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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2008/3 (n° 99)



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Dans l’entre-deux-guerres, les aristocrates composent près d’un tiers du corps diplomatique français, détiennent au ministère les fonctions de direction et occupent à l’étranger les postes les plus prestigieux. Comment expliquer cette influence, qui s’est renforcée à l’issue de la première guerre mondiale ? Isabelle Dasque répond à cette interrogation en brossant un portrait saisissant de l’univers diplomatique français, où le mode de recrutement, les solidarités familiales, l’importance du savoir-vivre sont autant d’atouts pour les aristocrates. Mais ces derniers ne bénéficient pas seulement des permanences d’un système : ils savent aussi s’adapter aux évolutions de la période et démontrer une véritable capacité de renouvellement.

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Le personnage de Laurent dans les Ambassades de Roger Peyrefitte suffit à rappeler la considération dont jouit encore l’aristocratie dans la diplomatie française de l’entre-deux-guerres. Malgré la résonance plébéienne de son nom, l’ambassadeur à Athènes se targue en effet de descendre de Laurent le Magnifique, en dépit de l’« accident ethnique » qui, « s’il n’a produit de [son] côté que les Laurent, de l’autre, a produit des rois de France » [1]  Roger Peyrefitte, Les Ambassades, Paris, Flammarion,... [1] . Et à l’auteur de conclure : « La Carrière ne déteste pas ce qui rappelle l’Ancien Régime et elle se montre complaisante à l’égard de toutes ces vanités [2]  Ibid., p. 13. [2] . » De son côté, la noblesse, dont la vocation pour le service de l’État s’est pourtant étiolée depuis le 19e siècle [3]  Éric Mension-Rigau, Aristocrates et grands bourgeois :... [3] , destine volontiers ses fils à la Carrière, celle-ci constituant la filière administrative où l’habitus aristocratique peut le mieux s’incarner. Malgré la démocratisation des élites diplomatiques, réclamée par la classe politique depuis 1880, la République continue à recruter du côté de Guermantes. Après 1918, le rôle de l’aristocratie s’est en effet maintenu, voire renforcé au sommet de la hiérarchie du Quai d’Orsay. En termes de représentation, la diplomatie est toujours auréolée d’une réputation aristocratique que la Grande Guerre n’a en rien entachée. Le contexte politique, social et international dans lequel s’inscrit l’exercice du métier s’est pourtant modifié et définit un cadre nouveau pour l’action diplomatique.

Une forte représentation aristocratique dans la Carrière

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Au lendemain de la guerre, le personnel diplomatique, tous grades confondus, se compose d’environ un tiers d’aristocrates. La représentation nobiliaire reste en fait à peu près identique entre 1900 et 1939. La Carrière n’a rien perdu de son attrait sur l’aristocratie dont les héritiers constituent un tiers des candidats qui postulent aux concours d’entrée dans les années 1920 [4]  En 1919, sur 76 stagiaires, 24 sont d’origine noble.... [4] . Sur les listes des postulants, les grands noms de l’armorial côtoient ceux qui signent une admission plus récente dans la noblesse, plus ou moins authentique [5]  Parmi les noms illustres, citons, pour le concours... [5] . La Grande Guerre n’introduit pas dans tous les cas de rupture majeure dans le recrutement : entre 1904 et 1914, 26 % des candidats admis au concours diplomatique et consulaire appartiennent à la noblesse, entre 1919 et 1930, ils sont 24 %. En moyenne, attachés et secrétaires de troisième classe se recrutent pour 33 % en son sein, un peu plus dans les années 1920 (33,8 %) que dans les années 1930 (31,7 %). En revanche, la place de l’aristocratie à la tête de la hiérarchie s’est confortée.

L’ascension des nobles aux postes de responsabilité : la revanche des années 1920 ?

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Les années 1920 marquent l’inversion d’une tendance qui remonte à l’installation définitive du régime républicain, avec un regain d’influence de l’aristocratie au sein de la diplomatie. Deux chiffres sont révélateurs : entre 1900 et 1914, la noblesse fournit 20 % des cadres supérieurs du Quai, ambassadeurs et ministres plénipotentiaires ; entre 1918 et 1939, elle en représente 28 % [6]  Résultats obtenus à partir des tableaux d’avancement... [6] .

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Avant 1881, l’aristocratie a presque le monopole de la représentation à l’étranger : les deux tiers des chefs de mission sont recrutés en son sein. Mais l’épuration menée par les ministres opportunistes, la politique d’intégration d’éléments extérieurs renforcée par l’apport des membres de l’administration coloniale passée sous la coupe du ministère des Affaires étrangères et l’uniformisation des différentes filières, notamment diplomatique et consulaire, dont le profil d’origine est différent, ont encouragé l’ouverture sociale du corps. Après 1881, la participation de l’aristocratie dans le recrutement du haut personnel diplomatique se tasse fortement, comme dans le reste de la haute fonction publique [7]  Un cinquième des effectifs des conseillers à la Cour... [7] . La désaffection des descendants du Second Ordre pour le service de l’État, ajoutée à des modalités de recrutement qui leur sont moins favorables, en sont aussi les raisons. L’avènement de la République radicale s’accompagne de nouvelles coupes claires dans l’armorial diplomatique, qui se voit dépouillé des noms les plus prestigieux, tels ceux des marquis de Noailles et de Montebello, au moment même où les titres de noblesse portés par certains diplomates sont contestés [8]  Stephen Pichon, ministre des Affaires étrangères, décide... [8] et où, comme le prétend un article du Matin du 19 avril 1909, « on démocratise. Au Quai d’Orsay sous prétexte d’authentifier la noblesse, on la supprime… ou presque [9]  Le Matin, 19 avril 1909. [9]  ». Les attaques contre une diplomatie, monopole de la caste aristocratique, redoublent. Entre 1903 et 1911, les titulaires des représentations à l’étranger sont pour 19,6 % d’origine aristocratique, mais un seul d’entre eux parvient à occuper le siège d’une ambassade [10]  Il s’agit du marquis de Reverseaux, ambassadeur à Vienne... [10] . À la veille de 1914, les ambassades sont les fiefs de diplomates appartenant aux couches nouvelles appelées par Gambetta comme Jules Jusserand, Camille Barrère, Paul et Jules Cambon ou Auguste Gérard. Aucune d’entre elles n’est dirigée par un noble.

1 - Origine sociale des chefs de mission diplomatique sous la Troisième République1
Sources : Annuaires diplomatiques et consulaires, 1871-1930.
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Quinze ans après, la tendance s’est inversée : à la fin des années 1920, la République compte plus de nobles que de roturiers à la tête de ses ambassades [11]  En 1928, 8 ambassadeurs sur 15 sont nobles, en 1929-1930,... [11] . Aux grandes figures républicaines évoquées précédemment succèdent Pierre de Margerie à Berlin, Emmanuel Peretti de la Rocca à Bruxelles, André de Laboulaye à Washington, Aimé de Fleuriau à Londres, Maurice Delarue Caron de Beaumarchais à Rome, Robert de Billy puis Damien de Martel à Tokyo, Joseph de Fontenay à Rome-Saint-Siège, Henri de Marcilly à Berne et Charles de Chambrun à Constantinople. L’immédiat après-guerre se caractérise donc par l’ascension de l’aristocratie aux plus hautes fonctions de la diplomatie, qui culmine en 1931, alors même que sa présence n’est plus justifiée par le contexte politique et social en Europe et que ses partenaires du vieux continent sont de moins en moins recrutés au sein des anciennes élites dirigeantes [12]  Le Foreign Office dont le recrutement était exclusivement... [12] .

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Les aristocrates investissent les postes stratégiques dont ils avaient été souvent écartés après 1880 : alors que moins de 25 % des ambassadeurs ont du sang bleu entre 1880 et 1914, ils sont 36 % dans les années 1920. À la tête des légations européennes, la part des titulaires d’extraction noble est la même. En revanche, ceux-ci désertent les postes les moins prisés notamment d’Amérique latine, qu’ils avaient été souvent contraints d’accepter [13]  Entre 1880 et 1914, 34 % des titulaires d’une légation... [13] , et du Moyen-Orient pour leur préférer, dans l’entre-deux-guerres, l’Extrême-Orient où se jouent des intérêts plus importants.

