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Théorie du langage

2009

  • Pages : 690
  • ISBN : 9782748900866
  • Éditeur : Agone

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On considère traditionnellement l’outil et le langage comme ce qu’il y a de plus spécifiquement humain dans l’homme : l’homo faber, l’homme qui fabrique, utilise comme outils des choses qu’il a choisies et façonnées ; le zôon politikon, l’animal politique, met en œuvre le langage dans son interaction avec ses semblables. L’anthropologie physique et psychologique permet de renouveler et d’approfondir l’interprétation de ce savoir élémentaire, et ce renouvellement est en cours. Parmi les spécialistes d’anatomie comparée, Charles Bell, au génie duquel nous devons les bases de nos connaissances sur la structure du système nerveux central, a été le premier à proposer une analyse comparative complète des organes, qu’il a couronnée d’une théorie de l’expression humaine sur une base biologique [1][1] Charles Bell (1774-1842) est surtout connu pour ses.... Selon Bell, la structure anatomique de l’homme lui impose de recourir à l’outil et au langage, l’organise en vue de l’outil et du langage. Bell écrivait durant les premières décennies du xixe siècle et l’idée fondamentale de son anthropologie n’a en aucune façon vieilli ; mon livre Ausdruckstheorie propose une reformulation et une réinterprétation de l’intuition de Bell. Si en outre on prend acte des conclusions du livre d’O. Abel [2][2] O. Abel, Die Stellung des Menschen im Rahmen der Wirbeltiere,..., qui se livre à une discussion soigneuse des propriétés spécifiques au corps humain, on revient alors à la sagesse ancienne : Abel brosse un tableau de la vie de l’ancêtre animal de l’homme sur lequel le psychologue peut édifier, sans tomber dans l’affabulation, un mythe moderne de l’anthropogenèse par l’outil et le langage. Un mythe qui serait susceptible, sur les points essentiels, d’exprimer plus adéquatement l’essence du langage humain que ne le fait le livre au reste instructif de De Laguna, Speech, Its Function and Development. Mais tout cela est périphérique pour notre propos. Je me propose de traiter séparément le mythe moderne de l’origine du langage dans le Zeitschrift für Psychologie. Dans le présent livre, la question que nous posons au langage n’est pas : d’où viens-tu ? mais : qu’es-tu ?

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Le langage est apparenté à l’outil. Lui aussi fait partie de l’équipement instrumental de l’existence, c’est un organon au même titre que l’instrument concret, l’intermédiaire matériel extérieur au corps. Le langage est, au même titre que l’outil, un médiateur qui a été façonné. À cela près que ce ne sont pas les objets matériels qui réagissent aux médiateurs langagiers, ce sont les êtres vivants avec lesquels nous sommes en interaction. Si l’on veut définir scrupuleusement les propriétés médiales de l’instrument qu’est le langage, il faut d’abord le faire dans l’atelier et avec les moyens de ceux qui le connaissent le mieux, à savoir les philologues et les linguistes. Ce sont eux qui possèdent la connaissance la plus intime des langues humaines. Dans les pages qui suivent, le langage sera examiné en détail dans l’atelier des linguistes en ce qui concerne ses lois structurelles. Si les signes avant-coureurs ne nous trompent pas, la grammaire comparée est en passe de prendre un nouvel élan : nous entrons dans une phase de comparaison universelle des langues humaines, au cours de laquelle se réalisera à un niveau supérieur ce qu’avaient déjà entrevu Wilhelm von Humboldt et ses contemporains.

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Le premier point à souligner dans une analyse générale est l’équivalence structurelle fondamentale de toutes les langues connues et étudiées. L’emploi du singulier le langage est sémantiquement fondé et on peut le justifier. Nous allons formuler quatre principes concernant le langage, qui valent pour toutes les langues particulières. Je crois que ces principes devraient être non seulement suffisamment larges, mais aussi suffisamment précis, et qu’ils devraient définir un cadre d’équivalence dans lequel toutes les différences effectives puissent être inscrites de manière systématique. Tels sont la croyance et l’espoir que je place dans ce livre.

