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Théorie du langage

2009

  • Pages : 690
  • ISBN : 9782748900866
  • Éditeur : Agone

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Le bref écrit composé par Leibniz ad usumprincipis Eugenii, la Monadologie du grand métaphysicien, commence, après une définition, par la phrase : « Et il faut qu’il y ait des substances simples, puisqu’il y a des composés ; car le composé n’est autre chose qu’un amas ou un aggregatum des simples. » En contradiction réelle ou apparente avec ce principe formel énoncé par Leibniz, on trouve au cœur du programme d’Aristote le concept de synthesis ; on le trouve dans sa théorie du jugement. Ce concept réapparaît chez Kant, Hegel et Cassirer ; Wundt également s’efforce de comprendre ce qu’il considère comme une « synthèse créatrice ».

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Cette vieille question disjonctive s’est installée dans l’esprit de nos contem-porains où elle se niche sous quelques nouveaux noms. Celui qui professe comme psychologue l’idée de Gestalt ou une « approche globale » [Ganzheitsauffassung[1][1] Dans la littérature spécialisée, ce terme, est généralement...] quelconque trace ordinairement une démarcation, il élève des digues en son nom contre « l’amas ou aggregatum », car il est difficile de trouver quelqu’un qui souhaite encore être compté au nombre des « atomistes » ou des tenants de l’élémentarisme. Les psychologues de la Gestalt ne se sont pas encore mis à interroger les phénomènes linguistiques et à en surprendre les secrets, encore qu’il leur arrive fréquemment de les citer incidemment comme garants. Car chacun d’un côté s’empresse de mentionner les « liaisons-et » quand il s’agit de faire référence à un agrégat kat’ exochen et, d’un autre côté, se réserve en dernière instance d’évoquer l’énoncé verbal au titre qu’elle ferait voir même à un aveugle que l’analyse de Leibniz n’est pas universellement applicable — il est évident pour eux que la phrase est plus et autre chose qu’un agrégat de mots. L’opposition explicite entre Gestalt et liaisons-et est devenue courante dans l’école de Meinong. On la trouve par exemple telle qu’elle est aujourd’hui utilisée dans un essai de R. Ameseder datant de 1900 [2][2] R. Ameseder, « Beiträge zur Grundlegung der Gegenstandstheorie »,.... Cela étant, il n’est nul besoin de redécouvrir que la phrase est d’un rang supérieur à un amas de mots, car c’est une chose qu’on n’a jamais mise sérieusement en doute depuis qu’on a expliqué la synthèse du jugement par une phrase du type {S est P} (la phrase composée d’onoma et de rhèma dans la conception aristotélicienne).

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En matière de « substances », nous ne nous soucions pas de sauver le dogme de la monadologie ou de donner raison aux amateurs de l’idée de synthèse. Nous ne nous laissons pas distraire par les substances, nous restons sur le terrain de la sématologie, et, s’agissant des structures sémiotiques, nous cherchons à savoir s’il est possible de comprendre et de défendre les deux thèses simultanément — sous un point de vue, celle qui y voit des aggregata et, sous un autre, celle qui y voit des synthemata. Il en va bien ainsi. Car au point exact où la perspective atomistique se trouve avoir rempli son office et serait impropre pour ce qui reste à dire, il faut, pour décrire la relation des mots à l’unité phrastique, un changement de point de vue, un renversement de perspective qu’il est possible d’indiquer sans mystère et sans une ombre de mysticisme ou de paradoxe. S’il y a deux types de choses dans la phrase, en l’occurrence des symboles et un champ, une double comptabilité peut donner sans contradiction dans un cas le résultat n et dans un autre le résultat i. Et il est tout aussi possible et nécessaire de définir de façon appropriée n comme une somme, ainsi que le fait le mathématicien fécond qu’est Leibniz, que de définir l’unité de champ comme quelque chose d’autre qu’une somme de symboles.

