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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2009/1 (n° 101)



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Loin de certains discours provocateurs sur le passé colonial français, loin de tout angélisme aussi, cet article met en évidence l’existence d’une élite noire d’envergure nationale dans la France de la première moitié du 20e siècle. Cependant, alors que l’accession d’hommes de couleur aux premiers rangs politiques français est le témoignage d’une réussite incontestable, la position de ceux-ci demeure souvent ambiguë : perçus par certains comme les faire-valoir d’une colonisation triomphante, ils sont rejetés par d’autres qui n’acceptent pas des hommes dont l’infériorité a été un postulat accompagnant la colonisation. Ils ont pourtant pu porter au cœur de la métropole des voix autrement inaudibles et des réalités sociales ignorées. Attentifs à la condition des hommes et des femmes de couleur, sans être pour autant des défenseurs d’une nation différente, leur présence même invite à nuancer le regard sur la « question noire », née au sein du colonialisme français.

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La domination coloniale fonde sa légitimité sur le postulat de l’infériorité du colonisé, qu’il soit formulé de façon scientifique, politique ou populaire. Pourtant, dans la première moitié du 20e siècle, des hommes noirs, par leur statut social et leur notoriété, se situent hors de l’enclos séparant, dans les zoos humains [1]  Pascal Blanchard, « Les zoos humains aujourd’hui »,... [1] comme dans les représentations, le sauvage du civilisé. Le fait serait anecdotique et ignoré de l’opinion si, au lieu de rester des députés de base, certains n’accédaient pas à des places relativement importantes à l’échelle nationale. Alors que les zoos humains contribuent à conforter l’idée d’une légitimité de la domination coloniale, l’émergence d’homme politiques noirs, voire métis, à un niveau national n’est-elle pas de nature à questionner l’ordre « naturel » des choses, en interrogeant à la fois le concept d’égalitarisme et les représentations courantes de la nationalité française ?

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On connaît la dissonance entre la perception d’une réalité et la nécessité de l’interpréter au moindre coût psychologique [2]  Leon Festinger, A Theory of Cognitive Dissonance, Stanford,... [2] . Quel discours peut être tenu lorsqu’on a conscience d’incarner dans l’opinion celle des « quatre races humaines » réputée la moins avancée de toutes ? De quelle façon l’élite noire française appréhende-t-elle les tensions générées par la dissonance entre les principes républicains et la réalité racialisée des rapports sociaux ?

Qui est noir ?

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La race ne relevant pas d’un concept scientifique, il paraît difficile de définir un groupe « de race noire ». Il convient en effet de souligner qu’on est noir par apparence, et non par essence [3]  Pap N’diaye, La Condition noire : essai sur une minorité... [3] , en vertu d’une expérience dans une société où le référent est blanc. Les termes « noirs » ou « de couleur » sont d’ailleurs ambigus et changent d’acception selon les époques ou les territoires. Aux Antilles, un « homme de couleur », ou mulâtre, appartient au groupe social intermédiaire entre noirs et blancs. Dans la métropole coloniale, l’expression désigne celui qui n’est pas perçu comme blanc. Si l’on répugne à user d’une distinction entre noirs et métis, on admettra qu’elle témoigne d’une différence de perception chez les protagonistes de la période. Malgré la distance constatée aujourd’hui, entre le fondement scientifique et la représentation de la racialité [4]  « Race, France, Histories », in Sue Peabody et Tyler... [4] , la perception des individus est fortement liée à un phénotype définissant la race. Ne pas en tenir compte serait commettre un anachronisme. Néanmoins, on a délibérément conféré ici à « noir » et « blanc » le simple statut d’adjectifs.

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Candace vers 1937, fonds Bouge, musée des Beaux-Arts de Chartres, avec l’aimable autorisation d’Alice, Alex et Michel Bangou.

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Candace par Bib, Le Charivari, 378, 23 septembre 1933.

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Il reste difficile de quantifier l’importance de la dimension raciale dans l’appréciation des réalités humaines en métropole. À l’instar d’une histoire du personnel politique féminin qui ne saurait tout expliquer par le sexisme, on doit éviter tout excès dans l’appréciation du facteur racial dans les échanges entre individus. Certains députés perçoivent leurs collègues comme des représentants d’un groupe noir ou juif, mais tous les observateurs n’ont pas la même propension à racialiser l’individu via une assignation identitaire. Par ailleurs, certaines questions politiques sont moins propres à mettre en évidence la couleur des hommes qui débattent. Parfois, l’origine l’emporte sur le sujet lui-même à travers la tendance de la source à insister sur la couleur ou l’origine plutôt que sur la tâche confiée ou le thème abordé. Attribuer une interprétation raciale à chaque événement équivaudrait à la même erreur. Certains chercheurs américains n’affirment-ils pas que les Français seraient « color-blind », c’est-à-dire relativement indifférents à la couleur de peau [5]  Ibid. [5] ? Certes, il n’existe pas en France d’étiquette explicite, comparable au code d’honneur sudiste définissant, entre autres, le licite et l’illicite pour un homme noir. On peut cependant émettre l’idée qu’à la rigidité des concepts raciaux anglo-saxons, s’oppose le caractère beaucoup plus malléable d’un discours racial français qui s’avère l’un des moins précis à définir son objet [6]  Richard Fogarty et Michael Osborne, « Constructions... [6] .

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La spécificité française se lit d’abord dans l’ancienneté de la présence noire au Parlement. C’est en 2002 qu’on nomma pour la première fois un Britannique noir au cabinet [7]  Lucy Ward, « History Made as Boateng Becomes First... [7] , alors que la Convention avait accueilli en l’an II les députés de Saint-Domingue, Jean-Baptiste Bellay, Louis-Pierre Dufay et Jean Baptiste Mills, perçus comme noir, blanc et mulâtre. Plus tard, les décrets de 1848 transformèrent les anciens esclaves en nouveaux citoyens, leur attribuant une représentation parlementaire qui ouvrit à Louisy Mathieu (Guadeloupe) et Victor Mazuline (Martinique), les portes du Parlement. Amis du travail et reconnaissants à la France, ils préfiguraient le modèle du représentant colonial de la Troisième République [8]  Nelly Schmidt, « Les parlementaires coloniaux ou les... [8] . Le Sénégal était représenté par des mulâtres, Barthélémy Durand-Valantin puis John Sleigh [9]  Saliou Mbaye, « La Représentation du Sénégal au Parlement... [9] . En 1848 comme en 1794, ces hommes ne s’installèrent pas durablement dans un rôle d’envergure nationale même si Bellay put édifier des conventionnels qui, pour la plupart, n’avaient jamais vu d’hommes noirs, de surcroît en veste et gilet.

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C’est sous la Troisième République que des hommes issus des colonies, perçus comme noirs ou métis, s’affirment peu à peu comme des parlementaires de stature nationale, alors que se diffusent encore des théories affirmant leur infériorité biologique ou culturelle [10]  Carole Reynaud-Paligot, La République raciale (1860-1930),... [10] . Ils sont toujours issus des mêmes colonies : le très faible nombre d’Indochinois, d’Africains noirs et de Nord-Africains ayant accédé à la citoyenneté écarte les probabilités de voir émerger des individualités politiques au Parlement.

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Le Guadeloupéen Gaston Gerville-Réache (1881-1906) est l’un des premiers « hommes de couleur » de stature nationale de la Troisième République. Soutenu par Victor Schœlcher, il évolue vers des positions modérées avant d’être élu à la vice-présidence de la Chambre (1904). Sa présence au Palais-Bourbon témoigne de l’investissement de la sphère politique coloniale par une élite mulâtre républicaine constituée sous l’esclavage puis avec la République contre la plantocratie blanche et monarchiste.

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Mulâtre pour le regard guadeloupéen, Gerville-Réache serait évidemment classé « colored » par les critères ségrégationnistes américains de l’époque mais, en France, son teint relativement clair le tient partiellement à l’abri des stéréotypes raciaux. Il ne présente donc pas toutes les caractéristiques de ces stéréotypes. Hégésippe Légitimus est plus à même de tenir ce rôle dans l’imaginaire colonial. Député guadeloupéen (1898-1914), il incarne à l’échelle locale le socialisme, doctrine des nègres [11]  Josette Faloppe, Esclaves et Citoyens : les noirs à... [11] , disputant la suprématie politique à l’élite mulâtre républicaine. Or, même s’il est devenu une légende vivante de la mémoire guadeloupéenne, il est rarement vu à la Chambre, ce qui exclut son appartenance à une élite nationale.

