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Zilsel

2017/1 (N° 1)


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S, T, S

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Science, technique et société : c’est un espace étendu dont la revue Zilsel proposera de cartographier les régions surpeuplées, les confins, les zones périphériques, les espaces désertés et les frontières. Revue semestrielle, Zilsel s’efforcera de rendre compte des transformations passées et présentes des sciences et des techniques, qu’elles se situent du côté des sciences mathématiques, physiques, biologiques et d’ingénieur, ou du côté des sciences humaines et sociales, des humanités, des sciences juridiques ou économiques ; qu’elles relèvent aussi bien de savoir-faire incorporés que des artefacts, simples ou complexes, artisanaux ou industriels, obsolètes ou de pointe, dominants ou marginalisés. Pour ce faire, Zilsel s’intéressera aux savoirs et aux dispositifs techniques nouveaux qui apparaissent dans les radars de la sociologie, de l’histoire, de l’anthropologie ou de la philosophie des sciences et des techniques. Les analyses seront développées de telle sorte qu’elles puissent être lisibles au-delà des spécialistes des études sociales des sciences et techniques. Des articles critiques sur tel ou tel sujet débattu hors les murs des universités et des laboratoires pourront ainsi donner à réfléchir à quiconque s’intéresse à la vie intellectuelle. Last but not least, nous n’édulcorerons pas les éventuelles prises de position dans le traitement d’objets disputables. Composée d’enseignants-chercheurs concernés, l’équipe éditoriale de Zilsel choisit de ne pas feindre le surplomb et la neutralité de jugement, qu’il s’agisse d’afficher des choix théoriques ou bien de discuter des transformations en cours des universités et de la recherche.

Encore une revue ?

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Lancer une revue de sciences humaines et sociales peut apparaître aujourd’hui comme une gageure, car l’opinion générale tend plutôt à considérer qu’il y en aurait trop et que, du point de vue d’une gestion optimale des forces de la connaissance, il serait bon d’y mettre un peu d’ordre. La lancer sur papier et sous un format long (une revue-livre de plus de 400 pages !) ne l’est pas moins, parce que l’injonction à la digitalisation a banalisé le spectre – pour nous tout à fait déprimant – d’une mort de l’imprimé. Publier une revue « papier » relèverait ainsi de la résistance nostalgique au changement. Nous n’en démordons pourtant pas : chaque semestre, le défi sera de livrer, sur papier et sous format électronique (via une plateforme à déterminer), un numéro de Zilsel riche d’articles originaux, de prises de position intellectuelles fortes, d’entretiens et de textes classiques réédités pour l’occasion.

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L’équipe éditoriale se compose d’une vingtaine de membres, dont les travaux relèvent de l’histoire, de la sociologie, de la philosophie, de la science politique et de l’anthropologie des sciences et techniques. Les spécialités de chacun recouvrent, au total, un spectre large de connaissances. L’objectif est d’exposer et de confronter différentes perspectives sur des objets offrant souvent des occasions de frictions interprétatives, de préciser et d’articuler les points de vue théoriques, ou encore les stratégies méthodologiques, dans le respect des règles d’un jeu scientifique que le comité de rédaction s’efforcera d’entretenir.

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Zilsel est une revue francophone, ce qui ne va pas de soi dans le domaine très anglocentré des Science & Technology Studies (STS). Il ne s’agit pas de se fermer à des articles rédigés en langues étrangères, bien au contraire. Mais la diversification des idiomes dans les productions scientifiques nous apparaît nécessaire, précisément, afin de résister tant que faire se peut à l’impérialisme linguistique de l’anglais [1][1] Pascale Casanova, La Langue mondiale. Traduction et.... Ce qui ne veut pas dire que toute référence anglophone doit être proscrite, bien évidemment. La revue comptera donc, comme dans ce premier numéro, des articles traduits par nos soins, dans la mesure du possible venant de toutes les aires linguistiques.

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De Montréal à Washington, en passant par Moscou ou Rome, l’assise internationale de la revue est un élément important de notre identité éditoriale. Il se trouve également que la composition de l’équipe de Zilsel acte d’un renouvellement générationnel. Il n’est rien de fracassant : nous sommes bien conscients d’accomplir un geste banal que nos aînés ont, en leur temps, réalisé sous d’autres formes. Lecteurs assidus de sociologues de la connaissance, de Robert K. Merton à Andrew Abbott, nous avons conscience de nous inscrire dans des cycles de recomposition des problématiques épistémologiques, et assumons, sans le dramatiser ni l’héroïser, le geste d’irruption générationnelle.

