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Théorie du langage

2009

  • Pages : 690
  • ISBN : 9782748900866
  • Éditeur : Agone

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Comme le remarque Janette Friedrich – la présentatrice de la version française, longtemps attendue et enfin disponible, du texte –, la Sprachtheorie de Karl Bühler, qui a été publiée en 1934, est indiscutablement un des classiques de l’histoire de la linguistique du xxe siècle. C’est aussi, pourrait-on ajouter, un des classiques de l’histoire de la philosophie du langage de ce même siècle et également de l’histoire de la philosophie du langage en général. Si, comme l’a affirmé John Searle, le xxe siècle a été une sorte d’âge d’or de la philosophie du langage, on peut à bon droit d’étonner que le nom de Bühler ne soit pas plus fréquemment mentionné à côté de celui des autres géants disparus qui ont contribué à conférer au siècle en question ce rang éminent.

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Dans son livre sur la tradition philosophique autrichienne, Barry Smith écrit à propos d’un des aspects les plus remarquables de la vie et de la production intellectuelles à Vienne et à Prague en 1922, au moment où Moritz Schlick, le fondateur du cercle de Vienne, est arrivé dans la capitale de la double monarchie : « Les deux villes partageaient […] la prédilection autrichienne caractéristique pour la formation de clubs, de sociétés et de groupes de discussion. La vie culturelle et intellectuelle de l’empire des Habsbourg était effectivement dans une mesure frappante une question d’“écoles” et de “mouvements”, et on pourrait s’arrêter pour réfléchir sur le degré auquel des écoles et des mouvements de cette sorte ont déterminé le monde artistique, intellectuel et politique que nous habitons aujourd’hui. Considérons ainsi, sans adopter un ordre particulier, le mouvement psychanalytique viennois, le mouvement sioniste fondé par Theodor Herzl, la “nouvelle école viennoise” de composition autour d’Arnold Schönberg, l’école de linguistes et de psychologues autour de Karl Bühler, l’école d’économie autrichienne fondée par Carl Menger en 1871 et évoluant par degrés jusqu’à devenir le cercle de Ludwig von Mises dans les années vingt. Ou bien considérons le “cercle de Prague” de romanciers et de critiques autour de Max Brod et Franz Kafka, le cercle linguistique de Prague de Roman Jakobson, Jan Mukarovsky et Nicolaj Troubetzkoy, ou, à une époque plus récente, le groupe de discussion philosophique qui se rencontrait régulièrement dans l’appartement de Vaclav Havel et qui a formé par la suite le noyau du Forum civique tchèque. [1][1] Barry Smith, Austrian Philosophy. The Legacy of Franz...»

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Bien qu’il ne soit pas le plus connu et le plus fréquemment mentionné, le « cercle de Bühler » n’est sûrement pas le moins important de tous ces cercles, et l’influence qu’il a exercée, notamment dans le domaine de la psychologie et de la linguistique, a été, de bien des façons, déterminante. Puisqu’une autre des caractéristiques les plus remarquables de l’activité intellectuelle dans les deux villes considérées était la facilité avec laquelle les différents cercles pouvaient avoir des membres communs et échanger des idées entre eux, il peut être utile de s’arrêter aussi un instant sur les relations qui ont existé, par exemple, à la fin des années vingt et au début des années trente, entre le cercle de Schlick et celui de Bühler. On peut remarquer, par exemple, qu’après la publication de Der logische Aufbau der Welt[2][2] Rudolf Carnap, La Construction logique du monde (1928),... (1928) et du manifeste du cercle de Vienne (Wissenschaftliche Weltauffassung[3][3] « La conception scientifique du monde : le cercle de..., 1929), Rudolf Carnap – qui était particulièrement sensible à la nécessité d’étendre les idées du cercle de Vienne à des domaines un peu moins exacts et, si l’on peut dire, moins « propres » que ceux pour lesquels elles semblaient naturellement faites et auxquels elles semblaient s’appliquer en priorité et même peut-être exclusivement, en particulier à des disciplines comme l’histoire, la psychologie et la sociologie – s’est tourné vers la psychologie ; et il a donné, en mai 1930, au colloque de psychologie de Bühler une conférence intitulée « Die Psychologie im Rahmen der Einheitswissenschaft » (La psychologie dans le cadre de la science unifiée), dont le texte constitue sans doute une première version de celui qui a été publié en 1932 sous le titre « Psychologie in physikalischer Sprache » (La psychologie dans la langue physicaliste) [4][4] Erkenntnis, 3, p. 107-142..

