocrates. Étouffée à l’époque de la RDA, la mémoire de ces camps spéciaux (Speziallager) est remontée à la surface depuis le début des années 1990[62] [62] Peter Reif-Spirek et Bodo Ritscher (dir. ), Speziallager...
suite.
33 En Ukraine, en dépit du processus récent de démocratisation, le champ mémoriel est fortement polarisé entre des cultures mémorielles antagonistes qui reflètent la division géographique observée sur le plan politique lors de la Révolution orange de novembre-décembre 2004. L’Ukraine était un des principaux champs de bataille de la seconde guerre mondiale et elle a aussi connu son lot de massacres et d’horreurs, notamment les exécutions massives de plus de trente mille juifs à Babi Jar les 29 et 30 septembre 1941. Le territoire ukrainien s’est définitivement stabilisé à l’issue de la seconde guerre mondiale, annexant à l’ouest des territoires appartenant auparavant à la Pologne et à la Roumanie. Or, ces Ukrainiens de l’Ouest n’avaient jamais été inclus à l’Empire russe ou à l’URSS. Cela a des conséquences encore aujourd’hui sur la culture mémorielle de cette société. Jusqu’à l’indépendance de 1991, l’Ukraine avait diffusé la mémoire officielle décrétée par Moscou. Les manuels scolaires de l’époque soviétique ne mentionnaient jamais l’épisode de Babi Jar. À partir des années 1990, cette image lisse vole en éclats. Le cas de l’Ukraine permet de mettre en lumière une double mémoire qui reflète un fossé idéologique entre les sympathisants de l’Armée rouge et ceux des formations nationalistes ukrainiennes qui ont participé à la guerre au côté de l’Allemagne nazie. Cette divergence de culture mémorielle s’exprime géographiquement. La partie orientale du pays continue d’être attachée à la « Grande Guerre patriotique », alors que la partie occidentale parle de « guerre germano-soviétique » dans laquelle l’Ukraine était certes impliquée mais pas en tant qu’acteur, ce qui est une façon d’évacuer ses responsabilités dans la Shoah. Cette dichotomie mémorielle s’analyse très bien à l’exemple de la signification du 9 mai[63] [63] Jutta Scherrer, « Ukraine. Konkurrierende Erinnerungen »,...
suite.
Monument de Babi Jar
suite. Les cercles politiques ukrainiens prorusses comparent ce culte de Banderas à celui de Hitler sous le Troisième Reich. Pour se défendre, les nationalistes de l’Ouest rapportent par exemple que l’UPA a aidé à sauver la vie de nombreux juifs en leur fournissant des faux papiers.
34 Dans le cadre de ce conflit entre deux cultures mémorielles, il y a peu de place pour le traitement de la Shoah, même si dès 1991 le gouvernement ukrainien a officiellement reconnu Babi Jar comme le « symbole du martyr juif » et fait ériger sur le lieu du massacre un monument de bronze sur lequel les inscriptions font explicitement référence aux destins de ces trente-trois mille juifs (document 3). Un premier monument avait été érigé en 1976, mais il était situé à plus d’un kilomètre du lieu du massacre et il ne mentionnait nullement le martyr des juifs. Il était constitué dans le style socialiste réaliste avec onze figures de bronze. L’inscription se contentait de rappeler « le massacre de centaines de milliers d’habitants de Kiev et de prisonniers de guerre ». Par la suite, le gouvernement ukrainien a instauré une journée du souvenir le 29 septembre. Puis en 1994, le président Leonid Koutchma a rencontré des juifs ukrainiens exilés à New York et leur a promis de punir juridiquement les criminels de guerre encore vivants. Mais cette question n’est pas prioritaire. En outre, on discute et on travaille davantage des sujets comme les grandes famines de 1932-1933, ou le Goulag ukrainien qui fut un temps sous la responsabilité de Nikita Khrouchtchev.
