Accueil Ouvrages Ouvrage Chapitre

Théorie du langage

2009

  • Pages : 690
  • ISBN : 9782748900866
  • Éditeur : Agone

ALERTES EMAIL - COLLECTION Banc d’essais

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette collection.

Fermer

Chapitre précédent Pages 174 - 178 Chapitre suivant
1

Le geste du bras ou du doigt chez l’homme, auquel notre index doit son nom, réapparaît dans l’imitation qu’en donne le « bras » tendu du poteau indicateur et c’est, avec le symbole de la flèche, un signe extrêmement répandu pour indiquer le chemin ou la direction. Des penseurs modernes comme Freyer et Klages [1][1] Les références fournies par Bühler sont souvent elliptiques.... ont accordé à ces gestes l’attention qu’ils méritent, et les ont caractérisés comme spécifiquement humains. Il y a plus d’une façon d’indiquer gestuellement quelque chose ; mais restons-en aux poteaux indicateurs : aux bifurcations, ou n’importe où en terrain dépourvu de chemin, se dresse un « bras », une « flèche », visible de loin ; un bras ou un poteau qui porte ordinairement un nom de lieu. Ce poteau est fort utile au promeneur quand tout va bien et, pour ce faire, il est avant tout nécessaire qu’il soit correctement placé dans son champ déictique. Il nous faut retenir à peine plus que ce constat trivial, et soulever la question de savoir si le langage articulé contient des signes qui fonctionnent comme des poteaux indicateurs. La réponse est oui : c’est de manière analogue que fonctionnent des termes déictiques comme ici ou là.

2

Mais il y a un point essentiel qui différencie l’événement de parole concret du bras en bois dressé immobile sur le terrain, le fait qu’il est un événement. Plus encore : il est une action humaine complexe. Et au sein de cette dernière, l’émetteur n’a pas seulement comme le poteau indicateur une position déterminée sur le terrain, mais il joue également un rôle, le rôle de l’émetteur en tant qu’il se distingue du rôle du récepteur. Deux participants sont en effet nécessaires non seulement dans le mariage, mais dans tout processus social, et il faut commencer par décrire l’événement de parole concret selon le modèle complet de l’interaction verbale. Lorsqu’un locuteur « veut renvoyer » à l’émetteur du mot actuel, il dit je, et lorsqu’il veut renvoyer au récepteur, il dit tu. Je et tu sont également des termes déictiques et ne sont originairement rien d’autre. Si on retraduit en grec l’appellation usuelle de personalia qu’ils portent, ce qui donne prosopon, soit « visage », « masque » ou « rôle », le caractère initialement surprenant de notre thèse disparaît partiellement. Ce n’est originairement rien d’autre que le rôle de l’émetteur dans la communication actuelle par signaux qui caractérise l’individu identifié à chaque fois par le mot je, et ce n’est fondamentalement rien d’autre que le rôle du récepteur qui caractérise le mot tu. C’est une chose que les premiers grammairiens grecs ont saisie avec une parfaite clarté, et ils ont classé les personalia parmi les signes langagiers déictiques.

3

Les plus anciens documents fournis par l’histoire des langues indoeuropéennes exigent de nous, tout comme la chose elle-même, qu’à propos du nom de classe signes langagiers déictiques nous pensions d’abord à des mots que, à cause de leur résistance à s’intégrer parmi les termes dénominatifs flexionnels (par exemple déclinables), les spécialistes du langage ont qualifiés de particules déictiques, ce qui était plutôt une injure qu’une appellation. Ce qu’on ne peut décliner, on le voit comme une particule. L’analyse sématologique n’est nullement aveugle à la fonction de ceux qui restent finalement déclinables, qui est de valoir pro nominibus dans le champ symbolique du langage et par conséquent d’être promus au rang des pronoms. Lorsque le théoricien du langage suggère d’adopter une distinctio rationis et de prendre d’abord en considération la dimension déictique que ces mots gardent même quand ils sont déclinables, cette proposition trouve sa justification définitive dans le fait que tout ce qui est déictique dans le langage présente le trait commun de ne pas recevoir son remplissement de signification et sa précision de signification dans le champ symbolique, mais de les recevoir au cas par cas dans le champ déictique du langage ; et de ne pouvoir les recevoir que dans ce champ. Ce que sont ici et change avec la position du locuteur, tout comme le je et le tu sautent d’un partenaire de parole à l’autre avec la permutation des rôles d’émetteur et de récepteur. Le concept de champ déictique est destiné à faire de ce phénomène, pour nous tout à la fois familier et remarquable, le point de départ de la réflexion.

