Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2008/1
Vingtième Siècle. Revue d'histoire
2008/1 (n° 97)
288 pages
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Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782724631005
DOI 10.3917/ving.097.0223
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AuteursFrançois Lambert du même auteur


L’épuration économique à la Libération


Un colloque intitulé « L’épuration économique en France à la Libération » s’est tenu les 22 et 23 mars 2007 à l’université de Rennes-II. Première manifestation scientifique sur ce thème en France, les organisateurs (Marc Bergère de l’université de Rennes-II et Hervé Joly du groupement de recherche du CNRS « Les entreprises françaises sous l’Occupation »[1] [1] Pour des informations sur les activités de ce groupement...
suite
) avaient fait le pari de croiser deux champs de recherche, longtemps distincts et en profond renouvellement historiographique depuis les années 1990 : d’une part, celui de la vie économique et des entreprises sous l’Occupation, de l’autre celui de l’épuration.

2 En 1992, Henry Rousso écrivait : « La collaboration économique [a] été la plus importante et la plus répandue. Mais sa répression fut plus que modérée. L’épuration en ce domaine constituait cependant un enjeu majeur des premiers mois de la Libération[2] [2] Henry Rousso, « L’épuration en France, une histoire...
suite
. » L’ambition première du colloque était de revisiter ce décalage apparent entre une « collaboration économique » a priori massive et une épuration économique a priori « plus que modérée », tout en comblant un vide relatif de l’historiographie disponible sur le sujet. En effet, entre les injustices dénoncées par les hagiographes du milieu patronal et l’idée communément admise de non-épuration économique, cette dernière apparaît encore souvent méconnue ou plutôt mal connue. Les enjeux scientifiques et mémoriels du colloque étaient importants : vivement souhaitée par la population à la Libération, l’épuration économique n’a jamais satisfait l’opinion publique, pas plus hier qu’aujourd’hui.

3 Afin de faciliter cette première approche globale et totale du processus, les organisateurs du colloque avaient privilégié deux axes majeurs de réflexion. Deux séances ont été consacrées à la définition non seulment de l’épuration économique elle-même mais également de ses contours, ampleur et limites (Philippe Verheyde, Béatrice Touchelay, Hervé Joly, Marc Bergère, Fabrice Grenard, Kenneth J. Mouré). Deux autres séances ont décliné la diversité des acteurs et des procédures engagées en fonction de variables sectorielles ou géographiques. Ont ainsi été confrontés des itinéraires patronaux individuels (Hervé Joly, Marie-Claude Albert, David Hamelin), des monographies d’entreprise (Jean-Louis Laubry) ou d’institutions économiques (telles que la Bourse de Paris, Angelo Riva et Paul Lagneau-Ymonet ; ou les chambres de commerce, Claude Malon), des monographies sectorielles (l’automobile, Patrick Fridenson, Jean-François Grevet, Patrick Veyret ; la presse, Patrick Eveno ; les arsenaux, Lars Hellwinkel ; le BTP du Calvados, Julie Chassin ; l’électricité et la mécanique de la région parisienne, Arnaud Berthonnet ; la ganterie, Florent Le Bot) et des monographies régionales (le Languedoc-Roussillon, Patricia Boyer et Nicolas Marty ; la Gironde, Philippe Souleau et Sébastien Durand ; l’Alsace, Christiane Kohser-Spohn). Enfin, des comparaisons fécondes avec d’autres pays européens (la Belgique, Dirk Luyten ; l’Allemagne de l’Est, Marcel Boldorf) ou d’autres périodes, en particulier la sortie de la Grande Guerre (Philippe Verheyde, Béatrice Touchelay) ont été abordées. L’ensemble a donné lieu à plus de vingt communications, fédérant un large éventail d’historiens français et étrangers.

4 Quels sont les référents permettant de mesurer et d’appréhender l’épuration économique au sortir de l’Occupation ? Si Michel Margairaz souligne en introduction de la première séance que les deux conflits mondiaux et leurs lendemains diffèrent très largement, il insiste néanmoins sur la nécessité de regarder en amont pour comprendre ce processus. Philippe Verheyde et Béatrice Touchelay reviennent sur le précédent de la première guerre mondiale, voire de la guerre de 1870, et sur ses influences. Ainsi, entre la loi du 1er juillet 1916 établissant une contribution sur les bénéfices exceptionnels réalisés pendant la Grande Guerre et l’ordonnance du 18 octobre 1944 sur les profits illicites, l’État a appris à compter et à vérifier la comptabilité des entreprises (Béatrice Touchelay). Le texte de 1944 apparaît aussi beaucoup plus contraignant et ambigu que la législation de 1916, notamment au regard de la rétroactivité de la loi (Philippe Verheyde). Avec un arsenal juridique distinct, les modalités de la répression économique en Belgique entre 1918 et 1944 diffèrent aussi notablement, mais précisément en raison du poids de l’expérience et de la mémoire de la Grande Guerre (Dirk Luyten). De la même manière, ces historiens mettent en avant le rapport de la société au profit dans des contextes politiques de crise. Comment distinguer le profit illégitime du profit illicite ? La fraude de la trahison ? Le marché noir de la collaboration économique (Fabrice Grenard, Kenneth J. Mouré) ? Qu’est-ce qu’un profit de guerre ? Qu’est-ce qu’un coupable ou plutôt l’enrichissement suffit-il à faire un coupable ? Insistant sur l’inscription de cette procédure de justice fiscale dans la durée, Marc Bergère dresse un premier bilan national de la confiscation des profits illicites de 1944 aux années 1960 ; les résultats sont non négligeables mais inégaux dans le temps comme dans l’espace, notamment en raison des stratégies répressives initiales des comités départementaux de confiscation. Hervé Joly choisit de mesurer l’épuration économique en étudiant la cible privilégiée de l’opinion publique : les patrons. Pour ce faire, il distingue les entreprises privées des entreprises publiques et tient compte de différents secteurs d’activités. Au final, les épurations définitives semblent rares et les changements de direction, s’ils sont parfois nombreux, ne sont pas nécessairement synonymes de répression, les compétences, les logiques de corps et les orientations politiques ayant également joué un rôle. Dans la même perspective, Marie-Claude Albert et David Hamelin décryptent les procès de deux patrons de la Vienne, aux parcours judiciaires contrastés et largement conditionnés par les pressions populaires, témoignant au passage de l’importance et de la diversité des situations et contextes locaux dans la lecture du phénomène.

