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S'inscrire Alertes e-mail - Vingtième Siècle. Revue d'histoire Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’édification du parti-État chinois au village
Le cas de la politisation des milices populaires (1937-1949)AuteurThi Minh-Hoang Ngo du même auteur
Docteur en histoire, Thi Minh-Hoang Ngo a été chercheuse au CEFC, à l’université Waseda, ainsi que research fellow de la Japan Society for the Promotion of Science. Actuellement enseignant-chercheur associé à l’université de Toulouse – Le Mirail et membre de l’Institut de recherche sur le Sud-Est Asiatique (IRSEA) de l’université de Provence, elle a publié des articles dans Modern China, Zhongguo Xiangcun Yanjiu, Histoires et sociétés rurales, La Revue d’histoire diplomatique, et est l’auteur de Tunliu dans la tourmente de la réforme agraire 1946-1950 (Riveneuve, 2007).(nminhhoang@yahoo.com)1 Quel fut le véritable rôle des intellectuels et des notables locaux dans l’émergence puis dans l’amplification de la révolution chinoise ? Alors que l’historiographie officielle a longtemps minimisé la place de ces élites locales, l’analyse des archives provinciales a récemment permis d’accéder à des informations longtemps contournées ou passées sous silence. Il ressort de cette réévaluation de l’échelon local une typologie renouvelée des figures résistantes et combattantes entre 1937 et 1949, mieux à même d’expliquer les logiques d’expansion et d’implantation territoriale du parti communiste à l’échelle du sous-continent chinois.
2 L’historiographie étrangère sur la révolution communiste chinoise a été renouvelée depuis les années 1980 grâce à l’ouverture partielle des archives du parti communiste chinois (PCC), mais aussi grâce à la restructuration de l’historiographie chinoise autour de la nouvelle idéologie officielle de la révolution. Pendant la période maoïste, à la suite du célèbre « Rapport sur le mouvement paysan au Hunan » rédigé par Mao en 1927, l’idée prévalait que la révolution naîtrait des soulèvements spontanés de la masse des paysans pauvres, et que la construction du parti-État ne se déroulerait que dans le quartier général maoïste de Yanan, dans les montagnes de la province du Shaanxi, au nord-ouest de la Chine, où s’étaient repliés Mao, le Comité central du PCC et l’Armée rouge après la mythique Longue Marche (1934-1935). Depuis les années 1980, à la suite des initiatives d’un certain nombre d’anciens dirigeants des bases communistes, dont l’un des chefs de file fut Bo Yibo, le rôle des anciens prisonniers et anciens combattants dans la révolution et l’édification du parti-État a été enfin reconnu. L’histoire officielle de la période maoïste avait ignoré les contributions de ces anciens dirigeants et vétérans car la plupart d’entre eux étaient des intellectuels et des notables. En effet, ces derniers ont été violemment attaqués pendant la campagne de rectification du parti en 1948, puis pendant la Révolution culturelle (1966-1976)[1] [1] Voir Ngo Thi Minh-Hoang, Tunliu dans la tourmente de la...
suite. Depuis les années 1980, les annales provinciales et locales[2] [2] Les annales provinciales et locales regroupent les shengzhi...
suite, ainsi que les compilations de documents du PCC, les mémoires de vétérans et les synthèses historiques font une large part à l’histoire des bases communistes formées durant la guerre de résistance antijaponaise. L’idée dominante, désormais, est que la révolution communiste chinoise fut d’abord une révolution nationaliste, initiée par les intellectuels du parti et conduite non seulement par les paysans pauvres, mais également par d’autres forces sociales, les élites locales, les entrepreneurs, ainsi que par des dirigeants de l’aile gauche du Guomindang et les partisans du seigneur de la guerre, Yan Xishan, dont le « gouvernement » contrôlait la province du Shanxi. L’idée force est également que, loin de se faire seulement dans la base centrale de Yanan et dans les autres bases communistes, la révolution fut également menée dans les prisons du Guomindang au début des années 1930, dans les localités et les zones de guérilla, où les organisations du parti se constituèrent peu à peu, après bien des obstacles[3] [3] Bo Yibo, Qi shi nian fendou yu sikao [soixante-dix ans de...
suite. Le principal problème que mettent en évidence les compilations de documents du parti fut le « localisme » des cadres, ces derniers défendant avant tout des intérêts locaux ou personnels, au lieu d’œuvrer exclusivement pour le parti comme le voulait l’ethos de ce dernier.
3 C’est pendant les années des guerres de résistance antijaponaise et civile (1937-1949) que l’État du PCC a construit difficilement ses piliers, avec des avancées variables selon les contextes locaux. La révolution communiste chinoise a ainsi consisté en un processus de formation de l’État à la fois centralisé dans les bases communistes et localisé dans les villages[4] [4] Voir Kathleen Hartford et Steven Goldstein (dir. ), Single...
suite. Le bureau nord de la 8e armée de route, dirigé par Liu Shaoqi avec comme commissaire politique Deng Xiaoping, était installé dans les villages de la base communiste de Taihang[5] [5] David Goodman, Deng Xiaoping and the Chinese Revolution,...
suite.
4 On se propose de montrer ici, à partir de l’exemple significatif de la politisation des milices populaires en Chine du Nord – et en particulier dans la base communiste de Jin-Ji-Lu-Yu comprenant la province du Shanxi et le nord de la province du Henan – que les dirigeants communistes chinois ont édifié un État en implantant les institutions du parti au sein d’organisations de type traditionnel, telles que les équipes d’autodéfense, pendant les années fondatrices de 1937 à 1949. À partir d’annales locales, de compilations de documents ainsi que d’archives inédites du PCC, on analysera comment les communistes ont fait naître un État dans les localités en transformant les milices de type traditionnel en unités d’armées régulières, comment, aussi, ils ont réussi à surmonter les résistances locales auxquelles ils se sont heurtés, en mettant en œuvre une stratégie qui leur a permis de constituer une élite de miliciens totalement intégrés au parti-État (voir document 1).
