Repères 2009
Sociologie du journalisme
2009
3e éd.
128 pages
Editeur
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - Repères

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'une publication de Erik Neveu
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Page 3-8



Vous consultezIntroduction

AuteurErik Neveu du même auteur



Chaque société, chaque civilisation valorise des personnages, des rôles sociaux qui la condensent, du chevalier médiéval à l’ouvrier de la révolution industrielle, au « bureaucrate » weberien, symbole de la rationalité moderne. Rien d’étonnant dès lors à ce que, dans une société souvent dite de « communication » ou d’« information »,le journaliste soit devenu une figure structurante des mythologies contemporaines [Ruellan, 1993][1][1] Les références entre crochets renvoient à la bibliographie...
suite
.

2 Globe-trotter, confident des puissants, enquêteur capable de dévoiler les secrets les mieux cachés, il peut encore s’associer les prestiges de l’écrivain, de l’éminence grise. Il serait facile de peupler un musée Grévin des journalistes : Morton Stanley retrouvant Livingstone disparu au cœur de l’Afrique, Albert Londres [1923] dévoilant les horreurs du bagne de Cayenne, Günther Wallraff [1993] métamorphosé en Turc pour des reportages sur l’immigration en Allemagne. Y figureraient aussi Rouletabille, Tintin ou les muckrackers des romans noirs américains des années trente, sans oublier cet équivalent du soldat inconnu que symbolise tel reporter au nom oublié abattu à Sarajevo. Ce sont aussi des débats sociaux que suscite depuis son émergence l’activité journalistique. Pour n’en donner que quelques exemples récents, la couverture de la guerre du Golfe, puis celle de l’intervention au Kosovo ont posé la question de la manipulation de l’information par gouvernements et états-majors. L’habileté de certains mouvements sociaux, mais aussi d’organisations terroristes, à transformer, par des « coups médiatiques » allant de la prise d’otages au happening coloré, les journalistes en attachés de presse complaisants ou mal à l’aise a également suscité le débat. L’évolution de la couverture des campagnes électorales converties en courses hippiques, la montée des reportages sur les « affaires » ont fait naître des interrogations sur la responsabilité du journalisme dans le désenchantement du politique chez les citoyens. C’est encore la question du pouvoir du journalisme en matière de consécration des œuvres culturelles [Bourdieu, 1996], sa connivence avec les puissants [Halimi, 1997], le déclin d’un goût pour la presse [Poulet, 2009] qui ont fait en France l’objet de débats récents.

3 Le journalisme fait débat et se trouve placé sous les feux d’un nombre croissant de dispositifs critiques et autocritiques. Un Observatoire français des médias, associant professionnels, chercheurs et usagers s’est créé fin 2003 (http://www.observatoiredesmedias.com). Il vise à constituer un outil de veille et de débat critique sur la production et le cadrage de l’information. La reflexivitéémane aussi des chroniques hebdomadaires de médiateurs (au Monde, à France 2), d’émissions qui démontent la mise en images de l’actualité comme Arrêt sur images sur la cinquième chaîne, de sites webs où sont mis en débat les pratiques journalistiques (comme http://acrimed.org ou http://www.journalism.org). La tradition corporatiste de complaisance et d’omerta est remise en cause par des témoignages de journalistes comme ceux de Nicholas Jones en Grande-Bretagne [1995], de Daniel Schneiderman [1989] ou Daniel Carton [2003] en France qui dressent un tableau sans narcissisme des effets des logiques d’audience ou des connivences avec les sources. Une connaissance reflexive du journalisme serait-elle en voie de banalisation ?

Obstacles épistémologiques

4 Les obstacles à une connaissance distanciée des pratiques journalistiques demeurent cependant nombreux. Il s’agit d’abord du poids des préjugés normatifs. Parce que l’émergence d’une presse libre est historiquement liée à la construction des régimes démocratiques, le journalisme n’est pas qu’un métier. Il apparaît aussi comme un rouage de la démocratie, ce dont témoignent la place donnée à la liberté de presse dans de nombreuses constitutions (1er amendement de la Constitution des États-Unis), l’importance des valeurs de transparence, ou des expressions comme « quatrième pouvoir ». Le risque est de tenir pour indiscutable ce qui fonctionne aussi comme mythologie professionnelle [Le Bohec, 2000]. L’existence d’une presse libre ne garantit en effet pas mécaniquement un égal accès au débat public de tous les points de vue, de toutes les composantes de la société. Ajoutons une autre difficulté : les premiers producteurs d’analyses sur le journalisme sont souvent les journalistes eux-mêmes qui, singulièrement en France, développent une théorie indigène de leurs pratiques. Si ces livres de témoignage ou d’analyse offrent des matériaux précieux ou une réflexion stimulante, en faire la base d’une connaissance scientifique du journalisme reviendrait à vouloir construire une science politique sur les seuls Mémoires des gouvernants. Sans s’attarder sur les livres qui suggèrent que seuls des journalistes peuvent pertinemment juger du métier [du Roy, 1990], ces textes font souvent la part belle à une vision enchantée du journalisme, de ses fonctions démocratiques, de ses pouvoirs [de Virieu, 1989]. Plus encore, pour des raisons éditoriales évidentes, ces témoignages sont presque toujours le fait de vedettes de la profession.

5 Ce point suggère un troisième obstacle. Le mot de journaliste suscite presque inévitablement l’association aux figures des grands du métier : présentateur du journal télévisé du soir, éditorialiste de renom. Bref, la plupart des visions du journalisme, jusque dans les travaux savants, théorisent à partir d’une population qui ne représente pas 5 % des journalistes en exercice. C’est alors l’immense armée des correspondants locaux du journal régional, des journalistes d’agences de presse, de la presse spécialisée (informatique, mode, santé) qui sort du champ de vision.

6 La liste des obstacles tient aussi à l’ambiguïté des relations entre journalistes et universitaires. L’évolution des rapports de force au sein du champ intellectuel s’est traduite depuis une trentaine d’années par une montée en puissance des journalistes. Elle se manifeste dans le pouvoir qu’ont acquis certains d’entre eux en matière de consécration des œuvres culturelles, de vedettarisation sélective d’intellectuels, parfois par la possibilité d’intervenir avec autorité dans le débat public par leurs articles ou leurs livres, s’installant dans une posture dont les «intellectuels »pensaient être détenteurs exclusifs. Cette évolution alimente une vieille défiance croisée qui s’exprime chez les journalistes par la fréquence d’un anti-intellectualisme larvé, ou par le privilège donné à des intellectuels made in media. Elle se traduit chez beaucoup d’universitaires par une tentation dénonciatrice que tout chercheur travaillant sur le journalisme doit apprendre à contrôler. On ajoutera à cette liste

7 provisoire des obstacles que, le journalisme étant inséparable des médias dans lesquels il se développe, c’est aussi aux mythologies de la communication que se confronte tout travail sur le journalisme. Ces dernières sont contradictoires et encombrantes [Neveu, 2004]. Tantôt elles célèbrent, avec une naïveté répétée, l’annonce de révolutions de la communication et du journalisme à l’apparition de tout média nouveau. En d’autres cas, elles invitent à figer une essence des problèmes du journalisme sur lesquels tout aurait déjà été dit voici un siècle et demi par Balzac dans Illusions perdues.

Un itinéraire d’analyse

8 Ce livre vise à proposer une exploration aussi large que possible des pratiques journalistiques, essentiellement à partir du cas français. C’est à dessein qu’on parlera ici de journalismes au pluriel, que les termes de réseaux ou d’interdépendances seront sollicités pour rendre compte d’une cartographie sociale où s’articulent les hiérarchies propres au journalisme et aux entreprises de presse, les relations aux sources, aux pouvoirs sociaux et aux publics. Et ce n’est qu’au prix d’investigations sur l’histoire du journalisme, la morphologie de la profession, les routines quotidiennes du travail journalistique qu’il peut devenir possible d’aborder des questions tenues pour plus essentielles sur les «pouvoirs » de la profession, son rôle politique, son devenir.

9 Ce choix en implique d’autres, et d’abord la valorisation de travaux à dimension ethnographique. Comprendre le travail des journalistes, c’est d’abord le regarder en train de se faire, dans les salles et conférences de rédaction, les entretiens, la chasse aux images, le tri des dépêches et des communiqués. Le second consiste à être attentif au «feuilleté» des pratiques journalistiques. Elles diffèrent profondément d’un média à un autre. On constatera aussi l’importance des références étrangères, spécialement anglophones. Si une excellente sociologie du journalisme a pris son essor en France depuis les années 1980, la richesse de la production anglophone est incomparable tant par ses apports théoriques que par la diversité des études de terrain. Cette ouverture aux travaux étrangers vaut aussi par ce que la comparaison rend visible, par son pouvoir d’exotiser des pratiques qui semblent évidentes parce qu’elles sont celles de notre culture. Cette ouverture se justifie aussi par l’internationalisation des groupes de presse et la mondialisation de l’information.

10 Trois blocs de deux chapitres structurent cette exploration. Elle passe d’abord par une généalogie de la profession et un état des lieux en l’an 2000. L’analyse se fixe ensuite sur les journalistes au travail en cherchant à décomposer le réseau des interdépendances quotidiennes, puis en s’arrêtant sur le produit fini de leur activité : une écriture (textes, paroles, images). Deux derniers chapitres s’interrogent enfin sur les questions liées au «pouvoir » des journalistes et aux évolutions de la profession.

Glossaire de termes de métier utilisés dans ce volume

  • Agencier : journaliste travaillant dans une agence de presse.

  • Angle : manière d’aborder un sujet, d’en valoriser une dimension spécifique (ex. : souligner l’impact écologique ou les problèmes de contrôle des navires lors du naufrage d’un pétrolier).

  • Assis (journalisme) : désigne un journalisme plus orienté vers le traitement (mise en forme des textes d’autrui, genre éditorial ou commentaire) d’une information qu’il n’a pas collecté lui-même. Correspond imparfaitement à la notion anglaise de processor.

  • Attaché(e) de presse : spécialiste salarié (ou consulté) par une entreprise, une administration, une association pour promouvoir sa communication auprès de la presse.

  • Audimat : technique de mesure des audiences à la télévision. Le terme suggère par extension l’importance prise par la quête de l’audience à tout prix (ex. : la logique de l’audimat).

  • Bidonner : faire un faux en journalisme. Il peut s’agir de reportages truqué sous scénarisés, d’une fausse interview.

  • Blog (ou weblog) : site web, personnel ou collectif, dont les contenus associent avec des dosages et une clarté très variables des témoignages et « choses vues », du couper-coller d’informations collectées dans des médias et des commentaires personnels (sur l’actualité, les consommations culturelles des animateurs du site). Ces sites ne relèvent pas du journalisme. Ils illustrent le flou croissant entre « journalisme » et production ou mise en ligne d’information (http://www.pointblog.com).

  • Chemin de fer : maquette anticipant sur le contenu (nature et taille des articles et publicités) des pages et des rubriques de l’édition du journal en préparation.

  • Convergence : désigne initialement le contrôle par une même entreprise de plusieurs médias (presse écrite, télévision…). Le terme tend aujourd’hui à caractériser le processus de fusion de rédactions appartenant à des médias divers (papier, Web, radio) et l’exercice d’un journalisme exigeant la capacité de produire efficacement pour tous ces supports.

  • Debout (journalisme) : désigne un journalisme orienté vers la collecte de l’information sur le terrain (reportage, enquête). Correspond à la notion anglaise de gatherer.

  • Hard news : information qui renvoie aux registres de l’imprévu (catastrophe), de l’événement (grande compétition sportive), d’une actualité chaude tant par son immédiateté que par ses enjeux (prise d’otages, débat législatif). Voir Soft news.

  • Infotainment : mot-valise construit à partir d’information et entertainment (distraction). Il désigne, avant tout pour la télévision, tant le mélange de ces deux registres dans les mêmes programmes que la tendance à rendre les émissions d’information attractives à tout prix.

  • JRI : journaliste reporter d’images. Professionnel de la télévision capable de produire l’intégralité d’un reportage (images, son, rédaction), éventuellement d’en assumer le montage, voire la diffusion.

  • Lead : paragraphe d’attaque d’un article ou d’une dépêche qui doit condenser en peu de place l’essentiel de l’information. Quand ce paragraphe s’étale sur toute la largeur des x colonnes de texte de l’article on parle de chapeau ou chapô.

  • Locale : dans une ville, équipe plus ou moins importante de journalistes chargée découvrir l’actualité locale pour un titre de presse régionale. Dans le journal, la ou les pages dédiées à cette ville.

  • Localier : correspondant d’un journal régional ou local dans une commune, un quartier. Dans les petites communes, il s’agit souvent de personnes exerçant ce travail en complément d’une autre activité (enseignants, retraités) et ne disposant pas de la carte de journaliste.

  • Marbre : article non publié, ou gardé en réserve, en général faute de place. Dans l’audiovisuel on dit aussi « trappé» pour un travail non diffusé.

  • Muckracker : littéralement « fouille merde ».Désigne les praticiens d’un journalisme d’investigation, né aux États-Unis dans l’entre-deux-guerres, attaché à déterrer les scandales et les abus des puissants.

  • Newsworthiness : en français, « valeur d’information ».Ils ‘agit de la capacité d’un fait à devenir un événement, à être éligible à l’actualité au regard des critères de sélection du titre et de la rédaction.

  • Pack : la « meute » en anglais ; s’applique aux journalistes qui suivent en troupe un candidat, un événement.

  • Pigiste : personne collaborant à la rédaction dans une entreprise de presse et rémunérée à la tâche (la « pige », barème de rémunération souvent basé sur le nombre de signe soude lignes). On emploiera ici essentiellement le terme pour désigner des journalistes professionnels ne disposant pas d’un salaire régulier. Mais le terme peut aussi désigner des collaborateurs ayant une profession principale (écrivain, universitaire).

  • PQR : presse quotidienne régionale (ex. : Paris-Normandie) par opposition aux titres « nationaux »,c’est-à-dire parisiens (ex. : Les Échos, La Croix).

  • Press-book : recueil des articles produit par un journaliste. Il sert de carte de visite professionnelle dans les logiques de carrière.

  • Publi-rédactionnel : information relevant de la publicité ou du communiqué mais dont la présentation (lorsqu’elle copie par exemple la mise en page d’un article normal) laisse une ambiguïté sur l’origine réelle : rédaction ou promotion externe ? Voir Rédactionnel.

  • Pyramide inversée : principe d’écriture qui veut que l’article débute par le lead qui condense l’essentiel, avant de s’élargir dans l’exploration du qui, où, quand, comment, pourquoi et le travail d’interprétation.

  • Ratage : information manquée par un journaliste ou un titre alors que les concurrents en font état.

  • Rédactionnel : désigne le flux de textes ou de reportages parlés ou filmés qui compose un journal. Le rédactionnel comme contenu s’oppose à ce qui est produit hors de la rédaction (publicité, communiqués). L’opposition désigne aussi la présence dans l’entreprise de presse de services qui ne rédigent pas (régie publicitaire, service juridique, imprimerie…).

  • Scoop : information obtenue en exclusivité par un journaliste ou un titre.

  • Soft news : informations non directement rattachées à l’actualité chaude. Quand le hard repose sur l’événement, le soft joue plus du dossier : portraits, tranches de vie, évocation de changements de comportements à long ou moyen terme, information pratique ou consumériste.

  • Source : origine d’une information, institution qui la diffuse vers les journalistes.

  • Tabloïd : format compact de journal (29 × 37 cm) qui est celui de la presse populaire britannique (Sun). Désigne au Royaume-Uni la presse populaire par opposition aux journaux « de qualité » de grand format (broadsheets). A donné le terme péjoratif tabloïdisation qui connote la quête de l’émotionnel et du sensationnel.

Pour un lexique plus complet, voir [Albert, 1989].

 

Notes

[1] Les références entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d’ouvrage. Retour

PLAN DE L'ARTICLE

Sociologie du journalisme
Page 3-8

POUR CITER CET ARTICLE

Erik Neveu Sociologie du journalisme, La découverte « Repères », 2009 (3e éd.), p. 3-8.
URL :
www.cairn.info/sociologie-du-journalisme--9782707158277-page-3.htm.