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Théorie du langage

2009

  • Pages : 690
  • ISBN : 9782748900866
  • Éditeur : Agone

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Le champ déictique du langage dans l’interaction verbale directe est le système ici-maintenant-je de l’orientation subjective. À l’état vigile, émetteur et récepteur vivent en permanence à l’intérieur de cette orientation, et c’est à partir d’elle qu’ils comprennent les gestes et les auxiliaires de guidage de la demonstratio ad oculos. Et, lorsque des déplacements sont effectués par le biais de nominations, la déixis à l’imaginaire que nous avons décrite utilise le même champ déictique et les mêmes termes déictiques que la demonstratio ad oculos. Le champ symbolique du langage dans l’œuvre langagière composée offre une seconde classe d’auxiliaires de construction et de compréhension qu’on peut résumer sous le nom de contexte. En bref, la situation et le contexte sont donc les deux sources où l’on puise dans chaque cas l’interprétation précise des expressions linguistiques. Il s’agit maintenant d’appréhender le champ symbolique du langage dans son ensemble, et d’en faire une analyse systématique. La théorie du langage dispose de deux chemins pour parvenir à ce but ultime : la voie de l’analyse immanente, et la voie d’une comparaison élargie du langage et d’un autre instrument de représentation symbolique, la comparaison avec des systèmes de représentation non linguistiques.

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Je propose une exploration basée sur une combinaison de deux méthodes, ce dont je n’ai guère besoin d’exposer en détail les avantages. En suivant la méthode immanente, on garde solidement les pieds sur terre, mais il arrive fréquemment de ne plus s’y retrouver dans les « faits ». Il est vrai que certaines parties de la science du langage ressemblent à un parc parfaitement balisé, mais il est tout aussi vrai que la science n’est pas encore venue à bout de l’ensemble des langues humaines [1][1] J’ai pour ma part étudié consciencieusement, au moment.... Pour réussir parallèlement à rendre féconde pour la théorie du langage notre idée du modèle instrumental et, dans son cadre, la dominance de la fonction représentationnelle, il faut d’abord nous risquer à des comparaisons élargies. Il y a une génération de cela, Wundt a assigné à la langue articulée humaine une place au sein de tout ce qui chez les animaux et les hommes relève de l’« expression ». J’ai repris à nouveau frais la description des idées de base de cette théorie de l’expression, dont j’ai proposé une évaluation systématique à l’aune de la perspective contemporaine. J’y vois une composante d’un mouvement remarquable de constance, qui a démarré au xviiie siècle, et dont l’impact est encore sensible dans les productions innovantes d’aujourd’hui [2][2] Cf. Ausdruckstheorie, 1933 : 128-151. [= Bühler, 1.... Dès lors qu’on a franchi le pas en reconnaissant que l’expression et la représentation présentent des structures différentes, on se voit dans la nécessité de mener une seconde étude comparative, qui assigne à la langue une place au sein de tous les autres instruments destinés comme elle à la représentation. L’homme moderne connaît et utilise différents moyens de représentation. Il n’est pas très difficile de comparer chacun d’eux avec le langage articulé selon sa structure et ce qu’il effectue, et, par cette voie, d’en tirer étape par étape des éclaircissements sur la spécificité du système du type du langage. Comme dans toute méthode comparative de ce genre, les ressemblances et les différences ainsi mises à jour sont également instructives. S’il faut nommer un précédent historique impressionnant qui soit un encouragement à la comparaison qu’on mène ici, je songerai pour plus d’une raison en premier lieu à la comparaison faite par Lessing entre poésie et peinture [3][3] Gotthold Ephraim Lessing, Laocoön.. Car tout en admettant que la discussion ne portait pas en l’occurrence sur des problèmes de langage mais d’art, et que la comparaison était restée très sommaire, une chose n’en était pas moins devenue claire, qui n’a plus été ignorée par la suite : le fait précisément que le précepte d’Horace « Ut pictura poesis[4][4] Art poétique, v. 361. », mal compris et mal employé, échoue nécessairement face à la différence structurelle qui sépare les instruments représentationnels linguistiques et picturaux, ou, à tout le moins, bute sur des limites insurmontables.

