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Théorie du langage

2009

  • Pages : 690
  • ISBN : 9782748900866
  • Éditeur : Agone

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Die Sprache ist wie das Werkzeug ein geformter Mittler.

Le langage est, au même titre que l’outil, un médiateur qui a été façonné. [Sprachtheorie, p. xxi ; TL, p. 62]

1. La vie et l’œuvre de Karl Bühler

Une pensée inclassable ?

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Depuis sa parution en 1934 chez Gustav Fischer à Stuttgart, le livre de Karl Bühler Sprachtheorie. Die Darstellungsfunktion der Sprache (Théorie du langage. La fonction représentationnelle) a été l’objet de nombreuses rééditions en allemand, ainsi que de traductions dans plusieurs langues ; et il est considéré comme un classique qu’on ne peut manquer de citer quand on dresse l’histoire de la linguistique du xxe siècle. Mais, jusqu’ici, le lecteur francophone n’a eu à cet ouvrage qu’un accès de deuxième main, à travers les citations qu’il a pu en trouver chez des auteurs aussi différents que Karl Popper, Roman Jakobson, Jürgen Habermas ou Oswald Ducrot. En effet, le livre de Bühler n’a pas seulement été à l’origine du développement de nouveaux paradigmes dans les sciences du langage, mais ses idées ont eu également une vaste influence aussi bien dans d’autres sciences humaines qu’en philosophie et, aujourd’hui encore, son potentiel créatif semble n’avoir pas été exploité dans toute sa richesse. On explique parfois cette fécondité renouvelée par un trait de la pensée de Bühler que la Sprachtheorie reflète d’une manière exemplaire : la connaissance quasi complète qu’il avait de la littérature existante sur le langage, une intention clairement affichée de porter un regard systématique sur tous les matériaux accumulés dans ce domaine, et un dialogue constant avec les philosophes, linguistes, psychologues de son temps. Ainsi Bühler discute dans la Sprachtheorie la majorité des courants de pensée qui, de la fin du xixe siècle au début du xxe, ont abordé les problèmes du langage. Qu’il s’agisse des recherches empiriques sobres et extrêmement minutieuses des néogrammairiens (Brugmann, Paul), des travaux de Wundt sur la phrase et le système casuel, de l’évolution des idées de Husserl (des Recherches logiques aux Médiations cartésiennes) et de sa portée pour la pensée linguistique, du Cours de linguistique générale de Saussure, de La Philosophie des formes symboliques dont les trois volumes ont été publiés par Cassirer peu avant la Sprachtheorie, ou encore des travaux d’Anton Marty (un élève de Brentano), tous sont traités par Bühler d’une manière aussi bien réceptive que critique.

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Le lecteur ne doit pourtant pas s’attendre à avoir un accès facile à la Sprachtheorie. Habitué à une histoire de la linguistique présentant les différents auteurs cités par Bühler comme appartenant à des courants que séparent des prémisses et maximes philosophiques souvent inconciliables, il pourra s’étonner que Bühler en fasse usage sans discrimination, au seul motif que telle idée ou tel axiome lui permet d’avancer dans sa propre pensée. Ainsi les frontières bien établies entre les différentes traditions en sciences du langage deviennent transparentes et poreuses, et le lecteur trouvera des commentaires dont la pertinence risque de lui échapper s’il n’accepte pas de quitter les sentiers battus des lectures historiques habituelles. On ne s’étonnera pas que l’attitude de Bühler vis-à-vis de ses références théoriques et empiriques ait été qualifiée parfois d’éclectique. Certains auteurs y voient un défaut, d’autres jugent cette ouverture très productive ; elle contribue, en tout cas, à faire de cet ouvrage, aujourd’hui encore, une œuvre inclassable [1][1] Voir sur ce point : Karl-Friedrich Kiesow, « Zeichenkonzeptionen....

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La Sprachtheorie offre les sources, les germes, les esquisses, et parfois même les modèles achevés de nombreuses idées qui font aujourd’hui partie des connaissances confirmées et institutionnalisées dans les sciences du langage [2][2] Pour un aperçu systématique des thèmes traités et discutés.... Ainsi, Bühler compte parmi les pionniers de la phonologie ; en contact direct avec les membres du cercle de Prague, il a développé le « principe de pertinence abstractive » qui constitue le cœur de sa conception du signe [3][3] Bühler participe en 1930 au congrès international de.... On trouve également dans sa Sprachtheorie la distinction entre les champs sympratique, symphysique et synsémantique des signes langagiers, qui est devenue importante pour les discussions autour du problème de l’ellipse et, plus généralement, sur les conditions nécessaires et suffisantes à la signification d’un mot (les principes de contexte). De même, son idée de schèmes syntaxiques vides a été récemment reprise et injectée dans les débats en sciences cognitives. Enfin, ses réflexions sur les champs déictique et symbolique invitent à repenser dans un cadre plus large certaines oppositions consacrées, comme celle entre sémantique et syntaxe [4][4] Voir sur ce point Didier Samain, « L’objet de la science....

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Cette utilisation multiple et très diversifiée des idées développées dans la Sprachtheorie fait de celle-ci – si l’on veut une image – une carrière extrêmement riche où chacun peut trouver sa pierre. Une des sources de cette richesse d’idées réside dans le parcours de Bühler, qui n’est pas celui d’un linguiste mais d’un psychologue – d’un psychologue qui s’est intéressé très tôt au problème du langage. Certes, Bühler écrit entre 1909 et 1934 plusieurs textes consacrés presque exclusivement aux phénomènes langagiers et qui peuvent être considérés comme des textes préparatoires à la Sprachtheorie[5][5] Bühler K., 1909, 1918a, 1922b, 1923, 1932, et Karl... ; il y soumet ses idées sur le langage à un premier test, en les discutant de différents points de vue et en « aiguisant » ainsi ses propres concepts. Mais la Sprachtheorie ne se comprend pas seulement à partir de ces études exclusivement linguistiques ; elle est, d’une manière ou d’une autre, liée à tous les grands thèmes traités par Bühler tout au long de sa carrière en tant que psychologue expérimental, épistémologue de la psychologie et théoricien du langage, ou encore en tant qu’observateur du comportement sémiotique des animaux. C’est ce parcours que je me propose d’abord d’examiner, en faisant de son arrivée à Vienne un moment charnière.

De Würzbourg à Vienne : psychologie de la pensée et Gestalt

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Karl Bühler naît le 27 mai 1879 à Meckesheim, une petite ville des environs de Heidelberg. Il s’inscrit, en 1899, à la Faculté de médecine de l’université de Fribourg-en-Brisgau, où il passe en 1903 son doctorat de médecine auprès du célèbre physiologiste Johannes von Kries, avec une recherche sur les problèmes de la perception visuelle. C’est de cette époque que date l’intérêt qu’il portera toute sa vie à la question des relations entre le fonctionnement de l’esprit et celui du corps, un intérêt qui, après quelques recherches et publications sur des problèmes physiologiques, va bientôt se déployer sur le versant psychologique. En 1904, il termine des études en philosophie, commencées en parallèle, et obtient le grade de docteur à l’université de Strasbourg avec un travail consacré à la théorie de la connaissance du philosophe écossais Henry Home. Il travaille ensuite comme assistant de von Kries, commence à pratiquer en tant que médecin, séjourne à Berlin pour s’initier à la psychologie expérimentale chez Carl Stumpf (qui dirige l’institut de psychologie), et participe à Bonn au séminaire philosophique de Benno Erdmann. Dans la personne du psychologue Oswald Külpe dont il devient l’assistant en 1905, il trouve réunis le réalisme critique défendu par Erdmann et l’intérêt pour le débat sur la place de la psychologie entre sciences de la nature et sciences de l’esprit [6][6] Bühler exposera vingt ans plus tard sa position dans... – débat auquel il a été inévitablement confronté à l’université de Berlin, où enseignait à l’époque Wilhelm Dilthey.

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Ancien élève de Wilhelm Wundt, Oswald Külpe assumait, depuis 1894, la direction de l’institut de psychologie de l’université de Würzbourg. L’arrivée de Bühler constitue le début d’une collaboration entre ces deux hommes, qui va durer jusqu’à la mort de Külpe en 1915. À Würzbourg, Külpe initie et supervise, avec Karl Marbe, des études expérimentales sur les fonctions psychiques dites supérieures, comme la pensée, la volonté et le jugement. Ces recherches sont connues sous le nom d’école de Würzbourg, laquelle devient bientôt l’un des courants dont les idées sont fortement discutées, et souvent aussi contestées, dans le milieu des psychologues [7][7] Une présentation détaillée des recherches de l’école.... S’inscrivant dans la lignée d’une psychologie empirique telle qu’elle a été conçue par Brentano, les membres de cette école donnent à la perception intérieure, considérée comme seule méthode possible d’accès aux actes psychiques, une application expérimentale sous la forme de ce qu’ils appellent l’ « introspection contrôlée » [8][8] Bühler décrit cette méthode de la manière suivante :.... Bühler participe activement à ces recherches, et il publie sa thèse d’habilitation en 1907 sous le titre Faits et problèmes d’une psychologie de la pensée[9][9] Bühler K., 1907 & 1908.. C’est ce texte du jeune assistant de Külpe que Wundt prend pour cible quand il décide de s’engager dans une critique des travaux de l’école de Würzbourg. Ses objections visent d’abord la méthode de l’introspection, qui déroge selon lui aux critères de scientificité que la psychologie tente d’emprunter depuis la fin du xixe siècle aux sciences de la nature. Mais Wundt attaque aussi la définition non représentationnaliste de la pensée, défendue dans ce texte par Bühler, lequel se réfère explicitement aux Recherches logiques de Husserl, établissant une affinité entre leurs deux démarches [10][10] La question de savoir pourquoi Husserl n’a pas accepté.... Bühler répondra aux critiques de Wundt en refusant les objections et en nuançant son propre point de vue. Cet échange entre les deux psychologues deviendra l’un des plus célèbres débats de l’histoire de la psychologie allemande [11][11] Wilhelm Wundt, « Über Ausfrageexperimente und über....

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En 1909, Bühler suit Külpe qui, d’abord, part pour Bonn, puis en 1913 s’installe à Munich, où il crée avec Bühler un nouvel institut de psychologie, l’un des plus modernes d’Allemagne. Dès 1914, Bühler participe à la Première Guerre mondiale comme médecin militaire ; il organise et fait passer des tests psychologiques aux conducteurs des convois militaires et aux pilotes d’avion, et il travaille avec le psychiatre Max Isserlin à la réhabilitation des blessés atteints de lésions cérébrales. En 1916, il épouse Charlotte Malachowski, brillante psychologue, qui soutient en 1918 à Munich sa thèse doctorale commencée sous la direction de Külpe [12][12] La thèse s’intitule « De la naissance de la pensée..... Les références à la psychologie de la pensée que Bühler fait dans la Sprachtheorie se basent souvent sur les résultats obtenus par sa femme ; ainsi, l’un des concepts clefs au moyen desquels il établit le principe d’économie dans le domaine du langage, celui de « sphères de signification », est directement emprunté aux travaux de celle-ci. Charlotte Bühler a tenu cette place de proche collaboratrice durant toute leur vie commune, même si ses propres intérêts scientifiques se sont ensuite orientés de plus en plus vers une psychologie du cours de la vie (Psychologie des Lebenslaufs). En 1918, Bühler accepte un poste de professeur à la Haute École polytechnique de Dresde, où il espère trouver une autonomie institutionnelle et des conditions matérielles suffisantes pour la constitution de son propre laboratoire. Mais, faute de moyens financiers, ce dernier ne verra pas le jour et, pendant les quatre années qu’il passe à Dresde, Bühler se consacre exclusivement à son enseignement et à ses publications.

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Depuis son départ de Würzbourg, son activité de publication s’est déployée dans plusieurs domaines. En 1913, dans un livre consacré aux perceptions de la Gestalt[13][13] Karl Bühler, Die Gestaltwahrnehmungen. Experimentelle..., il synthétise ses études sur les perceptions des proportions ; il participe ainsi à la constitution d’un champ qui fait encore aujourd’hui la réputation de la psychologie germanophone et qui suscite un vif regain d’intérêt du côté des sciences cognitives. Comme on sait, les premières études sur les phénomènes de Gestalt (qui sont liées au nom de Christian von Ehrenfels) ont été réalisées à Graz ; elles se sont poursuivies essentiellement à Berlin dans le laboratoire de Stumpf (qui est considéré comme le père de l’école de la Gestalt) avec les travaux de Max Wertheimer, Kurt Koffka, Wolfgang Köhler et Kurt Lewin notamment, qui établirent les principes de cette approche nouvelle. Pour ce qui est de Bühler, on ne saurait le compter parmi les représentants de la Gestalt, si l’on entend désigner sous ce terme les conceptions de l’école berlinoise [14][14] Sur la différence entre la conception de la Gestalt.... La perception des figures de Gestalt est selon lui un processus dans lequel le sensible et l’intelligible sont immédiatement imbriqués au moment de la saisie de l’objet : cette compréhension oriente davantage ses réflexions vers le schématisme de la raison de Kant [15][15] Voir Bühler K., 1907, p. 342. que vers le parallélisme psycho-physique qui est au fondement de la démarche de Wertheimer et, surtout, de Köhler. Au lieu de postuler un parallélisme entre les phénomènes psychiques et les phénomènes physiques, « une isomorphie de structure » comme il l’appelle, Bühler discute à travers la Gestalt le fonctionnement immanent du psychisme – un fonctionnement qui n’a justement ni équivalent ni cause dans le monde physique. D’où les critiques qu’il a formulées, toute sa vie durant, à l’adresse de ses collègues de l’école berlinoise. Il est significatif qu’un de ses derniers textes soit encore adressé à Wertheimer et revendique contre lui sa propre conception de la Gestalt[16][16] Lire par exemple Karl Bühler, « Die “Neue” Psychologie.... Son intérêt pour la Gestalt, tant comme phénomène perceptif et intelligible que comme concept heuristique, ne s’est jamais démenti. À Vienne, l’une de ses trois équipes de recherche, à laquelle collaboraient Egon Brunswik et Ludwig Kardos, consacrera exclusivement ses travaux à la perception de la Gestalt et aux phénomènes de constance [17][17] Pour les travaux de ce groupe, voir : Egon Brunswik,.... Beaucoup de ses idées sur le fonctionnement de la pensée ont été conçues en se référant à ce concept, et sa force explicative se fait encore sentir dans la Sprachtheorie[18][18] Dans ses écrits sur la psychologie de la pensée, Bühler....