L’impôt du sang, condition de l’égalité

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Gratien Candace (1912-1940) et Blaise Diagne [12]  Élu des « Originaires » des quatre communes de plein... [12] (1914-1934) sont les deux représentants d’une génération de coloniaux noirs ayant atteint une stature politique nationale, passant du groupe des républicains-socialistes à l’aile gauche des modérés [13]  Dominique Chathuant, « Gratien Candace : une figure... [13] . Après avoir perçu la substitution des noirs aux mulâtres comme une catastrophe, les usiniers de Guadeloupe ont préféré se concilier la représentation parlementaire : Gratien Candace leur doit une aide secrète de cinq mille francs versée par la puissante Société industrielle et agricole de la Pointe-à-Pitre (SIAPAP) [14]  CAOM, 125 APOM, SIAPAP, le directeur général, Pointe-à-Pitre,... [14] . L’élection de députés noirs se poursuit ailleurs avec Blaise Diagne (1914), Gaston Monnerville (1932) et Aimé Césaire (1945). Diagne soulève au Sénégal un enthousiasme comparable à celui qui avait accompagné la victoire de Légitimus en Guadeloupe seize ans plus tôt. La présence de Gratien Candace et de Blaise Diagne à la Chambre est d’autant plus remarquée qu’ils sont tous deux de teint foncé, correspondant davantage aux stéréotypes. Ils ne sont pas seuls. Achille René-Boisneuf, dit « Boisneuf », est élu dans la seconde circonscription de la Guadeloupe (1914-1924). La Martinique élit quant à elle Joseph Lagrosillière (1910-1924 ; 1932-1940) et Alcide Delmont (1924-1936), perçus comme mulâtres dans une colonie où ce groupe est plus solidement constitué qu’ailleurs.

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Gratien Candace, qui connaît la carrière la plus longue, est né en 1873 dans une campagne de Guadeloupe et tient probablement son prénom au fait d’être né le jour de la Saint-Gratien. Son père avait deux ans à l’abolition de l’esclavage. La grand-mère a reçu à la mairie ce patronyme biblique qui trahit un lignage de nouveaux-citoyens de 1848 [15]  Les nouveaux-citoyens sont d’anciens esclaves affranchis... [15] . Cela ne fait que souligner le phénomène d’acculturation sociale qui le caractérise déjà lorsqu’il accède au statut d’instituteur. On le retrouve ensuite professeur de sciences naturelles à Pau puis à Creil, dans une école où il est sans doute le premier nègre [16]  On emploie ici le terme d’époque, lequel est d’ailleurs... [16] qu’aient jamais vu les élèves, parmi lesquels un certain Jacques Doriot [17]  Jacques Doriot, Les Colonies et le Communisme, Paris,... [17] . Il seconde ensuite Joseph Paul-Boncour au cabinet de René Viviani (1907-1909). Après une tentative malheureuse en 1910 contre Alfred Gérault-Richard, il doit au décès de ce dernier son élection de 1912. La chose est facilitée par le réseau de clientèle du radical Henry Bérenger, corrupteur du collège électoral qui l’a porté au Sénat le mois précédent [18]  Philipe Cherdieu, « La Vie politique en Guadeloupe :... [18] . Gratien Candace fait son entrée à la Chambre quatorze ans après l’élection de Hégésippe Légitimus. Affilé au groupe républicain-socialiste, le jeune député surprend par son implication dans les travaux de la Chambre. Dès sa première année de mandat, il aborde à la tribune la question de la conscription aux vieilles colonies [19]  Journal officiel (JO), débats parlementaires, Chambre,... [19] . Raymond Poincaré tranche en novembre 1913, signant le décret d’applicabilité aux colonies de la loi des trois ans.

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L’affaire est d’importance, compte tenu d’une historiographie toujours tentée de voir en Blaise Diagne ou en Gratien Candace de simples béni-oui-oui, au service d’une triviale entreprise de trafic de chair à canon [20]  Bruno Fuligni, La Chambre ardente : aventuriers, utopistes,... [20] . Il existe une revendication ancienne portée par la représentation coloniale, acteur volontaire du recrutement. Elle se heurte à des résistances qu’on explique autant par les implications civiques [21]  Jacques Dumont, « Conscription antillaise et citoyenneté... [21] que par l’angoisse des producteurs de sucre par rapport à la disponibilité en main-d’œuvre [22]  CAOM, 134 APOM, SIAPAP, op. cit., lettre, 10 avril... [22] .

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Confrontée à ces résistances, la revendication s’énonce dans un monde où les droits civiques des noirs sont des exceptions, menacées entre autres par la progression des États-Unis en Amérique centrale. Or, l’opinion intéressée à la colonisation souscrit alors à l’idée que l’égalité relève autant de l’utopie dangereuse que d’une forme d’ingratitude pour l’œuvre colonisatrice [23]  Arthur Girault, Principes de législation coloniale,... [23] . Souvent ignoré, le « citoyennât indigène [24]  Expression de Henri de Kerillis, De l’Algérie au Dahomey... [24]  » est perçu au mieux comme une sorte de hasard exceptionnel [25]  JO, documents parlementaires, Sénat, juin-juillet 1913,... [25] , au pis comme une erreur stupide de la Seconde République. Dans ce débat, le poids des vieilles colonies est suffisamment léger pour que les parlementaires de couleur s’inquiètent du maintien de leurs droits en l’absence des devoirs qui les fondent. De surcroît, ces élus ne peuvent laisser se tarir la source de leur propre pouvoir.

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Blaise Diagne par Sennep, Cartel et Cie, Paris, Brossard, 1928.

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Maintes fois rejetée ou différée parce que subversive, la conscription finit par être appliquée en raison du contexte international. Gratien Candace [26]  Archives départementales (AD) de Paris, feuillet matricule... [26] et Henri Lémery [27]  Henri Lémery, D’une république à l’autre : souvenirs... [27] contractent eux-mêmes un engagement volontaire. La seconde étape de la revendication concerne les Quatre communes du Sénégal. Blaise Diagne, élu député en 1914, doit y faire face à une forte contestation de son éligibilité et de sa nationalité française [28]  G. Westey Johnson, The Emergence of Black Politics... [28] . Diagne obtient en mai 1915, l’incorporation des Sénégalais des Quatre communes dans les conditions qui sont celles des conscrits créoles. Il l’emporte sur ceux qui craignent qu’on ouvre ainsi la voie à la naturalisation des indigènes algériens. Il est d’ailleurs à noter que certaines des réticences alors exprimées en termes mesurés ont pu beaucoup plus tard être présentées comme justifiées par des principes racistes assumés [29]  Voir l’article du député Henri Labroue, devenu professeur... [29] . Monté pour la première fois à la tribune en 1917 et soutenu par Outrey (Cochinchine), Lagrosillière et Candace, Diagne obtient reconnaissance d’une citoyenneté liée à la nationalité : « Si nous pouvons être ici pour légiférer, c’est que nous sommes citoyens français et si nous le sommes nous réclamons le droit de servir au même titre que tous les citoyens français [30]  Iba Der Thiam, Le Sénégal dans la guerre 14-18 ou le... [30] . » Le texte est contresigné par Louis-Albert Grodet (Guyane), Paul Bluysen (Inde), Joseph Lagrosillière, Gratien Candace (Guadeloupe), Georges Boussenot (Réunion) [31]  Député métropolitain de la Réunion, il est l’auteur... [31] , Achille René-Boisneuf (Guadeloupe), Henri Lémery (Martinique), Lucien Gasparin (Réunion) et Ernest Outrey (Cochinchine) [32]  Iba Der Thiam, op. cit. [32] .

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Désormais, le discours sur l’effort de guerre des colonies a pour fonction de justifier toute revendication portée par des députés noirs fiers d’avoir servi la France. Mais l’impôt du sang n’évite pas les situations conduisant les députés noirs à dénoncer régulièrement le préjugé de race.

Dénoncer le préjugé de race

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Citoyens de la République coloniale, les parlementaires sont régulièrement confrontés à des actes d’autant plus édifiants qu’ils ont lieu dans la mère patrie, là où on ne saurait concevoir un état d’exception imputable à l’éloignement. Il faut donc à la fois expliquer l’impensable du fait raciste dans l’espace métropolitain et énoncer une réponse. C’est l’occasion d’un rapprochement des députés noirs et coloniaux.

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L’arrivée en France de pratiques américaines de discrimination provoque leur réaction à l’écho d’événements survenus en 1919 à Saint-Nazaire. Des incidents plus ou moins graves ont été régulièrement signalés dans cette ville, parmi lesquels de nombreuses violences raciales, telle cette grave agression de deux Martiniquais par des marins américains. À la fin mars, la police locale émet le souhait que les policemen limitent leur usage du revolver [33]  AD Loire-Atlantlique, 1M528, rapport du préfet au ministre... [33] et souligne la passivité de témoins américains blancs lors de violences commises contre des noirs. Deux officiers antillais font constater la ségrégation des « Martiniquais [34]  Le terme « martiniquais » désigne souvent les Antillais.... [34]  » à l’entrée d’un commerce fréquenté par des Américains [35]  AD de Loire-Atlantique, 1M528, lettre du commissaire... [35] . La réputation de brutalité raciale de ces derniers conforte l’opinion française dans l’idée qu’elle traite mieux ses propres nègres. Après une véritable émeute anti-américaine le 6 avril 1919, la rumeur nazairienne prétend dénombrer trois à vingt-huit morts [36]  Yves Nouailhat insère la question dans l’analyse de... [36] . Une semaine plus tard, Boisneuf et Lagrosillière font connaître leur décision d’interpeller sur les « mesures que le gouvernement compte prendre pour faire cesser les brimades, les délits et les crimes dont les citoyens ou sujets français de couleur sont depuis quelque temps victimes sur le territoire français [37]  AD de Loire-Atlantlique, 1M528, interpellation annoncée... [37]  ». Le préfet de Loire-Inférieure est alors prié d’enquêter [38]  Ibid., lettre du sous-préfet au préfet, 19 avril 1... [38] .

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Survient alors la mort, à Nantes, d’un jeune Guadeloupéen de la circonscription de Boisneuf, Saint-Éloi Etilce, abattu en avril 1919 par un policier militaire américain qui évoque une méprise [39]  « Fâcheuse méprise », Le Phare de la Loire ; « Fatale... [39] . Les députés des vieilles colonies sont alors accaparés par la défense des rhums [40]  JO, débats parlementaires, Chambre, vol. 1, 1919, p. 1738... [40] , la crainte d’une cession aux États-Unis [41]  Jacques Adélaïde-Merlande, « Va-t-on céder les Antilles... [41] et la perspective électorale de novembre 1919. Ils suivent avec confusion les événements de Nantes et Saint-Nazaire. La mort d’Etilce s’ajoute alors aux rumeurs d’autant plus difficiles à démentir qu’on est encore dans le contexte du « bourrage de crâne ». Le 13 mai [42]  JO, débats parlementaires, Chambre, vol. 1, 1919, ... [42] , Boisneuf impatient, tente d’évoquer à la Chambre des « événements graves ». Le 23 mai puis le 7 juin, son interpellation est encore retardée [43]  Ibid. [43] . Dans la presse guadeloupéenne, il dénonce alors un crime perpétré de sang-froid [44]  AD, Guadeloupe 4Mi 188, La Petite Patrie, 14 juin 1919,... [44] .

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L’embarras diplomatique est incontestable : les questions de souveraineté en matière policière et judiciaire sont alors l’objet d’échanges de notes depuis janvier 1918 [45]  Archives nationales (AN) F7 14/700, 1919, rapport sur... [45] . Boisneuf doit aussi attendre la signature du traité pour obtenir la date du 25 juillet 1919. Encore a-t-on exigé de lui qu’il s’abstienne d’évoquer ou de commenter les faits [46]  Ibid., p. 2289, 3730, 3732. Allusion brève in Harvey... [46] . L’avocat guadeloupéen entreprend donc la lecture publique d’une circulaire secrète adressée aux officiers français en août 1918 par le colonel Linard, commandant la mission militaire française auprès de l’armée des États-Unis [47]  Ibid., citée in extenso. [47] . Celle-ci invite les officiers, voire les populations françaises, à observer au contact des Américains noirs une série de règles afin de ne pas froisser les Américains blancs. Au vrai, ce n’est qu’une transcription fidèle d’une directive américaine intitulée « Secret information concerning Black American Troops [48]  Tyler Stovall, op. cit. ; Emmet Scott, American Negro... [48]  ». Le texte circule dans un réseau noir transatlantique. Il a déjà été publié deux mois plus tôt aux États-Unis par William B. Du Bois [49]  « A French Directive », The Crisis, 18, mai 1919, p. 16-18,... [49] qui, par prudence, l’a présenté comme la traduction d’une directive française. Commentant la directive sur la promiscuité sexuelle entre Américains noirs et Françaises blanches, Boisneuf s’en prend au préjugé du « nègre satyre » et « violateur de Blanche » qui vient justifier le lynchage. Il demande enfin « que toutes les réparations nécessaires soient accordées aux parents de ceux qui ont été assassinés » [50]  JO, débats parlementaires, Chambre, vol. 1, 1919. Nous... [50] . On vote alors à l’unanimité son ordre du jour cosigné par Gratien Candace et Georges Boussenot :

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« La Chambre, fidèle aux principes immortels qui ont inspiré la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, réprouvant et condamnant tout préjugé de confession, de caste ou de race, affirme et proclame l’absolue égalité de tous les hommes sans distinction d’origine ou de couleur, au bénéfice et à la protection de toutes les lois du pays. Elle compte sur le gouvernement pour imposer à tous le respect de ses lois et en particulier pour poursuivre avec l’énergie nécessaire toutes les sanctions que peuvent comporter les infractions à la loi pénale commises sur le territoire national, quels que soient les auteurs ou les victimes de ces infractions et passe à l’ordre du jour [51]  Ibid. [51] . »

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Le vote obtenu est de pure forme et permet une sortie honorable [52]  Ibid. Oruno Lara, La Guadeloupe dans l’histoire, Basse-Terre,... [52] .

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Dans les années qui suivent, plusieurs affaires sont prises en charge par les députés noirs. Elles ont une résonance particulière en 1923. Sur l’injonction de civils américains venus visiter les champs de bataille, un ancien combattant noir est expulsé d’une auto [53]  On parle alors couramment d’« auto » pour de petits... [53] transportant des passagers vers Reims pour une agence de tourisme [54]  Harvey Levenstein, op. cit. ; « Colored Frenchmen and... [54] . Un autre est chassé d’un dancing du Havre [55]  Ibid. [55] . Le Dahoméen Kojo Touvalou est expulsé du Bal-Tabarin de Montmartre [56]  Philippe De Witte, Les Mouvements nègres en France... [56] . Gratien Candace dépose alors une interpellation sur les incidents provoqués journellement « par un certain nombre de touristes étrangers et de commerçants français qui injurient et molestent des Français de race noire uniquement à cause de la couleur de leur épiderme ». L’intervention directe du gouvernement lui épargne le scénario de Boisneuf [57]  JO, débats parlementaires, Chambre, vol. 1, 1923, p. 2 ;... [57] .

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En 1939, désireux de prouver à Satineau [58]  Député de la Guadeloupe (1936-1945), sénateur (194... [58] et Lagrosillière le caractère raciste de leur expulsion du Victoria, sur le boulevard Saint-Michel, des étudiants antillais initient, sans le savoir, une méthode de test réutilisée soixante ans plus tard [59]  Centre des archives d’outre-mer (CAOM), Affaires politiques,... [59] . Toutes ces affaires ont pour trait commun un antiracisme assimilationniste et volontiers hostile à certains étrangers.

Les phobies d’un antiracisme colonial

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S’il existe un rapport entre préjugé racial et imagerie coloniale, le discours des députés noirs n’en demeure pas moins un antiracisme colonial. Fondé sur une affirmation d’identité française, il est proche de celui de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (1927) et participe de la construction d’un discours militant antiraciste spécifiquement français.

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Pour les parlementaires des vieilles colonies, l’affirmation de l’appartenance à la nation française relève d’une culture politique postesclavagiste revendiquant l’égalité avec les blancs [60]  Serge Mam Lam Fouck, Histoire de l’assimilation, des... [60] . Celle-ci étant toujours inachevée, la revendication assimilationniste antillo-guyanaise rejette le Blanc-créole à la marge en entretenant le doute sur son patriotisme. À l’époque où émergeait le socialisme noir de Hégésippe Légitimus, des Blancs-créoles, inquiets devant l’ascension des noirs, regardaient vers les États-Unis [61]  Claude Thiébaut, Guadeloupe 1899, année de tous les... [61] . À un autonomisme séculaire et blanc, réputé servir l’étranger, répond l’égalitarisme républicain, français et noir.

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Dans la métropole coloniale, le mythe assimilationniste, confronté à une dissonance, fonctionne en désignant de nouveaux objets phobogènes. Ils ne peuvent être qu’étrangers ou mauvais Français, tel ce fournisseur de morue avariée qui, en janvier 1915, explique qu’il destinait ses stocks aux nègres de la Martinique [62]  JO, 28 janvier 1915, vol. 1, p. 51. ; 17 décembre 1915,... [62] . Gratien Candace et Joseph Lagrosillière dénoncent alors l’injure faite par des embusqués profiteurs de guerre, aux nègres qui combattent à côté des blancs pour le droit et la liberté.

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Pour obtenir justice, l’assimilationnisme s’appuie sur l’exigence de cohésion d’un corps national étendu aux colonies. En rappelant en 1919 que des soldats mutilés ont vu leurs décorations arrachées par des Américains, Boisneuf en appelle à cette cohésion nationale, mettant à chaque fois en question l’avenir des relations entre métropolitains et coloniaux s’il s’avérait que le droit des gens n’était pas respecté [63]  JO, débats parlementaires, Chambre, vol. 1, 1919, p. 3730... [63] . Gratien Candace ne fait pas autrement en 1942, lorsqu’à propos des interdits raciaux émanant du gouvernement français et frappant les retours de fonctionnaires en zone occupée, il écrit au maréchal Pétain que « les Français de couleur désirent savoir s’ils peuvent continuer à regarder en face, les yeux dans les yeux, leurs compatriotes de race blanche [64]  AN AG 543, CC, lettre du 2 septembre 1942. [64]  ».

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En 1923, la demande d’interpellation déposée par Gratien Candace vise l’étranger américain. À un moment où les relations France-États-Unis sont mauvaises, le Quai d’Orsay évite une réitération de l’épisode parlementaire de 1919 par un communiqué invitant les touristes étrangers à respecter les lois françaises et les Français de couleur, sous peine de sanctions judiciaires. Le Bal-Tabarin est fermé et la projection de Birth of a Nation, de David Griffith, censurée par un préfet de police qui craint des troubles au vu des scènes montrant le traitement des noirs [65]  « Colored Frenchmen… », op. cit. ; L’Homme libre, 21... [65] . Pour les Américains noirs, la France de Poincaré devient alors la nation qui agit concrètement contre le préjugé de race [66]  « We Talk, France Act », Chicago Defender, 1er septembre... [66] . À la fin des années 1930, l’ennemi est le Reich belliqueux et raciste, dénoncé par Gratien Candace, Galandou Diouf (successeur de Blaise Diagne), et Gaston Monnerville, dans les meetings de la Ligue internationale contre l’antisémitisme [67]  « Pas de colonies pour les racistes » et Galandou-Diouf,... [67] . « Entre l’Allemand d’aujourd’hui et le Noir que je suis, je pense que la civilisation, c’est moi », déclare Candace en mars 1939 [68]  Propos accueillis par des acclamations au Rassemblement... [68] .

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Lors de l’affaire du Victoria, le propriétaire est présenté à la fois comme un « naziste » (sic) inspiré par l’Allemagne et un Italien fasciste fraîchement naturalisé [69]  La Voix du peuple de la Guadeloupe, 12 août 1939 ;... [69] . Comme sous Poincaré, c’est l’impératif de cohésion qui aboutit à la décision d’Albert Sarraut de fermer l’établissement pour travaux [70]  CAOM, Affaires politiques, carton 749, dossier 1, Satineau... [70] . Sous le régime de Vichy, les affiches interdisant aux coloniaux la ligne de démarcation sont perçues comme relevant totalement de la responsabilité allemande mais Gratien Candace, qui prend l’affaire en charge [71]  Affaire longtemps attribuée à Gaston Monnerville. Voir... [71] , estime devoir rappeler à Pétain, que la France ne fait pas de discrimination envers les Français selon la couleur de leur épiderme [72]  AN AG 543, CC, lettre du 2 septembre 1942. [72] .

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Que les responsables de discriminations raciales assument assez peu leurs choix confirme l’idée que ces pratiques peuvent scandaliser lorsqu’elles ont lieu dans la métropole coloniale. On argue, en 1919-1923, de la nécessité de ne pas déplaire aux Américains et, en 1940-1942, du souci de ne pas mécontenter les Allemands [73]  Ibid., direction des services de l’armistice, colonel... [73] . Le fait que ces actes touchent des Français les rend inacceptables. Le paternalisme colonial se distingue donc en métropole d’une xénophobie plus agressive [74]  Ralph Schor, L’Opinion française et les étrangers (1919-1939),... [74] . L’existence d’une représentation parlementaire explique que ces scandales ne concernent que des Français noirs, souvent antillais. Les récriminations sont prises en charge sur le mode de l’intervention parlementaire. Les députés coloniaux se chargent d’intervenir à la tribune ou auprès du ministre des Colonies, lequel endosse de fait une compétence de ministre de la lutte contre le racisme, au nom de l’Empire.

Vers une question noire ?

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Jusqu’en 1919, les députés coloniaux de couleur restaient proches de cercles antillais parisiens dont les plus anciennes générations avaient connu Victor Schœlcher. Après la mort de l’abolitionniste en 1893, un rituel républicain s’était peu à peu instauré autour de sa tombe au Père-Lachaise. Un autre se reconstruit après 1930 autour du commandant Camille Mortenol (1859-1930), premier polytechnicien noir, commandeur de la Légion d’honneur en charge de la défense anti-aérienne de Paris durant la Grande Guerre. Le cercle s’élargit à l’Afrique à l’arrivée de Blaise Diagne. À partir de 1919, ces députés matérialisent leur rapprochement informel via un Congrès panafricain, organisé à Paris, au Grand Hôtel, en février 1919, par Blaise Diagne et William B. Du Bois, avec le patronage de Clemenceau, dans le contexte de la Conférence de paix [75]  John Langley, Pan-Africanism and Nationalism in West-Africa... [75] . Perçu ailleurs avec méfiance, le Congrès est bien accueilli par la presse française [76]  John Langley, op. cit., p. 63. [76] . Des documents sont échangés sur les troupes noires [77]  Dont la circulaire Linard (AN F7 14/700). [77] . Les positions relativement modérées de Candace et Diagne expriment l’assimilationnisme de leurs discours parlementaires et la critique prudente des États-Unis. Un second congrès est organisé par Candace en 1921, parallèlement à la fondation d’une Association panafricaine qu’il préside. On y retrouve les mêmes conclusions avec un projet d’organismes de contrôle en charge de la situation des noirs dans le monde. Il est rappelé que, si les noirs ont eu une histoire glorieuse, ils sont pour l’heure attardés pour des raisons historiques encore inexpliquées. En contrepoint à une explication raciale, le Japon sert de modèle d’une réussite non blanche. Enfin, les théories de pureté raciale de Marcus Garvey sont condamnées [78]  Gratien Candace, op. cit., p. 12. [78] .

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Il y a en fait trop de distance entre les problèmes et les cultures politiques des uns et des autres pour espérer autre chose que des contacts internationaux. Pour le congrès, le seul point commun à l’ensemble des hommes noirs est l’oppression sous diverses formes. Cette négritude politique se fédère sur une souffrance présente et non sur une mémoire de l’esclavage qui minore l’esclavagisme français et exalte la geste républicaine de Victor Schœlcher. Les contacts se poursuivent quelque temps entre Du Bois, Diagne, Boisneuf et Candace mais s’estompent à mesure que les députés français envisagent une possibilité de promotion. Subsiste à Paris une association [79]  Collection privée d’Albert Larochelle (Trois-Rivières),... [79] dont Gratien Candace reste président d’honneur et qui tente de faire connaître mieux l’histoire des empires noirs. Au vrai, plutôt qu’une histoire noire, Candace prône un meilleur enseignement de l’histoire coloniale. En outre, des hommes comme lui sont également adhérents de la Ligue des droits de l’homme ou sympathisants de la Ligue internationale contre l’antisémitisme, dont Gaston Monnerville est l’avocat. Blaise Diagne est pour sa part le plus impliqué dans la vie maçonnique. Le panafricanisme reste donc un vague principe largement concurrencé par l’universalisme exprimé dans le journal de la Ligue internationale contre l’antisémitisme, média très antimunichois où s’affichent les parlementaires noirs à la fin des années 1930. Le fait qu’on ne puisse résumer le travail des députés noirs à une action fondée sur leur seule couleur de peau n’empêche pas de devoir compter avec une expérience commune. Être noir en politique française relève cependant d’une spécificité qui ne se limite pas à la seule expérience des rires Banania.

Des rires Banania aux ministres noirs

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Les députés de couleur n’échappent pas au regard colonial même si celui-ci paraît moins rigide que le code sudiste américain [80]  Nous traduisons « Southern Code of Honor ». [80] . Mulâtre dans la société guadeloupéenne, Gaston Gerville-Réache eût été un « colored » aux États-Unis. Dans le contexte métropolitain, son origine paraît plus facile à oublier. On ne saurait prétendre qu’il n’est jamais victime de préjugés raciaux, même si ceux-ci restent périphériques aux vraies raisons des attaques. En janvier 1904, lorsque le Guadeloupéen ravit à Jaurès la vice-présidence de la Chambre, Clemenceau le traite de « mulâtre en politique [81]  Yvon Le Villain, Gerville-Réache, Matoury, Ibis rouge,... [81]  », amalgamant ainsi métissage et bâtardise idéologique. Quelques années plus tard, Gratien Candace attribue au Tigre une phrase sur les « Boches », dont pas un, même « docteur de l’université de Berlin » ne vaut « en beauté et en grandeur le premier venu des Sénégalais [82]  JO, 30 janvier 1930, vol. 1, p. 269. [82]  ». De son côté, René Viviani effectue un rapprochement douteux entre la peau sombre de Gaston Gerville-Réache [83]  Yvon Le Villain, op. cit. [83] et l’ombre où il se tenait jusque-là. Cela ne l’empêche pas, deux ans plus tard, de faire seconder Joseph Paul-Boncour, son chef de cabinet [84]  AD Pyrénées-Atlantiques, instruction publique, états... [84] , par Gratien Candace, jeune publiciste à la peau autrement plus mate.