Des milices locales de type traditionnel
5 Ce furent des intellectuels qui s’attachèrent, avec l’appui de noyaux de paysans pauvres et de tenanciers agricoles, à constituer les toutes premières organisations du parti dans les villages, à la suite de l’invasion japonaise de la Mandchourie en 1931, qui les avait éveillés à la conscience nationale[6] [6] Voir sur ce point David Goodman, Social and Political Change…,...
suite. À partir de 1937, dans la province du Shanxi, ils œuvrèrent, aux côtés du « gouvernement » du seigneur de la guerre Yan Xishan et des partisans du Guomindang, dans les organisations du Front uni, dans la Ligue du sacrifice, et dans la Nouvelle Armée dirigée par deux intellectuels du parti, Bo Yibo et Rong Zihe[7] [7] Originaire du Shanxi, Rong Zihe était membre depuis 1935...
suite. Le parti fit appel à ces jeunes intellectuels (zhishifenzi) qui avaient des connaissances dans le domaine militaire et devaient renforcer les bataillons de cadres dirigeants et la présence du parti dans les détachements de la Nouvelle Armée. La plupart des étudiants de l’école secondaire étaient communistes et issus de familles de notables. Ils furent affectés dans l’équipe générale d’autodéfense de la Nouvelle Armée et furent chargés de l’instruction politique, ainsi que de la propagande ; certains d’entre eux étaient membres de troupes théâtrales[8] [8] Shanxi xin jun lishi ziliao congshu bianshen weiyuanhui...
suite.
6 Après la prise de Taiyuan, la capitale provinciale du Shanxi, le 9 novembre 1937, les Japonais avancèrent le long de la voie ferrée de Tongpu, occupant les villes et les bourgs situés autour des voies de communication. Mais jusqu’en 1940, la stratégie de guerre conventionnelle des Japonais et leur manque de moyens épargnèrent aux villages une occupation permanente et des attaques massives[9] [9] Lyman Van Slyke, « The Chinese Communist Movement...
suite. Des équipes d’autodéfense furent établies sur le modèle des milices locales traditionnelles composées de paysans-soldats, prêts à laisser leurs terres en cas d’invasion pour défendre leur village contre les bandits et les « gens extérieurs à la localité[10] [10] Bo Yibo, Lun ximenghui he juesi dui [à propos de la Ligue...
suite ». Les miliciens étaient des jeunes âgés de 18 à 25 ou 35 ans ; les hommes et les femmes formaient des groupes séparés. Leur principe d’action était « l’arme à feu dans une main, la houe dans l’autre ». Lors des répits que leur laissaient les opérations japonaises de ratissage, les miliciens organisaient des groupes d’entraide agricole. De 1942 à 1944, pendant les grandes campagnes de mobilisation de masse pour la production, ils formèrent de petits groupes d’entraide, produisant et luttant à la fois. Devant l’ennemi, ils se transformèrent en petits groupes de guérilla, assurant la défense de la localité, transmettant les renseignements, débusquant les espions, éliminant les traîtres[11] [11] Taiyue geming genjudi jianshi, [précis d’histoire de...
suite. Aussi les milices populaires conservaient-elles les caractéristiques des milices locales de l’époque impériale : les miliciens restaient des paysans et ne devenaient soldats qu’occasionnellement. Dans les zones de guérilla, ils devaient être constamment sur leurs gardes, protégeant la production des groupes d’entraide ou aidant aux semailles et à la moisson[12] [12] Ibid. ...
suite. Une grande fourche, une longue lance, un couteau, un gourdin, une arme à feu, des explosifs de fabrication locale, leur tenaient lieu d’armes[13] [13] Licheng xianzhi [monographie du district de Licheng], Pékin,...
suite. Leur équipement militaire ne s’étoffait qu’à l’occasion d’opérations de guérilla, grâce à la récupération d’armes abandonnées par l’ennemi, mais ne leur permettait pas de soutenir une guerre prolongée (voir document 2). Face à ce problème majeur, la fabrication d’armes devint l’un des critères de distinction de l’élite des miliciens. Le comité des forces armées du district de Linxian organisa des coopératives pour défricher et cultiver les champs en brûlis. L’argent collecté était utilisé pour fabriquer des détonateurs et des explosifs. Les milices populaires et les équipes de guérilla s’approvisionnaient en mines et en grenades à main de fabrication locale dans les points d’achat et de vente mis en place dans les districts voisins[14] [14] Ibid. , p. 542. ...
suite. Le comité régional des forces armées était chargé de superviser la fabrication d’armes à feu et leur vente[15] [15] Ibid. ...
suite. Les matières premières provenaient des temples dans lesquels les miliciens s’étaient emparés pêle-mêle d’horloges, de cloches, de marmites en fer, ainsi que des réquisitions faites aux villageois[16] [16] Ibid. ...
suite. La logistique était ainsi assurée par les miliciens eux-mêmes. En 1945, ils participèrent à une série d’expéditions menées conjointement avec l’armée régulière[17] [17] Licheng xianzhi, op. cit. , p. 434. ...
suite. La guerre prolongée amena les miliciens à se spécialiser dans les opérations de guérilla : forts de leurs expériences et de leur familiarité avec les lieux, ils devaient faire preuve de rapidité, d’initiative et de créativité ; être partout et insaisissables. Ils menèrent ainsi la « guerre des mines », « la guerre des moineaux », « la guerre des grottes », opérant en petits groupes. Dans « la guerre des moineaux », trois à cinq miliciens combattaient, apparaissant et disparaissant aussitôt contre toute attente. Dans le district de Wuxiang, la « guerre des moineaux » se développa contre les opérations japonaises de ratissage de 1942 à mai 1943. En 1943, après l’occupation japonaise de Fanlong, la « guerre des mines » devint la méthode la plus répandue de guérilla. Dans chaque village, les routes étaient parsemées de mines. Le comité régional des forces armées et les usines de guerre organisèrent et entraînèrent de petits groupes spécialisés dans les techniques de la « guerre des mines » et incarnant l’esprit des milices populaires. Une autre forme de défense et d’attaque de guérilla fut baptisée la « guerre des grottes ». D’avril 1938 à 1945, le district de Wuxiang fut ravagé à seize reprises par des opérations de ratissage. Utilisées par les paysans pour cacher leurs céréales et leurs biens, les grottes en rase campagne servirent de repaires aux miliciens, s’y réfugiant et préparant la guerre ou la fuite en cas d’encerclement[18] [18] Wuxiang xianzhi [monographie du district de Wuxiang], Taiyuan,...
suite. Face aux campagnes japonaises de ratissage, les communistes appelèrent à évacuer les villages, notamment lors de la grande bataille de Fanlong en juillet 1943[19] [19] Kathleen Hartford aboutit à la même conclusion pour la...
suite. Les miliciens constituèrent des réseaux de renseignements chargés de faire la liaison entre les villages, établissant des postes de garde autour des voies de communication et des villes tenues par les troupes japonaises. Le signal était donné en allumant un feu ou en accrochant une bannière à un arbre. Un pacte de défense commune était conclu entre des villages voisins. Le quartier général de la 8e armée de route et les troupes de la 129e division s’efforçaient de superviser les opérations, comme dans le district de Licheng, où un département d’instruction pour la défense commune fut chargé d’unifier les opérations de guérilla[20] [20] Licheng xianzhi, op. cit. , p. 911. ...
suite.