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Bühler participe également à un autre grand débat de la psychologie allemande de cette époque, celui qui concerne la psychologie du développement. En 1918, il publie un ouvrage intitulé Le Développement cognitif de l’enfant, qui connaît dix rééditions dans les dix années suivantes. Il s’agit de recherches qui trouveront, certes, un champ d’application un peu plus tard, à Vienne, quand Bühler participera activement avec son équipe au projet d’une réforme scolaire. Mais déjà en 1917 il a reçu une première invitation en Autriche : Alexius Meinong – élève de Brentano, fondateur de l’école de psychologie de Graz, et connu aussi comme philosophe pour ses fondements d’une théorie de l’objet – lui propose la direction de l’institut de psychologie de Graz. Bühler accepte avec joie ; mais, en raison d’une certaine indécision manifestée par Graz, il opte finalement pour le poste plus sûr qui lui a été offert à Dresde. Bien qu’il soit resté sans lendemain, cet épisode mérite d’être retenu car il témoigne de l’importance des relations entre Bühler et Meinong. Une correspondance s’était établie entre eux dès 1907, à partir de la réaction favorable de Meinong à l’habilitation de Bühler ; elle montre que certains concepts bien définis et intégrés dans le dispositif conceptuel propre à Bühler – notamment ceux d’objet, de sens et de représentation – circulaient dès cette époque entre les deux chercheurs [19][19] La correspondance entre Karl Bühler et Alexius Meinong.... Cet échange rend manifeste l’existence de nombreuses affinités entre les préoccupations théoriques de Bühler et celles de la philosophie autrichienne [20][20] L’importance que nous attribuons aux relations entre....

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Dans cette période, on voit donc apparaître une articulation, encore en germe, entre deux principes qui vont orienter toutes les réflexions et recherches ultérieures de Bühler. Le premier est que les recherches en psychologie doivent rester « immanentes à la conscience « : il faut refuser de chercher pour les phénomènes psychiques une explication dans une transcendance, aussi bien celle des objets que celle d’une autre conscience [21][21] Voir Bühler K., 1907, p. 354.. Le second principe concerne la délimitation de l’objet de la psychologie : pour Bühler, ce que doit analyser le psychologue, c’est la nature spécifique du lien que le sujet psychique entretient avec le monde [22][22] Voir Janette Friedrich, « La psychologie de la pensée.... À cette époque, c’est à travers les concepts de Gestalt et de pensée que Bühler aborde la question de ce lien ; plus tard, dans la Sprachtheorie, c’est à travers le concept de représentation qu’il l’examinera ; et il continuera d’en faire un objet privilégié de ses recherches.

De Vienne aux États-Unis : d’une psychologie du sens à une théorie du signal

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En 1922, Bühler est nommé professeur de philosophie, de psychologie et de pédagogie expérimentale à Vienne. C’est là que va se dérouler la période la plus riche de sa carrière. À cette même époque, le mouvement de réforme scolaire, initié par le social-démocrate Otto Glöckel, prend dans la capitale autrichienne un essor considérable. Ce contexte politique, institutionnel et culturel a des conséquences extrêmement bénéfiques pour Bühler : il se voit doté d’un institut expérimental de psychologie, subventionné conjointement par l’université et par le ministère de l’Éducation de Vienne. C’est le premier institut de psychologie créé à Vienne, un institut qui avait été fortement souhaité déjà par Franz Brentano dans ses Vœux d’adieu à cette ville en 1895. Cette conjoncture unique a des effets immédiats sur les activités dans lesquelles s’engagent alors Bühler et ses collaborateurs [23][23] Voir, sur l’histoire de l’institut de Vienne, Gerhard.... Les subventions dont l’institut est doté permettent une activité de recherche réalisée au sein de trois équipes, spécialisées respectivement en psychologie expérimentale, en psychologie de l’enfance et de l’adolescence, et en psychologie économique. À partir de 1926, un important financement vient des États-Unis ; l’institut de psychologie de Vienne est le seul institut européen à avoir été choisi par la fondation Rockefeller pour participer à un programme de recherche dans le domaine de la psychologie de l’enfance et de l’adolescence. Il commence à attirer de plus en plus de doctorants de différents pays, et sa notoriété internationale est, au début des années trente, à son apogée.

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En dehors des enseignements et des recherches qu’il poursuit dans ce cadre universitaire, Bühler s’engage à intervenir également dans celui de l’institut pédagogique créé par la ville. Il y rencontre alors un étudiant qui deviendra l’une des figures majeures de la philosophie du xxe siècle : Karl Popper. Ce dernier rédige en 1928, sous sa direction, une thèse de doctorat intitulée La Question de la méthode de la psychologie de la pensée[24][24] Voir Karl Popper, Zur Methodenfrage der Denkpsychologie,.... Les contacts entre Bühler et une autre figure emblématique de la philosophie du xxe siècle, Ludwig Wittgenstein, font l’objet de débats et de spéculations. On sait que Wittgenstein a enseigné au début des années vingt comme instituteur dans une école villageoise du sud de l’Autriche et a été formé comme instituteur dans le cadre de la réforme scolaire. On sait également que le couple Bühler était présent lors de la première rencontre organisée en 1927 entre Wittgenstein et quelques membres du cercle de Vienne [25][25] Voir Friedrich Stadler, Studien zum Wiener Kreis. Ursprung,.... Il n’y a néanmoins pas de traces explicites dans les écrits de Wittgenstein qui indiquent qu’il ait lu la Sprachtheorie.

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Parmi les écrits les plus importants que Bühler rédige durant cette période, il faut mentionner La Crise de la psychologie (1927). Ce livre peut sans aucun doute être lu comme une réponse au problème de l’éclatement de la psychologie en différents courants ; Bühler y cherche une articulation équilibrée entre les trois aspects sous lesquels le psychique peut être traité : le vécu (Erlebnis), le comportement (Benehmen) et les créations de l’esprit objectif (Gebilde des objektiven Geistes). La Crise contient aussi une prise de position très marquée en faveur d’une psychologie accordant une place centrale au problème du sens ou, autrement dit, du guidage (Steuerung) des comportements et des actions. À travers une discussion des dimensions sémiologiques des interactions animales et humaines, Bühler y opère un élargissement du concept de sens qui dépasse une interprétation étroitement behavioriste du comportement, mais évite également l’interprétation intentionnaliste. C’est dans ces paragraphes de La Crise [26][26] Voir Karl Bühler, Die Krise der Psychologie, op. cit.,... que se montre avec une clarté étonnante l’idée de la sémasiologie (que Bühler appellera ensuite la sématologie), laquelle commence à jouer le rôle d’un fondement pour les problématiques psychologiques qui le préoccupent. Le passage vers une théorie exclusivement consacrée au langage devient presque nécessaire, et La Crise montre le lieu d’où ce passage se fait. C’est sa propre démonstration – selon laquelle les comportements des êtres vivants peuvent être considérés comme sensés dès qu’ils sont guidés d’une manière visible par les systèmes sémiotiques sans que ces derniers deviennent l’objet d’une compréhension supplémentaire – qui le pousse à s’intéresser au fonctionnement intrinsèque du langage.

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Deux livres annoncent le passage de la psychologie du sens à une pensée linguistique. L’Axiomatique des sciences du langage (1933) discute, dans la tradition du néokantisme, la nécessité de concevoir une théorie du langage et soulève, en même temps, les problèmes qu’un tel projet pose pour une science qui se veut néanmoins empirique. La même année, la Théorie de l’expression (1933) se consacre, sous la forme d’un aperçu historique sur les différentes théories, à l’une des trois fonctions du langage que Bühler distingue dans ses travaux. Outre les fonctions appellative et représentationnelle, il existe en effet, selon lui une fonction expressive, qui consiste à signifier les états intérieurs, psychiques ou moraux, des êtres animaux et humains. Cette fonction, qui a toujours joui dans l’histoire des idées d’un fort intérêt, notamment dans les théories de la littérature et du théâtre, n’a trouvé sa place en physiologie et en psychologie qu’au xixe siècle, et elle manque, selon Bühler, d’un traitement sémiologique adéquat.

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Une année plus tard, paraît la Sprachtheorie, qui reprend, dans sa première partie, le fil des réflexions axiomatiques. Les deuxième, troisième et quatrième parties sont réservées à la fonction représentationnelle du langage, qui constitue selon Bühler la spécificité du monde humain. Il est intéressant de noter que cet objectif est clairement marqué dans le sous-titre : die Darstellungsfunktion der Sprache (la fonction représentationnelle) [27][27] Soulignons qu’il s’agit bien du terme de Darstellung...; mais celui-ci semble souvent occulté par le lecteur, qui cherche à trouver dans ce livre soit une discussion des trois fonctions du langage, soit une théorie du langage bien « actuelle « ; ce qui le pousse à faire abstraction du terme de représentation, qui n’a pas bonne réputation dans la linguistique moderne et notamment dans le courant pragmatique. (Je reviens sur ce problème dans la deuxième partie de cette présentation.) La Sprachtheorie trouve un bon accueil [28][28] Eschbach rapporte que la Sprachtheorie a été discutée.... Mais les débats scientifiques à son sujet cessent brusquement en 1938, quand de nombreux chercheurs et penseurs sont obligés de fuir l’Europe, le plus souvent en direction des États-Unis.

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Bühler connaît déjà les États-Unis. Il y a travaillé comme professeur invité, entre 1927 et 1928, à Standford en Californie, à Johns Hopkins (Baltimore) et à Harvard, et, en 1929, à Chicago. En 1930, le couple Bühler refuse l’offre d’un poste à Harvard. Fortement attachés à la richesse de la vie scientifique, culturelle et sociale de Vienne, ils décident d’y rester. C’est cette décision que Charlotte Bühler désignera plus tard comme un événement critique, car elle a rendu beaucoup plus difficile l’intégration de son mari dans la vie scientifique américaine à laquelle il a été contraint, néanmoins, huit ans plus tard. Avec la suppression du régime parlementaire par les austro-fascistes, en 1933, puis la répression du mouvement social-démocrate en 1934, les conditions de travail à l’institut de Vienne commencent à se dégrader. En mars 1938, sitôt après l’Anschluss, Bühler est placé en garde à vue par la Gestapo, sans doute à cause des liens étroits qu’il a entretenus, en tant que directeur de l’institut de psychologie, avec la social-démocratie de Vienne. En outre, les accusations officielles font état des origines juives de sa femme et d’un certain nombre de ses collaborateurs. En avril de la même année, il est suspendu de toutes ses activités à l’université de Vienne pour des raisons politiques et idéologiques, et, à partir de mai 1938, il est officiellement mis à la retraite. Avec beaucoup de difficultés, le couple Bühler parvient à émigrer la même année aux États-Unis, où Bühler trouve un travail comme professeur de psychologie au St. Scholastica College à Duluth (Minnesota) [29][29] Sur les difficultés d’émigration, voir plus en détail.... Cette émigration signifie pour Bühler une coupure très douloureuse avec la vie sociale, culturelle et intellectuelle de l’Europe. Il terminera sa vie professionnelle, entre 1945 et 1955, comme professeur assistant en psychiatrie à la faculté de médecine de la University of Southern California, à Los Angeles – ville dans laquelle il décide de rester, même si un retour en Allemagne est devenu par la suite possible. Il y meurt le 24 octobre 1963 [30][30] Littérature utilisée pour la biographie : Charlotte....

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Bühler n’a pas trouvé sa place dans les débats de la psychologie américaine, ni eu la possibilité de reprendre un enseignement universitaire. La psychologie américaine est alors fortement dominée par le behaviorisme, avec une ouverture vers la psychanalyse européenne : il se trouve ainsi confronté aux deux approches qu’il a toujours le plus critiquées. Les années aux États-Unis ont donc été caractérisées par une rupture involontaire avec sa vie antérieure de savant, de théoricien et d’universitaire, ainsi qu’avec la pensée du Vieux Continent. Cette rupture n’a jamais permis sa véritable intégration dans le Nouveau Monde. Les titres des quelques publications que Bühler rédige pendant cette période nous ramènent, à certains égards, à la thématique de ses premiers travaux : la relation entre le biologique et le psychique. On y trouve notamment des études étonnantes sur l’orientation dans le temps et dans l’espace des fourmis, des abeilles et d’autres espèces animales [31][31] Karl Bühler, « Die Uhren der Lebewesen. Studien zur.... Mais ces textes pourraient aussi être lus comme faisant partie de ce troisième livre sur le langage, définitivement manquant, qui aurait dû traiter la fonction d’appel ou de déclenchement. Cette hypothèse semble d’autant plus fondée que Bühler s’intéresse notamment aux dimensions sémiotiques de ces comportements dans le monde animal, qu’il compare avec le fonctionnement d’instruments comme l’horloge – produit artificiel de l’homme pour indiquer le temps. Par cette comparaison, Bühler accorde à ces comportements le caractère de signaux et analyse cette fois la relation sémiotique bien spécifique à la relation d’appel, aussi finement qu’il l’avait fait précédemment pour les deux autres fonctions. Cette partie des travaux de Bühler demanderait des lectures et des interprétations approfondies qui, à ma connaissance, n’ont jamais vraiment été effectuées.

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Selon les témoignages directs, la Sprachtheorie n’a eu aucun impact sur les débats concernant le langage qui étaient en cours à cette époque aux États-Unis. Une semaine après la mort de Bühler, un jeune collègue apporte la bonne nouvelle que l’œuvre doit être traduite par l’université de l’Indiana. Mais, en réalité, la traduction en langue anglaise n’a paru qu’en 1990 [32][32] Il existait néanmoins un très bon médiateur de la pensée.... Entre-temps, un véritable retour à la Sprachtheorie, notamment dans le domaine de la sémiotique, a commencé d’être opéré au début des années quatre-vingt en Allemagne. Des congrès, des ouvrages collectifs et de nombreux articles s’attachent à décrypter et à élucider la pensée de la Sprachtheorie, discutent ses sources, et dégagent les liens de parenté qui existent entre Bühler et certains de ses contemporains (Wittgenstein, Husserl, Peirce) [33][33] Achim Eschbach (dir.), Bühler-Studien, Band 1 et 2,.... Le travail d’édition des œuvres complètes est annoncé [34][34] Achim Eschbach de l’université de Essen a annoncé la.... Depuis lors, un intérêt de plus en plus marqué pour les idées de Bühler qui ont trait aux thèmes de la pragmatique s’est manifesté, notamment dans les pays anglo-saxons. Bühler est, depuis les années quatre-vingt considéré comme « le père de la pragmatique » en Allemagne, ou comme le représentant de la « pragmatique avant la lettre » selon l’expression de certains auteurs [35][35] Brigitte Nerlich et David Clarke, Language, Action,.... Mais, même si ces étiquettes semblent témoigner d’un classement enfin possible de la Sprachtheorie, il reste que Bühler a fait partie d’une génération de précurseurs des sciences humaines et sociales qui se servaient encore avec beaucoup de profit et d’élégance d’un savoir sur le langage non encore transformé en un savoir purement disciplinaire. Cette situation bien spécifique oblige à ne pas seulement intégrer la Sprachtheorie dans les débats actuels mais aussi à en dégager certaines idées et certaines démarches qui apparemment n’y entrent pas. C’est ce double mouvement que je vais maintenant tenter, en montrant que les résultats obtenus par Bühler n’ont pas seulement une valeur historique, mais qu’ils jettent une lumière nouvelle sur un certain nombre de débats actuels.

2. Quelques réflexions sur la fonction représentationnelle du langage

La Sprachtheorie et les débats du xxe siècle sur le langage

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Trois gestes constitutifs pour la pensée moderne sur le langage se trouvent exprimés dans la Sprachtheorie, et permettent de la situer, même si les termes et concepts utilisés par Bühler diffèrent de ceux qui ont cours dans les débats actuels.

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En premier lieu, il y a le souci de concevoir une science exclusivement réservée aux phénomènes langagiers, une science unique qui parviendrait à s’émanciper d’autres disciplines produisant également un savoir sur le langage. La Sprachtheorie est traversée, d’une part, par un intérêt accru pour les analyses descriptives des événements langagiers, que Bühler réalise lui-même ou qu’il emprunte aux collègues linguistes, et, d’autre part, par un souci incessant de décortiquer le concept de langage qui sous-tend ces analyses empiriques et qui donnerait aux événements analysés le statut de faits d’une science, en l’occurrence la science du langage. Il est significatif que Bühler se réfère dans ce contexte à Saussure. C’est chez lui que Bühler trouve clairement formulé le problème de la méthode, qui consiste dans la tâche difficile de délimiter les phénomènes qui appartiennent véritablement au langage [36][36] Cet objectif, Bühler l’a déjà exprimé dans son premier.... Malgré la proximité déclarée concernant le but visé, Bühler s’empresse néanmoins de reprocher à Saussure de n’avoir pas été assez conséquent dans sa démarche puisque, déjà « dans les données initiales de la linguistique, ce n’est ni à de la physique ni à de la physiologie ou de la psychologie qu’on a affaire, mais à des faits linguistiques et rien d’autre » [TL, p. 83] [37][37] Cette critique se réfère à la définition saussurienne.... Il reste que Bühler trouve en Saussure un allié dans son projet de développer une théorie qui se tienne au plus « près de la chose », à savoir le langage.

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La deuxième rencontre entre les idées de Bühler et les débats actuels se fait autour d’un thème critique omniprésent en philosophie et dans les sciences du langage depuis le milieu du xxe siècle : la remise en cause d’une conception du langage qui le traite comme représentation d’états de choses, représentation qui peut être jugée vraie ou fausse en fonction de sa correspondance ou non avec la réalité. Cette critique du principe de représentation ne récuse pas le fait que les expressions linguistiques renvoient (se réfèrent) au monde, mais elle refuse l’explication de l’ordre et du fonctionnement du langage à partir de l’ordre des choses et des concepts, à partir de ce qui est représenté dans le langage. Cette critique d’une correspondance entre les expressions linguistiques, d’un côté, et les choses et les concepts, de l’autre, a été le point de départ de nombreuses théories en linguistique ; elle a également été conduite à l’intérieur de la philosophie, où étaient visés avant tout les premiers représentants de la philosophie analytique et leur projet d’élaborer un langage artificiel capable d’assurer une connaissance vraie du monde, tel que les Principia Mathematica de Russel et de Whitehead le concevaient. Ce mouvement sceptique vis-à-vis de la capacité représentationnelle du langage aboutit à un regain d’intérêt pour le langage ordinaire, notamment dans sa dimension pragmatique, intérêt qu’illustrent les travaux de Wittgenstein, Searle, Austin et Habermas en philosophie, ainsi que ceux de Morris, Peirce et Grice en linguistique. Dans ce mouvement – qui prône l’analyse de l’emploi du langage comme outil dans et pour la communication, et qui s’intéresse aux contextes d’énonciation et aux différentes fonctions que les énoncés peuvent réaliser à l’intérieur de l’interlocution –, l’Organonmodell de Bühler, son modèle tridimensionnel du langage, a trouvé une place incontestable. La célèbre affirmation de Bühler que « le langage est un organon qui permet à quelqu’un de transmettre à quelqu’un d’autre quelque chose à propos des choses » est aujourd’hui unanimement considérée comme l’expression la plus succincte du modèle minimal de la communication ou de l’intercompréhension humaine [38][38] Habermas se réfère dans sa Théorie de l’agir communicationnel.... La distinction de trois fonctions du langage – exprimer, appeler et représenter –, qui découle directement de ce modèle, a été la source d’autres modèles de la communication, comme celui de Jakobson. En 1960, celui-ci rebaptise les trois fonctions de Bühler sous les appellations respectives de fonctions expressive, conative et référentielle, auxquelles il en adjoint trois autres : les fonctions métalinguistique, phatique et poétique. Pourtant, ces tentatives d’élargir le modèle instrumental, qui nécessitent de le compléter chaque fois qu’une nouvelle fonction est découverte, en changent radicalement la nature. Au lieu d’analyser, comme Bühler le fait, la relation sémiotique bien spécifique à chacune des trois fonctions, Jakobson les traite comme des dimensions indispensables et attestables dans chaque processus de communication [39][39] Lire Roman Jakobson, « Linguistique et poétique »,....

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La troisième idée contemporaine déjà mise en avant par Bühler peut être comprise comme une manière de faire tenir ensemble tournant pragmatique et intérêt exclusif pour les faits linguistiques. Elle concerne la force constitutive attribuée aux phénomènes langagiers. La discussion des actes illocutoires par Austin et la distinction entre les règles constitutives et normatives par Searle ont marqué les débats autour de cette force qui est celle par laquelle le langage produit lui-même des effets et des transformations dans le monde : il réalise un lien social, une interaction, une action. C’est le plus souvent sous le terme de performance qu’est thématisée cette idée que le langage accomplit des actions qui ne sont pas à confondre avec de simples conséquences de la parole puisqu’elles sont constituées dans le langage même. Cette recherche de la dimension d’action qui est intrinsèque et essentielle au langage, de ce qu’on fait en parlant – et non pas ce qu’on pourrait faire d’autre en utilisant le langage [40][40] Voir Oswald Ducrot, « Langage et action », in Oswald... –, est proche de celle que Bühler entreprend dans la Sprachtheorie.

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Dans ses premiers écrits sur le langage, celui-ci utilise le terme de Leistung, qu’on peut traduire en français par performance mais aussi par capacité : la capacité qu’a le langage de produire ses propres effets. Bühler considère que l’analyse de cette capacité (Leistungsanalyse) constitue le cœur d’une théorie du langage. Il propose de jeter sur le langage un regard qui vient de « l’intérieur » et qui cherche à le saisir indépendamment de toutes les fonctions qu’il pourrait remplir pour la vie psychique, pour la vie sociale, bref en vue de. Bühler connaissait très bien les débats en psychologie de son temps dans lesquels on distinguait deux manières d’appréhender ce qu’est une fonction. C’est Stumpf qui note, en 1906, dans Phénomènes et fonctions psychiques : « On n’entend donc pas ici “fonction” au sens d’une conséquence résultant d’un processus, comme on décrit par exemple la circulation du sang comme une fonction du mouvement cardiaque ; mais au sens de l’activité, du processus ou du vécu en lui-même, tout comme on décrit la contraction du cœur comme étant en soi une fonction organique. [41][41] Cité chez Frank Vonk, « La Sprachtheorie de Karl Bühler...» Stumpf opère ici une distinction entre le phénomène comme fonction de quelque chose et le phénomène comme pure fonction. En appliquant cette idée dans la Sprachtheorie, Bühler distingue entre une analyse du langage comme fonction de la communication, comme fonction des actes sociaux ou de la vie psychique, et une analyse des trois fonctions – exprimer, appeler et représenter – comme en étant en soi des fonctions linguistiques. C’est ce même aspect que Ducrot met en lumière quand il se réfère à Bühler : « L’originalité de Bühler est de donner à ces trois fonctions un caractère indépendant et proprement linguistique. […] Il s’agit toujours de déterminer ce qui est inhérent à l’acte de communiquer, indépendamment des intentions et des projets que peut avoir par ailleurs le locuteur. [42][42] Oswald Ducrot, « Langage et action », art. cit., p....» Ce qui intéresse Bühler, c’est ce que fait le langage en étant représentation, expression ou appel, ou, autrement dit, ce qu’on fait dans la représentation, dans l’expression et dans l’appel si ces trois fonctions sont réalisées à l’aide du langage. Ces questions nous permettent, si l’on en croit Stumpf, de saisir une fonction non pas comme conséquence de quelque autre chose à laquelle elle sert, mais comme un processus, une activité ou un vécu en lui-même. On est tenté d’ajouter qu’on arriverait ainsi à accéder à un langage « sans finalité extérieure aucune », d’autant plus que Bühler proclame explicitement qu’il cherche à dégager, dans la représentation, dans l’expression et dans l’appel, ce qui est intrinsèque ou autrement dit essentiel au langage [43][43] On pourrait parler de la reconnaissance d’une essence....

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Ces remarques qui visaient à faire apparaître quelques convergences fortes entre la Sprachtheorie et certaines thématiques caractéristiques de la pensée philosophique et linguistique de la seconde moitié du xxe siècle exigent néanmoins d’être complétées. Comme nous l’avons dit, c’est principalement le courant pragmatique qui a revendiqué la Sprachtheorie comme une de ses sources les plus importantes, et Bühler est souvent considéré comme l’un de ses précurseurs. Pourtant, il faut rappeler que, comme son sous-titre l’annonce clairement, la Sprachtheorie est entièrement consacrée à la fonction de représentation. Or le terme de représentation est un terme qui est abordé avec beaucoup de précaution, voire de réticence, dans les débats en philosophie et en linguistique. En effet, il est encore souvent associé à une théorie du langage comme reflet ou simple reproduction du monde. En outre, il ne permet pas, aux yeux des représentants du courant pragmatique, de thématiser la force constitutive du langage, sa performativité.

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Pour contourner le problème que pose à nombre de lecteurs la place centrale réservée par Bühler au concept de représentation, deux stratégies sont souvent adoptées. L’une consiste à faire abstraction de ce terme et à ne pas le discuter afin d’éviter de possibles objections : c’est ne pas prendre au sérieux l’objectif que Bühler a assigné à la Sprachtheorie. L’autre consiste à trouver au terme de représentation un autre contenu : c’est notamment la proposition de Nerlich, qui tente de montrer que ce terme acquiert chez Bühler une connotation pragmatique [44][44] Pour une telle proposition, voir Nerlich, qui tente.... Cette seconde stratégie ne me semble guère plus satisfaisante, car elle évite d’aborder de front le concept de représentation qui, d’abord et avant tout, suggère que le langage saisit et exprime le monde à travers les signes. Pourtant, il ne s’agit en aucun cas de vouloir trouver dans la Sprachtheorie la renaissance du principe de représentation qui nie l’autonomie et l’ordre propre du langage ; bien au contraire, Bühler partage nombre des critiques qui sont formulées à l’égard de ce principe. À travers ce même concept de représentation, cependant, il entreprend de thématiser une capacité du langage que les théories pragmatiques ne parviennent pas à saisir. Au lieu de renoncer à ce terme, Bühler l’utilise afin de mettre en lumière un lien bien spécifique que le locuteur et l’auditeur tissent avec le monde au travers du langage.

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Dans les pages qui suivent, je voudrais éclairer ce qu’est la représentation au sens de la Sprachtheorie. Mon hypothèse est que ce concept conduit Bühler à une définition du langage qui nous fait découvrir un côté souvent caché de cet outil humain. Comme il l’écrit lui-même, « le langage est, au même titre que l’outil, un médiateur qui a été façonné » [TL, p. 62]. Ce terme de médiateur va s’avérer être une clef pour la compréhension de la pensée linguistique de Bühler.