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Je suis pressé de reconnaître que tout ce que je serai amené à dire de décisif a été préparé dans l’œuvre des grands linguistes. Cela commence avec la notion de champ déictique du langage que les premiers Grecs connaissaient, et que des modernes comme Wegener, Brugmann ou Gardiner ont redécouverte ; et cela va jusqu’à toutes les subtilités du champ symbolique, qui a constamment été au centre de l’analyse grammaticale et qu’ont clairement exposé les historiens modernes dans toutes les branches de l’indo-européen. La phrase du Tasse[3][3] Goethe, Torquato Tasso, I.4. : « Ce n’est que de vous que je le tiens » vaut pour mon livre plus que pour tout autre. Il est vrai que, sur la plupart des points, les principes réclamaient une formulation tout à la fois plus générale et plus simple. Bien souvent également celle-ci demandait à être redécouverte. C’est cela que mon livre peut revendiquer en propre, et c’est ce dont il tire son droit à l’existence. Le concept de champ qu’il propose est un produit de la psychologie moderne, et le lecteur qui souhaite l’appréhender du dedans doit en suivre la genèse dans la théorie des couleurs à propos du phénomène de contraste. Les élèves de Hering y distinguent le « champ interne » [Infeld] et le « champ environnant » [Umfeld]. Nous allons suivre fidèlement leur voie en déterminant de façon systématique les champs environnants des signes linguistiques, et, de la grande variété de circonstances qui contribuent à la détermination du sens linguistique chaque fois qu’il y a parole, nous dégagerons, en les différenciant rigoureusement, le champ déictique et le champ symbolique dans le langage. La théorie qui affirme l’existence, non pas d’un, mais de deux champs dans le langage, est nouvelle. Elle me semble toutefois en parfaite consonance avec une vieille idée des philosophes. Elle vérifie dans le domaine du langage la thèse de Kant que les concepts sans intuitions sont vides et que les intuitions dépourvues de concepts sont aveugles. Les deux facteurs en question sont constitutifs d’une connaissance accomplie, et cette thèse montre comment la pensée verbale les met simultanément en œuvre, de sorte qu’ils sont étonnamment intriqués sans cesser d’être identifiables. Ce que Cassirer décrit (du moins dans le schéma de la représentation symbolique) comme deux stades du langage humain forme une dualité de facteurs inhérente à tout phénomène langagier et de tout temps constitutive du langage dans sa globalité. C’est du moins le cas dans le domaine principal de la parole naturelle, et dès lors qu’on a la cohérence de considérer le cas limite que sont les énoncés comme en construit la logique pure et le cas limite qu’est une langue symbolique artificiellement « purifiée » de toute intuition sensible comme un cas limite et non comme la norme. Nous aurons encore d’autres choses à dire sur ce sujet. Dans l’immédiat, la théorie des deux champs postule que les différents modes de monstration et de présentation sensibles sont une composante essentielle du langage naturel et ne lui sont pas plus étrangers que l’abstraction et l’appréhension conceptuelle du monde. Ceci constitue la quintessence de la théorie du langage qui est ici développée.