L’intégration des milices au sein du parti-État
7 Le processus par lequel les milices populaires acquirent progressivement leur spécificité et se distinguèrent des équipes d’autodéfense resterait obscur si l’on ne séparait les milices populaires « de base » des milices « ordinaires ». Ces dernières étaient les équivalentes des équipes d’autodéfense, tandis que les milices populaires « de base » étaient conçues comme la « colonne vertébrale » des équipes d’autodéfense intégrée à l’armée régulière et s’identifiant totalement aux intérêts du parti, prête à se sacrifier pour le salut national et soumise à la discipline collective. À partir du printemps 1939, l’élargissement des équipes d’autodéfense au niveau de l’arrondissement[21] [21] L’arrondissement représente l’échelon administratif...
suite et un plus large recrutement de jeunes préfigurèrent leur transformation en milices populaires. Dans le district de Wutai, les jeunes âgés de 24 à 30 ans furent regroupés en fonction de leurs activités en équipes de défense de paysans, d’ouvriers et d’étudiants[22] [22] Wutai xianzhi [monographie du district de Wutai], Taiyuan,...
suite. Les équipes villageoises d’autodéfense furent intégrées dans les équipes d’autodéfense du district. Celles de Wuxiang comprenaient plus de sept cents jeunes, articulées dans chaque arrondissement autour d’une ossature de trente à cinquante membres. En 1940, elles formèrent les deux bataillons indépendants de Wuxiang et de Wuxi[23] [23] En juin 1940, l’occupation japonaise amena le comité...
suite. Les Japonais consolidant leurs positions en Chine du Nord par des attaques massives et des campagnes de répression à l’arrière des voies de communication, les bases communistes devinrent zones de guérilla. De la base de Taihang, le quartier général de la 8e armée de route supervisa le processus de régionalisation et d’étatisation des forces locales d’autodéfense. Le transfert de cadres dirigeants locaux à la tête des bataillons de l’armée régulière permit aux comités du parti du district d’y exercer un contrôle interne. En 1944, le secrétaire du comité du parti de Wuxiang, Zhao Zhiyun, fut nommé commissaire politique du bataillon indépendant du district. Les bataillons ne devaient plus seulement protéger les labours de printemps et d’automne mais également les comités du parti du district et d’arrondissement[24] [24] Wuxiang xianzhi, op. cit. , p. 315. ...
suite. Transformées en milices populaires, les équipes d’autodéfense étaient désormais sous la direction des comités des forces armées du district et des arrondissements ; elles travaillaient étroitement avec les organisations du Front uni, les associations de salut national et les associations des jeunes. L’État s’édifiait ainsi au nom de l’unité nationale : à partir de septembre 1944, des élections furent organisées dans les villages choisis à titre d’expérimentation. Des personnalités reconnues pour leur honnêteté et leur souci des affaires publiques, ainsi que de jeunes activistes, furent élus membres de l’assemblée représentative villageoise ou chefs de village[25] [25] Taiyue geming genjudi jianshi, op. cit. , p. 137-138. ...
suite.
8 Les milices populaires étaient organisées par les comités des forces armées de district, d’arrondissement et de village. Des quartiers de commandement furent établis dans les districts, les arrondissements, les bourgs, les villages, et le tout formant une administration hiérarchisée[26] [26] Lin xian zhi, op. cit. , p. 531. ...
suite. Les départements d’instruction se chargeaient de l’éducation et de la politisation des milices.
9 À partir de 1942, les restructurations des milices visèrent à mettre fin à l’indiscipline générale et à imposer l’obéissance à la hiérarchie dans le cadre des campagnes de rectification du parti. Les comités des forces armées de district procédèrent à l’éducation des miliciens de sorte à susciter la confiance qu’ils mettraient dans le parti et dans sa victoire. En 1946, dans le district de Lanxian, les membres d’un des groupes de travail – constitués pour appliquer la politique de réforme agraire du parti – attribuèrent à l’« impureté » de leurs origines de classe leur peur de se rendre au district voisin de Xinzhou pour des opérations militaires et procédèrent à deux reprises à la restructuration des milices, lesquelles se composaient désormais de cinq « paysans pauvres », de dix-huit « paysans moyens » et d’un seul « paysan riche ». Mais c’était le théâtre, non la guerre, qui les intéressait le plus[27] [27] Shijiao dongxue gongzuozu [groupe de travail à l’école...
suite. Dans les écoles d’hiver, le groupe de travail avait été amené à céder à leur préférence pour des pièces divertissantes et faciles à jouer. Les miliciens se disputaient les cigarettes que leur donnait le public, d’autres réclamaient de l’argent en récompense de leurs performances. Le groupe de travail s’efforça de mettre fin à toutes ces querelles et d’unifier les miliciens en leur inculquant les normes de comportement du parti, au cours de réunions où ils étaient tenus de se critiquer mutuellement et de faire leur autocritique. Il enjoignit les miliciens de distinguer le « vrai » du « faux »[28] [28] Dongtuyu gongzuozu [groupe de travail de Dongtuyu], « Nian...
