Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2008/1
Vingtième Siècle. Revue d'histoire
2008/1 (n° 97)
288 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782724631005
DOI 10.3917/ving.097.0039
A propos de cette revue Site Web
Acheter en ligne

Un abonnement.

Ajouter au panier Ajouter au panier - Vingtième Siècle. Revue d'histoire
Abonnements annuel particuliers 2013 52 €

Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.

ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.

Cairn.info respecte votre vie privée
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - Vingtième Siècle. Revue d'histoire

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une publication de Mokhtar Ben Barka
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Articles

Vous consultezLa place et le rôle de la droite chrétienne dans l’Amérique de George W. Bush

AuteurMokhtar Ben Barka[*] [*] Mokhtar Ben Barka est professeur de civilisation américaine...
suite
du même auteur


1 Aux élections présidentielles de 2000 et 2004, la droite chrétienne a fourni à George W. Bush près de la moitié de ses voix, après avoir réussi à imprimer sa marque conservatrice à plusieurs axes du programme du parti républicain. Pour autant, les relations entre ce parti et la droite chrétienne sont loin d’être simples. L’auteur montre l’hétérogénéité de cette mouvance, en retraçant son évolution depuis les années 1920, et analyse ses stratégies d’influence pour peser sur Washington.

2 Apparue il y a un plus d’un quart de siècle, la droite chrétienne est aujourd’hui une force militante avec laquelle les grandes formations politiques du pays doivent composer. Sa montée en puissance revêt une signification toute particulière, en ce qu’elle atteste le retour sur l’échiquier politique des évangéliques – et des fondamentalistes – protestants, mettant ainsi fin à une longue période de retrait de la vie publique[1] [1] Le protestantisme évangélique (ou « évangélisme »)...
suite
. Après avoir apporté une aide décisive au candidat républicain Ronald Reagan, ce mouvement ultraconservateur soutient l’ancien gouverneur du Texas, George W. Bush, un chrétien né à nouveau en Jésus-Christ (born again Christian) conformément aux exigences de la foi évangélique. Représentant près du cinquième de l’électorat américain, les évangéliques constituent un capital électoral majeur pour George W. Bush ; entre le tiers et la moitié des voix qu’il a obtenues en 2000 et 2004 étaient d’origine évangélique.

3 Sur les divers aspects de la droite chrétienne les jugements abondent et pour la plupart se contredisent. Alors que certains ont tôt fait de rédiger son acte de décès, d’autres y voient un danger permanent pour la démocratie. D’autres encore se targuent d’un mouvement qu’ils disent à la fois puissant, florissant et de plus en plus populaire. L’absence de consensus rend difficile toute évaluation précise de la portée de ce courant. Mais par-delà la cacophonie, on s’accorde pour lui attribuer quelques victoires, ce qui permet de dire à quel point il pèse sur le paysage politique.

4 À mesure qu’approchent les élections présidentielles de 2008, la droite chrétienne se retrouve sous les feux de la rampe. Les observateurs sont de plus en plus nombreux à s’interroger sur ses consignes de vote et sur les candidats susceptibles de bénéficier de son soutien. Afin d’éclairer le débat autour de ces interrogations, auxquelles il est sans doute trop tôt pour répondre avec pertinence, la présente étude se propose de faire le point sur le rôle et le poids de la droite chrétienne sur l’échiquier politique, en portant préalablement le regard sur son identité et son parcours. Cette mise en perspective permettra d’avoir une vision claire et précise aussi bien de l’impact de la droite chrétienne que des enjeux et des défis auxquels elle sera très prochainement confrontée.

Un mouvement kaléidoscopique à dominante évangélique

5 La droite chrétienne est une coalition ultraconservatrice réunissant, en vue d’une action politique commune, une mosaïque de mouvements politico-religieux, d’associations centrées sur les questions morales et familiales et de groupes de pression. Ces groupes disparates se mobilisent contre les mutations profondes qu’a connues la société américaine depuis la seconde guerre mondiale et qu’ils jugent préoccupantes[2] [2] Pour plus de détails sur la droite chrétienne américaine,...
suite
. Aux organisations aussi connues que l’ex-Moral Majority[3] [3] Créée en 1979 par le pasteur fondamentaliste Jerry Falwell,...
suite
, Christian Coalition[4] [4] N’ayant pas réussi à obtenir l’investiture du parti...
suite
, Focus on the Family[5] [5] Avant de devenir un mouvement politique, Focus on the Family...
suite
s’ajoute une multitude de petites organisations locales.

6 Marquée d’une forte coloration évangélique, cette nébuleuse est un phénomène majoritairement sudiste. De même que son électorat est concentré dans la Bible Belt, ses principaux dirigeants – Jerry Falwell (1933-2007), Pat Robertson, Gary Bauer, James Dobson (actuellement l’homme fort du mouvement) –, sont des pasteurs sudistes d’obédience évangélique ou fondamentaliste. L’ancrage de la droite chrétienne dans le conservatisme évangélique se vérifie également à travers sa rhétorique qui tire sa substance d’une vision du monde imprégnée de manichéisme et de messianisme eschatologique. Enfin, « entre un tiers et la moitié des Blancs évangéliques – c’est-à-dire entre 7 et 12 % de l’ensemble de la population américaine – soutiendraient la droite chrétienne, ou du moins partageraient son idéologie[6] [6] Anatol Lieven, Le Nouveau Nationalisme américain, Paris,...
suite
».

7 Bien que les évangéliques conservateurs constituent le segment le plus important de l’électorat de la droite chrétienne, tous les évangéliques n’adhèrent pas systématiquement à ses thèses et tous ses membres ne sont pas des évangéliques. Signe de son hétérogénéité, la droite chrétienne compte dans ses rangs des protestants mainline (luthériens, presbytériens), des juifs messianiques (appelés « juifs pour Jésus »), des catholiques conservateurs, ainsi que des membres de petites Églises plus ou moins sectaires.

8 L’engagement politique des protestants conservateurs vient en réponse à ce qu’ils considèrent comme un malaise profond dont souffrirait l’Amérique et dont les responsables seraient les « libéraux » (au sens américain du terme), les féministes, les homosexuels et les « humanistes laïques » qui auraient éloigné l’Amérique de Dieu. Se voulant la seule capable de sauver l’Amérique, la droite chrétienne se donne pour mission la restauration d’une société en harmonie avec l’ordre divin. La volonté de redonner à la société et à l’État un fondement sacré a pour corollaire une insistance particulière sur les valeurs morales et familiales traditionnelles. Cette focalisation sur la moralité conduit la droite chrétienne à livrer une lutte acharnée contre l’avortement, le féminisme, l’enseignement des théories darwiniennes de l’évolution des espèces, le mariage homosexuel et pour le rétablissement des structures familiales traditionnelles. Depuis le 11 septembre 2001, elle fait de la sécurité son cheval de bataille et l’intègre dans sa « culture de la vie » – où elle mêle son refus de l’avortement et du terrorisme – par opposition à la « culture de la mort » des islamistes.