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Quand L’Assiette au beurre caricature Hégésippe Légitimus aux prises avec la justice [85]  Hégésippe Légitimus par Leal da Camara, L’Assiette... [85] , la « race » suffit à définir le personnage. Couleur de peau, grandes dents blanches, nez épaté, lèvres lippues et yeux exorbités constituent donc des attributs interchangeables applicables à n’importe quel personnage noir, sans qu’on cherche à établir une quelconque ressemblance avec le modèle. Avec Candace et Diagne, la caricature se fait plus ressemblante mais louvoie entre deux tendances. L’une assigne au colonial le monde sauvage qui serait naturellement le sien : cannibalisme et sorcellerie pour Diagne le maçon [86]  Sennep, Cartel et Cie, Paris, Bossard, 1928, p. 34... [86] , bananes et cocotiers pour Candace [87]  Gratien Candace par Bib, Le Charivari, 378, 23 septembre... [87] , pagne et semi-nudité pour les deux parlementaires. La seconde tendance force le détail du trait des vêtements, afin de montrer l’étrange élégance d’hommes dont les attitudes civilisées sont perçues comme des incongruités [88]  Blaise Diagne par Sennep, in Léon Daudet, La Chambre... [88] à l’instar des indigènes semi-costumés de Tintin au Congo [89]  Hergé, Tintin au Congo, Bruxelles, Éd. du Petit Vingtième,... [89] . C’est bizarrement dans Au Pilori qu’on trouve la moins connotée des caricatures de Candace [90]  Jean Théroigne, « Nous clouons au pilori… Gratien Candace »,... [90] .

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On dispose de témoignages brefs et sporadiques sur la perception des députés noirs par leurs collègues. Antisémite convaincu, Léon Daudet se veut plein de sympathie vis-à-vis de ses collègues noirs, qu’il ne perçoit que comme un groupe de « cocutanés [91]  Léon Daudet, op. cit., p. 181-183. [91]  ». Il trouve scandaleux qu’on n’ait rien fait pour les noirs « après ce que les noirs ont fait pour nous ». Se voulant bienveillant, il loue le courage de Boisneuf mais ne perd pas une occasion de plaisanter sur le cannibalisme supposé de Candace, qu’il supplie ironiquement un jour de ne pas manger Paul Painlevé sur qui il est penché [92]  Léon Daudet, Député de Paris (1919-1924), Paris, Grasset,... [92] . Henri De Kerillis s’en prend au « citoyennât » colonial [93]  Henri de Kerillis, op. cit. [93] . Pierre Laval raconte en privé qu’il répond à un député nègre (Gratien Candace) à propos de la viande avariée donnée aux soldats nègres [94]  Yves Pourcher, Pierre Laval vu par sa fille d’après... [94] . Ministre en 1919, Jules Pams voit en Boisneuf un noir défendant ses « frères de couleur » plutôt qu’un compatriote défendant les droits de l’homme. Ailleurs, dans plusieurs récits et chroniques, Gratien Candace a pour unique caractéristique d’être noir [95]  Maurice Martin du Gard, Chronique de Vichy (1940-1944),... [95] . Le caractère « color-blind » des codes de conduite français n’évite donc pas une vision avant tout raciale de la réalité. Il faut tout de même signaler quelques exceptions. En 1925, un journaliste parlementaire regarde Gratien Candace comme un colonial intéressé aux questions économiques [96]  Gilles Normand, Politiques et hommes politiques : esquisse... [96] . De même, en septembre 1940, Jules Jeanneney, président du Sénat, le consulte sur un problème constitutionnel [97]  Jules Jeanneney, Journal politique, septembre 1939-juillet... [97] . Dans ces deux cas, la compétence réelle prend la priorité sur le reste.

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Une compétence spécifique aux coloniaux apparaît lorsqu’on commence à leur confier des portefeuilles. À l’exception de Henry Lémery, très clair de peau, c’est toujours le sous-secrétariat aux colonies qu’on attribue à ces hommes. Cette pratique est initiée par un cabinet de centre-droit, lorsque le Martiniquais Alcide Delmont est associé à François Pietri, alors ministre des Colonies, dans le premier cabinet Tardieu (3 novembre 1929-17 février 1930). André Tardieu lui-même croit pouvoir observer en France un mélange racial stable caractérisé par un équilibre séculaire que rien ne menace. En comparaison, il juge les « nègres » américains « inassimilables » [98]  André Tardieu, Devant l’obstacle : l’Amérique et nous,... [98] .

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De nouveaux horizons s’ouvrent pour des hommes qui, jusqu’ici, n’osaient pas rêver d’un ministère malgré leur importance. Aux États-Unis, William B. Du Bois, incrédule, réclame un dossier de presse sur le « colored man » nommé sous-secrétaire d’État [99]  Lettre à Gratien Candace, 19 décembre 1929, Du Bois... [99] . À une autre échelle, c’est aussi en 1929 qu’une commune de la Sarthe a élu un maire martiniquais et noir [100]  Association Passé simple, Raphaël Élizé, premier maire... [100] . Un an plus tôt, dans une conférence à Berlin, Gratien Candace a représenté la France, prônant une collaboration des puissances pour le développement des « races attardées [101]  Union interparlementaire, 25e Conférence tenue à Berlin... [101]  ».

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Reconduit dans le cabinet Chautemps (21-25 février 1930), Alcide Delmont perd sa place dans un second cabinet Tardieu (2 mars 1930) réduit en effectifs. Auguste Brunet, homme de couleur réunionnais, reprend la fameuse place dans le cabinet Steeg (13 décembre 1930-22 janvier 1931). C’est Pierre Laval (27 janvier-13 juin 1931) qui nomme pour la première fois un ministre noir en confiant le poste à Blaise Diagne, lequel seconde alors Paul Reynaud. Après deux cabinets Laval et un troisième cabinet Tardieu, Gratien Candace reprend le poste dans le troisième cabinet Herriot, lors du second cartel (3 juin-14 décembre 1932) puis dans celui de Paul-Boncour (18 décembre 1932-28 janvier 1933). C’est donc avec un statut d’ancien ministre français que le Guadeloupéen défend à Madrid, contre les accusations d’esclavagisme, les valeurs du travail de la France coloniale [102]  Union interparlementaire, 29e Conférence tenue à Madrid... [102] . Henry Lémery, sous-secrétaire d’État aux Transports maritimes de Clemenceau (novembre 1917-décembre 1918), est garde des Sceaux sous Doumergue (15 octobre-8 novembre 1934). Il faudra ensuite attendre le Front populaire pour que Gaston Monnerville soit associé, rue Oudinot, à Marius Moutet dans les cabinets Blum (4 juin 1936-21 juin 1937) et Chautemps III (22 juin 1937-17 janvier 1938), moment où Félix Eboué est nommé gouverneur de la Guadeloupe. La même année, un mulâtre guadeloupéen aveugle de guerre est élu député SFIO à Laon [103]  Dominique Chathuant, « Élie Bloncourt, député guadeloupéen... [103] . En 1938 et 1939, Gratien Candace, qui est rapporteur du budget de la marine de guerre pour la commission des Finances, est élu à la vice-présidence de la Chambre, ce qu’il explique par le fait que « la France de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » n’établit pas de différences entre les hommes [104]  Gratien Candace, « La leçon d’une élection : union... [104] . Bien qu’étant la conséquence d’une sanction politique, la nomination de Félix Éboué au Tchad est perçue de la même façon par les Français comme par les puissances de l’Axe [105]  Brian Weinstein, Éboué, New York, Oxford University... [105] . C’est avec une certaine continuité que Henry Lémery est nommé secrétaire d’État aux Colonies dans le premier gouvernement de Vichy (12 juillet-6 septembre 1940).