2 - Évolution des cadres supérieurs, ambassadeurs et ministres plénipotentiaires, en fonction de leur statut social, entre 1919 et 19392
Source : Annuaires diplomatiques et consulaires, 1919-1939.
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À l’administration centrale, l’influence des aristocrates est tout aussi notable aux places de direction. Un tiers des plus hauts chefs de la hiérarchie est pourvu d’une particule [14]  Dans une comparaison entre les élites diplomatiques... [14] . Par exemple, en 1923, c’est Emmanuel Perreti de la Rocca qui occupe le fauteuil de directeur des Affaires politiques et commerciales, poste le plus important après celui de secrétaire général du Quai d’Orsay. Il a comme collaborateur immédiat André Lefèvre d’Ormesson, et sous ses ordres, Maurice Delarue Caron de Beaumarchais qui dirige la sous-direction d’Afrique, Victor de Lacroix celle d’Europe et le comte Dejean, celle d’Amérique. Moins impliquées dans l’élaboration de la politique extérieure, mais importantes pour le respect des traditions et la mémoire du corps, la direction du Protocole et celle des Archives sont alors confiées respectivement à Pierre Becq de Fouquières et à Robert de Billy.

Le renouvellement des cadres diplomatiques au lendemain de la Grande Guerre : une chance pour l’aristocratie du Quai d’Orsay ?

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Le renouvellement des cadres du Département au lendemain de la Grande Guerre est une chance que l’aristocratie sait saisir. En effet, à la veille de 1914, le Quai d’Orsay pâtit d’un vieillissement de sa hiérarchie, auquel contribue la longévité des missions destinées à compenser l’instabilité ministérielle. Si la guerre ne décime pas les rangs supérieurs de la diplomatie française, la fin des combats marque l’arrivée à la retraite d’une génération d’Excellences nées entre 1850 et 1860 [15]  C’est notamment le cas des frères Cambon, de Jules... [15] . Les gouvernements successifs se tournent pour assurer la relève vers un personnel rajeuni, ayant gravi les échelons intérieurs et au sein duquel la noblesse s’est taillée une place de choix [16]  Dans les années 1920, ce sont trente-quatre personnalités... [16] . Âgés en moyenne de 49 ans au début des années 1920, ces diplomates peuvent se prévaloir d’une longue expérience des réalités internationales, souvent acquise auprès des grands ambassadeurs du début du siècle et dont le prestige reste intact. Pierre de Margerie, Henri de Manneville et Aimé de Fleuriau ont fait une partie de leur carrière à l’ombre des frères Cambon. Un dixième d’entre eux, parvenu aux plumes blanches [17]  L’expression désigne les plumes blanches qu’arborent... [17] avant 1914, a déjà une carrière très honorable.

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Peut-on pour autant parler d’une réaction nobiliaire ? Il serait exagéré de l’affirmer. D’une part, les ministres qui ont la haute main sur l’administration des Affaires étrangères appartiennent à des coalitions parlementaires aux convictions laïques et républicaines fermement établies. Ils proviennent des rangs opportunistes, comme Poincaré, ou de la gauche radicale ou socialiste, comme Herriot ou Briand. Ils n’auraient pu cautionner un mouvement qui se serait apparenté à une contre-révolution. D’autre part, les secrétaires généraux, Maurice Paléologue [18]  Les liens entre Paléologue et les empereurs de Byzance... [18] et surtout Philippe Berthelot sont eux aussi issus de familles roturières et progressistes. Par ailleurs, le ministère recrute de nombreux agents venus de la bourgeoisie et parfois de la petite bourgeoisie qui sont appelés à faire de brillantes carrières dans l’entre-deux-guerres, que l’on songe à Alexis Léger, à François Charles-Roux ou René Massigli. Enfin, le Département fait appel à des éléments extérieurs venus des milieux politiques ou journalistiques tels Charles Jonnart et Charles Benoist, sous le gouvernement du Bloc national, et Jean Herbette, René Besnard, Albert Sarraut et Jean Hennessy sous le Cartel des gauches. En revanche, il n’y a jamais eu d’épuration comparable à celles qui ont marqué les dernières décennies du 19e siècle. Sans doute le Cartel des gauches met-il à la retraite à 58 ans le comte de Saint-Aulaire, ambassadeur à Londres, resté fidèle à la politique de Poincaré et s’opposant à la nouvelle ligne préconisée par Herriot [19]  Comte de Saint-Aulaire, Confessions d’un vieux diplomate,... [19] . Mais son successeur est un diplomate de noble extraction, Aimé de Fleuriau. Sur vingt nominations à la tête d’ambassades ou de légations, décidées au lendemain des élections de juin 1924, huit sont attribuées à des agents dotés d’une particule. Ainsi, jusqu’à la fin de la décennie, la noblesse conserve la position solide qu’elle a acquise au Quai d’Orsay. Cette situation contraste avec celle régnant dans d’autres corps de l’État, tels le corps préfectoral ou l’armée, qui, pour des raisons diverses, continuent à se démocratiser après la première guerre mondiale.

3 - Origine sociale des titulaires de mission diplomatique selon la répartition géographique des postes entre 1918 et 19303
Source : Annuaires diplomatiques et consulaires, 1918-1930.

Une aristocratie d’État : des atouts au service de la Carrière

Le recrutement par le mérite : une aristocratie diplômée

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L’introduction de procédures de recrutement conformes au modèle méritocratique par les Républicains sous la forme du concours n’a pas mis fin à la cooptation. Cette sélection hybride n’est pas pour déplaire aux membres de la Carrière, comme Jules Cambon selon lequel, dans la diplomatie « s’en fier aux examens seulement pour juger les hommes n’a qu’une apparence de justice ; à côté du savoir, il y a le savoir-vivre, la pénétration de l’esprit, l’intelligence en un mot, et cela ne s’apprend pas à l’école [20]  Jules Cambon, Le Diplomate, Paris, Hachette, 1926,... [20]  ». Les contraintes sociales du métier et les intérêts du service, dans une Europe encore monarchique avant 1914, obligent le régime à pactiser avec les élites conservatrices, au moment où le combat pour la République paraît de surcroît gagné. Ainsi, à l’aube du 20e siècle, l’aristocratie de naissance, nullement découragée à son admission au ministère, est entrée en force au Quai d’Orsay, jouissant de solides atouts pour y faire carrière.

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D’abord, sa formation intellectuelle, à dominante juridique, n’a rien à envier à celle reçue par les autres membres du personnel diplomatique comme le montre une comparaison des filières suivies et des diplômes obtenus.

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Ainsi, 88 % des diplomates de haut vol d’origine aristocratique sont licenciés en droit et 84 % d’entre eux ont fréquenté les cours dispensés à l’École libre des sciences politiques. Mais contrairement à leurs pairs d’origine roturière, à qui l’institution d’Émile Boutmy fournit au début une culture d’appoint, ils sont beaucoup plus nombreux à avoir poursuivi leurs études jusqu’à l’obtention du diplôme, récoltant les fruits d’une formation modernisée et uniformisée. Quelques-uns se sont engagés dans un cursus plus littéraire, à l’École nationale des chartes ou à la faculté des lettres [21]  Peretti de la Rocca et Manneville sont diplômés de... [21] . Enfin, une poignée se distingue par un profil d’études plus scientifique : Robert de Billy se présente d’abord à l’École polytechnique où il est admissible avant d’opter pour la voie des ambassades, Jarousse de Sillac est un ancien élève de l’École nationale des eaux et forêts.

4 - Comparaison des filières suivies par les diplomates en fonction de leur origine sociale dans les années 19204
Sources : ministère des Affaires étrangères, Dossiers personnels ; Annuaire diplomatique et consulaire, 1923.