9 Pour atteindre ses objectifs, la droite chrétienne a recours à des moyens très diversifiés, allant des plus classiques (lobbying, manifestations de rue, boycottages, pétitions) aux plus modernes (télévision, téléphone, ordinateur, Internet). De la grande variété des modes d’action qu’elle adopte, il ressort qu’elle sait tirer profit des nouvelles techniques de communication et de commercialisation qu’elle met au service de Dieu. L’« Église électronique[7] [7] On entend par « Église électronique » un vaste ensemble...
suite
», en net recul depuis bien des années, a joué un grand rôle dans le retour aux urnes des quelques millions d’évangéliques qui étaient politiquement peu actifs. Le travail de mobilisation continue aujourd’hui grâce aux méga-églises[8] [8] Le terme de « méga-église » désigne une église locale...
suite
qui sont en pleine expansion.

Une place croissante sur l’échiquier politique

10 En un peu plus d’un quart de siècle, la droite chrétienne a acquis une place de choix sur la scène politique américaine, un statut qu’elle doit à sa forte mobilisation. Elle est devenue un acteur politique et une force électorale incontournables, si bien qu’aujourd’hui aucun candidat républicain sérieux aux élections présidentielles ne peut prendre le risque de s’aliéner son soutien. Le fait qu’elle ait réussi à installer l’avortement et les droits des homosexuels au centre du débat politique et à en faire des enjeux cruciaux constitue un autre indice significatif de son influence. Depuis les années 1980, aucune campagne électorale ne saurait passer outre à ces questions. Pendant la même période, elle est devenue une composante majeure du parti républicain. D’après une enquête réalisée par le Pew Research Center for the People and the Press, un tiers des républicains se réclament de la droite chrétienne[9] [9] Andrew Ward, « Evangelicals’ Faith in Republicans Wavers...
suite
.

11 La place occupée actuellement par la droite chrétienne est l’aboutissement d’un cheminement qui a commencé dans les années 1920 et qui a atteint son apogée avec l’accession de George W. Bush à la magistrature suprême. Entre ces deux dates, elle a connu d’autres moments de gloire, à savoir l’élection de Ronald Reagan en 1980, sa réélection en 1984 et l’avènement de la « révolution républicaine » en 1994. Révélateurs de sa rapide montée, ces événements s’insèrent dans un itinéraire qu’il importe de parcourir assez rapidement.

12 Même si sa visibilité ne date que des années 1980, la droite chrétienne plonge ses origines dans le contexte des années 1920, une période marquée par la controverse sur l’enseignement de la théorie de l’évolution, qui devait déboucher sur une vaste campagne anti-évolutionniste. Ces épisodes constituent une étape décisive dans la genèse aussi bien du protestantisme conservateur (en particulier du fondamentalisme) que de la droite chrétienne. Sans entrer dans les détails, rappelons que la campagne anti-évolutionniste s’est soldée par le désaveu des fondamentalistes, qui, au lendemain du « procès Scopes[10] [10] À l’origine du « procès Scopes » (appelé aussi...
suite
 » de 1925, renoncent à tout engagement politique, en se repliant dans les États ruraux du Sud. Dans les années 1960, face au mouvement en faveur des droits civiques des Noirs, ils se font très discrets.

13 Or, à partir du milieu des années 1970, évangéliques et fondamentalistes décident de rompre leur mutisme politique. Pour l’essentiel, ce revirement est la réponse aux avancées « libérales » des années 1960. En 1962 et 1963, la Cour suprême se prononce respectivement contre la prière et la lecture de la Bible dans les écoles publiques. Le grand tournant reste cependant l’arrêt Roe v. Wade de 1973 qui facilite le recours à l’avortement. De plus, les protestants conservateurs supportent mal les sanctions imposées par le service fédéral des impôts aux écoles et universités confessionnelles qui pratiquent la ségrégation. Ressenties comme une menace contre leur identité, ces mesures vont pousser les défenseurs de la religion des anciens jours (old-time religion) à repartir en croisade.

14 En 1976, huit millions d’électeurs évangéliques votent pour l’un des leurs, le baptiste (et born again) Jimmy Carter. Mais déçus par son laxisme, son internationalisme et sa politique « libérale », ils se détournent du parti démocrate et concluent une alliance avec l’aile conservatrice du parti républicain. Dans le même temps, une nouvelle génération de militants, parmi lesquels Richard Viguerie, Paul Weyrich, Howard Phillips, rêve de former une « nouvelle droite », qui insufflerait au parti républicain un nouvel élan ultraconservateur. Sans trop tarder, ils engagent dans leur campagne un certain nombre de pasteurs influents, en particulier des télévangélistes comme Jerry Falwell ou Pat Robertson, dont les émissions religieuses touchent des millions de personnes.

15 Pour rallier ces pasteurs et leurs ouailles, les stratèges de la « nouvelle droite » créent un certain nombre de groupes de pression politico-religieux, comme la Christian Voice[11] [11] Christian Voice fut créée en 1976 par les pasteurs Robert...
suite
ou la Religious Roundtable[12] [12] Fondée en 1979, Religious Roundtable différait de Christian...
suite
. En 1979, Weyrich et Viguerie aident Jerry Falwell à mettre sur pied la Moral Majority, un autre lobby politico-religieux dont le rôle principal est de mobiliser les pasteurs et d’assommer les membres de leurs Églises de propagande politique. La stratégie adoptée par Weyrich et ses amis se révèle payante, puisque le candidat qu’ils défendent, Ronald Reagan, remporte les élections de 1980. Outre son soutien financier, la Moral Majority lui a apporté près de quatre millions de voix. Il ne fait pas de doute qu’avec l’élection de Ronald Reagan, la droite chrétienne connaît la consécration. Quatre ans plus tard, elle aidera Ronald Reagan et son vice-président George H. W. Bush à obtenir un second mandat.

16 En septembre 1987, Pat Robertson décide de se présenter contre George H. W. Bush à l’investiture du parti républicain pour succéder à Ronald Reagan. Mais sa candidature tourne court. Pour prendre sa revanche, il fonde, l’année suivante, la Christian Coalition, le plus important lobby politico-religieux de droite à l’heure actuelle.

17 La droite chrétienne connaît un autre moment de gloire, lorsque, à l’occasion des élections à mi-mandat de 1994, la Chambre des représentants et le Sénat passent sous le contrôle des républicains. Ce renversement de majorité au Congrès marque l’avènement de la « révolution républicaine », qui s’articule autour d’un programme électoral baptisé « Contrat avec l’Amérique », dont l’un des artisans est le président de la Chambre des représentants, Newt Gingrich. Une large part de ce succès revient à la Christian Coalition qui a dépensé plus d’un million de dollars en guise de soutien au « Contrat avec l’Amérique ».

18 Mais la victoire la plus significative de la droite chrétienne est sans doute celle remportée en 2000 avec l’élection de George W. Bush. À vrai dire, la droite chrétienne a présenté son propre candidat aux élections primaires du parti républicain, Gary Bauer. Mais après l’échec cinglant de ce dernier, elle se rallie à George W. Bush, qu’elle considère comme le meilleur défenseur des valeurs traditionnelles. Le jour du scrutin, 80 % des électeurs évangéliques votent pour lui.