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Cette théorie traite de problèmes philosophiques qui se greffent sur elle et qu’elle pose en termes nouveaux, mais seulement dans la mesure où le sujet l’exige. Je suis conscient qu’on peut également procéder d’une autre manière dans les questions cruciales de théorie de la connaissance : les scolastiques ont fréquemment tenté de résoudre leurs alternatives ontologiques en faisant appel aux phénomènes linguistiques. Il n’est pas dans nos attributions de prendre position sur ce point. Le principe d’une simple description des phénomènes linguistiques suppose par contre qu’elle puisse préparer elle-même sa défense chaque fois qu’il y a abus de pouvoir, chaque fois qu’on veut extorquer aux phénomènes un aveu qu’ils ne sont pas par eux-mêmes en état d’offrir. Pour illustrer ce que j’ai à l’esprit, l’exemple le plus simple et le plus connu historiquement est l’un de ces fourvoiements substantialistes que la théorie du langage peut et doit sommairement et systématiquement rejeter. Il s’agit du fourvoiement substantialiste opéré par le nominalisme radical, que nous écarterons sur plusieurs points au nom des phénomènes eux-mêmes. Tout cela n’est pas bien important. La confrontation avec la théorie du langage esquissée dans les écrits de Husserl devrait, me semble-t-il, se révéler plus sérieuse. Dans mon travail sur la phrase [4][4] Bühler K., 1918a : 1-20., j’ai critiqué le point de vue que Husserl expose dans ses Recherches logiques. C’était en 1919, c’est-à-dire avant que Husserl ne développe sa théorie dans Logique formelle et logique transcendantale[5][5] Husserl, 1992.7 ; 2002.. Dans le présent livre, je reconnais le progrès que représente, dans les nouveaux écrits de Husserl, la construction d’un monde de monades. Il reste que je suis bien forcé de maintenir que le modèle instrumental du langage exige encore quelque chose de plus. La grammaire, telle qu’on l’a constituée depuis deux mille ans, présuppose une sorte d’intersubjectivité de l’outil linguistique auquel ne peut parvenir nul Diogène dans son tonneau ni aucun être monadique. Et la grammaire n’a pas la moindre raison de quitter le chemin que la chose [Sache[6][6] Tout comme l’appel à la « simple description des phénomènes »,...] elle-même lui prescrit. Platon, J.S. Mill et la logique formelle moderne sont sur ce point du côté de l’analyse traditionnelle. Ce sera au livre lui-même d’exposer pourquoi je considère que cette position est juste et indispensable.

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Prophète à droite, prophète à gauche, l’enfant du siècle au milieu [7][7] Goethe, Dichtung und Wahrheit, III.4. Ce texte autobiographique.... La théorie du langage doit être l’enfant du siècle, c’est-à-dire juste le sommet du travail empirique des linguistes. Si la théorie du langage a pour prophète de droite la philosophie, qu’elle écarte dès que pointe la menace d’un épistémologisme, lequel consiste à extorquer de la langue une profession de foi en faveur de l’une des attitudes épistémologiques fondamentales possibles, elle est en droit d’attendre du prophète de gauche qu’il respecte également son autonomie. Ce prophète de gauche est la psychologie. Mon livre Die Krise der Psychologie porte sur ce que la science du langage et la théorie de l’esprit ont réciproquement à s’apporter depuis la réorganisation interne à laquelle la psychologie s’est récemment livrée. Qu’il me soit permis de redire brièvement dans cette nouvelle préface que le fait de l’échange de signes chez les hommes et les animaux est devenu un problème central de la psychologie comparée. Étudier ce problème de manière appropriée conduit bien au-delà de ce qui est le plus humain dans l’homme, à savoir le langage. Car aucune communauté animale n’est dépourvue de moyens de guider le comportement social de ses membres. Il n’y a aucune communauté sans échange de signes, lequel est dans le monde animal aussi ancien que l’échange matériel[8][8] Bühler joue de la proximité terminologique des termes.... Et ces moyens de guidage, susceptibles d’une observation exacte, sont l’analogon préhumain du langage. La vie sociale très développée des insectes permet de préciser de manière particulièrement claire ce à quoi je songe. Il suffit pour cela d’effectuer un rapprochement approprié entre les deux directions de recherche les plus instructives, par exemple le livre de Wheeler Social Live Among the Insects, et celui de K. von Frisch sur le langage des abeilles [9][9] Frisch, 1923.. Au centre du premier on trouve l’échange matériel et le phénomène de trophallaxis, c’est-à-dire les apports réciproques de nourriture, au centre du second se trouve l’échange de signes. Sans échange de signes il serait tout simplement impossible d’organiser un échange matériel sophistiqué entre les membres d’une communauté animale. C’est jusque-là que doit remonter une théorie du langage biologiquement bien fondée pour ensuite entreprendre un dernier élargissement de son horizon.

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Ce dernier élargissement de son horizon, elle le doit à la récente découverte par la psychologie comparée que toute action digne de ce nom quelle qu’elle soit, animale et humaine, est guidée par des signaux. Ce n’est pas énoncer une déclaration d’intention, mais formuler de la manière la plus simple et la plus claire les remarquables résultats obtenus par Jennings, que de dire que déjà les infusoires, au sein du système minuscule et strictement délimitable de leur action, après un bref apprentissage, réagissent comme à des signaux aux perturbations déclenchées par certains stimuli déterminés, et se livrent immédiatement à l’« action » appropriée sans faire de nouvel essai. C’est là le degré le plus primitif de signal que nous connaissions. Et les sons du langage humain sont eux aussi des signaux dans le mécanisme d’interaction sociale. Ce dernier point sera discuté en détail.

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C’est donc jusque-là qu’il faut étendre la réflexion pour découvrir les racines biologiques de l’échange de signes chez l’animal. Les signaux produits dans les communautés animales ne nous apparaissent plus en conséquence comme une excroissance bizarre, mais au contraire comme la forme la plus riche et la plus élevée d’actualisation et de développement propre à des potentialités dont on peut diagnostiquer l’existence dans le système psychophysique de tout individu agissant. Le concept de « système psychophysique » ne peut être défini sans référence à la propriété de réponse à des signaux.

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Reconnaître cela ne doit pas conduire à ne plus voir les propriétés spécifiques du langage humain, il faut au contraire y rester attentif. Songeons en passant par exemple à l’échange de signes qui s’établit entre nous autres hommes et notre commensal familier le chien. S’agit-il de langage ? Ce que le canis domesticus « comprend » grâce aux auxiliaires de guidage que lui assure son partenaire humain, et ce qu’il produit de son côté, pour guider son maître, relève certainement de ce que nous connaissons de plus élevé et de plus différencié chez l’animal. Il n’a jamais fait de doute pour les spécialistes que les sons et les autres comportements de communication du chien contiennent une expression extrêmement nuancée. Cependant, ce n’est pas la langue humaine tout entière que perçoit le système psychophysique du chien, et ce qu’il produit lui-même n’est en rien entièrement équivalent au langage.

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En effet aucun des quatre axiomes concernant le langage humain, tels qu’on les formule dans le présent livre, n’est totalement réalisé dans le « langage » du chien. Pourquoi ? Parce que le comportement de communication chez le chien, comme chez tous les animaux que nous connaissons, est dépourvu de la fonction qui domine dans les signes du langage humains, à savoir la fonction de représentation. Tant qu’on ne dispose pas du résultat de recherches rigoureuses, nous pouvons laisser pendante la question de savoir s’il s’agit là d’un manque absolu ou si son évidence ne tient qu’à une énorme différence de degré. Car si étrange que cela puisse paraître il n’existe pas sur ce point, dans l’ensemble de la psychologie animale, de recherches rigoureuses qui satisfassent aux critères modernes. À la vérité, on ne disposait pas non plus jusqu’à présent d’une formulation des lois structurelles du langage humain suffisamment fine et précise pour servir de base et d’échelle aux expériences sur l’animal. Ce sera donc une nouvelle impulsion donnée à l’ensemble de la psychologie comparée si nous parvenons à formuler la spécificité du langage humain de telle sorte que les comparaisons entre l’échange de signes chez les humains et chez les animaux échappent aux jugements purement émotionnels.