La fidélité représentationnelle du langage ou un débat entre Bühler et Cassirer

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Un premier éclaircissement sur le concept de « représentation » peut être tiré du débat entre Bühler et le philosophe néokantien Ernst Cassirer, et particulièrement des quelques remarques que le premier a adressées au second pour défendre la fidélité représentationnelle du langage que celui-ci récuse. La Philosophie des formes symboliques de Cassirer, dont les trois volumes paraissent entre 1923 et 1929, couronne le mouvement qui, depuis Descartes, rompt définitivement avec la conception aristotélicienne, laquelle postulait à travers les concepts de ressemblance et d’iconicité une communauté entre le monde et l’esprit, et faisait du langage un reflet fidèle de l’image que le monde a posée dans l’esprit. Pour Cassirer, cette émancipation d’une théorie du reflet est liée à la mise en lumière d’une spécificité du langage, celle d’être doté d’un rôle propre et original dans le processus de connaissance du monde. Le langage, au sens large du mot, qui n’inclut pas seulement les langues naturelles mais aussi le langage artificiel fabriqué par les mathématiciens et les physiciens, n’est pas la forme immédiate de la pensée, sa traduction, mais il constitue son organe nécessaire et essentiel, ce qui veut dire pour Cassirer la source de chaque pensée [45][45] Voir : Ernst Cassirer, La Philosophie des formes symboliques..... L’idée de base de La Philosophie des formes symboliques est que la pensée et les autres activités de l’esprit engendrent leurs propres configurations symboliques (art, mythe, langues naturelles, science), configurations qui ne reproduisent aucunement la réalité mais reflètent le fonctionnement de l’esprit dans une « logique » propre à chacun des systèmes sémiotiques respectifs.

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Bühler partage la critique de Cassirer et, comme lui, récuse sans appel l’idée d’une ressemblance entre monde, esprit et langage. Pour Bühler, une théorie iconique du langage n’est pas acceptable, et il souscrit à une conception du langage comme système sémiotique original, organisé selon ses propres lois structurelles. Mais il assume, néanmoins, un paradoxe que l’on pourrait formuler ainsi : « Bien sûr, la fidélité est exclue ; et pourtant, on doit quand même l’admettre. » Voici dans quels termes l’auteur de la Sprachtheorie tente de nous convaincre qu’il existe une certaine forme de fidélité dans la représentation par le langage : « Et pourtant il faut qu’il y ait en un certain sens fidélité aussi dans la reproduction par le langage. Car sans fidélité, il n’y a tout simplement pas de “représentation” digne de ce nom. Il me semble qu’en prenant à juste titre position contre les conceptions antiques et médiévales de la fonction de la langue comme “reflet”, d’importants théoriciens actuels du langage (parmi lesquels Cassirer) sont allés trop loin et courent le risque de jeter le bébé avec l’eau du bain. Si j’examine [une phrase quelconque comme …] La cathédrale de Cologne a deux tours, qui n’ont été achevées qu’à l’époque moderne, cette phrase est une formulation linguistique d’un état de choses tangible hors du langage, qu’elle présente avec une clarté suffisante en pratique à quiconque sait l’allemand. Lorsqu’elle se trouve dans le quotidien de la langue de la communication, la théorie du langage ne peut se retrancher derrière ses dernières certitudes en matière de théorie de la connaissance et fournir une réponse philosophique à la question élémentaire concernant la fidélité représentationnelle d’une telle phrase. » [TL, p. 313-314]

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Que veut dire Bühler ? D’une part, il rend attentif au fait que l’idée d’une fidélité de la reproduction fait partie intégrante du contenu lexical du mot représentation. D’autre part, il déclare non résolue la question du lien entre le langage et le monde, une question qui, dans la conception de Cassirer, n’est pas posée, car ce lien est toujours médiatisé par la force représentationnelle de l’esprit. Bühler opère un changement terminologique qui reste presque inaperçu : il joue avec le mot représentation et montre qu’en allemand darstellen veut dire aussi präsentieren. En français, ce « jeu de mot » paraît encore plus clair, puisque dans le mot représentation le mot présentation est inclus. Chez Cassirer, on trouve également un « jeu de mot » autour de la représentation ; mais, au lieu de parler de la présentation, il compare la représentation avec la représentation (Vergegenwärtigung). En montrant comment la représentation par le langage change de façon essentielle le fonctionnement du mythe, Cassirer illustre comment le langage représente (repräsentiert) : « La représentation [Darstellung], en tant que présence [Gegenwart], est en même temps re-présentation [Vergegenwärtigung], ce qui se tient devant nous comme un ici-et-maintenant, comme cet être particulier et précis, se donnant par ailleurs pour l’émanation et pour l’extériorisation d’une force qui ne se ramène pas entièrement à une telle particularisation. Nous dirigeons désormais notre regard sur cette force générale à travers la singularité concrète de l’image. Toujours égale à elle-même, malgré sa dissimulation sous mille formes, elle possède une “nature” ou essence fixe, qui, saisie médiatement dans toutes ces formes, s’y trouve “représentée” [repräsentiert]. [46][46] Ernst Cassirer, La Philosophie des formes symboliques....»

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L’allemand possède deux mots pour parler de la représentation : Darstellung et Repräsentation, et Cassirer les utilise tous les deux dans ce paragraphe pour situer la représentation réalisée par le langage hors d’un rapport au monde : la représentation (Darstellung), comme forme concrète hic et nunc, comme ce qui représente, non pas par présentation mais par recognition d’une force de l’esprit existant déjà auparavant. Ce qui est représenté se trouve au-delà du présent dans lequel il ne peut être que re-présenté – ce qui veut dire, dans ce contexte, saisi par recognition. Cassirer associe la force du langage à sa possibilité de reconnaître dans le flux changeant des événements quelque chose de stable. Comme dans l’opération de la « réflexion », par laquelle l’homme fait ressortir un trait stable et essentiel dans les traits multiples et singuliers d’un objet, un trait essentiel qui devient le représentant de cet objet, son signe, et qui permet en conséquence sa recognition [47][47] Ibid.. C’est pour cette raison que Cassirer met le mot représentation entre guillemets, car le langage représente sans présenter, ce qui implique aussi que cette fonction de représentation « est peu attachée à tel ou tel matériau sensible, qu’il soit de nature optique ou acoustique » [48][48] Ibid., p. 133..

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Chez Bühler, c’est le contraire qui semble avancé : le langage représente par présentation. Les phrases présentent avec clarté l’état de choses pour tous les locuteurs qui comprennent cette langue. Au lieu d’une représentation de l’esprit dans le langage qui, lui, devient transparent, Bühler affirme qu’il y a une clarté qui vient du fait que ce qui est dit est présenté par le langage. La présentation, le mot l’indique, se fait dans le présent. L’idée d’un dédoublement de la réalité entre un ici et maintenant changeant et une réalité au-delà inchangeable (une essence, un concept) qui, elle, est représentée, comme l’affirme Cassirer, ne peut qu’être contestée par Bühler. C’est la subordination du langage à un modèle reposant sur la force représentationnelle de l’esprit que Bühler met en question ; car, en raison de cette subordination, certains phénomènes empiriquement attestables dans le fonctionnement du langage ne sont ni « vus » ni pris en compte, et ne peuvent pas l’être. En rouvrant le débat sur la fidélité représentationnelle, Bühler n’entend pas promouvoir une théorie iconique ou référentielle du langage. En comprenant la représentation comme une présentation, Bühler resitue le langage dans un rapport direct, immédiat au monde [49][49] On trouve une telle prise de position en faveur d’une....

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La question qui se pose alors est la suivante : comment le langage représente-t-il le monde dans un tel rapport direct, un rapport dans lequel ni la spontanéité de l’esprit ni les états mentaux ne sont acceptés comme médiateurs entre le langage et le monde ? Une réponse s’annonce déjà dans le contenu lexical du mot présenter (präsentieren), puisque présenter veut dire aussi montrer. Si la représentation du monde par le langage se réalise par présentation, cela veut-il dire que le langage montre dès lors qu’il représente ? Dans son traitement du champ déictique, Bühler répond positivement à cette question.

La représentation comme présentation sensible. Le champ déictique

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Dans l’immédiat, la théorie des deux champs postule que les différents modes de monstration et de présentation sensibles sont une composante essentielle du langage naturel et ne lui sont pas plus étrangers que l’abstraction et l’appréhension conceptuelle du monde. [TL, p. 63-64]

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Bühler considère son idée qu’il n’y a pas seulement un champ symbolique mais aussi un champ déictique comme une idée nouvelle pour les sciences du langage, et il qualifie les énoncés construits dans la logique et par le langage symbolique comme des cas limites et exceptionnels, incapables de nous donner des informations sur le fonctionnement réel d’une langue naturelle ou ordinaire. L’emploi du langage ordinaire implique toujours de prendre en compte la situation[50][50] Bühler utilise le terme de situation pour parler du... comme une des sources où l’on doit puiser pour interpréter les expressions langagières. Dès lors, on n’est pas étonné de trouver dans la deuxième partie de la Sprachtheorie, exclusivement consacrée au champ déictique, une longue discussion des signes déictiques, dont le fonctionnement témoigne justement de la nécessité de trouver des informations hors du langage pour comprendre ce qui est dit. Les référents de ces signes sont à chercher dans la situation d’énonciation, chaque fois unique, déterminée par l’identité des interlocuteurs et par l’espace et le temps dans lesquels elle est produite. Depuis les années soixante, les signes déictiques ont été l’objet d’un fort intérêt dans les sciences du langage et ils ont trouvé une place incontestable dans les manuels de linguistique, où ils sont traités à égalité avec les autres signes linguistiques. Bühler pourrait donc, une fois de plus, être considéré comme le précurseur d’un mouvement aujourd’hui accompli et qui donne place à de nombreuses recherches empiriques sur le fonctionnement de ces signes dans les situations quotidiennes les plus diverses [51][51] Ces dernières années, les recherches empiriques portant.... Une précision doit pourtant être apportée pour bien situer sa démarche.

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Bühler a développé sa conception des déictiques en réaction à une tentative qu’on trouve encore aujourd’hui revendiquée dans certaines recherches. Il s’agit de l’élévation des termes déictiques au rang de termes dénominatifs, ou, autrement dit, du traitement des déictiques comme un groupe de termes délimités et définis en fonction de ce qu’ils symbolisent dans le monde. Ce glissement vers les termes dénominatifs semble possible en raison du fait que les signes déictiques codifient ou symbolisent aussi quelque chose : les adverbes spatiaux symbolisent l’espace, tout lieu géographique autour d’un locuteur ; le terme aujourd’hui désigne tous les jours durant lesquels ce terme peut être prononcé ; et le je tous les locuteurs potentiels. Pour Bühler, cependant, une telle argumentation recèle une contradiction : elle fait disparaître la spécificité des signes déictiques. Il s’oppose fermement à cette tentative et thématise, à travers le terme de champ déictique, un processus bien différent de celui de la nomination. Le terme de champ signale avant tout chez Bühler l’idée que ce n’est jamais simplement comme tels que les signes langagiers remplissent leur fonction mais toujours à l’intérieur d’un champ : signes et champ sont corrélatifs. On devrait même dire que la signification des signes linguistiques est dérivée de leur relation avec le champ, une relation qui, dans le cas des signes déictiques, est fondée sur la perception.

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Le fondement perceptif de ces signes se montre dans le fait que le « rem-plissement de signification des termes déictiques » [52][52] Le terme remplissement de signification a été emprunté... s’accomplit exclusivement à l’aide des sens, à l’aide de ce que le champ déictique est susceptible d’offrir aux sens. Bühler insiste sur ce fait : les termes déictiques ont besoin pour leur fonctionnement de ce qui s’offre dans le champ déictique à l’œil et à l’oreille, peu importe s’il s’agit de l’œil « extérieur » ou de l’œil « intérieur ». Mais qu’est-ce que le champ déictique est susceptible d’offrir aux sens ? La réponse à cette question est centrale pour l’argumentation de Bühler puisque c’est ici qu’il introduit, pour la première fois, le terme d’auxiliaires, qui est indispensable pour comprendre la fonction représentationnelle du langage. Le champ déictique contient, selon Bühler, des auxiliaires déictiques sensibles (sinnliche Zeighilfen) sans le recours auxquels le fonctionnement des signes déictiques est inexplicable : « Il n’y a pas de signe sonore déictique qui pourrait se passer du geste ou d’un fil directeur sensible équivalent au geste, ou finalement d’une convention d’orientation qui en tiendrait lieu. » [TL, p. 192] En disant « celui-là », nous sommes dans presque tous les cas obligés d’accompagner ce mot par l’indication de la chose visée, si peu perceptible soit-elle. Deux autres auxiliaires sont clairement identifiés par Bühler : la qualité de provenance spatiale (räumliche Herkunftsqualität) du son, et le caractère de la voix (Stimmcharakter). Partons d’un exemple : dans une réunion, le président pose la question « Qui aimerait participer à cette commission ? » et l’un des participants répond « Moi ». Le premier auxiliaire sensible – la qualité de la provenance spatiale du son – permet au président de retrouver par le regard la personne qui a dit « Moi ». En voyant la personne, il l’identifie. Le deuxième auxiliaire sensible – le caractère de la voix – permet, en revanche, de réaliser une identification immédiate de la personne qui a prononcé le mot moi en s’appuyant sur sa propre mémoire acoustique [53][53] D’ailleurs les auxiliaires déictiques produits dans.... Pour Bühler, les déictiques sont des modes de présenter et de montrer d’une manière sensible ; ils sont « exclusivement ou principalement destinés à fonctionner comme des poteaux indicateurs pour le regard » [TL, p. 228], et leur remplissement de signification est en conséquence dépendant de la perception visuelle ou auditive. Ce remplissement se réalise donc comme une activité, une activité orientée par la place que le locuteur ou l’auditeur occupent dans le champ de perception.