5 Plusieurs éclairages régionaux et étrangers ont d’ailleurs confirmé ce constat, lors des séances présidées par Jacqueline Sainclivier et Jean-François Eck. Au sein de régions ayant du mal à réintégrer la légalité républicaine, telles le Languedoc-Roussillon (Patricia Boyer, Nicolas Marty) ou le Centre (Jean-Louis Laubry), la demande sociale d’épuration économique est forte. Elle aboutit parfois à la mise en place précipitée de comités d’épuration dans les entreprises. L’épuration peut alors masquer une revanche ouvrière après l’attitude patronale post-1936-1938, non sans risque de confusion entre « délit social » et trahison. En outre, certaines études régionales (Languedoc et Gironde en particulier) ont montré que, de par sa nature plurielle – extra ou paralégale, judiciaire, professionnelle (CRIE), et fiscale (CCPI) –, l’épuration économique était une machine répressive complexe, pouvant fonctionner tant en termes de complémentarité (Languedoc) que de concurrence (Gironde). Il n’en demeure pas moins que, dans les deux cas, les auteurs plaident pour une épuration qui ne manque pas d’ampleur, tout en nuançant un peu plus le mythe du lampiste. À l’Est de la France, l’Alsace, intégrée au Reich durant l’Occupation, présente une configuration particulière, rarement éclairée jusqu’alors. Dans cette région, où le personnel d’épuration non compromis fait défaut, le principe même de sanction est discuté et vécu comme une entrave à la reconstruction ou comme un « prétexte à se débarrasser de la concurrence » (Christiane Kohser-Spohn). En Belgique, bien que de nombreuses entreprises aient participé à l’effort de guerre allemand, l’épuration se concentre en 1945 sur les nouveaux venus, les entreprises moyennes et celles qui se sont particulièrement restructurées durant la seconde guerre mondiale. Les opérations demeurent limitées et s’essoufflent assez rapidement puisque, dès 1948, la clémence prévaut. Plus à l’Est, en Saxe, Marcel Boldorf démontre que la mise sous séquestre de nombreuses entreprises par les Soviétiques favorise la migration des dirigeants à l’Ouest. Dès lors, entre maintien des anciens patrons et promotion de nouvelles élites issues du monde ouvrier, l’État favorise les nationalisations, tout du moins dans le secteur industriel. À l’interface des influences politiques et syndicales, l’épuration est en réalité rapidement instrumentalisée par la Stasi afin d’éliminer les individus considérés comme non fiables. D’un point de vue géographique, la réalisation de l’épuration économique apparaît très contrastée. Elle l’est peut-être encore davantage d’une branche ou d’une entreprise à l’autre.

6 Cette diversité et la profondeur sociale du processus épuratoire ont été étudiées sous la présidence de Danièle Fraboulet. Tandis que le secteur très compromis du BTP du Calvados (Julie Chassin) ou de la région parisienne (Arnaud Berthonnet) est très peu concerné par l’épuration du fait de la nécessaire reconstruction, la presse, étudiée par Patrick Eveno, est durement touchée par l’épuration, cause d’une faiblesse structurelle durable : la répression est ici synonyme de restructuration, les entreprises ne sont pas les hommes (Michel Margairaz). Alors que Lars Hellwinkel évoque le « mythe » de l’épuration de l’armée en étudiant des arsenaux de la marine de Brest, Patrick Fridenson, Jean-François Grevet et Patrick Veyret revisitent, dans une communication à trois voix, l’épuration de l’industrie automobile et contestent la vision de Robert Aron longtemps prédominante. Si les bons élèves tels Citroën ou Peugeot peuvent être opposés aux mauvais élèves tels Renault, Berliet et Ford où patrons, cadres et ouvriers sont confrontés à la répression économique (Patrick Fridenson), cette dernière fut beaucoup plus importante que l’historiographie l’a longtemps montré, notamment dans la région parisienne (Jean-François Grevet) ou lyonnaise, comme le prouve l’épuration judiciaire de la famille Berliet (Patrick Veyret). Enfin, en travaillant sur les archives du CRIE parisien, Arnaud Berthonnet souligne la sévérité relative dont les industries électriques et mécaniques ont fait preuve, en particulier, cette fois, à l’égard des catégories professionnelles les plus modestes.