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Cet intérêt pour la psychologie est loin d’avoir disparu par la suite. Mais le contact entre Bühler et les représentants du cercle de Vienne ne semble pas s’être maintenu, après 1938, aux États-Unis. Ce n’est pas Bühler, mais Egon Brunswik, qui a été intégré comme membre du conseil éditorial au projet d’encyclopédie de la science unifiée et a traité le cas de la psychologie dans le cadre de ce projet, avec une contribution intitulée « The Conceptual Framework of Psychology » (Le cadre conceptuel de la psychologie). Egon Brunswik avait fait lui-même partie, auparavant, de ce que l’on peut appeler le « cercle de Vienne en psychologie de la forme », qui s’était constitué autour de Bühler ; et il avait contribué au volume qui fut offert à celui-ci en 1929 pour célébrer ses cinquante ans avec une contribution intitulée « Prinzipienfragen der Gestaltpsychologie » (Questions de principe de la psychologie de la forme) [5][5] Beiträge zur Problemgeschichte der Psychologie : Festschrift....

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Les contributions de Bühler à la linguistique et à la théorie et à la philosophie du langage sont, de façon générale, loin d’être connues autant qu’elles le mériteraient, et elles le sont rarement de façon directe. C’est, comme le souligne la présentatrice, plutôt à travers les auteurs qu’il a influencés et inspirés que l’on entend encore aujourd’hui parler de lui. Bien des gens ne savent plus grand-chose aujourd’hui de l’héritage qu’il nous a laissé, en dehors de la distinction des trois fonctions du langage : la fonction expressive, la fonction appellative et la fonction représentationnelle ; et ils n’en ont guère entendu parler, dans bien des cas, que grâce aux références qui y sont faites par d’autres, notamment par Popper. Celui-ci s’est toujours présenté, pour ce qui concerne sa conception du langage, comme un continuateur de Bühler, qui avait été, du reste, le directeur de sa thèse. « Bühler, écrit-il, a été le premier à discuter la différence décisive entre les fonctions inférieures [du langage] et la fonction descriptive [Darstellungsfunktion ; dans la traduction française, la fonction représentationnelle]. J’ai découvert plus tard, comme une conséquence de ma théorie de la critique, la distinction décisive entre la fonction descriptive et la fonction argumentative. [6][6] Karl R. Popper, La Connaissance objective, traduit...»

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Il y a donc de bonnes raisons de penser que ce n’est pas seulement dans le domaine de la philosophie, mais également dans celui de la linguistique et de la théorie du langage, que des aspects déterminants de la contribution apportée par une tradition ou une combinaison de plusieurs traditions qui peuvent être qualifiées d’« autrichiennes » ont été largement oubliés et sont aujourd’hui presque entièrement à redécouvrir. Dans son livre sur le cercle de Vienne, Friedrich Stadler donne une bonne idée du genre d’auteurs qu’il faudrait lire et d’études historiques qu’il faudrait entreprendre pour remédier à cela. Parlant de la philosophie autrichienne, dont il remarque qu’elle s’était développée depuis le xixe siècle entre les pôles de l’objectivisme et du réalisme dans un sens épistémologique et logique, il écrit : « Le principe métaphysico-réaliste de la “Théorie des trois mondes” de Popper peut être rattaché à Frege et à Bolzano. La Weltanschauungslehre de Gomperz, en particulier la “Sémasiologie” dans le deuxième volume, peuvent être vues comme un prototype d’une théorie des signes. […] Dans leur ouvrage standard, The Meaning of Meaning (1923), Ogden et Richards, avaient déjà fait référence à Gomperz, en plus de Peirce, Husserl, Frege et Russell. Roman Jakobson [7][7] Roman Jakobson, Word and Language, Selected Writings... a spéculé sur la possibilité que la notion structuraliste de signe que l’on trouve chez Saussure provienne de Gomperz. La réception de ces premiers éléments d’une théorie des signes est plus évidente dans la Sprachtheorie (1934) de Bühler, et chez Popper. Gomperz et Bühler servent à ce dernier de matériau de base dans le développement d’un réalisme critique et de la théorie des trois mondes. Chez lui, le contenu d’une proposition, comme on l’appelle, (comme fait logico-idéal) est postulé comme une dimension autonome à côté de la conscience et du corps, et élaboré comme un “calcul des contenus” en référence à Tarski. [8][8] Friedrich Stadler, The Vienna Circle. Studies in the...» Autrement dit, même si Bühler a été invité à participer à certains des travaux et des discussions du cercle de Vienne, et si on n’a pas tort de le situer, comme on le fait souvent, dans la périphérie de celui-ci, il faudrait probablement, pour comprendre sa position exacte, regarder non pas du côté de l’empirisme logique, mais plutôt d’une autre tradition de pensée, à laquelle appartiennent des penseurs comme Bolzano, Frege, Gomperz et, pour finir, Popper.