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La langue ne peint pas dans la mesure où cela serait possible en utilisant les ressources de la voix humaine, elle symbolise. Les termes dénominatifs sont des symboles d’objet. Mais tout comme les couleurs du peintre sur une surface picturale, les symboles linguistiques ont besoin d’un champ environnant dans lequel ils sont agencés. Nous appelons ce champ le champ symbolique du langage. La mission la plus importante qu’assure ce second concept de champ, que je propose et que j’explique ci-dessous, est de permettre une appréhension plus générale et plus fine de la relation entre les éléments syntaxiques et lexicaux de la langue. On oppose fréquemment l’un à l’autre en tant que forme et matière ces deux éléments corrélatifs, et malgré toutes les tentatives de renouvellement qui ont pu être faites çà et là mais sont restées sans effet, on n’a guère dépassé le mode de pensée aristotélicien. En revanche, au cours de ses recherches sur la pensée et de sa discussion sur la Gestalt, la psychologie a repensé de fond en comble le problème du rapport entre matière et forme. Il s’agit de rendre ce progrès fécond dans la théorie du langage.

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Il faut donc comprendre ainsi le plan de ce qui va suivre : les facteurs contextuels seront détectés et discutés dans un cadre immanent. La comparaison élargie qui suit aidera dans un premier temps à distinguer plus précisément les deux composants que sont le « champ » et le « symbole ». Cette comparaison élargie nous amènera à voir que les données découvertes par la voie immanente sont constitutives de chaque système productif de moyens représentationnels. De la scène de l’acteur et de la surface picturale du peintre, jusqu’aux systèmes de coordonnées de la géométrie « analytique », on trouve partout des champs et des objets qui y sont insérés. Et au milieu de tout cela, le langage représentationnel a sa place. Mais ce premier aperçu obtenu par l’observation comparative doit être suivi d’un second qui rende l’ensemble utilisable pratiquement pour la linguistique [Linguistik] empirique. Et sous sa forme la plus concise, ce second aperçu peut se formuler ainsi : l’instrument représentationnel langagier fait partie des moyens de représentation indirects, c’est un instrument intermédiaire, dans lequel des médiateurs déterminés interviennent comme facteurs organisateurs. Dans la langue, le matériau phonique n’est pas doté de propriétés sensibles de mise en ordre, qui conféreraient directement à celui-ci valeur de miroir du monde et en feraient un représentant. La situation est fondamentalement différente. Entre le matériau phonique et le monde se trouve un ensemble d’éléments intermédiaires, se trouvent (pour répéter l’expression) les médiateurs linguistiques, se trouve par exemple en allemand l’instrument qu’est le cas indo-européen. Dans ce qui suit, nous allons examiner ce qui est « inséré », les signes linguistiques de concepts, et nous achèverons provisoirement l’analyse par un exemple unique d’instrument linguistique de champ, celui que la science connaît le mieux, en l’occurrence le système des cas des langues indo-européennes que nous avons déjà évoqué.

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Disons d’emblée qu’il y a une limite à notre prétention à l’exhaustivité, qui ne serait satisfaite que par un panorama de tous les instruments de champ analogues. Nous allons parvenir à un point où la diversité des langues humaines conditionnées par des visions du monde devient patente, cette diversité que W. von Humboldt a le premier intuitivement perçue, et qu’il a qualifiée de forme linguistique interne, une notion qui a depuis été souvent réinterprétée astucieusement, et plus souvent avec myopie. À mon sens, à côté des différences étymologiques (qui relèvent corrélativement du même phénomène), sur lesquelles on formulera au § 14 quelques remarques du point de vue de la psychologie, le cœur de cette forme linguistique interne est constitué par le fait que des familles de langues différentes préfèrent des champs médiateurs et symboliques différents, parce qu’elles perçoivent ce qu’il s’agit de représenter, le monde dans lequel vivent tous les êtres parlants, avec des yeux différents. Les différences que nous connaissons bien entre les regards que les peintres portent sur le monde sont peut-être ce à quoi toute cette diversité est le plus étroitement comparable. Elle ne leur est certainement pas inférieure, mais il se pourrait également qu’elle ne l’excède pas. Et à mon avis ce n’est guère plus qu’une affaire de préférence. Car il ne nous est nullement impossible, à nous autres Indo-Européens, de réfléchir sur des champs symboliques étrangers ; bien au contraire. On rencontre aussi dans notre langue des échos de pour ainsi dire tous les instruments de champ étrangers. C’est là quelque chose que je ne suis pas en mesure de démontrer plus avant, mais c’est du moins ce que je pense au vu de ce que j’ai pu observer dans le champ déictique et de quelques analyses qui me semblent également valides dans le champ symbolique. Tout cela sera discuté au § 15.

