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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2009/3 (n° 103)


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La première guerre mondiale

Amara Michael, Des Belges à l’épreuve de l’Exil : les réfugiés de la Première Guerre mondiale. France, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2008, 422 p., 30 €

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Pour la Belgique, occupée dans sa quasi-entièreté dès l’automne 1914, la Grande Guerre est avant tout une expérience vécue par des civils. Les atrocités et les destructions de l’invasion, ainsi que la dureté du régime d’occupation, resteront longtemps et intensément dans les mémoires. L’exil plongera quant à lui rapidement dans l’oubli. C’est pourtant un phénomène d’une ampleur inouïe que décortique Michael Amara, puisqu’à l’issue d’un exode qui jette sur les routes un million et demi de Belges, six cent mille réfugiés demeureront jusqu’à la fin de la guerre et parfois au-delà dans leur pays d’accueil.

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Ce phénomène massif et, pourrait-on dire, fondateur, tant la figure du réfugié reste d’une brûlante actualité, l’auteur l’envisage du double point de vue des déplacés et de leurs hôtes, et selon trois grands axes que sont l’exode, l’accueil des Belges et leur place dans les sociétés de l’arrière. Ce dernier terme ne s’applique à proprement parler qu’à deux des trois sociétés d’accueil analysées, à savoir la France et la Grande-Bretagne, qui mettent en œuvre des politiques d’asile spécifiques. En France, l’État s’engage directement dans l’accueil des réfugiés belges, notamment en instaurant très tôt un système d’allocation d’autant plus remarquable que la politique sociale de la Troisième République avait jusqu’alors été consacrée pour l’essentiel à ses seuls nationaux. À l’inverse, en Angleterre, l’aide aux réfugiés s’inscrit dans une tradition caritative privée et se veut par essence inégalitaire, tant il demeure impensable dans cette société extrêmement hiérarchisée de réserver un même traitement aux membres de la haute société, de la petite bourgeoisie ou de la classe ouvrière. De même, alors que de nombreux Belges s’intègrent rapidement à une économie française en pleine adaptation à l’effort de guerre, ils sont dans un premier temps exclus du marché du travail britannique, touché de plein fouet par le ralentissement économique provoqué par la mobilisation. La prolongation des hostilités forcera Londres à repenser sa politique d’accueil au bout de quelques mois, en soutenant financièrement les œuvres privées à bout de force et en ouvrant largement aux travailleurs belges son secteur industriel désormais marqué par la pénurie de main-d’œuvre. Aux Pays-Bas, demeurés neutres, la situation est tout autre : la générosité des premières semaines laisse rapidement place à une politique de mise à l’écart des réfugiés, principalement incarnée par l’établissement de vastes camps d’internement.

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La longueur du conflit a une autre conséquence majeure pour les réfugiés belges. L’image de héros que les Alliés leur attribuent dès août 1914, qui fait naître un formidable élan de solidarité à leur égard et participe à la mobilisation culturelle des sociétés d’accueil, s’est considérablement ternie dès 1915, sous l’effet des difficultés quotidiennes, des incompréhensions mutuelles et de l’émergence de nouvelles catégories de victimes. Si les centaines de milliers de réfugiés belges ont contribué de manière non négligeable à la victoire en participant à l’effort de guerre allié et en fournissant un réservoir de recrutement au gouvernement belge, ils deviennent avec la fin des combats une charge encombrante dont on cherche à se débarrasser au plus vite et constituent une des cibles de la vague de xénophobie qui sévit en Europe.

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Rigoureux, bien construit et d’une lecture agréable, l’ouvrage de Michael Amara, tiré de la thèse de doctorat qu’il a défendue à l’université libre de Bruxelles, fera vraisemblablement partie des incontournables pour tout chercheur qui étudie la Grande Guerre et les phénomènes migratoires tant en Belgique qu’en France, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas.

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Emmanuel Debruyne

Audoin-Rouzeau Stéphane et Prochasson Christophe (dir.), Sortir de la Grande Guerre : le monde et l’après-1918, Paris, Tallandier, 2008, 511 p., 30 €

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La paix ne se réduit pas à un intervalle entre deux conflits et ces derniers ne s’arrêtent pas au dernier coup de canon. Jusqu’à récemment, les périodes de transition que constituent les sorties de guerre n’ont cependant pas toujours reçu l’attention qu’elles méritent. On ne peut donc que se réjouir de la parution de l’ouvrage collectif Sortir de la Grande Guerre, codirigé par Stéphane Audouin-Rouzeau et Christophe Prochasson. Le but des auteurs est de remplacer le terme vague d’« après-guerre » par un concept plus fécond : la « sortie de guerre ». Ce processus de plus ou moins longue durée ne se confond en rien avec l’arrêt des combats. Sortir de la guerre signifie construire la paix, de façon plus ou moins solide et durable en fonction des matériaux disponibles et des destructions physiques ou symboliques engendrées par le conflit. La réussite de ce processus exige de la part d’États nations parfois nouveau-nés une gestion efficace de problèmes totalement neufs, si pas toujours par leur nature, du moins par leur ampleur : la démobilisation des troupes, les deuils de masse, les épurations et les commémorations, les reconstructions économique, sociale, politique ou identitaire, etc. Le « retour aux normes » s’avère le plus souvent impossible. Plus problématique encore, le conflit se poursuit parfois en se retournant contre l’ennemi intérieur…

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Sortir de la Grande Guerre s’organise suivant cinq axes, qui se recoupent et se complètent. La première partie concerne la sortie de guerre des vainqueurs ou bénéficiaires du conflit, qu’ils se considèrent ou non comme tels : France, Grande-Bretagne, États-Unis, Tchécoslovaquie, Italie. La deuxième aborde la question des vaincus : Allemagne, Autriche et Hongrie. La troisième section décrit les sorties de guerre qui se doublent de sorties d’occupations, en Belgique, en Roumanie et dans le nouvel État yougoslave. La quatrième traite des cas russes, polonais, grecs et des territoires qui composaient l’ancien Empire ottoman. Dans ces pays, le conflit continua ou recommença bien après 1918. Enfin, la cinquième et dernière partie aborde les cas particuliers des dominions britanniques et des colonies africaines, qui montrent les limites du concept de sortie de guerre. L’ouvrage est pourvu de deux cartes, d’un index très complet et d’une riche bibliographie. Il invite à dépasser les cloisonnements chronologiques et offre pour la première fois au public francophone un aperçu mondial de la façon dont les sociétés plongées dans la Grande Guerre ont tenté de se reconstruire, avec plus ou moins de succès. Le lecteur constate naturellement des différences parfois sensibles dans le traitement de la problématique au sein des différents chapitres. Cela n’a rien d’étonnant et paraît difficilement évitable, compte tenu des inégalités de développement entre les historiographies nationales. Sortir de la Grande Guerre n’en constitue pas moins un ouvrage collectif remarquable, dont la cohérence est soulignée par les introductions des cinq parties, rédigées par les deux coordinateurs. La conclusion insiste notamment sur la nécessité de mieux cerner l’impact du conflit à quatre niveaux : l’économique, le politique, le sociétal et l’individuel. Un quadruple champ de recherche très prometteur.

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Nicolas Mignon

Winter Jay, Entre deuil et mémoire : la Grande Guerre dans l’histoire culturelle de l’Europe, Paris, Armand Colin, 2008, 309 p., 25 €

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Dans les derniers mois de la première guerre mondiale, Abel Gance commence le tournage de son film J’accuse qui sort en mars 1919. À la fin du film, le personnage principal, Jean Diaz, voit les morts de la guerre sortir de leur tombe et retourner dans leur village pour s’assurer que leur sacrifice n’a pas été vain. Mélange d’images bibliques et d’un langage cinématographique nouveau, explique l’historien Jay Winter. Le deuil de masse qui a frappé la totalité des familles européennes pendant la Grande Guerre n’a pu être exprimé qu’au moyen de références traditionnelles, notamment religieuses – ici sous la forme d’une Apocalypse.

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Traduction de Sites of Memory, Sites of Mourning considéré comme un classique depuis sa parution en 1995, Entre deuil et mémoire s’inscrit dans les débats engagés depuis une vingtaine d’années sur les formes d’expression artistique et culturelle nées de la guerre et les renouvelle profondément. Pour Paul Fussell (The Great War and Modern Memory, 1975) ou Samuel Hynes (A War Imagined : The First World War and English Culture, 1991), la littérature d’après-guerre traduit une révolution stylistique, mêlant une évocation réaliste du conflit et un mode qu’ils qualifient d’ironique.

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Jay Winter, qui a déjà discuté les thèses de Fussell dans un précédent livre (The Experience of World War I, 1988), souligne à l’inverse que le « modernisme », apparu en fait avant 1914, n’exclut pas le recours à des formes classiques, perceptibles non seulement dans la littérature (ses chapitres sur l’imaginaire apocalyptique dans la littérature de guerre et sur le retour du sacré dans la poésie de guerre sont particulièrement éclairants), mais aussi dans la peinture, l’architecture ou le cinéma. La rupture de 1914-1918 est moins totale que ne l’ont souvent affirmé historiens et historiens de l’art. Le véritable tournant se situe après Auschwitz et Hiroshima, à un moment où la catastrophe juive et le deuil de masse de populations civiles ne peuvent plus être portés par les langages traditionnels du sacré.

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En faisant de l’expression des deuils de guerre l’un des éléments centraux de sa démonstration, Jay Winter adopte une démarche délibérément comparative, qui conduit le lecteur aussi bien en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne qu’en Australie, esquissant finalement des convergences frappantes entre les pays belligérants. Il s’appuie aussi sur le langage visuel, celui des monuments aux morts, du cinéma de Gance, des toiles d’Otto Dix et de Max Beckmann, là où Fussell fondait son argumentation essentiellement sur des sources littéraires et anglo-saxonnes.

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Le résultat est l’un des livres d’histoire culturelle les plus réussis sur la période de la guerre, érudit dans le détail, éclairant dans la comparaison, souvent émouvant. Quelques-unes des plus belles pages sont consacrées au monument que la sculptrice allemande Kathe Kollwitz a dédié à son fils Peter, tué en octobre 1914, près de Langemarck dans les Flandres. Mémorial intemporel, sans date ni nom, qui emprunte à la statuaire médiévale, où un couple d’âge mur, écrasé de douleur, est agenouillé devant la tombe de son enfant.

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Bruno Cabanes

Construire la paix

Bouchard Carl, Le Citoyen et l’ordre mondial (1914-1919) : le rêve d’une paix durable au lendemain de la Grande Guerre en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, Paris, A. Pedone, 2008, 270 p., 23 €

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Au cœur d’une historiographie qui connaît à la fois une profusion de publications et un renouvellement des approches, cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat soutenue sous la codirection de Jean-Claude Allain (Université Paris-III) et de Samir Saul (Université de Montréal), entend montrer, pour reprendre les expressions de Sandi Cooper et Jürgen Habermas, « l’immixtion citoyenne » dans « l’espace public » pendant le premier conflit mondial. En effet, selon Carl Bouchard, « la mobilisation en vue de la victoire » et « le discours nouveau sur la démocratisation de la vie politique » se traduisent par la rédaction, entre 1914 et 1919, de centaines de mémoires de guerre destinés à influencer les édiles.

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À cet égard, l’impressionnant corpus convoqué n’hésite pas, et à juste titre, à plonger dans l’avant 1914, tout en se focalisant sur des documents relatifs à l’organisation d’une « paix durable » et en excluant les « propositions pacifistes au sens strict », quitte à y recourir pour « conceptualiser et classer les différentes « formes de promotion de la paix ». Cette démarche peut étonner quand on songe à la pensée et à l’action essentielles, avec des engagements générationnels parfois retardés, des Jules Prudhommeaux, Georges Demartial, Georges Pioch, Gabrielle Duchêne, Séverine, Louis Guétant, Lucien Le Foyer, Jeanne et Michel Alexandre, Mathias Morhardt, Oscar Bloch et autres Charles Gide, pour le seul versant hexagonal, quasiment pas évoqués ; sans doute s’explique-t-elle, malgré un riche appareil critique largement issu, il faut le saluer, de l’historiographie anglo-saxonne, par une typologie problématique des pacifismes, laquelle aurait sans doute gagné à s’appuyer, entre autres, sur les travaux de Nicolas Offenstadt, lesquels ont montré que les frontières sont en la matière souvent poreuses.

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Le pari résidait aussi dans le choix de dépasser les groupements du pacifisme juridique pour aller aux sources individuelles françaises, britanniques, américaines, réduisant certainement l’optique comparatiste, mais avec une cohérence clairement assumée autour de la SDN. Dans cette perspective, l’auteur s’intéresse aux regards citoyens, tant sur l’universel et le national, le bien commun et l’intérêt particulier, que sur la sécurité, le désarmement, la démocratie. Organisé à partir d’un retour ante 1914, qui passe par le conseil amphictyonique de l’Antiquité et la philosophie de Kant, et d’une étude évidemment partielle (tout ne pouvait assurément pas être vu) des milieux, sociabilités et réseaux, l’ouvrage s’attache ensuite à l’existence d’une « vue transnationale de la paix », de fait décalée par rapport aux autorités politiques, puis aux contours des organisations internationales imaginées, pour finalement aborder aux rivages de la préhistoire de la SDN.

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En dépit de lourdeurs dues à l’exercice académique auquel il s’adosse et de l’absence d’index des noms cités, mais accompagné de tableaux et d’organigrammes, cet essai d’histoire des idées politiques au miroir de la société civile constitue un apport à la fois érudit et suggestif à la connaissance des convergences pacifistes, ici et ailleurs.

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Emmanuel Naquet

Guieu Jean-Michel, Le Rameau et le glaive : les militants français pour la Société des nations, Paris, Presses de Sciences Po, 2008, 305 p., 28 €

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Par un article pionnier intitulé « Le milieu genevois dans la France de l’entre-deux-guerres », publié en 1987 dans Les Internationales et le problème de la guerre au xxe siècle, Serge Berstein a ouvert, au carrefour d’une histoire politique renouvelée et de l’histoire des relations internationales, un nouveau champ d’investigation. À la lumière de nouvelles problématiques – celles des réseaux et des entourages, mais aussi des représentations, du discours et de la culture politique –, le processus décisionnel et la question de l’influence y occupent une place centrale. Après Christine Manigand, Christian Birebent et Carl Bouchard, Jean-Michel Guieu s’inscrit par cet ouvrage dans cette perspective historiographique.

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Prenant appui sur des sources abondantes et variées, l’auteur esquisse, dans un large panorama couvrant le premier 20e siècle, une galerie de portraits d’acteurs français unis par les mêmes idéaux de la paix par le droit et de la sécurité collective. Il analyse plus précisément les nombreuses associations qui, après la première guerre mondiale, ont relayé en France « l’esprit de Genève » auprès de l’opinion publique et tenté de faire pression sur le pouvoir pour que soit prise au sérieux la SDN naissante et qu’il accepte d’œuvrer à son perfectionnement. Fondée à la veille de l’armistice par Léon Bourgeois, l’Association française pour la SDN est la principale composante d’un mouvement qui fédère autour de ce même idéal une quinzaine de groupements universitaires, religieux, maçonniques, syndicaux ou féministes. Leurs équipes dirigeantes fonctionnent en réseaux et sont représentées par quelques personnalités pivots, toutes issues de la gauche modérée. Le trio Émile Borel, Henry de Jouvenel, Jean Hennessy, aux commandes à la fin des années 1920, défend ainsi une conception nouvelle des relations internationales qui porte l’empreinte du pacifisme juridique incarné avant-guerre par Léon Bourgeois.