35 Dans un certain nombre de pays d’Europe de l’Est, on observe une reconnaissance progressive réelle de la Shoah dans la mémoire officielle nationale. Il s’agit sans surprise des pays entrants (ou candidats à l’entrée) dans l’Union européenne, qui les a fortement incités à « occidentaliser » leur mémoire historique pour pouvoir « faire partie du club ». Mais ce mouvement, souvent perçu comme imposé de l’extérieur par les populations de ces pays (il est vrai que la population juive de ces pays presque totalement exterminée entre 1942 et 1945 n’était pas en mesure de prendre en charge cette mémoire de la Shoah), ne va pas sans polémique, maladresse, débats et conflits, parfois sur fond d’antisémitisme et de négationnisme. La mémoire de la Shoah reste globalement moins importante que celle du Goulag qui représente pour ces populations une expérience vécue ou rapportée associée à la domination soviétique. Ces évolutions en cours nous amènent à nous interroger dans un dernier temps sur la possibilité ou non de l’émergence d’une culture mémorielle commune en Europe, d’une « juste mémoire[65] [65] Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris,...
suite » partagée par le plus grand nombre.
Vers une convergence des cultures mémorielles ?
36 Le 10 avril 2005, Jorge Semprun a lancé un plaidoyer en faveur d’une reconnaissance de la mémoire des crimes communistes en Europe de l’Ouest et d’un partage des cultures mémorielles, alors que l’on passe irrémédiablement de l’ère des témoins à l’ère des commémorations[66] [66] Annette Wieviorka, « 1992. Réflexions sur une commémoration »,...
suite. Lors de son discours au théâtre national de Weimar, prononcé à l’occasion du 60e anniversaire de la libération du camp de concentration du Buchenwald, mais passé relativement inaperçu dans la presse européenne, l’écrivain espagnol déclare espérer « que lors de la prochaine commémoration dans dix ans, en 2015, l’expérience du goulag sera intégrée dans notre mémoire européenne collective. Nous espérons qu’à côté des livres de Primo Levi, Imre Kertész ou David Rousset, les récits de Varlam Chalamow sur la Kolyma seront également mis en avant. Cela voudrait dire d’une part que nous ne serions pas plus longtemps paralysés d’un côté et de l’autre, que la Russie aurait fait un pas décisif sur la voie de la démocratisation[67] [67] Jorge Semprun, « Niemand wird mehr sagen können : “Ja,...
suite ».
37 À la différence du discours de Sandra Kalniete à Leipzig, cette mise sur le même plan de la mémoire des camps nazis et soviétiques n’a suscité aucune protestation, car elle est un appel à la reconnaissance de l’Autre et de sa mémoire. Derrière ce plaidoyer de Semprun se cache en effet un appel à avoir de l’empathie pour les victimes d’autres communautés de mémoire. Salomon Korn a concédé à la veille du 8 mai 2005 que des mémoires différentes doivent pouvoir coexister pacifiquement, que les impératifs mémoriels ouest-européen et est-européen ne doivent pas s’exclure. Cependant, il met en avant des conditions à cette coexistence des impératifs mémoriaux dans l’Europe réunifiée : « Le noyau éthique de l’impératif devenu entre-temps en Europe incontestable, c’est de préserver la mémoire du massacre des juifs européens. Pour la même raison, l’impératif mémoriel est-européen est justifié, à condition que cette exigence ne se tourne pas contre le consensus ouest-européen[68] [68] Salomon Korn, « Die Zukunft der Erinnerung in Europa »,...
suite. »
38 Tout citoyen européen doit garder en mémoire Auschwitz et la Kolyma. L’oubli de la Shoah en tant que condition pour construire une identité européenne serait selon Marek Edelman une « victoire posthume de Hitler[69] [69] Carlo Ginzburg, « Beweis, Gedächtnis, Vergessen »,...
suite ». L’oubli du Goulag dans la mémoire collective européenne n’est-il pas tout aussi condamnable et ne constituerait-il pas en quelque sorte une victoire posthume de Staline ? La chute du rideau de fer a imprimé une accélération au processus de construction européenne. Elle pose la question de la reconnaissance de cultures mémorielles différentes. Mais l’empathie occidentale est souvent limitée à une simple reconnaissance intellectuelle plutôt qu’à un authentique partage. L’intégration de la mémoire du Goulag dans une mémoire européenne commune doit s’appuyer sur la multiplication des échanges culturels, la diffusion de connaissances sur ces pays et leur histoire par le biais de l’institution scolaire et universitaire, par l’intermédiaire des médias. Sur le plan politique, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe vient récemment d’adopter à une forte majorité une résolution condamnant les « crimes des régimes soviétiques ». Cet acte symbolique vient à la suite d’un appel de députés baltes adressé au début de l’année 2005 au commissaire européen pour la Justice, Franco Frattini, dans lequel ils demandent que l’Union européenne mette sur le même plan l’interdiction des signes nazis et communistes. Préparé par un député suédois appartenant au parti populaire européen, Göran Lindblad, le texte voté le 25 janvier 2006 pose les bases d’une reconnaissance des crimes communistes au même titre que les crimes nazis. Jusque-là, les représentants des pays entrants dénonçaient le fait que les millions de victimes de la dictature soviétique étaient des « victimes de seconde classe[70] [70] Par ailleurs, en juin 2006, le gouvernement allemand a fait...