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Seule une infime minorité d’éthologues contemporains possèdent une connaissance factuelle suffisante de cet instrument extraordinairement complexe qu’est le langage humain. La meilleure formation qu’on puisse leur conseiller serait de suivre des études non pas dans le laboratoire de la psychologie normale, mais chez les neurologues et les psychiatres, chez ceux qui connaissent intimement les altérations et troubles centraux du langage. J’ai moi-même été médecin et c’est de ce domaine que je suis parti, mais c’était avant le tournant décisif que la théorie aphasiologique doit à l’intervention de chercheurs comme Head, Gelb et Goldstein, Isserlin, Poetzl, et d’autres. L’un de mes espoirs est aujourd’hui qu’on parvienne à établir un contact fructueux pour chacun entre la quintessence de l’analyse linguistique du langage et les résultats de cette analyse d’un autre type, de cette impitoyable décomposition réelle de la capacité humaine de langage qu’étudie la pathologie. Seul l’impératif provisoire d’adopter une démarche méthodologiquement pure, et rien d’autre, a fait que je me suis abstenu de prendre en compte l’aphasiologie contemporaine dans ce livre. Des raisons semblables plaident contre la tentative d’exploiter systématiquement les aperçus sur l’édification du langage que nous devons à la recherche en pédiatrie. Il s’agit là d’un domaine auquel j’ai moi-même contribué, et je sais qu’après la première récolte que nous devons aux chercheurs du passé la véritable moisson s’offrira à ceux qui réaliseront les enregistrements exacts et reproductibles des expressions de l’enfant durant les phases décisives de son développement.

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La théorie du langage est actuellement en pleine effervescence. Au moment où j’achève ce livre, on dispose d’importants traités dans le domaine, qui datent des derniers mois et dont je rendrai compte ailleurs. Il y a par exemple un riche compendium de J. Stenzel, Philosophie der Sprache, dans le nouveau Handbuch der Philosophie (1934), dont je ferai le compte rendu dans Anthropos ; et tout particulièrement le vaste programme de L. Weisgerber, Die Stellung der Sprache im Aufbau der Gesamtkultur (Wörter und Sachen, 2e partie dans le 16e vol., 1934), à propos duquel les Kant-Studien m’ont réclamé une recension détaillée. L’instructif ouvrage d’E. Winkler, Sprachtheoretische Studien (1933), est déjà vieux d’une année. Je ne puis guère que mentionner la nouvelle interprétation, avec critique et compléments, des pensées de Marty dans le texte de L. Landgrebe, Nennfunktion und Wortbedeutung (1934), un travail de valeur pour autant que je puisse m’en rendre compte. Il est significatif que l’axiome D de notre liste, qui attribue à la langue le caractère d’un système à deux classes, s’y trouve convenablement reconnu et évalué. Il me semble que le dogme [de la séparation [10][10] À l’exception des indications de pages dans le corps...] du lexique et de la syntaxe, que j’ai pour la première fois exposé devant mes collègues lors de la journée sur le langage à Hambourg (XIIe congrès de la Société de psychologie, 1931), est désormais généralement reconnu, et a remis en honneur l’ancienne conception contre la formule moniste des contemporains de Wundt et de Brugmann qui voyaient dans la phrase l’unique unité fondamentale du langage. Nous allons défendre en détail cette conception dans ce travail. Je voudrais au passage mentionner encore deux recueils plus récents qui montrent à l’évidence la vivacité et la diversité actuelles des études en théorie du langage. Le premier est paru en 1930 dans la quatrième livraison annuelle des Blätter für deutsche Philosophie, et le second en 1933 dans le Journal de psychologie de Paris. Tout comme je m’y attendais en préparant la journée sur le langage organisée par les psychologues à Hambourg, des spécialistes venus de différentes facultés interviennent dans les deux recueils, et d’après ce qu’ils ont à dire on voit clairement s’esquisser les contours d’une théorie unitaire du langage. Montrer que sa patrie scientifique est la sématologie, et montrer comment une théorie générale des signes en relation avec cet instrument sémiotique extra ordinairement complexe qu’est le langage peut devenir réalité dans une perspective moderne, tel est l’objectif final du présent livre.