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C’est dans cette même perspective que Bühler discute des anaphores et de la déixis à l’imaginaire, qu’il inclut sans hésitation parmi les signes déictiques. Les anaphores font également appel au regard. Ainsi, fait-il observer, le « lui » utilisé dans un texte nous dit : « Regarde ! Je parle de ça »; et, pour savoir de quoi le « lui » parle, il faut reculer dans le texte avec les yeux et regarder ce qui se trouve à la place à laquelle l’anaphore se réfère. Ce qui est signifié par le « lui » est présent antérieurement dans le texte et peut donc être montré. Quant à la déixis à l’imaginaire, telle qu’elle est décrite par Bühler, elle fonctionne également à travers la perception et repose sur une relation semblable entre représentation et présentation. Dans la déixis à l’imaginaire, l’opération centrale est, selon Bühler, le transport, le déplacement (Versetzung). Elle peut se passer de deux manières différentes : soit ce qui est imaginé va être transporté dans l’espace où se trouve la personne, soit la personne est déplacée vers le lieu où est présent ce qu’on veut lui montrer [TL, p. 240]. Dans les deux cas, le déplacement a pour but de rendre présent ce qui est absent, comme le fait sur scène l’acteur dans une représentation théâtrale. On pourrait utiliser ce dernier exemple pour illustrer le fonctionnement de la déixis à l’imaginaire. L’acteur nous rapporte un événement de telle manière que nous le « voyions » à partir de notre place de perception et que nous devenions capable de « suivre les instructions déictiques » [TL, p. 284]. L’événement qui est placé « devant mon œil intérieur », que ce soit par moi ou par quelqu’un d’autre, a alors, comme les événements réels, une place devant, à côté ou derrière moi. Ma perception est donc orientée à l’intérieur d’un champ constitué.

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Il peut paraître surprenant de soutenir ici la thèse selon laquelle le langage ne fonctionne jamais « au-delà des données sensibles [54][54] La même affirmation est faite par Bühler quant aux... ». Il n’y a pourtant, pour Bühler, aucun doute : le fondement des signes déictiques est exclusivement perceptif et fait l’économie de l’inférence ou de toute autre opération intellectuelle. Les termes déictiques fonctionnent toujours dans un champ déictique, ce qui veut dire, pour Bühler, à l’aide des auxiliaires sensibles qui montrent et qui présentent. Ces auxiliaires sensibles ont une nature perceptive et demandent qu’on regarde et qu’on écoute, ou bien à l’intérieur du champ de l’interlocution, ou bien à l’intérieur du champ du texte, ou bbien encore à l’intérieur du champ imaginaire, en se basant chaque fois sur l’organisation bien spécifique du champ. Les signes déictiques ne fonctionnent jamais, selon Bühler, par une référence immédiate à ce qui leur correspond, comme si on disait : « je, c’est le locuteur en face de moi » ou « ici, c’est à droite de la maison ». La référence à la situation se fait à travers la perception des auxiliaires, qui présupposent un champ organisé et qui montrent à l’intérieur de ce champ. Le langage, dans la forme des signes déictiques, représente donc le monde à travers une perception du monde organisée par le champ qui, lui, est constitué soit en fonction de ma place en lui (de mon « image corporelle tactile ») soit en fonction de la place du mot dans le texte. On pourrait donc conclure que la représentation du monde par les signes déictiques est toujours une présentation du monde, une activité de perception orientée qui sera réalisée par le locuteur ou l’auditeur.

La représentation comme application (Zuordnung) [55][55] Dans la présente traduction, le terme Zuordnung est.... Le champ symbolique

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Un autre type d’auxiliaires est discuté par Bühler dans la troisième partie de la Sprachtheorie, celle qui traite du champ symbolique du langage. Bühler y reprend son idée qu’une représentation à l’aide des moyens linguistiques nécessite toujours un champ, en plus des signes langagiers. Les symboles langagiers – les termes dénominatifs – ont besoin d’un champ environnant dans lequel ils sont agencés et auquel ils peuvent être appliqués. Pour clarifier le lien entre les signes et ce champ symbolique, Bühler se consacre à une analyse très instructive des systèmes de représentation non linguistiques. Ses exemples préférés viennent du domaine de la musique et de la peinture. Il montre qu’un peintre, un cartographe ou un compositeur travaillent, d’une part, avec des signes non linguistiques – les couleurs, les symboles (une croix pour une église) ou les notes – et, d’autre part, avec un champ – une surface de toile organisée pour appliquer les couleurs, un réseau de lignes graduées de longitudes et de latitudes pour inscrire les symboles, ou un papier à musique structuré par des bandes de cinq parallèles pour positionner les notes et les signes de pause. Représenter quelque chose veut donc dire : appliquer les signes existants sur un champ préorganisé qui donne à chaque signe une valeur représentationnelle complémentaire, une valeur propre au champ. Prenons la notation musicale : la durée relative du son est exclusivement symbolisée par la forme du signe de la note ; en revanche, la tonalité de la note, basse ou haute, ne peut être attribuée que par le champ constitué par le papier à musique. Une autre illustration est celle du travail de l’artiste peintre qui transforme la surface physique de la toile en champ représentationnel en traçant les lignes de la figure à l’intérieur de laquelle les couleurs apportées reçoivent une valeur picturale ou, autrement dit, une valeur représentationnelle. Il arrive parfois que le champ se constitue en même temps que les couleurs reçoivent une valeur picturale, ce qui n’empêche pas qu’un principe d’application doit être suivi par l’artiste, même si ce principe n’est pas prédéterminé sous forme d’une esquisse ou d’une figure.

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C’est dans les textes préparatoires à la Sprachtheorie qu’on trouve la seule véritable définition de la représentation. Bühler y écrit que représenter veut dire appliquer (zuordnen) dans le sens qui est donné par les mathématiciens à ce terme [56][56] Voir Bühler K., 1918a, p. 3.. En mathématiques, on définit l’application comme une relation de correspondance entre les éléments de deux ensembles (E, F) telle qu’à chaque élément de E correspond un et un seul élément de F, et réciproquement. C’est cette correspondance qui constitue la représentation. La première fois que Bühler discute cette idée de représentation par une application, il le fait en se référant à la géométrie descriptive [57][57] En allemand on garde le terme représentation pour parler..., qui en permet une illustration exemplaire. Dans la géométrie descriptive, la représentation réalisée est contrôlée par le mathématicien qui assure, par exemple, que la projection d’un objet tridimensionnel sur un espace bidimensionnel (feuille de papier) est faite suivant certaines règles qui garantissent la fidélité de la relation. Ces règles de projection (de calquage) constituent le principe d’application qui assure que le résultat est une « reproduction fidèle » (Abbildung) de l’objet tridimensionnel sur le plan bidimensionnel, ou, autrement dit, qui permet de voir les trois dimensions de l’objet sur un plan qui n’en contient que deux. Si l’on en croit Bühler, nous nous trouvons ici au cœur du processus de représentation, lequel est alors caractérisé par une relation bien spécifique entre le représenté et le représentant, relation purement idéelle, d’une part, et pas tout à fait arbitraire, d’autre part.

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Bühler ne cesse de souligner que l’application est une relation purement idéelle. Le lien entre la couleur grise (en tant que contraste) et la valeur picturale qu’elle reçoit dans le champ du tableau n’est pas déterminé par la couleur grise en tant que telle : il est créé de toute pièce par le peintre sur la surface du tableau, par la création d’un champ qui donne une valeur représentationnelle bien spécifique à la couleur grise. Bühler s’oppose néanmoins très fermement aux logiciens pour qui la symbolisation se fonde toujours et exclusivement sur une application arbitraire. Pour Bühler, il existe une « fidélité relationnelle » contenue dans le principe ou, autrement dit, dans la convention d’application : « La convention suivante vaut tout à la fois pour l’écriture musicale et les points de la courbe : plus “haut” est le signe, plus “haut” est l’élément symbolisé, et plus loin il se trouve vers la droite, plus tard se trouvent dans l’ordre temporel les membres symbolisés de la série. Et ceci est ce que nous appelons la fidélité relationnelle d’une représentation, et ce que les physiciens et les techniciens aujourd’hui comptent aussi naturellement parmi les “figurations” [Abbildungen] ». [TL, p. 311]

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Il existe donc une espèce de « fidélité » entre la représentation par application des signes dans un champ et ce qui est représenté. Cette fidélité consiste dans le fait qu’on utilise une manière de faire bien répandue et apprise, comme (dans l’exemple cité) notre manière de représenter le temps sur un axe horizontal qui indique son avancement de gauche à droite. On peut, en conséquence, parler de fidélité dans la mesure où cette manière de représenter est connue par les locuteurs sous forme de conventions réglées (principes d’application) et permet en conséquence de savoir immédiatement quelque chose concernant la chose représentée. Ainsi, si je regarde la courbe de température d’un malade, je sais immédiatement si la fièvre a augmenté ou non au cours de la journée. Dans ce contexte, Bühler parle d’Abbildung (traduit ici par figuration) [58][58] La décision de traduire le terme Abbildung par figuration..., un terme qui signifie en allemand avant tout reproduction. Il ne s’agit pas cependant, nous l’avons vu, d’une reproduction sous la forme d’un reflet ou d’une copie de la chose, mais bien d’une « reproduction » dans le champ, qui se base sur un principe d’application (convention) qui fait immédiatement connaître (savoir) ce qui est représenté.

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La Sprachtheorie offre d’autres exemples à l’aide desquels Bühler tente de clarifier ce qu’il vise quand il parle de représentation par application. En voici un dernier exemple. Il s’agit, une nouvelle fois, d’une tâche posée à l’intérieur de la géométrie : comment doit-on associer des lettres aux angles d’un polygone ? Cela peut se faire d’une manière totalement arbitraire, en associant n’importe quelle lettre à un angle du polygone (figure I). Mais, si l’on veut véritablement « transmettre linguistiquement quelque chose à quel-qu’un sur la “chose” et ses propriétés, par exemple sur les relations géométriques dans la figure » [TL, p. 314], on doit, selon Bühler, procéder autrement. Il faut trouver une représentation (une application) « à l’arbitraire limité » comme dans la figure II ci-dessous :

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« La première solution représente une coordination aussi arbitraire que possible, dépourvue de “relation de figuration”, et elle est inappropriée. La seconde solution illustre une coordination à l’arbitraire limité, pourvue d’une ébauche de “relation de figuration”, et elle est à ce titre plus efficace. Dans le second cas, pour distribuer les noms, on suit la série associative des lettres de l’alphabet qui est bien connue de tous les intéressés, on figure la suite des angles en la calquant sur la suite associative des lettres. Et cette figuration apporte avec elle d’extraordinaires avantages pour la discussion. » [TL, p. 314-315] En quoi consistent ces avantages ? Dans la deuxième solution, la suite utilisée – l’ordre des lettres de l’alphabet – est une suite bien connue de chacun, car apprise à l’école et utilisée à de multiples occasions. C’est cet ordre des lettres qui fait que l’application opérée n’est pas arbitraire mais raisonnable ou, comme dit Bühler, appropriée et efficace. Elle fonctionne « raisonnablement » dans la mesure où elle permet de connaître facilement la chose à partir de cette figuration. Nous y retrouvons ce savoir immédiat sur la chose produit chez l’auditeur par la représentation, ce savoir que nous avons déjà évoqué ci-dessus. Ce processus de savoir est exprimé par Bühler dans la formule suivante : « Je dis que… et l’auditeur sait que… ». Appliqué à notre polygone, cela signifie : « Je dis “la ligne CE”, et l’auditeur sait qu’un angle a été sauté ; je dis “AD” ou “BE”, et l’auditeur construit sur la figure imaginaire une diagonale principale, etc. » [TL, p. 315].

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Résumons. La démarche de Bühler est restée la même que dans le cas des signes déictiques. En montrant que les signes symboliques ne fonctionnent jamais hors du champ auquel ils sont appliqués, il prouve qu’ils fonctionnent comme les signes déictiques au travers ou à l’aide des auxiliaires. On peut ainsi identifier l’un des grands ressorts du principe de champ symbolique des signes non langagiers : ce champ fonctionne, comme le champ déictique, à travers des auxiliaires qui, cependant, ne sont plus les auxiliaires sensibles accessibles à l’œil ou à l’oreille. Dans les exemples que nous avons cités, les auxiliaires dévoilent très clairement leur différence. Bühler les désigne comme des instruments de mise en ordre (Ordnungsgeräte), des organisateurs ou encore des outils d’ordonnancement et d’application. La chaîne alphabétique organise la représentation du polygone et l’axe graphique du temps celle de la fièvre. La représentation est médiatisée par un certain ordre inhérent à la chaîne alphabétique, ou par une certaine organisation successive inhérente à l’axe du temps, qui font que ce qui est représenté est en même temps non pas montré, comme c’est le cas pour les signes déictiques, mais connu. La tournure « je dis que… alors il sait que… » reflète bien cette dimension de la représentation symbolique : elle se fait à travers des auxiliaires, donc d’une manière médiatisée, et ces auxiliaires font que l’auditeur connaît immédiatement le monde.