7 Lors de la séance présidée par Agnès d’Angio-Barros, les limites de l’objet d’étude furent repoussées un peu plus loin. Confondue avec la collaboration, la violation de la réglementation économique de Vichy ou autrement dit le marché noir apparaît à l’aune de sa répression comme un fait très difficile à juger. Fabrice Grenard souligne la difficulté pour les enquêteurs de trouver des preuves de culpabilité, après la Libération, dans un contexte de pénurie où le marché noir perdure. Toutefois, à l’instar de la ganterie, secteur où tous les artisans de Saint-Junien et de Grenoble sont soupçonnés de collaboration, la répression du marché noir peut être, comme à Millau, la source la plus importante de confiscation (Florent Le Bot). Loin de se limiter à la production, l’épuration touche aussi les institutions. Insistant sur la précocité avec laquelle les agents de change à la Bourse de Paris mettent au ban un des leurs, Paul Lagneau-Ymonet et Angelo Riva invitent à repenser la temporalité du phénomène. La question certes des divisions suscités par l’épuration, mais aussi de la solidarité, de l’entre-soi et de la crédibilité d’un groupe social et professionnel se trouve également posée dans le cas des instances économiques en Seine-Inférieure à la Libération. Si l’épuration a provisoirement existé, les motifs impulsant la répression renvoient bien plus au domaine politique qu’économique (Claude Malon).

8 En guise de premières conclusions, Marc Olivier Baruch a souligné certaines avancées significatives des recherches sur l’épuration au niveau tant des diversités des stratégies et procédures répressives suivies, que de l’ampleur quantitative et qualitative d’un phénomène dont l’inscription dans la société, l’espace et la durée est contrastée. Aussi, « si l’heure de la synthèse n’est pas encore venue », nul doute que la publication des actes du colloque dans le courant de l’année 2008 aux Presses universitaires de Rennes et d’un guide des sources des entreprises sous l’Occupation participera et témoignera de la vitalité de ce champ de recherche.

9 François Lambert et Fabien Lostec

De Gaulle dans la mémoire des communes

10 Beau sujet que celui de cette journée d’étude organisée le 12 juin 2007 à la Maison de la Chimie par la Fondation Charles de Gaulle et qui se situe dans la lignée directe des travaux et des réflexions amorcés par Maurice Agulhon, au début des années 1980, sur les monuments et statues dédiés à Jean Jaurès, comme le rappela Jean-Pierre Rioux en introduisant cette journée.

11 Philippe Oulmont, maître d’œuvre du travail engagé par la Fondation depuis quatre années, présenta avec une grande clarté l’enquête conduite dans l’ensemble des communes françaises, ses difficultés techniques, ses choix méthodologiques, ses enjeux et ses principaux résultats. Avec 3 634 communes possédant au moins une rue (ou avenue, place, boulevard, etc.) de Gaulle, celui-ci se trouve en tête des personnages historiques commémorés sur les plaques de rue en France, assez nettement devant Louis Pasteur, Victor Hugo ou le maréchal Leclerc. L’odonymie gaullienne présente deux grandes caractéristiques. D’abord, une nette prédominance des rues « du général de Gaulle » sur les rues « Charles de Gaulle », « de Gaulle » ou « du président de Gaulle ». Ensuite, une chronologie marquée par quelques pics clairement identifiables : la Libération (1944-1945), l’année qui suivit la mort du général (1970-1971) et « l’année de Gaulle » (1990 correspondant au 100e anniversaire de sa naissance, au 50e anniversaire de l’appel du 18 Juin et au 20e anniversaire de sa disparition). 55 % des dénominations se firent dans ces trois moments.

12 La matinée se poursuivit par l’intervention de Robert Frank sur les inaugurations de rues, une comparaison avec les voies dédiées au maréchal Leclerc (Julien Toureille), la présentation des débats qui agitèrent, à l’automne 1970, le conseil municipal de Paris à la suite de sa décision du 13 novembre 1970 de renommer la place de l’Étoile « place Charles de Gaulle » (Philippe Nivet), et une analyse de l’odonymie gaullienne dans la « banlieue rouge » (Danièle Tartakowsky).

13 L’après-midi fut introduite par une belle synthèse de Guy Marival sur la localisation des voies de Gaulle : centrale ou périphérique, elle n’est jamais (presque jamais : il existe en France trois « impasses de Gaulle ») marginale et se trouve souvent associée à la modernité urbaine (quartiers neufs, grands axes, boulevards de ceinture, etc.).

14 La table ronde qui suivit, et occupa l’essentiel de l’après-midi, permit un vrai dialogue entre Jean-Marie Guillon (Provence), François Igersheim (Alsace), David Bellamy (Haute et Basse-Normandie), Simon Braillon (Nord – Pas-de-Calais), Bernard Lachaise (Aquitaine) et Pascal Plas (« Centre-Ouest », soit le Limousin, le Berry et le département de la Vienne). Odonymie très variable selon les régions (modeste pourcentage de communes possédant des rues de Gaulle dans le Limousin contre deux tiers des communes dans l’arrondissement de Lille), chronologie des pics de dénominations, elle aussi variable, débats et enjeux autour des « débaptisations » (« de Gaulle » en lieu et place de « Libération », « Thiers » ou « maréchal Pétain » ; plus de cent vingt cas recensés dans les premiers mois de la Libération). La question des sources fut également abordée : inégalité bien connue des fonds d’archives départementales sur la Libération, conservation aléatoire des délibérations des conseils municipaux dans les communes rurales, fréquentes difficultés d’accès aux pages locales des journaux régionaux.

15 On insista aussi sur les évolutions du cadre juridique dans lequel se fait la dénomination des rues en France, l’importance des années 1970 – quatre-vingt dans la « nationalisation » de la mémoire gaullienne, centrée en priorité sur l’homme du 18 Juin – le plus petit dénominateur commun des mémoires politiques concurrentes, et une certaine convergence « nationalitaire » entre gaullistes et communistes.

16 Enfin, Robert Frank tira les conclusions de cette dense journée d’étude, accompagnée de bout en bout par la magnifique cartographie de Frédéric Salmon. L’étude de l’odonymie gaullienne nous place au cœur de quelques grandes questions historiques : les difficultés rencontrées par les historiens à bien appréhender le processus de construction de la mémoire collective, l’articulation indispensable dans ce genre de travail d’une érudition sans faille et d’un solide questionnement global, l’impossibilité de s’en tenir à une causalité univoque pour rendre compte de cet incroyable rayonnement odonymique de Charles de Gaulle. De quoi, on l’aura compris, espérer une rapide publication des travaux sur le site Internet http://www.charles-de-gaulle.org et dans un prochain Cahier de la Fondation Charles de Gaulle, ainsi que l’organisation d’une nouvelle journée d’étude pour approfondir le travail déjà bien entamé et l’élargir aux statues, plaques, monuments, etc., dédiés au « libérateur de la patrie ». Un sujet sur lequel Philippe Oulmont a déjà accumulé une impressionnante série de données…

17 Gilles Richard

Gaullisme et gaullistes dans la France de l’Est

18 Les 21, 22 et 23 mai 2007 s’est tenu à la faculté de droit de Nancy un colloque intitulé « Gaullisme et gaullistes dans la France de l’Est sous la Quatrième République » et organisé par François Audigier (université de Nancy-II) et Frédéric Schwindt (Centre culturel Charles de Gaulle de Lorraine).

19 Lors des élections législatives de 1951, le Rassemblement du peuple français réalisa un excellent score dans dix départements de l’Est de la France, en recueillant les suffrages de plus de 20 % des inscrits. Il s’agissait de tous les départements alsaciens et lorrains, auxquels s’ajoutaient la Marne, la Haute-Marne, la Haute-Saône et le territoire de Belfort. La France de l’Est entretenait à l’évidence avec le gaullisme d’opposition de la Quatrième République un rapport privilégié où se mêlaient de manière complexe les héritages historiques, les déterminants socio-économiques et les influences culturelles. Une trentaine d’historiens ont été conviés à explorer cette relation particulière entre un espace (Alsace, Lorraine, Champagne-Ardennes, Franche-Comté), une histoire (de 1870 à la fin de la Quatrième République), un homme (le général de Gaulle) et un parti (le RPF). Ces trois journées ont ajouté un éclairage régional à l’histoire d’ensemble du RPF, apportant, selon l’expression d’Alain Larcan, « une pierre supplémentaire à l’histoire du gaullisme politique ».

20 La première séance, présidée par François Roth, était consacrée aux « héritages historiques » et au « rapport symbolique à l’espace » puis à « de Gaulle et l’Est de la France sous la Quatrième République ». Jean El Gammal a mis en évidence la spécificité de l’Est, le poids de l’histoire dans cet espace proche de la frontière avec l’Allemagne, marqué par les guerres (traces des combats, bombardements, destructions)… Il a souligné la complexité de cet ensemble – mosaïque de cultures politiques – où le gaullisme politique ne s’est pas implanté de façon continue et où la Croix de Lorraine constitue un élément du décor. Odile Rudelle a rappelé la place de l’Alsace et de la Lorraine dans la culture du général de Gaulle. Ce dernier était fasciné par les nombreux conflits (de la guerre de Cent Ans à la campagne d’Alsace) ayant bouleversé ces espaces frontaliers propices aux invasions. Elle a montré qu’à la différence de Lille (ville natale du Général), de Paris (ville de la culture, capitale politique), de la Normandie (débarquement et discours de Bayeux), le rapport qu’a entretenu le général de Gaulle avec l’Alsace et la Lorraine a été moins affectif et bâti autour d’une mémoire politique, militaire et juridique. Redevenu simple citoyen en janvier 1946, le Général participe au deuxième débat constitutionnel à travers les discours prononcés dans deux villes lorraines, Bar-le-Duc et Épinal, en 1946. Pierre Barral a analysé ces discours. À Bar-le-Duc, le 28 juillet 1946, de Gaulle aborde les questions allemandes, il s’oppose à la reconstruction d’une Allemagne unifiée et centralisée. La réconciliation n’est pas à l’ordre du jour, il manifeste une certaine méfiance vis-à-vis de l’Allemagne, mais sa pensée évolue par la suite. À Épinal, le 29 septembre 1946, les questions constitutionnelles sont abordées et le Général reprend les principes évoqués à Bayeux, critiquant les communistes. Élisabeth Yverneau-Glasser, en étudiant l’action de De Gaulle sur le terrain, a établi une typologie de ses voyages en Champagne et dans les Ardennes au temps du RPF et distingué les voyages commémoratifs (inauguration d’une rue du général Leclerc à Dormans et Châlons-sur-Marne en décembre 1949), les visites privées aux compagnons du RPF dans des lieux privés et les tournées électorales dans le contexte des élections législatives de juin 1951. Dans les discours prononcés lors de ces déplacements, on retrouve les idées du RPF qui se regroupent autour de trois thèmes essentiels : la réforme des institutions, la politique économique et sociale, l’indépendance nationale. La matinée s’est terminée par une communication d’Éric Roussel qui a montré l’influence de Maurice Barrès sur de Gaulle, notamment dans sa conception de l’histoire de France, avant de conclure à un accord de sensibilité entre les deux hommes.