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Lorsque, parvenu au point final, je me retourne sur les débuts, il me semble que les bases du système ont été jetées en 1907 avec la découverte des « schèmes syntaxiques » dans la pensée verbale (cf. § 16), et en 1908, lorsque j’ai mis en évidence la fonction de représentation du langage dans mon exposé de synthèse sur les processus de compréhension (IIIe congrès de la Société de psychologie). Cependant (par opposition au sensualisme des psychologues de l’époque) je négligeais encore le facteur perceptif de la déixis. À Munich, j’étais proche de Streitberg, et comme je lui exposai un jour en détail mes idées sur le problème de la phrase chez les linguistes, avec l’étonnante sûreté qui caractérise le regard du spécialiste, il en saisit immédiatement l’élément déterminant et me réclama un article pour ses Indogermanische Forschungen. C’est ainsi que parut en 1918 mon « Examen critique des nouvelles théories de la phrase » et qu’est née l’esquisse du modèle instrumental complet du langage. Toutes mes publications antérieures sur le langage furent, comme cette dernière, des publications de circonstance. Par exemple la contribution aux Mélanges Vossler, « Vom Wesen der Syntax » (dans Idealistische Neuphilologie), qui contient la première esquisse de l’axiome D de la langue comme « système à deux classes », et la contribution aux Mélanges Ries dans les Psychologische Forschungen, où se trouve formulée de manière encore tâtonnante et intuitive le « principe de la pertinence abstractive ». J’ai déjà mentionné La Crise et la journée du langage à Hambourg. Dempe a écrit un livre très clair, Was ist Sprache ? [« Qu’est-ce que le langage ? »], dont la première partie expose de manière exhaustive l’état de la question jusqu’à présent. Je répondrais aujourd’hui à sa question inaugurale comme suit : le langage est ce qui satisfait aux quatre axiomes. La reformulation de ma critique devrait constituer une réponse suffisante à la défense de Husserl par Dempe. « Die Axiomatik der Sprachwissenschaften » [« L’axiomatique des sciences du langage »], paru en 1933 dans le volume 38 des Kantstudien fournit une discussion serrée des quatre axiomes concernant le langage. Pour le présent livre, je les ai réécrits, organisés différemment, et appréhendés de manière plus prospective, c’est-à-dire en tenant compte par avance des chapitres qui vont les exposer en détail. La dichotomie entre action de parole et structure langagière [11][11] Al. Sprechhandlung et Sprachgebilde. Dans la mesure... s’est trouvée élargie et s’est enrichie en devenant le schéma des quatre champs de l’axiome C. En voilà assez quant à la genèse de cet ouvrage. Depuis que je suis à même de penser scientifiquement, mes centres d’intérêt tournent autour du phénomène du langage.