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La raison de la méconnaissance ou de l’ignorance pure et simple des idées de Bühler réside sûrement, pour une part importante, dans le caractère systématique et encyclopédique de la Sprachtheorie et dans l’étendue presque démesurée du champ qu’elle couvre, dont le lecteur d’aujourd’hui ne connaît plus la plupart du temps que des parties disjointes et plus ou moins réduites, ce qui peut facilement l’inciter à supposer que le livre parle d’une multitude de choses plus ou moins oubliées et qui n’ont plus qu’un intérêt essentiellement historique. Janette Friedrich a raison de considérer, au contraire, que c’est justement cette particularité de la pensée de Bühler qui fait l’ » actualité inépuisée » et apparemment toujours renouvelable d’un ouvrage comme la Sprachtheorie, dont l’auteur manifeste « une connaissance quasi complète de la littérature existante sur le sujet, une intention clairement affichée d’apporter un regard systématique sur tous les matériaux accumulés dans ce domaine et [une volonté de] dialogue constant avec les philosophes, linguistes, psychologues de son temps » [9][9] Infra, p. 21-22..

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Une des ambitions principales de Bühler, qui avait déjà été formulée dans « Die Axiomatik der Sprachwissenschaften », publiée l’année précédente dans les Kantstudien – le texte est repris, avec quelques modifications, comme chapitre premier dans le livre de 1934 –, était de fournir une recension des principes axiomatiques nécessaires et suffisants pour servir de soubassement à l’ensemble des connaissances disponibles sur le langage. Mais, puisque les principes en question doivent être extraits des connaissances empiriques existantes dans l’état où elles se trouvent au moment considéré, il ne peut être question ni d’essayer de transformer la linguistique en une science axiomatique-déductive dans laquelle, à partir d’un petit nombre de principes initiaux, pourraient être dérivés tous les énoncés des sciences du langage, ni d’attribuer aux axiomes un quelconque caractère complet et définitif : « Par axiomes il faut entendre ici […] les principes qui, bien que ce soit de façon inexprimée, sont déjà présupposés dans toutes les sciences individuelles concrètes sur le langage ; des principes par lesquels sont déjà déterminés les phénomènes de langage purs et simples. Ils n’offrent par conséquent, quant à leur contenu, rien de nouveau et d’inouï. Ils apparaissent au contraire – de la même façon que la plupart des présupposés informulés de notre penser et de notre parler – comme des choses qui vont de soi et ne peuvent contribuer en rien à l’extension de notre connaissance sur le langage, déjà pour cette simple raison que les sciences compétentes pour cette extension se sont installées sur leur position et ont achevé de la construire longtemps avant qu’elles se soient assurées de la possession d’un fondement axiomatique. [10][10] Elisabeth Ströker, « Einleitung », in Karl Bühler,...»

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On peut conclure de cela que, bien qu’il ne soit pas question de proposer une véritable philosophie du langage, au sens usuel de l’expression – celui d’une discipline théorique ou quasi théorique supplémentaire capable de surplomber en quelque sorte la théorie du langage qui peut être tirée déjà simplement de la pratique des sciences empiriques du langage –, mais seulement, de façon plus modeste, de procurer un fondement axiomatique commun aux diverses composantes de la science du langage, il n’y en a pas moins une certaine analogie entre ce que cherche à faire Bühler et la conception qu’un bon nombre de ses représentants se font de ce que doit être la philosophie. Dans les deux cas, en effet, il ne s’agit pas de parvenir à une extension du savoir existant en ajoutant une construction supplémentaire, plus synthétique et plus ambitieuse, à celles qui existent déjà, mais seulement d’accéder à une meilleure connaissance ou à une meilleure compréhension d’un savoir acquis, pour l’essentiel, par d’autres voies.