Une aristocratie issue du sérail : des vocations héréditaires

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Alors que l’hérédité administrative tend à s’effacer au sein du corps diplomatique de la Troisième République, elle reste encore très forte dans les familles aristocratiques qui essaiment dans la Carrière après la guerre et qui lèguent à leurs enfants une tradition de service de l’État, pourtant en déclin dans la noblesse française [22]  L’analyse est confirmée par l’étude de Bruno Dumons,... [22] . Celle-ci revêt en 1918 une dimension patriotique. Au lendemain du conflit, les premières générations de candidats d’origine noble qui frappent à la porte du ministère sont composées pour les trois quarts d’entre elles de fils d’officiers [23]  MAE, dossiers généraux du personnel, série concours,... [23] . Les pères des diplomates nobles aux affaires dans les années 1920 occupent pour la majorité d’entre eux des situations prestigieuses dans la haute fonction publique : Robert de Billy est le fils d’un conseiller référendaire à la Cour des comptes, Louis Mathieu de Vienne, celui d’un magistrat, conseiller à la Cour d’appel ; les pères d’André de Panafieu et d’André de Laboulaye sont directeurs de ministère. La vocation héréditaire pour la représentation de la France à l’étranger s’inscrit aussi très nettement dans le patrimoine de ces aristocrates. Fils et petit-fils de diplomates, Gaston Moisson de Vaux, Joseph de Fontenay, Odon Castillon de Saint-Victor, Charles de Chambrun, André d’Ormesson ont eu une enfance bercée par l’écho de dépêches et de télégrammes. Certains tels Pierre de Margerie et André de Panafieu sont les fondateurs de lignées qui investissent les responsabilités les plus élevées de la hiérarchie au 20e siècle. C’est dans ces dynasties nobiliaires traditionnellement présentes dans la diplomatie que s’exprime le mieux le culte de la « Tradition » au sens où l’emploient fréquemment les diplomates et que décrit Raoul Girardet comme étant « une certaine permanence dans le style, dans les attitudes, dans le comportement, dans les modes d’expression [24]  Raoul Girardet, « L’influence de la tradition sur la... [24]  ». L’importance de ces filiations se double aussi du sentiment de ce que l’on doit à la mémoire des ancêtres, trait caractéristique des milieux aristocratiques, et s’érige en capital social et culturel. Aussi le souvenir d’ancêtres illustres ouvre-t-il les portes de la Carrière à bon nombre de ces jeunes gens. De Joseph de Fontenay voué à une belle carrière dans les années 1920 [25]  Joseph de Fontenay (1864-1946) occupe au lendemain... [25] et qui, recalé deux fois au concours, obtient néanmoins une place d’attaché libre à Rome sous son autorité, Lefebvre de Béhaine écrit : « Cet ambitieux a une belle écriture et j’ai conservé le meilleur souvenir de son père comme de son grand-père que je vis quelquefois dans ma prime jeunesse à Stuttgart, il y a de cela la bagatelle d’une quarantaine d’années au moins [26]  Lettre de Lefebvre de Béhaine, Rome, le 5 juillet 1891.... [26] . »

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Ces diplomates jouissent de surcroît d’une belle situation de fortune permettant de faire face aux sacrifices pécuniaires de la fonction et de surmonter les crises de l’après-guerre. Outre de confortables assises familiales [27]  La fortune du père d’André de Panafieu, ministre puis... [27] , ils contractent le plus souvent des mariages financièrement avantageux, avec de riches héritières appartenant aux milieux d’affaires tels Pierre de Margerie marié à Jeanne Rostand, Robert de Billy à Jeanne Mirabaud, Aimé de Fleuriau à la fille de courtiers d’origine juive d’Odessa et veuve d’un banquier autrichien ou encore Régis de Vitrolles, uni à la fille d’un armateur de Fécamp. Mais les conséquences économiques de la guerre ont érodé certains patrimoines, les placements mobiliers ayant la faveur des milieux diplomatiques. Tel est le cas de Charles de Saint-Aulaire [28]  « Mon patrimoine, d’ailleurs modeste, se composait... [28] ou de Louis Mathieu de Vienne [29]  Feuille de note, 1926. (MAE, dossier personnel de Louis... [29] . Les dévaluations successives du franc rendent la situation des agents à l’étranger parfois délicate, ce dont se plaint Maurice Delarue Caron de Beaumarchais, ministre à Vienne de 1924 à 1927. Or pour ce diplomate élevé à la vielle école, la position mondaine est indispensable au développement d’une influence politique : « J’estime que si les dépenses assez considérables que nous faisons très justement pour la propagande française à l’étranger sont utiles, la première et la plus indispensable des propagandes est peut-être la dignité de la représentation diplomatique permanente [30]  Lettre de Maurice Delarue Caron de Beaumarchais à Louis... [30] . » Et le ministre avoue ne plus pouvoir assurer un train suffisant pour faire de l’hôtel de la place Schwarzenberg, un des centres de la vie mondaine susceptibles d’attirer les membres de la société viennoise encline à regarder du côté de Berlin et de Londres, ni ceux des milieux intellectuels et artistiques [31]  Lettre au ministre, Vienne, le 29 mars 1926. (MAE,... [31] .

Les solidarités aristocratiques au Quai d’Orsay : l’intégration aux élites nationales

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Enfin, une des forces de l’aristocratie du Quai d’Orsay tient à l’étendue et à la qualité des solidarités, à la fois traditionnelles et renouvelées, sur lesquelles elle s’appuie. Au sein même de la Carrière, elle dispose d’un réseau d’alliés, père ou beau-père, frère ou beau-frère, oncle ou cousin proche [32]  C’est le cas pour 46 % des trente-trois diplomates... [32] . Appartenant à une lignée qui s’est illustrée dans le service des ambassades au 19e siècle, Saint-Aulaire est ainsi le neveu, le gendre et le beau-frère de diplomates de la République. Les relations de parenté avec la haute et moyenne bourgeoisie du Quai d’Orsay permettent à l’aristocratie d’asseoir aussi son influence au sommet de la hiérarchie. Des diplomates de haut rang se trouvent ainsi très étroitement liés avec des familles nobles. Jean Doulcet, ambassadeur près du Saint-Siège de 1923 à 1927, est marié à Marguerite Petit de Bantel, fille d’un homme d’affaires dont la fortune est évaluée en 1896 à six millions de francs ; Jacques Seydoux qui occupe une position stratégique à la tête de la sous-direction commerciale a également épousé une aristocrate du nom de Clausonne. Savonnette à vilains pour certains, la Carrière est le cadre de belles ascensions sociales qui se prolongent par de prestigieuses alliances. Les frères Cambon en sont une illustration parfaite. Fils de corroyeurs, Paul et Jules marient leurs enfants au sein de l’aristocratie : la fille du premier, Jacqueline, convole avec Jean de Beauffort et le fils du second, Henri, ministre plénipotentiaire dans l’entre-deux-guerres, avec Marguerite de la Taille. Des stratégies endogamiques se profilent aisément derrière certains mariages qui apportent, dans la corbeille, un capital de relations haut placées au sein du ministère. Jean de Hautelocque, admis aux Affaires étrangères au début des années 1920, est le gendre d’Alexandre Conty, ambassadeur à Rio de 1919 à 1928, dont le fils, François, embrasse la Carrière en 1927. Henri de Marcilly est marié à la fille d’Arsène Henry, ancien préfet puis ministre à Bucarest et directeur à l’administration centrale au début du siècle. Il est le beau-frère de Charles Arsène-Henry, ambassadeur à Tokyo, lui-même apparenté par son mariage à André d’Ormesson, ministre à Munich en 1923 puis ambassadeur à Washington en 1933 et à Wladimir d’Ormesson, ambassadeur au Vatican en 1940. C’est, à travers cet exemple, toute une partie de l’aristocratie du Quai d’Orsay qui se trouve ainsi apparentée. Essaimant aux postes les plus enviés de la politique extérieure de l’entre-deux-guerres, elle est de surcroît portée sur les fonts baptismaux de la Carrière par des diplomates appartenant à la génération d’avant 1914, comme le montre le réseau de parenté qui unit ces trois grands noms de la diplomatie.

5 - Alliances et parentés entre diplomates d’origine aristocratique et bourgeoise dans l’entre-deux-guerres5

NB : en gras, membres ayant appartenu à la Carrière et italiques, noms des diplomates ayant servi dans l’entre-deux-guerres.

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Ainsi, la Carrière est un des terreaux où s’épanouissent des réseaux de parenté très étroits entre diplomates et au sein desquels l’aristocratie s’intègre facilement, en mobilisant ses propres solidarités et en pratiquant une stratégie d’ouverture vers d’autres groupes sociaux très implantés au Quai d’Orsay. Au moment où le Département lutte contre l’ingérence du pouvoir politique et interdit à ses agents de faire usage du patronage parlementaire, ses relations de parenté agissent dans un sens d’autant plus solidaire qu’ils sont portés par la force de liens affectifs et par une communauté d’intérêts. En marge de ses assises traditionnelles, l’aristocratie du Quai d’Orsay fonde aussi son pouvoir sur sa capacité à renouveler et à moderniser ses réseaux de relations.