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L’étude des groupes de soutien français à la SDN contribue par ailleurs à une meilleure connaissance de l’histoire de l’idée européenne. Ce mouvement, intégré dans un vaste réseau international, rassemble en effet de nombreux porteurs de projets européens même si tous ne partagent pas nécessairement la même vision de l’Europe. Lors du 14e congrès international des associations pour la SDN, qui se déroule à Genève en juin 1930, les désaccords autour du Mémorandum Briand pour l’organisation d’une union fédérale préfigurent la réception mitigée de ce texte dans les capitales européennes.

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Nombreux sont en effet les freins à l’action militante des propagandistes de « l’esprit de Genève ». Contrairement à leurs homologues britanniques de la League of Nations Union, ceux-ci n’ont jamais réussi à constituer un mouvement de masse. Laboratoires d’idées et groupes de pression sous les majorités de gauche, ces associations sont à l’inverse, sous des majorités de droite, instrumentalisées par des gouvernements soucieux d’assurer la défense de leurs intérêts nationaux, y compris dans les manifestations non officielles. C’est bien là l’un des principaux apports de cet ouvrage qui permet, à travers le militantisme associatif, de mesurer avec finesse l’influence des réseaux privés dans la conduite de la politique étrangère française de l’entre-deux-guerres.

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François Dubasque

Engagements et sociétés communistes

Dugrand Alain et Laurent Frédéric, Willli Münzenberg : artiste en révolution (1889-1940), Paris, Fayard, 2008, 633 p., 26 €

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À travers Münzenberg, écrivait François Furet dans son Passé d’une illusion, « l’aventure grise des fonctionnaires du Komintern prend un peu de l’éclat tragique d’un roman ». La passionnante et presque exhaustive biographie qu’Alain Dugrand et Frédéric Laurent consacrent à cet « artiste en révolution » donne toute sa dimension à cette appréciation.

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Élevé à Erfurt par un père alcoolique et violent, Willi abandonne l’école à 15 ans pour des petits emplois. Son entrée en politique se fait au sein de la gauche radicale proche de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. À 17 ans Willi, qui est déjà un activiste forcené, prend la route. Il rêve d’aller au Sud, la France, puis l’Amérique… mais c’est à Zurich qu’il s’installe, où il fréquente les cercles libertaires et artistiques proches de Fritz Brupbacher. Élu à la tête des jeunesses socialistes autonomes de Suisse, Willi parviendra, grâce à la qualité du journal de l’organisation (Jugend Internationale) qui publie toutes les grandes signatures radicales, à s’imposer comme une force internationale autonome dès le début de la guerre. Proche des bolcheviks, doté d’une réputation de gauchiste au sein du Kommunistische Partei Deutschland (KPD), Willi aura une ligne politique souvent fluctuante. Malgré ses fonctions de député au Reichstag et de membre des instances dirigeantes du parti, c’est à l’organisation des mouvements dits « de masse » qu’il consacre l’essentiel de son temps.

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Avec le Secours ouvrier international, fondé en 1921, puis la Ligue contre l’impérialisme, les Amis de l’URSS, le Mouvement Amsterdam-Pleyel et le Rassemblement universel pour la Paix de 1935, Münzenberg s’efforce, souvent avec succès, de gagner aux thèses soviétiques des intellectuels, des artistes, la bourgeoisie progressiste et de nombreux ouvriers socialistes ou sans parti. Véritable inventeur de la communication politique de masse, il s’appuie à partir de 1922 sur un consortium de maisons d’édition et de journaux. Il crée les premiers magazines illustrés populaires, finance la production et la distribution de films, soutient le théâtre d’avant-garde et les opéras ouvriers.

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Antifasciste intransigeant, la publication du Livre brun lui vaut d’être qualifié par Göring de « premier ennemi du Reich ». Il rompra publiquement avec Staline à la signature du pacte germano-soviétique. Initiateur d’un projet d’union franco-allemande pacifique et démocratique, il est retrouvé pendu en juin 1940 dans une forêt d’Isère, vraisemblablement assassiné, comme le suggèrent les auteurs, par des agents de Staline – victime comme nombre de ses contemporains d’avoir été trop longtemps antifasciste sans être antitotalitaire.

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Bien sûr, les historiens regretteront la « légèreté » des notes de bas de page, l’absence de quelques publications récentes sur telle ou telle organisation de masse et certaines prises de position contredisant l’historiographie sur des questions annexes (comme l’assassinat de Kirov), mais ce portrait finement esquissé à partir de nombreuses et excellentes citations extraites de textes de contemporains se révèle en définitive plus convaincant que la démonstration exclusivement à charge de Sean Mc Meeking.

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Jean-François Fayet

Aunoble Éric, « Le Communisme, tout de suite ! » Le mouvement des Communes en Ukraine soviétique (1919-1920), Paris, Les Nuits rouges, 2008, 286 p., 18 €

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Le mouvement des communes durant la guerre civile russe est un phénomène peu connu. Ces formes particulières de vie collective, démocratique et autonome se développent dans deux mille localités en 1919, dont trois cents en Ukraine. Trente-deux communes de la région de Kharkov, au cœur de la présente étude, apparurent dans le semestre qui suivit la proclamation de la République socialiste soviétique d’Ukraine et subsistèrent jusqu’à l’arrivée des troupes contre-révolutionnaires de Denikine. L’ouvrage a pour ambition de faire revivre cette expérience singulière.

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La première partie revient sur l’histoire de la commune dans les courants de pensée russes, sur l’assimilation et la diffusion de l’exemple français. Différentes significations de kommuna se juxtaposent pour créer un « mythe révolutionnaire », selon l’expression de Georges Sorel. Les bolcheviks s’approprient tardivement cette utopie libertaire, mais, en 1919, ils disposent du monopole du discours sur les communes. La deuxième partie se consacre à l’analyse des communes d’Ukraine. La description des conditions de création des communes, l’analyse des acteurs qui y participent, de leurs réalisations et de leurs relations avec les paysans constituent de loin la partie la plus enthousiasmante de l’ouvrage. La troisième partie expose le déclin du mouvement, détruit par la terreur blanche et définitivement sapé par les bolcheviks. La conclusion, polémique, interroge la simultanéité entre la fin des communes et l’agonie du communisme en URSS.

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Le thème et son traitement sont originaux. Néanmoins, l’objet de l’étude aurait pu être défini avec une plus grande clarté. Par ailleurs, alors qu’Éric Aunoble s’inscrit dans un courant historiographique puissant sur la politisation de la paysannerie russe, il ne s’y réfère hélas que très marginalement. L’insertion du mouvement des communes dans le contexte de la guerre civile, avec son cortège de violences militaires, politiques et sociales, constitue également une piste que l’auteur n’approfondit malheureusement pas. Il traite souvent ses sources avec une grande légèreté et semble ne pas faire preuve de recul face à son matériel, qu’il qualifie parfois succinctement de « déroutant », sans pousser plus loin l’analyse. Les termes ne sont pas systématiquement spécifiés : un tel sujet supposait par exemple de revenir finement sur les acceptions de « commun » et « collectif », non utilisés comme synonymes dans la pensée économique et sociale des courants révolutionnaires. Le titre même de l’ouvrage n’est pas explicité : il semble provenir, selon une note, d’un article publié en 1924, soit cinq années après les faits relatés, et cet anachronisme n’est pas discuté.

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Au final, l’intérêt de l’ouvrage réside dans la volonté de l’auteur de faire ressortir des initiatives perçues comme marginales, mais néanmoins caractéristiques de l’esprit de la révolution russe et de l’étendue des attentes qu’elle a créées. Éric Aunoble rend compte de la soif d’égalité qui régnait alors, et des tentatives de créer de nouveaux rapports sociaux dans la cellule villageoise.

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Juliette Denis

Shulman Elena, Stalinism on the Frontier of Empire : Women and State Formation in the Soviet Far East, Cambridge, Cambridge University Press, 2008, 260 p., 55 £

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Dans l’URSS des années 1920 et 1930, les femmes soviétiques impliquées dans la construction de l’État et de la nouvelle société se voient confier des rôles et des identités spécifiques. Elena Shulman développe dans son ouvrage l’expérience de la colonisation de l’Extrême-Orient : trois cent mille femmes volontaires ont répondu à l’appel de Valentina Khetagurova, et vingt-cinq mille « Khetagurovites » colonisèrent effectivement ce front pionnier en 1937. Ces femmes incarnent la rupture avec les temps anciens : elles présentent des caractéristiques de la modernité et de la conquête, de la vie aventureuse aux côtés des hommes. Ce nouveau modèle de féminité se retrouve explicitement lié au développement de la civilisation soviétique dans les périphéries. Fondé sur des archives variées, sur des journaux et des affiches de propagande, sur des analyses biographiques détaillées, l’ouvrage analyse aussi bien les évolutions de la vie quotidienne que les dynamiques migratoires des années 1930, et illustre pertinemment l’histoire du genre en URSS.

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Les deux premiers chapitres exposent le contexte de l’étude : la place des femmes et celle de l’Extrême-Orient dans les premières décennies de l’existence de l’URSS. Le troisième chapitre revient plus précisément sur la biographie et la carrière de Khetagurova, une « notable soviétique » qui, mariée à un officier de l’Armée rouge en Ossétie du Sud, a entretenu des liens avec les périphéries stratégiques du territoire soviétique qui l’autorisent à relever le défi de la colonisation en Extrême-Orient. Elena Shulman introduit une perspective comparative intéressante avec d’autres modèles féminins dans les États nations européens. Le quatrième chapitre analyse les représentations de l’Extrême-Orient dans les films et la presse, et étudie à travers les lettres de volontaires la réception et l’assimilation de ces images par le public féminin. Si la propagande insiste sur l’idéal de progrès, de développement et de liberté qu’incarne cette zone de marge en expansion, et que les femmes sont censées porter, la réalité de cet espace est tout autre. Les cadres environnementaux et sociaux, les vagues de déplacements de population forcés et la forte tradition patriarcale qui y règne constituent de nombreux obstacles à l’épanouissement des colons. Le cinquième chapitre met plus spécifiquement en lumière les pratiques sexuelles et matrimoniales de ces femmes et permet d’évaluer leur qualité de vie. Le dernier chapitre démontre que, malgré leurs attentes et les promesses popularisées par le discours officiel, les « Khetagurovites » deviennent des cibles vulnérables dans une société masculine et violente.

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La juxtaposition d’aspects variés de cette colonisation féminine offre des analyses novatrices et d’une grande finesse, mais elle introduit une discontinuité du propos qui nuit à la lecture. Néanmoins, Elena Shulman propose un nouveau regard sur les conditions sociales des années 1930, grâce à l’étude de ce groupe spécifique et révélateur de la position des femmes dans l’URSS stalinienne.

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Juliette Denis

Harsch Donna, Revenge of the Domestic : Women, the Family, and Communism in the German Democratic Republic, Princeton, Princeton University Press, 2007, 350 p., 29,95 $

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L’historienne américaine Donna Harsch propose une relecture originale et assez novatrice de l’histoire économique et sociale de la RDA sous l’angle du genre pour la période 1945-1971.

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D’emblée, elle affiche sa position méthodologique en privilégiant une approche d’histoire sociale centrée sur les interactions entre le pouvoir politique et les « femmes ordinaires ». Le titre de l’ouvrage donne le ton et fournit une clé d’interprétation pour comprendre l’évolution politique générale de la RDA : les problèmes domestiques essentiellement assumés par les femmes expliqueraient le passage d’un système stalinien à une dictature paternaliste cherchant à satisfaire les désirs de la population en termes de biens de consommation. Cette revanche des besoins individuels sur les sacrifices collectifs à réaliser au nom du socialisme serait à l’origine de la banqueroute économique finale.

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Donna Harsch adopte une démarche diachronique en trois temps. Le premier chapitre revient sur les difficiles conditions de vie des femmes dans l’immédiat après-guerre et l’enjeu que constitue pour le parti communiste la « question féminine », d’abord dans sa dimension politique (les femmes représentent, en 1946, 60 % de l’électorat dans la zone d’occupation soviétique), puis, une fois la dictature en voie d’établissement à partir de 1948, dans sa dimension économique (utiliser massivement les femmes comme main-d’œuvre dans l’industrie). Dans cette optique, le SED mobilise un discours fondé sur l’égalitarisme et l’émancipation par le travail. La RDA a cherché à associer les femmes à la bataille du productivisme, alors que la plupart d’entre elles ont, par le biais de stratégies individuelles (travail à temps partiel, refus de se former pour assurer un emploi qualifié), recherché un mode de vie centré sur la famille.

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Donna Harsch consacre les cinq chapitres suivants aux années 1950, au cours desquelles les femmes se heurtent aux problèmes de gestion du quotidien et de misogynie au travail. Cette période est vue tout à la fois sous l’angle des responsables du SED et des femmes dans les usines. L’historienne américaine aborde ensuite la question de la natalité, de la socialisation des tâches domestiques et de la famille. Le dernier chapitre est consacré aux années 1960 qui se caractérisent par une adaptation du régime en termes d’offre de produits de consommation.

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Le grand mérite de cette étude est d’offrir une interprétation fondée sur une catégorie d’acteurs encore trop rarement au centre de la production historiographique sur la RDA. Or, les femmes occupent une place centrale dans le rapport entre l’État et sa population. En outre, Donnna Harsch multiplie les points de comparaison, non seulement avec les autres États socialistes, mais aussi avec les pays occidentaux. Cette démarche permet de réinscrire le communisme dans une réflexion sur les processus de modernisation en œuvre au sein des sociétés industrialisées depuis le 19e siècle.

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Emmanuel Droit

Le Troisième Reich

Ross Corey, Media and the Making of Modern Germany : Mass Communications, Society and Politics from the Empire to the Third Reich, Oxford, Oxford University Press, 2008, 426 p., 52,25 £

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Le projet de Corey Ross est clair : « essayer de mettre en lumière les relations entre médias de masse, changement social, et culture politique pendant une période cruciale de l’histoire allemande » (p. 9). Dès lors, une démarche chronologique et thématique s’est imposée, afin de penser la production médiatique et d’envisager la réception et les attentes des publics.

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À la fin du 19e siècle, l’Allemagne est le théâtre d’une restructuration du monde de la presse. Dans les années 1890, de grandes entreprises cherchent à décloisonner les anciens marchés des principautés unifiées dans l’Empire par la victoire de 1870. Les journaux imaginent un modèle de presse où l’on discute des questions de politique, mais aussi de spectacle. Leur ambition est de toucher la masse des lecteurs, dont le nombre ne cesse de croître sous l’effet de l’alphabétisation. Déjà, un milieu professionnel se dessine. Il oscille entre la définition de ses tâches, de ses missions, et son admission au sein des élites sociales. Le théâtre, la musique et l’opéra commencent à se situer dans la continuité de cet univers et, quand le cinéma naît, la complémentarité avec la presse en découle naturellement.

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Partant de ce constat d’émergence d’un champ médiatique, Corey Ross passe ensuite à une deuxième étape de sa réflexion. Il s’agit d’évaluer dans quelle mesure la période de l’entre-deux-guerres correspond véritablement à une normalisation et à une standardisation des pratiques. Grâce à une analyse fine du cinéma et de la radio, l’historien de l’Université de Birmingham montre qu’en réalité, la massification des instruments de communication, dans les années 1920, se traduit par un renforcement du cloisonnement social et des disparités géographiques. D’abord parce que le matériel étant cher, il concerne prioritairement les catégories urbaines aisées. Ensuite parce que les habitudes de loisirs tardent à s’adapter aux nouveaux supports. La conséquence est une programmation différentielle et des contenus qui favorisent la distinction sociale. Dans un second temps, en revanche, et singulièrement après le milieu des années 1930, la meilleure répartition des moyens de communication et les préoccupations en matière d’audience conduisent les médias à proposer des contenus fédérateurs. La guerre accentue encore ce mouvement.

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L’intérêt que Corey Ross porte à la chose politique le conduit à interroger le concept de propagande. Il fait ainsi revivre le travail de communication partisane et étatique, dès la république de Weimar. Le régime nazi apparaît étrangement dans une continuité de logiques qui lui préexistent, son racisme mis à part évidemment. Même les structures économiques des médias du Troisième Reich reflètent des plans de concentration imaginés par les professionnels du secteur pour résister à la crise avant 1933. La tendance monopolistique du régime nazi va ainsi de pair avec un objectif de rationalisation économique. Elle sert le fantasme d’une communauté du peuple qui se rassemblerait autour de la voix de ses maîtres et les écouterait, sans s’ennuyer. Car les propagandistes nazis, pour fanatiques qu’ils sont, savent que la première obligation pour convaincre est d’être audible. Pour gagner des auditeurs, ils préfèrent passer à la radio du jazz orchestral et taire provisoirement leur haine de cette « musique de nègre ». Au total, le nazisme apparaît bien comme un projet de mise sous tutelle de tout le secteur des médias, mais les contenus ont été nettement affadis par rapport aux discours hystériques des dirigeants du parti et de l’État.

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La démonstration de Corey Ross serait plus forte encore si des parallèles étaient plus souvent menés avec d’autres pays, afin d’évaluer en profondeur ce qui relève de la logique interne de l’Allemagne, le fameux Sonderweg, et ce qui résulte plutôt des classiques processus de développement d’une technologie. L’expérience qu’il tente, en effet, de penser l’américanisation de la publicité aurait pu être généralisée. En outre, quelques aspects manquent d’une discussion approfondie, comme la façon dont la culture médiatique allemande interagit avec celle des pays conquis : Tchécoslovaquie, Autriche, etc. La question du pangermanisme est sous-jacente à cette préoccupation. Enfin, il aurait été apprécié que cette analyse se confronte davantage à la théorie du totalitarisme, afin d’écarter l’illusion d’une définition de la propagande qui en serait un sous-produit.

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Ces remarques de détail n’entachent pas ce travail approfondi, dont les qualités d’écriture sont également à souligner. Loin de réduire l’histoire des médias à une série de considérations sèches sur une technologie et ses usages, il aura démontré que ce secteur de recherches est essentiel pour comprendre le fonctionnement de la culture et de la politique à l’heure des masses. L’interprétation de l’histoire allemande y gagne en netteté. Elle ne se limite pas à un drame d’élites ou à une manipulation du peuple perdant la raison. Elle apparaît plutôt comme le fruit d’un processus d’interaction favorisé par un espace public structuré par les médias.

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Fabrice d’Almeida

Steegmann Robert, Le Camp de Natzweiler-Struthof, Paris, Seuil, 2009, 384 p., 22 €

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Ce livre est le fruit de plus de vingt années de recherches, conduites dernièrement en partenariat avec le Centre européen du résistant déporté. En décembre 2003, Robert Steegmann avait soutenu une thèse de doctorat sur le même sujet, à l’Université Marc Bloch de Strasbourg. À la suite de la soutenance, il avait fait paraître, en 2005, aux Éditions La Nuée bleue, un premier ouvrage sous le titre Struthof : le KL de Natzweiler et ses kommandos. Une nébuleuse concentrationnaire des deux côtés du Rhin, 1941-1945. Mais, rançon d’une édition rapide, cette première publication laissait à désirer, sur la forme en tout cas, avec son plan déséquilibré et une première partie couvrant plus de la moitié de l’ouvrage, alors que la quatrième et dernière partie, consacrée aux expérimentations médicales, comportait à peine plus d’une vingtaine de pages.

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Bénéficiant au contraire du recul du temps, le présent ouvrage, publié aux Éditions du Seuil, vient heureusement corriger ces défauts. Le camp de Natzweiler-Struthof, ouvert au mois de mai 1941 en Alsace annexée, vit passer quelque cinquante-deux mille détenus dont environ vingt mille périrent. Entre autres particularités, ce camp survécut administrativement à l’évacuation du camp souche, au début du mois de septembre 1944, sous la forme d’un ensemble polycentrique de camps satellites sur la rive droite du Rhin, qui se disloqua progressivement au cours des dernières semaines de la guerre.

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L’ouvrage est divisé en neuf chapitres, désormais parfaitement équilibrés et intitulés d’un verbe à l’infinitif très pertinent (un camp dans le système concentrationnaire, arriver, partir, travailler, diriger, survivre, punir, mourir, l’innommable). La lecture de la table des matières illustre bien la méthode empirique et phénoménologique suivie par Robert Steegmann et cet ouvrage confirme, si besoin en était, que l’histoire du système concentrationnaire nazi continue à s’écrire en marge des grandes controverses historiographiques qui animent au contraire l’histoire du Troisième Reich et en particulier l’histoire du judéocide, proche mais non réductible à celle du système concentrationnaire. Pour autant, cet ouvrage n’est nullement dépourvu de culture car pour chaque aspect de la vie du camp, qu’il circonscrit habilement, l’auteur nous propose une synthèse des avancées les plus récentes des sciences humaines sur le terrain de l’étude du phénomène concentrationnaire. Et par son souci permanent de comparaison avec les autres camps, il dépasse en fait le cadre forcément étroit d’une simple étude monographique pour poser les jalons d’une synthèse générale sur l’histoire du système concentrationnaire nazi.

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Par la maîtrise dont fait preuve l’auteur dans l’utilisation des sources comme de la bibliographie, par la fermeté assurée et mesurée du ton, par la solidité de l’argumentation, mais aussi par l’humanisme du propos qui ne perd jamais de vue l’homme derrière ceux que les SS voulaient réduire à l’état de Stücke (morceaux), cet ouvrage d’histoire totale de grande qualité se recommande donc, en particulier auprès des étudiants et du grand public cultivé, comme une introduction indispensable non seulement à l’histoire du camp de Natzweiler-Struthof mais à l’étude de l’ensemble du système concentrationnaire nazi.

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Michel Fabréguet

Kohl Christiane, La Maison des témoins : les coulisses des procès de Nuremberg, traduit de l’allemand par Marie Reygnier, Paris, Payot, 2009, 222 p., 18 €

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En septembre 1945, une comtesse hongroise réfugiée en Allemagne pour fuir l’Armée rouge, Ingeborg Kálnoky (1909-1997), reçoit la mission de diriger au 24, rue Novalis à Nuremberg une pension de famille réquisitionnée par les Américains pour héberger les témoins à charge et à décharge convoqués par le Tribunal miliaire international. C’est le récit de cette mission particulière que nous livre Christiane Kohl, journaliste au Süddeutsche Zeitung, dans un ouvrage destiné au grand public et paru en Allemagne en 2005. L’auteur se fonde sur les témoignages recueillis auprès de quelques témoins survivants, sur les deux livres d’or de la maison entre 1945 et 1948 et sur les dépositions lors des procès. S’il ne s’agit pas d’un ouvrage académique (l’appareil critique est limité à une bibliographie succincte et à de brèves notices biographiques), les historiens peuvent néanmoins y trouver un double intérêt.

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L’auteur réussit tout d’abord à reconstituer l’atmosphère spéciale de la villa, qui reçut comme pensionnaires des témoins des deux camps, contraints de dîner à la même table. Le récit regorge d’anecdotes qui rendent vivant cet épisode de l’histoire, en dehors de l’enceinte officielle du tribunal. Ainsi voit-on défiler dans la villa Karl Haushofer (1869-1946), ancien professeur de géopolitique de Rudolf Hess, resté en contact avec son élève pendant la guerre, Heinrich Hoffmann (1885-1957), le photographe attitré d’Adolf Hitler, qui se flatte d’avoir présenté au Führer Eva Braun et nie les crimes commis dans les camps de la mort, Rudolf Diels (1900-1957), le premier chef de la Gestapo ou Willy Messerschmitt (1898-1978), le constructeur aéronautique ayant travaillé pour les nazis. Des femmes sont aussi convoquées, comme Gisela Limberger, ancienne bibliothécaire de Göring chargée de répertorier sa collection d’œuvres d’art volées, ou Else Krüger, secrétaire de Martin Bormann, ayant vécu dans le bunker de Hitler jusqu’au suicide de ce dernier. Du côté de l’accusation, la maison héberge des résistants, tel le colonel Erwin Lahousen (1896-1955), impliqué dans plusieurs complots contre Hitler, et des anciens détenus ayant survécu à l’univers concentrationnaire, tel Eugen Kogon (1903-1987). L’auteur se plaît à décrire des scènes improbables : la découverte de nouvelles saveurs apportées par les Américains – jus de pamplemousse, beurre de cacahuète – alors que l’Allemagne meurt de faim, les trafics de cigarettes et d’alcool de Heinrich Hoffmann avec les GI’s et ses virées dans une taverne proche avec Carl Severing (1875-1952), ancien ministre social-démocrate de Prusse, ou les exposés dans la cour du général Franz Halder, spécialiste de la guerre-éclair, sur la manière dont la Wehrmacht a envahi la Norvège, la Belgique et la France, à l’aide de soldats de plomb.

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Le second intérêt du livre est de révéler le fonctionnement quelque peu désordonné des procès, du moins au début : la difficulté pour l’accusation à trouver des documents accablants pour les nazis, jusqu’à la découverte en mars 1947 à Berlin du protocole de la conférence de Wannsee, le travail délicat des avocats de la défense, qui ne connaissaient pas jusqu’au jour de l’audience l’identité des témoins de l’accusation, ou les liens personnels existant entre certains témoins et des procureurs, tels Robert M. W. Kempner (1899-1993) et Dexel Sprecher (1913-2006), reçus au château de Dürrenhembach par la comtesse von Faber-Castell, maîtresse de Diels.

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Par-delà ces anecdotes savoureuses pour l’historien, la question de la postface élargit la perspective : dans quelle mesure le microcosme de la rue Novalis, contraint, pour cohabiter, au silence – celui des anciens déportés traumatisés comme celui des dignitaires nazis craignant pour leur avenir –, est-il représentatif du refoulement du passé nazi de toute la société d’alors ?

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Marie-Bénédicte Vincent

Rousseau Frédéric, L’Enfant juif de Varsovie : histoire d’une photographie, Paris, Seuil, 2009, 268 p., 21 €

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Avec L’Enfant juif de Varsovie, Frédéric Rousseau se penche sur l’histoire de l’une des photographies les plus connues de la seconde guerre mondiale, devenue emblématique de la Shoah : celle où, encadré par des SS en armes, un groupe de juifs du ghetto de Varsovie sort d’un immeuble et dont se détache un enfant ayant les bras levés. Comme le rappelle l’auteur, cette photo est extraite d’un ensemble plus vaste de cinquante-trois photographies, réalisées à l’instigation du général SS Jurgen Stroop, chargé d’écraser le soulèvement du ghetto de Varsovie. Faisant partie intégrante du rapport consacré à l’opération, destiné à ses supérieurs de la SS et en premier lieu à Himmler, ces clichés, que Frédéric Rousseau s’attache tout d’abord à réinscrire dans leur histoire propre et à décrypter, ont connu une postérité particulière. Réalisés par les bourreaux, fixant les épisodes d’un événement devenu emblématique durant la guerre même, ils n’ont cessé, depuis la fin du conflit, de connaître des usages successifs. Ce sont ces usages qu’analyse l’auteur et qui constituent véritablement le cœur de l’ouvrage.

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Loin d’être la seule de cet ensemble à avoir été abondamment employée, la photographie où figure l’enfant n’est initialement qu’une parmi d’autres : le général Stroop posant parmi ses hommes, les rues du ghetto en ruine ou les combattants juifs capturés en sont d’autres. Utilisées à Nuremberg afin de montrer les crimes du Troisième Reich, ces photographies ont ensuite servi à illustrer la résistance des juifs face aux nazis, avant que la photographie de l’enfant n’émerge et s’impose comme l’incarnation des victimes de la Shoah, l’enfant étant peu à peu lui-même extrait de la photo, isolé de l’ensemble de la scène, devenant à lui seul cette incarnation. Ultime évolution pointée par l’auteur, l’enfant devient dans les années 1990 un « étalon victimaire », référence sans cesse utilisée. S’appuyant sur une importante bibliographie, Frédéric Rousseau montre comment les photographies de l’album Stroop ont été utilisées au gré des évolutions tant historiographiques que mémorielles, de la focalisation sur la Résistance durant les premières décennies suivant la Libération à la focalisation sur les victimes.

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Cependant, certains points auraient sans doute mérité un traitement plus approfondi. Ainsi, la question de l’auteur des photographies, pourtant importante au vu du sujet, est-elle évacuée en quelques lignes. De même, lorsque sont abordées la question de l’identité de l’enfant et les différentes revendications à ce sujet, une évidence n’est pas pointée, permettant pourtant de se faire une idée à ce sujet : il est très improbable que celui-ci ait survécu, les juifs du ghetto ayant été tués à Treblinka, quand ils n’étaient pas exécutés sur place. Au final, si l’ouvrage ne manque pas d’intérêt, il laisse cependant par endroits une impression d’inachevé.

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Tal Bruttmann

Europe centrale et orientale

Minczeles Henri, Plasseraud Yves et Pourchier Suzanne, Les Litvaks : l’héritage universel d’un monde juif disparu, Paris, La Découverte, 2008, 321 p., 22 €

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Les Litvaks, les juifs lituaniens, ont construit une culture originale et brillante dans une aire géographique correspondant aux limites de l’ancien grand-duché de Lituanie, et qui rayonna à partir de sa capitale, l’actuelle Vilnius. Au cœur du Yiddishland, cet univers culturel fut balayé par la Shoah. Les auteurs reviennent, avec une nostalgie assumée, sur la richesse de la civilisation des Litvaks. Ils proposent dans cette synthèse effectuée à partir d’ouvrages secondaires un panorama complet des évolutions, des innovations culturelles et des survivances contemporaines de cette communauté, et questionnent sa spécificité au sein des juifs d’Europe centrale et orientale.

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La première partie, intitulée « La Saga des Litvaks », retrace les relations des Litvaks aux différents pouvoirs qui ont dominé leur zone de peuplement et aux peuples environnants, du Moyen Âge à la seconde guerre mondiale. Une institution originale, le Kahal, régime original d’auto-administration communautaire, fonde dès le 16e siècle une tradition d’interventionnisme et d’action politique. Cette dernière semble se retrouver au 19e siècle avec l’implication d’une partie des communautés juives dans les mouvements socialistes. Après l’âge d’or de la vie juive au 18e siècle, les Litvaks sont, à partir de la fin du 17e siècle, de plus en plus menacés par les pogroms, et la situation se détériore après l’intégration des territoires dans l’Empire russe. L’entre-deux-guerres ne constitue qu’une période de répit instable avant la catastrophe de la guerre et du génocide.

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La deuxième partie revient sur les particularités religieuses, politiques et culturelles des Litvaks. L’aire litvak est traversée par des courants religieux très puissants et antagonistes : différents courants hassidiques, à partir du milieu du 18e siècle, se développent en Ukraine et Biélorussie, entrent en opposition, et se heurtent à leur tour à une tradition exégétique et rationaliste septentrionale, dont Vilna est le bastion. Le Gaon de Vilna incarne au 18e siècle cette érudition tout autant dans l’étude religieuse que dans les domaines profanes. En matière linguistique, littéraire, artistique, scientifique, les Litvaks sont également à l’origine d’œuvres et de théories qui marquèrent profondément de nombreux penseurs juifs des 19e et 20e siècle. Mais c’est dans l’histoire du socialisme juif à partir du 19e siècle que l’influence des Litvaks est prédominante. Le chapitre sur les « Engagements politiques et militantismes » reconstitue l’émergence du socialisme juif, du Bund, des différents courants sionistes dans la région et de leurs évolutions. La dernière partie s’interroge sur la persistance de l’héritage des Litvaks dans certaines communautés diasporiques, en Israël essentiellement, mais également, très localement, en Europe centrale ou orientale ou en Argentine.

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À travers cette histoire des Litvaks, les auteurs enjoignent le lecteur à prendre conscience de l’ampleur de la Shoah en Europe orientale : au-delà de l’extermination des victimes, c’est l’ensemble d’un univers culturel singulier qui disparaît après 1945.

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Juliette Denis

Sandu Traian, Histoire de la Roumanie, Paris, Perrin, 2008, 435 p., 23 €

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Normalien, agrégé, auteur d’une thèse de doctorat sur les relations magyaro-roumaines, Traian Sandu enseigne à l’Université Paris-III. Il nous livre une histoire de la Roumanie, qui se distingue de celles de prédécesseurs par un souci de problématisation plus affirmé que dans l’ouvrage de Georges Castellan et un rappel plus constant de la chronologie que dans l’ouvrage de Catherine Durandin.

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Le parti pris de Train Sandu est net : après un rappel sans grandes impasses de plusieurs siècles de préhistoire et d’histoire roumaines ancienne, médiévale et moderne, il consacre judicieusement les trois quarts de sa pagination à la période contemporaine, soit trois cents pages sur plus de quatre cents, et pour le seul 20e siècle, plus de deux cents pages. Chaque partie ne se borne pas à un exposé des faits. Les titres disent suffisamment les articulations et la problématisation sous-jacente. La construction du nationalisme roumain au 19e siècle est confrontée à l’étroitesse et à la brutalité des moyens.

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La pagination confortable du 20e siècle permet à l’auteur de donner sa mesure, fondée sur une connaissance de la bibliographie roumaine, hongroise et occidentale. L’idée de Grande Roumanie est ballottée entre Ouest et Est depuis une première guerre mondiale commencée de manière hésitante mais achevée de manière inespérée. Les faux-semblants des années 1920 aboutirent à une modernisation contrariée et, sous l’égide française, à une démocratisation inachevée. La question du fascisme roumain a été éclairée en 2002 par Alexandra Laignel-Lavastine. L’excellente maîtrise de ces débats amène l’auteur à tenir l’ambigu et affairiste roi Carol II pour fourrier puis dompteur du mouvement nationaliste en vue de la construction d’un parti de masse au service d’une monarchie autoritaire, activée en février 1938, et au service d’une Grande Roumanie fantasmée. Sur le plan extérieur, l’axe Paris-Prague-Bucarest-Moscou s’avéra illusoire dans la seconde moitié des années 1930, notamment à cause des non-dits sur la Bessarabie. Le 24 novembre 1938, à Berchtesgaden, Carol II rencontra Hitler, qui, oscillant entre les intérêts hongrois et roumains, contraignit le roi à sortir de l’ambiguïté, pour sa perte. Le rêve d’une Grande Roumanie effondré, le roi qui s’était piégé tout seul n’eut plus qu’à abdiquer au profit de son fils Michel le 6 septembre 1940. Traian Sandu dégage bien la continuité autoritaire des années 1930 et 1940 de Carol II au général Antonescu, autoproclamé maréchal en août 1941. Traian Sandu transpose avec raison le concept de « brutalisation » élaboré par George Mosse de la première vers la seconde guerre mondiale et à la société roumaine. L’analyse de l’antisémitisme hors de toute pression nazie est par ailleurs éloquente.

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Le piège d’une voie indépendante via un improbable renversement d’alliance se referme en août 1944 par l’offensive de l’Armée rouge. La logique de la présence des troupes l’emporte sur tout autre calcul. La Roumanie est occupée puis « communisée » dans un style qui perpétue l’autoritarisme d’avant guerre et la « brutalisation » issue de la guerre : aux « formes absolues, délirantes et cruelles » du régime communiste roumain, « plus longues et plus intenses que dans les pays d’Europe centrale », l’auteur avance comme explication « la tradition de violence politique, l’absence de culture du compromis et le mépris des dirigeants pour la vie de leurs administrés ». « La masse de la population fut brutalisée » (au sens de George Mosse), « sans la médiation d’une urbanisation ancienne », comprendre par là un développement capitaliste et bourgeois inexistants. Dans la seconde moitié du 20e siècle, la société roumaine paya d’un stalinisme sans pitié les impasses du 19e siècle et l’autoritarisme royal des années 1930. Le régime de Gheorghe Gheorghiu-Dej (1945-1965) fut une caricature du système stalinien et, à partir de 1965, le régime de Nicolae Ceaucescu fut une caricature de lui-même, avec une période d’apparence « libérale » et autonome de Moscou (1965-1974) – non sans complaisance de l’Occident – et une période de terreur (1975-1989). Le projet surhumain de Ceaucescu aboutit à la transformation contrainte des paysages ruraux.

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Puis des franges entières du régime cessent de soutenir le Conducator. L’auteur tient le lâchage par l’Armée pour capital. Le régime de Ceaucescu avait été implacable, sa sanction le fut tout autant : sa chute constitue la seule transition ultraviolente de la région en 1989 (mille trente-trois morts officiellement). Une analyse du fonctionnement iconique de ce régime aurait été la bienvenue, d’autant que l’auteur n’est aucunement dupe de la démocratisation en trompe-l’œil qui s’est ensuivie. Les vingt années précédant l’entrée dans l’Union européenne en 2007 sont marquées par deux phénomènes : le chaos politique et l’émergence d’élites prédatrices. Ni l’un ni l’autre ne paraissent à l’auteur être en mesure de surmonter la culture de dépendance et la tradition de victimisation qui lui semblent se dégager de l’histoire longue de la Roumanie. En bref, quoique médiocrement illustrée, le livre de Traian Sandu est l’excellente synthèse, très lisible, longtemps attendue.

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Alain Soubigou

Weber Pierre-Frédéric, Le Triangle RFA-RDA-Pologne (1961-1975) : guerre froide et normalisation des rapports germano-polonais, préface de Henri Ménudier, Paris, L’Harmattan, 2007, 417 p., 33 €

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Les relations trilatérales entre la République populaire de Pologne et les deux Républiques allemandes, la Fédérale et la Démocratique, auxquelles Pierre-Frédéric Weber consacre une passionnante étude pour la période 1961-1975, ont peu suscité de travaux jusqu’alors, encore moins en France.

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Triangle pourtant crucial que cette triade RFA-RDA-Pologne, spécialement en cette époque charnière de la guerre froide, où, de la construction du mur de Berlin jusqu’aux accords de Helsinki, l’Europe et le monde, au lendemain d’un pic de tensions, s’engagent peu à peu dans la voie de la « normalisation », non sans passer par les étapes intermédiaires du dégel et de la coexistence pacifique. Mais triangle complexe. Preuve en est que les spécialistes proclament à l’envie que les problèmes bilatéraux, RFA-Pologne ou bien RDA-Pologne, ne peuvent sérieusement s’analyser sans le troisième acteur – mais que peu d’entre eux (à l’exception notable de Krzysztof Ruchniewicz) ont eux-mêmes proposé des études qui réinterprètent la question allemande à l’aune des relations germano-polonaises, et inversement après 1945. Pierre-Frédéric Weber signe une étude d’autant plus remarquable qu’elle applique résolument le croisement des histoires, pour mettre à l’épreuve son hypothèse selon laquelle « la tragique division intra-allemande a peut-être eu pour corollaire un bénéfique rapprochement germano-polonais » (p. 9). La période centrée sur les années Willy Brandt et le tournant dans la politique à l’Est de la RFA illustre l’imbrication étroite des enjeux interallemands et germano-polonais, que Weber analyse aussi bien dans leur versant polono-ouest-allemand, assez bien connu, que dans leur variante polono-est-allemande, parent pauvre de la recherche.

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L’ouvrage se compose de trois parties, proposant, après une théorie de la triade, une première partie chronologique consacrée aux différentes phases des relations germano-polonaises (d’une situation marquée par le partenariat RDA-Pologne et l’isolement de la RFA à la normalisation RFA-Pologne, symbolisée par le voyage de Willy Brandt à Varsovie en 1970, qui relègue la RDA en position de « troisième homme »). La deuxième partie, thématique, poursuit l’analyse par des lectures trilatérales des rapports germano-polonais, ciblées sur les enjeux clés telles la question de la frontière Oder-Neisse, la question de la minorité allemande en Pologne ou celle de l’intégration des Allemands expulsés de Pologne en RFA et RDA. Le livre se termine par une typologie des facteurs historiques, idéologiques et systémiques, ouvrant tant sur la construction identitaire des acteurs que sur les discours alternatifs, et concluant sur les permanences et le changement de norme au sein de la « petite triade ».

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Si la méthode d’analyse trilatérale, parfois mécaniste, fait sans doute trop abstraction du système englobant de la guerre froide, notamment du rôle de l’URSS, l’ouvrage, appuyé sur d’impressionnants dépouillements d’archives tant polonaises qu’allemandes, montre combien le dialogue de sourds entre Bonn et Varsovie doit toujours être interprété au regard des querelles interallemandes et des « tabous » propres à la RFA et à la RDA. Les relations germano-polonaises après 1945 sont, au minimum, une histoire à trois.

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Thomas Serrier

Les États-Unis

Mizruchi Susan L., The Rise of Multicultural America : Economy and Print Culture, 1865-1915, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2008, 352 p., 65 $

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Au début du siècle précédent, de nombreux débats ont opposé les historiens spécialistes de l’Angleterre quant au moment d’émergence de la classe moyenne, certains érudits repoussant ses origines de plus en plus loin. Bien que les tendances marxistes ne soient plus aussi influentes (si elles le furent un jour aux États-Unis), Susan L. Mizruchi cherche à lancer un débat comparable sur le commencement de la diversité américaine. L’expression « melting-pot » (et le mélodrame ainsi intitulé d’Israël Zangwill) date de 1908 et Horace Kallen n’a pas utilisé l’expression de « pluralisme culturel » dans un livre avant 1924. Parce que les vagues d’immigration ont atteint leur pic au moment du déclenchement de la Grande Guerre et parce que les pressions patriotiques engendrées par celle-ci se sont intensifiées sous la forme d’hostilité vis-à-vis des étrangers et de plusieurs groupes minoritaires, la période précédant de peu ce conflit catastrophique est généralement identifiée, à l’inverse, comme le moment où l’idée d’une nation homogène a été éprouvée. Ce qui est si osé dans l’ouvrage très vivant de Mizruchi est l’affirmation, argumentée, selon laquelle les grands traits d’une société multiculturaliste ont été perçus dès le lendemain de la guerre de Sécession, et donc avant même la fin du 19e siècle. Même si sa thèse est exagérée, la série de preuves qu’elle présente et les interprétations qui éclairent successivement les textes choisis font de The Rise of Multicultural America un voyage fascinant sur un demi-siècle.

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Les sources sur lesquelles Susan L. Mizruchi s’appuie sont principalement littéraires. Elles s’étendent d’écrivains familiers (Henry James, Mark Twain, Frank Norris, Théodore Dreiser, William Dean Howells) à des auteurs moins familiers, mais parfois très populaires (Hélène Hunt Jackson, Ignatius Donnelly, Ida Tarbell, Zane Gris, Charlotte Perkins Gilman), en passant par des écrivains tout à fait obscurs (Maria Ruiz de Burton, Charles Alexandre Eastman) et des auteurs pour enfants (L. Frank Baum). Spécialiste en littérature, Susan L. Mizruchi fouille, avec autant d’enthousiasme que de perspicacité, dans des livres de sociologie ou ceux consacrés aux réformes sociales (de W.E.B. Du Bois, par exemple) et dans les photographies qui dépeignent le carnage de la guerre de Sécession ou la situation critique du prolétariat industriel et urbain. Elle prête exceptionnellement attention à la manière dont les écrivains présentent leur œuvre aux lecteurs (particulièrement par la publication en feuilleton dans des magazines) et à la sensibilité de telles figures aux fluctuations du marché. Par les techniques de publicité de masse à la fin du 19e siècle, l’art et le commerce ont été entrelacés avec une complexité qui a marqué la transition vers la modernité. Mizruchi caractérise la vitesse de changement comme suit : « Entre 1865 et 1915, l’Amérique a subi le développement du capitalisme d’entreprise le plus rapide dans l’histoire et en même temps des taux inégalés d’immigration. Le résultat fut la première société capitaliste moderne multiculturelle » (p. 2).

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Une autre façon de rendre compte de cet ouvrage est de noter que le corpus documentaire exploré par Susan L. Mizruchi est riche en tensions qui ressurgissent lorsque des catégories comme la race, l’appartenance ethnique, la classe et le genre sont juxtaposées. Les violences extrêmes au travail, les persécutions contre des Noirs, la défaite écrasante des Indiens, le ressentiment nativiste à l’égard des nouveaux venus du Vieux Monde et la longue lutte des femmes pour obtenir le droit de vote notamment rendent l’époque couverte par ce livre exceptionnellement agitée. L’entremise des textes qu’elle analyse est si fascinante que même les spécialistes de la culture de la fin du 19e siècle par exemple apprendront probablement des choses en lisant The Rise of Multicultural America. Ses portraits d’écrivains et de réformateurs, de conservateurs et d’utopistes sont des bijoux ; et ses interprétations des romans et des histoires comme ses reportages sont pertinents et perspicaces.

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Mais bien que Susan L. Mizruchi soit tout à fait consciente que son « utilisation du terme “multiculturel” est délibérément anachronique » (p. 3), sa thèse n’est pas tout à fait convaincante. La preuve qu’un consensus est apparu pour défendre la légitimité de la différence ne tient pas. Susan L. Mizruchi ne découvre pas non plus d’arguments soigneusement développés en faveur d’une société dans laquelle la foule et l’individu sont vus comme se renforçant mutuellement et comme de valeur comparable. Un romancier raciste du siècle dernier tel Thomas Dixon, dont les meilleures ventes incluent The Clansman et The Leopard’s Spots, n’apparaît pas dans l’index de Mizruchi. Heureusement, le texte qui précède cet index est délicieusement informatif.

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Stephen Whitfield (trad. Hélène Bourguignon)

Litwack Leon F., How Free Is Free ? The Long Death of Jim Crow, Cambridge, Harvard University Press, 2009, 187 p., 18,95 $

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Toute étude de l’évolution de la ségrégation raciale dans le Sud des États-Unis ne peut éviter la comparaison avec le récit classique que C. Vann Woodward a publié en 1955 (et qu’il a fréquemment révisé), The Strange Career of Jim Crow. Cet ouvrage fut une révélation en raison de l’argumentation développée par Woodward sur la rapidité avec laquelle la suprématie blanche a été légalement étendue. En refusant l’idée qu’il s’agissait d’une tradition régionale bien établie, C. Vann Woodward a suggéré que les lois Jim Crow risquaient davantage d’être révisées, voire supprimées, que ce que ne le laissait supposer l’invocation d’un passé sans ruptures par les Blancs du Sud.

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Un demi-siècle plus tard, même l’historien Leon F. Litwack, à qui fut décerné le prix Pulitzer, ne peut espérer offrir une interprétation nouvelle ou surprenante des relations interraciales après la défaite de la Confédération en 1865. Mais un thème clé apparaît dans le livre de Litwack, issu de cours donnés à l’université d’Harvard. L’auteur met en évidence la continuité et la durabilité du sectarisme qui, pendant peut-être sept ou huit décennies, a pris la forme particulière d’un apartheid américain, dans une région où l’esclavage s’était autrefois développé.

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Comme la Gaule, How Free Is Free ? est divisé dans trois parties. Le premier chapitre couvre la période s’étendant de la fin du 19e siècle à la deuxième guerre mondiale. La domination blanche a été officiellement établie et perpétuée dans le Sud, où s’est développé un modèle d’étiquette raciale notable pour sa cruauté et sa complexité. L’auteur est particulièrement fin quand il montre comment les Noirs du Sud n’avaient aucun moyen (sauf la fuite) de sortir d’un système qui leur rappelait constamment leur déchéance et leur vulnérabilité. Ce premier chapitre est celui qui offre le moins de surprises, quoiqu’il explore avec sensibilité tant les motivations des ségrégationnistes blancs que les conséquences psychologiques de la situation pour leurs victimes. Si la matière est familière, c’est dû en grande partie à l’étude antérieure de Leon F. Litwack, Trouble in Mind (1998).

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Le deuxième chapitre suggère que la seconde guerre mondiale a déclenché le mouvement pour les droits civils, rendant plus vive l’incohérence entre une confiance nationale en la démocratie et la violation constante des droits des citoyens noirs. Assez curieusement, l’interprétation classique de ce paradoxe par Gunnar Myrdal, An American Dilemma (1944), n’est ni mentionnée ni citée.

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Le troisième chapitre de How Free Is Free ? est le plus problématique : Leon F. Litwack fait le récit jusqu’à aujourd’hui de l’histoire de la niche noire dans l’Amérique blanche. Bien que la structure formelle des lois Jim Crow ait été demantelée il y a environ un demi-siècle, Litwack soutient que le legs de la ségrégation raciale explique en grande partie la persistance de la pauvreté, du crime et du désespoir qui touche tant la communauté noire. Mais il échoue à proposer une argumentation claire ou convaincante ; et la situation critique du quart-monde noir ne peut sûrement pas être attribuée si simplement à un seul facteur, même s’il fut décisif dans la formation des relations interraciales américaines.

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L’érudition de Litwack est certaine ; son écriture précise et élégante. Il s’est appuyé efficacement sur l’histoire orale, sur les paroles aussi bien de blues que de musique rap, ainsi que sur l’impressionnant corpus de livres et d’articles que les universitaires ont produit depuis une génération. L’équilibre auquel il est parvenu entre les deux perspectives que sont la portée épouvantable du racisme blanc et la résistance courageuse des Noirs du Sud en particulier fait de How Free Is Free ? un louable complément sur les étagères déjà croulantes de livres consacrés à ce dilemme américain.

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Stephen Whitfield (trad. Hélène Bourguignon)

Schulman Daniel (dir.), A Force for Change : African American Art and the Julius Rosenwald Fund, Chicago, Northwestern University Press, 2009, 176 p., 39,95 $

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Quel est le rapport, s’il en est un, entre l’art et la société ? Les yeux et les mains des peintres peuvent-ils être utilisés pour défendre la cause de la justice sociale ? La preuve d’un talent peut-elle être citée pour promouvoir l’idéal démocratique d’intégration civique et même prouver l’humanité de la minorité persécutée à laquelle l’artiste peut appartenir ? De telles questions ont hanté une organisation comme la National Association for the Advancement of Colored People, qui a célébré un siècle de lutte en 2009. Les trois officiels noirs les plus importants dans le premier demi-siècle de la NAACP (W.E.B. Du Bois, James Weldon Johnson et Walter White) se trouvent être des romanciers ainsi habitués au défi particulier posé par le racisme blanc : le talent des artistes noirs, particulièrement pendant l’Harlem Renaissance, pouvait-il être utilisé pour justifier l’accès à la pleine citoyenneté même pour les Africains-Américains qui n’étaient pas aussi doués ?

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James Weldon Johnson, le secrétaire exécutif de la NAACP dans les années 1920, souligna qu’une telle affirmation valait bien d’être testée et convainquit une nouvelle fondation philanthropique basée à Chicago, le Fonds Julius Rosenwald, de créer une bourse destinée à subventionner majoritairement des artistes, des musiciens, des auteurs et des savants noirs ainsi qu’un petit nombre d’habitants blancs du Sud particulièrement sensibles aux questions raciales. À l’époque où la législation Jim Crow demeurait en vigueur, hypothéquant cruellement les opportunités d’ascension sociale des Noirs prometteurs, et de la Grande Dépression, cette catastrophe économique qui frappa particulièrement durement les Noirs-Américains, la liberté qu’une bourse Rosenwald offrait à ses bénéficiaires était inestimable.

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Plus globalement, l’art fut aussi le grand bénéficiaire de ce système, comme le prouve l’exposition « A Force for Change », montée au musée Spertus à Chicago et qui devait ensuite tourner dans deux autres villes américaines (l’ouvrage de Daniel Schulman est le catalogue de cette exposition). En regardant les peintures, des coupes de linoléum, des lithographies, des photographies et des sculptures d’artistes noirs ayant reçu des bourses de 1929 jusqu’à 1948 (date à laquelle le Fonds a volontairement épuisé sa dotation et a cessé d’exister), les amateurs d’art d’aujourd’hui peuvent apprécier avec quel discernement les bienfaiteurs ont choisi les candidats, ainsi sauvés de la pauvreté mais aussi de l’obscurité.

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Cet ouvrage mérite donc d’être loué non seulement parce qu’il est joliment réalisé, mais aussi parce qu’il est une véritable contribution à l’appréciation historique de l’art noir dans sa relation à la vie noire. Les soixante et une plaques en couleur sont le point fort de ce livre et démontrent la large variété d’effets (parfois très stylisés) qui peut être réalisée dans la veine représentative. Elles s’efforcent aussi de dépeindre de manière non polémique l’expérience noire (et les visages et corps noirs) plutôt que de mettre en évidence les fléaux de la victimisation. Certaines des figures canoniques sont incluses dans l’ouvrage (Augusta Savage, Aaron Douglas, Jacob Lawrence, Gordon Parks), de même qu’un peintre blanc (Robert Gwathmey, né en Virginie). Mais le plus saisissant est sans doute la grande qualité des œuvres que A Force for Change reproduit, dans leur vivacité, leur élégance et leur puissance.

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Introduisant et concluant ce superbe ouvrage, des essais replacent ces œuvres dans plusieurs contextes. Daniel Schulman, spécialiste de l’histoire de l’art africain-américain (à Chicago en particulier), reconstitue les liens entre le Fonds Julius Rosenwald et les biographies des artistes aidés. Le journaliste et romancier Darryl Pinckney fait de même pour les écrivains africains-américains que le Fonds a soutenus. Figurent aussi des essais sur la danse et sur un écrivain particulier, M. Carl Holman, rédigé par son fils. En annexe, se trouve la liste, utile, de tous ceux qui ont bénéficié d’une bourse (juste un peu moins d’un millier). Notons enfin l’essai de Peter M. Ascoli, petit-fils de Julius Rosenwald et auteur de sa biographie parue en 2006. Détaillant qui n’a jamais terminé ses études secondaires, Rosenwald fut absorbé par les problèmes raciaux ; et aucune solution n’était plus visionnaire ou plus stimulante que le legs rendu permanent par cet ouvrage.

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Stephen Whitfield (trad. Hélène Bourguignon)

Phillips-Fein Kim, Invisible Hands : The Making of the Conservative Movement from the New Deal to Reagan, New York, W. W. Norton, 2009, 356 p., 26,50 $

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De l’élection de Ronald Reagan en 1980 jusqu’à la récession de 2008, la culture économique dominante aux États-Unis s’est concentrée sur l’utilisation maximale du marché libre. Même pendant la présidence de Bill Clinton, les programmes d’assistance sociale ont été démantelés, le libre-échange a été étendu et la dérégulation de Wall Street s’est poursuivie rapidement. Il est difficile de croire qu’il y a moins d’un an, des banquiers d’affaires et des P.-D.G étaient des héros américains, des preneurs de risque dont les exploits audacieux avaient soi-disant amené la prospérité à des millions d’individus.

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Kim Phillips-Fein, historien à l’Université de New York, retrace les fondements idéologiques d’un mouvement qui a mis fin au règne du progressivisme du New Deal et a fait du laissez-faire un but légitime de la société états-unienne. Son titre, Invisible Hands, est un jeu de mots évident sur Wealth of Nations d’Adam Smith (1776), dans lequel l’économiste libéral évoquait une « main invisible », libre de toute entrave, contrôlant les échanges de marchandises et des services pour le bénéfice de tous. Le texte, bien écrit, est l’aboutissement de recherches approfondies, révélant une familiarité avec un grand nombre de manuscrits peu connus. Kim Phillips-Fein a habilement saisi la variété des organisations et des dirigeants d’entreprise ; les efforts collectifs de ceux-ci ont créé un profond changement dans la manière dont beaucoup d’Américains ont vu les sources de leur prospérité matérielle. Sa prose, dénuée de tout jugement, est des plus agréables, étant donné que son sujet se prête facilement à polémique.

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Le mouvement idéologique a commencé dans les années 1930, décennie au cours de laquelle le New Deal a été mis en œuvre. La National Association of Manufacturers et la Liberty League ont combattu sans succès le programme de politique intérieure de Franklin D. Roosevelt mais, pendant les années 1940, certains activistes ont lancé une série d’initiatives nouvelles visant à « libérer » l’économie américaine de ses chaînes « étatistes ». En 1946, Léonard Read, l’ancien directeur général de la Chambre de commerce de Los Angeles, a créé la Fondation pour l’enseignement économique, un think tank qui réalisa des brochures et des études exposant l’évangile de la libre entreprise. Une année plus tard, les économistes autrichiens Friedrich von Hayek et son mentor Ludwig von Mises créèrent la Société du Mont-Pèlerin, destinée à barrer ce que Hayek a appelé, dans un bestseller étonnamment populaire, « la route vers la servitude ». Au cours de cette période, de tels chercheurs ont souvent laissé l’initiative organisationnelle à certains hommes d’affaires brillants, parmi eux Jasper Crane (Du Pont), J. Howard Pew (Sun Oil), W.-C. Mullendore (Southern California Edison) et Lemuel Ricketts Boulware (General Electric).

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Dans les années 1950, l’idéologie du libre marché a acquis une visibilité nationale du fait de quelques forums très disparates. Les romans couronnés de succès d’Ayn Rand, en particulier Atlas Shrugged (1957), ont prêché une doctrine absolutiste de la propriété privée. La National Review de William F. Buckley a soutenu un conservatisme enraciné dans le traditionalisme à la manière d’Edmund Burke, militant anticommuniste, et a attaqué de façon cinglante le « socialisme rampant ». D’autres organisations sont bientôt apparues, parmi elles la Spiritual Mobilization, initiative visant à convertir le clergé protestant ; l’American Enterprise Institute, tentative d’établir un « réservoir intellectuel » à l’extérieur du système universitaire ; et le Manion Forum, initiative menée par l’ancien doyen de la faculté de droit de l’Université de Notre-Dame qui a cherché à toucher l’auditoire de la radio.

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Seul pendant la campagne présidentielle républicaine de Barry Goldwater en 1964, l’évangile du pur capitalisme a atteint l’électorat. Bien que le sénateur de l’Arizona ait perdu la course à l’élection, une série de crises inattendues, de la guerre du Vietnam à l’inflation galopante, a conduit Ronald Reagan à la Maison Blanche en 1980. Le programme économique national fut alors fermement entre les mains des tenants du marché libre, aidés par des institutions plus récentes comme l’Heritage Foundation, l’Olin Foundation et la Business Roundtable. Les élections de George H. W. Bush en 1988, de Bill Clinton en 1992 et de George W. Bush ont simplement accéléré la tendance à s’éloigner d’une économie réellement mixte. Malgré l’élection récente de Barack Obama dans un contexte de fort déclin économique, les partisans d’un État régulateur pourraient prendre quelques leçons de l’expérience des organisations de recherche et des groupes d’action qu’ils espèrent remplacer.

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Justus D. Doenecke (trad. Hélène Bourguignon)

Penser la société française

Luca Virginie (de), Les Familles nombreuses : une question démographique, un enjeu politique. France (1880-1940), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, 341 p., 20 €

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Dans cet ouvrage bien documenté, issu de son mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Virginie de Luca s’interroge sur la construction d’un modèle démographique (reposant sur les familles de taille importante) que des groupes d’intérêts natalistes et familialistes tentent d’imposer en France sous la Troisième République. Alors que les familles nombreuses sont raillées dans la presse au tournant du 20e siècle, ces groupes de pression essaient d’en faire le type familial à privilégier au nom d’un impératif démographique, mais également pour des raisons politiques (vote familial) et morales. Au-delà de la taille des familles, c’est une normalisation de l’ensemble des comportements familiaux que les natalistes et les familialistes exigent, en ce qui concerne notamment la « légitimité », les valeurs, le statut et la composition des familles.

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Dans une première partie, l’auteur brosse le tableau des principaux groupements qui font des familles nombreuses un enjeu de mobilisations. Ces mouvements produisent des discours où la vie de ces familles, présentée en des termes particulièrement élogieux, est idéalisée. Virginie de Luca confronte ces représentations à la réalité en analysant les dossiers de deux cents familles de plus de huit enfants primées par la Fondation Cognacq-Jay de 1920 à 1939. Cette étude statistique montre la vulnérabilité de ces familles économiquement démunies, vivant dans des conditions sanitaires médiocres. Elle souligne également l’échec de toute stratégie familiale dans un contexte de haute fécondité : les nombreuses progénitures et les trajectoires de ces enfants fragilisent encore les situations, contrairement à l’image véhiculée par les familialistes.

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Consacrée aux différents outils de propagande en faveur des familles nombreuses, la seconde partie décrit les manipulations par les militants natalistes des résultats des différentes enquêtes sur la population de la fin du 19e siècle aux années 1930. Comme l’a déjà bien montré Paul-André Rosental, la construction de la science démographique durant l’entre-deux-guerres s’accompagne d’une instrumentalisation de ses indicateurs. L’Alliance nationale contre la dépopulation se fait une spécialité de cet usage des chiffres pour véhiculer ses thèses. D’autres outils, finement analysés, sont aussi utilisés pour instaurer un « climat familial » : la fête des mères, la propagande nataliste à l’école et dans les casernes, l’apprentissage des mécanismes de la reproduction pour lutter contre l’influence néomalthusienne. Si les premiers succès de cette campagne en faveur d’une biopolitique sont très bien éclairés (avec un tableau des mesures pour les familles de 1913 à 1940), en revanche, une plus large place aurait pu être accordée à l’étude des concurrences, interactions et tensions entre les acteurs associatifs et l’État au sujet d’une politique publique de la famille.

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Christophe Capuano

Boulat Régis, Jean Fourastié, un expert en productivité : la modernisation de la France (années trente – années cinquante), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2008, 460 p., 26 €

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Version remaniée d’une thèse de doctorat d’histoire soutenue en 2006 à l’Université de Franche-Comté, l’ouvrage de Régis Boulat apporte une contribution significative à l’histoire économique et politique du second 20e siècle. Il s’agit, en effet, de la première biographie de l’inventeur des Trente Glorieuses : le parcours d’un Jean Fourastié qui fut à la fois « expert, vulgarisateur et professeur » (p. 264) y est retracé des années 1930 à 1950.

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Mais ce n’est pas le seul but de l’ouvrage. En s’inscrivant dans une démarche d’histoire intellectuelle, qui fait explicitement référence aux travaux fondateurs de Jean-Claude Perrot, Régis Boulat annonce dès l’avant-propos que « le but n’est pas l’homme, le milieu et l’œuvre, mais un ensemble illimité d’interactions entre ces niveaux » (p. 27). Le pari est réussi. Par une progression à la fois chronologique et thématique, l’auteur étudie la promotion de la notion de productivité (chapitres 1, 3 et 6) et les politiques de modernisation de l’économie (chapitres 1, 4 et 8), en parallèle du parcours de Fourastié (chapitres 2, 5 et 7).

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Jouant sur les échelles, l’auteur nous offre finalement l’histoire d’une véritable « nébuleuse » de la productivité. Régis Boulat porte ainsi une grande attention aux individus : des réseaux (le « bataillon sacré de la productivité », p. 289-299), aux trajectoires individuelles (voir par exemple celles de Henri Fayol fils et de Bernard Vincent, p. 55-81). Les institutions ne sont pas en reste : des administrations de l’information économique des années 1940 (en premier lieu le Service des monographies industrielles), aux organismes européens dans les années 1950 (avec, par exemple, l’Organisation européenne de coopération économique, OECE) en passant par les représentants du mouvement organisateur (comme le Comité national de l’organisation française, CNOF), les syndicats ouvriers et patronaux (de la Confédération générale du travail au Conseil national du patronat français). Une telle approche implique un propos si dense que le risque de « noyer » le lecteur, sous un flot d’informations difficiles à assimiler, n’était pas nul. Cependant, Régis Boulat parvient très bien à faire tenir l’ensemble : les synthèses qui viennent conclure chacune des trois parties sont, à ce titre, particulièrement bienvenues.

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On signalera ici deux des nombreux apports historiographiques d’un ouvrage très riche. D’abord, Régis Boulat confirme, sur le terrain des politiques économiques, une certaine continuité entre Vichy et la Quatrième République. La « préhistoire de la productivité » témoigne du fait que le « gouvernement par les nombres » qui éclot après 1945 a germé sous Vichy. L’émergence de cette « pensée comptable » est même due, en partie, à des « convergences objectives entre une partie de l’aide modernisatrice vichyssoise et les projets issus de la Résistance » (p. 48). Ensuite, cet ouvrage permet de reconsidérer l’histoire de la modernisation économique de la France d’après-guerre : sans nier l’influence des États-Unis, Régis Boulat souligne l’existence d’une certaine « autonomie dans la réflexion et dans l’application » d’un modèle qui relève donc moins de « l’imitation » que de « l’hybridation » (p. 402).

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Dans le contexte actuel, un tel ouvrage ne pouvait pas mieux tomber. Il devrait intéresser tous ceux qui réfléchissent aux conditions d’émergence de nouveaux modèles de développement économique.

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Émilien Ruiz

Masson Philippe, Faire de la sociologie : les grandes enquêtes française depuis 1945, Paris, La Découverte, « Guides grands repères », 2008, 254 p., 15 €

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En analysant quelques grands dispositifs de l’enquête sociologique après 1945 (neuf exemples principaux, du Paris et l’agglomération parisienne de Chombart de Lauwe en 1951 au Retour sur la condition ouvrière de Béaud et Pialoux en 1999), Philippe Masson nous livre là un livre original et stimulant afin de saisir les points saillants d’une histoire intellectuelle de la sociologie française.

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Dans une histoire des sciences humaines au 20e siècle encore assez largement à écrire, à sa façon, modeste mais avertie, ce livre apporte une intéressante contribution. Après les fortes affirmations de Ian Hacking (étrangement non cité), l’ouvrage repose donc sur la conviction qu’en matière de travaux scientifiques, le choix d’une méthodologie conditionne l’essentiel du résultat final et que les grandes œuvres sont, le plus souvent, inventives sur le plan de l’enquête. L’auteur nous brosse donc la galerie historique des types de documentation utilisés par les sociologues, avec leur traitement, voire leur mode de financement. Une présentation idéal-typique montrerait ainsi, dans les années 1950, le rôle des questionnaires (importés de la sociologie de Paul Lazarsfeld) ; puis, dans les années 1960 et 1970, le couplage d’entretiens, du traitement de statistiques administratives et de lourds questionnaires (ceux-ci permis par l’argent abondant de la commande publique, notamment celle du Plan), couplage que l’on retrouve dans les grandes enquêtes de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ou de Michel Crozier (Le Phénomène bureaucratique en 1964) ; enfin, dès les années 1980 dans la sociologie de l’éducation, la montée de l’entretien approfondi (qui fut aussi un moyen de faire face, désormais, à l’impossibilité de financer de grandes enquêtes par questionnaires), de tonalité ethnographique et qui s’efforce de saisir au plus près les motifs d’action des acteurs (L’Hôpital en urgence de Jean Peneff en 1992).

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Évidemment, tous ces types de matériaux ainsi que d’autres (documentation historique notamment) peuvent être rassemblés par tel ou tel travail sociologique. Mais encore faut-il les analyser de manière novatrice. Les grandes œuvres sociologiques sont donc celles qui, à l’instar des Héritiers (1964), introduisent des modes de présentation originaux, approche fine et croisée des données en matière d’analyses factorielles et commentaires aigus de certains propos tenus lors d’entretiens ; qui décortiquent, sur le plan historique, une catégorie pour en montrer le caractère construit (la notion de CSP « cadre » dans Les Cadres de Luc Boltanski en 1982) ; qui analysent le détail du laboratoire avec les savoir-faire du chercheur et le rôle des discussions ou conversations quotidiennes (La Vie de laboratoire de Bruno Latour et Steve Wooglar en 1979) ; qui utilisent un traitement cartographique, alors inédit dans le cas de Paris et l’agglomération parisienne.

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Type de documentation, type de traitement de la documentation, reste une troisième variable clé du travail scientifique : le rôle de la conceptualisation. D’ordinaire, c’est ce point qui occupait le devant de la scène quand on ouvrait un manuel de sociologie. Ici, Philippe Masson a moins insisté, même s’il rappelle utilement son importance générale quand de mêmes types de documentation donnent lieu à des résultats différents eu égard des approches conceptuelles distinctes (comparaison entre les cadres étudiés par Luc Boltanski et les professeurs du secondaire auscultés par Jean-Michel Chapoulie). Le livre note aussi l’impact intellectuel, pendant plus de quinze ans, du cadre d’analyse propre aux Héritiers de Bourdieu et Passeron – triple référence à Durkheim (dénaturaliser le social), à Marx (penser le monde en termes de conflits de classes) et à Weber (insister sur les mécanismes de la légitimation). On peut, en effet, voir la sociologie des années 1980 et 1990 comme la volonté de sortie du cadre conceptuel bourdieusien/durkheimien avec l’insistance sur les pratiques plus ou moins autonomes des acteurs, même chez les « dominés » (la Galère de François Dubet en 1982), la saisie du pouvoir plutôt comme une relation et non comme une domination, le fait social analysé comme réalisation des activités de la vie courante. À ce titre, la généralisation de l’enquête ethnographique a induit le plus souvent une approche qui valorise les capacités d’agir et qui privilégie plutôt les acteurs du « bas » (aides-soignantes à l’hôpital, guichetiers à la poste).

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Enfin, un dernier point frappe ici le lecteur. Le poids des références, à la fois en termes de méthodes et de concepts, à la sociologie américaine, la réalité de multiples « transferts » intellectuels réalisés, font partie de manière essentielle du paysage de la sociologie française. Depuis la sociologie du travail des années 1950 chez Alain Touraine, la sociologie urbaine de Paul-Henry Chombart de Lauwe (emprunts à l’école de Chicago), la sociologie des paysans chez Henri Mendras (emprunts à la sociologie rurale de Robert Merton), jusqu’à l’ethnométhodologie de Harold Garfinkel qui inspira Bruno Latour, le renouvellement méthodologique est presque toujours venu de la grande corne d’abondance intellectuelle située à l’Ouest. À travers cet ouvrage, l’historien fera donc coup double. Il lira ainsi avec profit un chapitre de l’histoire intellectuelle des sciences sociales et il comprendra mieux la société française telle que nous l’ont fait connaître, de manière souvent pionnière, la plupart des travaux analysés ici par l’auteur.

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François Chaubet

Habiter, construire, conserver

Stavrinaki Maria, La Chaîne de verre : une correspondance expressionniste, correspondance reconstituée, présentée et annotée par Maria Stavrinaki, préface de Iain Boyd Whyte, traduit de l’allemand par Jean-Léon Muller, Paris, Éditions de la Villette, 2009, 272 p., 32 €

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« Soyons délibérément des “architectes de l’imaginaire” ! » lance Bruno Taut à plusieurs de ses confrères, au lendemain de la première guerre mondiale. Face à l’absence de chantiers et dans un esprit de renouveau tant architectural que social, une dizaine d’architectes et d’artistes expressionnistes correspondent entre novembre 1919 et décembre 1920 depuis différentes villes d’Allemagne. Écrite sous pseudonyme et en songeant à la postérité, chaque lettre est envoyée à tous au moyen de bleus. La « chaîne de verre » (Gläserne Kette), appelée ainsi en référence au développement souhaité de l’architecture de verre, désigne à la fois correspondance et correspondants, comme le souligne Maria Stavrinaki dans l’introduction de cet ouvrage de grand format, prolongement parmi d’autres de sa thèse.

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Architectes mais aussi dessinateurs et écrivains, influencés par le Jugendstil viennois, le dadaïsme berlinois ou encore l’art brut, les membres de la chaîne de verre se caractérisent par leur hétérogénéité et leur marginalité par rapport à la profession qu’ils représentent. Les noms de Wilhelm Brückmann (Berxbach), Bruno Taut (Glas), Hans Scharoun (Hannes), Hermann Finsterling (Prometheus), Paul Goesch (Tancred), Alfred Brust (Cor), Wassily Luckhardt (Zacken), Hans Luckhardt (Angkor)… ne parlent désormais plus qu’à quelques-uns.

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Les membres de la chaîne de verre ne se revendiquent en outre d’aucun parti politique ni d’aucune classe, entendent formuler une religiosité renouvelée, conçoivent un temps l’architecture comme l’union de tous les arts ; issus de la même génération, ils échangent et partagent « dans une empathie communautaire absolue » (p. 39). En raison de la relative complexité de leurs convictions tant politiques, mystiques, qu’esthétiques, leur correspondance se laisse difficilement appréhender. La remarquable progression de l’ouvrage en est d’autant plus appréciable : aux écrits académiques sur la chaîne de verre succèdent un premier cahier de documents iconographiques, puis une juxtaposition des écrits et des dessins architecturaux, qui fusionnent parfois en des « écritures artistiques » (p. 52). Cet ordonnancement permet de suivre l’évolution, lettre après lettre, de ces projets seulement réalisables dans un monde sans gravité.

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La Chaîne de verre est un livre qu’il est donc préférable de lire de la première à la dernière page et que l’on a plaisir à relire une fois s’être plus largement imprégné de la nouvelle donne sociopolitique et artistique issue de la Grande Guerre. L’un des plus grands mérites de l’ouvrage de Maria Stavrinaki n’est-il pas ainsi de donner envie d’en découvrir d’autres, que ce soient des sources ou des travaux de seconde main ? Les Éditions de la Villette nous ont habitués à des livres conçus à partir d’une idée originale et d’une impeccable tenue : celui-ci ne dépare pas du fonds.

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Hélène Bourguignon

Hervier Dominique (dir.), André Malraux et l’architecture, Paris, Le Moniteur, « Architextes », 2008, 295 p., illustrations + cd-rom, 29 €

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En 2006, le Comité d’histoire du ministère de la Culture organisait une journée d’étude sur « André Malraux et l’architecture ». Dans l’élégant format de la collection « Architextes », les Éditions du Moniteur publient les communications alors présentées, ainsi que la retranscription des tables rondes qui accueillirent de nombreux témoins. L’ensemble est complété par des documents d’archives, une chronologie, un index et un cd-rom.

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La question du rapport entre Malraux et l’architecture est d’emblée délicate. Certes le ministre participe à quelques programmes, dont le projet de musée du 20e siècle confié à Le Corbusier puis Wogenscky, et contribue, à travers les maisons de la culture, au renouveau programmatique de l’architecture dans les années 1960. Il est toutefois difficile d’associer durablement son nom à la création architecturale de son temps. D’où, au final, un ouvrage centré moins sur les rapports que l’homme d’État et esthète entretint avec l’architecture que sur la place de l’architecture dans le ministère créé en 1959 sur mesure pour l’ancien résistant, comme en témoigne la chronologie détaillée proposée en fin d’ouvrage, et qui se limite à la décennie 1959-1969. Avec l’hypothèse, proposée par Éric Lengerau, que la contribution de Malraux à l’architecture, certes « modeste et silencieuse » (p. 173), existe bel et bien, pour peu qu’on suive les attributions de la nouvelle administration. Il s’agit d’une part de la politique patrimoniale (on doit notamment un effort inédit de protection d’édifices contemporains au tout nouveau ministère de la Culture), d’autre part de la réforme de l’enseignement de l’architecture : celle-ci est entamée par le ministère plus d’un an avant que l’accélération liée à Mai 68 ne vienne définitivement mettre à bas le système des ateliers et du grand prix de Rome, devenu népotique et stérilisant.

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Toutefois, et précisément parce que l’accent est mis sur Malraux homme d’État, on peut regretter que le contexte politique, culturel et économique n’ait pas été convoqué plus systématiquement. Que signifie par exemple le classement de la Villa Savoye alors que s’achève la construction des 4 000 à la Courneuve ? Plus largement, comment parler d’une réforme de l’architecture sans évoquer les rapports entre le ministère des Affaires culturelles et le très puissant ministère de la Construction ? Sans aller jusqu’à reprendre la thèse d’Éric Lengereau (d’ailleurs animateur des tables rondes) sur l’État et l’architecture entre 1958 et 1981, un tel élargissement contextuel aurait offert des pistes d’interprétation d’autant plus intéressantes que les acteurs eux-mêmes ont rappelé la grande liberté avec laquelle ils travaillèrent au sein du ministère. Malgré ces quelques regrets, voilà au final un ouvrage fort intéressant, éclairant avec profit un pan méconnu de la personnalité d’André Malraux.

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Hélène Frouard

Carbonnier Youri, Les Premiers Logements sociaux en France, Paris, La Documentation française, 2008, 284 p., 29 €

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Le développement de la révolution industrielle au 19e siècle a très tôt donné naissance à un nouveau type de société. Parmi les questions essentielles qui se sont alors posées figure sans nul doute celle du logement des ouvriers. Comment faire face, en termes matériel, aux populations, chaque jour plus nombreuses, venues chercher du travail en ville ? Le problème est tel que, dès 1850, apparaît à Mulhouse une première réponse d’envergure consistant ni plus ni moins à regrouper les efforts au sein d’une entreprise collective destinée à trouver une réponse à cet épineux problème. C’est ainsi que naquit la première cité ouvrière destinée non pas aux travailleurs d’un domaine spécifique, mais à tous les « ouvriers méritants de la ville ». Dès lors, le mouvement était enclenché et de celui-ci devait provenir, à la charnière entre le 19e siècle finissant et le 20e débutant, le fameux mouvement des habitations à bon marché (HBM) lancé principalement par Jules Siegfried et Georges Picot.

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Depuis la thèse pionnière de Roger-Henri Guerrand, publiée en 1966 sous le titre Les Origines du logement social, un certain nombre de travaux, souvent régionaux, ont été produits avec un succès limité en termes de diffusion. L’ouvrage de Youri Carbonnier qui se veut justement une synthèse des travaux sur les premiers logements sociaux en France apparaît donc tout à fait bienvenu, d’autant que le soutien de la Fédération nationale des entreprises sociales pour l’habitat lui a permis d’avoir accès à de nombreuses sources, parfois inédites, de certaines sociétés anonymes de HLM, elles-mêmes héritières des premières sociétés de HBM.

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L’un des principaux mérites de l’auteur (mais aussi de l’éditeur) est de ne pas s’être limité aux aspects quantitatifs de la question du logement social. On ne le dira sans doute jamais assez : la production de logements sociaux a également été, depuis les origines, source d’inspiration pour un certain nombre d’architectes. Si le terme « à bon marché » suppose effectivement une production au moindre coût, ces derniers se sont également évertués à faire de ces logements de véritables habitations familiales, agréables et enviables. Les deux cents illustrations qui jalonnent l’ouvrage rendent compte de la recherche artistique qui a accompagné le démarrage de la construction sociale en France. Plus largement, la belle synthèse opérée par Youri Carbonnier permet également de resituer à la fois l’effort croissant de l’État entrepris en faveur du logement social dès l’aube du 20e siècle, mais également les types de logements à définir ainsi qu’à construire. Ainsi, les citations qui renvoient aux procès-verbaux des conseils d’administration des toutes premières sociétés de HBM en disent long sur les impensés sociaux concernant ce type d’habitat.

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Au final, cet ouvrage représente, tant par sa connaissance érudite que par sa richesse documentaire, une importante contribution à l’histoire des premiers logements sociaux en France. Comme l’écrit l’auteur, il est souhaitable que des études locales ou régionales puissent régulièrement venir le compléter et l’enrichir.

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Thibault Tellier

Gourbin Patrice, Les Monuments historiques de 1940 à 1959 : administration, architecture, urbanisme, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, 283 p., 22 €

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Au début du 21e siècle, la fièvre patrimoniale, apparue dans les années 1970, n’est pas retombée, tant s’en faut. L’engouement pour les vieilles pierres touche même désormais le « patrimoine du 20e siècle ». C’est pourquoi cet ouvrage, issu d’une thèse d’histoire de l’art soutenue en 2004, vient à point nommé pour permettre à ceux qui s’interrogent sur l’utilité et les modalités de la conservation des bâtiments anciens d’approfondir leurs réflexions grâce à la connaissance des débats antérieurs. Son premier mérite est de replacer dans la longue durée les réflexions sur le patrimoine national. Si le titre limite l’étude à la période 1940-1959, celle-ci déborde largement ces dates, en amont comme en aval, permettant d’aller bien au-delà des questions techniques sur la conservation des bâtiments anciens et de questions artistiques sur leur valeur. Minutieusement documenté, largement illustré de beaux dessins pédagogiques de l’auteur, la démonstration repose sur l’hypothèse forte que « les monuments historiques sont des objets politiques ». La démonstration en est faite par l’intermédiaire de l’étude du service des Monuments historiques au temps de Vichy et de la Quatrième République puisque, selon Patrice Gourbin, « l’Occupation et la Reconstruction sont deux moments clés de l’histoire des monuments historiques au 20e siècle, le premier par l’ampleur de la réflexion et de l’évolution administrative, le second par celle des interventions concrètes » (p. 14).

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À travers l’histoire institutionnelle du service des Monuments historiques, rattaché à la direction de l’architecture du ministère de l’Éducation, c’est toute la question du devenir des vieilles pierres et des « demeures historiques » qui est posée. De quoi sont-elles le témoignage ? À quoi servent-elles ? Où trouver les financements nécessaires à leur entretien et à leur conservation ? Faut-il différencier les « bâtiments publics et palais nationaux » des édifices appartenant à des particuliers ? Toutes ces interrogations se sont posées avec d’autant plus d’acuité en France entre 1940 et 1958, que le pays était confronté d’une part à des destructions massives, de l’autre à une crise profonde du logement. Quelles étaient donc les priorités ? Un des premiers enseignements de cette étude est le consensus national réunissant les professionnels et la population sur le devoir et la responsabilité de l’État en matière de protection du patrimoine.

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Dès 1940, les souvenirs encore frais de la première guerre mondiale – pendant laquelle le patrimoine monumental, en particulier la cathédrale de Reims, avait largement été utilisé par la propagande nationale – étaient là pour soutenir les discussions. Mais les accusations de vandalisme étaient délicates à manier pour le gouvernement de Vichy, quand il s’agissait des destructions faites par l’armée allemande. Les batailles d’images ont donc été d’autant plus rudes que le partage entre amis et ennemis était plus confus qu’entre 1914 et 1918. En 1939, les enjeux étaient si clairs pour toutes les nations que les états-majors militaires ont tous organisé des services de protection pour les monuments et œuvres d’art risquant d’être pris sous leur feu. Dans les pays occupés, ces services ont surtout été utiles pour mettre à l’abri les trésors des églises et les collections des musées ainsi qu’abriter les ensembles architecturaux derrière des sacs de sable. Cela a été une des principales missions du service français des Monuments historiques qui a assuré une protection préventive et défensive. Dès 1932, son coût avait été entièrement assumé par l’État. Chez les belligérants qui guerroyaient hors du sol national, la mission variait en fonction des buts de guerre. Pour l’Allemagne, par exemple, « les campagnes de destructions systématiques du patrimoine monumental artistique ou religieux, furent réservées aux pays d’Europe de l’Est, en Pologne particulièrement. En France, [le service militaire de protection des monuments et œuvres d’art, le Kunstschutz afficha une] volonté ostensible de protéger le patrimoine culturel, ce qui n’empêchait pas le vol d’œuvres d’art ».

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Un des autres aspects très neuf de cette étude, qui peut largement être transposé de nos jours, concerne les positions respectives de la population et de l’administration vis-à-vis des bâtiments. Sur ce point, la comparaison des débats d’après-guerre concernant l’éventuelle protection des ruines d’Oradour-sur-Glane et des installations du camp de Natzwiller-Struthof est édifiante. Tandis que les habitants de Natzwiller attendaient la destruction du camp pour pouvoir réoccuper les terrains et reprendre leurs activités du temps de paix, les pouvoirs publics tentaient de le conserver en l’état à titre de témoignage de la barbarie des univers concentrationnaires. À l’inverse, alors que le ministère de la Reconstruction proposait de raser les restes du village détruit pour réédifier un Oradour-sur-Glane neuf à quelques distances de l’ancien site martyr, les habitants s’opposèrent à la reconstruction d’un nouveau bourg.

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En achevant son étude sur la question de savoir si la réparation des dommages de la seconde guerre mondiale a été l’occasion d’une mutation des pratiques, Patrice Gourbin, qui conclut de façon nuancée par la négative, rappelle que quel que soit le principe retenu, le monument historique ne peut être qu’en décalage avec son temps. De façon aussi roborative qu’iconoclaste, il affirme même qu’« une fois dépouillé du discours qui le masque autant qu’il le dévoile, le monument est nu : une simple accumulation de matériaux ». En ce sens, il approuve la sagesse du service des Monuments historiques qui voulut « donner aux monuments une utilité sociale pour le plus grand nombre ». En analysant avec finesse toute la palette des mesures de protection et leurs conséquences économiques et sociales, il offre ainsi une image renouvelée d’une institution souvent qualifiée de passéiste et propose des clés pour suivre les débats actuels opposant partisans et adversaires de la sauvegarde de certains monuments, dont certains des grands ensembles construits au temps des Trente Glorieuses ne sont pas les moindres.

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Danièle Voldman

Culture et politique

Chaubet François, Histoire intellectuelle de l’entre-deux-guerres : culture et politique, Paris, Nouveau Monde, 2006, 380 p., 11 €

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Sa formulation n’est pas toujours limpide mais il est plein de l’allant de Descartes et Péguy chevauchant à la découverte de certaine clarté française. En fait, ce petit livre très dense (jusqu’aux notes et à la bibliographie, qui sont de première force) nous fait relire de façon neuve l’histoire intellectuelle d’un pays traumatisé par la Grande Guerre où la pensée du monde a été écartelée entre tradition remâchée et modernité déroutée. François Chaubet récuse toute téléologie : la défaite de 1940, dit-il à juste titre, ne doit pas hypothéquer négativement notre approche de l’entre-deux-guerres, quoi qu’en disent certaines pages célèbres de L’Étrange défaite de Marc Bloch. Car les intellectuels français ont tenu à persévérer et à mêler l’élan créateur et l’énergie morale. Dans la crise européenne et dans le doute sur la civilisation tenue désormais pour mortelle, une majorité d’entre eux ont vaillamment accepté, sans « engagement » tapageur, « le double défi d’un humanisme à renouveler et d’une démocratie à spirituellement réarmer ». En clair : contre les antilibéraux et les extrémistes de gauche (les intellectuels communistes, notamment) comme de droite (les tenants de l’Action française, entre autres, et les fascistoïdes), contre tous les non-conformistes qui les rajeunissent, des « hommes de culture attachés à la démocratie » n’ont pas été que des sages désarmés : en bons tâcherons de l’espérance démocratique, ils ont tenu à bout de bras, sous les yeux admiratifs de l’Europe et du monde, le projet d’une culture républicaine et libérale, morale et spirituelle. Une culture qui stabilise les esprits et sait les mobiliser pour les justes et vraies causes de la démocratie.

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Si la poussée de la culture de masse est trop négligée, le découpage strictement « intellectuel » est net et probant. Comment penser le monde, dans la crise du progrès, de la science et du laïcisme ? Comment naviguer entre un avenir qui se dérobe et un passé accusateur ? Comment réguler le jeu entre élites, peuple et culture ? Passer des cercles et des clans à la culture pour tous et à l’éducation populaire ? Comment accueillir l’« autre » sans tomber dans le cosmopolitisme et rayonner dans le monde sans s’affadir ? Comment, après Renouvier, Buisson et Alain, faire encore de l’expertise républicaine ? Comment, enfin, rallier massivement le christianisme à la démocratie, dans le sillage de Sangnier, Maritain ou Mounier ? Autant de questions auxquelles répond avec bonheur ce livre joliment neuf.

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Jean-Pierre Rioux

Guérin Jeanyves (dir.), Fiction et engagement politique : la représentation du parti et du militant dans le roman et le théâtre du xxe siècle, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 2008, 280 p., 22 €

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À l’heure de la reprise du dialogue entre historiens et littéraires autour d’une historicisation fine des faits littéraires et d’une méditation renouvelée sur les ressources cognitives et épistémologiques de la littérature pour l’histoire, l’ouvrage dirigé par Jeanyves Guérin nous propose un parcours vieillot dans ses attendus théoriques : étudier les représentations des militants et du parti communiste dans les fictions littéraires et théâtrales du 20e siècle. Malgré une préface dont l’ambition se dit en termes claironnants, un « appel à la jouvence » est lancé qui a permis, selon son initiateur de « secouer le cocotier de la doxa » et même de révéler « l’inavoué de la doxa » De quelle doxa s’agit-il ? Cela ne nous sera pas précisé. Affirmant exclure du corpus la littérature de parti, Jeanyves Guérin explique que « l’infra-littérature intéresse en revanche historiens et sociologues ». Et bien, disons à Jeanyves Guérin que les historiens, désormais, osent s’attaquer à de la « vraie » littérature et qu’il arrive même que des littéraires étudient avec grand soin de la littérature de roman-feuilleton ou du théâtre de boulevard. Ajoutons que ce redécoupage des savoirs est sans doute à l’origine de la plupart des recherches intéressantes qui se font entre histoire et littérature [1][1] Voir notamment les travaux d’Alain Vaillant et de Marie-Eve....

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Rassemblés par ces prémisses un peu brouillonnes, les articles se suivent et ne se ressemblent pas, selon qu’on se contente de repérer le motif militant, de l’interpréter dans l’économie d’une œuvre (d’Aragon, Camus ou Sartre à des auteurs moins attendus comme Maurice Clavel), à l’aune d’une évolution politique, des « belles années » de l’entre-deux-guerres à « l’âge des doutes » et finalement au « temps des nostalgies ». À propos de Clavel par exemple, et de ses Paroissiens de Palente, Élisabeth Le Corre montre comment la vérité de l’histoire ne se dévoile ni dans une figure de militant, ni dans le contenu du livre mais bien plus sûrement dans la forme romanesque polyphonique qui fait entendre les voix multiples des insurgés de Lip, expérimentant leur engagement syndical comme une voie de libération personnelle. Cette polyphonie choisie déjoue les pièges de l’édification. C’est bien dans cette réflexion sur les formes que l’on recueille le meilleur de cet ouvrage, à la suite des travaux plus anciens sur la poétique du roman engagé, sur le roman à thèse (Susan R. Suleiman) ou sur l’esthétique du réalisme socialiste.

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Emmanuelle Loyer

Frétigné Jean-Yves et Jankowiak François (études réunies par), La Décadence dans la culture et la pensée politique, Rome, École française de Rome, 2008, 360 p., 44 €

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Est-il un concept qui peut sembler plus intemporel que celui de décadence ? De l’Antiquité au 20e siècle en passant par la Renaissance, combien d’auteurs ont gémi sur un monde perdu et sur l’irrésistible chute dans laquelle, à les en croire, leurs contemporains étaient entraînés ! Et pourtant, le thème de la décadence est tout à fait historisable. C’est ce qu’a démontré avec pertinence un colloque organisé en 2003 par Jean-Yves Frétigné et François Jankowiak à Rome et dont les actes sont l’objet de ce numéro de la collection de l’École française de Rome.

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L’objet proposé était d’examiner la place prise par la décadence dans le discours politique en Espagne, en Italie et en France, du 18e au 20e siècle. La question est complexe. En effet, le terme est polysémique et ne recouvre pas des acceptions similaires pour les philosophes de l’histoire, pour les artistes ou écrivains. Synonyme de déchéance pour les uns, la décadence pouvait être considérée comme source de renouveau par les autres. À cette difficulté s’ajoute celle produite par le regard des historiens. Certains infirment parfois le sentiment de décadence qu’ils ont perçu en un lieu et à un moment donné, tandis que d’autres se sont laissés phagocyter par ce sentiment au point de s’en faire à leur tour les diffuseurs.

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Le premier point qui s’impose à la lecture de ces travaux est le changement de statut que connut ce concept au 18e siècle. Il quitta en effet le champ de la pure spéculation théorique et abstraite de penseurs individuels et se traduisit par des attitudes et des discours collectifs, qui à leur tour furent à l’origine de politiques publiques dont certaines de grande ampleur. L’on sait par exemple combien le nazisme fut hanté par la crainte de la dégénérescence. Le thème connut son apogée entre les dernières décennies du 19e siècle et la deuxième guerre mondiale. Ce furent les difficultés d’un moment donné, lorsqu’elles étaient particulièrement aiguës, qui firent naître un discours de décadence. Il s’agit le plus souvent de la recherche implicite, dans la douleur, d’une issue à une situation de crise.