Le langage comme moyen indirect de représentation. Médium et médiateurs

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L’instrument représentationnel langagier fait partie des moyens de représentation indirects ; c’est un instrument intermédiaire [mediales Gerät] [59][59] Bühler utilise ici l’adjectif medial pour caractériser..., dans lequel des médiateurs [Mittler] déterminés interviennent comme facteurs organisateurs. [TL, p. 262]

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Il reste à clarifier la manière dont les signes symboliques à caractère linguistique, tels que les termes dénominatifs, représentent. En quoi consiste donc la particularité du langage, au sens restreint du mot ? Cette question peut être appréhendée en se référant à un nouvel exemple donné par Bühler dans les textes préparatoires. Il cite une phrase du langage humain et se demande en quoi consiste sa « force de représentation ». « Les Alpes se lèvent abruptement à partir de la plaine du Pô jusqu’à une hauteur considérable, tandis qu’elles descendent en pente douce au Nord. [60][60] Bühler K., 1918a, p. 3.» Pour Bühler, la représentation n’y est pas réalisée par une image mentale (Vorstellung) qui serait déclenchée chez le lecteur pendant qu’il lit la phrase. La phrase ne représente pas sous forme d’une image, mais demande une activité de la part du locuteur et de l’auditeur. Si cette phrase se trouve dans un manuel de géographie, le lecteur va en faire ressortir un état de choses géographique ; si elle est formulée dans un autre contexte, elle va lui parler d’autre chose. Bühler l’exprime ainsi : « Cette performance toute différente de la phrase est, comme je le crois, très clairement exprimée par le mot représentation, car la phrase produit les mêmes effets qui, pour certains états de choses, peuvent être produits par des images, des cartes géographiques, des courbes, des formules mathématique et chimique, à savoir que le connaisseur peut “prélever” à partir d’eux l’état des choses. [61][61] Ibid., p. 4.»

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Cette citation est intéressante car elle compare directement le fonctionnement représentationnel du langage avec celui des systèmes non linguistiques. La phrase ne représente pas la chose dont elle parle mais elle guide le lecteur à connaître la chose, à en savoir quelque chose ; comme c’était le cas pour la représentation du polygone dans la figure II, qui fait en même temps surgir un savoir que nous « avons » de lui. Ce savoir doit son existence à la représentation et en fait partie sans qu’il soit exprimé. Bühler ne saurait être plus clair : le lecteur, l’auditeur, le locuteur sont toujours des connaisseurs, capables de savoir immédiatement quelque chose. Pour un connaisseur, la phrase citée « parle » des Alpes comme d’une montagne bien spécifique en ce qui concerne son profil géographique, comme d’une chose connue sous un certain point de vue, comme d’un objet de notre savoir latent, de notre savoir géographique en l’occurrence [62][62] Ces réflexions de Bühler pourraient être lues comme.... Bühler se sent néanmoins obligé d’exprimer un étonnement quant au résultat de ses réflexions. C’est le charme de la Sprachtheorie que de trouver, à plusieurs endroits stratégiques du livre, un Bühler qui s’arrête et regarde avec étonnement à quoi la démonstration aboutit. L’étonnement vient du fait que Bühler se retrouve, sans l’avoir recherché, en porte-à-faux avec un postulat largement partagé et fortement ancré dans la pensée scientifique de son temps [63][63] Voir aussi TL, p. 204-205. Bühler y exprime son étonnement.... Dans les cas cités, il s’agit de l’idée de l’identité transparente entre langage et pensée, une idée encore aujourd’hui omniprésente. Cette idée fait dire que le langage est une des formes objectives – et davantage même : la forme la plus perfectionnée – de l’expression de la pensée et du savoir, le lieu privilégié de leur existence. Fidèle à ce qu’il a trouvé dans sa comparaison entre représentation non linguistique et représentation linguistique, Bühler s’interroge sur la pertinence de ce postulat et avance : « Peut-être sous-estimons-nous le fait que chaque représentation linguistique d’un état de choses est fondamentalement ouverte et requiert d’être complétée en puisant dans un savoir à propos de cet état de choses. Ou, ce qui revient au même : tout savoir saisi linguistiquement reçoit peut-être un complément d’une source, qui, pour ne pas se déverser dans les canaux du système des symboles linguistiques, n’en produit pas moins un savoir authentique. » [TL, p. 391]

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Cette ouverture que le langage impose vis-à-vis du monde est pourtant dirigée par le langage lui-même. C’est ce que Bühler a montré en mettant en lumière le rôle des auxiliaires sensibles pour les signes déictiques et celui des auxiliaires d’organisation pour les signes symboliques non linguistiques. Il poursuit dans la même direction en montrant qu’ « apparaît dans l’instrument verbal de représentation le besoin d’une mise en ordre, qu’il s’agisse de médiateurs aveugles comme la chaîne alphabétique, […] ou des formes de conjugaison d’un verbe “régulier” en grec ou en allemand » [TL, p. 317]. Les auxiliaires qui caractérisent le champ symbolique du langage humain sont désignés par Bühler comme des auxiliaires contextuels [64][64] Les auxiliaires contextuels sont classés en deux groupes :.... Leur fonctionnement principal n’est pas différent de celui des auxiliaires déjà discutés.

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Ce n’est pas ici le lieu de discuter en détail le fonctionnement des auxiliaires contextuels. Le lecteur en trouvera des analyses extrêmement intéressantes dans la Sprachtheorie. Pour étayer notre affirmation sur la nature commune de tous ces auxiliaires, considérons néanmoins un exemple lié au système casuel des langues. Bühler en prend un qui est souvent utilisé en linguistique : dès que le locuteur germanophone utilise un verbe comme « tuer », il se sent forcé de répondre à la double question : Qui (wer) tue qui (wen) ? Ou : Qui tue ? Qui est tué ? Le verbe « tuer » demande qu’on « remplisse » la place avant lui par un nom marqué comme nominatif et la place après lui par un nom portant les marques casuelles de l’accusatif. D’où vient l’action ? Où va-t-elle ? Ces deux questions sont immédiatement « ressenties » par le locuteur dès qu’il utilise le mot « tuer ». Pourtant ce n’est pas ce mot par lui-même qui oblige le locuteur germanophone à remplir les places vides avant et après de lui, mais la connaissance qu’il possède d’un « schème syntaxique vide » (nom – verbe – nom) et des places qu’occupent les noms dans ce schème, places signalées par des marques casuelles différentes. C’est le schème syntaxique qui détermine la construction de la phrase [65][65] Mais Bühler souligne encore un autre aspect du schème.... Ce schème est acquis dans la vie antérieure du locuteur de cette langue, et c’est lui qui fait que le locuteur se sent obligé de mettre quelque chose avant et après le verbe. Cette idée a été déjà formulée par Bühler dans ses premiers travaux sur la psychologie de la pensée, où il affirme que « […] nous prenons conscience sous forme séparée de ce qui, incidemment et sans qu’on y prête spécialement attention, sert toujours ou presque toujours d’intermédiaire entre les pensées et les mots, en l’occurrence un savoir quant à la forme phrastique et quant à la relation des constituants phrastiques entre eux, quelque chose qu’il faut considérer comme une expression directe des règles grammaticales qui sont vivantes en nous (je souligne) [66][66] Bühler K., 1908, p. 86 (traduit par D. Samain).». Bühler insiste dans ces travaux sur la forme phénoménale sous laquelle le savoir grammatical existe au moment où nous utilisons le langage.

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Il semble que la boucle est bouclée : nous sommes revenus au début de nos réflexions sur la fonction représentationnelle du langage. Rappelons que les fonctions psychiques, organiques ou autres, dans la définition donnée par Stumpf, doivent être saisies non pas là où quelque chose est fonction de quelque chose (là où elles servent à accomplir un objectif), mais là où elles sont en soi activités, processus ou vécus. Or, il a été montré que les choses du monde, dès qu’elles sont représentées par le langage, sont présentes pour le locuteur et l’auditeur soit à travers une perception orientée par les auxiliaires sensibles, soit à travers un savoir actuel et non linguistique sollicité par des auxiliaires d’ordre, ou encore à travers le schème syntaxique [67][67] Outre les schèmes syntaxiques, Bühler discute l’existence... de la phrase, ressenti ou vécu dans l’emploi du mot. La perception orientée, la pensée actuelle et l’expression vivante des règles syntaxiques sont donc les opérations qui font que le langage représente. Dès que nous utilisons le langage, nous sommes, que nous le voulions ou non, « forcés » de voir ou de penser un monde ; de nous rendre un monde présent. Les auxiliaires du langage nous mettent dans cette obligation et nous y guident. C’est peut-être la raison pour laquelle Bühler utilise encore un autre terme pour les désigner. Pour parler de ces différents auxiliaires discutés dans la Sprachtheorie, il utilise également, en effet, le concept de médiateur, ce qui nous conforte dans notre proposition de voir dans le langage, tel qu’il est discuté par Bühler, un instrument-médium (mediales Gerät). Si l’on prend ce terme dans sa connotation spirituelle en se référant à un médium qui, grâce à ses actions, rend présent aux autres un monde qui est au-delà de notre monde immédiatement accessible, il semble que le langage réalise dans sa fonction de représentation quelque chose de semblable. Nous avons vu que, guidés par les médiateurs langagiers, le locuteur et l’auditeur voient et pensent quelque chose dans le monde, qui sans l’intermédiaire du langage ne serait ni vu ni pensé par eux. Dans ce sens, on pourrait parler d’une ouverture vers un monde qui n’existerait pas sans le langage. C’est d’ailleurs peut-être justement ce procédé qui produit l’impression d’une fidélité entre langage et monde que Bühler a fortement revendiquée contre Cassirer. Bühler l’a démontré : le langage n’est pas transparent pour la force représentationnelle de l’esprit ni pour quelque autre activité mentale que ce soit. Le lien entre le monde et le langage n’est médiatisé ni par l’esprit ni par les représentations (Vorstellungen, états mentaux). Il est cependant marqué, préformé, prédestiné, non plus dans le sens saussurien par un système de la langue historiquement constituée, mais par le langage en tant que dimension structurante des faits phénoménologiques. Parce que le langage représente en « déclenchant » chez l’auditeur ou le locuteur une perception orientée ou une pensée actuelle ou encore une expérience vivante des schèmes linguistiques, il constitue ce que Bühler appelle un outil de représentation indirecte.

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La présentation de la Sprachtheorie que je viens de proposer est une lecture possible parmi d’autres. Très sensible au concept de représentation et aux différentes couleurs qu’il prend dans la démonstration de Bühler, cette lecture se termine par une réponse à un problème actuellement encore très discuté : comment identifier le fonctionnement des déterminations structurales dans le domaine du phénoménal (du social dans l’individuel, etc.) sans réduire le structural au phénoménal et inversement ? Ce problème, Bühler le discute dans tous ses écrits, qu’il traite de la pensée, de la Gestalt ou de la méthode en psychologie. Lue comme une tentative de saisir le langage simultanément comme structure et comme vécu, la Sprachtheorie fournit un certain nombre de concepts faiblement mobilisés aujourd’hui – comme ceux de médium, auxiliaire, médiateur, figuration, fidélité – dont la fécondité pourrait et devrait être testée de nouveau dans les débats actuels en linguistique, en sciences humaines et en philosophie.

Notes

[1]

Voir sur ce point : Karl-Friedrich Kiesow, « Zeichenkonzeptionen in der Sprachphilosophie vom 19. Jahrhundert bis zur Gegenwart », in Roland Posner et al. (dir.), Handbücher zur Sprach- und Kommunikationswissenschaft = Handbooks of Linguistics and Communication Science, Bd. 13 : Semiotik : Ein Handbuch zu den zeichentheoretischen Grundlagen von Natur und Kultur = Semiotics, vol. 2, Berlin/New York, de Gruyter, 1998, p. 1 512-1 553, en particulier p. 1 535-1 537 ; André Rousseau, « L’éclectisme intellectuel et linguistique de Karl Bühler : de l’axiomatique aux schèmes cognitifs », in Les Dossiers de HEL (supplément électronique à la revue Histoire, épistémologie, langage), 2004, n° 2, Paris, SHESL, <http://htl.linguist. jussieu.fr/dosHEL.htm>.

[2]

Pour un aperçu systématique des thèmes traités et discutés dans la Sprachtheorie, lire Robert Innis, Karl Bühler : Semiotic Foundations of Language Theory, New York /London, Plenum Press, 1982 ; Robert Innis, « Karl Bühler (1879-1963) », in Marcelo Dascal et al. (dir.), Handbücher zur Sprach- und Kommunikationswissenschaft, Bd. 7 : Sprachphilosophie = Philosophy of language = La Philosophie du langage, vol. 1, Berlin/New York, de Gruyter, 1992, p. 550-562 ; Frank Vonk, Gestaltprinzip und abstraktive Relevanz : eine wissenschaftshistorische Untersuchung zur Sprachaxiomatik Karl Bühlers, Münster, Nodus, 1992 ; Sandrine Persyn-Vialard, La Linguistique de Karl Bühler. Examen critique de la Sprachtheorie et de sa filiation, Presses universitaires de Rennes, 2005 ; Thomas A. Sebeok, « Karl Bühler », in Martin Krampen et al. (dir.), Die Welt als Zeichen. Klassiker der modernen Semiotik, Berlin, Severin & Siedler, 1981, p. 205-232.

[3]

Bühler participe en 1930 au congrès international de phonologie à Prague, où il rencontre des membres du cercle de Prague. Son exposé est, comme les autres contributions, publié dans les actes du colloque (Bühler K., 1931). La correspondance entre les deux fondateurs de la phonologie, Nikolaj Troubetzkoy et Roman Jakobson, révèle qu’il existait des contacts continus, notamment entre Bühler et Troubetzkoy, qui ont été collègues à Vienne. Bühler a été considéré par Troubetzkoy comme un interlocuteur très précieux et, avec certaines réserves aussi, comme un défenseur de la phonologie. Voir : Nikolaj S. Troubetzkoy, Correspondance avec Roman Jakobson et autres écrits, Lausanne, Payot, 2006, notamment les lettres 60, 93s, 149 et 176.

[4]

Voir sur ce point Didier Samain, « L’objet de la science du langage », in Les Dossiers de HEL, op. cit.