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Issus de milieux hostiles sinon réservés à l’égard de la République, ses représentants se sont en général ralliés précocement aux institutions nouvelles. Aimé de Fleuriau dont le père, ancien secrétaire d’ambassade retiré sur ses terres après 1860, est à la tête du parti réactionnaire et clérical en Charente-Inférieure, rompt avec son cercle d’origine. Lorsqu’il se présente au concours en 1894, le préfet assure que « lors de ses séjours à La Rochelle, il fréquentait des jeunes gens dont les idées républicaines sont bien connues et manifeste lui-même des idées libérales [33]  Lettre du préfet de Charente-Inférieure, le 29 novembre... [33]  ». Maurice Delarue Caron de Beaumarchais est quant à lui apparenté aux Opportunistes par sa mère et se trouve être le cousin de deux diplomates proches du régime, Mariani et Soulange-Bodin. Le père d’André d’Ormesson, Olivier, ministre à Athènes puis à Bruxelles avant 1914, s’est très vite désolidarisé de l’Ordre Moral : le 16 mai 1877, il démissionne de son poste de sous-préfet. Le comte de Saint-Aulaire qui ne cache pas son aversion pour la République et sa sympathie pour l’Action française constitue un cas isolé dans cet aréopage aristocratique. Les modèles fascisants auront d’ailleurs peu d’emprise [34]  André de Laboulaye, candidat à l’ambassade près du... [34] . Ces aristocrates ont surtout préféré investir des réseaux de solidarités qui les mettent au contact des élites nationales et les insèrent dans les sphères de pouvoir.

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Les liens avec les milieux d’affaires sont les plus étroits. Pierre de Margerie, dont la famille maternelle compte des maîtres de forges, est lié au Comptoir national d’escompte par son mariage avec Jeanne Rostand [35]  Jeanne de Margerie, fille d’Eugène Rostand, directeur... [35] . Son fils, Roland, qui sert à Berlin sous ses ordres, se trouve mêlé aux affaires du Crédit Lyonnais après avoir épousé en 1921 Jenny Fabre-Luce, petite-fille de Henri Germain, et nièce du baron Georges Brincard, président du groupe dont le fils entre au Département en 1928. Saint-Aulaire n’est pas privé de relations avec les milieux bancaires par sa belle-famille liée à la Banque franco-polonaise et à la Banque de Paris et des Pays-Bas [36]  Saint-Aulaire est apparenté par sa femme à Edmond Spitzer,... [36] . Quant à André de Laboulaye, son mariage avec Marie Hély d’Oissel le place dans l’orbite de Saint-Gobain. Ces liens tissés avec la haute finance se prolongent, une fois à la retraite, dans l’atmosphère feutrée des conseils d’administration d’une société financière ou industrielle [37]  Joseph de Fontenay est administrateur de la Caisse... [37] .

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Si les recommandations d’hommes politiques s’épuisent, les relations avec les élites parlementaires ne sont pas pour autant dissoutes. Maurice de Beaumarchais, dont la mère est née Caroline Etcheverry, appartient à une dynastie de députés des Basses-Pyrénées sous la Troisième République. Charles de Chambrun est issu d’une longue lignée de parlementaires qu’illustrent les noms de La Fayette, de Rémusat et de Corcelles. Son frère, Pierre de Chambrun, défend les intérêts de la Lozère pendant l’entre-deux-guerres au Palais-Bourbon puis au palais du Luxembourg. Enfin, dans leur entourage familial, ces aristocrates aux plumes blanches ont des parents qui rayonnent sur la presse parisienne. Henry de Manneville est le beau-frère de Robert de Caix, chef du service de la politique étrangère au Journal des débats depuis 1907. André d’Ormesson est très introduit dans les milieux journalistiques par son frère Wladimir entré au Temps grâce au soutien de Raymond Poincaré, avant de collaborer à La Tribune de Genève et, à partir de 1934, au Figaro où il tient la rubrique de politique extérieure.

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Par l’étendue de leurs cercles d’influence, les aristocrates du Quai d’Orsay maintiennent une position dominante dans la conduite des affaires internationales. Ils contribuent aussi à la réputation de la Carrière dont ils assurent au lendemain de la guerre la transmission des traditions à une époque de mutations.

L’aristocratie héritière des traditions du Quai : la survie d’un modèle social ?

Les ambassades, derniers feux du paraître

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Avec l’installation définitive du régime républicain et le renouvellement des classes dirigeantes, l’aristocratie a perdu le monopole du pouvoir politique tout en conservant son prestige social. La diplomatie est apparue comme un refuge quasi naturel lui permettant de trouver dans la représentation étatique à l’étranger une compensation à l’affaiblissement de son rôle politique d’autant plus qu’avant 1914, ambassadeurs et ministres plénipotentiaires participent activement à l’élaboration et à la conduite des relations extérieures. Au lendemain de la Grande Guerre, face au déclin de son influence sociale et mondaine, l’aristocratie trouve dans les ambassades une sorte de sursis.

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Ses ressources financières, appauvries par la diminution de la rente foncière et l’inflation, ne lui permettent plus en effet de maintenir le même train de vie et d’autres groupes sociaux ayant tiré profit de la guerre lui disputent désormais la première place de la vie mondaine. La perte de prestige qui en résulte est bien exprimée par certains de ses membres, tel André de Fouquières, grande figure du Tout Paris, dont le frère, Pierre, est chef du Protocole au Quai d’Orsay. Il évoque non sans nostalgie la décrépitude d’un monde :

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« Je sentais monter en moi une certaine angoisse, non que je puisse prétendre avoir eu la conscience claire qu’une certaine forme de civilisation était touchée à mort, mais je distinguais autour de moi trop de signes pour ne pas ressentir une vague d’inquiétude. Il devint bientôt impossible de n’être pas frappé par cette évidence qu’une tranchée restait ouverte : entre deux époques, entre deux mondes – cette société policée, héritière de l’aristocratie de l’ancien régime et surtout de la cour des souverains, cette société délivrée par la fortune de tout souci mercenaire – tout cela avait disparu, avait sombré corps et bien [38]  André de Fouquières, Cinquante Ans de panache, Paris,... [38] . »

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Aussi le milieu des ambassades peut-il apparaître comme une miraculeuse survivance de cette société de cour destinée à disparaître, nourrissant alors l’engouement de l’aristocratie pour la Carrière.

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Alors que les initiatives privées s’essoufflent [39]  Alice Bernard, « La Persistance du modèle aristocratique :... [39] , les hôtels diplomatiques restent le haut lieu d’une sociabilité mondaine très active, fréquentée par une élite cosmopolite et dont les rubriques du Figaro, par exemple, déclinent tous les raffinements à Paris et à l’étranger. Souvenirs et mémoires évoquent inlassablement le tourbillon des bals, soirées, manifestations officielles [40]  Nommé ambassadeur à Londres, le comte de Saint-Aulaire... [40] où devoirs mondains et devoir professionnels s’enchevêtrent. Les rites protocolaires gardent un parfum d’antan, comme le montre la remise des lettres de créances selon un cérémonial à peine simplifié [41]  En témoignent les récits du comte de Saint-Aulaire,... [41] . Mais ils constituent toujours le socle culturel sur lequel reposent les relations entre partenaires diplomatiques et, même au pays des Soviets, il est impossible d’y renoncer. Claude de Boisanger raconte comment l’ambassadeur Jean Herbette avait cru pouvoir s’affranchir de ces usages et de ces règles surannées avec ses homologues soviétiques : « Comme en pénétrant au paradis du prolétariat, [Herbette] se proposait de ne pas s’y comporter en représentant quelconque d’un pays bourgeois mais d’y manifester, en toutes circonstances, des goûts simples, démocratiques, égalitaires qui, liés à un esprit de compréhension à l’égard du nouvel ordre des choses, devaient, pensait-il, lui attirer la sympathie des dirigeants soviétiques [42]  Claude de Boisanger, Vivre en Russie au temps de la... [42] . » Et ceux-ci, furieux d’être l’objet d’un traitement à part au sein de la communauté internationale, n’ont pas pardonné son attitude au sans-culotte envoyé par la République au pays des « camarades ».

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La professionnalisation du paraître attachée à la fonction n’a donc pas disparu au lendemain de la guerre et elle flatte les ambitions d’un groupe en quête de prestige social. Elle permet notamment à celui-ci de résister à la concurrence des représentants des autres élites. À Londres, au début des années 1930, l’ambassadeur Corbin aurait pris ombrage des fastes déployés par son attaché, le comte de Limur, au point de demander le rappel de celui-ci [43]  Girard de Charbonnières, La plus évitable de toutes... [43] . Les vertus aristocratiques de largesse et de magnificence sont toujours exaltées sous la plume des diplomates d’origine noble qui leur opposent la parcimonie, reflet de ces vertus spécifiquement bourgeoises de l’économie et de l’épargne. Le portrait dressé par Boisanger de son chef hiérarchique à La Haye, pourtant né dans le sérail, en témoigne : « Dubail, bien que fils de diplomate, avait des manières plutôt frustes. Son principal souci semblait être d’éviter toute dépense inutile, non pas tant par avarice que parce que, littéralement, le coût des choses l’obsédait [44]  Claude de Boisanger, op. cit., p. 9. [44] . »

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Avec la ladrerie, stigmate des parvenus, c’est l’art de recevoir et de se comporter qui se trouve torpillé, au risque de compromettre le succès de la mission encore tributaire des relations tissées avec la société autochtone et les autres missions diplomatiques selon ces représentants de la vieille école. L’aristocratie tire donc son influence du modèle qu’elle incarne et qui inspire toujours les pratiques sociales et culturelles des milieux diplomatiques.

La survivance du modèle aristocratique : une résistance aux mutations de la diplomatie de l’après-guerre

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Confronté à la démocratisation des mœurs et aux valeurs égalitaires promues par la République, la Carrière reste toutefois animée par un idéal aristocratique, conforté avant 1914 par un ordre européen justifiant une certaine manière d’être et de faire. La défaite des empires centraux et le renouvellement des classes dirigeantes en Europe d’une part et l’importance sur la scène internationale de nouvelles puissances démocratiques d’autre part portent un coup au modèle traditionnel auquel se référaient les élites diplomatiques du Vieux Continent. Mais loin de s’épuiser, celui-ci continue de hanter la diplomatie française.

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Indépendamment des fonctions qu’elle occupe au Département, l’aristocratie exerce une influence symbolique, que suggèrent les recompositions de patronymes et la reconstruction de filiations prestigieuses plus ou moins imaginaires des diplomates de l’entre-deux-guerres. Roger Peyrefitte, pourtant enclin à dénoncer les préjugés nobiliaires de la Carrière, n’est pas insensible au titre de « baron de Peyrefitte » que certains lui prêtent [45]  Suzanne Borel, op. cit., p. 140. [45] . Le fils de Jacques Seydoux, François, entré au Quai d’Orsay en 1928, ajoute à son patronyme le nom de sa mère. Jean Doulcet entreprend des recherches sur sa famille qu’il fait remonter à un certain Regnault Doulcet, lieutenant du baillage du Vermandois sous Louis XI [46]  Édouard Clavery, Jean Doulcet, Paris, Laborey, 1932,... [46] . Des diplomates d’extraction modeste comme Camille Barrère ou les frères Cambon laissent planer un doute sur leur filiation avec les conventionnels du même nom. Et ayant certainement inspiré le personnage de l’ambassadeur Laurent dans Les Ambassades, Cosme, ministre plénipotentiaire et sous-directeur au Département, prétend descendre des Médicis [47]  Suzanne Borel, op. cit., p. 183. [47] . Ce désir de noblesse se comprenait aisément avant 1914, se dotant d’une fonction utilitaire et professionnelle dans un milieu amené à frayer avec des négociateurs issus des familles les plus illustres d’Europe. Or après la guerre, il paraît relever d’autres mœurs, les corps diplomatiques européens s’ouvrant à de nouvelles classes sociales. Il est surtout révélateur d’un souci de distinction propre à une élite promue à des fonctions représentatives et attachée à un ordre social hérité de l’Ancien Régime.

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À l’entrée de la Carrière, les critères traditionnels de sélection ont en effet tendance à se renforcer dans l’entre-deux-guerres. Le stage entrepris sous les auspices d’une commission composée des directeurs et des sous-directeurs de l’administration centrale conserve son même rôle, celui de jauger les manières et l’éducation du futur apprenti [48]  « Cette recherche de la respectabilité, chez le fonctionnaire... [48] . Les intentions de la Commission sont d’ailleurs très explicites : « Le stage pendant lequel on doit surtout se préoccuper de l’ambiance du candidat et de ses qualités personnelles, et même mondaines, tient trop compte aujourd’hui des compositions écrites qu’il impose, au nombre de trois, aux candidats. C’est devenu une sorte de petit concours préparatoire. Les examinateurs du stage devraient faire parler davantage le candidat, en causant au besoin avec lui, et le faire écrire moins [49]  Observations de Camille Piccioni au nom de la Commission... [49] . »

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Les épreuves écrites organisées dans le cadre de cette étape préliminaire au concours doivent tout au plus tester une culture d’honnête homme. Le sujet doit être « d’un caractère plus général, moins didactique. Mais il ne doit pas non plus verser, ni dans la fantaisie, ni dans une technique professionnelle que le stagiaire ne peut pas posséder [50]  Note de la Commission du stage pour le concours du... [50]  ». L’orientation de ce recrutement ainsi décrit va à contre-courant des exigences techniques de plus en plus sollicitées par la diplomatie d’après-guerre [51]  Jean Baillou (dir.), Les Affaires étrangères et le... [51] . La note du stage est même revalorisée, son coefficient passant de deux à cinq. Force est de constater alors que les qualités sociales relèguent au second plan les compétences intellectuelles.

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Aussi, dans ce contexte, les jeunes gens issus de l’aristocratie sont particulièrement bien placés pour satisfaire les attentes de la Carrière, et les appréciations portées sur les dossiers de candidature après 1918 le confirment. Amédée de Clermont-Tonnerre, fils d’un officier de cavalerie, s’attire tous les éloges de la sous-direction d’Europe où il est affecté : « Il donne l’impression d’un esprit réfléchi et pondéré. En outre, il a toujours fait preuve de tact et de bonne éducation dans les rapports de service. Mérite d’être reçu [52]  Rapport de la Commission du stage, le 2 avril 1920.... [52] . » Quant à Pierre de Plessis de Grenedan, il « fait une très bonne impression. Zélé et travailleur, d’une excellente tenue [53]  Ibid. [53]  ». Le Quai d’Orsay ferme même les yeux sur certaines options politiques, autorisant en 1920 le jeune La Croix de Chevrières de Sayve, petit-fils d’un diplomate du Second Empire, à concourir malgré son adhésion à l’Action française [54]  Ibid. [54] .

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Les annotations annuelles que les chefs de poste font de leurs collaborateurs révèlent encore l’attachement à des normes sociales qui appartiennent davantage au passé. À côté des aptitudes professionnelles, ambassadeurs et ministres plénipotentiaires sont toujours tenus de renseigner le Département sur l’éducation, le caractère et la conduite privée de leurs subordonnés. La grille des feuilles de note n’a pas changé depuis la fin du 19e siècle. De Charles de Chambrun, alors conseiller à Constantinople, son chef hiérarchique vante la grande culture, notamment historique, et écrit : « Éducation parfaite. A de la race et des traditions […] Homme du monde, avait dans le corps diplomatique de nombreuses et utiles relations [55]  Feuille de note, 1921. (MAE, dossier personnel de Charles... [55] . »

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Les diplomates valorisent les qualités d’homme de salon, dont les manières distinguées et la conversation soutenue par une vaste culture rendent le commerce agréable [56]  Charles de Saint-Aulaire écrit : « Intellectuellement... [56] . Damien de Martel, chargé de monter la toute nouvelle légation en Lettonie, réclame en 1923 des collaborateurs qui, « en dehors des qualités professionnelles, soient gentils garçons et bien élevés, sinon on a des employés mais pas de collaborateurs dont on peut faire au besoin des camarades [57]  Lettre de Damien de Martel au directeur du Personnel,... [57]  ». Le tact et le sang-froid, la finesse et le jugement, la fermeté, l’observation patiente et vigilante, la modération, le sens du compromis et de la mesure, le souci de rendre hommage à la dignité de la nation sans ambition personnelle sont les qualités essentielles encore reconnues par les membres de la Carrière. Or les jeunes générations qui entrent au Quai d’Orsay dans l’entre-deux-guerres sont encore largement imprégnées par ce modèle légué par la tradition. En 1935, le sujet d’une des épreuves du stage est ainsi libellé : « Les qualités requises d’un diplomate sont-elles les mêmes de nos jours que celles qu’on recherchait du temps de Louis XIV et, négocier actuellement est-ce chose plus facile ou plus difficile qu’à l’époque du Roi-Soleil [58]  MAE, dossiers généraux du personnel, série concours,... [58]  ? » La lecture des copies révèle l’image que se font les futurs praticiens du métier et explique son attrait auprès de ceux issus de l’aristocratie. Pour l’un d’entre eux, Emmanuel de Lévis-Mirepois, le diplomate doit s’acquérir la sympathie de ses interlocuteurs « par sa manière d’être, par son affabilité, par sa compréhension d’habitudes et de points de vue différents du sien, par la courtoisie de laquelle il ne se départit jamais, par son souci de ne rien dire ou rien faire qui puisse heurter les sentiments de ses interlocuteurs étrangers, par la douceur et l’esprit de conciliation qu’il apporte dans les négociations les plus pénibles, par son désir d’aplanir les difficultés et par l’influence et l’autorité qu’il ne manque pas de prendre toutes les fois qu’il a su remplir sa fonction avec ce tact et cette finesse qui n’excluent d’ailleurs pas la fermeté [59]  Copie d’Emmanuel de Lévis-Mirepois, épreuve du stage... [59]  ». Ces propos témoignent bien de la force des représentations qui entourent la profession alors que celle-ci subit des transformations.

La légitimité de la compétence : une aristocratie familiarisée avec les enjeux de l’après-guerre ?

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L’après-guerre consacre l’émergence d’un système international nouveau, marqué par la pratique d’un métier devenu plus technique et bureaucratique, par le poids croissant des questions économiques dans les relations extérieures et par l’importance d’une diplomatie multilatérale ouverte aux experts. Face à ces bouleversements, certains aristocrates préfèrent s’enfermer dans l’image idéalisée de la vieille carrière tandis que d’autres font preuve d’adaptation.

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Les premiers entretiennent la nostalgie d’une diplomatie qualifiée de vieux style, avec son goût des formules surannées, son culte exagéré du secret et des décisions mûrement réfléchies tel le baron Baeyens qui constate : « La plume a toujours eu une grande importance dans cette Maison où l’on se flatte de bien écrire et où l’on griffonne de plus en plus [60]  Jacques Bayens, op. cit., p. 18. [60] . » La figure de l’homme de dossiers, de l’expert ou du spécialiste [61]  « Est-ce un métier ? Je ne le crois pas. Le mot implique... [61] , apparue après la Grande Guerre, est stigmatisée sous leurs plumes, si l’on en juge par ce portrait campé de Jean Herbette, héritier d’une bourgeoisie intellectuelle, par l’un d’entre eux : « Il présentait le type achevé de l’homme de cabinet. Par là même, il était à mon sens, le contraire d’un diplomate si l’on entend par la diplomatie non seulement l’art de la négociation mais aussi la manière de prendre pied dans les divers milieux d’une société étrangère et de se découvrir avec eux des affinités, le don de s’y faire des amis, d’y gagner des sympathies à son pays [62]  Claude de Boisanger, op. cit., p. 37. [62] . » Aussi ces diplomates d’extraction noble, cultivant de préférence l’entre-soi, attachent-ils encore une large importance aux relations sociales avec les élites traditionnelles et négligent-ils la fréquentation des représentants de la société civile. Claude de Boisanger reproche à son ministre, Charles Benoist, de déserter les cercles de la Cour pour privilégier ses liens avec les milieux économiques : « Il ne fréquentait ni le monde de la Cour, ni la société aristocratique de la Haye qu’il affectait de dédaigner. Ses relations étaient limitées aux milieux d’affaires, aux banquiers, industriels, commerçants, armateurs de Rotterdam et d’Amsterdam [63]  Ibid., p. 9. [63] . »

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Mais une partie de l’aristocratie du Quai d’Orsay se plie aux exigences nouvelles du métier dans un contexte international où se discutent des questions de plus en plus techniques et ardues. Servis par une formation professionnelle poussée, acquise notamment à l’École libre des sciences politiques, ses membres se sont initiés pendant la première guerre mondiale aux problèmes économiques. Louis de Sartiges, secrétaire à Washington, y a acquis une spécialisation financière qu’il garde par la suite [64]  Note du chef de poste, le 27 décembre 1924. (MAE, dossier... [64] . Régis de Vitrolles, affecté pendant la guerre au service du Blocus, s’est familiarisé avec les questions économiques qui joueront un rôle important dans la négociation des traités de paix et des accords ultérieurs. Aux côtés de Jacques Seydoux, il prend part à la formation de la sous-direction des Relations commerciales [65]  Note de la Sous-direction des relations commerciales,... [65] . Celle-ci, chargée de toutes les négociations financières des années 1920, voit d’ailleurs défiler à sa tête plusieurs noms à particule tels Sorbier de Pougnadoresse, Doynel de Saint-Quentin et Renom de la Baume [66]  Stanislas Jeannesson, « La sous-direction des Relations... [66] . Ces aristocrates ne se désintéressent pas des problématiques de l’après-guerre, intégrant des notions nouvelles comme celle de la sécurité collective et participant activement aux instances d’une diplomatie multilatérale. Les commissions interalliées accueillent en leur sein quelques-uns d’entre eux comme Jean-René de Cherisey, nommé représentant à la Commission interalliée en Bulgarie, tandis que le service de la Société des nations compte dans ses bureaux le comte Clauzel.

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Au lendemain de la première guerre mondiale, le Quai d’Orsay conserve donc une forte composante aristocratique qui, loin de se déliter comme dans certains corps diplomatiques européens, se renforce au sommet de la hiérarchie. Les années 1920 assistent en effet à la promotion d’une aristocratie diplômée, fidèle au service de l’État et intégrée aux élites nationales grâce au renouvellement de ses allégeances politiques et à la modernisation de ses réseaux d’influence. Le modèle social que celle-ci incarne et qui inspire toujours les pratiques et les idéaux des diplomates lui confère un grand prestige qui résiste à l’avènement d’une diplomatie devenue de plus en plus technique et bureaucratique. Mais si certains de ses membres se font toujours les chantres d’une carrière déclinée au passé, d’autres tirent au contraire profit de la guerre et du règlement de la paix pour acquérir une compétence professionnelle. Ils y puisent une nouvelle source de légitimité, pour s’imposer face aux représentants de groupes concurrents, dynasties bourgeoises, déjà implantées dans la Carrière avant 1914 et qui font souche [67]  Parmi ces familles issues de la haute et moyenne bourgeoisie... [67] ou élite intellectuelle, formée souvent à l’École normale supérieure et illustrée notamment dans les années 1930 par les noms de François-Poncet, Giraudoux et Massigli.

Notes

[1]

Roger Peyrefitte, Les Ambassades, Paris, Flammarion, 1951, notamment p. 100.

[2]

Ibid., p. 13.

[3]

Éric Mension-Rigau, Aristocrates et grands bourgeois : éducation, traditions, valeurs, Paris, Plon, 1994, p. 374. Les mondains de noble extraction confirment cette désaffection pour les carrières de l’État, sauf l’armée. (Cyril Grange, Les Gens du Bottin mondain, 1903-1987, Paris, Fayard, 1996, p. 226)

[4]

En 1919, sur 76 stagiaires, 24 sont d’origine noble. Pour le concours de 1919, 14 candidats sur 57 ont du sang bleu, en 1925, 10 sur 37. En 1927, sur les 41 stagiaires, 10 sont des aristocrates ; en 1928, sur 34 candidats ayant concouru, 6 le sont aussi et en 1930, 13 sur 32. (Ministère des Affaires étrangères, MAE, dossiers généraux du personnel, série concours, vol. 57-60-87-97-108)

[5]

Parmi les noms illustres, citons, pour le concours de 1920, ceux de Plessis de Grenedan, Clermont-Tonnerre, La Croix de Chevrières de Sayve, d’Albis, en 1925 ceux de Castellane et de Rochereau de la Sablière, en 1928 celui de Walsh de Serrant et en 1930, de Bernard de Menthon. En 1934, demandent à participer au concours les héritiers des maisons de Lévis-Mirepois, de Montesquiou-Fézensac et de Castries. (Ibid. et vol. 128)

[6]

Résultats obtenus à partir des tableaux d’avancement des différents cadres actifs. (Annuaires diplomatiques et consulaires du ministère des Affaires étrangères, 1900-1939)

[7]

Un cinquième des effectifs des conseillers à la Cour des comptes, 15 % des généraux de division appartiennent à l’aristocratie au début du 20e siècle : Christophe Charle, « Noblesse et élites en France au début du 20e siècle », in Les Noblesses européennes au xixe siècle, colloque de l’École française de Rome, 21-23 novembre 1985, Rome, École française de Rome, 1988, notamment p. 410.