suite. Dans le village de Gujiaping, district de Xingxian, l’après-midi était réservé aux entraînements militaires ; les séances d’éducation et de mobilisation des miliciens ne se tenaient pas avant la nuit tombée. Ils apprirent à répondre aux questions types du parti : « pourquoi établir des écoles d’hiver ? », « pour qui ont-elles été établies ? » Le milicien Ma Laiyuan fut critiqué pour son comportement au sein de sa famille, pour sa mauvaise production et pour la terreur qu’il répandait au village. Zhang Huazhong, qui exprimait son désir de devenir milicien, fut accusé de multiplier les sorties divertissantes. Ma Laiyuan dut se soumettre en reconnaissant que, par son comportement, il avait commis l’erreur de s’éloigner des masses ; Zhang Huazhong, quant à lui, admit qu’ayant disposé d’une habitation troglodyte et de terres grâce à la réforme agraire, il aurait dû s’attacher à fonder un foyer et cesser de sortir aussi fréquemment. Le groupe de travail fit le bilan de ces autocritiques en dénonçant les abus des miliciens imbus du pouvoir que leur conféraient leurs armes lors de leurs patrouilles, s’arrogeant celui de défier des activistes et de dédaigner les villageois qu’ils intimidaient de leurs fusils, et dans les habitations desquels ils faisaient irruption sans considération aucune pour leurs propriétaires. Le groupe de travail dénonça ce type de comportement qui revenait à « s’éloigner des masses » et, en invoquant d’autres exemples, exigea des miliciens qu’ils se rapprochent de celles-ci. Pour les obliger à combattre au front, il dénonça également l’aspiration traditionnelle à la Paix céleste (Taiping) qu’ils continuaient à porter en eux. Les miliciens se mirent ensuite à lire des journaux comme le Dazhongbao (journal des masses) dénonçant le « clan réactionnaire » formé par les États-Unis d’Amérique et Chiang Kai-shek, lequel était présenté comme un « traître » à la patrie et comme un « criminel ». Le groupe de travail s’efforça également de leur redonner confiance en leur assurant que lorsque les avions américains avaient largué leurs bombes, les populations villageoises n’avaient pas été prises de panique, continuaient tranquillement à couper le bois et à accumuler les engrais[29] [29] « Xingxian 1946 san qu dongxue zongjie » [bilan...
suite.
Le rôle des notables et des élites intellectuelles dans les milices
10 L’un des apports de la nouvelle historiographie chinoise a été de révéler le rôle important qu’ont joué les notables et les élites intellectuelles dans la révolution[30] [30] Voir Stephen Averill, op. cit. ; David Goodman, Social...
suite. Au printemps 1940, le système des trois tiers fut appliqué, qui réservait un tiers des sièges des assemblées représentatives aux notables et aux élites locales aux côtés d’activistes et de communistes. La révolution devait être nationale avant d’être communiste et rallier le plus grand nombre. Les notables et les élites intellectuelles locaux furent chargés de la transformation des milices de type traditionnel, dont l’horizon était limité au village, en des organisations nationales combattant pour sauver la nation chinoise mise à péril par l’invasion japonaise. Pragmatiques, les communistes utilisèrent le savoir des notables pour politiser les milices et leur insuffler une conscience nationale. Ces notables et élites intellectuelles avaient été les premiers à rejoindre le mouvement communiste et à fonder des cellules du parti dans les districts, poussés à l’action par leurs sentiments patriotiques face à l’occupation japonaise. Les cellules du parti n’étaient au départ que des clubs de discussion, dont des lettrés devenaient membres sur recommandation et par cooptation. Pour s’assurer de leur soutien financier et logistique et pour les inciter à se mobiliser, les communistes concédèrent aux élites locales la majorité des sièges dans les comités d’affaires militaires[31] [31] Chen Yung-Fa, op. cit. , p. 263. ...
suite. Cependant, lors des recrutements de miliciens, préférence était donnée aux fils de paysans pauvres plutôt qu’aux rejetons des élites locales[32] [32] Ibid. , p. 283-284. ...
suite. Les élites locales étaient également exclues des postes clés au sein des milices. Pour le parti, le développement des milices devait être fondé sur les mobilisations de masse[33] [33] Ibid. , p. 284-286. ...
suite. La participation des élites locales ne pouvait qu’être externe, et non interne, aux milices populaires, lesquelles devaient avoir dans leurs composantes un caractère de classe conforme à l’idéologie du parti et à sa ligne politique.
11 Contrairement à ce que l’on a longtemps cru à la suite de la thèse de Chalmers Johnson[34] [34] Chalmers Johnson, Peasant Nationalism and Communist Power :...
suite et à ce que Mao pensait dans son célèbre rapport déjà mentionné du Hunan, les paysans n’étaient pas prêts à rejoindre le mouvement communiste par nationalisme. Comme l’a bien souligné Lucien Bianco, ils étaient avant tout pragmatiques et prêts à défendre des intérêts locaux menacés par des ennemis extérieurs[35] [35] Lucien Bianco, « Peasant Responses to CCP Mobilization...
suite. Les communautés villageoises étaient relativement isolées et divisées en petites propriétés individuelles[36] [36] Prasenjit Duara, Culture, Power, and the State : Rural...
suite. Étant donné la tradition d’autodéfense localisée et les divisions de ces communautés, l’implication des notables dans la transformation des équipes d’autodéfense devait donner lieu à des organisations hybrides, écartelées entre la défense d’intérêts locaux et les idéaux patriotiques, sinon révolutionnaires. Les intellectuels, dont la plupart étaient des étudiants, furent préalablement entraînés et politisés par les dirigeants des bases communistes pour que, à leur tour, ils se chargent d’initier les équipes d’autodéfense aux tactiques de guérilla en mettant à profit leur mobilité et leur connaissance du terrain. Transformées en équipes de guérilla, les équipes d’autodéfense intégraient ensuite l’armée régulière. Le problème était d’établir le contrôle du parti sur les milices, tout en leur laissant la flexibilité nécessaire à la guerre de guérilla[37] [37] Licheng xianzhi, op. cit. , p. 911. ...
suite.
12 Avec les élites intellectuelles locales, les notables restaient les médiateurs indispensables des communistes auprès des populations villageoises[38] [38] Dans la plaine située au nord du fleuve Jaune, les communistes...
suite. Leur connaissance du terrain, leurs talents, leurs capacités d’organisation, leurs armes étaient jugés utiles à la révolution. Par l’intermédiaire des notables, les communistes pouvaient espérer pénétrer jusqu’au sein des communautés villageoises d’ordinaire cloisonnées[39] [39] Pour Stephen Averill, la diffusion de la révolution chinoise...
suite. L’exploitation, à cette fin, des liens sociaux et de parenté ne datait pas de la résistance antijaponaise mais des Soviets de la « République soviétique chinoise » de la fin des années 1920 et du début des années 1930[40] [40] Gregor Benton, « Under Arms and Umbrellas : Perspectives...
suite.