19 En 2004, la droite chrétienne remporte une nouvelle victoire, puisqu’elle réussit à orienter le programme officiel du parti républicain encore plus à droite qu’en 2000 : ce programme appelle ouvertement à l’interdiction de l’avortement et s’oppose à la reconnaissance de toute forme d’union civile. Le 2 novembre 2004, 26,5 millions d’évangéliques et de chrétiens born again se sont rendus aux urnes et, sur ce nombre, 78 % d’entre eux ont voté pour George W. Bush. Au total, près de la moitié du vote en sa faveur était un vote évangélique ou born again[13] [13] Thomas B. Edsall, « Exit Poll Data Inconclusive on Increase...
suite
. En 2006, 72 % des évangéliques blancs ont soutenu des candidats républicains au Congrès, contre 27 % pour les candidats démocrates. Toutefois, les relations entre la droite chrétienne et le président Bush – et les républicains plus généralement – ne sont pas aussi franches et aussi idylliques qu’il n’y paraît.

Un parcours tourmenté

20 Contre toute apparence, la montée de la droite chrétienne ne s’est pas effectuée sans encombre. Entre ce mouvement et le parti républicain, les relations sont ambiguës, voire tumultueuses, et les dissonances sont légion. Son parcours, chaotique, est parsemé d’embûches et de déceptions. C’est ce qui explique, d’ailleurs, que son bilan est des plus mitigés. En vérité, les républicains n’hésitent pas à exploiter la droite chrétienne pour faire triompher leur programme et leurs candidats, sans se soucier pour autant des promesses faites et des récompenses dues à leurs alliés religieux. Les présidences de Ronald Reagan et de George W. Bush en apportent l’illustration la plus probante.

21 Au début, les dirigeants évangéliques mettaient en doute la moralité et la foi du candidat républicain Ronald Reagan, sachant qu’il était divorcé et peu pratiquant. Ce ne fut que tardivement qu’ils se laissèrent séduire par son programme. Ayant pris conscience du poids de l’électorat évangélique, Ronald Reagan entreprit, en vue des élections de 1980, de se rapprocher de ces pieux électeurs, en se déclarant born again et en assistant à des réunions organisées par les responsables évangéliques. Le jour des élections, les tenants de la droite chrétienne votèrent massivement pour lui, contribuant ainsi à sa victoire. Mais l’entente établie lors de la campagne électorale fut de courte durée, puisque au moment de composer son équipe gouvernementale, le président Reagan ne donna pas de responsabilité politique majeure aux chefs de la droite chrétienne, jugés incompétents.

22 À la veille de l’élection de 1984, le président Reagan s’employa pourtant à raviver l’alliance avec la droite chrétienne, en multipliant les apparitions devant les organisations fondamentalistes et évangéliques. La tactique fit merveille : Ronald Reagan et George H. W. Bush furent réélus. Mais une fois sa victoire assurée, Ronald Reagan n’accepta de nommer que très peu de personnalités chrétiennes à des postes de haut niveau. Surtout, il ne fit rien pour rétablir les valeurs morales traditionnelles, chères aux cœurs des fondamentalistes. À maints égards, ce sont l’impatience et l’insatisfaction ressenties par la droite chrétienne face aux maigres victoires engrangées sous la présidence de Reagan qui motivèrent, en 1987, la candidature de Pat Robertson à l’investiture du parti républicain.

23 Il n’est pas de meilleur indicateur de l’ambivalence qui sous-tend les rapports entre les républicains et la droite chrétienne que l’alliance entre ce mouvement et George H. W. Bush. De tous les présidents américains qui se sont succédés depuis la fin des années 1970, l’actuel occupant de la Maison Blanche est le plus proche des évangéliques conservateurs. Sa piété démonstrative, sa conviction d’occuper la Maison Blanche du fait de la volonté divine et sa présentation des conflits géopolitiques en termes d’affrontement entre le Bien et le Mal ne laissent planer aucun doute là-dessus.

24 Comme chacun sait, George W. Bush, après une jeunesse dissolue, a redécouvert la foi en 1986, à l’âge de 40 ans. En pleine crise existentielle, faite de dépression et d’abus d’alcool, il s’est inscrit à « un groupe d’étude sur la Bible » sur les conseils de son ami Donald Evans, son futur ministre du Commerce. Pendant deux ans, les deux hommes participèrent à ce groupe, où chaque semaine un extrait du Nouveau Testament est lu avant d’être commenté ensemble. L’autre événement déterminant est la conversation qu’il a eue, en 1985, avec le célèbre prédicateur Billy Graham, au cours de laquelle le révérend « planta une graine de moutarde » dans l’esprit de son interlocuteur, et « déclencha un changement dans [s]on cœur »[14] [14] George W. Bush, A Charge to Keep, New York, William Morrow,...
suite
.

25 Non seulement la conversion de George W. Bush a contribué à changer sa vie, mais elle a aussi ouvert la voie à sa carrière politique. Libéré à la fois de son problème d’abus d’alcool et de ses activités professionnelles les plus contraignantes, il décide alors d’aider son père dans sa campagne pour l’élection de 1988, notamment en démarchant la vaste réserve électorale que représentaient les évangéliques, en particulier dans le Sud, dont il se sent lui-même très proche. Sa « renaissance » spirituelle rend son témoignage crédible aux yeux des millions d’évangéliques auxquels il s’adresse. George H. W. Bush est finalement élu. Toutefois, il ne réussit pas à obtenir un second mandat ; il échoue en grande partie à cause de la défection des électeurs évangéliques. Cet échec servira de leçon à son fils.

26 En 1999, alors qu’il occupait la fonction de gouverneur du Texas, George W. Bush réunit dans sa résidence les principaux pasteurs et dirigeants de la droite chrétienne pour leur dire qu’il se sentait « appelé » par Dieu à occuper les plus hautes fonctions. Pendant la campagne des primaires, en décembre 1999, on lui demanda quel était son philosophe préféré. Sa réponse fut : « Jésus, parce qu’il a sauvé mon âme. » Tout au long de cette campagne, le candidat Bush s’est fié aux prédicateurs et à la Bible autant qu’à ses conseillers.

27 En échange des votes que lui avaient apportés ses alliés évangéliques, le président Bush a procédé, à son arrivée à la Maison Blanche, à la nomination de plusieurs évangéliques à des postes clés, comme John Ashcroft (à la Justice), Gale Norton (à l’Intérieur) et Tommy Thompson (à la Santé). Nombre de ses conseillers étaient également d’obédience évangélique : Karl Rove et Michael Gerson, parmi tant d’autres. De telles nominations ne pouvaient qu’encourager les espoirs de la droite chrétienne. Les événements du 11 septembre 2001 ont contribué à renforcer les liens entre la droite chrétienne et le président Bush. Sa vision manichéenne et messianique du monde ainsi que le ton belliqueux de son discours enthousiasmaient le camp évangélique. Le 2 novembre 2004, il a été réélu avec un résultat supérieur à celui de 2000.