[8]

Stephen Pichon, ministre des Affaires étrangères, décide en janvier 1909 de procéder à la vérification du bien-fondé des noms patronymiques et des titres nobiliaires. La campagne est dictée par les scandales récents auxquels sont mêlés des membres de la Carrière ayant usurpé noms et titres, et qui ont compromis de ce fait la crédibilité de leur position officielle. La procédure imposée est en tous les cas de nature à en défavoriser plus d’un : les diplomates titrés sont invités à fournir un certificat d’investiture établissant leurs droits et délivré par le garde des Sceaux.

[9]

Le Matin, 19 avril 1909.

[10]

Il s’agit du marquis de Reverseaux, ambassadeur à Vienne de 1897 à 1907.

[11]

En 1928, 8 ambassadeurs sur 15 sont nobles, en 1929-1930, 9 sur 15 et en 1931, 9 sur 16.

[12]

Le Foreign Office dont le recrutement était exclusivement aristocratique s’ouvre dans l’entre-deux-guerres à la classe moyenne : David Cannadine, The Decline and Fall of the British Aristocracy, Londres, Papermac / MacMillan, 1990, p. 280-296.

[13]

Entre 1880 et 1914, 34 % des titulaires d’une légation en Amérique latine étaient d’origine noble.

[14]

Dans une comparaison entre les élites diplomatiques française et allemande, Georges-Henri Soutou souligne le renversement qui s’est opéré : un dixième seulement des dirigeants de l’Auswärtiges Amt est d’origine aristocratique sous Weimar : Georges-Henri Soutou, « Les élites diplomatiques françaises et allemandes au 20e siècle », in Rainer Hudemann et Georges-Henri Soutou (dir.), Eliten in Deutschland und Frankreich im 19. und 20. Jahrhundert : Strukturen und Beziehungen, Munich, Oldenbourg Verlag, 1994, p. 305.

[15]

C’est notamment le cas des frères Cambon, de Jules Jusserand, de Camille Barrère ou de Maurice Paléologue.

[16]

Dans les années 1920, ce sont trente-quatre personnalités promues aux grades les plus élevés de la hiérarchie qui sont issues de la noblesse. Le dépouillement de leurs dossiers personnels aux archives du ministère des Affaires étrangères a permis de mener cette étude.

[17]

L’expression désigne les plumes blanches qu’arborent sur leur tricorne les ambassadeurs et les ministres plénipotentiaires par opposition aux plumes noires des autres agents du corps diplomatique et consulaire. L’expression devient emblématique du grade.

[18]

Les liens entre Paléologue et les empereurs de Byzance n’ont jamais pu être établis.

[19]

Comte de Saint-Aulaire, Confessions d’un vieux diplomate, Paris, Flammarion, 1953, p. 729-774.

[20]

Jules Cambon, Le Diplomate, Paris, Hachette, 1926, p. 63.

[21]

Peretti de la Rocca et Manneville sont diplômés de l’École nationale des chartes ; Fontenay a un doctorat de philosophie obtenu à l’université de Leipzig, Marcilly est agrégé d’histoire, d’Ormesson et Doynel de Saint-Quentin sont licenciés ès lettres.

[22]

L’analyse est confirmée par l’étude de Bruno Dumons, « Noblesses lyonnaises et pratiques urbaines dans la première moitié du 20e siècle : l’image du Tout-Lyon annuaire », in Claude-Isabelle Brelot (dir.), Noblesses et villes (1780-1950), colloque de l’université de Tours, 17-19 mars 1994, Tours, Maison des sciences de la Ville, p. 261-275.

[23]

MAE, dossiers généraux du personnel, série concours, vol. 57.

[24]

Raoul Girardet, « L’influence de la tradition sur la politique étrangère de la France », in Jean-Baptiste Duroselle (dir.), La Politique étrangère et ses fondements, « Cahiers de la FNSP, 55 », 1954, p. 151.

[25]

Joseph de Fontenay (1864-1946) occupe au lendemain de la guerre la légation à Copenhague, avant d’être nommé en 1923 ambassadeur à Madrid puis à Rome – Saint-Siège en 1928.

[26]

Lettre de Lefebvre de Béhaine, Rome, le 5 juillet 1891. (MAE, dossier personnel de Joseph de Fontenay)

[27]

La fortune du père d’André de Panafieu, ministre puis ambassadeur à Varsovie entre 1920 et 1925, est évaluée en 1888 à six cent mille de francs (MAE, dossier personnel) et celle du père d’André d’Ormesson à cent mille francs de rentes par an (MAE, dossier personnel d’Olivier d’Ormesson).

[28]

« Mon patrimoine, d’ailleurs modeste, se composait surtout de fonds russes, de rentes sur l’État et d’obligations de chemins de fer – les valeurs classiques de père de famille. Les unes ne valaient plus le poids du papier, les autres, en 1924, se discréditaient chaque jour », comte de Saint-Aulaire, op. cit., p. 756.

[29]

Feuille de note, 1926. (MAE, dossier personnel de Louis Mathieu de Vienne)

[30]

Lettre de Maurice Delarue Caron de Beaumarchais à Louis Mathieu de Vienne, Vienne, le 28 janvier 1925. (MAE, dossier personnel de Louis Mathieu de Vienne)

[31]

Lettre au ministre, Vienne, le 29 mars 1926. (MAE, dossier personnel de Maurice Delarue Caron de Beaumarchais)

[32]

C’est le cas pour 46 % des trente-trois diplomates aristocrates qui servent au plus haut niveau de la hiérarchie dans les années 1920. Sept sont fils de diplomates ou de consuls, deux sont les gendres et cinq les neveux. Les liens sont aussi horizontaux : deux sont les frères et six les beaux-frères de diplomates parmi lesquels Robert de Billy, Charles de Cazotte, Aimé de Fleuriau, Henri de Marcilly, André d’Ormesson et Charles de Saint-Aulaire.

[33]

Lettre du préfet de Charente-Inférieure, le 29 novembre 1894. (MAE, dossier personnel d’Aimé de Fleuriau)

[34]

André de Laboulaye, candidat à l’ambassade près du Saint-Siège, précise bien : « La succession de l’autre Charles à Rome-Quirinal ne me tente en aucune manière » (Lettre du 10 juillet 1935 à Louis de Robien, MAE, dossier personnel d’André de Laboulaye). Ces propos confortent l’analyse de Jean-Baptiste Duroselle, Politique étrangère de la France : la décadence, 1932-1939, Paris, Seuil, 1979, p. 269.

[35]

Jeanne de Margerie, fille d’Eugène Rostand, directeur de la Caisse d’épargne et administrateur de la Société marseillaise du Crédit industriel et commercial, est la nièce d’Alexis Rostand, président du Comptoir national d’escompte.

[36]

Saint-Aulaire est apparenté par sa femme à Edmond Spitzer, directeur général de la Banque franco-polonaise. Son beau-frère, Rolland Balny d’Avricourt, secrétaire d’ambassade, est marié à Jacqueline Kulp, fille du vice-président du conseil d’administration de la Banque de Paris et des Pays-Bas.

[37]

Joseph de Fontenay est administrateur de la Caisse autonome des règlements et grands travaux internationaux, Saint-Aulaire est membre du conseil d’administration d’une société franco-belge, la Pétrofina, et de la Société des transports et tourisme ; François de Carbonnel entre en 1932 à la Banque d’État du Maroc.

[38]

André de Fouquières, Cinquante Ans de panache, Paris, Pierre Horay, 1951, p. 164.

[39]

Alice Bernard, « La Persistance du modèle aristocratique : vie mondaine et sociabilités des élites avant et après la grande guerre (1914-1939) », thèse en cours sous la direction de Chistophe Charle, université Paris-I – Panthéon-Sorbonne.

[40]

Nommé ambassadeur à Londres, le comte de Saint-Aulaire raconte : « La vie mondaine, suspendue pendant la guerre, reprenait avec plus de fièvre que jamais, comme pour rattraper le temps perdu. Pas un jour sans un dîner ou un bal, le plus souvent avec les deux. Après onze heures, je me faisais représenter avantageusement par ma femme et mes filles. Je rentrais seul à l’ambassade afin de récupérer un peu de forces. » (Comte de Saint-Aulaire, op. cit., p. 539) Voir aussi les souvenirs de Suzanne Borel, Par une porte entrebâillée, Paris, La Table ronde, 1972, p. 150-157.