[5]

Bühler K., 1909, 1918a, 1922b, 1923, 1932, et Karl Bühler, compte rendu de : Anton Marty, Untersuchungen zur Grundlegung der allgemeinen Grammatik und Sprachphilosophie (Band I, Halle, Niemeyer, 1908), Göttingische gelehrte Anzeigen, 1909, 171, p. 947-979.

[6]

Bühler exposera vingt ans plus tard sa position dans ce débat en écrivant La Crise de la psychologie (Bühler K., 1927).

[7]

Une présentation détaillée des recherches de l’école de Würzbourg, notamment celles de Watt, de Messer et de Bühler, se trouve dans Burloud A., 1927. Voir aussi George Humphrey, Thinking : an introduction to its Experimental Psychology, London/New York, Methuen/J. Wiley, 1951 ; George Mandler & Jean M. Mandler, Thinking. From Association to Gestalt, New York/London, J. Wiley & Sons, 1964.

[8]

Bühler décrit cette méthode de la manière suivante : « La méthode employée dans ces recherches consiste à faire penser quelqu’un à quelque chose et, immédiatement après, à lui faire décrire exactement la façon dont s’est déroulée sa pensée ; puis, on fait varier le “quelque chose”, suivant les principes expérimentaux ; voilà la méthode sous sa forme la plus simple. » (Karl Bühler, « Remarques sur les problèmes de la psychologie de la pensée », Archives de psychologie, 1907, tome VI, p. 376-377.)

[9]

Bühler K., 1907 & 1908.

[10]

La question de savoir pourquoi Husserl n’a pas accepté de prendre en compte les travaux de Würzbourg dans le débat autour d’une théorie non psychologiste de la pensée a été souvent soulevée ultérieurement. Les réponses esquissées nous renvoient à des frontières entre les disciplines ; ces frontières ont été renforcées par des philosophes qui voyaient d’un mauvais œil l’affectation, à cette époque, d’un certain nombre de leurs chaires universitaires à des psychologues. Voir Dieter Münch, « Edmund Husserl und die Würzburger Schule », Brentano Studien, 1997, n° 7, p. 89-122.

[11]

Wilhelm Wundt, « Über Ausfrageexperimente und über die Methoden zur Psychologie des Denkens », Psychologische Studien, 1907, 3, p. 301-360 ; Karl Bühler, « Nachtrag : Antwort auf die von W. Wundt erhobenen Einwände gegen die Methode der Selbstbeobachtung an experimentell erzeugten Erlebnissen », Archiv für die gesamte Psychologie, 1908, 12, p. 93-122 ; Wilhelm Wundt, « Kritische Nachlese zur Ausfragemethode », Archiv für die gesamte Psychologie, 1908, 11, p. 445-459.

[12]

La thèse s’intitule « De la naissance de la pensée. Recherches expérimentales sur la psychologie de la pensée ». Voir Charlotte Bühler, Über Gedankenentstehung. Experimentelle Untersuchungen zur Denkpsychologie, Leipzig, Barth, 1918.

[13]

Karl Bühler, Die Gestaltwahrnehmungen. Experimentelle Untersuchungen zur psychologischen und ästhetischen Analyse der Raum- und Zeitanschauung (Les perceptions de la Gestalt : recherches expérimentales sur l’analyse psychologique et esthétique de la perception de l’espace et du temps), Stuttgart, W. Spemann, 1913.

[14]

Sur la différence entre la conception de la Gestalt chez Bühler et les gestaltistes berlinois, lire aussi : Fiorenza Toccafondi, « De Karl Bühler à Karl R. Popper », Philosophiques automne 1999, 26/2, p. 279-300. Toccafondi souligne également l’importance de la pensée kantienne pour Bühler.

[15]

Voir Bühler K., 1907, p. 342.

[16]

Lire par exemple Karl Bühler, « Die “Neue” Psychologie Koffkas », Zeitschrift für Psychologie, 1926, 99, p. 145-159 ; et la réponse de Kurt Koffka, « Bemerkungen zur Denk-Psychologie », Psychologische Forschung, 1927, 9, p. 163-183. Voir aussi Karl Bühler, « Max Wertheimer und das Gestaltprinzip », in Gustav Lebzeltern (dir.), Karl Bühler. Die Uhren der Lebewesen und Fragmente aus dem Nachlass, Österreichische Akademie der Wissenschaften, Philosophisch-Historische Klasse, Sitzungsberichte, 265, 3, Wien/Köln/Graz, H. Böhlau Nachf., 1969, p. 161-165 ; Karl Bühler, Das Gestaltprinzip im Leben des Menschen und der Tiere, Bern/Stuttgart, Huber, 1960. La critique la plus succincte et la plus convaincante des prémisses de l’école de Berlin se trouve dans : Karl Bühler, Die Krise der Psychologie, Frankfurtam-Main/Berlin/Wien, Ullstein, 1978 [1927], p. 106-123.

[17]

Pour les travaux de ce groupe, voir : Egon Brunswik, « Prinzipienfragen der Gestalttheorie », in Beiträge zur Problemgeschichte der Psychologie. Festschrift zu Karl Bühler’s 50. Geburtstag, Jena, Fischer, 1929, p. 78-149 ; Ludwig Kardos, « Die “Konstanz” phänomenaler Dingmomente. Problemgeschichtliche Darstellung », in Beiträge zur Problemgeschichte der Psychologie, op. cit., p. 1-77.

[18]

Dans ses écrits sur la psychologie de la pensée, Bühler discute la Gestalt comme un exemple pour la conscience de la règle qui constitue, selon lui, l’un des composants essentiels de la pensée. Il illustre au travers de la perception de la Gestalt l’expérience-eurêka, à savoir la compréhension immédiate et subite du sens d’une figure, d’un dessin ou autres. Voir Bühler K., 1907, p. 341.

[19]

La correspondance entre Karl Bühler et Alexius Meinong se trouve dans Frank Vonk, Gestaltprinzip und abstraktive Relevanz, op. cit., p. 273-292.

[20]

L’importance que nous attribuons aux relations entre Meinong et Bühler se trouve confirmée par Mulligan, qui compte Bühler parmi les représentants des traditions de la philosophie autrichienne qui « possèdent un certain moment d’unité ; cette unité est faite de facteurs géographiques, politiques et culturels et surtout de la préoccupation continue pour des idées introduites d’abord par Bolzano, Mach et Brentano » (p. 9). Le concept bühlérien de la pensée comme unité de vécu non médiatisée par des représentations ou d’autres états mentaux témoigne, selon moi, de cette possibilité de trouver chez Bühler, déjà avant son arrivée à Vienne, une forme de phénoménologie réaliste considérée par Mulligan comme un des traits distinctifs de la philosophie autrichienne. Sa discussion des objets de la pensée comme objets immanents, ou « objets » au sens de Meinong, manifeste d’autres convergences entre Bühler et la philosophie autrichienne. Voir sur cette caractérisation de Bühler comme philosophe viennois Kevin Mulligan, « De la philosophie autrichienne et de sa place », in Jean-Pierre Cometti & Kevin Mulligan (dir.), La Philosophie autrichienne de Bolzano à Musil. Histoire et actualité, Paris, Vrin, 2001, 7-25.

[21]

Voir Bühler K., 1907, p. 354.

[22]

Voir Janette Friedrich, « La psychologie de la pensée de l’école de Würzbourg – analyse d’un cas de marginalisation », in Michel Kail et Elisabeth Chapuis (dir.), actes du colloque « Marges et marginalisation dans l’histoire de la psychologie », L’Homme et la société, n° 169 (sous presse).

[23]

Voir, sur l’histoire de l’institut de Vienne, Gerhard Benetka, Psychologie in Wien : Sozialund Theoriegeschichte des Wiener Psychologischen Instituts, 1922-1938, Wien, WUV-Verlag, 1995 ; Mitchell G. Ash, « Die Entwicklung des Wiener Psychologischen Instituts 1922-1938 », in Achim Eschbach (dir.), Karl Bühler’s Theory of Language : proceedings of the conferences held at Kirchberg, August 26, 1984 and Essen, November 21-24, 1984, Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins, 1988, p. 303-325.

[24]

Voir Karl Popper, Zur Methodenfrage der Denkpsychologie, Dissertation eingereicht zur Erlangung des Doktorgrades der philosophischen Fakultät der Universität Wien, Sommersemester, 1928. Voir aussi, sur ses années à Vienne, Karl Popper, La Quête inachevée, Paris, Calmann-Lévy, 1981, en particulier p. 98-99.

[25]

Voir Friedrich Stadler, Studien zum Wiener Kreis. Ursprung, Entwicklung und Wirkung des logischen Empirismus im Kontext, Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1997, p. 470.

[26]

Voir Karl Bühler, Die Krise der Psychologie, op. cit., p. 123-137.

[27]

Soulignons qu’il s’agit bien du terme de Darstellung et non pas de Vorstellung. Le lecteur averti sait que la langue allemande fait une distinction entre Vorstellung (représentation en tant qu’image mentale) et Darstellung (représentation du monde par des signes de tout genre sous forme d’un contenu communiqué), une distinction que le français ne permet pas de reproduire. C’est justement et exclusivement dans ce dernier sens de Darstellung que le terme de représentation est l’objet des paragraphes suivants.

[28]

Eschbach rapporte que la Sprachtheorie a été discutée jusqu’en 1938 dans plus de vingt-cinq comptes rendus. Achim Eschbach,« Karl Bühler und Ludwig Wittgenstein », in Achim Eschbach (dir.), Karl Bühler’s Theory of Language, op. cit., p. 399.

[29]

Sur les difficultés d’émigration, voir plus en détail Charlotte Bühler, « Die Wiener Psychologische Schule in der Emigration », Psychologische Rundschau, 1965, 3, p. 187-196 ; Jean M. Mandler et George Mandler, « The Diaspora of Experimental Psychology : The Gestaltists and Others », in Donald Fleming et Bernard Bailyn (dir.), The Intellectual Migration : Europe and America, 1930-1960, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1969, p. 371-419.

[30]

Littérature utilisée pour la biographie : Charlotte Bühler, « Karl Bühler. Eine biographische Skizze », in Achim Eschbach (dir.), Bühler-Studien, Band 1, Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1984, p. 25- 30 ; Karl Bühler, « Lebenslauf », lettre à Meinong du 15.03.1917, in Frank Vonk, Gestaltprinzip und abstraktive Relevanz, op. cit., p. 283-284 ; Gustav Lebzeltern, « Karl Bühler – Leben und Werk », in Gustav Lebzeltern (dir.), Karl Bühler…, op. cit., p. 9-70 ; Charlotte Bühler, « Biographie », in Ludwig J. Pongratz et al. (dir.), Psychologie in Selbstdarstellungen, Bern/Stuttgart/Wien, Huber, 1972, p. 9-42 ; Christine Römer, « Bühler, Karl Ludwig », in Christoph König (dir.), Internationales Germanistenlexikon, 1800-1950, de Gruyter, Berlin, 2003 ; Andreas Musolff, « Karl Bühler », in Jef Verschueren et al. (dir.), Handbook of Pragmatics, Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins, 1997, p. 1-15.

[31]

Karl Bühler, « Die Uhren der Lebewesen. Studien zur Theorie der raumzeitlichen Orientierung », in Gustav Lebzeltern (dir.), Karl Bühler…, op. cit., p. 75-160.

[32]

Il existait néanmoins un très bon médiateur de la pensée continentale : Roman Jakobson, qui s’est appuyé, dans ses travaux écrits aux États-Unis, sur la tradition russe et allemande, et notamment sur Bakhtine, Bühler et Goldstein ; c’est lui qui les a fait entrer, à travers sa lecture, dans les débats américains. Le reproche de Charlotte Bühler selon lequel « Roman Jakobson, qui dans ses œuvres s’appuyait largement sur Karl, n’a jamais reconnu tout ce qu’il lui doit » (Charlotte Bühler, « Die Wiener Psychologische Schule in der Emigration », art. cit., p. 193) a été, presque tel quel, répété en ce qui concerne Bakhtine. Il reste qu’une période n’est parfois propice à une pensée que par sa traduction dans une autre. Les interprétations de Jakobson sont entrées dans les manuels. Pourtant, comme elles sont prioritairement conçues par Jakobson dans la logique d’une science cumulative, les penseurs discutés sont présentés comme « dépassés » ou contenus dans ses propres recherches. Voir, sur ce « geste » de Jakobson, Janette Friedrich, « Psychopathologie et essence du langage : l’aphasie interprétée par Kurt Goldstein et Roman Jakobson », Psychiatrie, sciences humaines, neurosciences, 2004, n° 5, p. 22-36.

[33]

Achim Eschbach (dir.), Bühler-Studien, Band 1 et 2, Suhrkamp, Frankfurt/M., 1984 ; Achim Eschbach (dir.), Karl Bühler’s Theory of Language, op. cit. ; Carl F. Graumann et Theo Herrmann (dir.), Karl Bühlers Axiomatik : 50 Jahre Axiomatik der Sprachwissenschaften, Frankfurt-am-Main, Klostermann, 1984 ; Achim Eschbach, « La sémiotique », in Sylvain Auroux (dir.), Histoire des idées linguistiques, tome 3, Bruxelles/Liège, Mardaga, 2000, 331-342, en particulier p. 340.

[34]

Achim Eschbach de l’université de Essen a annoncé la publication des œuvres complètes de Bühler, dans lesquelles on trouvera aussi 5 000 pages des manuscrits issus de la succession de Bühler. Voir Achim Eschbach, « Bericht über die Bühler-Forschung an der Universität-GH-Essen », in Achim Eschbach (dir.), Perspektiven des Verstehens, Bochum, Brockmeyer, 1986, p. 21-41, en particulier p. 26. Une première publication de quelques courts textes sur le signe issus de la succession de Bühler se trouve in Achim Eschbach & Mark Halawa (dir.), « Karl Bühler », numéro thématique, Kodikas/Code. Ars Semeiotica, 2005, N. 1-2.