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L’historien ne peut rester étranger à ce discours. Le concept de décadence le concerne particulièrement, dans la mesure où il constitue un discours sur le passé, sur lequel se greffe une crainte pour l’avenir. Il repose donc sur la certitude que l’histoire a un sens. Le discours sur la décadence repose sur une conception organiciste du monde et de la société. À l’image de l’être humain, chaque culture est supposée connaître une succession, de l’enfance, puis l’adolescence, à l’âge mûr pour finir en vieillesse, prélude à la disparition. Récusant les philosophies du progrès, qui pensent l’évolution comme une marche inéluctable vers un monde meilleur, les discours sur la décadence expriment la crainte de l’inéluctable déclin qui guette une société, un peuple, une civilisation.

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Le temps présent des auteurs est déjà celui de la décadence. Les écrits se veulent lucides. Ils sont à la fois lamentation de Cassandre et prophétie d’Isaïe. Usant d’un vocabulaire parascientifique, multipliant les preuves indiscutables, ils analysent les symptômes de la pathologie qui affecte la société et porte en elle les germes de décadence. Les uns mettent en avant les facteurs démographiques, les autres le gigantisme né de l’industrialisation, d’autres encore l’invasion de corps étrangers.

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Forts de cette certitude, les écrits sur la décadence révèlent d’une démarche de prophétisme, empreinte d’une indéniable religiosité, cultuelle ou civile, appelant à la réaction pour contrer un résistible déclin. Ils constituent l’un des fondements de plusieurs idéologiques contemporaines. L’abandon de principes nocifs (l’intellectualisme, la luxure, l’individualisme) et l’affirmation de valeurs positives (l’ordre, la discipline, la vitalité, la masculinité, la communauté) peuvent permettre de renverser la tendance.

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Le colloque interpelle, à la marge, sur la coloration politique de cette thématique. Les auteurs ne sont pas tout à fait d’accord. Alors que, dans la synthèse d’ensemble, les organisateurs affirment qu’elle relève des cultures politiques de droite, plusieurs communications infirment ce propos et rappellent que des hommes de gauche furent imprégnés de tels discours.

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Le concept de décadence sort rajeuni de ce colloque. Les différentes facettes abordées dans ces actes enrichissent l’histoire des idées en donnant une profondeur au concept. Nul doute que l’historien y trouvera des éléments précieux pour éclairer la compréhension de certaines cultures politiques.

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Jérôme Grévy

Écrire l’histoire

Delacroix Christian, Dosse François et Garcia Patrick (dir.), Historicités, Paris, La Découverte, « Armillaire », 2009, 304 p., 24 €

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Voici un ouvrage qui résistera aux pourfendeurs de collectifs. À l’origine, mais à l’origine seulement, le séminaire « Régimes d’historicité et modèles temporels en histoire » organisé au cours des années 2000 à 2002 par l’Institut d’histoire du temps présent et le Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines de l’Université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines. Au point d’aboutissement, un livre d’une clarté exemplaire, qui permet plusieurs usages de lecture (du moyen d’enrichir sa culture générale à l’outil de travail) et offre deux inédits en français : l’un de Paul Ricœur sur « la distance temporelle et la mort en histoire », l’autre de Reinhart Koselleck sur « l’évolution du droit réglementant maison, famille et domesticité en Prusse ». Nul doute, la valeur particulière des ouvrages collectifs réside bien dans le surcroît de sens qui provient du choix, de l’organisation et de la présentation raisonnés des textes.

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Historicités est d’un bel équilibre, entre les contributions, entre les quatre parties. Il « fonctionne » dans le sens où alternent des chapitres de méta-histoire et des chapitres qui « mettent au travail » la notion d’historicité. Et si l’entretien, rarement réussi, constitue souvent une solution de repli quand un incontournable ne peut consacrer du temps à une commande, il agit ici telle une rupture vivante, avec ce que l’oral peut avoir de pédagogique : l’apport de François Hartog est différent de ce que l’on peut lire dans ses écrits. « 1. Généalogies », « 2. Le moment Koselleck », « 3. Un nouveau régime d’historicité ? », « 4. Transversalités disciplinaires » : quoique historiens tous les trois, les directeurs de l’ouvrage ont également eu le souci de considérer la réflexion sur les modèles temporels dans la diachronie et dans différents champs disciplinaires.

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Les deux premières parties, solides, sont ainsi consacrées à la généalogie du terme d’« historicité » et aux contributions majeures du philosophe Paul Ricœur et de l’historien Reinhart Koselleck à la réflexion sur le rapport que l’homme en société entretient avec le temps. Proprement historienne et par conséquent davantage centrée sur la notion de « régime d’historicité », la troisième partie en prouve la valeur heuristique, avec des textes sur la pensée de Thomas Paine, sur les façons nouvelles de concevoir l’historicité de la philosophie, sur « Le Président et l’histoire de France » et sur « Les dilemmes d’une mémoire européenne ». Le chapitre traitant du national-socialisme n’aurait-il pas trouvé davantage sa place ici, plutôt que dans la dernière partie où sont tour à tour conviées la psychanalyse, la linguistique, l’anthropologie et, de manière fertile, la géographie ?

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S’inscrivant parfaitement dans la collection « Armillaire » des Éditions La Découverte, Historicités permet aussi de s’entendre sur le degré d’importance de certains moments historiographiques, sur la signification des termes « historicisme », « historicisation », « présentisme », sur les apports des « écoles » ou, pour ne pas contrarier les historiens français, des « foyers » de Bielefeld, Munich, Cambridge. Nous déplorons seulement que l’origine institutionnelle de la notion « régime d’historicité », l’EHESS, puisse être un frein à son utilisation (p. 30) et, avec une candeur renouvelée, appelons de nos vœux à des territoires pacifiés, au profit de la recherche et de l’essor de la pensée.

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Hélène Bourguignon

David Renée, Traces indélébiles, mémoires incertaines, Paris, L’Harmattan, 2008, 372 p., 33,50 €

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Le livre de Renée David ne saurait laisser indifférent. Ces « mémoires », qui assument leur caractère subjectif, de ton à la fois assuré et modeste, font d’abord revivre, dans leur cent cinquante premières pages, un milieu et une époque : une famille juive chaleureuse et étendue, où le monde du vêtement croise celui de la médecine, un groupe d’étudiants lyonnais liés par l’amitié et par des engagements politiques puis résistants. Raymond Samuel (Aubrac) est son cousin, de même que Maurice David, un des premiers résistants lyonnais dont Marcel, avec qui Renée fait toute sa vie, est le cousin. Étudiants tous deux, ils ont pour amis Henri Bartoli, Georges Duby et celles qui deviendront leurs épouses, ainsi que beaucoup d’autres, moins connus mais tout aussi chers.

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Un jeu croisé d’influences ancre ce milieu à gauche : celle, discrète, des enseignants du lycée ; celle des professeurs de la faculté : inscrite en allemand ainsi qu’en droit, Renée se voit donner des exposés sur la Weltanschauung nazie ; elle lit Mein Kampf et Rosenberg. Mais il y a aussi la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA), et les Équipes sociales de R. Garric, où elle rencontre Bartoli, et par lui les gens d’Esprit. Foncièrement antifasciste, ce milieu est traversé de débats face à l’occupation et à Vichy, mais il passe vite à la résistance, dont la diffusion des Cahiers du Témoignage chrétien n’est qu’une facette. Les silhouettes du docteur Dugoujon et d’André Lassagne passent et repassent, comme celles des Aubrac et de bien d’autres, dans des lieux de rencontre qui changent. Et c’est, à côté d’épisodes connus, un témoignage plus personnel sur l’arrestation, la prison de Montluc, Drancy, la collecte de faux certificats de baptême et la délivrance ; surtout la déchirure de voir partir les déportés.

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La suite du livre retrace son itinéraire universitaire, mais on en retiendra surtout le regard qu’elle porte sur l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP). De multiples affinités rapprochaient les David et les Bédarida, et François Bédarida invita Renée à participer aux séminaires qu’il organisait, mêlant historiens et témoins de la Résistance. Elle les suivit régulièrement et restitue, en quelques lignes, mais parfois quelques paragraphes ou quelques pages, ce qu’elle en a retiré. Elle jalonne ainsi la construction d’une histoire que scandent colloques ou débats publics. Un témoignage inattendu sur une entreprise scientifique qui finit par se déchirer à partir de 1996, date du livre de Raymond Aubrac Où la mémoire s’attarde, avec bientôt le film sur Lucie Aubrac et son accueil, le « testament » de Barbie, la « leçon d’histoire » controversée de Libération (1997) et les procès gagnés ensuite par les Aubrac. C’est la chronique d’un éclatement qu’elle regrette sans se l’expliquer. Ayant moi-même pris parti à cette occasion, je m’abstiendrai de commentaire, me bornant à remarquer que cet épisode marque la fin d’un premier IHTP. En tout cas, le témoin amical et en partie extérieur qu’était Renée David mérite d’être écouté : il nous dit quelque chose d’important sur ce que représenta ce premier IHTP.

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Antoine Prost

Notes

[1]

Voir notamment les travaux d’Alain Vaillant et de Marie-Eve Thérenty dont on peut citer le dernier ouvrage, La Littérature au quotidien : poétiques journalistiques au xixe siècle, Paris, Seuil, 2007.

Titres recensés

  1. La première guerre mondiale
    1. Amara Michael, Des Belges à l’épreuve de l’Exil : les réfugiés de la Première Guerre mondiale. France, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2008, 422 p., 30 €
    2. Audoin-Rouzeau Stéphane et Prochasson Christophe (dir.), Sortir de la Grande Guerre : le monde et l’après-1918, Paris, Tallandier, 2008, 511 p., 30 €
    3. Winter Jay, Entre deuil et mémoire : la Grande Guerre dans l’histoire culturelle de l’Europe, Paris, Armand Colin, 2008, 309 p., 25 €
  2. Construire la paix
    1. Bouchard Carl, Le Citoyen et l’ordre mondial (1914-1919) : le rêve d’une paix durable au lendemain de la Grande Guerre en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, Paris, A. Pedone, 2008, 270 p., 23 €
    2. Guieu Jean-Michel, Le Rameau et le glaive : les militants français pour la Société des nations, Paris, Presses de Sciences Po, 2008, 305 p., 28 €
  3. Engagements et sociétés communistes
    1. Dugrand Alain et Laurent Frédéric, Willli Münzenberg : artiste en révolution (1889-1940), Paris, Fayard, 2008, 633 p., 26 €
    2. Aunoble Éric, « Le Communisme, tout de suite ! » Le mouvement des Communes en Ukraine soviétique (1919-1920), Paris, Les Nuits rouges, 2008, 286 p., 18 €
    3. Shulman Elena, Stalinism on the Frontier of Empire : Women and State Formation in the Soviet Far East, Cambridge, Cambridge University Press, 2008, 260 p., 55 £
    4. Harsch Donna, Revenge of the Domestic : Women, the Family, and Communism in the German Democratic Republic, Princeton, Princeton University Press, 2007, 350 p., 29,95 $
  4. Le Troisième Reich
    1. Ross Corey, Media and the Making of Modern Germany : Mass Communications, Society and Politics from the Empire to the Third Reich, Oxford, Oxford University Press, 2008, 426 p., 52,25 £
    2. Steegmann Robert, Le Camp de Natzweiler-Struthof, Paris, Seuil, 2009, 384 p., 22 €
    3. Kohl Christiane, La Maison des témoins : les coulisses des procès de Nuremberg, traduit de l’allemand par Marie Reygnier, Paris, Payot, 2009, 222 p., 18 €
    4. Rousseau Frédéric, L’Enfant juif de Varsovie : histoire d’une photographie, Paris, Seuil, 2009, 268 p., 21 €
  5. Europe centrale et orientale
    1. Minczeles Henri, Plasseraud Yves et Pourchier Suzanne, Les Litvaks : l’héritage universel d’un monde juif disparu, Paris, La Découverte, 2008, 321 p., 22 €
    2. Sandu Traian, Histoire de la Roumanie, Paris, Perrin, 2008, 435 p., 23 €
    3. Weber Pierre-Frédéric, Le Triangle RFA-RDA-Pologne (1961-1975) : guerre froide et normalisation des rapports germano-polonais, préface de Henri Ménudier, Paris, L’Harmattan, 2007, 417 p., 33 €
  6. Les États-Unis
    1. Mizruchi Susan L., The Rise of Multicultural America : Economy and Print Culture, 1865-1915, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2008, 352 p., 65 $
    2. Litwack Leon F., How Free Is Free ? The Long Death of Jim Crow, Cambridge, Harvard University Press, 2009, 187 p., 18,95 $
    3. Schulman Daniel (dir.), A Force for Change : African American Art and the Julius Rosenwald Fund, Chicago, Northwestern University Press, 2009, 176 p., 39,95 $
    4. Phillips-Fein Kim, Invisible Hands : The Making of the Conservative Movement from the New Deal to Reagan, New York, W. W. Norton, 2009, 356 p., 26,50 $
  7. Penser la société française
    1. Luca Virginie (de), Les Familles nombreuses : une question démographique, un enjeu politique. France (1880-1940), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, 341 p., 20 €
    2. Boulat Régis, Jean Fourastié, un expert en productivité : la modernisation de la France (années trente – années cinquante), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2008, 460 p., 26 €
    3. Masson Philippe, Faire de la sociologie : les grandes enquêtes française depuis 1945, Paris, La Découverte, « Guides grands repères », 2008, 254 p., 15 €
  8. Habiter, construire, conserver
    1. Stavrinaki Maria, La Chaîne de verre : une correspondance expressionniste, correspondance reconstituée, présentée et annotée par Maria Stavrinaki, préface de Iain Boyd Whyte, traduit de l’allemand par Jean-Léon Muller, Paris, Éditions de la Villette, 2009, 272 p., 32 €
    2. Hervier Dominique (dir.), André Malraux et l’architecture, Paris, Le Moniteur, « Architextes », 2008, 295 p., illustrations + cd-rom, 29 €
    3. Carbonnier Youri, Les Premiers Logements sociaux en France, Paris, La Documentation française, 2008, 284 p., 29 €
    4. Gourbin Patrice, Les Monuments historiques de 1940 à 1959 : administration, architecture, urbanisme, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, 283 p., 22 €
  9. Culture et politique
    1. Chaubet François, Histoire intellectuelle de l’entre-deux-guerres : culture et politique, Paris, Nouveau Monde, 2006, 380 p., 11 €
    2. Guérin Jeanyves (dir.), Fiction et engagement politique : la représentation du parti et du militant dans le roman et le théâtre du xxe siècle, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 2008, 280 p., 22 €
    3. Frétigné Jean-Yves et Jankowiak François (études réunies par), La Décadence dans la culture et la pensée politique, Rome, École française de Rome, 2008, 360 p., 44 €
  10. Écrire l’histoire
    1. Delacroix Christian, Dosse François et Garcia Patrick (dir.), Historicités, Paris, La Découverte, « Armillaire », 2009, 304 p., 24 €
    2. David Renée, Traces indélébiles, mémoires incertaines, Paris, L’Harmattan, 2008, 372 p., 33,50 €

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