suite ». Cette résolution a soulevé la protestation de certains partis communistes comme le PCF. Il est évident que dans des pays comme la France où le communisme n’est pas assimilé à un régime de dictature et de terreur, certaines élites intellectuelles ont du mal à accepter la culture mémorielle des Européens de l’Est. Sans vouloir nier les spécificités de la politique génocidaire nazie et malgré un certain manque de rigueur du texte, cette condamnation des crimes des régimes communistes est un signe que la mémoire de ces violences est reconnue et dénoncée au même titre que les violences nazies par une institution occidentale basée à Strasbourg.
39 Au final, cet article a permis de mettre en lumière la ligne de partage mémorielle entre l’Europe occidentale et l’Europe postsocialiste. La culture mémorielle des Européens de l’Ouest ne recouvre pas celle des Européens de l’Est. D’un côté, l’extermination des Juifs constitue en Europe de l’Ouest le crime le plus abominable dans l’échelle des horreurs du 20e siècle, si bien qu’Auschwitz a été élevé au rang du mal absolu. La mémoire de la Shoah représente un critère d’inhumanité auquel se réfère la conscience moderne, chaque fois qu’elle craint de s’égarer. De l’autre, les nouveaux membres est-européens de l’Union européenne mettent en avant la mémoire douloureuse de l’occupation soviétique incarnée par le Goulag qui constitue leur étalon de mesure. L’Occident considère la Shoah comme le souvenir central de l’Europe, tandis que cette perspective est critiquée par les Européens de l’Est qui pensent que les Occidentaux relativisent le communisme. En retour, les Occidentaux dénoncent l’antisémitisme des Européens de l’Est, car la remise en cause de la singularité de la terreur nazie est jugée comme une relativisation de la Shoah. Ce dialogue de sourds est encore une réalité durable. La Shoah est toujours considérée en Europe de l’Est comme un massacre de masse parmi d’autres et comme imposée de l’extérieur. Sa mémoire est même encore largement occultée dans les anciennes républiques soviétiques. La réunification du continent européen, sanctionné par l’élargissement du 1er mai 2004, ne s’accompagne pas d’une réunification des mémoires. Cette dernière fonctionne selon un autre rythme et nécessitera probablement plusieurs générations. Les discussions et les échanges transnationaux facilitent l’ouverture intellectuelle de ces pays, les amènent à se confronter à leurs propres tabous, à la délicate question de leur part de responsabilité dans le processus de la Shoah. La confrontation avec cette histoire douloureuse est une étape importante pour ces jeunes démocraties en voie de stabilisation depuis l’entrée dans l’Union européenne. Mais les démocraties occidentales ont aussi à reconnaître la mémoire du Goulag.
40 L’exigence politicomorale que nous imposons à ces pays nous fait parfois oublier que la France a mis du temps avant de se confronter à Vichy[71] [71] Henry Rousso et Éric Conan, Vichy, un passé qui ne passe...
suite et à la guerre d’Algérie. Le chemin est donc encore long avant de pouvoir parler d’une culture mémorielle européenne commune où chaque groupe de victimes trouverait sa place. En dépit d’un meilleur traitement de la mémoire de la Shoah dans de nombreux pays de l’Est, les résistances et les réticences sont encore nombreuses. Un certain nombre de pays ne reconnaissent toujours pas ou alors difficilement certaines catégories de victimes tels que les Tziganes en Slovaquie, en Roumanie. Cette concurrence des victimes (car se souvenir pour chaque groupe c’est exister, perdre la mémoire c’est disparaître) conduit à une sélection (la mémoire tragique des prisonniers de guerre soviétiques lors de la seconde guerre mondiale est complètement évacuée), à une fragmentation de la mémoire et à la formation de cultures mémorielles antagonistes qui fragilisent le processus de « consensualisation » souhaité par Jorge Semprun.