13 En Chine du Nord, contrairement à la Chine du Sud, les notables (shenshi) se différenciaient peu de la masse des paysans par les terres et les biens qu’ils possédaient[41] [41] C’est un point souligné par Wang Xianming. Dans le Nord...
suite. Ils se distinguaient des autres élites rurales et couches sociales de la paysannerie par le crédit et l’autorité dont ils jouissaient au village et qu’ils avaient acquis par leur capacité à parler et à régler les affaires au nom des villageois[42] [42] Wang Xianming, « Shishen goucheng yaosude… »,...
suite. Sous l’empire des Qing à la fin du 18e siècle et pendant la période républicaine, ces notables s’adjoignirent déjà des milices d’autodéfense[43] [43] Philip Kuhn, Rebellion and its Enemies in Late Imperial...
suite. En cas de danger et à des fins de protection, ils mirent sur pied non seulement des milices privées (mintuan) mais aussi d’autres structures de défense comme des associations villageoises (lianzhuanghui) ou encore des bandes armées préalablement entraînées (tuan lian). Ils organisèrent également des sociétés secrètes telles que la société des Piques rouges[44] [44] Lyman Van Slyke, op. cit. , p. 629. ...
suite. La militarisation des villages par les notables pouvait être, suivant les régions, une manifestation des faiblesses de l’État ou faire partie intégrante du processus de construction d’un État comme pendant la période républicaine[45] [45] Edward McCord, op. cit. ...
suite, ce qu’Edward McCord a bien montré à propos de la mainmise du gouvernement provincial du Hunan sur les milices privées dans les années 1920[46] [46] Ibid. ...
suite. Or, le processus de contrôle des milices privées se poursuivit dans les bases communistes de résistance antijaponaise. Les milices populaires furent chargées d’aider les associations paysannes à confisquer les fusils des milices privées appartenant aux notables récalcitrants à la révolution et au communisme[47] [47] « Taihang xin lao qu shi yi ge dianxing cun si nian...
suite. Ces mêmes notables organisèrent des rébellions armées, parfois de concert avec les sociétés secrètes, dans les districts de Hui et de Anyang au nord de la province du Henan[48] [48] Ibid. , p. 493. ...
suite. Dans certaines localités de la même région, ils continuaient à contrôler les villages grâce à leurs relations personnelles avec les cadres des cellules du parti. Il en fut ainsi au village de Xiaocaiyuan, district de Linxian, où le chef des milices populaires n’était autre que le rejeton d’une vieille famille de notables, lié par des relations personnelles au président de l’association paysanne, au chef de village et au secrétaire de la cellule du parti. Des vendettas opposaient par ailleurs les notables au pouvoir à d’autres lignages. Dans le même district, le village de Jiaoquanying était divisé, à l’été 1944, entre les partisans du lignage des Zhao et des Lu. Face aux Zhao qui contrôlaient l’association paysanne, les Lu tentèrent de prendre le pouvoir au nom de la révolution et de l’émancipation des paysans pauvres, mais leurs rivaux les chassèrent à coups de feu[49] [49] Ibid. , p. 491. ...
suite. Au village de Zaozhuang, les cadres étaient divisés en deux factions et se déchiraient dans des luttes intestines au cours des réunions du parti.
14 Face aux divisions des notables qui continuaient à agir sur la base des relations personnelles, les communistes durent créer une nouvelle élite villageoise qui se distinguerait par son activisme et sa pleine adhésion à l’idéologie du parti. En définitive, le principal défi auquel les communistes étaient confrontés fut de construire un parti-État en intégrant les milices villageoises à l’organisation du parti, et cela de l’échelle du district à celle du village. La victoire communiste dans la guerre de résistance antijaponaise, puis dans la guerre civile, dépendait dès lors de la capacité des communistes à transformer les milices villageoises et à créer une nouvelle élite d’activistes, susceptibles d’œuvrer aux côtés des notables et des intellectuels locaux.
La formation d’une nouvelle élite du parti-État dans les milices
15 Les miliciens eux-mêmes continuaient, en vérité, à s’identifier à leur lignage et au village, dont ils défendaient les intérêts. Peu d’entre eux combattaient en fait pour le parti par esprit de sacrifice, malgré les tentatives de mobilisation lors des campagnes de rectification du parti. Les miliciens se regroupaient suivant leur appartenance à telle localité ou à tel lignage[50] [50] Taihang geming genjudi shigao [histoire générale de la...
suite. Au district de Wuxiang, l’escouade dirigée par Zhang Delin et Zhang Shouhai prit le nom du lignage des Zhang, et celle des femmes de Damocun le nom du village[51] [51] Wuxiang xianzhi, op. cit. , p. 314. ...
suite. Du fait des résistances locales, l’intégration des équipes d’autodéfense dans les structures de commandement du parti et au sein de l’armée régulière avait eu pour effet de les imbriquer dans des organisations devenues hybrides. En fait, le commandement s’exerçait à la base et de façon très personnalisée. Les milices restaient très localisées et étaient davantage des annexes des organisations du parti qu’elles n’étaient véritablement intégrées à celles-ci. Malgré les tentatives de rééducation, les miliciens restaient des paysans soucieux de défendre leurs intérêts locaux. Même si les milices et les organisations du parti se retrouvaient comme « diluées », la capacité des communistes à prendre en compte les intérêts locaux était un facteur déterminant pesant sur leurs capacités de mobilisation des masses paysannes et sur leurs chances de victoire dans la guerre de résistance antijaponaise et dans la guerre civile face au Guomindang.
16 Les communistes tentèrent cependant de susciter chez les miliciens la conscience qu’ils ne combattaient pas seulement pour leur village, mais pour la nation tout entière. Ils s’efforcèrent de les amener à dépasser les relations interpersonnelles qui les liaient à leurs chefs. Le charisme d’un chef ne devait plus être fondé sur sa capacité à défendre son village ou son lignage mais sur son aptitude à représenter le parti. Une élite de jeunes activistes fut ainsi sélectionnée parmi les miliciens, selon les critères fixés par la ligne politique du parti. La plupart des annales locales contiennent, en effet, une série d’hagiographies rendant hommage à ces miliciens consacrés modèles ou héros pour s’être dévoués au parti. Ainsi, consacré tireur d’élite et héros, le jeune Guan Erru intégra l’armée régulière après la guerre de résistance, avant d’être chargé de l’éducation politique des soldats d’une compagnie. Son ascension dans l’État avait commencé en 1942, lorsque milicien depuis deux ans, il dirigea un petit groupe d’études au sein de l’équipe de guérilla. Ayant montré sa capacité à se charger de l’éducation politique et sa dévotion au parti, on lui confia, en 1944, la direction du comité des forces armées de son village. C’est donc sous son commandement que les milices populaires couvrirent les opérations de la 8e armée de route et des agents de reconnaissance. Sa biographie officielle s’achève par son sacrifice dans la guerre civile, à l’âge de 21 ans[52] [52] Ibid. , p. 753. ...
suite. Exemplaire jusque dans la mort, il représentait par son comportement l’ethos du parti, par lequel ce dernier légitimait son pouvoir au village. Des cérémonies de reconnaissance officielle contribuaient à renforcer l’identification des héros et modèles au parti. Wang Laifa se vit décerner par le gouvernement de résistance antijaponaise de Wuxiang une bannière, sur laquelle des caractères d’or le louaient comme « l’homme de mérite pour avoir tué des ennemis », ainsi qu’un drapeau en soie l’encensant comme le « pilier de la guerre de résistance et d’avant-garde dans la fondation de l’État » par le gouvernement de la région frontière de Jin-Ji-Lu-Yu[53] [53] Établies au début des années 1940, les régions frontières...
suite, avant d’être proclamé « grand roi des mines de Taihang » lors de la première session de la grande conférence des héros de Taihang en 1944[54] [54] Wuxiang xianzhi, op. cit. , p. 753. ...
suite. En 1960, Mao en personne lui rendit hommage à la réunion nationale des représentants des milices populaires pour avoir diffusé « l’esprit de guerre du peuple », et pour avoir été un exemple de créativité par sa technique de la « guerre des mines »[55] [55] Ibid. , p. 753-754. ...
suite. Il en fut ainsi également de Ma Yingyuan, issue d’une famille de paysans pauvres, qui avait 19 ans lorsqu’elle entra en 1940 dans un petit groupe de résistance et de guérilla, avant d’intégrer dès l’automne les milices populaires. Dans son district, elle acquit la réputation d’une tireuse exceptionnelle. En 1942, elle entra au parti et dirigea les milices populaires du village Ma dans la guerre de guérilla contre les opérations japonaises de ratissage. Pour avoir fait preuve de rapidité dans les différents types d’opérations de guérilla, elle fut glorifiée à la grande conférence des héros de Taihang de novembre 1944 comme une héroïne, récompensée de la bannière de la Puissance miraculeuse. À sa mort, à 24 ans, une cérémonie de commémoration fut organisée en son honneur, qui la fit entrer au panthéon des héros de la résistance pour le salut national[56] [56] Ibid. ...
suite.
17 La consolidation du parti au niveau local permit de professionnaliser les milices populaires et de renforcer leur politisation. Le recrutement des miliciens prit la forme du service militaire. L’engagement sur le front était désormais conçu comme un devoir au service de la collectivité, mobilisant tous les citoyens, hommes et femmes, âgés respectivement de 16 à 45 ans et de 16 à 35 ans[57] [57] Licheng xianzhi, op. cit. , p. 440. ...
suite. Les campagnes répétées de mobilisation des paysans pauvres par les associations paysannes permirent aux bases militaires de disposer de milices de plus en plus nombreuses, envoyées loin de chez eux, pour une durée de plus en plus longue. Le 21 mars 1947, onze compagnies de milices populaires du district de Shimin, comprenant au total mille cinq cents soldats, furent mobilisées deux mois durant à Jinnan, pour surveiller les garnisons et escorter les prisonniers. En novembre, un bataillon de milices populaires du même district combattit plus de deux cents jours à Linfen[58] [58] Qinshui xianzhi [monographie du district de Qinshui], Taiyuan,...
suite. La 19e compagnie reçut le titre de « 19e compagnie héroïque ». L’allongement de la durée de mobilisation sur les champs de bataille s’accompagna de compensations honorifiques en faveur des miliciens actifs ; les initiatives militaires furent glorifiées. Le district de Shimin fut élevé au rang de « district modèle dans l’expédition et la participation à la guerre ». En mai 1947, le comité des forces armées du district récompensa la compagnie des milices populaires de Tian Youyi par une bannière et consacra comme modèle une escouade de vingt-neuf miliciens, dont Jiao Chunshi et Tian Tianbao, qui furent distingués comme modèles de première classe pour leurs exploits et qui se firent remettre leur diplôme d’honneur. Les ferments de l’émulation furent ainsi posés entre miliciens pour obtenir la reconnaissance du parti et permirent à ce dernier de sélectionner les meilleurs et les plus dévoués pour constituer une nouvelle élite d’activistes du parti-État[59] [59] Ibid. , p. 338. ...
suite.
18 Les problèmes liés aux relations personnelles contribuant au maintien du pouvoir des notables au village, à la démoralisation, aux abus de pouvoir, n’étaient pas spécifiques aux miliciens. Ils étaient également répandus parmi les cadres et membres du parti. Les principaux obstacles au développement du parti-État dans les villages étaient l’identification à leurs localités aussi bien des miliciens que des cadres et membres du parti, et le fait qu’ils agissaient le plus souvent en fonction de leurs relations personnelles, et non en fonction de la ligne politique du parti. Comme à l’accoutumée, les miliciens combattaient pour défendre leur village ou leur lignage contre des menaces extérieures et n’avaient aucun souci de la victoire du parti. Beaucoup d’entre eux n’avaient guère confiance dans le parti et ne pariaient guère sur son avenir. Les campagnes de rectification et les restructurations consécutives aussi bien des comités du parti que des milices populaires visèrent précisément à mettre fin au « localisme » avec des méthodes souvent brutales : la critique mutuelle, l’autocritique, l’introspection poussée jusqu’à la confession et la repentance[60] [60] Thi Minh-Hoang Ngo, Tunliu…, op. cit. , du chap. 3 au chap. ...
suite. Une élite intégrée au parti-État fut ainsi constituée, composée de héros et de modèles ainsi que des « noyaux » d’activistes parmi les plus sûrs, chargés de détacher les équipes d’autodéfense de leurs attaches locales en en faisant des unités de guérilla, et en intégrant ensuite ces dernières aux armées régulières du parti-État au travers d’une politisation intensive des miliciens. Les victoires des communistes dans la guerre de résistance antijaponaise, puis dans la guerre civile, s’expliquent, en dernière analyse, par leurs capacités réelles à édifier un parti-État dans les bases communistes disposant de forces armées et d’institutions chargées de recruter et de transformer plusieurs millions de paysans en réserves des armées régulières, à l’origine de l’Armée populaire de libération créée en vue de l’emporter dans la guerre civile et de conquérir le pouvoir dans l’ensemble du territoire de ce pays-continent.
Annexe
Annexe 1Modèle d’intégration des milices populaires au parti-État de 1942 à 1949
Notes
[ 1] Voir Ngo Thi Minh-Hoang, Tunliu dans la tourmente de la réforme agraire, 1946-1950, Paris, Riveneuve, 2007 ; id., « La révolution communiste chinoise dans les campagnes : mémoire et histoire », Histoire et sociétés rurales, 27, 1er sem. 2007, p. 155-180. Sur le rôle des intellectuels et des notables dans la révolution communiste chinoise, voir Stephen Averill, « The Transition from Urban to Rural in the Chinese Revolution », The China Journal, 48, juillet 2002 ; David Goodman, Social and Political Change in Revolutionary China, New York, Rowman & Littlefield Publishers, 2000 ; Ralph Thaxton, Salt of the Earth : The Political Origins of Peasant Protest and Communist Revolution in China, Berkeley, University of California Press, 1997.
[ 2] Les annales provinciales et locales regroupent les shengzhi et les xianzhi. Comme les compilations de documents d’histoire, ces annales sont constituées par des intellectuels sous la supervision des comités locaux du parti. Bien qu’elles soient de caractère officiel, elles n’en révèlent pas moins des aspects inédits de la révolution chinoise. Ces sources insistent sur le caractère évolutif et réformiste de la révolution, se traduisant par la transformation en institutions communistes d’organisations préexistantes.
[ 3] Bo Yibo, Qi shi nian fendou yu sikao [soixante-dix ans de luttes et de réflexions], Pékin, Zhonggong dangshi chubanshe, 1996. Voir, par exemple, Shanxi sheng shizhi yanjiuyuan [Comité de recherche sur les annales historiques de la province de Shanxi](dir.), Shanxi geming lishi yishi [souvenirs de l’histoire de la révolution dans la province du Shanxi], Taiyuan, Shanxi guji chubanshe, 1999, t. III.
[ 4] Voir Kathleen Hartford et Steven Goldstein (dir.), Single Sparks : China’s Rural Revolutions, New York, M.E. Sharpe, 1989 ; Chen Yung-Fa, Making Revolution : The Chinese Communist Movement in Central and Eastern China, 1937-1945, Berkeley, University of California Press, 1986 ; David Goodman, op. cit.
[ 5] David Goodman, Deng Xiaoping and the Chinese Revolution, Londres, Routledge, 1994 ; id., « Jin-Ji-Lu-Yu in the Sino-Japanese War : the Border Region and the Border Region Government », The China Quarterly, 104, décembre 1994, p. 1007.
[ 6] Voir sur ce point David Goodman, Social and Political Change…, op. cit.
[ 7] Originaire du Shanxi, Rong Zihe était membre depuis 1935 de la Ligue du sacrifice et du salut national.
[ 8] Shanxi xin jun lishi ziliao congshu bianshen weiyuanhui [comité de compilation et d’examen de documents historiques sur la Nouvelle Armée du Shanxi], Shanxi xin jun [la Nouvelle Armée du Shanxi], Pékin, Zhonggong dangshi chubanshe, 1993, t. IX, p. 51-52.
[ 9] Lyman Van Slyke, « The Chinese Communist Movement during the Sino-Japanese War, 1937-1945 », in The Cambridge History of China, Cambridge, Cambridge University Press, 1986, t. XIII, p. 609-722.
[ 10] Bo Yibo, Lun ximenghui he juesi dui [à propos de la Ligue du sacrifice et des corps prêts-à-la-mort], Pékin, Zhonggong zhongyang dangxiao chubanshe, 1990, p. 102.
[ 11] Taiyue geming genjudi jianshi, [précis d’histoire de la base révolutionnaire de Taiyue], Taiyuan, Shanxi renmin chubanshe, 1993, p. 233.
[ 12] Ibid.
[ 13] Licheng xianzhi [monographie du district de Licheng], Pékin, Zhonghua shuju chubanshe, 1994, p. 440 ; Lin xian zhi [monographie du district de Linxian], Pékin, Haizhao chubanshe, 1994, p. 531.
[ 14] Ibid., p. 542.
[ 15] Ibid.
[ 16] Ibid.
[ 17] Licheng xianzhi, op. cit., p. 434.
[ 18] Wuxiang xianzhi [monographie du district de Wuxiang], Taiyuan, Shanxi renmin chubanshe, 1986, p. 288.
[ 19] Kathleen Hartford aboutit à la même conclusion pour la base de Jin-Cha-Ji, apportant un démenti au mythe du nationalisme de masse de la paysannerie chinoise. (Kathleen Hartford et Steven Goldstein, op. cit.)
[ 20] Licheng xianzhi, op. cit., p. 911.
[ 21] L’arrondissement représente l’échelon administratif intermédiaire entre le district et le village.
[ 22] Wutai xianzhi [monographie du district de Wutai], Taiyuan, Shanxi renmin chubanshe, 1988, p. 360.
[ 23] En juin 1940, l’occupation japonaise amena le comité régional du parti à séparer le district en deux, à l’ouest Wuxi, à l’est, Wudong, jusqu’en octobre 1945. Cf. Wuxiang xianzhi, op. cit., p. 802, 815.
[ 24] Wuxiang xianzhi, op. cit., p. 315.
[ 25] Taiyue geming genjudi jianshi, op. cit., p. 137-138.
[ 26] Lin xian zhi, op. cit., p. 531.
[ 27] Shijiao dongxue gongzuozu [groupe de travail à l’école d’hiver et d’enseignement pratique], « Dongtuyu yi yue yilaide dongxue gongzuo zongjie ji hui houde yijian » [bilan du travail à l’école d’hiver de Dongtuyu depuis un mois et les avis consécutifs à la réunion], 18 janvier 1946, archives de la province du Shanxi.
[ 28] Dongtuyu gongzuozu [groupe de travail de Dongtuyu], « Nian guan yule huodong, dongxue zhuanbian, fenpei tudi, zhengli nonghui zongjie cailiao » [bilan et données de la fin d’année sur les activités culturelles, l’évolution de l’école d’hiver, la répartition des terres et la réorganisation de l’association paysanne], 20 février 1946, archives de la province du Shanxi.
[ 29] « Xingxian 1946 san qu dongxue zongjie » [bilan de l’école d’hiver dans le troisième arrondissement de Xingxian en 1946], archives de la province du Shanxi.
[ 30] Voir Stephen Averill, op. cit. ; David Goodman, Social and Political Change…, op. cit.
[ 31] Chen Yung-Fa, op. cit., p. 263.
[ 32] Ibid., p. 283-284.
[ 33] Ibid., p. 284-286.
[ 34] Chalmers Johnson, Peasant Nationalism and Communist Power : The Emergence of Revolutionary China, 1937-1945, Stanford, Stanford University Press, 1962.
[ 35] Lucien Bianco, « Peasant Responses to CCP Mobilization Policies, 1937-1945 », in Tony Saich et Hans Van De Ven (dir.), New Perspectives on the Chinese Communist Revolution, New York, M.E. Sharpe, 1995, p. 175-176.