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Ce sont ces expériences que j’ai vécues moi-même qui me laissent espérer que, en se basant sur ce qui est déjà acquis, de nouvelles générations de chercheurs parviendront à élaborer un véritable système des instruments de champ que l’on rencontre dans les langues du monde — d’abord sous la forme d’un modèle, comme tout ce qui mérite vraiment le nom de découverte dans le domaine de la théorie du langage. Mais il faudra ensuite, ce qui est tout aussi important, qu’un tour d’horizon fiable sur la réalité effective conduise à vérifier inductivement un seul des nombreux modèles de système. Car il ne suffit pas seulement d’avoir une vision du modèle, ni en physique théorique, où il s’agissait par exemple de découvrir non pas un modèle quelconque possible de l’atome, mais le modèle empiriquement fécond, ni dans la théorie du langage, qui, en matière de vérification, ne peut se soustraire aux impératifs de preuve extrêmement stricts qui sont usuels dans les autres disciplines. Afin d’éviter de présenter quelque chose d’incomplet, j’ai moi-même passé sous silence un essai que j’avais rédigé et dans lequel je tentais quelque chose de ce genre. Il me semblait qu’il était possible de comprendre quelques traits des champs symboliques, sur la base du fait qu’on pouvait par exemple opposer les langues esquimaudes, largement impressionnistes, aux langues bantoues, largement catégorielles, et le chinois, avec sa préférence bien connue pour l’individuel objectif, aux langues indoeuropéennes, qui toutes traitent l’universel comme quelque chose qu’on pourrait montrer. Mais il fallut me rendre compte que je ne suis pas en mesure d’acquérir réellement la connaissance des données empiriques qui seraient nécessaires pour une telle entreprise comparative. Et je ne mentionne cette tentative que pour suggérer à titre indicatif la direction dans laquelle il est à mon avis possible de poursuivre une analyse linguistique théorique des champs symboliques des langues humaines.

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À titre d’intermède, on étudiera au § 13 si la langue telle que nous la connaissons possède, outre le champ symbolique, un véritable champ iconique [Malfeld[5][5] Bühler entend par ce terme, Malfeld, lit. « champ pictural »,...]. L’existence des onomatopées est incontestable mais le résultat est négatif et, du point de vue de l’analyse de la structure, on ne peut leur reconnaître qu’un mode d’existence secondaire et résiduel. Il ne faut pas chercher l’élément intuitif du langage — intuitif au sens de la remarque profonde de Kant que, sans intuition, les concepts restent vides — dans les potentialités iconiques de la langue, mais au sein de son champ déictique. J’ai depuis longtemps déjà distingué les deux dans mes conférences sur la théorie du langage, mais je continuais à parler d’un champ représentationnel primaire que je caractérisais comme champ iconique. Je m’aperçois aujourd’hui que les petits bouts d’iconicité, qui de fait apparaissent, demeurent isolés et ne font pas partie d’un ordre cohérent, qui mériterait réellement le nom de champ iconique. Il n’y a donc pas trois champs dans le langage, à savoir le champ iconique, le champ déictique et le champ symbolique, mais seulement deux, en l’occurrence le champ déictique et le champ symbolique. Il est possible que les caractéristiques phoniques onomatopéiques que l’on rencontre dans de nombreux mots soient des phénomènes primitifs, qui auraient précédé la naissance des phonèmes. Il s’agit là d’une hypothèse qu’on discutera plus bas en détail, en annexe à notre évaluation de l’onomatopée — une hypothèse, rien d’autre, qu’on introduit là plutôt à la manière d’une base fictive afin de décrire par contraste la situation véritable. De la même manière, on peut considérer l’analyse plutôt étendue des procédés onomatopéiques comme un prélude à la théorie du champ symbolique du langage. Cette analyse se devait à ce titre d’être détaillée.