Notes
[ 1] Sonja Margolina, « Die Opfer im Wettbewerb. Europas divergierende Erinnerungen an den Weltkrieg », Neue Zürcher Zeitung, 29 mars 2005 ; Stefan Troebst, « Holomor order Holocaust ? », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 152, 4 juillet 2005, p. 8.
[ 2] Paroles de Sandra Kalniete traduites par nos soins. (TAZ, 7331, 10 juin 2004, p. 11)
[ 3] Issue d’une famille déportée par le NKVD en Sibérie, elle est née en 1952 à Togour, dans la région de Tomsk. Voir son autobiographie, Sandra Kalniete, En escarpin dans les neiges de Sibérie, Paris, Éd. des Syrtes, 2003.
[ 4] Ce discours est disponible sur le site Internet de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah : h http://www.fondationshoah.info/FMS/DocPdf/Discours/FL%20Discours%20Berlin.doc.
[ 5] Par culture mémorielle, nous entendons la somme des représentations partagées du passé, lesquelles sont le résultat de l’interaction entre mémoire historique et mémoire commune, c’est-à-dire entre les politiques officielles de la mémoire et les souvenirs individuels. Voir Konrad Jarausch, « Zeitgeschichte und Erinnerung. Deutungskonkurrenz oder Interdependenz ? », in Konrad Jarausch et Martin Sabrow (dir.), Verletztes Gedächtnis. Erinnerungskultur und Zeitgeschichte im Konflikt, Francfort-sur-le-Main, Campus Verlag, p. 9-37.
[ 6] Helmut König, « Von der Diktatur zur Demokratie oder Was ist Vergangenheitsbewältigung », in Helmut König, Michael Kohlstruck et Andreas Wöll (dir.), Vergangenheitspolitik am Ende des 20. Jahrhunderts, numéro spécial du journal Leviathan, Opladen, 1998, p. 371-392.
[ 7] Cette perspective sociologique, défendue notamment par Marie-Claire Lavabre, est esquissée dans cet article mais elle mériterait un important travail de terrain à conduire simultanément dans différents pays, travail qui ne peut être pris en charge que dans le cadre d’un projet de recherche collectif.
[ 8] L’expression « entrepreneur de mémoire » est une allusion à celle d’« entrepreneur de morale » utilisée par le sociologue américain Howard Becker, Outsiders, Paris, Métaillé, 1985. Par « entrepreneur de mémoire », nous qualifions tout groupe ou tout individu qui crée, tente de faire reconnaître et d’appliquer des normes mémorielles dans l’espace public.
[ 9] Étienne François, « Meistererzählungen und Dammbrüche : Die Erinnerung an den Zweiten Weltkrieg zwischen Nationalisierung und Universalisierung », in Monika Flacke (dir.), Mythen der Nationen. 1945, Arena der Erinnerungen, Mayence, DHM, 2004, vol. 1, p. 13-28.
[ 10] En France, c’est 1944 et l’époque de la Libération qui sont restés dans les mémoires collectives. La date du 8 mai 1945 a toujours été difficile à commémorer en raison du rôle modeste joué par la France dans les combats.
[ 11] Hubertus Knabe, Tag der Befreiung ? Das Kriegsende in Ostdeutschland, Berlin, Propyläen, 2005.
[ 12] Nous empruntons cette expression à Roger Bastide qui définit le « trou de mémoire » comme « une forme à la fois vide et pleine, vide puisqu’elle n’arrive pas à se combler à l’aide d’images de la mémoire collective, pleine cependant puisqu’elle n’est point véritablement absence, néant ou rien ». Voir Roger Bastide, « Mémoire collective et sociologie du bricolage », L’Année sociologique, 21, p. 65-108, p. 70.
[ 13] Rebecca Wittmann, The Auschwitz Trial, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2005.
[ 14] Henry Rousso, Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Paris, Seuil, 1987.
[ 15] Pour le cas allemand, voir Norbert Frei, 1945 und wir. Das Dritte Reich im Bewußtsein der Deutschen, Munich, Beck, 2005, chap. « Auschwitz et les Allemands », p. 156-183.