[41]

En témoignent les récits du comte de Saint-Aulaire, lors de la remise de ses lettres de créance à Madrid ou à Londres, et de François-Poncet, lors de son ambassade à Rome en 1938 : André François-Poncet, Au palais Farnèse : souvenirs d’une ambassade à Rome, 1938-1940, Paris, Fayard, 1961, p. 17.

[42]

Claude de Boisanger, Vivre en Russie au temps de la NEP, Paris, Jean Maisonneuve, 1984, p. 17.

[43]

Girard de Charbonnières, La plus évitable de toutes les guerres, Paris, Albatros, 1985, p. 19.

[44]

Claude de Boisanger, op. cit., p. 9.

[45]

Suzanne Borel, op. cit., p. 140.

[46]

Édouard Clavery, Jean Doulcet, Paris, Laborey, 1932, non paginé.

[47]

Suzanne Borel, op. cit., p. 183.

[48]

« Cette recherche de la respectabilité, chez le fonctionnaire qui aura le grand honneur de représenter la République à l’étranger, dominait certainement les autres considérations. Vous pouviez être un génie, si votre tenue vestimentaire, votre allure générale, vos propos, votre milieu, vos idées mêmes avaient la moindre chance de détonner dans le cénacle de vos futurs pairs, vous y étiez difficilement admis », raconte le baron Baeyens admis au concours diplomatique en 1930. (Baron Baeyens, Au bout du Quai : souvenirs d’un retraité des postes, Paris, Fayard, 1975, p. 18)

[49]

Observations de Camille Piccioni au nom de la Commission du stage, le 25 juin 1930. (MAE, dossiers généraux du personnel, série concours, vol. 108)

[50]

Note de la Commission du stage pour le concours du 15 octobre 1925. (MAE, dossiers généraux du personnel, série concours, vol. 87)

[51]

Jean Baillou (dir.), Les Affaires étrangères et le corps diplomatique français, Paris, CNRS éditions, t. II, 1984.

[52]

Rapport de la Commission du stage, le 2 avril 1920. (MAE, dossiers généraux du personnel, série concours, vol. 57)

[53]

Ibid.

[54]

Ibid.

[55]

Feuille de note, 1921. (MAE, dossier personnel de Charles de Chambrun)

[56]

Charles de Saint-Aulaire écrit : « Intellectuellement et normalement, le diplomate digne de ce nom est l’archétype de l’honnête homme au sens du 18e siècle. […] Honnête dans les deux sens du mot par l’accord en lui de l’éthique et de l’esthétique. » (Comte de Saint-Aulaire, Je suis diplomate, Paris, Éd. du Conquistador, 1954, p. 14)

[57]

Lettre de Damien de Martel au directeur du Personnel, Riga, le 20 août 1923. (MAE, dossier personnel)

[58]

MAE, dossiers généraux du personnel, série concours, vol. 128.

[59]

Copie d’Emmanuel de Lévis-Mirepois, épreuve du stage de 1934. (MAE, dossiers généraux du personnel, série concours, vol. 128)

[60]

Jacques Bayens, op. cit., p. 18.

[61]

« Est-ce un métier ? Je ne le crois pas. Le mot implique généralement une spécialité ; or j’indiquerai plus loin que la spécialité de la diplomatie, si elle existe, l’apparente plutôt à une religion qu’à un métier. Mais spécialité en tous genres, elle n’en est pas une au sens strict du mot. L’infinie variété de ses buts et de ses moyens, la caractérise, intellectuellement, par une universalité superficielle ou, si l’on préfère, une ignorance encyclopédique incompatible avec la spécialité. » (Saint-Aulaire, op. cit., p. 14)

[62]

Claude de Boisanger, op. cit., p. 37.

[63]

Ibid., p. 9.

[64]

Note du chef de poste, le 27 décembre 1924. (MAE, dossier personnel de Louis de Sartiges)

[65]

Note de la Sous-direction des relations commerciales, le 17 janvier 1924. (MAE, dossier personnel de Régis Arnauld de Vitrolles)

[66]

Stanislas Jeannesson, « La sous-direction des Relations commerciales du Quai d’Orsay et la reconstruction économique de l’Europe », in Laurence Badel et Stanislas Jeannesson (dir.), Les Administrations nationales et la construction européenne : une approche historique (1919-1975), Bruxelles, Peter Lang, p. 37-56.

[67]

Parmi ces familles issues de la haute et moyenne bourgeoisie qui essaiment à chaque génération depuis la fin du 19e siècle dans la diplomatie, citons les Lefevre-Pontalis, les Bargeton, les Fouques-Duparc, les Conty, les Charles-Roux, les Laroche.

[*]

Maître de conférences à l’université de Paris-IV – Sorbonne et membre du Centre de recherches en histoire du 19e siècle (Paris-I – Paris-IV), Isabelle Dasque a soutenu une thèse de doctorat en 2005 intitulée « À la recherche de Monsieur de Norpois : les diplomates sous la Troisième République (1871-1914) ». Ses recherches portent sur l’histoire des élites, de l’administration et de la diplomatie, aux 19e et 20e siècles.

(isabelledasque@ wanadoo. fr)

Résumé

Français

Malgré la démocratisation du haut personnel diplomatique initiée par les républicains, l’aristocratie connaît au lendemain de la Grande Guerre un regain d’influence au sein de la Carrière. Recrutés au début du siècle selon un mécanisme hybride de sélection qui fait encore une large place aux critères sociaux, ses représentants profitent du renouvellement des cadres pour se hisser à la tête des fonctions les plus importantes du Département. Outre une formation intellectuelle poussée et une tradition de service, ils s’appuient sur des réseaux de parentés et de solidarité propres, tout en pratiquant une stratégie d’ouverture qui leur permet de s’intégrer aux autres élites nationales et de s’insérer dans les sphères de pouvoir. L’aristocratie tire aussi son influence du modèle social qu’elle incarne et qui inspire toujours l’idéal et les pratiques sociales et culturelles des élites diplomatiques. Mais la guerre et le règlement de la paix permettent aussi à certains de ses membres d’acquérir une compétence professionnelle nouvelle, mieux adaptée aux enjeux et aux problématiques de la diplomatie des années 1920.

Mots-clés

  • aristocratie
  • diplomatie
  • service de l’État
  • réseaux
  • traditions

English

In spite of the democratisation of the highest grades of the Diplomatic Corps carried out by the republicans, the aristocracy experienced a renewed influence within the diplomatic career in the years following the end of the Great War. Recruited at the beginning of the Century through a hybrid system of selection, which still grants great importance to social criteria, aristocrats take advantage of the renewal of the executive-level diplomatic personal to accede to the highest positions within the Department of Foreign Affairs. In addition to a good educational and cultural background and a tradition of public service, they rely on their own relative and solidarity networks, while practising a strategy of openness which enables them to integrate into other national elites and get into the circles of political power. The aristocracy also derives its influence from the social model it embodies and which still shapes the ideal and the social and cultural practices of the diplomatic elites. But the war and the peace settlement also enable some of its members to acquire new professional skills, better adapted to the challenges and the problems of the 1920s diplomacy.

Keywords

  • aristocracy
  • diplomacy
  • public service
  • networks
  • traditions

Plan de l'article

  1. Une forte représentation aristocratique dans la Carrière
    1. L’ascension des nobles aux postes de responsabilité : la revanche des années 1920 ?
    2. Le renouvellement des cadres diplomatiques au lendemain de la Grande Guerre : une chance pour l’aristocratie du Quai d’Orsay ?
  2. Une aristocratie d’État : des atouts au service de la Carrière
    1. Le recrutement par le mérite : une aristocratie diplômée
    2. Une aristocratie issue du sérail : des vocations héréditaires
    3. Les solidarités aristocratiques au Quai d’Orsay : l’intégration aux élites nationales
  3. L’aristocratie héritière des traditions du Quai : la survie d’un modèle social ?
    1. Les ambassades, derniers feux du paraître
    2. La survivance du modèle aristocratique : une résistance aux mutations de la diplomatie de l’après-guerre
    3. La légitimité de la compétence : une aristocratie familiarisée avec les enjeux de l’après-guerre ?

Pour citer cet article

Dasque Isabelle, « La diplomatie française au lendemain de la Grande Guerre », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 3/ 2008 (n° 99), p. 33-49
URL : www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2008-3-page-33.htm.
DOI : 10.3917/ving.099.0033

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