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Quiconque produit dans le domaine scientifique est régulièrement tenu d’exprimer sa plus vive gratitude à ceux qui ne sont plus en mesure d’en recevoir l’expression en tant qu’êtres vivants. Mais la situation que connaît aujourd’hui la théorie du langage, forcée de franchir plusieurs siècles pour répondre à la question « Quel est ton plus proche parent ? », est probablement rare ; et la nouvelle théorie du langage qui se constitue actuellement se voit contrainte de remonter sur plus d’un point à cette époque de la philosophie où le phénomène du langage se trouvait placé au centre de la représentation du monde. Je suis convaincu que le problème posé à la théorie du langage par les universaux doit être repris avec des moyens modernes, là où la force déclinante de la spéculation scolastique l’a laissé sans solution – comme le furent bien des cathédrales inachevées. L’histoire du concept de symbole nous ramène encore plus loin en arrière, et révèle dans la conception aristotélicienne un couplage fatal (une synchyse) entre deux idées. Il est vrai que les sons du langage sont tout à la fois des signes organisateurs et des signes indiciels. Il reste qu’en tant que signes organisateurs ils ne copient pas le monde dont il est question comme se l’imaginait la conception antique de la connaissance. La formule aristotélicienne du symbole a associé de façon trop simple les fonctions de manifestation et de représentation des signes linguistiques ; quant à la scolastique, pour autant que je sache, elle n’a pas su distinguer correctement et avec suffisamment de rigueur la connexio rerum, sur laquelle se fonde le mécanisme d’indication, de l’ordo rerum, qui définit les signes linguistiques dénominatifs. Si on aborde les choses sous un angle différent, en les formulant purement en termes de théorie du langage, disons que la partition tout à fait correcte que la grammaire opérait à sa naissance chez les Grecs entre deixis et saisie par la nomination, par le concept, a été perdue dans la conception des philosophes. La nouvelle théorie du langage doit corriger ces deux erreurs et appréhender de nouveau sans préjugé, dans toute leur diversité, les propriétés de médiation de l’outil langagier. Le champ déictique doit retrouver sa place à côté du champ symbolique et, eu égard à sa structure spécifique, l’expression doit être distinguée de la fonction de représentation des signes linguistiques. De ces deux tâches, la première, du moins je l’espère, a été réalisée dans cet ouvrage ; pour la seconde, un nouveau livre sera nécessaire, qui portera sur l’expression dans la voix et le langage[12][12] L’emploi du futur laisse entendre qu’il s’agit d’un....

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Je ressens profondément le besoin de remercier mes collaborateurs. Vu l’étendue des investigations linguistiques qui sont à la base de ce livre, je n’aurais pu l’écrire sans l’aide de collaborateurs spécialisés. Mon assistant, M. Bruno Sonneck, a participé avec serviabilité à toutes les étapes de sa genèse, et il a obtenu à l’occasion l’aide efficace de nombre de jeunes comparatistes de ses amis. C’est ainsi par exemple que M. Locker a travaillé avec lui à vérifier la thèse d’une nouvelle classe de mots, les prodémonstratifs. Je conserve également le souvenir reconnaissant des échanges instructifs que j’ai eus, après mon colloque durant l’été 1932, avec le professeur Kurylowicz, qui a travaillé pendant un semestre dans notre groupe. Les nouvelles études, plus étendues, sur Husserl ont été dirigées par Käthe Wolf, à qui est en outre confiée la responsabilité personnelle des recherches sur l’expression qui nous occupent depuis quelques années dans mon laboratoire. D’une étude tout à fait indépendante qui fait partie de ce programme, j’ai pu tirer la transcription sur oscillographe d’une syllabe orale (cf. tableau ci-joint § 17.2). Avec cette étude, M. Brenner a pris une direction analogue à celle suivie par Gemelli et Pastori, et à laquelle ces derniers doivent des résultats significatifs (« Elektrische Analyse der Sprache » II. Pychologische Forschungen 18, 1933). À côté de l’analyse des configurations phonétiques de mot et de phrase, le travail de Gemelli et de Pastori, (p. 194 sq.) révèle déjà en partie ces « individualités phonétiques », qui nous ont tout particulièrement intéressés dans l’analyse de la théorie de l’expression par Brenner.

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Mon groupe n’est pas dépourvu de logiciens du langage. Avec leur intérêt accoutumé, mon collègue E. Brunswik, E. Frenkel et le professeur Neumann ont suivi activement et stimulé la formulation définitive des principes de base de cet ouvrage. Nous avons eu en outre à deux reprises parmi nous pendant tout un semestre notre collègue Eino Kaila, qui s’est penché avec beaucoup d’intérêt sur ma théorie du langage, et a pris part à l’analyse critique des principes, tels que j’avais pu initialement les exposer devant un petit cercle sélectionné. Le professeur E. Tolman nous a familiarisés l’année dernière avec ses expériences de psychologie animale, qui l’ont conduit dans le domaine des signaux à des positions de base semblables à celles exposées dans. La Crise de la psychologie et ici même. À lui également je suis durablement redevable. J’ai été aidé, avec un zèle et une compétence infatigables, par une jeune angliciste, L. Perutz, dans le dépouillement de la très volumineuse littérature consacrée au thème de la quatrième section. C’est elle qui s’est finalement chargée, avec K. Wolf et B. Sonneck, de constituer l’index. À toutes et à tous je reste profondément reconnaissant.