[ 16] Sarah Gensburger et Marie-Claire Lavabre, « Entre devoir de mémoire et abus de mémoire : la sociologie de la mémoire comme tierce position », in Bertrand Müller (dir.), L’Histoire entre mémoire et épistémologie. Autour de Paul Ricœur, Lausanne, Payot, 2005, p. 75-96.
[ 17] Voir le numéro spécial « Die amerikanische TV-Serie “Holocaust” – Rückblicke auf eine “betroffene Nation”. Beiträge und Materialen », Historische Sozialforschung, 30 (114), 2005.
[ 18] Peter Novick, The Holocaust in American Life, New York, Houghton Mifflin, 1999.
[ 19] Dan Diner, Das Jahrhundert verstehen. Eine universalhistorische Deutung, Munich, Luchterhand Literaturverlag, 1999.
[ 20] Jürgen Habermas, « Geschichtsbewußtsein und posttraditionale Identität. Die Westorientierung der Bundesrepublik », in id., Eine Art Schadensabwicklung. Kleine politische Schriften VI, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1987, p. 161-179, p. 163.
[ 21] Jacques Sémelin, Purifier et Détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Paris, Seuil, 2005.
[ 22] Jean-Michel Chaumont, La Concurrence des victimes. Génocide, identité, reconnaissance, Paris, La Découverte, 1997.
[ 23] Henry Rousso, La Hantise du passé. Entretien avec Philippe Petit, Paris, Textuel, 1998, p. 40.
[ 24] Pour une analyse comparée du travail des commissions Volckler et Bergier en Suisse et de la mission Mattéoli en France voir Historians as Political Trouble-Shooters : Officially Commissioned Surveys of Holocaust Legacies in France and Switzerland, The Minda de Gunzburg Center for European Studies, université Harvard, Working Paper, 80, 2003.
[ 25] Peter Carrier, Holocaust Monuments and National Memory Cultures in France and Germany since 1989, New York, Berghahn Books, 2005.
[ 26] Voir, entre autres, La Liste de Schindler, Steven Spielberg (1993) ; La Vie est belle, Roberto Benigni (1997) ; Train de vie, Radu Mihaileanu (1999) ; Jacob le voleur, Peter Kassovitz (1999). Pour une réflexion sur les relations entre le cinéma et la Shoah voir Toby Haggith et Joanna Newman (dir.), The Holocaust and the Moving Image, New York, Wallflower Press, 2005.
[ 27] Daniel Levy et Natan Sznaider, Erinnerung im globalen Zeitalter : Der Holocaust, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 2001.
[ 28] Résolution du Parlement européen sur la journée commémorative de l’Holocauste, Journal Officiel des Communautés européennes, 166, 3 juillet 1995. Finalement, lors du forum international sur la Shoah qui s’est tenu à Stockholm en janvier 2000, les pays membres de la Task force for International Cooperation on Holocaust Education ont décidé de faire du 27 janvier (date anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz) une journée commémorative de la Shoah. Cette dernière est célébrée depuis 2003 dans toute l’Europe.
[ 29] Résolution du Parlement européen sur la restitution des biens des victimes de l’Holocauste, Journal Officiel des Communautés européennes, 292, 21 septembre 1998.
[ 30] Henry Rousso, « Das Dilemma eines europaïschen Gedächtnisses », Zeithistorische Forschungen. Studies in Contemporary History, 1 (3), 2004, h http://www.zeithistorische-forschungen.de/portal/alias__zeithistorische-forschungen/lang__de/tabID__40208268/Default.aspx.
[ 31] Robert Conquest, 
[ 32] Ibid., p. 12.
[ 33] Charles S. Maier, op. cit., p. 110.
[ 34] Anne Applebaum, Goulag : une histoire, Paris, Grasset, 2005.
[ 35] Vingtième Siècle. Revue d’histoire remercie József Lugosi du Hadtörténeti intézet és Múzeum d’avoir accepté que soit publiée cette reproduction à titre gracieux.
[ 36] Pierre Nora, « Gedächtniskonjunktur », Transit. Europäische Revue, 22, 2002, p. 14.
[ 37] Jean-Jacques Marie, Les Peuples déportés de l’Union soviétique, Bruxelles, Complexe, 1995. Dans la nuit du 13 au 14 juin 1940, environ 15 000 citoyens lettons (soit 1 % de la population), dont 2 400 enfants de moins de 10 ans, sont arrêtés et déportés en Sibérie. Il s’agit essentiellement de familles des élites politiques, économiques et culturelles lettones. Une seconde grande vague de déportation eut lieu en 1949, à la fois pour briser la résistance armée lettone et pour éliminer les paysans hostiles à la collectivisation. En mars 1949, environ 43 000 personnes (2,5 % de la population totale) sont déportées en Sibérie, principalement des fermiers. Après 1945, la Lettonie a perdu un tiers de sa population d’avant-guerre (morts à la guerre, déportation ou exil) contre 17,5 % pour l’Estonie.
[ 38] Le cas de l’ex-Yougoslavie, marquée par les séquelles des guerres civiles et du génocide bosniaque, ne rentre pas dans notre analyse, les mémoires de la Shoah et du Goulag étant complètement recouvertes par la mémoire des massacres entre Serbes et Croates dans les années 1940 et 1990.
[ 39] Jan T. Gross, Les Voisins. 10 juillet 1941, un massacre de juifs en Pologne, Paris, Fayard, 2002.
[ 40] Ruth Henning, Die Jedwabne-Debatte in polnischen Zeitungen und Zeitschriften, Potsdam, Deutsch-Polnische Gesellschaft Brandenburg, 2001. Voir aussi Anthony Polonsky et Johanna B. Michilic (dir.), The Neighbors Respond. The Controversy over the Jedwabne Massacre in Poland, Princeton, Princeton University Press, 2004.
[ 41] Wodzimierz Borodziej, « Abschied von der Martyrologie in Polen ? », in Martin Sabrow, Ralph Jessen et Klaus Grosse Kracht (dir.), Zeitgeschichte als Streitgeschichte. Grosse Kontroversen seit 1945, Munich, Beck, 2003, p. 288-305.
[ 42] Volkhard Knippe et Ulrich Mählert (dir.), Der Kommunismus im Museum. Formen der Auseinandersetzung in Deutschland und in Ostmitteleuropa, Cologne, Böhlau, 2005.
[ 43] Céline Bayou, « Le Musée letton des occupations. Écrire l’histoire pour construire l’avenir », Le Courrier des pays de l’Est, 1052, novembre-décembre 2005, p. 75-78.
[ 44] Ces unités militaires étaient célébrées à l’époque soviétique pour avoir lutté aux côtés des bolcheviks durant la guerre civile. C’était une façon de montrer le « lien étroit » qui unissait la Lettonie à l’URSS dès 1917.
[ 45] Cité dans Richard Chaim-Schneider, « Das Holocaust-Museum von Budapest », Die Zeit, 24, 3 juin 2004.
[ 46] Emmanuel Droit, « Lettonie. Les russophones entre intégration et repli identitaire », Le Courrier des pays de l’Est, 1052, novembre-décembre 2005, p. 10-18.
[ 47] Ruth Bettina Birn, Die Sicherheitspolizei in Estland 1941-1944. Eine Studie zur Kollaboration im Osten, Paderborn, Schöningh, 2006.
[ 48] Gábor Eröss, « Représenter l’irreprésentable ? Être sans destin et le cinéma hongrois face à l’Holocauste », Positif, 542, avril 2006, p. 86-89.
[ 49] Imre Kertész, A szamüzött nyelv [la langue expatriée], Budapest, Magvetö Könyvkiado, 2001, p. 290.
[ 50] Tomas Sniegon, « Their Genocide, or Ours ? The Holocaust as a Litmus Test of Czech and Slovak Identities », in Klas-Göran Karlsson et Ulf Zander (dir.), Echoes of the Holocaust. Historical Cultures in Contemporary Europe, Stockholm, Nordic Academic Press, 2003, p. 177-200.
[ 51] Ion Victor Antonescu (1882-1946) était un militaire et homme politique roumain. Entre 1940 et 1944, il est Premier ministre et conducator (dictateur) de la Roumanie. Pendant la seconde guerre mondiale, il fait le choix de l’alliance avec Hitler. Il est arrêté lorsque la Roumanie, menacée par l’Armée rouge, passe du côté des Alliés. Il est finalement jugé responsable par le tribunal du peuple de la mort de plus de 300 000 juifs et exécuté en avril 1946.