[35]

Brigitte Nerlich et David Clarke, Language, Action, and Context : the early history of pragmatics in Europe and America, 1780-1930, Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins, 1996, en particulier p. 224-239 ; Brigitte Nerlich, « Les phénomènes pragmatiques », in Sylvain Auroux (dir.), Histoire des idées linguistiques, op. cit., p. 220-238 ; Brigitte Nerlich et David Clarke, « Protopragmatic Theories of Language in Europe, 1780-1930, 1. Protopragmatic insights in German speaking countries », in Peter Schmitter (dir.), Geschichte der Sprachtheorie, vol. 4. Sprachtheorien der Neuzeit, 1 : Der epistemologische Kontext neuzeitlicher Sprach- und Grammatiktheorien, Tübingen, Narr, 1999, p. 257-272.

[36]

Cet objectif, Bühler l’a déjà exprimé dans son premier texte sur le langage : « Le fondement […] d’une sémasiologie devrait être constitué par l’étude des différentes fonctions que nos moyens langagiers remplissent ; à partir de là, une délimitation définitive des phénomènes qu’on veut compter parmi des phénomènes du langage devient possible. » Karl Bühler, compte rendu d’Untersuchungen zur Grundlegung…, art. cit., p. 953.

[37]

Cette critique se réfère à la définition saussurienne du signe langagier comme une association inséparable entre image acoustique et concept, définition considérée par Bühler comme ayant un caractère purement psychologique (voir TL, p. 146).

[38]

Habermas se réfère dans sa Théorie de l’agir communicationnel au modèle bühlerien et l’utilise comme argument pour un modèle plus complexe de l’intercompréhension qui ne réduise pas cette dernière à un transfert d’information, du sens cognitif, entre un émetteur et un récepteur, mais permette de saisir le langage dans toutes ses dimensions sémantiques existantes. Lire Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, tome 1, Paris, Fayard, 1995 [1988], p. 285-288. Voir aussi Jean-Marc Ferry, Les Grammaires de l’intelligence, Paris, Cerf, 2004, et François Récanati, « Du positivisme logique à la philosophie du langage ordinaire : naissance de la pragmatique », in John L. Austin, Quand dire c’est faire, Paris, Seuil, 2002, p. 185-203, notamment : p. 189.

[39]

Lire Roman Jakobson, « Linguistique et poétique », in Roman Jakobson, Essais de linguistique générale, vol. 1 : Les Fondations du langage, Paris, Minuit, 1963 [1960], p. 209-248.

[40]

Voir Oswald Ducrot, « Langage et action », in Oswald Ducrot & Jean-Marie Schaeffer (dir.), Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris, Seuil, 1995, p. 781.

[41]

Cité chez Frank Vonk, « La Sprachtheorie de Karl Bühler d’un point de vue linguistique » dans la traduction de Didier Samain, in Les Dossiers de HEL, 2004, op. cit. Voir aussi Carl Stumpf, « Erscheinungen und psychische Funktionen », in H. Sprung et L. Sprung, Carl Stumpf, Schriften zur Psychologie, Frankfurt/Main, Peter Lang, 1997 [1906], p. 105 sq. Une traduction complète de ce texte de Stumpf en français est parue en 2006 : Carl Stumpf, « Phénomènes et fonctions psychiques », in Carl Stumpf, Renaissance de la philosophie. Quatre articles, Paris, Vrin, 2006, p. 135.

[42]

Oswald Ducrot, « Langage et action », art. cit., p. 780.

[43]

On pourrait parler de la reconnaissance d’une essence du langage par Bühler, ce qui semble au premier regard inconciliable avec son projet d’une science du langage. Un retour dans les débats de son temps montre néanmoins que le concept d’essence y a été souvent utilisé dans les sciences humaines en constitution. Ainsi le psychologue et neuropsychiatre Kurt Goldstein donne à ce concept une fonction bien définie et heuristique dans son article de 1933 intitulé « L’analyse de l’aphasie et l’étude de l’essence du langage ». Pour lui, le concept d’essence constitue « le principe de connaissance à partir duquel il nous est possible de comprendre les activités de l’organisme [ou du langage – J. F.] que nous représentons comme dépendantes de ce principe. L’“essence” ne se révèle à nous que dans les opérations et c’est d’après ces opérations que nous en construisons l’image ». Kurt Goldstein, « L’analyse de l’aphasie et l’étude de l’essence du langage », in Jean-Claude Pariente (dir.), Essais sur le langage, Paris, Minuit, 1969 [1933], p. 267. Voir aussi : Kevin Mulligan « L’essence du langage, les maçons de Wittgenstein et les briques de Bühler », in Les Dossiers de HEL, 2004, op. cit.

[44]

Pour une telle proposition, voir Nerlich, qui tente de montrer qu’on trouve en Allemagne une tradition, allant de Kant, Bernhardi et Humboldt à Bühler, qui fait un emploi pragmatique du terme de représentation. Brigitte Nerlich, « Sprachliche Darstellung als Prozess : Die Pragmatisierung eines Begriffs von Kant bis Bühler », in Zeitschrift für Semiotik, 1996, Bd. 18, Heft 4, p. 423-440.

[45]

Voir : Ernst Cassirer, La Philosophie des formes symboliques. 1. Langage, Paris, Minuit, 1972 [1923], p. 26-27 ; aussi p. 49-50.

[46]

Ernst Cassirer, La Philosophie des formes symboliques. 3. La Phénoménologie de la connaissance, Paris, Minuit, 1972 [1929], p. 128-129.

[47]

Ibid.

[48]

Ibid., p. 133.

[49]

On trouve une telle prise de position en faveur d’une phénoménologie réaliste déjà dans les premiers travaux de Bühler sur la psychologie de la pensée. Son affirmation réitérée que les pensées (Gedanken) ne sont pas à identifier aux représentations ou images mentales met en question l’idée d’un lien médiatisé entre la pensée et le monde, un lien médiatisé par un état mental, et interroge donc fortement toute théorie représentationnaliste de l’esprit.

[50]

Bühler utilise le terme de situation pour parler du champ déictique ; il réserve le terme de contexte pour le champ symbolique (TL, p. 260).

[51]

Ces dernières années, les recherches empiriques portant sur les déictiques se sont considérablement développées. Les auteurs introduisent souvent leurs études par une référence rapide à Bühler. Cette référence lui attribue le statut d’un classique « à ne pas oublier de citer » avec tous les inconvénients d’une telle étiquette, notamment celui d’être rarement relu et réinterrogé. Voir par exemple Peter Jones, « Philosophical and Theoretical Issues in the Study of Deixis : A Critique of the Standard Account », in Keith Green (dir.), New Essays in Deixis. Discourse, Narrative, Literature, Amsterdam/Atlanta, Rodopi, 1995, p. 27-48 ; Wolfgang Klein & Konstanze Jungbluth (dir.), Deixis, Zeitschrift für Literaturwissenschaft und Linguistik, 2002, 125, p. 5-171 ; Friedrich Lenz (dir.), Deictic Conceptualisation of Space, Time and Person, Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins, 2003.

[52]

Le terme remplissement de signification a été emprunté par Bühler à Husserl. Voir Edmund Husserl, Recherches logiques, t. II/1, Paris, PUF, 1969 [1913], notamment partie 1, § 9, § 14.

[53]

D’ailleurs les auxiliaires déictiques produits dans la parole quotidienne n’indiquent pas seulement le locuteur, mais aussi le destinataire, le tu de l’adresse. Souvent, on ne sait pas dire pourquoi on sait que la personne qui parle à l’intérieur d’un groupe s’adresse notamment à moi. Bien qu’elle ne m’ait adressé directement aucun mot, il y avait dans sa parole quelque chose qui me montrait que, parmi tous les présents, c’est moi qui était visé par sa parole ; c’est donc moi qui me sent « touché » par la voix de celui qui parle. Pour plus d’exemples, voir TL, p. 198-199.

[54]

La même affirmation est faite par Bühler quant aux phonèmes. Il introduit, dans le chapitre 4 de la Sprachtheorie, le concept de « physionomie acoustique de l’image sonore ». Bühler montre que les images des mots d’une langue ont une physionomie acoustique, comparable aux traits du visage, à la stature ou à la démarche d’un être humain et avance l’idée que l’existence des phonèmes ne suffit pas, à elle seule, à permettre la discrimination nécessaire dans le flux sonore : la perception de la physionomie acoustique du mot joue un rôle incontestable dans sa reconnaissance. Voir TL, p. 428, et Janette Friedrich, « Les idées phonologiques de Karl Bühler », in Les Dossiers de HEL, 2004, op. cit.

[55]

Dans la présente traduction, le terme Zuordnung est rendu tantôt par application et tantôt par coordination. Voir l’explication de cette décision dans le glossaire sous « coordination ».

[56]

Voir Bühler K., 1918a, p. 3.

[57]

En allemand on garde le terme représentation pour parler de ce type de géométrie : darstellende Geometrie.

[58]

La décision de traduire le terme Abbildung par figuration me semble justifiée, puisque ce choix met l’accent sur la dimension construite et conventionnelle de la « reproduction ». D’un autre côté, nous perdons en français cette idée de fidélité contenue dans le mot allemand Abbildung, idée avec laquelle Bühler joue tout au long de la Sprachtheorie.

[59]

Bühler utilise ici l’adjectif medial pour caractériser l’instrument qu’est le langage. En allemand, medial signifie « se trouvant au milieu » ; mais, si on utilise cet adjectif dans le domaine de la parapsychologie, il veut dire aussi « concernant un médium spirituel ». En français, il n’est pas possible de rendre ce mot allemand par un adjectif. La traduction de « mediales Gerät » par « instrument-médium » a été considérée comme trop orientée vers une interprétation spiritualiste ; en revanche, la traduction finalement choisie, « instrument intermédiaire », reprend bel et bien « la position au milieu » et aussi le sens de « médiateur » ; mais elle perd néanmoins la référence au médium que l’adjectif allemand medial indique aussi et qui sera exploitée dans ma propre interprétation.

[60]

Bühler K., 1918a, p. 3.

[61]

Ibid., p. 4.

[62]

Ces réflexions de Bühler pourraient être lues comme une contribution extrêmement intéressante à la discussion autour du savoir-faire telle qu’elle se déroule actuellement en philosophie où l’on se réfère, sur ce problème, à Wittgenstein, Ryle et Peirce. Voir par exemple : Christiane Chauviré, « Quand savoir, c’est (savoir) faire », in Christiane Chauviré, Le Grand Miroir : essais sur Peirce et sur Wittgenstein, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 2003, p. 278-293.

[63]

Voir aussi TL, p. 204-205. Bühler y exprime son étonnement devant le fonctionnement des signes déictiques, un fonctionnement qui contredit le principe de la pertinence abstractive, lequel postule que les signes nous détournent justement de tout ce qui est matériel dans les sons dont ils sont formés : ils font abstraction de la forme sonore des mots pour signifier.

[64]

Les auxiliaires contextuels sont classés en deux groupes : les auxiliaires matériels d’organisation (stoffliche Ordnungshilfen), parmi lesquels Bühler range les sphères de signification, et les auxiliaires syntaxiques, comme les classes de mots, le système casuel des langues, etc. (TL, p. 289-291).

[65]

Mais Bühler souligne encore un autre aspect du schème syntaxique vide. Ce schème montre aussi que les langues indo-européennes nous permettent de parler de ce monde presque exclusivement sous forme d’un schème d’action. En considérant l’action comme le schème fondamental et généralisé de la structure syntaxique des langues indo-européennes, il y voit l’expression d’une conception bien spécifique du monde (TL, p. 383-384) et rejoint par là Wilhelm von Humboldt dont il utilise constamment le concept de « forme interne de la langue ».

[66]

Bühler K., 1908, p. 86 (traduit par D. Samain).

[67]

Outre les schèmes syntaxiques, Bühler discute l’existence de schèmes de représentation (Darstellungsschema). Il s’agit également d’un fait phénoménal, d’une expérience que les sujets ont de leurs pensées. Dans la pensée, les objets ne sont donnés et déterminés que d’une manière indirecte, ce qui veut dire : à travers la place qu’ils ont dans un ordre conscient du monde. Dans cet ordre psychique du monde, il y a une place marquée et vide pour n’importe quel objet du monde, et penser le monde consiste donc, dans la majorité des cas, à se référer à cette place. Bühler conclut : « Cette manière d’englober, de saisir par la pensée ce qui est présent sur le plan perceptif grâce à la détermination de sa place dans un ordre est un cas spécifique de la détermination structurelle dans le domaine phénoménal. » Karl Bühler, Die Krise der Psychologie, op. cit., p. 117.

Plan de l'article

  1. 1. La vie et l’œuvre de Karl Bühler
    1. Une pensée inclassable ?
    2. De Würzbourg à Vienne : psychologie de la pensée et Gestalt
    3. De Vienne aux États-Unis : d’une psychologie du sens à une théorie du signal
  2. 2. Quelques réflexions sur la fonction représentationnelle du langage
    1. La Sprachtheorie et les débats du xxe siècle sur le langage
    2. La fidélité représentationnelle du langage ou un débat entre Bühler et Cassirer
    3. La représentation comme présentation sensible. Le champ déictique
    4. La représentation comme application (Zuordnung). Le champ symbolique
    5. Le langage comme moyen indirect de représentation. Médium et médiateurs

Pour citer ce chapitre

Friedrich Janette, « Présentation », Théorie du langage, Marseille, Agone, « Banc d’essais », 2009, p. 21-58.

URL : http://www.cairn.info/theorie-du-langage--9782748900866-page-21.htm


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