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À quels facteurs attribuer ces nominations ? La complexité des processus de décision écarte l’idée d’une volonté unique. Il semble cependant exister une ambiance politique favorable à l’union de la métropole et de l’Empire. La série de sous-secrétaires d’État correspondrait donc davantage à une représentation du mélange que constituent la France et l’Empire qu’à une place faite systématiquement à des hommes de couleur. À l’échelle de la Guadeloupe, on sait qu’en 1935, Gratien Candace recommande discrètement de faire en sorte que le vice-président du Conseil général soit blanc [106]  Fonds Bouge, GUA XII, musée des Beaux-Arts de Char... [106] . À l’équilibre des tendances s’ajouterait donc la représentation éclectique de l’Empire, sans qu’on puisse distinguer les ressorts de chaque décision. Candace lui-même n’est pas seulement le ministre noir des cabinets Herriot III et Paul-Boncour. Comme Louis Germain-Martin, il est aussi, en vertu d’un savant dosage, l’un des éléments modérés d’une formule de concentration à gauche. L’accroissement des compétences du ministère des Colonies [107]  « L’Empire en France », L’Illustration, « L’Empire... [107] paraît avoir favorisé la nomination de ces sous-secrétaires d’État chargés des questions sanitaires, de la propagande, de la formation des administrateurs ou de l’enseignement indigène [108]  CAOM, 2LEG 192, fonds ministériels, recueils des décrets,... [108] . Partagée par la gauche et les modérés, l’idée de nommer des hommes noirs à des postes politiques ou administratifs importants est sans doute d’une grande audace. Elle fait l’objet de critiques violentes à l’étranger [109]  Wiener neueste Nachrichten, 24 janvier 1939 ; Azione... [109] et suscite l’hostilité d’une certaine droite. Après son discours du 6 juin 1936 contre Léon Blum, alors que Gaston Monnerville est sous-secrétaire d’État, Xavier Vallat reçoit ainsi un courrier où il est estimé que la présence d’un nègre à la présidence du conseil eût été pire que celle d’un « youpin » qui, au moins, est blanc [110]  Laurent Joly, Xavier Vallat, du nationalisme chrétien... [110]

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Comme dans le cas ultérieur des premiers ministères confiés à des femmes, ces nominations témoignent cependant d’une perception limitée de la compétence ou de la légitimité de ces hommes à exercer une fonction en dehors d’un champ colonial où ils restent cantonnés à la seconde place. Il est logique que tous ces ministres de couleur apparaissent au tournant des années 1930. C’est à ce moment que la France en crise, tournée vers son Empire passe de la représentation du Noir sauvage au Noir domestiqué [111]  Sandrine Lemaire, « Le sauvage domestiqué par la propagande... [111] . Alors que le sauvage renvoie une image négative de l’œuvre coloniale, ministres ou gouverneurs noirs prouvent symboliquement la grandeur de la mission civilisatrice de la France, ajoutant à l’image du Noir domestiqué, celle du Noir d’élite qu’on envoie représenter la France à Berlin ou Madrid.

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Après une présence parlementaire attestée depuis 1794, on assiste donc, au moment de la Grande Guerre, à l’émergence au niveau national de députés noirs qui, même s’ils se défendent d’être réduits à leur couleur, incarnent pour beaucoup d’observateurs, les colonies et les noirs. En l’absence de loi adaptée, ces hommes prennent en charge la question des discriminations, opposant au racisme un discours assimilationniste qui constitue la source coloniale de l’antiracisme français. Des ministres noirs apparaissent au tournant des années 1930, partageant l’opinion entre la vision d’un symbole de la réussite coloniale et celle d’une ridicule démagogie. Confrontée dès cette époque, et sans anachronisme possible, à une représentation symbolique de la diversité du corps national, la République apparaît comme relevant déjà de ce qu’on appelle aujourd’hui une problématique postcoloniale. La visibilité nationale d’un personnel politique « de couleur » ne fait pas que remettre en cause le fondement racialement connoté du couple colonial dominant-dominé. Elle fait apparaître sur la scène médiatique le concept nouveau de « Français de couleur ». Elle sert paradoxalement le discours sur la mission civilisatrice de la France et relativise le caractère prétendument nouveau de certains débats du temps présent sur la diversité française.

Notes

[1]

Pascal Blanchard, « Les zoos humains aujourd’hui », in Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch et Eric Deroo (dir.), Zoos humains : au temps des exhibitions humaines, Paris, La Découverte, 2004, p. 420.

[2]

Leon Festinger, A Theory of Cognitive Dissonance, Stanford, Stanford University Press, 1957.

[3]

Pap N’diaye, La Condition noire : essai sur une minorité française, Paris, Calmann-Lévy, 2008, p. 37.

[4]

« Race, France, Histories », in Sue Peabody et Tyler Stovall (dir.), The Color of Liberty : Histories of Race in France, Durham, Duke University Press, 2003, p. 1-7.

[5]

Ibid.

[6]

Richard Fogarty et Michael Osborne, « Constructions and Functions of Race in French Military Medecine, 1830-1920 », in Sue Peabody et Tyler Stovall, op. cit., p. 206.

[7]

Lucy Ward, « History Made as Boateng Becomes First Black Cabinet Minister », The Guardian, 30 mai 2002.

[8]

Nelly Schmidt, « Les parlementaires coloniaux ou les écueils de l’assimilation », in Jean-Marie Mayeur, Jean-Pierre Chaline et Alain Corbin (dir.), Les Parlementaires de la Troisième République, actes du colloque du Centre de recherche en histoire du 19e siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 147-165, p. 150.

[9]

Saliou Mbaye, « La Représentation du Sénégal au Parlement français sous la Seconde République (1848-1851) », Bulletin de l’IFAN [Institut fondamental d’Afrique noire], 3, juillet 1976, p. 517-551.

[10]

Carole Reynaud-Paligot, La République raciale (1860-1930), Paris, PUF, 2006 ; id., Races, racismes et antiracisme dans les années 1930, Paris, PUF, 2007.

[11]

Josette Faloppe, Esclaves et Citoyens : les noirs à la Guadeloupe au xixe siècle dans les processus de résistance et d’intégration (1802-1910), Basse-Terre, Société d’histoire de la Guadeloupe, 1992, p. 434 sq. ; Philippe Cherdieu, « L’échec d’un socialisme colonial : la Guadeloupe (1891-1914), Revue d’histoire moderne et contemporaine, 31, avril-juin 1984, p. 308-333, p. 325 ; id., « La Vie politique en Guadeloupe : l’affrontement Boisneuf-Légitimus (1898-1914) », thèse de doctorat d’histoire, Institut d’études politiques de Paris, 1981, p. 83-131.

[12]

Élu des « Originaires » des quatre communes de plein exercice du Sénégal : Dakar, Rufisque, Gorée et Saint-Louis.

[13]

Dominique Chathuant, « Gratien Candace : une figure de la vie politique française (1) : la Troisième République (1900-1940) », Bulletin de la société d’histoire de la Guadeloupe, 134, 2003, p. 35-50.

[14]

CAOM, 125 APOM, SIAPAP, le directeur général, Pointe-à-Pitre, au président de la SIAPAP, Paris, 24 janvier 1912.

[15]

Les nouveaux-citoyens sont d’anciens esclaves affranchis par l’effet des décrets de 1848 et figurant à ce titre dans les registres communaux de nouveaux-citoyens avec les patronymes qui leur sont attribués dans les mairies. La méthode du patronyme (anagrammes, personnages bibliques ou antiques, noms d’animaux, etc.) permet sans grand risque d’erreur de distinguer blancs et non-blancs malgré l’absence théorique de distinction raciale entre citoyens, par exemple pour quantifier et cartographier le racisme institutionnel de Vichy en Guadeloupe. Elle ne suffit pas à distinguer noirs et mulâtres. Voir Dominique Chathuant, « La Guadeloupe dans l’obédience de Vichy (1940-1943) », Bulletin de la société d’histoire de la Guadeloupe, 34, 1992, p. 3-40.

[16]

On emploie ici le terme d’époque, lequel est d’ailleurs et encore couramment utilisé en créole caribéen et en français des Antilles.

[17]

Jacques Doriot, Les Colonies et le Communisme, Paris, Montaigne-Aubier, 1929, p. 23. Information qui éclaire les échanges entre les deux hommes à la Chambre.

[18]

Philipe Cherdieu, « La Vie politique en Guadeloupe : l’affrontement Boisneuf-Légitimus (1898-1914) », thèse de doctorat d’histoire, Institut d’études politiques de Paris, 1981, p. 569-632.

[19]

Journal officiel (JO), débats parlementaires, Chambre, 26 juin 1912, t. II, p. 794.

[20]

Bruno Fuligni, La Chambre ardente : aventuriers, utopistes, excentriques du Palais-Bourbon, Paris, Éd. de Paris, 2001, p. 110.

[21]

Jacques Dumont, « Conscription antillaise et citoyenneté revendiquée », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 92, octobre-décembre 2006, p. 101-116, p. 103.

[22]

CAOM, 134 APOM, SIAPAP, op. cit., lettre, 10 avril 1915.

[23]

Arthur Girault, Principes de législation coloniale, Paris, Sirey, 1894, 1927, p. 101.

[24]

Expression de Henri de Kerillis, De l’Algérie au Dahomey en automobile, Paris, Plon, 1925, p. 150-151.

[25]

JO, documents parlementaires, Sénat, juin-juillet 1913, p. 500.

[26]

Archives départementales (AD) de Paris, feuillet matricule 1023, classe 1893.

[27]

Henri Lémery, D’une république à l’autre : souvenirs de la mêlée politique (1894-1944), Paris, La Table ronde, 1964, p. 59-61.

[28]

G. Westey Johnson, The Emergence of Black Politics in Senegal : The Struggle for Power in the Four Communes, 1900-1920, Palo Alto, Stanford University Press, 1971 ; trad. fr., id., Naissance du Sénégal contemporain : aux origines de la vie politique moderne (1900-1920), trad. de l’angl. par François Manchuelle, Paris, Karthala, 1991, p. 227 ; Catherine Coquery-Vidrovitch, « Nationalité et citoyenneté en AOF : originaires et citoyens dans le Sénégal colonial », Journal of African History, 42, 2001, p. 285-305.

[29]

Voir l’article du député Henri Labroue, devenu professeur d’histoire du judaïsme à la Sorbonne sous Vichy, « Racisme et service militaire des noirs », Au Pilori, 10 février 1944.

[30]

Iba Der Thiam, Le Sénégal dans la guerre 14-18 ou le prix du combat pour l’égalité, Dakar, Nouvelles Éditions africaines du Sénégal, 1992, p. 42-43.

[31]

Député métropolitain de la Réunion, il est l’auteur de : Un crime politico-judiciaire : l’affaire Légitimus et la race noire, Paris, Alcan, 1912 et La France d’outre-mer participe à la guerre, Paris, Alcan, 1916.

[32]

Iba Der Thiam, op. cit.

[33]

AD Loire-Atlantlique, 1M528, rapport du préfet au ministre de la Guerre, 10 avril 1919.

[34]

Le terme « martiniquais » désigne souvent les Antillais. Des Guadeloupéens sont présentés comme Martiniquais dans des fiches de police.

[35]

AD de Loire-Atlantique, 1M528, lettre du commissaire central au sous-préfet de Saint-Nazaire, 19 avril 1919.

[36]

Yves Nouailhat insère la question dans l’analyse de l’anti-américanisme naissant : Yves Nouailhat, Les Américains à Nantes et à Saint-Nazaire (1917-1919), Paris, Les Belles Lettres, 1972, p. 201 sq. ; Tyler Stovall, Paris noir : African Americans in the City of Light, Boston, Houghton Mifflin, 1996, p. 15 ; Harvey Levenstein, Seductive Journey : American Tourists in France from Jefferson to the Jazz Age, Chicago, Chicago University Press, 1998, p. 232.

[37]

AD de Loire-Atlantlique, 1M528, interpellation annoncée en juin dans La Petite Patrie, 11 juin 1939.

[38]

Ibid., lettre du sous-préfet au préfet, 19 avril 1919.

[39]

« Fâcheuse méprise », Le Phare de la Loire ; « Fatale méprise », L’Express de l’Ouest ; Le Populaire, 24 avril 1919 ; acte de décès, 23 avril 1919, état civil de Nantes.

[40]

JO, débats parlementaires, Chambre, vol. 1, 1919, p. 1738 sq., 1807 sq., 2993 sq.

[41]

Jacques Adélaïde-Merlande, « Va-t-on céder les Antilles françaises aux États-Unis ? », in Maurice Burac (dir.), Guadeloupe, Martinique et Guyane dans le monde américain, Paris, Karthala, 1994, p. 161.

[42]

JO, débats parlementaires, Chambre, vol. 1, 1919, p. 2289.

[43]

Ibid.

[44]

AD, Guadeloupe 4Mi 188, La Petite Patrie, 14 juin 1919, p. 1. Boisneuf est affilié au parti radical.

[45]

Archives nationales (AN) F7 14/700, 1919, rapport sur les crimes et délits commis par des militaires américains en France. L’affaire Etilce n’y est pas plus mentionnée que le viol d’une fillette par un Américain blanc à Is-sur-Tille. Cf. « It Makes a Difference », Cleveland Advocate, 17 mai 1919.

[46]

Ibid., p. 2289, 3730, 3732. Allusion brève in Harvey Levenstein, op. cit.

[47]

Ibid., citée in extenso.

[48]

Tyler Stovall, op. cit. ; Emmet Scott, American Negro in the World War, sans lieu, sans éditeur, 1919, p. 443, Washington Library of Congress : http:// memory. loc. gov.

[49]

« A French Directive », The Crisis, 18, mai 1919, p. 16-18, http:// www. yale. edu/ glc/ archive/ 1135. htm

[50]

JO, débats parlementaires, Chambre, vol. 1, 1919. Nous soulignons certains passages.

[51]

Ibid.

[52]

Ibid. Oruno Lara, La Guadeloupe dans l’histoire, Basse-Terre, sans éditeur, 1921, Paris, L’Harmattan, 1979, p. 331. L’auteur situe la mort à Saint-Nazaire, lieu retenu par la mémoire communale qui grave le nom sur le monument aux morts.

[53]

On parle alors couramment d’« auto » pour de petits transports collectifs.

[54]

Harvey Levenstein, op. cit. ; « Colored Frenchmen and American Meteques », Literary Digest, 1er septembre 1923.

[55]

Ibid.

[56]

Philippe De Witte, Les Mouvements nègres en France (1919-1939), Paris, L’Harmattan, 1985, p. 74.

[57]

JO, débats parlementaires, Chambre, vol. 1, 1923, p. 2 ; Le Temps, 2, 10 et 19 août 1923 ; L’Homme libre, 1er, 2, 8, 11, 19, 20 et 21 août 1923.

[58]

Député de la Guadeloupe (1936-1945), sénateur (1946-1958).

[59]

Centre des archives d’outre-mer (CAOM), Affaires politiques, carton 749, dossier 1. Réinventé en 1999 par SOS-Racisme, le testing a été validé en juin 2002 par la Cour de cassation comme méthode déloyale mais ne pouvant être écartée dans la recherche des preuves. La loi n° 2006-396 du 31 mars 2006 pour l’égalité des chance dispose, en son article 41, qu’il peut être utilisé par la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (HALDE).

[60]

Serge Mam Lam Fouck, Histoire de l’assimilation, des « vieilles colonies » françaises aux départements d’outre-mer : la culture politique de l’assimilation aux Antilles et en Guyane françaises (19e et 20e siècles), Matoury, Ibis rouge, 2006 ; Dominique Chathuant, « L’Assimilationnisme », in Cyril Serva (dir.), Études guadeloupéennes, hors-série « De l’abolition de l’esclavage à la départementalisation : les vérités difficiles », Jasor, Pointe-à-Pitre, 2000, p. 11-119.

[61]

Claude Thiébaut, Guadeloupe 1899, année de tous les dangers, Paris, L’Harmattan, 1989, p. 83-89.

[62]

JO, 28 janvier 1915, vol. 1, p. 51. ; 17 décembre 1915, vol. 2, p. 2174 sq.

[63]

JO, débats parlementaires, Chambre, vol. 1, 1919, p. 3730 sq.

[64]

AN AG 543, CC, lettre du 2 septembre 1942.

[65]

« Colored Frenchmen… », op. cit. ; L’Homme libre, 21 août 1923.

[66]

« We Talk, France Act », Chicago Defender, 1er septembre 1923, in Harvey Levenstein, op. cit. ; « Colored Frenchmen… », op. cit. ; « RESPECT aux Français de couleur. Une lettre de M. Poincaré à M. Diagne. Une première sanction », L’Homme libre, 11 août 1923 ; lettre à Candace dans « Une lettre de M. Poincaré : les Français de couleur sont les égaux des blancs », L’Homme libre, 1er septembre 1923.

[67]

« Pas de colonies pour les racistes » et Galandou-Diouf, « Un crime : céder nos colonies aux barbares », Le Droit de vivre, 11 mars 1939.

[68]

Propos accueillis par des acclamations au Rassemblement mondial contre le racisme, La Mutualité, 23 mars 1939. Cf. « Pas de colonies pour les racistes », Le Droit de vivre, 11 avril 1939.

[69]

La Voix du peuple de la Guadeloupe, 12 août 1939 ; CAOM, Affaires politiques, carton 749, dossier 1, Satineau à Mandel, 13 juin 1939.

[70]

CAOM, Affaires politiques, carton 749, dossier 1, Satineau à Mandel, 13 juin 1939.

[71]

Affaire longtemps attribuée à Gaston Monnerville. Voir Dominique Chathuant, « Gratien Candace : une figure de la vie politique française (2) : de Vichy à la Quatrième République (1940-1953) », Bulletin de la société d’histoire de la Guadeloupe, 148, 2008, p. 3-131, p. 61 passim.

[72]

AN AG 543, CC, lettre du 2 septembre 1942.

[73]

Ibid., direction des services de l’armistice, colonel Louis-Marie Koeltz au cabinet Pétain, 23 août 1940.

[74]

Ralph Schor, L’Opinion française et les étrangers (1919-1939), Paris, Publications de la Sorbonne, 1985 ; Pascal Blanchard et allii, Le Paris arabe, Paris, La Découverte, 2003 ; Pierre-Jean Deschodt et François Huguenin, La République xénophobe (1917-1939), Paris, J.-C. Lattès, 2001.

[75]

John Langley, Pan-Africanism and Nationalism in West-Africa (1900-1945), Oxford, Clarendon University Press, 1978, p. 63-89 ; Gratien Candace, Le Deuxième Congrès de la race noire en 1921, Paris, Colonies et marine, 1921, p. 5 ; Philippe De Witte, op. cit., p. 56 sq. ; François Manchuelle, « Le rôle des Antillais dans l’apparition du nationalisme culturel en Afrique noire francophone », Les Cahiers d’études africaines, 32(127), 1992, p. 375-408, p. 399.

[76]

John Langley, op. cit., p. 63.

[77]

Dont la circulaire Linard (AN F7 14/700).

[78]

Gratien Candace, op. cit., p. 12.

[79]

Collection privée d’Albert Larochelle (Trois-Rivières), brochures du Groupe du souvenir de Victor Schœlcher, 1937.

[80]

Nous traduisons « Southern Code of Honor ».

[81]

Yvon Le Villain, Gerville-Réache, Matoury, Ibis rouge, 2001, vol. 3, p. 866.

[82]

JO, 30 janvier 1930, vol. 1, p. 269.

[83]

Yvon Le Villain, op. cit.

[84]

AD Pyrénées-Atlantiques, instruction publique, états de service de Candace, 1907.

[85]

Hégésippe Légitimus par Leal da Camara, L’Assiette au beurre, 414, 6 mars 1909.

[86]

Sennep, Cartel et Cie, Paris, Bossard, 1928, p. 34-35.

[87]

Gratien Candace par Bib, Le Charivari, 378, 23 septembre 1933, p. 19.

[88]

Blaise Diagne par Sennep, in Léon Daudet, La Chambre nationale du 16 novembre, Paris, Nouvelle librairie nationale, 1923, p. 175.

[89]

Hergé, Tintin au Congo, Bruxelles, Éd. du Petit Vingtième, 1931.

[90]

Jean Théroigne, « Nous clouons au pilori… Gratien Candace », Au pilori, 26 février 1944.

[91]

Léon Daudet, op. cit., p. 181-183.

[92]

Léon Daudet, Député de Paris (1919-1924), Paris, Grasset, 1933, p. 852 ; id., Paris vécu, Paris, Gallimard, 1930 ; id., Souvenirs et polémiques, recueil commenté par Bernard Oudin, Paris, Robert Laffont, 1992, p. 819.

[93]

Henri de Kerillis, op. cit.

[94]

Yves Pourcher, Pierre Laval vu par sa fille d’après ses carnets intimes, Paris, Le Cherche-Midi, 2002, p. 31.

[95]

Maurice Martin du Gard, Chronique de Vichy (1940-1944), Paris, Flammarion, 1948, p. 353 ; Édouard Bonnefous, Histoire politique de la Troisième République, t. VII : La course vers l’abîme : la fin de la Troisième République (1938-1940), Paris, PUF, 1967, p. 18.

[96]

Gilles Normand, Politiques et hommes politiques : esquisse d’un recensement des compétences politiques du temps, t. I : Les avenues du pouvoir, Paris, Perrin, 1925, p. 200-201.

[97]

Jules Jeanneney, Journal politique, septembre 1939-juillet 1942, Paris, Armand Colin, 1972, p. 291.

[98]

André Tardieu, Devant l’obstacle : l’Amérique et nous, Paris, Émile-Paul Frères, 1929, p. 28-29.

[99]

Lettre à Gratien Candace, 19 décembre 1929, Du Bois Library, Amherst University.

[100]

Association Passé simple, Raphaël Élizé, premier maire de couleur de la France métropolitaine, Sablé-sur-Sarthe, Association Passé simple, 1994.

[101]

Union interparlementaire, 25e Conférence tenue à Berlin (23-28 août), Genève, Payot, 1928, p. 420-423.

[102]

Union interparlementaire, 29e Conférence tenue à Madrid (4-10 octobre), Genève, Payot, 1933, p. 463.

[103]

Dominique Chathuant, « Élie Bloncourt, député guadeloupéen de l’Aisne », in Dictionnaire encyclopédique Antilles-Guyane, Fort-de-France, Désormeaux, 1999, vol. 8, p. 67-69.

[104]

Gratien Candace, « La leçon d’une élection : union des races ! », Le Droit de vivre, 23 janvier 1939.

[105]

Brian Weinstein, Éboué, New York, Oxford University Press, 1972, p. 213. Voir aussi dans les papiers Mandel (CAOM 18PA1), Wiener neueste Nachrichten, 24 janvier 1939, et l’édifiante lettre ouverte à Félix Éboué dans l’Azione coloniale, 26 janvier 1939.

[106]

Fonds Bouge, GUA XII, musée des Beaux-Arts de Chartres.

[107]

« L’Empire en France », L’Illustration, « L’Empire français dans la guerre », 11 mai 1940, p. XXXV.

[108]

CAOM, 2LEG 192, fonds ministériels, recueils des décrets, 1932.

[109]

Wiener neueste Nachrichten, 24 janvier 1939 ; Azione coloniale, 26 janvier 1939.

[110]

Laurent Joly, Xavier Vallat, du nationalisme chrétien à l’antisémitisme d’État (1891-1972), Paris, Grasset, 2001, p. 160.

[111]

Sandrine Lemaire, « Le sauvage domestiqué par la propagande coloniale », in Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch et Éric Deroo, op. cit., p. 282-283.

Résumé

Français

Alors que le fait colonial s’est largement appuyé sur le principe de l’infériorité du colonisé, on peut observer dans la France de la première partie du 20e siècle l’émergence d’élites politiques noires, en vertu d’un processus d’intégration entamé dès 1794. Conscientes de la fragilité de leur situation dans un monde menaçant, ces élites sont d’abord porteuses d’un discours assimilationniste pour qui la conscription constitue la première étape vers une consolidation de la citoyenneté. Solidaires dans ces revendications, elles exaltent les valeurs universalistes et égalitaires d’une France idéalisée dont le modèle s’oppose à une réalité raciste qui ne peut être inspirée que de l’étranger. Hostiles au garveyisme et à tout repli racial, ces élites sont généralement mais pas systématiquement associées à une image de sauvagerie domestiquée. Leur antiracisme est soutenu par le pouvoir lorsque le contexte diplomatique le permet et quand cela sert l’impératif de cohésion nationale et impériale. Au seuil des années 1930, leur arrivée à des postes ministériels coïncide avec le déclin des zoos humains.

Mots-clés

  • Troisième République
  • colonialisme
  • nationalité
  • racisme
  • égalitarisme républicain

English

Although colonization was widely based on the principle of inferiority of the colonized, the beginning of the 20th century saw the emergence of Black political elites at the beginning of the 20th century after an integration process that started in 1794. Those elites, conscious of the weak foundations of their situation in a dangerous world, were the bearers of an assimilationist discourse in which conscription appeared as the first step on the way to a stronger citizenship. Showing solidarity in their grievances, they stirred the universalistic and egalitarian values of an idealized France, whose model was opposed to racist realities that only foreigners could inspire. Those elites, who remained hostile to Garveyism and any kind of racial withdrawal, were generally associated with domesticated savagery. Their antiracism was backed by political power when the diplomatic situation permitted it and when it could promote national and imperial cohesiveness. From the early 1930s, their appointments in several cabinets closely followed the decline of human zoos.

Keywords

  • Third French Republic
  • colonialism
  • nationality
  • racism
  • democratic equality

Plan de l'article

  1. Qui est noir ?
  2. L’impôt du sang, condition de l’égalité
  3. Dénoncer le préjugé de race
  4. Les phobies d’un antiracisme colonial
  5. Vers une question noire ?
  6. Des rires Banania aux ministres noirs

Pour citer cet article

Chathuant Dominique, « L'émergence d'une élite politique noire dans la France du premier 20e siècle ? », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 1/ 2009 (n° 101), p. 133-147
URL : www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2009-1-page-133.htm.
DOI : 10.3917/ving.101.0133


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