4

Nous allons exposer et étayer notre thèse centrale : montrer qu’il n’y a qu’un seul champ déictique dans la langue, et comment le remplissement de signification des termes déictiques est lié à des auxiliaires déictiques sensibles, comment il demeure tributaire de ces derniers et de leurs équivalents. Les modes de la déixis sont variés. Je peux opérer une monstration ad oculos, et utiliser les mêmes termes déictiques de manière anaphorique dans le discours éloigné de la situation. Il existe en outre un troisième mode que nous caractériserons comme déixis à l’imaginaire[2][2] Al. Deixis am Phantasma. Cette formulation un peu compacte,.... Mais du point de vue phénoménologique, il reste qu’est valide la proposition qui pose que l’index, l’outil naturel de la demonstratio ad oculos, est certes remplacé par d’autres auxiliaires déictiques, qu’il est déjà remplacé dans le discours portant sur des objets présents, mais que cependant l’aide que lui et ses équivalents fournissent ne peut jamais cesser purement et simplement et qu’elle est indispensable ; y compris dans l’anaphore, c’est-à-dire dans le mode le plus remarquable et le plus spécifiquement linguistique de la déixis. Cette idée forme le pivot de notre doctrine du champ déictique du langage.

5

Ce que je peux offrir de neuf dans ces domaines doit être considéré comme un achèvement de ce que Wegener et Brugmann ont commencé. Avant eux déjà, les phénomènes les plus divers ont conduit des linguistes modernes devant ce fait [objectif] que l’analyse adéquate de l’événement de parole concret exige une large prise en compte des éléments situationnels. Mais Wegener et Brugmann furent les premiers à décrire la fonction des termes déictiques de manière empiriquement correcte, sous le point de vue plus général qu’ils sont des signaux. À défaut du terme générique, qu’ils n’utilisent pas, ces chercheurs adoptent du moins ce point de vue pour définir les phénomènes. Mais il en va de leur description d’un nouveau type comme de tout ce qu’il faut ordonner conceptuellement : seules les limites de la méthode laissent reconnaître avec précision ce qu’elle est susceptible d’offrir. Tout comme les termes déictiques exigent qu’on les définisse comme des signaux, les termes dénominatifs réclament une définition différente, inadé-quate pour les signaux, en l’occurrence la définition traditionnelle. Les termes dénominatifs fonctionnent comme des symboles et reçoivent leur remplisse-ment et leur précision de signification spécifiques dans le champ environnant synsémantique. Je propose d’appeler champ symbolique cet autre ordre, qu’on ne doit en aucun cas confondre avec les éléments situationnels. C’est donc, en présentant les choses de façon purement formelle, une théorie des deux champs qui est exposée dans le présent livre.

6

Ce que nous décrivons comme champ déictique est le noyau, la technique favorite du langage de l’intuition sensible. Je vais commencer par un commentaire psychologique du matériel fourni par l’histoire des langues indoeuropéennes, tel que Brugmann l’a dépeint dans son traité programmatique sur les démonstratifs [3][3] K. Brugmann, Die Demonstrativpronomina der indogermanischen.... Les personalia n’y sont pas traités ; nous allons dans un second temps les classer parallèlement aux démonstratifs et mettre en évidence les indispensables auxiliaires déictiques dont ils font partie dans les situations concrètes de parole. On opère ensuite une distinction phénoménologique entre termes déictiques et termes dénominatifs, cette séparation est fondamentale et doit être soulignée comme il convient. Ce me fut un encouragement de découvrir après coup qu’elle avait déjà été tracée par les premiers grammairiens grecs, exactement de la même manière et au même endroit qu’il m’avait paru nécessaire de le faire. Les choses ont été par la suite plus ou moins obscurcies et brouillées par l’intérêt dominant accordé à la classe bâtarde des pronoms. Personne n’ira contester l’existence de ces derniers, mais il faut bien se rendre à la preuve qu’ils sont sémantiquement hybrides. Les choses deviennent particulièrement éclairantes au-delà du domaine indoeuropéen, quand existent, dans d’autres familles de langues, des classes de mots comparables à nos pronoms qu’un point de vue phénoménologiquement correct impose de ne pas appréhender comme des pronoms, mais comme des prodémonstratifs, dans la mesure où, pour dire bref, ils n’effectuent pas une nomination en montrant, mais une déixis en dénommant. C’est de cela que traite la section finale du chapitre.