28 En dépit d’affinités évidentes entre George W. Bush et les évangéliques, leurs relations sont agitées, au point que la question se pose de savoir qui manipule qui. Dire que George W. Bush n’est pas sensible aux attentes de ses électeurs évangéliques relèverait de la contrevérité. La forte présence d’évangéliques dans les hautes sphères de l’État, la nomination de juges conservateurs à la Cour suprême ou encore la création d’un Bureau chargé des initiatives d’origine religieuse et communautaire sont là pour le prouver. Cependant, la satisfaction qu’il leur donne reste limitée. Pour conserver le pouvoir, George W. Bush se voit obligé de satisfaire le lobby religieux, sans s’aliéner l’électorat républicain modéré que cette religiosité a tendance à effrayer. À chaque fois, il doit présenter une image et un discours qui puissent rassembler les deux camps.

29 Loin d’être sous domination évangélique, George W. Bush sait fort bien instrumentaliser la frange religieuse de son électorat. Un coup d’œil sur l’ouvrage de David Kuo, l’ancien directeur adjoint du Bureau des initiatives religieuses de la Maison Blanche, suffit pour s’en persuader. Dans ce livre, l’auteur décrit une Administration Bush méprisant les chefs religieux et manipulant les « chrétiens » à des fins politiques, et exhorte, par conséquent, ses coreligionnaires à observer un « jeûne » politique au cours des deux ans à venir[15] [15] David Kuo, Tempting Faith, New York, The Free Press, 2006. ...
suite
. On comprend dans ces conditions l’exaspération de certains responsables de la droite chrétienne, las d’attendre leur dû, tels que Jerry Falwell et Gary Bauer qui, en janvier 2005, signent une lettre ouverte à George W. Bush dans laquelle ils menacent de torpiller, par pression sur les élus du Congrès, d’autres projets importants de l’Administration républicaine, comme la privatisation des retraites, si le dossier de l’amendement constitutionnel interdisant le mariage entre personnes du même sexe n’avance pas.

30 S’il reste convaincu, à l’instar de ses prédécesseurs républicains, de l’utilité électorale de certains thèmes défendus par la droite chrétienne, George W. Bush sait pertinemment que les revendications de ses amis religieux sont fort controversées et que leurs dirigeants sont perçus comme extrémistes. Ses rapports avec la droite chrétienne sont ambigus et changeants : d’un côté, il se pose en porte-parole de ce mouvement, de l’autre, il s’en démarque, paraissant ainsi plus modéré. Rassuré par sa victoire aux élections législatives à mi-mandat de 2002, le président Bush condamne fermement toutes les attaques contre l’Islam, y compris les déclarations intempestives de Pat Robertson qualifiant Mahomet de « fanatique » et celles de Franklin Graham décrivant l’Islam comme « une religion maléfique ». En prenant ses distances de certains de ses alliés religieux, il se donne l’occasion d’endosser le rôle d’arbitre œcuménique[16] [16] Le président Bush a pris le soin de visiter des mosquées,...
suite
. Au fond, George W. Bush joue double jeu.

31 En définitive, si elle intéresse les candidats républicains, la droite chrétienne est loin d’être l’alliée préférée des présidents élus, qui la jugent encombrante une fois qu’ils sont arrivés au pouvoir. Elle aura ainsi fonctionné comme une machine à apporter des voix au parti républicain. Pour meurtrie et amère qu’elle soit, elle ne semble pas pour autant se décourager. Au contraire, elle fait preuve de pugnacité et de détermination.

Un bilan mitigé

32 Présente sur tous les fronts, la droite chrétienne n’a cessé d’étendre son influence. Certes, elle a réussi à faire élire des candidats qui adhèrent à ses valeurs, avec pour résultat un contrôle du Sénat et de la Chambre des représentants par les républicains, une Cour suprême très marquée à droite et un homme à la Maison Blanche qui partage ses croyances. Mais l’élection de candidats favorables à la droite chrétienne n’est qu’une demi-victoire. Encore faut-il que ces candidats imposent des lois qui répondent aux attentes de cette droite, ce qui n’est pas assuré d’avance.

33 Globalement, les efforts déployés par la droite chrétienne n’ont pas eu les effets escomptés. L’enseignement religieux n’est toujours pas obligatoire dans les écoles publiques, et la prière reste bannie des mêmes établissements. Les bons scolaires (school vouchers) sont contestés par les tribunaux dans plusieurs États, quand ils ne sont pas clairement rejetés[17] [17] Les bons scolaires correspondent à une subvention gouvernementale,...
suite
. S’agissant de l’Intelligent Design, les cours de justice refusent de le voir enseigné au même titre que la théorie de l’évolution[18] [18] L’Intelligent Design est une théorie d’apparence scientifique...
suite
.

34 À ce jour, l’avortement reste légal ; la droite chrétienne ne parvient pas à renverser la jurisprudence de 1973. Cependant, les mesures restreignant l’accès à l’IVG prolifèrent. Par exemple, en 2003, George W. Bush a signé une loi, votée d’abord aux deux Chambres du Congrès, qui interdit une méthode chirurgicale spécifique d’« avortement tardif » (partial-birth abortion), consistant en un avortement par naissance partielle (ou par « dilatation et extraction ») sur un fœtus de plus de trois mois. En avril 2007, la Cour suprême a confirmé la constitutionnalité de cette loi. Pourtant, ni les républicains ni le président Bush n’ont cherché à renverser l’arrêt autorisant l’avortement, car cette mesure conserve le soutien de l’opinion publique et de la majorité des électrices modérées.

35 Dès 2001, George W. Bush a interdit, par décret présidentiel, le financement par l’État fédéral des recherches sur les cellules souches entraînant le clonage et la destruction d’embryons humains dans le cadre de la recherche scientifique et médicale. La droite chrétienne se réjouit bien évidemment de cette mesure.

36 Pour des raisons électoralistes et sous la pression de la droite chrétienne, le président Bush a décidé, en 2004, de soutenir l’amendement constitutionnel qui interdirait le mariage entre personnes du même sexe et, par là même, rendrait illégaux les mariages homosexuels. Mais le Congrès a rejeté le principe d’un tel amendement. Le président n’ayant pas voulu aller plus loin sur ce sujet, la droite chrétienne le presse de relancer le processus. Compte tenu des difficultés que cumule George W. Bush, il est quasi certain que le problème du mariage homosexuel ne sera pas abordé de sitôt.