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Il est donc légitime de considérer que, dans le cas des sciences du langage, les principes, qui ne sont pas postulés, mais cherchés, et se situent par conséquent non pas au début, mais à la fin de la recherche linguistique, peuvent, après avoir été obtenus de la façon requise, « constituer un fil conducteur non pas pour le travail positif des sciences du langage, mais bien pour notre compréhension de ce que signifie ce travail et de ce qu’il fait pour l’éclaircissement [Aufklärung] des phénomènes linguistiques [11][11] Ibid.». Ce qui est bien une façon de dire que le travail effectué par Bühler a une affinité réelle avec celui de la philosophie : il s’agit avant tout de comprendre, ou en tout cas de mieux comprendre, ce que l’on pourrait appeler l’essence du langage et ce qui fait d’un phénomène linguistique en général la chose spécifique qu’il est, une question à laquelle même Saussure, selon Bühler, n’est pas parvenu à donner une réponse satisfaisante.

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L’auteur de la Sprachtheorie, qui a tendance à adopter dans tous les cas le point de vue du praticien, confronté à la réalité du langage dans ce qu’elle comporte de plus concret, se méfie particulièrement de ce que devient la plupart du temps la philosophie quand elle est conçue autrement. « Prophète à droite, prophète à gauche, écrit-il, l’enfant du siècle au milieu. La théorie du langage doit être l’enfant du siècle, c’est-à-dire juste le sommet du travail empirique des linguistes. Si la théorie du langage a pour prophète de droite la philosophie, qu’elle écarte dès que pointe la menace d’un épistémologisme, lequel consiste à extorquer de la langue une profession de foi en faveur de l’une des attitudes épistémologiques fondamentales possibles, elle est en droit d’attendre du prophète de gauche qu’il respecte également son autonomie. Ce prophète de gauche est la psychologie [12][12] Karl Bühler, Théorie du langage, infra, p. 65.. »

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Il n’est pas nécessaire de préciser que, quand Bühler parle d’assumer une sorte de position médiane entre le prophète-philosophe qui est à sa droite et le prophète-psychologue qui est à sa gauche, il n’ignore pas que la mise en garde peut s’adresser aussi et même peut-être d’abord à lui-même, puisque ses compétences et ses intérêts sont loin d’être exclusivement linguistiques : aussi bien la Sprachtheorie que son œuvre dans son ensemble l’autorisent à prétendre au titre de philosophe et, de façon encore plus indiscutable, de psychologue. D’une certaine façon, quand il a écrit la Sprachtheorie, il l’a fait davantage comme un psychologue qui s’était intéressé spécialement au problème du langage et des signes en général que comme un linguiste, au sens actuel du terme. Ce n’est pas une exagération de remarquer qu’il est même souvent beaucoup plus connu, encore aujourd’hui, comme psychologue du développement, psychologue de la forme, psychologue social ou psychologue tout court, que comme linguiste ou théoricien du langage ; et c’est une injustice que la publication d’une traduction française de la Sprachtheorie contribuera, je l’espère, à corriger.

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Un projet comme celui que Bühler a cherché à réaliser, qui veut être avant tout une réflexion sur les méthodes et les résultats des sciences du langage, est soumis en premier lieu à l’obligation de ne rien ignorer des différentes parties et des différents aspects de la recherche empirique sur le langage, telle qu’elle se présente à l’époque. Mais il ne pourrait pas non plus se permettre de négliger complètement les suggestions du prophète de droite, le philosophe, quand celui-ci se montre capable d’apporter une contribution réelle à la question des fondements, telle qu’elle doit, selon Bühler, être comprise. Aussi n’y a-t-il pas lieu d’être surpris de constater que, comme le remarque Janette Friedrich, les contributions que Bühler considère et évalue sont extrêmement diverses et vont du plus empirique au plus philosophique : « Bühler discute dans la Sprachtheorie la majorité des courants de pensée qui, de la fin du xixe siècle au début du xxe, ont abordé les problèmes du langage. Qu’il s’agisse des recherches empiriques sobres et extrêmement minutieuses des néogrammairiens (Brugmann, Paul), des travaux de Wundt sur la phrase et le système casuel, de l’évolution des idées de Husserl (des Recherches logiques aux Médiations cartésiennes) et de sa portée pour la pensée linguistique, du Cours de linguistique générale de Saussure, de La Philosophie des formes symboliques dont les trois volumes ont été publiés par Cassirer peu avant la Sprachtheorie, ou encore des travaux d’Anton Marty (un élève de Brentano), tous sont traités par Bühler d’une manière aussi bien réceptive que critique. [13][13] Janette Friedrich, « Présentation », infra, p. 22.»