7

Il est fait appel à la psychologie pour relier le début et la fin. J’en ai à peine cru mes yeux quand les conclusions qu’il a fallu tirer du matériel fourni par la linguistique se sont révélées, à y regarder de plus près, identiques à un résultat de la théorie de la représentation mentale qui m’est depuis longtemps familier. La sixième édition du manuel d’Ebbinghaus [4][4] Ebbinghaus, I932 [I908], 9e éd. par K. Bühler. Le texte..., dont je me suis occupé, offre à peu près ce dont nous avons besoin. Il n’y manque que le mode de la déixis anaphorique, qu’on ne peut guère déceler en dehors du langage. Au reste, ni les auteurs sur lesquels je m’appuyais alors ni moi-même ne pressentions l’importance, voire le caractère fondamental, des phénomènes décrits lors de la verbalisation de besoins de communication. Les phénomènes en question vont recevoir le nom de déixis à l’imaginaire. Comme je m’en suis encore rendu compte par la suite, ils ont été découverts avant nous par Engel et Piderit, qui leur font jouer un rôle central dans la théorie de l’expression (Engel dans la pantomime, et Piderit dans la mimique) pour interpréter les phénomènes [5][5] K. Bühler, Ausdruckstheorie, I933, p. 44 & 74 sq. [=... [qu’on y a rencontrés]. Mais à vrai dire, ceux-ci n’ont été qu’à demi éclairés et à demi compris, de sorte qu’on peut comprendre pourquoi ni les psychologues ni les linguistes n’ont accordé la moindre attention à leur découverte initiale.

Notes

[1]

Les références fournies par Bühler sont souvent elliptiques. Certes, il s'agissait là d'une pratique universitaire assez courante, notamment pour en appeler au savoir partagé dans l'air du temps. Mais, ainsi qu'on peut le voir ici, il faut sans doute ajouter à cette élégante désinvolture d'époque des raisons plus spécifiques. La Sprachtheorie est, dans l'œuvre, à la fois un volet - consacré à la fonction représentationnelle du langage - et une synthèse, et elle ne peut donc être dissociée des publications antérieures. Bühler, qui se contente ici de mentionner sans plus Freyer et Klages, et n'y reviendra plus, leur avait consacré un développement spécifique auparavant. À Freyer, dans Die Krise...(1927 : 138-140 ; 2000 : 163166), et surtout à Klages, auquel il consacre le principal chapitre de son Ausdruckstheorie (1933a : 152-194).

[2]

Al. Deixis am Phantasma. Cette formulation un peu compacte, qu'on se dispensera de ' paraphraser ensuite, peut signifier qu'il y a déixis à, voire dans quelque chose d'imaginaire (il arrive du reste à Bühler de dire im Phantasma), mais elle fait par ailleurs pendant à la demonstratio ad oculos, la (dé)monstration qui atteint les yeux, c'est-à-dire qui fait appel à l'« évidence ». (Pour demonstratio ad oculos, cf. supra, p. 120, note I.)

[3]

K. Brugmann, Die Demonstrativpronomina der indogermanischen Sprachen, eine bedeutungs- 1 geschichtliche Untersuchung,(Abh. der sächs. Ges. f. Wiss. 22), Leipzig, B.G. Teubner, 1904.

[4]

Ebbinghaus, I932 [I908], 9e éd. par K. Bühler. Le texte indique par erreur la quatrième édition, qui est due à E. Dürr.

[5]

K. Bühler, Ausdruckstheorie, I933, p. 44 & 74 sq. [= Bühler K., 1933a]

Pour citer ce chapitre

Bühler Karl, Traduit et annoté parSamain Didier, « Introduction », Théorie du langage, Marseille, Agone, « Banc d’essais », 2009, p. 174-178.

URL : http://www.cairn.info/theorie-du-langage--9782748900866-page-174.htm


Chapitre précédent Pages 174 - 178 Chapitre suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback