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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2009/2 (n° 102)


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Cet article est une lecture critique du livre de Patrick Desbois Porteur de mémoires : sur les traces de la Shoah par balles (2007) et de sa médiatisation inadéquate. Si les auteurs ne remettent pas en cause le bien fondé et l’intérêt d’une enquête visant à localiser les charniers nazis en Ukraine, ils s’inquiètent de la posture consistant à présenter ses résultats comme totalement inédits dans le paysage historiographique. La question de fond est donc celle de la dérive sensationnaliste induite par la mise en scène médiatique de l’une des pages les plus sombres de l’histoire de l’humanité.

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Ces derniers temps, la « Shoah par balles » s’est imposée dans le paysage médiatique. On ne compte plus les interviews, les reportages, les articles faisant référence à une enquête désormais incontournable, celle conduite de 2002 à 2007 par le père Patrick Desbois en Ukraine, dans le but de localiser les très nombreux sites de charniers qui sont autant de traces des massacres dont ont été victimes les juifs soviétiques durant l’occupation allemande. Ce travail, qui a donné lieu à un livre, Porteur de mémoires : sur les traces de la Shoah par balles, publié en 2007, doit retenir toute l’attention des historiens  [1][1] Patrick Desbois, Porteur de mémoires : sur les traces.... Tout d’abord, il porte sur l’une des principales dimensions de la Shoah, les fusillades massives, qui débutent à l’été 1941 au lendemain de l’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne avec l’action génocidaire des Einsatzgruppen et demeurent un mode de tuerie auquel la machinerie d’extermination national-socialiste continue d’avoir recours même après que les camps de Belzec, Sobibor, Treblinka et Auschwitz sont devenus l’instrument privilégié de l’assassinat des juifs d’Europe. Il y a une quinzaine d’années, dans un livre justement remarqué, l’historien américain Christopher Browning a rappelé par le biais d’une étude micro-historique combien les tueries par le gaz et les tueries par fusillades étaient étroitement imbriquées  [2][2] Christopher Browning, Ordinary Men : Reserve Police.... Tout apport sur un sujet déjà abondamment étudié par l’historiographie nécessite donc recension et expertise.

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Il est vrai que cette dernière n’est pas facilitée par le statut d’une enquête qui n’a pas été conçue comme une entreprise scientifique. Directeur du Service national des évêques de France pour les relations avec le judaïsme, président de l’association Yahad-In Unum, créée en 2004 à l’initiative du cardinal Jean-Marie Lustiger avec le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, le cardinal Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux et le rabbin Israël Singer, président du directoire du Congrès juif mondial, le père Desbois ne cache pas que son enquête entre en résonance avec les objectifs que vise Yahad-In Unum, à savoir l’approfondissement de la connaissance et de la coopération entre catholiques et juifs. Mais son entreprise est également l’écho d’une démarche plus personnelle puisqu’elle renvoie à une histoire familiale, celle de son grand-père Claudius Desbois, prisonnier de guerre français durant la seconde guerre mondiale, évadé récidiviste finalement envoyé au Stalag n° 325, à Rawa-Ruska, en Ukraine occupée. Dans ce camp disciplinaire, les conditions de détention étaient très dures, « mais pour les autres, c’était pire », a précisé le grand-père Claudius en faisant ainsi allusion aux juifs dans un récit familial qui a profondément marqué le père Desbois encore enfant et ancré en lui une exigence de connaissance : « Je pense avoir toujours cherché à comprendre ce qui s’était passé là-bas, ce drame dont mon grand-père avait été un des témoins forcés  [3][3] Patrick Desbois, op. cit., p. 24.. » Enfin, le père Desbois assigne à son enquête une mission civilisatrice et pacificatrice très ambitieuse : « Établir la vérité, c’est aussi comprendre notre continent. Comment peut-on construire l’Europe sur l’oubli des victimes du génocide, sur l’oubli des corps de victimes, sans justifier les plus grandes injustices à venir. […] Mon travail est d’abord un acte de justice vis-à-vis des morts, un acte de construction de la civilisation, mais aussi un acte de prévention d’autres génocides  [4][4] Ibid., p. 178.. »

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S’il peut être délicat d’analyser un texte au statut incertain, le disqualifier sous le prétexte qu’il n’émane pas d’un historien universitaire et n’obéit pas à des motivations strictement scientifiques serait faire preuve d’un corporatisme particulièrement étroit et surtout d’une étonnante cécité scientifique. La littérature de témoignage a joué un rôle important dans l’élaboration du savoir sur la Shoah. L’entreprise de repérage des fosses menée par le père Desbois et son équipe ainsi que les entretiens avec de nombreux témoins qui l’ont accompagnée présentent un réel intérêt pour les historiens, sans même évoquer sa dimension mémorielle et le rôle que sa restitution peut jouer et joue déjà dans la familiarisation de l’opinion avec cette dimension de la Shoah. La prise en compte de ce travail est d’autant plus nécessaire que le père Desbois revendique avec fracas une spectaculaire légitimité scientifique en affirmant avoir révélé une « Shoah par balles » qui aurait été jusqu’alors ignorée. Un auteur étranger au monde universitaire qui clame haut et fort avoir révolutionné l’historiographie : le cas de figure n’est pas si fréquent et mérite que l’on s’y attarde. Encore faut-il savoir de quoi l’on parle lorsqu’on évoque l’enquête du père Desbois. En effet, à quoi faut-il se référer lorsque l’on s’avise de la présenter ? Thuriféraire de l’écrit, l’historien ou l’intellectuel aura tendance à privilégier Porteur de mémoires. Mais est-ce forcément par ce biais que le père Desbois a atteint le plus grand nombre de personnes et acquis sa notoriété grandissante ? L’impact des reportages télévisés et des émissions de grande écoute qui ont pris pour thème son entreprise a sans doute été plus considérable. Sans compter que le Mémorial de la Shoah a également organisé une exposition sur la « Shoah par balles » en Ukraine. Sans compter enfin qu’un DVD sur la « Shoah par balles » est désormais disponible et que l’internaute peut accéder sur la toile aux nombreux liens renvoyant à l’entreprise du père Desbois que Google lui aura obligeamment listés.

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Rendre compte de l’enquête conduite par le père Desbois, ce n’est donc pas simplement évoquer un texte de plus sur l’histoire du nazisme. On est en réalité bien loin de la démarche classique de l’historien traditionnel qui présente ses recherches dans le cadre du monde universitaire et des revues spécialisées et ne dialogue qu’épisodiquement avec les médias. À l’ère de l’audiovisuel et du multimédia, qui permet la duplication à l’infini du même message par l’intermédiaire de multiples supports, l’effort de sensibilisation aux crimes du nazisme dont peut légitimement se revendiquer le père Desbois peut également s’apparenter, à certains égards, à une ambitieuse entreprise de promotion. Avec un impact certain. En l’espace de quelques années, un homme que tout le monde ignorait, en tout cas en tant qu’historien du nazisme, et pour cause puisque telle n’était pas sa profession, ni son activité initiale, est devenu un « spécialiste » de la Shoah, dont nombre de journalistes, Simone Veil et Nicolas Sarkozy en personne saluent avec émotion ou respect le travail. En nommant le père Desbois chevalier de la Légion d’honneur, le président de la République a évoqué le 12 juin 2008 une « figure providentielle » qui a apporté une « contribution majeure à la connaissance historique et scientifique de l’extermination des juifs d’Europe »  [5][5] Le discours lors de la remise de la Légion d’honneur.... Aucun historien n’a jamais acquis une telle notoriété et reconnaissance en un laps de temps aussi bref.

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Que l’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas ici de laisser libre cours à la jalousie d’historiens aigris, ni de dénier à quiconque n’appartenant pas à notre communauté le droit de mener des études, d’écrire des livres ou de s’exprimer dans les médias sur la Shoah, mais de s’interroger sur les mécanismes de légitimation sociale du discours historique dans notre civilisation du début du 21e siècle. Plus que jamais, les historiens, en premier lieu ceux qui travaillent sur les périodes les plus récentes ou les plus délicates, sont soumis à de fortes concurrences dans l’exercice du magistère médiatique. La consécration médiatique joue un rôle croissant dans l’acquisition du statut d’expert, notamment lorsque des enjeux mémoriels forts, en l’occurrence la place de la Shoah dans notre identité collective, sont en jeu. Une demande sociale et médiatique formidable s’adresse aux personnes identifiées comme légitimes pour évoquer les pages les plus sombres de l’histoire occidentale. Le récent succès, fulgurant, de Jonathan Littell, avec Les Bienveillantes, en est une illustration  [6][6] Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Paris, Gallimard,.... Quelques années auparavant, le politologue Daniel Goldhagen, avec son ouvrage Les Bourreaux volontaires de Hitler, avait lui aussi dépassé le seuil critique transformant un anonyme en une « valeur cotée » sur le marché médiatique et par là même incessamment sollicitée  [7][7] Daniel J. Goldhagen, Hitler’s Willing Executioners :.... Cette tendance lourde de la consécration médiatique est irréversible. Loin de nous en plaindre, observons simplement qu’elle confronte les historiens à des situations délicates et que leurs réactions n’ont pas toujours été à la hauteur. Certes, face aux thèses hautement caricaturales de Daniel Goldhagen, la mobilisation hostile de la majorité des historiens était, nous semble-t-il, légitime. En revanche, bien des critiques adressées aux Bienveillantes par de nombreux historiens nous paraissent excessives, vouant aux gémonies un roman trop souvent confondu avec une thèse de doctorat. Aussi est-ce avec la plus grande prudence que nous formulerons nos impressions sur ce qui est devenu un phénomène médiatique, tant la formule de la « Shoah par balles », forgée par le père Desbois, est déjà d’un usage courant, même si elle devrait être sans doute discutée.

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Tout notre problème est ici de rendre compte d’une démarche qui ne peut susciter que la sympathie, d’une enquête hors norme dont nous souhaitons souligner avec force la portée tout en formulant des remarques plus critiques sur la manière dont s’est faite sa restitution, sa promotion, sa médiatisation. En effet, c’est avec un certain malaise que nous avons pris connaissance des récits, écrits ou audiovisuels, qui mettent en scène l’entreprise du père Desbois. Si, dans l’absolu, nous ne pouvons que nous réjouir d’une nouvelle contribution à l’histoire de la Shoah, sa présentation en une découverte révolutionnant l’historiographie, sa valorisation sous la forme d’une saga évoquant le combat d’un justicier mémoriel luttant contre l’oubli ainsi que les faiblesses d’une pratique de la vulgarisation réduisant à peu de chose l’expertise historique sur des questions complexes nous paraissent constituer autant de manifestations regrettables. Nous nous efforcerons d’en identifier les tenants et les aboutissants en faisant la part des mécanismes de distorsion médiatique, d’éventuelles stratégies de promotion délibérée, de la difficulté intrinsèque de la restitution de questions complexes dans un récit grand public et des effets pervers résultant de la demande sociale.

12 mars 2008, 20 h 50, dérapage médiatique sur FR3

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« Shoah par balles : l’histoire oubliée », tel est le titre percutant retenu par les organisateurs de l’émission « Pièces à conviction » qui ont choisi ce soir-là d’évoquer l’enquête du père Desbois en prime time, sous la forme d’un documentaire de Romain Icard relatant son entreprise de repérage des charniers, puis d’une discussion de la journaliste Élise Lucet avec le père Desbois et Simone Veil  [8][8] L’émission est accessible en ligne : http:// programmes..... L’intention était louable, le résultat l’est beaucoup moins  [9][9] Une première analyse de cette émission a été publiée.... La première minute de l’émission donne en effet le vertige. Des faits avérés depuis la fin de la seconde guerre mondiale sont présentés comme une découverte récente, due au « travail d’enquête méticuleux et acharné » du père Desbois. D’une voix forte, la journaliste Élise Lucet assène « on croyait tout savoir, et pourtant », avant de lâcher ce qui se veut un scoop : « soixante ans après, un homme, un prêtre catholique, nous révèle une autre réalité du massacre, un génocide sans camp, sans chambre à gaz ». Un Holocauste dont personne n’aurait parlé : tel est bien le message retenu par les journalistes ayant visionné l’émission. Dans Télérama, Erwan Desplanques salue un prêtre catholique qui a découvert « presque par hasard » la « Shoah par balles », réparé un « oubli historique majeur » et rendu « enfin hommage à ces morts de l’ombre ». Dans le supplément télévision du Monde, Olivier Zilbertin évoque un « Holocauste longtemps tu », qui « aurait pu se perdre dans l’oubli, enseveli pour toujours ».

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Nous n’épiloguerons pas sur l’absence de recul critique et l’ignorance de certains recenseurs qui vivent dans l’instant de la « révélation » médiatique. Il est presque comique de lire Olivier Zilbertin affirmer que Jonathan Littell, un an auparavant, avait « déjà levé un coin du voile », mais « en restant, malgré tout, dans le domaine de la fiction »  [10][10] Erwan Desplanques, « Le curé et les oubliés de la Shoah »,.... Plus préoccupante, plus surprenante est en revanche l’attitude du père Desbois qui, nolens volens, n’a pas cherché à dissiper durant la discussion l’effet déplorable de la soi-disant révélation tonitruée au début de l’émission. À une question d’Élise Lucet s’enquérant de ce qu’avaient écrit les historiens sur les fusillades massives, il se contente d’évoquer le mur de Berlin, l’impossibilité pour les historiens allemands d’accéder aux archives soviétiques et l’isolement d’un unique historien ukrainien. À l’entendre, ce n’est qu’en 2007, lors d’un colloque à la Sorbonne, que les choses sérieuses auraient commencé, les historiens des deux côtés ayant enfin pu dialoguer  [11][11] Il s’agit du colloque « La Shoah en Ukraine : nouvelles.... Le message délivré par les organisateurs de l’émission, le documentaire et les propos du père Desbois est donc clair : la mise au jour de l’Holocauste supposé oublié est à porter au crédit du seul père Desbois. Personne ne s’est avisé de dissiper cette énormité. Peut-être un historien s’en serait-il chargé. Encore aurait-il fallu qu’il y en ait un sur le plateau. Laisser entendre, dans le cadre d’une émission grand public, que la « Shoah par balles » serait la découverte toute récente d’un homme quasiment seul est tout simplement inacceptable. Nous aurons l’occasion d’y revenir, mais rappelons d’emblée que les fusillades massives sont largement documentées depuis plusieurs décennies dans les archives et par les travaux des historiens.

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Très problématique apparaît également la manière dont le documentaire présente le travail du père Desbois comme une entreprise d’administration de la preuve des crimes nazis. Au tout début, la voix off d’Anouk Grinberg, funèbre et par là même vite agaçante au fil du documentaire, s’interroge : « Comment prouver l’existence de la Shoah par balles ? » S’ensuit une présentation du travail du père Desbois comme une enquête policière, des témoins indiquant les lieux du crime, un expert en balistique ramassant les douilles, la caméra pointant les ossements mis au jour. Mais taire le fait – fondamental – que la matérialité des fusillades massives est établie depuis très longtemps grâce à de multiples sources, suggérer – ce qui est plus grave encore – que la démonstration de la réalité de la « Shoah par balles », dont personne ou presque n’aurait parlé jusqu’alors, ne tiendrait qu’à des douilles et des ossements retrouvés il y a peu dans des taillis ou des bosquets, n’est-ce pas faire un cadeau aux derniers négationnistes ? Tel n’était pas, bien sûr, l’intention des organisateurs de l’émission ni celle du père Desbois ou de Simone Veil, qui affirme elle aussi avoir découvert un autre aspect de la Shoah grâce au père Desbois. L’effet n’en est pas moins désastreux.

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On peut donc s’interroger sur l’impact d’une émission pendant laquelle Simone Veil a également mis en doute l’intérêt que pouvait représenter des recherches sur les responsables des tueries, qu’elle ne semble d’ailleurs concevoir que sous la forme d’interviews de leurs enfants et petits-enfants. Elle paraît ainsi ignorer totalement l’existence des très nombreux travaux sur les bourreaux qui font de cette Täterforschung l’une des branches les plus dynamiques et les plus prolifiques de la recherche internationale sur le nazisme et la Shoah  [12][12] On lira le bilan déjà ancien de Gerhard Paul, « Von.... Pire encore, elle en disqualifie le principe même. Chacun est libre de tenir les propos qui lui semblent justes. Mais l’absence d’une présence historienne sur le plateau s’est faite là encore cruellement sentir. Enfin, l’une des dimensions les plus irritantes de cette émission décidément bien insatisfaisante est son imprégnation par le compassionnel, le père Desbois apparaissant comme une sorte de justicier mémoriel auquel Élise Lusset et Simone Veil rendent longuement hommage. Il est d’ailleurs symptomatique que le père Desbois constitue un élément central dans le dispositif narratif d’un documentaire dont le sujet n’est pas seulement la Shoah, mais l’action d’un homme dont le traitement médiatique induit la starification. Mais, précisément, la logique médiatique est impitoyable, elle peut dénaturer au point de rendre méconnaissable ce dont elle s’empare pour en faire un produit jugé consommable à une heure de grande écoute. Aussi est-il nécessaire de se reporter à Porteur de mémoires pour mieux prendre la mesure du travail d’enquête conduit par le père Desbois. La difficulté est que cette lecture ne parvient pas à dissiper totalement l’impression laissée par une émission qui ne restera pas dans les annales du service public, du moins faut-il l’espérer.

Porteur de mémoires ou la mise en scène d’un travail pionnier

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Porteur de mémoires est un livre difficile à cerner. Il est autant un récit de voyage, un texte autobiographique, une considération sur le mal dans l’histoire que la présentation d’un travail d’enquête et de ses résultats, notamment les témoignages recueillis auprès d’Ukrainiens témoins des massacres perpétrés par les Einsatzgruppen et autres unités de l’appareil de répression et d’extermination national-socialiste. Ce qui est clair toutefois, c’est que le père Desbois y occupe une place considérable. À commencer par la couverture où sa photographie figure à côté d’un texte accrocheur : « Un prêtre révèle la Shoah par balles ». Il est en effet rare de voir l’auteur d’un travail relevant des sciences humaines ainsi mis en scène et se mettre à ce point en avant, évoquant longuement son enfance dans la Bresse, le chemin qui l’a conduit vers la foi et la prêtrise, son séjour à Calcutta chez mère Teresa, sa familiarisation avec le monde juif et l’histoire de la Shoah, appréhendée à travers les séminaires francophones de formation délivrés par Yad Vashem. On peut légitimement se demander ce qu’apportent ces éléments biographiques à la compréhension de la Shoah. Ils brossent en tout cas le portrait d’un homme habité par une mission : « La Shoah m’apparaît comme un impératif et une responsabilité. Ce jour-là, je comprends à quel point la Shoah est inscrite dans ma vie. […] Durant cette nuit s’ancre en moi la décision irrévocable de chercher, il faut que je comprenne  [13][13] Patrick Desbois, op. cit., p. 31, 32.. » Mais le père Desbois n’est pas seulement un homme qui cherche, c’est également un homme qui ressent, qui souffre. Le recours massif au registre de l’émotionnel constitue une dimension de Porteur de mémoires qui nous semble superflue, voire contestable.

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À plusieurs reprises, le père Desbois se campe dans une posture quasi doloriste : « Cette nuit, j’ai eu froid, comme mon grand-père a eu froid cinquante ans avant moi. […] J’ai vomi une partie de la nuit. Je comprends que tout le monde voyait. La Shoah était un secret dans ma famille, mais pas à Belzec. […] Et moi, je reste là, immobile, tétanisé, à écouter des paysans livrer le secret de la Shoah dans ce village. Je n’ai qu’une envie, celle de hurler et de les supplier d’arrêter  [14][14] Ibid., p. 31, 42, 58.. » Mais peut-être notre réticence face à cette mise en scène émotionnelle du récit n’est-elle qu’une réaction subjective, que le simple reflet d’un habitus professionnel qui ne tolère guère l’extériorisation des sentiments, dont il est vrai que l’on ne voit pas très bien ce qu’elle apporte en termes heuristiques. En revanche, elle permet de mieux comprendre comment s’est imposée dans les médias et le discours public la figure du justicier mémoriel, de « “Patrick le Juste” comme on vous nomme en Israël », ainsi que le précise Nicolas Sarkozy. De fait, Porteur de mémoires trace les contours d’un homme d’exception, habité par une volonté hors du commun, qui lutte dans la souffrance pour la mémoire d’une Shoah, oubliée : « Les larmes me montant aux yeux, avec le sentiment d’avoir rétabli à mon humble niveau, dans leur dignité, ces femmes et ces hommes juifs fusillés un jour d’été 1942, ensevelis, maraudés, ici, à Khvativ. » Le père Desbois se présente également comme l’homme qui répare l’injustice faite à des victimes laissées sans sépulture : « Impossible de laisser une victoire posthume au nazisme. Impossible de laisser les juifs enterrés comme des animaux. Impossible d’accepter cet état de fait et de laisser bâtir notre continent sur l’oubli des victimes du Reich. » En dernière analyse, le père Desbois place son enquête sous le signe de la lutte contre le mal et se situe dans la filiation de ceux qui ont combattu le nazisme de 1933 à 1945 : « Je me suis toujours positionné face au mal selon les enseignements de ma famille, selon ma tradition religieuse, à la manière d’un résistant. »  [15][15] Ibid., p. 79, 54, 95.

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Cette mise en scène à vrai dire plutôt flatteuse de lui-même serait sans doute moins irritante si elle n’allait pas de pair avec la relativisation a minima des acquis du savoir historique sur les fusillades massives. Outre l’accroche de la couverture déjà évoquée, « un prêtre révèle la Shoah par balles », la quatrième de couverture présente l’ouvrage comme la révélation d’une découverte historique majeure : « 1941. Les Einsatzgruppen, unités mobiles nazies, s’enfoncent dans le territoire soviétique. Partout où elles encerclent les villages, tous les hommes, femmes et enfants juifs sont rassemblés, dénudés puis abattus avant d’être enterrés dans des fosses communes. Juin 2002. Le père Patrick Desbois part sur les traces de cette Shoah jusqu’alors ignorée. Village après village, il va recueillir les témoignages de ceux qui ont vu. Fosse après fosse, il va récolter les preuves et reconstituer les conditions de ces milliers d’assassinats d’une rare sauvagerie. » Dans un livre dépourvu de bibliographie, le lecteur trouvera en tout et pour tout une seule référence en note à un ouvrage historique sur les crimes nazis. Encore s’agit-il simplement de référencer la citation d’un témoignage. Dans le corps du texte et dans les remerciements, les historiens sont à peine évoqués, aucunement d’ailleurs dans une logique de confrontation des résultats de l’enquête avec l’historiographie existante. Quant aux notes présentant tel ou tel aspect de l’histoire du nazisme et de la guerre, elles ne renvoient à aucun ouvrage historique. Certes, Porteur de mémoires n’est pas un travail universitaire. Mais dans la mesure où son auteur se revendique d’une légitimité scientifique, c’est le moins que l’on puisse dire lorsque l’on prétend révéler une dimension essentielle de la Shoah qui aurait été jusqu’alors ignorée, le lecteur est en droit d’attendre une démonstration qui passe nécessairement par un état de la recherche, fût-il rapide, ne serait-ce que pour souligner la portée des apports fournis par l’enquête. Bien au contraire, Porteur de mémoires se présente comme un travail pionnier sur une friche historiographique.