[ 52] « Antonescu n’était pas Hitler, Mussolini ou Horthy. Il n’a pas tué de juifs, mais il a sauvé des juifs. » (Ziua, 12 août 1995)
[ 53] Jozef Tiso (1887-1947) est archevêque de Bratislava. Il est également l’un des chefs du parti populiste slovaque de l’abbé Andrej Hlinka, mort en 1938. Le 10 mars 1939, Tiso déclare l’indépendance de la Slovaquie et instaure un régime de dictature contrôlé par l’Allemagne nazie. Il est arrêté en 1945 et exécuté à Bratislava le 18 avril 1947.
[ 54] Emmy Barouth (dir.), History and Memory. Bulgaria Facing the Holocaust, Sofia, Open Society Foundation, 2003. Voir aussi Tzvetan Todorov, « Bulgarien. Meilensteine einer kontroversen Selbstfindung », in Monika Flacke (dir.), op. cit., vol. 1, p. 95-122.
[ 55] Tzvetan Todorov, op. cit., p. 112.
[ 56] Liliana Deyanova, « Postcommunist negationism », in Emmy Barouth (dir.), op. cit., p. 128-142.
[ 57] Zvi Gittelman, « History, Memory and Politics : The Holocaust in the Soviet Union », Holocaust and Genocide Studies, 5, 1990, p. 23-27 ; Lucjan Dobroszycki et Jeffrey Gurock (dir.), The Holocaust in the Soviet Union, New York, Armonk, 1993.
[ 58] Jutta Scherrer, « Sowjetunion/Russland. Siegesmythos versus Vergangenheitsaufarbeitung », in Monika Flacke (dir.), op. cit., vol. 2., p. 619-670.
[ 59] Isabelle de Keghel, Die Staatssymbolik des neuen Russland im Wandel. Vom antisowjetischen Impetus zur russländisch-sowjetischen Mischidentität, Arbeitspapier an der Forschungsstele Osteuropa, université de Brême, 53, décembre 2003.
[ 60] Ondrej Soukup, « Massengräber in Kuropaty und offizielle Geschichtspolitik in Belarus. Geschichte im Dienste der Diktatur », conférence prononcée le 11 janvier 2006 à l’Université technique de Chemnitz.
[ 61] Barbara Oertel, « 200 000 Tote unter Minsker Asphalt », TAZ, 6608, 23 novembre 2001, p. 11.
[ 62] Peter Reif-Spirek et Bodo Ritscher (dir.), Speziallager in der SBZ. Gedenkstätten mit « doppelter Vergangenheit », Berlin, Links, 1999.
[ 63] Jutta Scherrer, « Ukraine. Konkurrierende Erinnerungen », in Monika Flacke (dir.), op. cit., vol. 2, p. 719-736.
[ 64] John-Paul Himka, « Ukrainian Collaboration in the Extermination of the Jews during the Second World War : Sorting out of the Long-Term and Conjonctural Perspectives », in Jonathan Frankel (dir.), The Fate of the European Jews 1939-1945, Oxford, Oxford University Press, 1997, p. 170-189.
[ 65] Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000.
[ 66] Annette Wieviorka, « 1992. Réflexions sur une commémoration », Annales ESC, 3, 1993, p. 703-714.
[ 67] Jorge Semprun, « Niemand wird mehr sagen können : “Ja, so war es” », Die Zeit, 16 (14), avril 2005, p. 52 (traduit par nos soins).
[ 68] Salomon Korn, « Die Zukunft der Erinnerung in Europa », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 125 (2), juin 2005, p. 8 (traduit par nos soins).
[ 69] Carlo Ginzburg, « Beweis, Gedächtnis, Vergessen », Werkstattgeschichte, 30, 2002, p. 50-60.
[ 70] Par ailleurs, en juin 2006, le gouvernement allemand a fait un geste en direction des victimes de l’arbitraire de la dictature est-allemande (environ 70 000 personnes recensées) en leur accordant une pension. Selon la durée de l’emprisonnement, la pension s’élève entre 150 et 500 euros par mois.