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Une des choses qui sont susceptibles de rendre difficile la lecture d’un ouvrage comme la Sprachtheorie est certainement le fait que « Bühler a fait partie d’une génération de précurseurs des sciences humaines et sociales qui se servaient encore avec beaucoup de profit et d’élégance d’un savoir sur le langage non encore transformé en un savoir purement disciplinaire [14][14] Ibid., p. 36.». La possession de ce genre de savoir transdisciplinaire, en effet, ne semble malheureusement plus guère désormais à la portée du lecteur et même pas non plus, du reste, à celle du savant. Mais ce qui rend aussi impressionnant le travail effectué dans la Sprachtheorie n’est évidemment pas simplement ni même principalement l’exposé et la discussion critique d’un nombre aussi considérable de courants, de doctrines et de controverses. C’est aussi et surtout le fait qu’elle « offre les sources, les germes, les esquisses, et parfois même les modèles achevés de nombreuses idées qui font aujourd’hui partie des connaissances confirmées et institutionnalisées dans les sciences du langage [15][15] Ibid., p. 22-23.».

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Ce n’est pas une façon de prêter, avec une générosité qui risque de se tromper d’objet, à un riche, mais plutôt le contraire. Les sciences du langage, dans leur état actuel, font, en effet, à Bühler, et plus particulièrement à la Sprachtheorie, une multitude d’emprunts dont elles ne sont pas toujours conscientes ou qu’elles ne reconnaissent pas suffisamment. Un bon nombre de ceux qui y travaillent héritent, souvent à leur insu, de certaines des anticipations les plus géniales de l’auteur. Il n’est pas nécessaire, sur ce point, d’ajouter quoi que soit à ce que dit, avec une compétence et une conviction remarquables, la présentatrice et à ce que la lecture du livre lui-même montre déjà au premier coup d’œil, tout au moins pour ceux dont l’œil est, aussi bien du point de vue historique que du point de vue linguistique proprement dit, un peu averti. Mais il est vrai également que la Sprachtheorie propose un bon nombre d’outils conceptuels qui ne sont probablement pas suffisamment employés aujourd’hui et que l’on aurait sans doute intérêt à utiliser davantage. Je ne sais pas si c’est à cause de la suspicion qui, encore aujourd’hui, pèse fréquemment, dans la linguistique et même dans les sciences du langage en général, sur l’idée et le terme de « représentation » que l’importance de la Sprachtheorie, qui est consacrée justement dans son intégralité à un examen de la fonction représentationnelle du langage, est à ce point oubliée ou en tout cas sous-estimée. Mais ce dont je suis certain, en revanche, est que, si c’est le cas, c’est sûrement une bien mauvaise raison.

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Comme beaucoup d’autres intellectuels allemands et autrichiens, Bühler et son œuvre ont été des victimes typiques de la catastrophe qui est survenue en 1933 et qui a abouti, cinq ans plus tard, à l’Anschluss et provoqué son départ et celui de sa femme, Charlotte, pour les États-Unis. Mais ils ont, malheureusement pour eux, quitté l’Autriche tardivement, à un moment où le marché du travail intellectuel aux États-Unis était déjà très encombré et avait des difficultés de plus en plus sérieuses à accueillir les émigrés de la dernière heure et à offrir une place convenable aux nouveaux arrivants, y compris à des psychologues aussi réputés qu’ils l’étaient. Alors que la Sprachtheorie avait été lue et discutée avec intérêt jusqu’en 1938, son auteur n’a, semble-t-il, joué aucun rôle réel dans les débats qui ont eu lieu aux États-Unis sur le langage pendant la période où il y a vécu (de 1938 à 1963). Et les contributions déterminantes qu’il avait apportées à la psychologie ne lui ont malheureusement pas permis non plus de trouver une position conforme à son rang intellectuel et à son importance dans le milieu de la psychologie américaine. La traduction anglaise de la Sprachtheorie est parue seulement en 1990. Mais le moins que l’on puisse dire est que la France, qui aura attendu pratiquement vingt ans de plus pour se doter d’une traduction, n’est pas particulièrement bien placée pour faire, sur ce point, la leçon au monde anglophone.