37 Au travers de ces quelques exemples, on s’aperçoit que la droite chrétienne n’a pas rencontré les succès escomptés. Au regard de l’énergie dépensée, la réaction politique et sociale tant espérée semble se faire attendre. Dans l’ensemble, son influence n’est pas proportionnée à son militantisme. Elle n’est pas assez puissante pour infléchir la législation fédérale et encore moins le mouvement des mœurs. S’il est vrai qu’elle a un poids électoral indéniable dans plusieurs circonscriptions, qu’elle a renforcé l’aile droite du parti républicain et qu’elle en contrôle les branches locales dans une vingtaine d’États, la droite chrétienne ne parvient cependant pas à imprimer à la société dans sa globalité l’orientation « chrétienne » qu’elle appelle de ses vœux.

38 Le militantisme de la droite chrétienne a affecté la politique étrangère américaine de plusieurs façons. Depuis plusieurs années, les évangéliques, toutes tendances confondues, demandent une plus grande implication sur la scène internationale, comme en témoigne l’intérêt accru qu’ils portent aux causes humanitaires et à la défense des droits de l’homme. Ils ont ainsi redonné vigueur aux efforts humanitaires des États-Unis[19] [19] Elisabeth Bumiller, « Evangelicals Sway White House on...
suite
. De nombreuses organisations évangéliques, s’inquiétant de la recrudescence de la persécution des chrétiens dans le monde, se sont mobilisées pour exiger du gouvernement qu’il place la liberté religieuse, et notamment le droit au prosélytisme et à la conversion, au premier rang de ses préoccupations en matière de relations internationales. En 1998, le Congrès a adopté l’International Religious Freedom Act, une loi qui identifie un ensemble d’outils diplomatiques et économiques susceptibles d’être utilisés pour promouvoir la liberté de religion et la liberté de conscience dans le monde entier en tant que droit fondamental de l’homme. Les principaux outils sont le Rapport annuel, un Bureau chargé de la liberté religieuse dans le monde au sein du ministère des Affaires étrangères et une commission indépendante sur la liberté religieuse dans le monde. Force est cependant de constater, qu’à ce jour, aucun pays ne s’est vu imposer de sanctions sur cette base.

39 Les évangéliques de la droite chrétienne pèsent un peu plus chaque jour sur la politique extérieure, comme le confirme la collaboration de certains de leurs coreligionnaires – tels que Rick Warren (personnalité en vue du mouvement évangélique), Jim Wallis et Bill Hybels – au lancement, en octobre 2006, d’une campagne de soutien au Darfour, baptisée « Evangelicals for Darfur» et réclamant l’intervention de l’Administration américaine au Soudan. À vrai dire, la pression exercée sur l’Administration par les associations évangéliques pour sauver le Darfour remonte au milieu des années 1990. Leur satisfaction a été grande quand, en 2004, l’ex-secrétaire d’État Colin Powell a qualifié la guerre au Soudan de « génocide ». Et lorsqu’en 2006 le président Bush a annoncé qu’il était favorable à une intervention plus musclée dans la région du Darfour, sa déclaration a été applaudie par tous les évangéliques[20] [20] Jim Van de Hei et Colum Lynch, « Bush Calls for More Muscle...
suite
.

40 Parmi les autres initiatives, on peut citer la loi de 2000 qui condamne le trafic d’êtres humains et la prostitution, le Sudan Peace Act de 2002 qui vise à faire pression sur Khartoum et le North Korea Human Rights Act de 2004 permettant aux organisations non gouvernementales confessionnelles de distribuer des aides. Grâce aux pressions des évangéliques, l’aide américaine en direction de l’Afrique a augmenté entre 2002 et 2006 de 67 %, comprenant quinze milliards de dollars de nouvelles dépenses pour des programmes de lutte contre le sida[21] [21] Voir l’article intitulé « L’aide des États-Unis...
suite
. La plupart de ces initiatives, en particulier celles qui portent sur la défense de la vie humaine ou la lutte contre la pornographie, trouvent un écho favorable auprès d’autres groupes religieux, catholiques, juifs et parfois musulmans.

41 Certains experts se montrent cependant sceptiques quant à la prétendue influence des évangéliques. Ils constatent en effet que leurs succès – par exemple la législation sur le Soudan et la Corée du Nord – n’ont pas changé la situation dans ces pays. De même, la stratégie prônant l’abstinence sexuelle plutôt que l’usage du préservatif pour lutter contre la propagation du virus du sida est vivement critiquée par les spécialistes de la santé. S’il est réel, leur impact reste limité à certains domaines et circonstances. Pour d’autres observateurs, l’influence des évangéliques gagne du terrain grâce à leurs liens avec des organisations laïques ou religieuses de défense des droits de l’homme qui s’intéressent depuis longtemps à ces questions. Mais comme le fait remarquer Walter Russell Mead, « malgré ces initiatives gouvernementales, les évangéliques ont coutume, pour des raisons tant théologiques que culturelles, de se méfier des aides interétatiques et des institutions multilatérales. D’une manière générale, les évangéliques n’hésitent pas à engager des actions ciblées, mais ils restent perplexes face aux projets massifs et aux programmes de grande échelle[22] [22] Walter Russell Mead, « God’s Country », Foreign Affairs,...
suite
».

42 La politique américaine vis-à-vis d’Israël est un autre domaine où l’influence des évangéliques est prégnante. Depuis bien longtemps, ces derniers professent un soutien inconditionnel à l’État hébreu. Par divers moyens, allant de l’étroite collaboration avec le lobby pro-israélien à l’aide à l’implantation de nouvelles colonies, ils cherchent à transformer la Palestine pour qu’elle ressemble à ce qu’elle était lorsque le Christ y a vécu et y est mort. Nourris d’une théologie apocalyptique, évangéliques et chrétiens born again attribuent un rôle décisif au peuple juif et à l’État d’Israël dans le projet divin pour la fin des temps. Les théories millénaristes à la base de leur soutien font naître au sein de la communauté juive américaine et israélienne des inquiétudes qui se traduisent par de vives réactions. Quant aux chrétiens progressistes, ils prennent ouvertement leurs distances de Tel-Aviv.

Entre discordance et désarroi

43 Actuellement, la droite chrétienne traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire. Le sérieux malaise qu’elle connaît depuis quelques années a plusieurs sources, les principales étant : les tensions dues aux désaccords avec les autres évangéliques sur des questions aussi importantes que la pauvreté et l’environnement, les récents scandales qui la discréditent davantage et l’incertitude face aux élections de 2008.

44 L’un des sujets les plus délicats qui, en ce moment, tiraille la droite chrétienne est sans doute celui de la protection de l’environnement, dont les évangéliques modérés et ceux de gauche se sont emparés dès le début des années 1990. Dans un manifeste intitulé « Climate Change : An Evangelical Call to Action», publié le 9 février 2006, un groupe de quatre-vingt-six pasteurs, responsables de méga-églises ou d’organisations évangéliques, prône l’adoption d’une loi fédérale visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Première étape d’un vaste programme intitulé Evangelical Climate Initiative, cette déclaration affirme clairement que le problème est bien réel et que les activités humaines y contribuent fortement. Il est également indiqué que les coûts de l’inaction seront élevés et affecteront de manière disproportionnée les pauvres. Par conséquent, les chrétiens ont le devoir moral d’aider à résoudre ce problème. Sur leur site, les signataires suggèrent une approche s’apparentant à celle du protocole de Kyoto : réduction des émissions assortie d’un marché de bons à émettre[23] [23]http:/ / christiansandclimate. org. ...
suite
.