[ 71] Henry Rousso et Éric Conan, Vichy, un passé qui ne passe pas, Paris, Fayard, 1994.
[ *] Emmanuel Droit, anciennement doctorant au Centre Marc Bloch de Berlin, vient de soutenir une thèse d’histoire sur « la construction de l’homme socialiste nouveau dans les écoles de Berlin-Est (1949-1989) » à l’université de Paris-I – Pantheon-Sorbonne. Il a récemment publié, avec Michel Christian, « Écrire l’histoire du communisme : l’histoire sociale de la RDA et de la Pologne communiste en Allemagne, en Pologne et en France » (Genèses, 61, décembre 2005) et dirigé avec Sandrine Kott, Die ostdeutsche Gesellschaft. Eine transnationale Perspektive (Links, 2006). Il est actuellement enseignant en section AbiBac au lycée international des Pontonniers de Strasbourg.(emmanueldroit@hotmail.com)
Résumé
Cet article entend mettre en lumière le « rideau de fer mémoriel » entre l’Europe occidentale et l’Europe postsocialiste. D’un côté, l’extermination des juifs constitue en Occident le crime le plus abominable dans l’échelle des horreurs du 20e siècle, si bien qu’Auschwitz est devenu depuis la fin des années 1970 le symbole du mal absolu. De l’autre, les anciens pays du bloc de l’Est, et plus particulièrement les candidats à l’entrée dans l’Union européenne, mettent en avant la mémoire douloureuse de l’occupation soviétique. Le poids de la mémoire de la Shoah est critiqué par les Européens de l’Est qui pensent que les Occidentaux relativisent les crimes du communisme. En retour, les Occidentaux dénoncent l’antisémitisme des Européens de l’Est. Sous la pression de l’Union européenne, de nombreux pays d’Europe de l’Est ont entamé une phase d’anamnèse. Toutefois, en dépit d’une politique officielle visible, la place de la Shoah dans la mémoire collective des sociétés civiles de ces pays est encore limitée. Au sein même de l’ancien bloc de l’Est, les anciennes républiques soviétiques proches de la Russie continuent de célébrer la « Grande Guerre patriotique » et d’occulter plus ou moins le travail de mémoire sur la Shoah. Ce dialogue de sourds entre Europe de l’Ouest et Europe de l’Est est une réalité durable. C’est pourquoi des intellectuels comme Jorge Semprun appellent à la reconnaissance mutuelle des mémoires de la Shoah et du Goulag, base d’une future mémoire européenne.
Mots-clés
Shoah, Goulag, communisme, mémoire, EuropeThis article sheds light on the “Iron Curtain” which divides collective memory in Western Europe and postsocialist Europe. In Western Europe, the extermination of the Jews during World War 2 represents the most abominable crime on the scale of 20th-century horrors, to such an extent that since the end of the 1970s Auschwitz has become a symbol of absolute evil. However, in the former Soviet countries, and especially those who are currently European Union candidate countries, the stress is put above all on the very painful memory of Soviet occupation. Eastern Europeans are critical of the weight given to the memory of the Shoah as they believe that Western Europeans minimize the crimes of communism in relation to the extermination of the Jews. In return, Western Europeans denounce Eastern European anti-Semitism. Under pressure from the European Union, many Eastern European countries have begun a phase of anamnesis. However, in spite of official policy, collective memory of the Shoah among civil society in these countries is still limited. Within the former communist bloc the former Soviet republics which remain close to Russia continue to celebrate the “Great Patriotic War” masking attempts to cultivate collective memory of the Shoah. This dialogue of the deaf between Western and Eastern Europe is a enduring reality. It is for this reason that intellectuals like Jorge Semprun are calling for the establishment of a mutual recognition of memories of both the Shoah and the Gulag throughout Europe which would serve as a basis for a future common European memory.Keywords
Shoah, Gulag, communism, memory, Europe
PLAN DE L'ARTICLE
- Un « rideau de fer mémoriel »
- La mémoire de la Shoah dans l’Europe postsocialiste
- Vers une convergence des cultures mémorielles ?
POUR CITER CET ARTICLE
Emmanuel Droit « Le Goulag contre la Shoah », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2/2007 (no 94), p. 101-120.
URL : www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2007-2-page-101.htm.
DOI : 10.3917/ving.094.0101.