Porteur de mémoires ou les historiens oubliés

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L’impression est confirmée par les déclarations que le père Desbois a pu faire dans les médias. Dans une interview accordée au Journal chrétien, il explique ainsi qu’il a progressivement compris, au fur et à mesure de l’avancement de son enquête, que des « pages cruciales de l’histoire de la Shoah étaient à réécrire » et souligne le déficit des recherches historiques sur les crimes commis à l’Est : « Le travail historique “classique” allemand a porté essentiellement sur les pays occidentaux, à commencer par l’Allemagne, et sur certains pays communistes d’Europe centrale et orientale, notamment la Pologne où la plupart des camps nazis étaient situés. Mais l’URSS, jusqu’en 1991, était “hors champ”. Il était très difficile de s’y rendre et plus encore d’y mener une enquête à caractère historique. En outre, le concept même d’un Holocauste ou d’une Shoah, c’est-à-dire d’un génocide des juifs, n’y avait pas cours […]  [16][16] Michel Gurfinkiel, « Enquête sur une autre Shoah »,.... » Certes, la chute du Mur et la mise à disposition d’archives jusqu’alors inaccessibles ont permis une accélération de la recherche sur l’histoire de l’URSS occupée et donc sur les atrocités et massacres qui y ont été commis. Mais faire croire que, jusqu’au début des années 1990, on ne savait rien ou pas grand-chose sur l’extermination des juifs à l’Est laisse plus que perplexe. Le lecteur nous pardonnera donc le rappel de quelques évidences. Les fusillades massives perpétrées en URSS occupée, notamment par les Einsatzgruppen, ont été abondamment évoquées à Nuremberg et plusieurs dirigeants de ces unités ont été condamnés à mort lors d’un procès de la fin des années 1940 qui leur a été spécifiquement dédié. Dans la RFA du début des années 1950, le sort d’Otto Ohlendorf, l’ancien chef de l’Einsatzgruppe D, qui a été condamné à mort, retient l’attention des médias lorsque certains lobbys tentent d’obtenir sa grâce auprès des autorités américaines. Sans succès puisqu’il sera pendu le 8 juin 1951 en compagnie de Paul Blobel, le chef de sinistre mémoire du Sonderkommando 4a de l’Einsatzgruppe C  [17][17] Sur les efforts menés pour obtenir la grâce de criminels.... La fin de la décennie marque une rupture majeure, avec le début des grands procès qui se sont déroulés en RFA ou en Israël (pour le jugement d’Adolf Eichmann) et ont puissamment contribué à la prise de conscience par les opinions allemande et occidentales de la matérialité et de la monstruosité de l’extermination des juifs. Le premier d’entre eux, qui se déroule à Ulm en 1958, est entré dans l’histoire comme le procès des Einsatzgruppen et donne une impulsion nouvelle à la poursuite des criminels nazis menée par une justice allemande jusqu’alors pusillanime. Si les massacres commis par ces unités demeurent jusqu’à aujourd’hui moins connus du grand public que ceux perpétrés à Auschwitz, si nombre de gens en ont à peine entendus parler, voire les ignorent, ils n’en occupent pas moins une place non négligeable dans les mémoires collectives et rien ne serait plus caricatural que de les réduire au statut de faits connus d’un cercle étroit de spécialistes, encore plus d’en faire des événements ignorés. Le massacre de Babi Jar, pendant lequel 33 771 juifs de Kiev ont été assassinés en septembre 1941 par l’unité de Paul Blobel assisté de la Wehrmacht, est devenu tristement célèbre, emblématique de ces crimes terrifiants. Il est d’ailleurs longuement évoqué dans Holocaust, le feuilleton américain de la fin des années 1970 vu lors de sa première diffusion par plus de cent millions de téléspectateurs de part et d’autre de l’Atlantique. Les crimes commis par les Einsatzgruppen sont également évoqués dans les musées, à l’instar de l’Imperial War Museum de Londres dans le cadre de l’exposition sur l’Holocauste mise en place en 2000.

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Un autre indicateur de l’importance accordée d’emblée aux fusillades massives est la place qu’elles occupent dans toutes les grandes analyses de la Shoah. Dans La Destruction des Juifs d’Europe publié en 1961, Raul Hilberg consacre une centaine de pages aux « opérations mobiles de tueries  [18][18] Raul Hilberg, La Destruction des juifs d’Europe, Paris,... ». Il en est de même dans les ouvrages plus récents, tout simplement parce que les tueries perpétrées par les Einsatzgruppen à partir de juin 1941 constituent un élément incontournable de toute réflexion d’ensemble sur le déroulement de la Shoah. Tous les débats autour de la datation de la Solution finale dans les années 1980, que l’on pense aux textes publiés alors par Christopher Browning ou Philippe Burrin, évoquent abondamment les tueries des Einsatzgruppen et la signification qu’il faut leur accorder dans la chronologie et la radicalisation de l’horreur nazie  [19][19] Christopher R. Browning, Fateful Months : Essays on.... Dans l’ouvrage collectif de 1989 dirigé par François Bédarida La Politique nazie d’extermination, Georges Wellers, dans la partie consacrée aux victimes, signe un article intitulé « Les juifs : des Einsatzgruppen aux chambres à gaz  [20][20] Georges Wellers, « Les juifs : des Einsatzgruppen aux... ». Dans un bilan du nombre des victimes de la Shoah établi en 1991 par une équipe internationale de chercheurs, un très long chapitre est bien évidemment consacré à l’Union soviétique et à l’action exterminatrice des Einsatzgruppen et autres unités de tueurs  [21][21] Wolfgang Benz (dir.), Dimension des Völkermords : die.... Dès 1981 a paru la première étude spécifiquement consacrée aux Einsatzgruppen, sous la plume de Hans-Erich Wilhelm et Helmut Krausnick  [22][22] Helmut Krausnick et Hans Heinrich Wilhelm, Die Truppen.... Affirmer que les chercheurs occidentaux n’auraient pas travaillé sur ce sujet car ils ne pouvaient accéder aux archives soviétiques relève de la contre-vérité manifeste. C’est passer sous silence l’abondance des sources dont ils ont tôt disposé, notamment les archives judiciaires, celles de Nuremberg, mais également d’autres procès plus tardifs, sans compter les archives du régime nazi accessibles depuis de nombreuses décennies. C’est aussi taire le travail d’une génération de jeunes historiens, allemands pour la plupart, auteurs de travaux extrêmement charpentés et documentés sur les étapes de la Solution finale en URSS et en Europe de l’Est et sur l’extermination par fusillade des juifs d’Ukraine, de Biélorussie, de Russie et de Crimée  [23][23] Ne citons pour mémoire que les travaux les plus aboutis,.... Encore cette ébauche de bilan historiographique fournie par le père Desbois lors d’une interview a-t-elle le mérite d’exister, aussi caricaturale et contestable soit-elle. Rien de tel dans Porteur de mémoires, qui n’évoque pas plus les nombreux travaux réalisés par les historiens dans les années 1990 et 2000. C’est bien avant le colloque de 2007 évoqué par le père Desbois lors de l’émission « Pièces à conviction » que des historiens de toute nationalité se sont avisés de tirer parti des nouvelles archives de l’Est. La raison pour laquelle le père Desbois a estimé nécessaire de n’en faire aucune mention est difficilement compréhensible. Il est vrai que notre connaissance des fusillades massives n’a cessé de s’approfondir et l’état actuel de la recherche sur la question est bien plus avancé aujourd’hui qu’il ne l’était au début des années 1970. De nouveaux progrès dans les années et les décennies à venir sont prévisibles sur un objet d’étude comme la Shoah, investi par des historiens toujours plus nombreux. Mais la volonté – légitime – de mettre en avant les acquis de sa propre recherche ne peut équivaloir à un présentisme synonyme de déni historiographique.

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Certes, dans Porteur de mémoires, l’histoire et les historiens ne sont pas totalement absents. Le père Desbois n’a pas mené son enquête seul, il a travaillé à la tête d’une équipe de dix personnes qu’il présente. Il y a notamment Svetlana Biryulova, l’interprète, Micha, l’expert en balistique « rencontré à Lvov sur le marché », Guillaume Ribot, le photographe, Patrice Bensimon, un doctorant qui parle couramment le russe, l’ukrainien et le yiddish. Il y a également un personnage clé, Andrej Umansky, un jeune chercheur issu d’une famille juive et ukrainienne vivant en Allemagne. Dès lors, on comprend comment le travail a progressé. Grâce aux recherches menées dans les archives par Andrej Umansky, grâce également aux informations qu’il trouve dans les « ouvrages historiens », qui font ainsi l’objet dans Porteur de mémoires d’une évocation très indirecte et minimaliste, on comprend ce qui paraît d’abord relever de l’énigme : comment un homme seul ou presque aurait-il pu identifier des centaines de sites de massacres si aucun savoir préalable n’avait existé sur des fusillades massives qui seraient restées jusqu’alors totalement ignorées ? Seul le savoir accumulé par les magistrats enquêteurs, les historiens et les archivistes depuis plusieurs décennies a permis au père Desbois et à son équipe de se rendre dans tel ou tel bourg ou village avec la certitude que des fusillades s’y étaient déroulées, avec pour objectif de trouver des témoins susceptibles de localiser précisément le lieu des massacres. Mais on pourrait nous rétorquer que la référence au travail des historiens n’est donc pas (totalement) absente de Porteur de mémoires et nous accuser d’intenter un bien mauvais procès. Une note page 149, consacrée à la police d’ordre (Ordnungspolizei) fait également référence, sur la question des effectifs policiers, aux « dernières analyses historiques ». Reste que ces allusions au travail des historiens sont des plus elliptiques, sans nul doute difficiles à décrypter pour le commun des lecteurs d’un ouvrage que la quatrième de couverture et l’absence d’évocation d’un quelconque état de la recherche invitent à prendre pour un ouvrage pionnier. La tonalité dominante est celle d’un homme qui vole « de découverte en découverte », pour reprendre le titre de l’un des chapitres de Porteur de mémoires : « Et c’est comme cela, petit à petit, vérité après vérité, malaise après malaise, découverte après découverte, que je peux reconstituer le paysage exact de l’horreur  [24][24] Patrick Desbois, op. cit., p. 94-95.. » Le même canevas de l’historien défricheur commande l’évocation de l’opération 1005. Conduit par Paul Blobel, le Sonderkommando 1005 est une unité qui avait notamment pour mission, à partir de 1943, de déterrer les cadavres des juifs assassinés à l’Est pour les faire disparaître, une tâche qu’il n’a pu mener à son terme. Dans le chapitre de Porteur de mémoires qui est consacré à cette opération, comment le lecteur pourrait-il comprendre que le père Desbois n’effectue pas là aussi une découverte ? « Lorsque je découvre l’opération 1005, tous ces commandos mis en place par Blobel, qui suivaient approximativement les mêmes routes que les Einsatzgruppen, je saisis qu’il s’agit là de la mise en œuvre pratique, dès 1942, de la négation du génocide des juifs par le Reich. […] Je compris plus tard que les SS chargés de brûler les corps avaient sous-estimé leur travail […]. L’avancée de l’Armée rouge interrompit leur volonté de destruction  [25][25] Ibid., p. 227, 229.. »

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Dans Porteur de mémoire, lorsqu’il est fait référence à des archives, notamment celles des commissions d’enquête soviétiques de l’immédiat après-guerre, c’est toujours pour mentionner celles qui ont été utilisées par les membres de l’équipe dans le cadre de l’enquête en train de se faire, jamais en référence aux nombreux travaux qui ont déjà massivement investi le matériel archivistique disponible. On retrouve également la présentation du travail du père Desbois et de son équipe comme une enquête policière. La même trilogie – les enquêteurs, les témoins, les douilles – commande la construction du récit. L’insistance portée sur les douilles est aussi marquée que dans le documentaire diffusé par « Pièces à conviction » : « Comme une lueur d’espoir, je sais que les douilles existent. […] À mon retour en Ukraine, je n’ai qu’une obsession : retrouver les douilles. […] Je comprends que nous devons ramasser toutes ces traces, les traces des assassins, toutes ces douilles qui sont autant de preuves de cette Shoah par balles  [26][26] Ibid., p. 76, 79.. » Certes, mais l’économie du récit suggère que ce sont les seules preuves, les premières à avoir été découvertes, que leur préservation présente de ce fait une importance d’autant plus capitale. Il faut le redire, la mise en scène de l’enquête comme la découverte tardive d’une réalité qui aurait été jusqu’alors inconnue peut avoir de redoutables conséquences auprès de lecteurs peu informés de l’histoire de la Shoah et de la manière dont on a établi sa matérialité.

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Au final, le seul moment où les historiens sont évoqués, c’est pour mentionner que les présentations que fait le père Desbois de son enquête à l’Holocaust Memorial Museum de Washington, à l’Institut für Zeitgeschichte de Munich, à l’Institut Yad Vashem de Jérusalem ont rencontré un écho considérable. De fait, l’enquête du père Desbois présente un réel intérêt.

Une enquête d’envergure, desservie par une contextualisation a minima

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L’une des conséquences du déni historiographique qui caractérise Porteur de mémoires est de desservir l’apport d’une enquête qui, si elle n’obéit pas à une finalité scientifique, mais morale et religieuse – redonner une dignité aux victimes en localisant les fosses pour permettre la construction de mémoriaux –, n’en a pas moins débouché sur l’identification de très nombreux sites d’extermination situés dans les frontières de l’Ukraine actuelle. Mois après mois, année après année, grâce à l’exploitation du travail des historiens et à l’analyse des archives menée par Andrej Umansky, le bilan du travail réalisé par l’équipe du père Desbois est considérable et mérite un coup de chapeau. Il est vrai que, dans bien des cas, on savait déjà grâce à la documentation et aux travaux existants que des massacres avaient été perpétrés dans tel ou tel lieu. La localisation exacte des fosses apporte toutefois un élément de précision supplémentaire qui n’est pas inutile. À Bousk, l’équipe s’est livrée à un véritable travail d’archéologie de l’extermination en mettant à jour dix-sept fosses. Mais le plus important réside à notre avis dans les témoignages recueillis durant l’enquête, dans la saisie d’une mémoire du crime encore présente plus de soixante ans après les faits. Les femmes et les hommes interviewés nous apprennent que nombre de civils ukrainiens, souvent des enfants, ont été forcés par les tueurs des unités d’extermination de leur prêter main-forte. Il y a eu ceux qui liaient en ballots les vêtements des juifs forcés à se déshabiller, ceux qui transportaient les juifs sur leur lieu d’exécution, ceux qui arrachaient les dents en or, ceux qui, entre deux exécutions, tassaient les corps des juifs venant d’être abattus pour permettre que le massacre continue. Ces témoignages disent dans une polyphonie macabre toute l’horreur de ces tueries et leur restitution (intégrale ?) en fin de chapitre – il en existe également des enregistrements filmés –, constitue le point fort de l’ouvrage. Sans conteste, ils facilitent et faciliteront la prise de conscience par de nombreuses personnes d’une monstruosité à peine pensable. Au-delà de leur puissance d’évocation, ces entretiens livrent des informations sur les modalités des tueries qui étaient peu connues, voire inconnues jusqu’alors. Ils constituent donc une contribution qui permet d’approfondir notre connaissance des fusillades massives.

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Il est donc vraiment dommage que leur exploitation et leur contextualisation ne soient pas poussées assez loin. Là encore, on mesure les dégâts occasionnés par le parti pris de déni historiographique. En effet, on dispose déjà de travaux, d’archives, de témoignages également sur ces tueries  [27][27] Outre les travaux déjà cités de Christian Gerlach et..., dont l’évocation, la comparaison avec les informations recueillies aurait permis de démontrer avec plus de rigueur l’apport des interviews conduites dans le cadre de l’enquête, notamment le rôle joué par les « réquisitionnés » lors des fusillades. Dans un récit empli de la suggestion que rien n’était su jusqu’alors, on finit par passer à côté de ce que l’enquête apporte réellement de neuf. Le père Desbois se contente de citer des propos que lui a tenus l’historien allemand Dieter Pohl : « Père Desbois, tous les témoins que vous avez trouvés, notamment les réquisitionnés, dans aucune archive allemande je n’en ai entendu parler. » Précisément, il aurait été intéressant de comprendre pourquoi ces « réquisitionnés » ne sont pas mentionnées dans les autres sources disponibles sur les tueries et les modalités de leur mise en œuvre. Il aurait été également important de s’interroger sur le caractère contraint de cette collaboration imposée à une partie de la population non juive des villages visités par les commandos de tueurs. Rien n’est dit sur les relations très complexes et conflictuelles entre juifs et Ukrainiens, juifs et Polonais, avant et pendant la seconde guerre mondiale et l’occupation nazie, dans ces zones de peuplement mêlé aux confins historiquement mouvants de la Pologne et de l’Ukraine. La question de la participation d’auxiliaires ukrainiens aux massacres perpétrés par les Allemands est à peine évoquée, de même que n’est pas mentionnée la participation plus générale d’Ukrainiens aux violences exterminatrices  [28][28] Martin Dean, op. cit. Voir aussi Omer Bartov, Erased :.... Ces éléments auraient également permis de préciser l’un des aspects les plus intéressants soulevés par l’enquête du père Desbois, à savoir le déni de mémoire qui, aujourd’hui encore, caractérise le rapport de la société ukrainienne aux atrocités commises contre les juifs pendant la seconde guerre mondiale  [29][29] Une question explorée récemment par l’historien américain.... Les témoins qu’interviewe l’équipe du père Desbois sont des témoins désincarnés de leur histoire.

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Ce qui n’est pas non plus exposé très clairement, c’est la manière dont il est procédé à la comptabilisation des victimes. Soucieuse de respecter la Halakha, la loi juive qui précise qu’en aucun cas les corps ne doivent être déplacés, l’équipe du père Desbois n’a pas été en mesure de procéder à une comptabilisation précise. À Lisynytchi, près de Lvov, l’équipe a identifié l’un des plus gros sites d’extermination d’Ukraine, estimant le nombre des victimes à quatre-vingt dix mille victimes. Rien n’est dit sur la manière dont ce chiffre a été établi. Concernant le nombre total des victimes des fusillades massives, aucun chiffre n’est avancé. En revanche, le lecteur peut consulter en annexe des cartes du nombre de victimes, région par région, rapporté aux frontières actuelles de l’Ukraine, publiées en 2000 dans l’Entsyklopedija Holokosta. Soit dit en passant, cette documentation présentée sans le moindre commentaire ne manquera pas de déstabiliser tous les lecteurs qui avaient cru avoir affaire à des atrocités jusqu’alors restées dans l’ombre. Le caractère très lacunaire des informations sur la question de la comptabilisation est d’autant plus dommageable que, par ailleurs, dans une interview, le père Desbois affirme qu’il est nécessaire de revoir à la hausse le nombre de victimes de la Shoah, qui serait donc supérieur à six millions  [30][30] Voir l’interview donnée à Michel Gurfinkel le 27 mars.... Le silence sur cette question dans Porteur de mémoires est d’autant plus incompréhensible.

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La restitution de l’enquête souffre enfin d’une inscription très rudimentaire dans l’histoire plus générale de l’occupation allemande à l’Est, de la seconde guerre mondiale et du nazisme. Une fois encore, nous sommes bien conscients de ne pas être confrontés à un ouvrage historique au sens universitaire du terme. Mais Porteur de mémoires n’est pas seulement un récit autobiographique, le compte rendu d’une enquête, une collection de témoignages. C’est également de facto un ouvrage d’histoire qui s’adresse à un public relativement large et relève de ce fait de l’impératif de vulgarisation et de contextualisation qui impose de ne pas trop déformer, encore moins de passer sous silence les réalités et les processus dont l’évocation est indispensable à une bonne intelligibilité des fusillades massives. C’est aussi cela l’histoire, la capacité à situer un phénomène dans son contexte. Or, de ce point de vue, le résultat nous semble décevant. Dans la mesure où la perspective retenue par l’enquête est globale, à l’échelle de toute l’Ukraine, des précisions sur la radicalisation des persécutions antisémites, qui débouche sur le passage au meurtre de masse lors de l’occupation de l’URSS, manquent notoirement. On ne perçoit rien, ou si peu de chose, essentiellement à l’aide de notes maladroites et touffues, impropres à remplir leur mission pédagogique, de la complexité de l’appareil d’occupation, de l’administration civile, de l’administration militaire, des différents types d’unités impliquées dans les tueries, du processus qui a conduit à la mise en place et au rodage de la machinerie d’extermination, de la concentration des juifs dans les ghettos, des différences régionales dans la mise en œuvre des tueries. Le père Desbois n’insiste pas suffisamment sur le fait que les frontières de l’Ukraine actuelle qui limitent le champ de l’étude constituent un cadre géopolitique très différent de celui qui prévalait alors et qui a d’ailleurs été bouleversé à deux reprises, de l’invasion de la Pologne à celle de l’URSS. Enfin, et que l’on pardonne le souci extrême de la pédagogie qui est celui d’historiens habitués à s’adresser à des lecteurs, des auditeurs ou des étudiants pas toujours au fait de l’historiographie du nazisme, de la guerre et de la Shoah, il n’est pas suffisamment dit que l’Ukraine n’a été que l’un des théâtres des fusillades massives, qui ont également touché la Biélorussie, les pays baltes et la Pologne. La perception du fait que les tueries se déroulent sur l’ensemble du territoire soviétique occupé s’en trouve altérée.

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En réalité, l’approche privilégiée par le père Desbois n’est pas contextualisée. Si le documentariste Romain Icard s’est montré quant à lui soucieux – avec un succès inégal, mais la tâche n’était pas simple à l’échelle de quelques dizaines de minutes –, d’inscrire les tueries des Einsatzgruppen dans le déroulement plus global de l’histoire de la Shoah, on ne trouve rien d’équivalent dans Porteur de mémoires. C’est d’autant plus curieux que l’exposition organisée par le Mémorial de la Shoah en 2007 sur la « Shoah par balles » à partir de l’enquête et des interviews du père Desbois a fourni ce nécessaire effort de contextualisation  [31][31] L’exposition a malheureusement fermé ses portes au.... Dans Porteur de mémoires, l’irruption des commandos de tueurs reste une énigme, une sorte d’irruption du mal dans l’histoire. L’analyse du phénomène nazi est réduite à un minimum. Le père Desbois, sans nier explicitement l’intérêt des recherches scientifiques menées sur les unités et les hommes responsables de l’extermination, met carrément en doute leur légitimité morale en affirmant que l’étude de la Shoah « du point de vue des assassins peut être sous-tendue par la fascination du mal “absolu” et le voyeurisme sadique qui l’accompagne fréquemment ». En guise de réflexion sur la Shoah dans son ensemble, le lecteur doit donc se contenter de réflexions parfois très pauvres : « C’est pourtant cela la Shoah. Des hommes qui tuent des hommes, pensant être des surhommes qui tuent des sous-hommes. »  [32][32] Patrick Desbois, op. cit., p. 90, 122. Les analyses restent le plus souvent très générales, faute de se référer un tant soit peu à l’état de l’historiographie.

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Enfin, un problème se pose dans la gestion de l’échelle du récit. À certains égards, l’approche mise en œuvre par le père Desbois s’apparente à une succession d’études micro-historiques avortées, la multiplicité des sites et des fosses à repérer interdisant tout approfondissement de chacune des configurations locales qui ont débouché sur des atrocités sans nom. De ce point de vue, Porteur de mémoires est très en deçà des Disparus de Daniel Mendelsohn qui, dans une perspective avant tout littéraire, n’en a pas moins réussi à faire revivre, par le biais de nombreux témoignages recueillis auprès de survivants et de témoins polonais ou ukrainiens, le sort réservé à la communauté juive de Bolechov, située en Galicie polonaise jusqu’en 1939 et rattachée à l’Ukraine actuelle  [33][33] Daniel Mendelsohn, The Lost : A Search for Six of Six.... Le récit, très subtil, parvient in fine à reconstituer le destin tragique du grand oncle Schmiel Jäger et de ses quatre filles, tous victimes de la violence exterminatrice nazie. C’est bien parce que l’enquête du père Desbois, par sa nature même, ne pouvait se prêter à un traitement de type micro-historique qu’une contextualisation digne de ce nom aurait été d’autant plus nécessaire.