45 Cette prise de position des évangéliques sur la question environnementale creuse le fossé entre la communauté évangélique, devenue plus progressiste ces dernières années, et la droite chrétienne qui met en doute l’existence même du réchauffement climatique. Bien avant son décès, Jerry Falwell avait attaqué ceux qui alertent sur le réchauffement climatique en les accusant de participer à un « plan satanique destiné à distraire les chrétiens de leur tâche première, l’évangélisation ». Même son de cloche du côté de James Dobson qui voit en cette campagne une « distraction » risquant de jouer, selon lui, au détriment des « vrais » combats pour les valeurs familiales[24] [24] Iain Murray, « Beware False Profits », National Review...
suite
.

46 En outre, les évangéliques conservateurs sont l’objet de critiques de plus en plus sévères de la part de leurs coreligionnaires (les modérés et ceux de gauche), qui leur reprochent de trop mettre l’accent sur la moralité privée au détriment des problèmes de pauvreté et de justice sociale[25] [25] Lisa Miller, « Politics : Evangelicals vs the Religious...
suite
. Les révérends Rick Warren, Bill Hybels, Jim Wallis et Ronald J. Sider, parmi bien d’autres, ne se gênent pas pour interpeller les tenants de la droite chrétienne, en leur rappelant que la participation aux œuvres sociales est une obligation morale et théologique, au même titre que la lutte contre l’avortement et l’homosexualité[26] [26] Michael Luo et Laurie Goodstein, « Emphasis Shifts for...
suite
.

47 La droite chrétienne est consternée par le scandale qui a entraîné la chute de Ted Haggard, fondateur et pasteur principal de l’Église évangélique de la Nouvelle Vie à Colorado Springs, dans l’État du Colorado, dont la congrégation compte quatorze mille fidèles. Début novembre 2006, Mike Jones, ex-prostitué de Denver, a affirmé avoir entretenu une liaison rémunérée pendant près de trois ans avec le pasteur Haggard. Il l’aurait également vu se droguer à la méthamphétamine, substance chimique hautement nocive[27] [27] Jonathan Darman et Andrew Muff, « Morality Tale : A Pastor’s...
suite
. À la suite de ces révélations, Ted Haggard, marié et père de cinq enfants, a démissionné de la présidence de l’Association nationale des évangéliques, un puissant réseau rassemblant quarante-cinq mille églises et plus de trente millions de fidèles, et s’est mis « temporairement » en retrait de son Église. De surcroît, les récents scandales, notamment financiers, qui ont touché les républicains ne font qu’aggraver la désillusion de la droite chrétienne. En septembre 2006, Mark Foley, député de l’État de Floride et l’un des cosignataires de la loi contre la pornographie pédophile sur Internet, a été contraint à la démission pour avoir échangé des courriels à caractère sexuel avec des employés mineurs du Congrès. Le 11 juin 2007, le sénateur de l’Idaho Larry Craig a été arrêté pour avoir fait des avances à un policier dans les toilettes pour hommes de l’aéroport de Minneapolis – Saint-Paul. Lâché par son propre parti, ce conservateur homophobe a dû démissionner le 1er septembre 2007.

48 Comme le titre le magazine Newsweek, à l’approche des élections de 2008, « les évangéliques sont à la recherche d’un sauveur politique[28] [28] Eve Conant, « Evangelicals Search for a Political Savior »,...
suite
 ». On peut formuler le même constat en ce qui concerne la droite chrétienne, qui ne sait pas encore vers quel candidat se tourner. Qualifiée par le magazine U.S. News & World Report d’« élection pas comme les autres[29] [29] « An Election Like no Other », U. S. News & World...
suite
 », la course présidentielle à laquelle se préparent les États-Unis est la plus ouverte qu’ait connue le pays depuis des décennies puisque, pour la première fois depuis 1952, ni le président ni le vice-président ne sont candidats. George W. Bush est inéligible pour un troisième mandat présidentiel, et Dick Cheney a fait savoir qu’il ne briguerait pas la Maison Blanche. L’absence de leader stimule les ambitions, aussi bien dans le camp démocrate que dans le camp républicain. À ce stade, on compte déjà une dizaine de démocrates et autant de républicains virtuellement sur la ligne de départ. Néanmoins, la droite chrétienne, toujours à la recherche de son candidat idéal, fait preuve de beaucoup de scepticisme face aux candidats républicains en lice.

49 Le sénateur de l’Arizona John McCain, héros de la guerre du Vietnam et candidat malheureux à l’élection de 2000 face à George W. Bush, est favorable à la peine de mort et à l’envoi de renforts en Irak. Épiscopalien, il est apprécié des républicains pour son opposition à l’avortement et au contrôle des armes à feu. Mais ce vétéran de 70 ans a quelque peu perdu de son aura après avoir voté au Sénat en faveur de la recherche sur les cellules souches. Il s’est également opposé à l’idée d’amender la Constitution pour interdire les mariages gays. Autre handicap : il n’a pas hésité à taxer les responsables de la droite chrétienne d’intolérance, lors de sa première campagne en 2000.

50 Personnalité républicaine de premier plan, l’ancien maire de New York, Rudolph Giuliani, se présente comme l’un des favoris dans la course à l’investiture américaine. Depuis les attaques terroristes du 11 septembre 2001, ce catholique romain est considéré comme le « maire de l’Amérique ». L’instauration d’une politique sécuritaire « tolérance zéro » ayant encouragé la diminution de la criminalité, ainsi que la prospérité économique de la ville de New York, jouent également en sa faveur. Bien qu’il ait promis de nommer des juges conservateurs à la Cour suprême, la droite chrétienne et l’aile conservatrice du parti républicain conçoivent difficilement de voter en faveur d’un candidat deux fois divorcé, favorable à l’avortement, aux droits des homosexuels et au contrôle des armes à feu.

51 Mitt Romney, l’ex-gouverneur du Massachusetts, courtise assidûment la droite chrétienne, s’efforçant de faire oublier son passé de gouverneur progressiste. En effet, cet ancien défenseur de l’avortement libre y est aujourd’hui hostile, de même qu’à la recherche sur les cellules souches. Il s’est aussi opposé au mariage gay, pourtant admis par les tribunaux de son État. Toujours est-il que face aux deux divorcés que sont Giuliani et McCain, Romney fait figure de modèle avec son épouse Ann et leurs cinq enfants. Il défend ardemment les valeurs morales sur lesquelles Giuliani et McCain semblent a priori moins à l’aise. Membre de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (Église des mormons), Mitt Romney accuse malgré tout un sérieux handicap aux yeux de la droite chrétienne, le mormonisme étant assimilé à une secte par un grand nombre de protestants évangéliques.