[ 36] Prasenjit Duara, Culture, Power, and the State : Rural North China, 1900-1942, Stanford, Stanford University Press, 1985.
[ 37] Licheng xianzhi, op. cit., p. 911.
[ 38] Dans la plaine située au nord du fleuve Jaune, les communistes ont utilisé les élites intellectuelles locales (enseignants, docteurs, étudiants) pour mobiliser les paysans pour la révolution au nom de la défense d’intérêts locaux liés au marché du sel (voir Ralph Thaxton, op. cit., 1997).
[ 39] Pour Stephen Averill, la diffusion de la révolution chinoise s’est effectuée des villes vers les zones rurales et est un processus dans lequel les élites servaient de médiateurs [elite-mediated process]. (Stephen Averill, op. cit.)
[ 40] Gregor Benton, « Under Arms and Umbrellas : Perspectives on Chinese Communism in Defeat », in Tony Saich et Hans Van De Ven (dir.), op. cit., p. 116-140.
[ 41] C’est un point souligné par Wang Xianming. Dans le Nord de la province du Shanxi, les notables possédaient entre trente et quarante mu de terres soit entre 1,8 et 2,4 hectares. Voir Wang Xianming, « Shishen goucheng yaosude bianyi yu xiangcun quanli : Yi 20 shiji san si shi niandaide Jinxibei, Jinzhong wei lie » [la variation des facteurs constitutifs de la structure des notables et le pouvoir rural : le cas de Jinxibei et de Jinzhong dans les années 1930 et 1940], Jindai shi yanjiu, 2, 2005 ; id., Jindai Shenshi [les notables de l’époque moderne], Tianjin, Tianjin renmin chubanshe, 1997 ; Prasenjit Duara, « Elites and the Structures of Authority in the Villages of North China, 1900-1949 », in Joseph Esherick et Mary Rankin, Chinese Local Elites and Patterns of Dominance, Berkeley, University of California Press, 1990, p. 261.
[ 42] Wang Xianming, « Shishen goucheng yaosude… », op. cit.
[ 43] Philip Kuhn, Rebellion and its Enemies in Late Imperial China : Militarization and Social Structure, 1796-1864, Harvard, Harvard University Press, 1970 ; Edward McCord, « Local Militia and State Power in Nationalist China », Modern China, 25 (2), avril 1999, p. 115-141.
[ 44] Lyman Van Slyke, op. cit., p. 629.
[ 45] Edward McCord, op. cit.
[ 46] Ibid.
[ 47] « Taihang xin lao qu shi yi ge dianxing cun si nian lai tudi gaige chubu yanjiu » [débuts de recherche sur la réforme agraire dans onze villages représentatifs des anciennes et nouvelles zones de Taihang depuis quatre ans], in Taihang geming genjudi shi zong bianweihui [Comité général de compilation sur l’histoire de la base révolutionnaire de Taihang], t. V : Tudi wenti [les problèmes de la terre], Taiyuan, Shanxi renmin chubanshe, 1987, p. 486.
[ 48] Ibid., p. 493.
[ 49] Ibid., p. 491.
[ 50] Taihang geming genjudi shigao [histoire générale de la base révolutionnaire de Taihang], Taiyuan, Shanxi renmin chubanshe, 1987, p. 184.
[ 51] Wuxiang xianzhi, op. cit., p. 314.
[ 52] Ibid., p. 753.
[ 53] Établies au début des années 1940, les régions frontières constituaient un moyen pour le PCC de marquer officiellement les limites de son État. Mais celui-ci était en fait concrètement édifié dans le cadre des bases communistes de résistance antijaponaise, sous la direction des comités du parti. Voir David Goodman, « Jin-Ji-Lu-Yu in the Sino-Japanese War : The Border Region and the Border Region Government », The China Quarterly, 104, décembre 1994, p. 1007-1024.
[ 54] Wuxiang xianzhi, op. cit., p. 753.
[ 55] Ibid., p. 753-754.
[ 56] Ibid.
[ 57] Licheng xianzhi, op. cit., p. 440.
[ 58] Qinshui xianzhi [monographie du district de Qinshui], Taiyuan, Shanxi renmin chubanshe, 1987, p. 339-340.
[ 59] Ibid., p. 338.
[ 60] Thi Minh-Hoang Ngo, Tunliu…, op. cit., du chap. 3 au chap. 8.
Résumé
Comment l’État peut-il pénétrer jusqu’au niveau du village ? Tel est le grand problème de la modernisation de l’État chinois au 20e siècle. Sur ce point, les communistes ont réussi là où les gouvernements antérieurs ont échoué. Comment ? Telle est la question à laquelle cet article apporte des éléments de réponse à partir du cas de la politisation des milices populaires. De 1937 à 1949, les communistes édifièrent un parti-État pénétrant jusque dans les villages en transformant des organisations locales d’autodéfense en des milices populaires institutionnalisées et intégrées à l’organisation d’un parti-État. Ce processus rencontra des résistances importantes chez les miliciens qui ne s’identifiaient pas au parti et à la nation, mais à leur village et à leur lignage. Les communistes créèrent dès lors une élite de miliciens destinée à remplacer les notables locaux et à servir de fer de lance à la révolution et à l’édification d’un parti-État.
Mots-clés
Chine, révolution, communisme, milices populaires, villageHow can the state penetrate into the village ? That was a big problem in Chinese state modernization during the 20th century. Communists succeeded in that in contrast to previous governments. How? This article aims at providing responses to this question by examining the case of the politicization of the people’s militia. From 1937 up to 1949, the communists built a party-state into villages by transforming local self-defence organizations into institutionalized people’s militia, which were integrated into a party-state organization. This process encountered strong resistance among militiamen who did not identify themselves with the party and nation, but with their village and lineage instead. The communists therefore created an elite of militiamen who would replace the local gentry and would act as spearhead in revolution and in the building of a party-state.Keywords
China, revolution, communism, people’s militia, village
PLAN DE L'ARTICLE
- Des milices locales de type traditionnel
- L’intégration des milices au sein du parti-État
- Le rôle des notables et des élites intellectuelles dans les milices
- La formation d’une nouvelle élite du parti-État dans les milices
- Annexe
POUR CITER CET ARTICLE
Thi Minh-Hoang Ngo « L'édification du parti-État chinois au village », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 1/2009 (n° 101), p. 109-122.
URL : www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2009-1-page-109.htm.
DOI : 10.3917/ving.101.0109.