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Le purgatoire auquel ont été condamnées pendant longtemps certaines des innovations et des anticipations les plus remarquables de Bühler est-il en train de s’achever ? Janette Friedrich parle d’une sorte de retour à la Sprachtheorie et de retour de la Sprachtheorie dans le pays d’origine de son auteur, un retour qui s’est amorcé au début des années soixante-dix. D’une façon qui n’a rien de surprenant, l’intérêt renaissant pour les idées de Bühler a eu tendance à privilégier, pour dire les choses de façon un peu sommaire, la théorie du langage comme action, à laquelle la Sprachtheorie a apporté effectivement une contribution majeure, au détriment de la théorie du langage comme représentation, devenue entre-temps, pour de multiples raisons, nettement moins attirante. Il n’y a sûrement aucune incongruité dans le fait que Bühler puisse apparaître comme une sorte de père du pragmatisme en Allemagne, comme cela semble être le cas depuis qu’il a été redécouvert, et que l’intérêt qu’il suscite dans le monde anglo-saxon soit plutôt lié à des thèmes qui ont un rapport avec la pragmatique. Mais Janette Friedrich a entièrement raison de remarquer que cela ne peut pas constituer une raison d’ignorer que sa préoccupation principale dans la Sprachtheorie était de comprendre la façon dont le langage parvient à représenter le monde et de déterminer quel genre de médiation il réalise, dans sa fonction de représentation, entre l’esprit et le monde.

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L’auteur de la Sprachtheorie n’a, pour sa part, éprouvé à aucun moment le besoin de choisir entre le langage comme action et le langage comme représentation, mais au contraire essayé de comprendre, un peu mieux qu’on ne l’avait fait jusqu’alors, la raison pour laquelle ces deux aspects sont indissociables. Pour lui, la « force de représentation » qui appartient à la phrase n’est pas réalisée par une représentation psychologique (Vorstellung) qui est suscitée au moment où elle est lue ou entendue : « La phrase ne représente pas sous forme d’une image, mais demande une activité de la part du locuteur et de l’auditeur. [16][16] Ibid., p. 54.» La représentation n’est donc pas une chose que la phrase fait par elle-même, mais essentiellement une chose que nous faisons avec elle. Et elle n’est pas non plus, comme la Vorstellung a été le plus souvent supposée l’être, une « imitation » de ce qui est représenté. Ducrot a par conséquent raison de remarquer que, si on traduit Darstellung par « représentation », il faut se garder de « prendre ce mot au sens de Humboldt ou de Port-Royal, qui implique une idée d’imitation [17][17] Oswald Ducrot, « Langage et action », in Oswald Ducrot...». Mais ce n’est pas parce que la représentation est le résultat d’une action des sujets parlants et parce qu’elle n’est pas imitative et pas non plus directe, qu’elle est pour autant empêchée d’avoir un contenu qui mérite d’être appelé objectif ou incapable de représenter avec une fidélité quelconque ce à quoi elle nous renvoie.