52 Il est évident qu’aucun de ces trois hommes ne s’inscrit dans l’héritage politico-religieux de George W. Bush, ce qui pourrait favoriser le retour sur le devant de la scène d’un homme comme Newt Gingrich, proche de la droite chrétienne. Impliqué dans des affaires douteuses, cet idéologue ultraconservateur a cependant été contraint à démissionner de la présidence de la Chambre des représentants. L’acteur Fred Thompson (et ex-sénateur du Tennessee) ou le sénateur Sam Brownback pourraient bien recevoir l’appui de la droite chrétienne. Encore méconnu, Sam Brownback gagne en popularité en prônant un retour aux anciennes valeurs familiales et à la culture américaine traditionnelle. La campagne des primaires n’étant pas encore officiellement lancée, pronostiquer le déroulement et le résultat des élections de 2008 serait un exercice aussi futile que périlleux. En revanche, on peut affirmer, avec un fort degré de certitude, que la droite chrétienne sera, une fois encore, courtisée par les républicains. En outre, il n’est pas exclu que, dans un premier temps, elle présente son propre candidat. Enfin, il y a fort à parier qu’elle finira par se rallier au candidat du parti républicain.

53 La présence fort médiatisée des évangéliques à la Maison Blanche et le vacarme causé par les efforts de la droite chrétienne ne suffisent pas à cacher ses limites. La vision d’une « nation chrétienne » est en tension avec la réalité pluraliste de la société américaine. Nombre de républicains ne souhaitent pas se laisser enfermer dans les thématiques polémiques de la droite chrétienne. Enfin, contrairement à ce que l’on pourrait croire, les relations entre George W. Bush et la droite chrétienne sont loin d’être franches et paisibles. Au besoin, le président américain ne se gêne pas pour se démarquer de ses alliés évangéliques.

54 Pour le moment, on ne sait pas exactement comment l’opinion publique a réagi aux récents scandales touchant certains parlementaires républicains, car aucune enquête n’a été menée sur ce sujet. Néanmoins, l’inconduite de ces hommes politiques ne peut que jeter l’opprobre sur les défenseurs de la « morale chrétienne » et risque, par conséquent, de porter préjudice au parti républicain, notamment en détournant les électeurs de tous les prétendants de droite à la Maison Blanche.

55 En outre, un sondage réalisé en août 2007 par le Pew Research Center for the People and the Press montre que pour 78 % des personnes interrogées, les positions des candidats aux prochaines élections présidentielles sur l’économie, la santé et l’environnement seront déterminantes dans leur décision de vote. De plus, 72 % déclarent que leur choix dépendra de l’évolution de la guerre en Irak. Enfin, 38 % font des questions morales l’élément décisif de leur vote, alors que chez les évangéliques ce chiffre passe à 56 %[30] [30] « Religion in Campaign ‘08 », Pew Research Center...
suite
. Il reste à savoir si les résultats des votes vont bien confirmer le net recul des valeurs morales qui se dégage de ce sondage.

 

Notes

[ 1] Le protestantisme évangélique (ou « évangélisme ») est un courant théologique et social conservateur qui puise ses origines profondes dans le calvinisme, le puritanisme et le revivalisme (c’est-à-dire les « Grands Réveils » des 18e et 19e siècles). C’est aussi une réaction antimoderne contre le protestantisme « libéral » (mainline Protestantism). Loin de former un bloc monolithique, la mouvance évangélique comporte plusieurs sensibilités : conservatrice, modérée et de gauche (ou progressiste). La sensibilité conservatrice est incarnée dans le fondamentalisme qui est une expression radicale, militante et fortement identitaire de l’évangélisme. Il est important de préciser que si tous les fondamentalistes sont des évangéliques, tous les évangéliques ne sont pas des fondamentalistes (voir Mark A. Noll, American Evangelical Christianity, Oxford, Blackwell, 2001).Retour

[ 2] Pour plus de détails sur la droite chrétienne américaine, voir William Martin, With God on Our Side : The Rise of the Religious Right in America, New York, Broadway Books, 1996 ; Clyde Wilcox, Onward Christian Soldiers ? The Religious Right in American Politics, Boulder, Westview Press, 1992, 2e éd. 2000 ; Ruth Murray Brown, A History of the Religious Right : For a « Christian Nation », New York, Prometheus Books, 2002 ; Mokhtar Ben Barka, La Droite chrétienne américaine : les évangéliques à la Maison Blanche ?, Toulouse, Privat, 2006.Retour

[ 3] Créée en 1979 par le pasteur fondamentaliste Jerry Falwell, la Moral Majority fut un lobby politico-religieux dont la mission était de mobiliser les électeurs, et en particulier les pasteurs, évangéliques en faveur des candidats de la droite républicaine. Jusqu’à sa dissolution juridique et financière en 1989, la Moral Majority était la principale composante de la droite chrétienne.Retour

[ 4] N’ayant pas réussi à obtenir l’investiture du parti républicain, le pasteur Pat Robertson fonde en 1989 la Christian Coalition, un autre lobby politico-religieux qui sera dirigé jusqu’en 1997 par le célèbre stratège de droite Ralph Reed. Avec deux millions de membres et mille six cents branches locales à travers le pays, la Christian Coalition est aujourd’hui dirigée par Roberta Combs.Retour

[ 5] Avant de devenir un mouvement politique, Focus on the Family était initialement un programme radiophonique, conçu en 1977 par James Dobson pour promouvoir les valeurs familiales traditionnelles. En 1980, James Dobson crée Family Research Council, une annexe de Focus on the Family dont la présidence fut confiée à Gary Bauer.Retour

[ 6] Anatol Lieven, Le Nouveau Nationalisme américain, Paris, J.-C. Lattès, 2005, p. 306.Retour

[ 7] On entend par « Église électronique » un vaste ensemble de programmes religieux radiodiffusés et télévisés. Outre les émissions cultuelles (prières, sermons, lectures bibliques), la programmation religieuse comprend un large éventail d’émissions, allant des variétés musicales et des talk shows jusqu’aux dessins animés bibliques. L’« Église électronique » est l’œuvre de prédicateurs, le plus souvent fondamentalistes ou pentecôtistes.Retour

[ 8] Le terme de « méga-église » désigne une église locale de tendance évangélique, très peu institutionnalisée et ressemblant plus à un gigantesque centre de loisirs qu’à un édifice religieux traditionnel. Pour être qualifiée de « méga », une église doit avoir une assistance moyenne au culte dominical d’au moins deux mille fidèles. Parmi les plus connues d’entre elles, on peut citer Willow Creek Community Church à Chicago et Saddleback Church à Lakeforest en Californie.Retour

[ 9] Andrew Ward, « Evangelicals’ Faith in Republicans Wavers Ahead of Mid-terms », Financial Times, 3 novembre 2006.Retour

[ 10] À l’origine du « procès Scopes » (appelé aussi « procès du singe ») qui eut lieu en juillet 1925 à Dayton dans le Tennessee, John T. Scopes, un jeune professeur de biologie, avait accepté d’enseigner à ses élèves que l’homme descendait d’un ordre inférieur d’animaux, contrevenant ainsi à la loi Butler de 1924. Bien que Scopes fût condamné à cent dollars d’amende et expulsé du Tennessee, cette victoire occasionna plus de tort qu’elle ne soutint la cause fondamentaliste.Retour