Notes

[1]

Charles Bell (1774-1842) est surtout connu pour ses travaux sur la physiologie du cerveau et du système nerveux. Mais il est aussi l’auteur d’une Anatomy and Philosophy of Expression en trois volumes, à laquelle Bühler consacre un chapitre de son Ausdruckstheorie, et dont l’objet est de proposer une explication rationnelle des mouvements musculaires qui accompagnent les émotions. L’ouvrage propose notamment une théorie respiratoire de la mimique et, par son orientation empiriste et fonctionnaliste, représente une nette évolution par rapport à la physiognomonie. Mentionner Bell d’entrée de jeu est donc pour Bühler une façon de souligner la continuité entre son précédent livre et la Théorie du langage, mais aussi de s’inscrire explicitement dans une tradition épistémologique. (Bell, 1806, 1824, 1844)

[2]

O. Abel, Die Stellung des Menschen im Rahmen der Wirbeltiere, Jena, Gustav Fischer, 1931.

[3]

Goethe, Torquato Tasso, I.4.

[4]

Bühler K., 1918a : 1-20.

[5]

Husserl, 1992.7 ; 2002.

[6]

Tout comme l’appel à la « simple description des phénomènes », le choix de ce terme, récurrent dans la Sprachtheorie, n’est pas indifférent – l’allusion au mot d’ordre husserlien du « retour aux choses » (Husserl, 1961 : 6 ; 1992.3 : 10) est transparente. (On se souvient que pour la phénoménologie husserlienne, l’appréhension de la « chose » est plus primitive que celle de l’objet.)

[7]

Goethe, Dichtung und Wahrheit, III.4. Ce texte autobiographique fait allusion, en parodiant l’histoire des pèlerins d’Emmaüs, à un dîner qui a réuni Goethe, Lavater et Basedow, et que Lavater et Basedow ont passé à développer des positions religieuses antithétiques, tandis que lui-même se préoccupait exclusivement de déguster son repas. La formule est devenue proverbiale pour désigner celui qui ne se préoccupe pas des opinions des autres, de ceux notamment qui ne tiennent plus compte des réalités immédiates.

[8]

Bühler joue de la proximité terminologique des termes Zeichenverkehr et Stoffverkehr (lit. « échange-communication de signes, e. g. de matière ») avec celui de Stoffwechsel « métabolisme » (« échange de matière »). Ce parallèle venait de trouver une justification empirique avec la découverte du phénomène de trophallaxie par Wheeler (1923), qui mettait en évidence le rôle de communication joué par l’échange de nourriture chez les insectes sociaux.

[9]

Frisch, 1923.

[10]

À l’exception des indications de pages dans le corps du texte, les passages entre crochets sont, sauf mention contraire, le fait du traducteur.

[11]

Al. Sprechhandlung et Sprachgebilde. Dans la mesure où elles relèvent de la Sprache (la « langue » ou le « langage »), les Sprachgebilde (les « structures langagières ») se distinguent effectivement de ce qui relève de la parole (Sprechen) et qui est lié au locuteur. Toutefois la typologie de Bühler est quaternaire, et ne correspond que partiellement au couple saussurien langue/parole. (Cf. glossaire.)

[12]

L’emploi du futur laisse entendre qu’il s’agit d’un travail distinct de Bühler (1933a). Il semble qu’il n’ait pas vu le jour.

Pour citer ce chapitre

Bühler Karl, Traduit et annoté parSamain Didier, « Préface », Théorie du langage, Marseille, Agone, « Banc d’essais », 2009, p. 61-72.

URL : http://www.cairn.info/theorie-du-langage--9782748900866-page-61.htm


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