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S’il doit rester matière à s’émerveiller, l’œuvre langagière constituée par la phrase achevée et déconnectée de la situation contient suffisamment de points susceptibles d’en fournir l’occasion. Mais ce n’est certainement pas devant le critère d’Übersummativität, de « sur-sommativité », introduit par Ehrenfels qu’il faut s’arrêter et s’abîmer en silencieuse admiration. Car une fois le terme d’Übersummativität prononcé, on n’en apprend généralement pas davantage. On ne nous dit ni pourquoi on commence par mettre la somme sur le papier, pour l’effacer ensuite par un über antéposé ; ni pourquoi c’est le terme über [littéralement « au-dessus », « au-delà »], soit en principe un terme non équivoque de quantité ou d’augmentation, qui est l’instrument choisi comme effaceur. Dans l’école de Meinong, l’introduction du critère de sur-sommativité avait un sens, mais il a dégénéré en signe de défense équivalent au mot non dès l’instant qu’on a abandonné le schéma binaire utilisé par l’école de Graz dans sa théorie de la production. Il n’est pas dans les intentions de ce livre de restaurer exactement dans son état originaire ce qui a été abandonné, mais il est conforme à notre démarche d’appeler les phénomènes linguistiques eux-mêmes à témoin, conformément à la thèse qu’il n’y a ni matière sans forme ni forme sans matière. Admettons qu’avec les figures de points et de traits qu’affectionnent les psychologues de la Gestalt il puisse y avoir une hésitation passagère sur la manière d’interpréter l’un et l’autre constituant, mais, en matière d’œuvre langagière, il ne faut pas demander à des spécialistes qu’ils se sentent eux aussi d’office impressionnés. Car ils savent dans l’ensemble indiquer avec assez bien de certitude dans un phénomène linguistique ce qu’il faut considérer comme un constituant matériel et ce qu’il faut considérer comme un constituant formel.

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Encore juste une remarque préliminaire. Une fois arrivé à la conclusion que, dans la relation des mots à la phrase, on observe un changement de signification lorsqu’on passe des signes qui nomment ou montrent des objets au champ qui dessine un état de choses, la logique exige qu’on demande si on ne trouve pas un changement analogue, de nouveau, voire plusieurs fois, dans la totalité constituée par une œuvre langagière complexe. Un changement absolument identique ne se retrouve plus, car le rapport entre mot et phrase n’est ni répété ni répétable. Mais il y a une question sensée à laquelle, une fois posée, il est utile de préparer soigneusement une réponse, celle de savoir si des changements de signification d’un autre ordre se produisent, et sous quelle forme ils ont lieu, lorsque, dans le domaine transphrastique, on passe de la phrase simple à la phrase complexe, puis sur l’autre versant, en prenant en quelque sorte l’ordre descendant, lorsqu’on passe du mot à ses phonèmes. En restant strictement dans le cadre d’une sématologie en cours d’achèvement et utilisable pour la science du langage, on obtient ainsi spontanément la série constructive : phonème, mot, phrase et phrase complexe.

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L’extrémité supérieure de la série constructive, la phrase complexe, réitère curieusement l’opération de déixis effectuée par les mots, par laquelle nous avons commencé l’analyse du langage dans le chapitre consacré au champ déictique. Il existe une déixis sur le mode de l’anaphore. Et si l’on cherche dans quel champ déictique cette déixis se produit, on découvre que ce qui est utilisé comme champ déictique est la chaîne elle-même du discours en devenir. C’est le contexte qui forme le champ déictique anaphorique, et quant au discours en devenir lui-même, il devient par endroits momentanément prospectif et rétrospectif, il devient réflexif. Il s’agit là d’un type de jonction tout à fait singulier, que les outils de représentation symbolique non linguistiques ne permettent d’imiter qu’imparfaitement.