[ 11] Christian Voice fut créée en 1976 par les pasteurs Robert Grant, Richard Zone et Gary Jarmin qui, pour former cette organisation, procédèrent à la fusion de plusieurs petits groupes californiens luttant contre les homosexuels et la pornographie et pour le renforcement de la famille. Christian Voice s’était illustrée par la mise en place du système de notation des parlementaires, appelé Morality Rating Record.Retour

[ 12] Fondée en 1979, Religious Roundtable différait de Christian Voice et de la Moral Majority, en ce qu’elle se voulait une organisation d’élite destinée à assurer la formation politique des pasteurs. En août 1980, elle organisa à Dallas la National Affairs Briefing Conference, à laquelle assista le candidat républicain Ronald Reagan.Retour

[ 13] Thomas B. Edsall, « Exit Poll Data Inconclusive on Increase in Evangelical Voters », The Washington Post, 8 novembre 2004.Retour

[ 14] George W. Bush, A Charge to Keep, New York, William Morrow, 1999, p. 136.Retour

[ 15] David Kuo, Tempting Faith, New York, The Free Press, 2006.Retour

[ 16] Le président Bush a pris le soin de visiter des mosquées, pour y lire parfois des sourates du Coran et démontrer ainsi son attachement à l’islam modéré.Retour

[ 17] Les bons scolaires correspondent à une subvention gouvernementale, souvent un crédit d’impôt, accordée par élève. Ils permettent aux parents d’inscrire leurs enfants à l’école de leur choix, publique ou privée. Les bons scolaires rendent les écoles privées plus accessibles aux parents d’élèves pauvres, si ces parents le désirent. Les études sur l’effet des bons scolaires révèlent que 94 % des élèves bénéficiaires de ces bons ont fréquenté des écoles privées.Retour

[ 18] L’Intelligent Design est une théorie d’apparence scientifique qui affirme que les êtres vivants sont si complexes qu’ils ont dû être créés par un être supérieur, et ne peuvent être le résultat d’un processus d’évolution tel que celui décrit par Charles Darwin.Retour

[ 19] Elisabeth Bumiller, « Evangelicals Sway White House on Human Rights Issues Abroad », The New York Times, 26 octobre 2003.Retour

[ 20] Jim Van de Hei et Colum Lynch, « Bush Calls for More Muscle In Darfur », The Washington Post, 18 février 2006.Retour

[ 21] Voir l’article intitulé « L’aide des États-Unis à l’Afrique a triplé sous le gouvernement Bush », 26 février 2007, http://usinfo.state.gov/xarchives/display.html.Retour

[ 22] Walter Russell Mead, « God’s Country », Foreign Affairs, 85 (5), septembre-octobre 2006, h http://www.foreignaffairs.org/20060901faessay85504/walter-russell-mead/god-s-coun try.html.Retour

[ 23] http://christiansandclimate.org.Retour

[ 24] Iain Murray, « Beware False Profits », National Review Online, 9 février 2006, http://nationalreview.com.Retour

[ 25] Lisa Miller, « Politics : Evangelicals vs the Religious Right », Newsweek, 13 novembre 2006 ; Mark Totten, « A New Agenda for U.S. Evangelicals », The Christian Science Monitor, 18 décembre 2006.Retour

[ 26] Michael Luo et Laurie Goodstein, « Emphasis Shifts for New Breed of Evangelicals », The New York Times, 21 mai 2007.Retour

[ 27] Jonathan Darman et Andrew Muff, « Morality Tale : A Pastor’s Fall From Grace », Newsweek, 13 novembre 2006.Retour

[ 28] Eve Conant, « Evangelicals Search for a Political Savior », Newsweek, 4 juin 2007.Retour

[ 29] « An Election Like no Other », U.S. News & World Report, 16 juillet 2007.Retour

[ 30] « Religion in Campaign ‘08 », Pew Research Center Publications, 6 septembre 2007, http://pewresearch.org/pubs/587/religion/campaign-08.Retour

[ *] Mokhtar Ben Barka est professeur de civilisation américaine à l’université de Valenciennes. Spécialiste de la politique et de la religion aux États-Unis, il a publié de nombreux articles sur la droite politique et religieuse, l’extrême droite, le protestantisme évangélique, le fondamentalisme, le télévangélisme. Il est également l’auteur de trois ouvrages, dont le plus récent a pour titre La Droite chrétienne américaine : les évangéliques à la Maison Blanche ? (Privat, 2006).
(mokhtar.benbarka@univ-valenciennes.fr)Retour

Résumé

La seconde moitié des années 1970 a marqué le retour en force des évangéliques sur le terrain de la politique partisane. Cette forte mobilisation s’est accompagnée de la mise en place par des pasteurs évangéliques, tels que Jerry Falwell et Pat Robertson, d’un vaste réseau de lobbies ultraconservateurs, appelé « droite chrétienne ». Ayant acquis, au cours des dernières années, un poids et une influence considérables, la droite chrétienne s’impose aujourd’hui comme une force politique à part entière, qu’il importe de prendre au sérieux. Après avoir apporté, en 1980, son appui au candidat républicain Ronald Reagan, la droite chrétienne s’est ralliée, en 2000, au « born again » George W. Bush, considéré comme le meilleur défenseur des valeurs traditionnelles. Depuis son arrivée à la Maison Blanche, le président Bush a multiplié les décisions en faveur de la fraction évangélique de son électorat. Les événements qui ont suivi le 11 septembre 2001 ont eu pour effet de resserrer les liens entre le président américain et ses alliés religieux. Pourtant, leurs relations sont plus complexes qu’on ne le croit.

Mots-clés

droite chrétienne, George W. Bush, évangéliques, parti républicain, élections



The late 1970s witnessed the massive return of Evangelicals to partisan politics. Along with this strong mobilization, a vast network of ultraconservative lobbies, dubbed “Christian Right”, was set up by Evangelical pastors such as Jerry Falwell and Pat Robertson. Having gained considerable power and influence in recent years, the Christian Right constitutes nowadays a real political force not to be dismissed. After endorsing in 1980 the Republican candidate Ronald Reagan, the Christian Right rallied in 2000 to born-again George W. Bush, viewed as the best defender of traditional values. Ever since he captured the White House, President Bush has taken many decisions favorable to his Evangelical voters. The aftermath of September 11th, 2001, led to the strengthening of the relationship between George W. Bush and his religious allies. Yet, their relations are more complex than what most people think.

Keywords

Christian Right, George W. Bush, Evangelicals, Republican Party, elections

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Mokhtar Ben Barka « La place et le rôle de la droite chrétienne dans l'Amérique de George W. Bush », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 1/2008 (n° 97), p. 39-51.
URL :
www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2008-1-page-39.htm.
DOI : 10.3917/ving.097.0039.