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Au moment où paraît ce premier numéro, le comité scientifique – qui s’ajoute au comité de rédaction – rassemble une quarantaine de collègues. Nous n’avons pas intégré sa liste dans ce premier numéro, parce qu’il nous a semblé nécessaire, et disons même de bonne politique, de concrétiser d’abord notre proposition avant d’installer ce comité en bonne et due forme. Sa composition sera dévoilée dans le deuxième numéro de Zilsel, à paraître en septembre 2017.

Des pixels et du grammage : une revue ? un livre ? un livrevue ?

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Nous ne partons pas de rien. La revue Zilsel prolonge sur une nouvelle scène éditoriale une expérience de blogging scientifique collectif, celle du Carnet Zilsel, hébergé sur la plateforme hypotheses.org depuis novembre 2013. En trois ans, le Carnet a publié plus d’une centaine de textes, de statut, longueur et portée variables : des recensions d’ouvrage (l’essentiel des textes), des récits d’enquêtes, des revues historiographiques, des comptes rendus de colloques, des articles d’intervention critique (avec la révélation du canular « Jean-Pierre Tremblay » en point d’orgue [2][2] Jérôme Lamy, Manuel Quinon et Arnaud Saint-Martin,...). Le format du « billet » s’est avéré idéal pour tester des idées ou livrer des textes sans doute difficilement publiables dans les revues académiques. Il faut bien reconnaître cependant que, pour une frange non négligeable du milieu universitaire et de la recherche, le blogging reste – pour combien de temps encore ? – un expédient périphérique. Les « billets » publiés sur le Carnet Zilsel sont, pour certains, bien plus longs que les articles de revue ; ils ont fait l’objet de fastidieuses relectures et d’échanges productifs avec les auteurs. À l’intersection du « billet » et de la contribution académique, certains de ces textes ont circulé au-delà des cercles de spécialistes : ce fut l’un des intérêts premiers du carnet. Ils ont malgré tout eu du mal à entrer dans le jeu académique : ils ne sont pas ou peu cités – ou lorsqu’ils le sont, c’est au titre de ressources de second choix. Il nous semble aujourd’hui intéressant de prolonger l’expérience au-delà de cette tranchée qui sépare encore le monde des revues dites « académiques » et celui du blogging scientifique, afin d’accroître et d’intensifier les discussions sur les sciences et les techniques « en société » dans l’espace académique francophone.

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Notre projet éditorial consiste toujours à articuler différents formats de publication et, plus encore, à provoquer des expériences d’écriture hybrides : associer, par exemple, la spontanéité de l’écriture « carnetière » aux exigences et standards des revues académiques. Une bonne partie de l’équipe est très investie dans le blogging scientifique (Béatrice Cherrier [3][3] The Undercover Historian, URL : https://beatricech..., Denis Colombi [4][4] Une heure de peine, URL : http://uneheuredepeine.b..., Christopher Donohue [5][5] Ether Wave Propaganda, URL : https://etherwave.wor..., Yann Giraud [6][6] Voir les posts sur le site de l’Institute for New Economic...). Comme l’atteste l’exemple d’Ether Wave Propaganda, blog américain d’histoire des sciences qui inspira beaucoup le Carnet Zilsel à ses débuts [7][7] « Against clubbishness: an interview with Will Thomas..., l’idée est de maintenir une certaine agilité intellectuelle dans le traitement des objets. Naturellement, la périodicité de la revue contraint les mouvements, en particulier la réactivité et la fluidité qu’autorise le carnet de recherche. Le Carnet Zilsel continuant à exister, il y aura matière à des reprises et croisements potentiels entre ce qui relèvera, d’un côté, de l’enquête au long cours publiée sur papier et, de l’autre, de l’intervention plus instantanée dans le cours d’une controverse.

Zil… quoi ?

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Mais au fait, qu’est-ce que signifie « Zilsel » ? Zilsel, c’est d’abord le nom d’un historien, philosophe et sociologue autrichien, dont la contribution à l’histoire des savoirs est immense mais hélas trop peu reconnue. Edgar Zilsel (1891-1944) incarne, jusque dans sa disparition tragique, une forme d’intransigeance dans l’adversité. Régulier du Cercle de Vienne et partisan de l’austro-marxisme, son œuvre témoigne à la fois d’une grande exigence intellectuelle et d’une admirable ouverture d’esprit. Critique et iconoclaste, il a travaillé à la marge des institutions académiques de son époque, en Autriche comme aux États-Unis (où il s’exilera après l’Anschluss), tout en impulsant des recherches novatrices qui bousculeront les cadres établis de la philosophie des sciences. Ses textes (et tout particulièrement le plus connu d’entre eux, consacré aux racines sociales de la science [8][8] Edgar Zilsel, « The Sociological Roots of Science »,...) combinent des intentions sociologiques perçantes (par exemple, rendre compte des rapports de classe qui déterminent la stratification des pratiques scientifiques à l’époque moderne, des artisans aux universitaires), et de grandes ambitions historiennes, comme l’illustre sa recherche de lois historiques.

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Pour inaugurer la revue, nous sommes ravis de publier de nouveau la préface que Nathalie Heinich avait rédigée pour l’édition en français du mémoire d’habilitation d’Edgar Zilsel, intitulée Le Génie. Histoire d’une notion de l’Antiquité à la Renaissance[9][9] Edgar Zilsel, Le Génie. Histoire d’une notion de l’Antiquité.... Les gardiens de l’institution universitaire viennoise l’ont refusé en 1923, bloquant la carrière académique de l’auteur. Ce dernier ne s’en est pas laissé conter et a heureusement continué ses recherches, en marge de l’université. Nathalie Heinich explique l’originalité de la démarche et des acquis de Zilsel, dont le propos général est de dénaturaliser la notion de « génie » en la réinscrivant dans des contextes socio-historiques, mais aussi de rendre attentif aux différentes manières de construire les canons de la postérité [10][10] Sur la vie et les œuvres de Zilsel, cf. Diederick Raven....

Discipline, critique et enquête

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La définition du projet éditorial d’une revue ne dépend pas uniquement des désirs de ses promoteurs. Elle repose aussi sur ce que l’on sait (ou croit savoir) des conditions de réception de l’objet, qui informent les enjeux à affronter, les réponses à apporter (ou non), les positionnements à adopter (ou pas). En se fondant sur l’expérience du Carnet Zilsel, trois grands ensembles de problématiques situeront la revue dans ses intentions épistémiques : le rapport à la discipline, les formes de la critique et l’importance de l’enquête. Ceci n’est (toujours) pas un manifeste [11][11] « Ceci n’est pas un manifeste », Carnet Zilsel, 31..., cependant il est utile de l’écrire noir sur blanc.

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La question disciplinaire n’est pas la nôtre. C’est plutôt qu’elle surdétermine les réceptions des textes publiés et qu’il faut, tant que faire se peut, tenter d’échapper à l’emprise du régime socio-intellectuel de la discipline [12][12] Johan Heilbron et Yves Gingras, « La résilience des.... Sur ce point, la revue Zilsel s’inscrit dans cette position assumée : chacun des auteurs écrit depuis un point de vue plus ou moins situé, de par sa formation et sa qualification (l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, la philosophie…), mais cela n’interdit pas de jouer avec/sur des frontières disciplinaires. Ce qui est au cœur de notre projet, ce sont les pratiques, les opérations et les transferts de connaissance. Or, les études sur les sciences et les techniques gagnent souvent à être abordées avec des outils issus de plusieurs disciplines des sciences humaines et sociales. En sous-titrant la revue « Science, Technique, Société », nous dégageons les limites d’un espace suffisamment vaste pour que toutes les disciplines traitant des questions de connaissances puissent s’y retrouver. Et si la disciplinarité ne nous inquiète pas, l’interdisciplinarité non plus – tant que le disciplinaire précède l’interdisciplinaire.

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Insister sur la critique, au sens de la contre-argumentation des énoncés en circulation dans les champs scientifiques, est plus problématique. Nous restons pourtant persuadés que la critique constitue un trait essentiel du métier de chercheur, et non pas une entreprise de dépréciation le plus souvent gagnée par la mauvaise foi. Il est étrange de devoir le rappeler : cette critique ne vise que les textes, le contenu et l’articulation des arguments, la façon de construire un concept, ou les modes de restitution d’une étude de cas. La personne qui écrit n’est pas en cause pour elle-même, mais pour les idées exprimées dans un texte. Il est des endroits où des chercheurs opposés sur le plan théorique peuvent entretenir, par ailleurs, des rapports cordiaux ou amicaux. Nous tenons cet idéal critique pour salutaire. C’est aussi un ferment essentiel d’une véritable recherche collective.