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À l’autre extrémité de la série des moyens de composition linguistiques, le rapport du mot à ses phonèmes est à peine moins spécifique. Les phonèmes sont des traits phoniques contenus dans la sonorité de mot, qui peuvent être dénombrés dans chaque mot. Cela étant, l’image de mot possède par ailleurs une gestalt, elle présente une physionomie acoustique qui se modifie telle une physionomie humaine selon les variations de l’expression et de la fonction d’appel. Dans le stock conceptuel habituel des linguistes, on a prévu le terme d’emphase pour désigner les transformations flagrantes de ce type, et Heinz Werner a suivi dans sa physiognomonie du langage le cas particulier dans lequel l’emphase vise à souligner par des caractéristiques phoniques les propriétés de l’objet nommé. Ce qui, de manière générale, doit intéresser le théoricien du langage est la remarquable constance du signalement phonématique des images de mots à travers les variations de leur physionomie acoustique.

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Examinons les structures de bas en haut, et commençons par un « élément » du langage qui n’a pas encore été mentionné, en l’occurrence la syllabe. Le découpage syllabique du flux sonore du discours est certes largement exploité par la grammaire, mais il n’est en aucune façon issu de la grammaire, il fait en réalité partie des facteurs de structuration conditionnés par la matière. Il y a de bonnes raisons de commencer l’examen par ces derniers, car à celui qui ne les prendrait pas en compte comme il convient, des phénomènes bien connus dans l’édification du discours resteraient énigmatiques. Le phénomène de syllabation révèle en outre au théoricien du langage des rapports psychologiquement intéressants avec beaucoup de clarté. Il me semble que la découverte de Stetson a tellement fait progresser le vieux problème de la syllabe en phonétique qu’il est désormais possible d’attaquer de front parmi les questions restantes celle qui est désormais de loin la plus importante et, pour la théorie du langage, la plus intéressante ; en l’occurrence une étude de la manière dont fonctionnent en coopération la réception et la production. Et il y aurait difficilement quelque chose de plus instructif pour l’ensemble de la psychologie du langage (y compris les troubles centraux du langage) qu’un véritable aperçu, ne serait-ce qu’en un seul point, sur la réciprocité centrale, partout établie mais nullement expliquée, entre réception et émission. Nous nous proposons d’y parvenir sur une base moderne en invitant à la table de négociation, dans la question de la syllabe, des spécialistes d’acoustique et de phonétique articulatoire, et en les obligeant à se comprendre et à se compléter mutuellement.

Notes

[1]

Dans la littérature spécialisée, ce terme, est généralement un synonyme générique de Gestalt. Mais, indépendamment même de ses emplois philosophiques (Dilthey), ses racines sont plus anciennes. Fechner (1860) définit par exemple l’homme comme psychophysische Ganzheit, totalité psychophysique.

[2]

R. Ameseder, « Beiträge zur Grundlegung der Gegenstandstheorie », in A. Meinong (dir.) Abhandlungen zur Gegenstandstheorie und Psychologie, 1904. Dans la section « Verbindungs-gegenstände und ihre Relate » (Les objets de connexion et leurs relations), p. 116, l’auteur explique que, avec les complexes-et (a et b), et désigne la relation, et qu’un complexe-et n’est pas un complexe gestaltiste. J’avais moi-même le souvenir que ce genre de questions était traité dans l’école de Meinong. Je remercie mon collègue M. Mally, qui a eu la gentillesse de m’indiquer, à ma demande, le passage exact. Peu importe pour le moment que Wertheimer ait utilisé plus tard l’exemple du langage exactement comme Ameseder, ou d’une manière quelque peu différente. Le théoricien du langage doit avant tout se concentrer sur le phénomène langagier comme tel.

Pour citer ce chapitre

Bühler Karl, Traduit et annoté parSamain Didier, « Introduction », Théorie du langage, Marseille, Agone, « Banc d’essais », 2009, p. 394-398.

URL : http://www.cairn.info/theorie-du-langage--9782748900866-page-394.htm


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