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Dans cette partie nous allons procéder analytiquement. Quiconque décompose des entités dans une perspective scientifique doit veiller à opérer les séparations conformément à la structure. Trancher à la manière d’un boucher a également un sens, mais seulement pratique, pour la cuisine. L’anatomiste découpe selon d’autres critères, et les grands linguistes se sont toujours efforcés d’être de bons anatomistes de la langue, et de l’analyser, de la découper, correctement du point de vue morphologique. En tant qu’analyste de la « langue » (dans l’acception saussurienne du terme), on ne doit pas, et ce n’est pas nécessaire, aspirer à davantage. Le fait que ce soient des cadavres que l’anatomiste analyse n’empêche pas d’appliquer ses résultats aux êtres vivants. Le fait que ce soient des produits figés ou des « coques » de l’acte de parole vivant que le grammairien dissèque ne l’empêche pas d’exploiter ses résultats en interprète scientifique de ce qui vit une fois ou a une fois été vivant, c’est-à-dire en tant que philologue, au sens le plus large du terme.

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Ce qu’on peut faire dans le perspective d’une détermination structurale de « la langue » pour remédier au caractère unilatéral du procédé de dissection est de renverser la direction. La quatrième partie du présent livre a de nouveau une visée synthétique. Celui qui veut construire cherche les éléments constituants et leurs moyens de combinaison, des pierres et du mortier pour construire une maison, un système phonique, un vocabulaire et l’ensemble des moyens syntaxiques de construction s’il est linguiste. C’est ainsi qu’on a toujours procédé et ce procédé était approprié. Ce qui intéresse de la manière la plus cruciale le théoricien du langage est la question de savoir pourquoi c’était approprié. Naturellement, si tout est en ordre, le résultat de l’analyse ne peut ni ne doit être en contradiction avec le regard synthétique porté sur la même chose. Il serait superflu de répartir les questions et les réponses sur deux chapitres différents si nous étions parvenu au terme de la recherche. Mais comme nous n’en sommes qu’à mi-route, et que le terme est encore loin d’être en vue, il est opportun de parcourir deux fois notre savoir fragmentaire.

Notes

[1]

J’ai pour ma part étudié consciencieusement, au moment de leur parution vers 1910, I les synopsis de Finck qui sont commodes et fort instructives, et tout particulièrement son chef-d’œuvre didactique Die Hauptypen des Sprachbaues, ainsi que plusieurs autres encore par la suite. Des livres comme Language de Sapir (1921) et quelques Français, notamment Meillet et récemment l’anthologie qu’il a inspirée, Les Langues du monde (Meillet & Cohen, 1924). Également le livre d’orientation méthodologique nouvelle du brillant ethnologue W. Schmidt, Die Sprachfamilien und Sprachkreise der Erde (1926), qu’on discutera en détail le moment venu. Il peut être permis de pressentir çà et là l’ébauche d’un système des structures linguistiques ; il reste que, de l’avis de tous les spécialistes, les résultats obtenus par la voie inductive éprouvée ne suffisent pas à le réaliser.

[2]

Cf. Ausdruckstheorie, 1933 : 128-151. [= Bühler, 1933a]

[3]

Gotthold Ephraim Lessing, Laocoön.

[4]

Art poétique, v. 361.

[5]

Bühler entend par ce terme, Malfeld, lit. « champ pictural », une capacité de la langue à « peindre » directement par ses sonorités sans passer par le champ symbolique, comme c’est supposément le cas des onomatopées (Lautmalerei, « peinture par les sons », en allemand). C’est le terme d’iconicité qui s’est imposé pour désigner en français la notion générique correspondante.

Pour citer ce chapitre

Bühler Karl, Traduit et annoté parSamain Didier, « Introduction », Théorie du langage, Marseille, Agone, « Banc d’essais », 2009, p. 260-266.

URL : http://www.cairn.info/theorie-du-langage--9782748900866-page-260.htm


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