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Ajoutons un argument qui n’a pas été souvent souligné, mais qui nous semble crucial : Bernard Lahire, dans l’introduction de son livre L’homme pluriel, écrivait qu’il se trouvait lui-même « partagé, divisé » en tant qu’auteur et que « les critiques qu’il [pouvait] adresser à d’autres auteurs [étaient] en grande partie adressées à lui-même et que, par celles-ci, il cherch[ait] autant à se convaincre qu’à convaincre ses lecteurs ». Plus généralement, poursuivait-il, « on argumente et critique d’autant mieux qu’on a intériorisé les raisonnements tenus et déployés par d’autres, dans toute leur complexité et sans caricature » [13][13] Bernard Lahire, L’homme pluriel. Les ressorts de l’action,.... On ne saurait mieux dire. La critique est d’abord une affaire d’honnêteté intellectuelle. Elle est également une affaire éthique. Sans être dans un rapport ancillaire, la réflexivité qui accompagne la critique doit être sans complaisance. Celui qui critique peut (et doit !), lorsqu’il publie, être critiqué.

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Troisième et dernier élément : l’enquête. Il n’est pas évident de l’envisager dans la situation actuelle des sciences humaines et sociales. Il ne faut pas négliger, comme Nicolas Offenstadt le remarquait à propos de certains textes reçus par la revue Genèses, l’effet « fruits et légumes » [14][14] Propos rapportés par Sandrine Kott dans : Manuel Schotté... des travaux empiriques centrés sur des objets étroits, des dynamiques locales et des enjeux miniatures. Ils s’accompagnent sans doute de gains de connaissance sectoriels, mais ils peinent à monter en généralité. D’un autre côté, l’appel à la « Grande Théorie » (et si possible radicale) a un côté artificiel, comme si les mises en garde de Charles Wright Mills étaient restées lettre morte [15][15] Voir Charles Wright Mills, L’imagination sociologique,.... Il est d’autant plus aisé de rejeter ces deux tentations que la passion de l’enquête n’empêche pas le goût de la théorisation, bien au contraire. Tout est bon pourvu que l’on fasse science, autrement dit que l’on produise un savoir étayé, cohérent et cumulatif, à l’opposé donc de l’essayisme dogmatique et/ou « en roue libre », que l’on peut toujours retrouver dans les zones les plus faiblement normées des sciences humaines et sociales.

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Ce souci épistémologique n’est pas sans une exigence politique. En ces temps troublés de confusion idéologique, où les discours demi-habiles et demi-savants captent l’attention dans les médias ou les arènes du débat public, il importe de rappeler que le projet de « faire science » n’est pas sans conséquence politique – disons même que, dans une certaine mesure, cela relève d’un « faire politique ». Car, constatant l’autonomie relative des champs professionnels de la science et de la politique, nous ne négligeons pas pour autant le travail de subordination que les acteurs politiques et techno-bureaucratiques mènent dans le but d’indexer la recherche sur des critères managériaux « d’excellence ». De même que les allusions problématiques de représentants politiques à ce qu’ils pensent savoir des sciences humaines et sociales appellent une nécessaire vigilance. Parce que nous n’évoluons pas dans un vacuum, parce que les études des sciences et techniques sont prises dans des débats publics souvent tendus, ces considérations de politique des sciences et techniques ne sont pas de pure forme.

Jouer cartes sur table

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Zilsel est une revue à comité de lecture, les contributions sont évaluées selon les standards les plus usuels, c’est-à-dire une évaluation par des relecteurs qui, entre autres critères, mesurent la qualité de l’argumentation, la validité des données empiriques, la cohérence théorique et – plus généralement – l’intérêt de l’article pour l’avancée des connaissances. Toutefois, le processus d’évaluation mis en place diffère des dispositifs classiques sur un point essentiel : nous avons adopté le système d’évaluation ouverte, ce qui signifie que les auteurs savent qui les lisent (deux relecteurs, un membre du comité de rédaction et un relecteur qui lui est extérieur, désignés par le comité de rédaction), et que les évaluateurs savent qui ils lisent.