21 L’après-midi, présidé par Jean El Gammal, était consacré à l’implantation du RPF autour de ses structures et de son action militante. David Valence, Frédéric Schwindt, Pascal Girard et Frédéric Igersheim évoquèrent la spécificité du RPF dans les départements des Vosges, de la Meuse, de la Meurthe-et-Moselle, de l’Aube et du Haut-Rhin. Ces départements furent diversement favorables au gaullisme d’opposition. Le RPF y connut un succès au début, une stagnation puis une baisse après 1951. Dans les Vosges, la personnalité de Maurice Lemaire marqua le gaullisme. En Meurthe-et-Moselle et dans la Meuse, le RPF, créé par des Résistants, peina à s’implanter puis à faire fonctionner un appareil politique durable. La « valse des délégués départementaux » se chevauchant et se succédant sans prendre le temps de développer un travail de terrain accrut les problèmes. Les mêmes difficultés d’implantation du RPF s’observent dans l’Aube, département peu militant où les responsables gaullistes étaient encore essentiellement issus de la Résistance. La fondation du Rassemblement dans le Haut-Rhin fut plus tardive que dans le Bas-Rhin. Mais le Haut-Rhin ne constitua pas moins un bastion du RPF. L’importance des mouvements de Résistance dans ce département expliquait sans doute cette situation. Jean-Paul Thomas étudia l’Alsace, évoquant les héritages alsaciens et lorrains (Moselle) du gaullisme à travers la fondation de l’Union nationale alsacienne de rénovation (UNAR) lancée en décembre 1944 à Strasbourg. Il montra combien l’UNAR avait représenté un tremplin pour le RPF.

22 La séance présidée par Chantal Metzger était centrée sur « le personnel politique et les élections » à travers un certain nombre d’approches biographiques. Bernard Lachaise présenta le général Gilliot, homme de l’Est peu connu de l’histoire du gaullisme, militaire entré tardivement en politique (1949). Ce député de la Meuse, représentatif du personnel gaulliste, milita contre la CED mais ne se représenta pas en 1956. Frédéric Turpin évoqua une figure historique et nationale du gaullisme, le général Koenig. Ardent patriote, inquiet du danger soviétique, celui-ci accepta de se présenter aux législatives de 1951. Jouant de son statut de héros national, bénéficiant de l’appui personnel du général de Gaulle, axant sa campagne sur les questions de défense et son opposition à la CED, il fut élu député du Bas-Rhin. Benjamin Maire étudia le parcours de Maurice Lemaire, député vosgien sensible au patriotisme de frontière. Celui-ci, gaulliste atypique, n’appartenait pas aux premières strates du gaullisme et sa légitimité reposait sur ses compétences techniques. Il fut deux fois ministre de la Reconstruction et du Logement sous la Quatrième République. André Wahl relata l’ascension d’André Bord, qui connut une carrière longue mais peu médiatique. Gaulliste historique, maquisard, homme de contacts et de réseaux, sans formation ni diplôme, André Bord fut un homme d’appareil, secrétaire permanent du RPF dans le Bas-Rhin, et appartint à l’aile gauche du gaullisme. Dans la seconde partie de l’après-midi furent abordées les élections et notamment les législatives du 17 juin 1951. Jean-Louis Clément souligna la difficile implantation du RPF dans le Bas-Rhin. Aurélie Rey analysa la situation du Rassemblement en Moselle, département marqué par la popularité du général de Gaulle, avec une tradition à droite bien ancrée et où le gaullisme, phénomène populaire et affectif, relevait surtout d’une fidélité au Général. Lors des élections législatives de 1951, le RPF remporta un beau succès dans ce département. Thierry Choffart conclut cette demi-journée en étudiant ces mêmes législatives dans le département du Doubs, vieille terre de droite où la Résistance fut active et organisée, mais où la population avait rejeté le projet constitutionnel. Le RPF eut du mal à s’implanter et un seul candidat du Rassemblement fut élu.

23 Olivier Dard présida la séance consacrée aux « Adversaires, ralliés et partenaires du RPF ». Avec l’étude du cas Louis Marin, François Roth montra comment les députés de la droite parlementaire lorraine avaient accueilli le général de Gaulle et s’étaient situés par rapport à lui. Opposé au régime de Vichy, Louis Marin ne rejoignit pas de Gaulle dans un premier temps, mais entra en contact avec les mouvements de Résistance. L’invasion de la zone libre le décida à gagner Londres où il fut pris en charge par le colonel Passy. Après la guerre, il combattit le second projet de Constitution, n’adhéra pas au RPF, mais resta en lien avec les gaullistes. Tout en admirant le général de Gaulle, Louis Marin n’était pas gaulliste… François Audigier analysa le choc entre gaullistes et communistes dans l’Est. Signalant les nombreux affrontements parfois durs entre ces deux partis de masse (Longwy en août 1947, Épernay en avril 1948, Mulhouse en mai 1948), notamment dans le contexte de la guerre froide, il insista sur le degré relativement bas de violence militante dans l’Est par rapport à ce qu’on pouvait observer ailleurs (région parisienne, Provence, Nord, Algérie) et sur le fait que cette violence restait surtout verbale. La faiblesse du parti communiste dans l’Est (qui ne s’y développa vraiment qu’au début de la Cinquième République), comme le recours privilégié (dans cette même région et sur le terrain de la propagande) à de petites réunions rurales moins « accidentogènes » que les grands meetings urbains, explique sans doute cette exception. Sans compter que le RPF se dota dans l’Est d’un service d’ordre efficace, qui lui permit de s’imposer face aux « séparatistes » dès le printemps 1948. Frédéric Fogacci présenta les radicaux de la Haute-Saône, département rural et peu peuplé où les gaullistes entretenaient avec le parti radical une relation compliquée. Le gaullisme ne put jamais s’implanter durablement dans ce département qui ignora les vagues gaullistes de 1947 et de 1951. Deux communications portant sur les gaullistes et l’Allemagne clôturèrent cette journée. Chantal Metzger s’intéressa à la République démocratique allemande, que le général de Gaulle ne reconnut pas et qui lui rendit bien. Concernant l’Allemagne de l’Ouest, le Général, opposé à la CECA et à la CED, craignait la réapparition du Grand Reich sous une autre forme. Les questions allemandes restèrent au centre de ses préoccupations et le Général déplora la construction du mur de Berlin en 1961. Ce n’est qu’après la mort de De Gaulle que la France reconnut la RDA, au grand dam de certains compagnons. Emmanuel Droit traita du RPF dans les zones françaises d’Occupation en Allemagne de l’Ouest. Malgré l’état lacunaire des sources, il établit combien cet « espace » particulier était acquis au gaullisme avec souvent la complicité bienveillante de la hiérarchie militaire. Soldats et officiers, tenus par leur devoir de réserve, n’exerçaient toutefois qu’une activité militante très réduite. Cela n’empêcha pas la constitution de réseaux, réactivés au printemps 1958…

24 La dernière journée, présidée par Maurice Vaïsse, fut consacrée au thème « De la guerre à la Cinquième République ». Frédérique Dufour traita de Colombey-les-Deux-Églises, commune de Haute-Marne bien éloignée de la capitale. Pour de Gaulle, sa résidence de la Boisserie représenta, dans un premier temps, l’exil, le refuge, la solitude, avant de devenir le centre de tous les regards. Elle fut ensuite un lieu de la mémoire gaulliste. Frédérique Dufour souligna combien l’éloignement de Colombey, s’il pénalisa l’action politique du Général durant la période du RPF en obligeant ses fidèles à de longs et pénibles aller et retour, devint ensuite un atout en 1958. Se tenant à distance des intrigues parisiennes et des complots algériens, le reclus de la Boisserie apparaissait comme un sage au-dessus de la mêlée. Pascal Raggi s’intéressa au rapport entre « les mineurs de Lorraine et le gaullisme ». Le gaullisme séduisit une partie des ouvriers et l’action ouvrière gaulliste fut importante en Lorraine, région où se côtoyaient mineurs de fer (Meurthe-et-Moselle) et mineurs de charbon (Moselle). Si les métallurgistes, encadrés par la CGT, s’opposèrent à de Gaulle, les mineurs de charbon, malgré les difficultés de leur profession, manifestèrent un attachement à l’homme du 18 Juin. Jérôme Pozzi étudia les députés UNR de l’Est entre 1958 et 1962, en s’interrogeant sur les ruptures et continuités avec le gaullisme d’opposition. Dans une région favorable au RPF, l’UNR remporta en 1958 un succès qu’il confirma en 1962. Une partie du personnel politique de l’UNR s’était formée dans les rangs du RPF, ce qui illustrait à l’échelle régionale les permanences de personnel politique entre les deux Républiques.

25 Bernard Lachaise dressa les conclusions du colloque, soulignant la richesse des communications et des débats. L’Est représente un espace politique complexe, qui, au-delà d’une unité apparente (les bons résultats électoraux d’ensemble du gaullisme en 1947 et 1951), offre bien des exceptions et spécificités départementales, voir locales (songeons à l’implantation contrastée du RPF dans les Haut et Bas-Rhin, aux comportements politiques opposés des mineurs de fer et des mineurs de charbon, à l’importance du fait linguistique et religieux avec, par exemple, l’opposition en Alsace entre les catholiques proches du MRP et les protestants plus liés au RPF). L’étude du gaullisme dans l’Est a confirmé certaines tendances nationales déjà observées ailleurs : le poids des Résistants qui forment le premier vivier des fondateurs du RPF, la difficulté du Rassemblement à transformer le gaullisme affectif (de Gaulle-l’homme du 18 Juin) en un gaullisme partisan, politique. Le RPF y constitue comme ailleurs un mouvement centralisé, hiérarchisé, pyramidal, où tout part de Paris, de la rue de Solferino. Le choix des hommes est difficile. Le notable l’emporte sur l’homme neuf. Des personnalités implantées depuis longtemps sont préférées à des jeunes militants pourtant plus dévoués et actifs. Les parachutés peinent à s’implanter dans ces terres à l’identité culturelle et historique forte. Le Rassemblement connaît enfin, là comme ailleurs, les mêmes difficultés logistiques et financières et l’on retrouve dans l’Est la chronologie générale du RPF : essor brillant en 1947-1948, ralentissement dès 1949, semi-échec des législatives de 1951 puis déclin à partir de 1953. La spécificité de l’Est tient d’abord au lien étroit que le Général a entretenu avec cette région : le choix de la Croix de Lorraine, les discours fondamentaux prononcés à Bar-le-Duc, Épinal, Strasbourg, le choix de Nancy pour les assises du RPF en 1951, l’installation à Colombey… Si la ruralité de l’Est comme son ancrage historique à droite ont pu favoriser le lien au gaullisme, d’autres facteurs ont joué. Beaucoup d’intervenants ont parlé d’un gaullisme de frontière et il est certain que le poids de l’histoire, les menaces extérieures, la proximité géographique de l’Allemagne bientôt remplacée par l’URSS dans l’imaginaire militant ont poussé les habitants de l’Est vers le gaullisme. Des recherches peuvent encore être entreprises : sur la période 1955-1958 (période charnière entre la Quatrième et la Cinquième République), sur les liens avec le monde agricole, sur les prolongements sous la Cinquième République, sur la question de l’Algérie… Des études régionales peuvent aussi être menées sur d’autres espaces géographiques comme le Nord, l’Ouest armoricain ou la Normandie. Les perspectives sont donc nombreuses…

26 Élisabeth Yverneau-Glasser

Les violences urbaines de novembre 2005

27 Annie Fourcaut et Loïc Vadelorge organisaient le 14 juin dernier une journée d’étude en forme de point d’orgue à la deuxième année de leur séminaire commun consacré à l’histoire urbaine du contemporain. Neuf historiens et une sociologue étaient invités par le Centre d’histoire sociale du 20e siècle (Paris-I – CNRS) et le Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines) à revisiter leurs recherches pour interroger les temporalités dans lesquelles inclure les événements de l’automne 2005.

28 Les historiens ont peu contribué à l’étude de ces violences : dans le dossier des Annales publié en 2006 « Penser la crise des banlieues », comme dans la vingtaine d’ouvrages et de numéros de revues parus depuis deux ans, sont surtout présent les travaux de sociologues, d’anthropologues, de politistes, d’économistes… Forts de ce constat, les organisateurs souhaitaient que cette journée contribue à la compréhension des émeutes urbaines à la lumière d’épisodes violents antérieurs et à la remise en cause du lieu commun qui consiste à corréler la chronologie des émeutes urbaines et celle de la politique de la ville.

29 Les trois premières interventions entendaient étudier « le poids des mots ». Alain Faure revisita l’emploi et la circulation au 19e siècle de termes tels que « nomades » ou « barbares » pour désigner tout ou partie du peuple. La sociologue Sylvie Tissot compara le vocabulaire employé par les journalistes lors des émeutes de Vaulx-en-Velin (octobre 1990) et celui utilisé par les députés lors des débats sur la loi d’orientation pour la ville (1991) à celui en cours fin 2005. Dans les deux cas, l’explication des faits par une montée en généralité sur les « quartiers sensibles » occulte les événements qui ont déclenché les violences, et une lecture « ethnicisante », liée aux questionnements sur l’Islam, domine, même si un discours concurrent retient davantage l’attention en 2005. Loïc Vadelorge, lui, avait dépouillé L’Année politique et L’Année du Monde pour y trouver les usages de l’expression « violences urbaines ». Si, jusqu’en 1989, l’expression n’est pas employée dans ces chroniques, il note que la violence qui accompagne certaines manifestations perd progressivement sa légitimité politique. On utilise ensuite l’expression par intermittence, notamment après 1997, l’épisode de 2005 étant présenté comme une rupture dans L’Année du Monde. Loïc Vadelorge souligna aussi la nécessité d’étudier la circulation de ces expressions. En l’espèce, la création d’une section « violences urbaines » au sein des Renseignements généraux en 1990[3] [3] Voir Laurent Bonelli, « Renseignements généraux et violences...
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n’est sans doute pas étrangère à l’utilisation de l’expression par le personnel politique et les médias d’information. Le débat qui suivit fut l’occasion de s’interroger sur la confrontation entre un discours local (celui des rappeurs, des militants associatifs et de certains habitants) et un discours dominant étudié ici.

30 Les intervenants s’attachèrent ensuite à l’étude d’épisodes antérieurs, sans chercher à construire des continuités. Louis Hincker présenta les pratiques et les motivations de ceux qui étaient derrière les barricades en juin 1848 à Paris, et Michel Pigenet revint sur les violences qui éclatèrent à l’occasion de trois grèves et d’une manifestation anti-Ridgway entre 1950 et 1955. Si la nature des évéments et leurs circonstances sociopolitiques sont très différentes de celles des violences de novembre 2005, limitant d’autant l’apport heuristique de leur étude à la compréhension d’un passé récent, les deux historiens soulevèrent en revanche une question déterminante quant à la qualification des faits, en interrogeant les critères que la société et les autorités de l’époque utilisèrent pour statuer sur le caractère légitime ou non de ces violences. Puis Michèle Zancarini-Fournel revint sur les rébellions urbaines dans l’agglomération lyonnaise, qui débutent dix ans avant l’arrivée des caméras aux Minguettes en 1981[4] [4] Voir notamment sa contribution au dossier « Crises et...
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. Elle montra en quoi les habitants mobilisaient pour partie un répertoire d’actions et de références héritées de la guerre d’Algérie (des pétitions dont le vocabulaire relève du legs colonial, aux grèves de la faim contre les expulsions inspirées des prisonniers politiques du FLN) et d’exemples étrangers (en particulier les émeutes de 1981 à Brixton en Angleterre).

31 La dernière session proposait d’évaluer la crise de 2005 à la lumière des politiques publiques qui concernent, entre autres ou en particulier, les quartiers populaires d’habitat collectif. Annie Fourcaut traça la généalogie qui conduisit le sens commun à faire des grands ensembles une cause des crises sociales qui s’y déroulent. Le consensus en faveur d’une construction de masse au début des années 1950 se fissure à la fin de la décennie, dans les revues spécialisées comme au sein du ministère, avant que la critique se développe, sans être exclusive, autour de 1965 (thème de la « Sarcellite ») et aboutisse en 1973 à la décision de ne plus mener de programme de grands ensembles. Cette forme urbaine, conçue dans les années 1930 et 1950, est mise en œuvre massivement dans les années 1960 et 1970, alors qu’elle ne correspond plus aux attentes de la population, ce dont les autorités sont conscientes. Marie-Claude Blanc-Chaléard retraça les évolutions des politiques d’immigration et de logement des immigrés entre 1945 et 1980, étudiant notamment les conceptions idéologiques qui présidèrent à la politique de suppression des bidonvilles ou au passage par des cités de transit, considérées comme des sas socio-éducatifs avant l’entrée en HLM. Celle-ci se fit tardivement, les offices accueillant massivement des populations qu’ils avaient d’abord refusées, parce qu’ils disposaient d’appartements libérés par des Français et parce que l’aide au logement, en remplaçant l’aide à la pierre, donnait à ces familles les moyens d’y accéder en même temps qu’elle empêchait qu’on continuât de produire du logement social. Thibault Tellier interrogea pour sa part les temporalités de la politique de la ville. Des années 1970 jusqu’à 1988-1990, il s’agit d’abord d’« humaniser le béton », le programme de Développement social des quartiers des socialistes prenant le relais de la procédure Habitat et vie social créée officiellement en 1977. À partir de 1990, l’approche se veut moins sociale au sens où l’intervention accrue de l’État est d’abord consacrée au logement. Enfin, Antoine Prost montra comment l’idée de zones d’éducation prioritaires, née d’une expérience locale à Gennevilliers, fut débattue au sein du SGEN puis introduite dans le programme du parti socialiste en 1977, avant qu’Alain Savary la mette en œuvre à la rentrée 1982, les recteurs ayant délimité les 363 zones qui bénéficieraient des postes créés. La mesure fut ensuite défendue par la gauche lorsqu’elle était au pouvoir, mais perdit de son efficacité par dilution territoriale de la procédure.

32 Annie Fourcaut concluait avec modestie qu’on ne pouvait tirer de conséquences scientifiques de cette rencontre. On peut considérer pourtant que l’association du comparatisme, de l’étude des représentations en circulation et de la mise en perspective historique dans des chronologies moyennes différenciées ont offert une première approche à une histoire des événements d’octobre et novembre 2005 qui établirait précisément le déroulement des faits, travaillerait à la prosopographie de leurs différents auteurs et interrogerait leurs motivations – conscientes ou non – nées d’un environnement social, économique et culturel précis. Mais si l’accès aux sources publiques récentes est désormais plus aisée, il reste difficile d’écrire à chaud l’histoire du temps présent des villes qu’Antoine Prost appelait de ses vœux[5] [5] En conclusion du dossier « Villes en crises » paru dans...
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. Cette journée a également permis de répondre par la complexité à certains cadrages (médiatiques, politiques ou populaires) prompts à réduire les « violences urbaines » de 2005 au premier terme de l’expression. Légitimes ou non, les violences ne sont jamais gratuites.

33 Alexandre Borrell

 

Notes

[ 1] Pour des informations sur les activités de ce groupement de recherche, voir http://gdr2539.ish-lyon.cnrs.fr.Retour

[ 2] Henry Rousso, « L’épuration en France, une histoire inachevée », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 33, janvier-mars 1992, p. 78-105, p. 99.Retour

[ 3] Voir Laurent Bonelli, « Renseignements généraux et violences urbaines », Actes de la recherche en sciences sociales, 136-137, 2001, p. 95-103.Retour

[ 4] Voir notamment sa contribution au dossier « Crises et conscience de crise », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 84, octobre-décembre 2004, p. 119-127.Retour

[ 5] En conclusion du dossier « Villes en crises » paru dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire (64, octobre-décembre 1999) auquel avaient également collaboré Annie Fourcaut et Alain Faure.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

François Lambert et al. « Avis de recherches », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 1/2008 (n° 97), p. 223-232.
URL :
www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2008-1-page-223.htm.
DOI : 10.3917/ving.097.0223.