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C’est probablement dans la discussion du langage comme « outil médiateur », et plus précisément comme outil de la représentation indirecte, que la confrontation entre le point de vue de Bühler, d’une part, et ceux de Saussure et de Cassirer, d’autre part, se révèle la plus intéressante. Bühler a à proposer, sur ce point, des réponses qui sont réellement originales et novatrices. « Nous avons vu, explique Janette Friedrich, que, guidés par les médiateurs langagiers, le locuteur et l’auditeur voient et pensent quelque chose dans le monde qui, sans l’intermédiaire du langage, ne serait ni vu ni pensé par eux. Dans ce sens on pourrait parler d’une ouverture vers un monde qui n’existerait pas sans le langage. [18][18] Janette Friedrich, « Présentation », infra, p. 58.» Mais un monde qui n’existerait pas sans le langage, en ce sens-là, n’est pas un monde que l’on est obligé de se représenter comme étant une création plus ou moins arbitraire du langage. Dès que nous utilisons celui-ci, nous sommes contraints de percevoir et de penser un monde ; mais cela ne signifie pas que le monde en question soit un produit du langage. Il n’y a pas que la linguistique, la philosophie du langage, les sciences cognitives ou les sciences humaines en général qui, sur ce point-là comme sur beaucoup d’autres, pourraient avoir aujourd’hui bien des choses à apprendre de Bühler. C’est aussi le cas, me semble-t-il, de la philosophie tout court.

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Je ne voudrais pas terminer cette préface sans rendre l’hommage qu’ils méritent au traducteur, à la présentatrice et à l’éditeur pour le courage dont ils ont fait preuve et le travail considérable et remarquable qu’ils ont effectué. Je ne peux que constater, en l’occurrence, que, si nous allons avoir enfin la chance de disposer d’une version française d’un ouvrage à tous égards classique et qui aurait dû être traduit depuis longtemps, c’est une fois de plus aux efforts d’un petit éditeur que nous le devons. Autant il y a lieu de se réjouir sans réserve de la parution éminemment improbable et, à bien des égards, inespérée d’une traduction comme celle-là, autant on peut s’inquiéter de la tendance que semblent avoir de plus en plus les grands éditeurs à laisser à ceux qui ont le moins de moyens, de facilités et de pouvoir sur le marché des œuvres de l’esprit le soin de faire ce qui est le plus difficile et le plus risqué.

Notes

[1]

Barry Smith, Austrian Philosophy. The Legacy of Franz Brentano, Chicago/La Salle, Open Court, 1994, p. 7.

[2]

Rudolf Carnap, La Construction logique du monde (1928), traduit de l’allemand par Thierry Rivain et Élisabeth Schwartz, Paris, Vrin, 2002.

[3]

« La conception scientifique du monde : le cercle de Vienne », in Antonia Soulez (dir.), Manifeste du cercle de Vienne et autres écrits, Paris, PUF, 1985.

[4]

Erkenntnis, 3, p. 107-142.

[5]

Beiträge zur Problemgeschichte der Psychologie : Festschrift zu Karl Bühlers 50. Geburtstag, Fischer, Iena, 1929. Bühler avait publié lui-même une quinzaine d’années auparavant une contribution importante à la psychologie de la forme : Die Gestaltwahrnehmungen : experimentelle Untersuchungen zur psychologischen und ästhetischen Analyse der Raum- und Zeitanschauung, Stuttgart, Spemann, 1913.

[6]

Karl R. Popper, La Connaissance objective, traduit de l’anglais par Jean-Jacques Rosat, Paris, Aubier/Flammarion, 1991, p. 199n.

[7]

Roman Jakobson, Word and Language, Selected Writings II, La Hague, Mouton, 1971.

[8]

Friedrich Stadler, The Vienna Circle. Studies in the Origins, Development, and Influence of Logical Empiricism, Wien/New York, Springer Verlag, 2001, p. 448.

[9]

Infra, p. 21-22.

[10]

Elisabeth Ströker, « Einleitung », in Karl Bühler, Die Axiomatik der Sprachwissenschaften, Frankfurt/Main, Vittorio Klostermann, 2. durchgesehene Auflage, 1976, p. 21 sq.

[11]

Ibid.

[12]

Karl Bühler, Théorie du langage, infra, p. 65.

[13]

Janette Friedrich, « Présentation », infra, p. 22.

[14]

Ibid., p. 36.

[15]

Ibid., p. 22-23.

[16]

Ibid., p. 54.

[17]

Oswald Ducrot, « Langage et action », in Oswald Ducrot et Tzvetan Todorov, Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris, Seuil, 1972, p. 426.

[18]

Janette Friedrich, « Présentation », infra, p. 58.

Pour citer ce chapitre

Bouveresse Jacques, « Préface », Théorie du langage, Marseille, Agone, « Banc d’essais », 2009, p. 9-19.

URL : http://www.cairn.info/theorie-du-langage--9782748900866-page-9.htm


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