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Au final, si l’on ne peut manquer d’être admiratifs de l’ampleur de l’enquête du père Desbois et son équipe, si ses résultats, notamment les nombreux témoignages récoltés, présentent, on l’a dit, un réel intérêt historique, sa présentation dans Porteur de mémoires nous a paru à certains égards décevante, voire franchement problématique. Au-delà des considérations sur le manque de contextualisation, qui relèvent de la critique scientifique la plus classique telle qu’elle est pratiquée quotidiennement dans la sphère universitaire, le déni de la recherche existante et l’affirmation d’avoir découvert une dimension jusqu’alors ignorée de la Shoah nous semblent soulever des questions plus délicates. Nous avons souligné également les risques d’une médiatisation à tout crin, qui a perverti la restitution d’une entreprise en soi tout à fait légitime et souhaitable. Qu’il soit possible d’affirmer en 2008 sur un plateau de télévision que l’on vient de découvrir une nouvelle dimension de la Shoah, alors que les crimes en question sont connus au plus tard depuis 1945, sans que qui ce soit ne s’élève contre ce sensationnalisme éhonté, ne laisse pas d’inquiéter. De manière plus générale, dans bien des reportages, dans bien des articles consacrés au travail du père Desbois sur la « Shoah par balles », c’est cette vision de la découverte d’un crime jusqu’alors ignoré qui domine. Sur TF1, dans le journal de 20 heures du 3 juillet 2007, un reportage, consacré à l’inauguration de l’exposition du mémorial de la Shoah, évoque « une histoire oubliée », « une histoire révélée et incarnée par un homme », « l’histoire folle d’un génocide oublié dans les archives soviétiques »  [34][34] Le reportage est consultable en ligne : http:// tf1..... Le décalage entre le savoir académique et la parole médiatique est donc souvent considérable et résulte pour une part des contraintes du formatage médiatique. Les professionnels de la télévision de grande écoute sont en effet enclins à rechercher des formes spécifiques de médiatisation du savoir historique. Porteur de mémoires, avec sa construction simple, centrée sur les témoignages, plaçant les victimes au cœur du récit, sans fioritures historiographiques dont bien des journalistes se méfient comme de la peste tant elles sont complexes à comprendre et enquiquinantes à restituer dans le calibrage minuté d’un documentaire ou plus encore d’une émission à grande écoute, avait tout pour retenir l’attention des médias et satisfaire leurs exigences en matière de conditionnement de l’information historique. En outre, la personnalité même de l’auteur, son discours empreint d’indignation morale et de volontarisme mémoriel, sa réelle présence médiatique en faisaient un interlocuteur idéal pour construire une émission ou bâtir un documentaire. Dans cette logique médiatique, il y a sûrement la conviction sincère de contribuer au devoir de mémoire, qui est la marque de fabrique de notre société actuelle, état de fait dont il n’y a pas lieu de se désoler, bien au contraire, puisque la Shoah a longtemps occupé une place limitée dans les mémoires collectives occidentales et reste encore au second plan dans d’autres pays pourtant directement concernés par ce passé très lourd, comme le montre le cas de l’Ukraine. Mais dans l’exercice médiatique du devoir de mémoire, il y a aussi la transformation d’une souffrance sans nom en un produit, qui, pour être vendeur, doit prendre tous les attributs de la nouveauté, de la révélation. Dans le générique du documentaire diffusé par « Pièces à conviction », on peut lire que son réalisateur a travaillé à partir d’une « idée originale » du père Desbois. Que faut-il donc entendre par là ?

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La médiatisation des sujets historiques sensibles, avec tous les risques de distorsion historique qu’elle comporte, n’est elle-même que le reflet des attentes de la société englobante. Si simplification médiatique il y a, c’est aussi parce qu’elle comble une demande. Une émission comme « Pièces à conviction » renvoie à des schémas de perception, à des pratiques culturelles bien dans l’air du temps et dans lesquels beaucoup se reconnaissent. Quoi de plus naturel que la thématique des victimes, d’hier et d’aujourd’hui, auxquelles on ne cesse de rendre hommage ? Quoi de plus banal, parce que déclinée à longueur de thrillers, de policiers et de séries, que la mise en intrigue campant un homme seul qui, en marge des circuits officiels, découvre en menant l’enquête un secret longtemps tu ? Quoi de plus attendu, au sens premier du terme, que la mise en scène d’un homme plein d’émotion, rendant justice, à l’heure de la télévision-spectacle qui rend compte de tant de dévouements, d’engagements, de mobilisations lors de catastrophes de toute nature ? Rien n’est moins surprenant que le processus de starification d’un père Desbois sans doute lui-même vite dépassé par une posture de justicier mémoriel dans l’élaboration de laquelle les médias et la société ont joué un grand rôle. Notre civilisation médiatique et mémorielle a soif de héros, d’icônes incarnant la réprobation de l’horreur et permettant sa mise à distance. Pourquoi pas ? C’est dans un sens tout à fait légitime. De même, il est clair que les médias assurent une mission irremplaçable qu’il serait absurde et présomptueux de leur dénier. Nous sommes également des partisans convaincus d’une vulgarisation bien pensée. Il n’est pas sûr d’ailleurs que les historiens soient forcément les mieux armés pour la mettre en œuvre. Nous pensons donc qu’il y a une place pour des approches moins exigeantes sur le plan intellectuel et scientifique que les ouvrages parfois arides des spécialistes en sciences sociales, qu’une simplification du discours savant s’impose. Dans le même ordre d’idée, le recours à l’émotion ne nous paraît pas forcément incompatible avec la réalisation d’un documentaire ou d’une émission de bonne facture. Mais, pour autant, cela ne veut pas dire accepter des distorsions médiatiques qui confinent à la contre-vérité. Car, pour reprendre la formule de l’historienne Isabelle von Bueltzingsloewen, le « devoir de mémoire n’a de sens que s’il est aussi un devoir de rigueur  [35][35] Isabelle von Bueltzingsloewen, L’Hécatombe des fous :...». Ou bien faudra-t-il s’habituer, dans l’avenir, à subir une déferlante de « révélations » historico-médiatiques en prime time ?

Notes

[1]

Patrick Desbois, Porteur de mémoires : sur les traces de la Shoah par balles, Paris, Michel Lafon, 2007.

[2]

Christopher Browning, Ordinary Men : Reserve Police Battalion 101 and the Final Solution in Poland, New York, Harper Collins, 1992 ; trad. fr., id., Des hommes ordinaires : le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, trad. de l’angl. par Élie Barnavi, Paris, Les Belles Lettres, 1994.

[3]

Patrick Desbois, op. cit., p. 24.

[4]

Ibid., p. 178.

[5]

Le discours lors de la remise de la Légion d’honneur à Alain Maillard de la Morandais, Malek Chebel et Patrick Desbois est accessible en ligne : http:// morandais. over-blog. com/ article-20436005. html.

[6]

Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Paris, Gallimard, 2006.

[7]

Daniel J. Goldhagen, Hitler’s Willing Executioners : Ordinary Germans and the Holocaust, New York, Alfred Knopf, 1996 ; trad. fr., id., Les Bourreaux volontaires de Hitler : les Allemands ordinaires et l’Holocauste, trad. de l’angl. par Pierre Martin, Paris, Seuil, 1997.

[9]

Une première analyse de cette émission a été publiée sur le site http:// www. nonfiction. fr : voir Christian Ingrao et Jean Solchany, « La “Shoah par balles” : les historiens oubliés », http:// www. nonfiction. fr/ article-1172-la_shoah_par_balles__les_historiens_oublies. htm.

[10]

Erwan Desplanques, « Le curé et les oubliés de la Shoah », Télérama, semaine du 8 au 14 mars 2008, p. 75 ; Olivier Zilbertin, « L’Holocauste oublié », Le Monde TV et Radio, du 10 au 16 mars 2008, p. 2-3. Une photographie de fusillades massives fait la une du magazine qui évoque un « documentaire exceptionnel ».

[11]

Il s’agit du colloque « La Shoah en Ukraine : nouvelles ressources et perspectives » qui s’est déroulé les 1er et 2 octobre 2007, organisé par le Mémorial de la Shoah, en partenariat avec le Musée mémorial de l’Holocaust de Washington, l’université Paris-IV et l’association Yahad-In Unum.