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Le jugement des pairs ne serait-il vertueux que lorsqu’il est anonyme ? Et il ne le serait plus dès lors que les noms ne sont plus gommés et les identités assumées dans le vif d’une dispute ? Il nous semble que le système de l’évaluation ouverte peut pallier certaines des difficultés, maintes fois pointées, de la traditionnelle évaluation en double aveugle. Sans que cette réflexion ait été anticipée, les deux canulars qui ont visé les revues à prétention académique, Sociétés et Badiou Studies, révélés sur le Carnet Zilsel, ont été des déclencheurs. Les premiers retours d’expérience, dans le cadre de ce premier numéro, sont plutôt encourageants : auteurs et relecteurs ont joué le jeu, en bonne intelligence, et dans l’intérêt des textes. Il pourra être utile de faire un bilan plus étayé d’ici quelques numéros – et éventuellement d’enquêter sur ses atouts et inconvénients.

Un premier numéro par le menu

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Parlons à présent du sommaire de ce premier numéro, en évoquant à la fois ses rubriques et les textes des auteurs. Il n’y aura pas forcément de dossier thématique, mais ces textes se distribueront dans des rubriques récurrentes, organisant chaque numéro (« Confrontations », « Frictions », « Libres échanges », « Friches », « Classiques », « Critiques »).

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La rubrique « Confrontations » comprend des analyses originales fondées sur des enquêtes. Ouvrant le numéro, Renaud Debailly et Mathieu Quet reconstituent l’histoire du domaine des Science & Technology Studies à travers ses revues. Ce « passage en revue-s » est stratégique car ces structures éditoriales révèlent les transformations des idées et des communautés au sein des STS. Les revues constituent un espace d’expression et de discussions scientifiques, un « laboratoire » d’où sortent des énoncés et se consolident des identités intellectuelles. Académiques ou militantes, mainstream ou marquées par un engagement épistémologique ou idéologique, les revues de STS témoignent ainsi de décennies de recherches et d’agitation. Christopher Donohue propose ensuite d’introduire l’œuvre du philosophe Joseph Agassi. D’une prolixité rare, ce dernier alterne entre les prises de position fortes et argumentées en philosophie des sciences et en philosophie morale et politique. Quand nombre de ses contemporains maintiennent l’étanchéité des domaines qu’ils ont fait profession de couvrir (science, politique, morale), Agassi les intègre et illustre par l’exemple une conception fort exigeante de la recherche du consensus par l’exercice de la raison. L’éthique, qu’il pratique et défend, suppose une ouverture totale à la critique. Cela ne relève pas de l’utopie pour le philosophe qui, comme le souligne Christopher Donohue, n’hésite pas à confronter ses idées générales sur le pluralisme à des questions d’intense débat public. Dans l’article qui suit, Claude Rosental aborde « par le bas » les dynamiques scientifiques et entrepreneuriales des sciences et techniques, à partir d’une enquête menée dans la Silicon Valley. Son analyse rend compte de l’importance des structures scientifiques (comme l’université de Stanford ou la NASA), des effets de la sous-traitance massive, ainsi que des origines de la politique des démonstrations. Boris Attencourt propose enfin une analyse comparée des trajectoires d’Alain Badiou et d’Alain Finkielkraut. Il prend prétexte d’un dialogue, L’explication (2009), pour analyser la rencontre et in fine l’intercompréhension de deux intellectuels français que tout paraît opposer au premier abord. Le sociologue met en évidence la puissance des ressorts mondains et des espaces de consécration extra-académiques dans les processus de valorisation de la visibilité intellectuelle [16][16] En plus de l’article, le Carnet Zilsel publiera en....

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Cette dernière enquête prépare utilement le terrain des articles rassemblés dans la rubrique « Frictions », dont la vocation est d’encourager les échanges d’arguments et de contre-arguments autour de questions et d’objets de litige intellectuel. Ce premier dossier « Un canular philosophique, et après ? » prend pour point de départ la publication en 2016 dans la défunte (?) revue Badiou studies d’un article délirant qui pastichait jusqu’à l’absurde le style philosophique d’Alain Badiou. Ce canular fournit l’occasion de réfléchir sur les conditions de circulation parfois déroutantes d’énoncés contestables, obscurs ou carrément faux sous label « philosophique ». Prolongeant le débat sur de nouvelles bases, les articles d’Anouk Barberousse et Philippe Huneman, de Pascal Engel, de Pierre Schapira et de Marc Joly, envisagent de manière unanimement critique les ambitions philosophiques de Badiou. Ils vont au-delà de l’analyse interne de ce « plotinisme de notre temps » (Barberousse et Huneman) pour interroger les raisons de son prestige en dehors du monde universitaire. Et ils le font sans ménager les arguments ni éluder l’existence de points de clivage et d’achoppement.

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Roger Chartier inaugure la rubrique « Libres échanges ». Au moment où paraît son dernier livre, La main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur (2015), il revient sur son riche parcours d’historien de l’imprimé et des pratiques de lecture et insiste sur les bouleversements numériques actuels. La rédaction de Zilsel ayant opté pour une combinaison des formats et des supports matériels (carnet de recherche et revue, papier et électronique), la réflexion sur l’avenir de l’imprimé et de la lecture n’a certes pas été menée sans arrière-pensée. En plus de ces savantes incursions dans l’histoire du livre, Chartier évoque les dialogues qu’il a entretenus avec plusieurs figures intellectuelles aujourd’hui consacrées : Michel Foucault, Michel de Certeau, Norbert Elias et Pierre Bourdieu. Il met l’accent sur les acquis et la force heuristique des concepts et des raisonnements de ces auteurs, dans le sillage desquels les recherches actuelles et à venir ont tout intérêt à se placer.

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Les deux rubriques suivantes, « Friches » et « Classiques », donnent corps à l’idéal de cumulativité critique. Les articles de la rubrique « Friches » proposent de faire le point sur les résultats de tel ou tel domaine à partir d’une revue de la littérature. La reprise de textes classiques est un autre engagement, de nature à contrarier la petite musique de l’innovation et des « tournants » en tout genre, dont on suspecte qu’ils réinventent souvent la roue. Bien sûr, il n’y a pas lieu de défendre l’idée absurde qu’il n’y a jamais rien de neuf. Mais, réfléchissant à deux fois lorsque paraît une nouvelle « disruption » sur le marché encombré des idées, c’est un droit d’inventaire sélectif et raisonné qu’il nous paraît de bonne méthode de mettre en œuvre. Dans cette perspective, Jérôme Lamy analyse le « grand remembrement » de la sociologie des savoirs ruraux en France depuis 1945. La résistance de ces savoirs anonymes et « traditionnels » aux tentatives de définition savantes ainsi que l’antienne de la modernisation bornent l’espace d’une problématique qui, malgré sa faible visibilité en dehors des communautés de spécialistes et des publics directement intéressés, apporte beaucoup aux sciences humaines et sociales. Les deux textes de la rubrique « Classiques » affichent également des préférences. Le premier article d’Everett C. Hughes, traduit et présenté par Baptiste Coulmont, porte sur la « Mise au pas » de l’Annuaire statistique allemand au temps du Troisième Reich. Dans la première version de ce texte paru en 1955, le sociologue met à profit sa connaissance très fine des modes de fabrication de ces annuaires. Bien avant que se banalise l’analyse critique du « gouvernement par les statistiques » à partir des années 1980, Hughes entre dans le détail des découpages et des catégorisations des individus dans les tableaux statistiques austères pour en découvrir la nazification implicite. La « neutralité professionnelle » des travailleurs de l’Office statistique allemand est une source d’interrogation pour le sociologue de Chicago, qui révèle le devenir trouble de la science d’État dans les régimes de dictature politique. En plus de cet article, la rubrique « Classiques » comprend une introduction au Génie d’Edgar Zilsel par Nathalie Heinich, dont nous avons déjà dit qu’elle constitue une utile voie d’accès à l’œuvre de l’auteur.

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La dernière rubrique, « Critiques », propose des recensions d’ouvrages récents. Les cinq articles qui la composent abordent tour à tour la signature scientifique en tant qu’elle révèle l’organisation sociale et intellectuelle des mondes de la science (David Pontille, Signer ensemble, 2016) ; les impensés virilistes d’une philosophie de garage (Matthew Crawford, Éloge du carburateur, 2010, et Contact, 2016) ; les apories et le blues des économistes dominants aux sabres de bois, défendant un scientisme outrancier (Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme économique, 2016) ; la pensée à prétention philosophique de l’économie du « numérique » (Éric Sadin, La silicolonisation du monde, 2016) ; enfin, les limites et les facilités d’une sociologie de la justice sans terrain (Geoffroy de Lagasnerie, Juger, 2015).

Notes

[1]

Pascale Casanova, La Langue mondiale. Traduction et domination, Paris, Le Seuil, 2015.

[2]

Jérôme Lamy, Manuel Quinon et Arnaud Saint-Martin, « Le maffesolisme, une “sociologie” en roue libre. Démonstration par l’absurde », Carnet Zilsel, 7 mars 2015, URL : http://zilsel.hypotheses.org/1713, consulté le 30 septembre 2016.

[3]

The Undercover Historian, URL : https://beatricecherrier.wordpress.com.

[4]

Une heure de peine, URL : http://uneheuredepeine.blogspot.fr.

[5]

Ether Wave Propaganda, URL : https://etherwave.wordpress.com.

[6]

Voir les posts sur le site de l’Institute for New Economic Thinking, où publie également Béatrice Cherrier, URL : https://www.ineteconomics.org/ideas-papers/blog.

[7]

« Against clubbishness: an interview with Will Thomas and Christopher Donohue », Carnet Zilsel, 13 et 20 décembre 2014, URL : http://zilsel.hypotheses.org/1445 et https://zilsel.hypotheses.org/1476, consultés le 30 septembre 2016.

[8]

Edgar Zilsel, « The Sociological Roots of Science », American Journal of Sociology, vol. 47, n° 4, 1942, p. 544-562. Voir, pour une présentation très complète de l’œuvre de Zilsel : Edgar Zilsel, The Social Origins of Modern Science, Dordrecht, Kluwer Academic Publishers, 2003.

[9]

Edgar Zilsel, Le Génie. Histoire d’une notion de l’Antiquité à la Renaissance, trad. Paris, Minuit, 1993.

[10]

Sur la vie et les œuvres de Zilsel, cf. Diederick Raven et Wolfgang Krohn, « Edgar Zilsel: his life and work (1891-1944) », in Edgar Zilsel, The Social Origins of Modern Science, Dordrecht, Kluwer, 2000, p. XXII-LXII. Pour une présentation plus personnelle et émouvante de la trajectoire de Zilsel, on pourra se reporter au beau portrait que son fils, le physicien Paul Zilsel, lui a dédié : « Portrait de mon père, Edgar Zilsel », texte traduit et présenté par Nathalie Heinich, Carnet Zilsel, 27 février 2016, URL : http://zilsel.hypotheses.org/2492, consulté le 30 septembre 2016.

[11]

« Ceci n’est pas un manifeste », Carnet Zilsel, 31 octobre 2013, URL : http://zilsel.hypotheses.org/a-propos, consulté le 30 septembre 2016.

[12]

Johan Heilbron et Yves Gingras, « La résilience des disciplines », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 210, 2015, p. 4-9.

[13]

Bernard Lahire, L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 2001, p. 12.

[14]

Propos rapportés par Sandrine Kott dans : Manuel Schotté et Benoît Trépied, « Passer à Genèses : dix témoignages », Genèses. Sciences Sociales et Histoire, n° 100-101, 2015, p. 120. Notons qu’il s’agit d’un numéro-bilan tout à fait remarquable de la revue Genèses, en ce qu’il ne cache pas les tensions, les ruptures et les désaccords qui animent un comité de rédaction.

[15]

Voir Charles Wright Mills, L’imagination sociologique, trad., Paris, François Maspero, 1967, où l’auteur renvoie dos-à-dos les vaines prétentions de la « théorie suprême » (Talcott Parsons) et l’ethos bureaucratique des administrateurs d’objectivité (Paul Lazarsfeld).

[16]

En plus de l’article, le Carnet Zilsel publiera en février 2017 un ensemble de données complémentaires.

Plan de l'article

  1. S, T, S
  2. Encore une revue ?
  3. Des pixels et du grammage : une revue ? un livre ? un livrevue ?
  4. Zil… quoi ?
  5. Discipline, critique et enquête
  6. Jouer cartes sur table
  7. Un premier numéro par le menu

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