[12]

On lira le bilan déjà ancien de Gerhard Paul, « Von Psychopathen, Technokraten des Terrors und “ganz gewönhliche” Deutschen : die Täter der Shoah im Spiegel der Forschung », in Gerhard Paul (dir.), Die Täter der Shoah : Fanatische Soldaten oder ganz normale Deutsche ?, Göttingen, Wallstein, 2002, p. 13-92, où il étudie plusieurs centaines de contributions de cette branche de l’historiographie de la Shoah. Ajoutons que le rythme de publication ne s’est pas ralenti depuis et que les références en anglais, allemand, russe, hébreu se comptent désormais par milliers.

[13]

Patrick Desbois, op. cit., p. 31, 32.

[14]

Ibid., p. 31, 42, 58.

[15]

Ibid., p. 79, 54, 95.

[16]

Michel Gurfinkiel, « Enquête sur une autre Shoah », Journal chrétien, 28 mars 2007, http:// michelgurfinkiel. com/ articles/ 107-Ukraine-Enquete-sur-une-autre-Shoah. html.

[17]

Sur les efforts menés pour obtenir la grâce de criminels nazis condamnés par les Alliés, voir Norbert Frei, Vergangenheitspolitik : die Anfänge der Bundesrepublik und die NS-Vergangenheit, Munich, Beck, 1996, notamment p. 150 sqq.

[18]

Raul Hilberg, La Destruction des juifs d’Europe, Paris, Fayard, 1988. Il s’agit de la traduction française de l’édition révisée de 1985.

[19]

Christopher R. Browning, Fateful Months : Essays on the Emergence of the Final Solution, New York, Holmes & Meier, 1985 ; Christopher R. Browning, The Path to Genocide : Essays on Launching the Final Solution, Cambridge, Cambridge University Press, 1992 ; Philippe Burrin, Hitler et les Juifs : genèse d’un génocide, Paris, Seuil, 1989.

[20]

Georges Wellers, « Les juifs : des Einsatzgruppen aux chambres à gaz », in François Bedarida (dir.), La Politique nazie d’extermination, Paris, Albin Michel, 1989, p. 257-262.

[21]

Wolfgang Benz (dir.), Dimension des Völkermords : die Zahl der jüdischen Opfer des Nationalsozialismus, Munich, Oldenbourg, 1991.

[22]

Helmut Krausnick et Hans Heinrich Wilhelm, Die Truppen des Weltanschauungskrieges : die Einsatzgruppen der SIPO und des SD, 1938-1942, Stuttgart, DVA, 1981. À noter que le livre de Ralf Ogorreck sur les Einsatzgruppen vient seulement d’être traduit en français : Ralf Ogorreck, Die Einsatzgruppen und die “Genesis der Endlösung” », Berlin, Metropol, 1996 ; trad. fr., id., Les Einsatzgruppen et la genèse de la Solution finale, trad de l’all. par Olivier Mannoni, Paris, Calmann Lévy, 2007.

[23]

Ne citons pour mémoire que les travaux les plus aboutis, même si déjà anciens, de Dieter Pohl, Nationalsozialistische Judenverfolgung in Ostgalizien, 1941-1944 : Organisation und Durchführung eines staatlichen Massenverbrechens, Munich, Oldenburg, 1996 ; Christian Gerlach, Kalkulierte Morde : die deutsche Wirtschafts- und Vernichtungspolitik in Weißrußland, Hambourg, Hamburger Edition, 1999. Voir également l’ouvrage d’Andrej Angrik, Besatzung und Massenmord : die Einsatzgruppe D in der südlichen Sowjetunion, 1941-1943, Hambourg, Hamburger Edition, 2003, qui analyse le parcours et les fonctions de l’un des deux Einsatzgruppen impliqués dans les tueries en Ukraine.

[24]

Patrick Desbois, op. cit., p. 94-95.

[25]

Ibid., p. 227, 229.

[26]

Ibid., p. 76, 79.

[27]

Outre les travaux déjà cités de Christian Gerlach et de Dieter Pohl, on peut se reporter à la thèse de Wendy Lower sur le génocide en Ukraine, Nazi Empire Building and Holocaust in Ukraine, Chapell Hill, University of North Carolina Press, 2005 ; ainsi qu’à Martin Dean, Collaboration in the Holocaust : Crimes of the Local Police in Bielorussia and Ukraine, 1941-44, New York, Saint Martin’s Press, 2000.

[28]

Martin Dean, op. cit. Voir aussi Omer Bartov, Erased : Vanishing Traces of Jewish Galicia in Present-Day Ukraine, Princeton, Princeton University Press, 2007, pour la première partie du livre.

[29]

Une question explorée récemment par l’historien américain Omer Bartov (ibid.)…

[30]

Voir l’interview donnée à Michel Gurfinkel le 27 mars 2007 et consultable en ligne : http:// michelgurfinkiel. com/ articles/ 107-Ukraine-Enquete-sur-une-autre-Shoah. html.

[31]

L’exposition a malheureusement fermé ses portes au début de l’année 2008. Voir néanmoins la présentation qui en est faite sur le site du Mémorial de la Shoah. Voir également le catalogue Les Fusillades massives des juifs en Ukraine 1941-1944, Paris, Fondation pour la mémoire de la Shoah, 2006.

[32]

Patrick Desbois, op. cit., p. 90, 122.

[33]

Daniel Mendelsohn, The Lost : A Search for Six of Six Million, New York, Harper Collins, 2006 ; trad. fr., id., Les Disparus, trad. de l’angl. par Pierre Guglielmina, Paris, Flammarion, 2007.

[35]

Isabelle von Bueltzingsloewen, L’Hécatombe des fous : la famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation, Paris, Flammarion, 2007, p. 421.

Résumé

Français

Depuis deux ans, l’enquête menée par le père Desbois sur la « Shoah par balles » en Ukraine a bénéficié d’une extraordinaire couverture médiatique. L’objet de cet article est moins le contenu d’un travail dont il convient de souligner les apports en dépit de quelques limites, que sa présentation dans le paysage médiatique, à bien des égards contestable. À la télévision, dans la presse, mais également dans le livre Porteur de mémoires, le père Desbois apparaît comme un justicier mémoriel, célébré pour avoir révélé une dimension de la Shoah présentée comme inconnue, en l’occurrence les fusillades massives dont ont été victimes les juifs soviétiques. En occultant plus de soixante années de débats publics, d’actions judiciaires et de recherches historiques sur les crimes commis en URSS par les Einsatzgruppen et d’autres unités allemandes impliquées dans la « Solution finale », cette rhétorique de la « révélation » constitue un exemple inquiétant de vulgarisation sensationnaliste.

Mots-clés

  • Shoah
  • Nazisme
  • mémoiré
  • Einsatzgruppen
  • Ukraine

English

Over the last two years, Father Desbois’ inquiry on “Holocaust by bullets” in Ukraine has had exceptional media coverage in France. In this paper, the main argument is not to criticize Father Desbois’ investigation, which brings a lot to the subject in spite of some limitations, but to question the media coverage. Most media – television, radio, newspapers – and even the book Porteur de mémoires have portrayed Father Desbois as a sort of hero dedicated to the duty of memory. He is celebrated for having revealed an allegedly unknown aspect of the Holocaust – the massive extermination of Soviet Jews by German firing squads. Such an heroic view neglects more than sixty years of public debates, judicial procedures and historical research on the crimes perpetrated in the Soviet Union by the Einsatzgruppen and other German units implicated in the « Final solution ». This rhetorical exercise of “discovery” is a worrisome example of a scoop-oriented popularization of history.

Keywords

  • Shoah
  • Nazism
  • memory
  • Einsatzgruppen
  • Ukraine

Plan de l'article

  1. 12 mars 2008, 20 h 50, dérapage médiatique sur FR3
  2. Porteur de mémoires ou la mise en scène d’un travail pionnier
  3. Porteur de mémoires ou les historiens oubliés
  4. Une enquête d’envergure, desservie par une contextualisation a minima

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