Vous lisez

Le troisième œil

icon zenen mode Zen

Sortir du mode Zen

Irina Ionesco
Publié dans

L'en-je lacanien

2008/1 (n° 10)

Éditeur
ERES
Pages 163 - 168
1

La photographie est venue à moi à travers un phénomène de hasard objectif. Ce précepte qui nous vient de Hegel et qui a captivé le mouvement surréaliste dans ce qu’il dévoilait de merveilleux – comme de se trouver soudainement confronté à la possibilité de se saisir du désir qui, sous vos yeux, se dévoile. Giacometti raconte ainsi l’un de ces miracles. Il explique comment il travaillait depuis des mois à la réalisation d’une sculpture qui apparaissait guerrière en même temps qu’androgyne, mais à laquelle il ne trouvait pas de visage. Il y manquait le regard... La sculpture demeura ainsi, longuement désirée dans son devenir, mais aucun visage ne lui correspondant, elle resta rétive à son achèvement. Giacometti renonça à poursuivre la sculpture. Puis, un jour d’errance, à la recherche de l’imprévisible en compagnie d’André Breton aux puces de Montreuil, il découvrit soudain, gisant à terre parmi des myriades d’objets hétéroclites, un regard ahurissant. Un regard multiple et insaisissable sous la forme d’un masque de fer strié par des lattes, telles des persiennes, des interstices ajourés, se situant à l’instar d’un bandeau qui cacherait sans les cacher les yeux. Il s’empara sur-le-champ de l’objet. De retour à l’atelier, il alla tout droit apposer le masque sur la tête sans visage de la statue. Les mesures du masque correspondaient parfaitement et la statue fut enfin réalisée. Il s’agissait d’une guerrière dont le regard filtrait à travers un masque de combat.

2

J’ai toujours été captivée par ces chemins s’ouvrant, couvés par le désir. C’est à travers un cheminement d’une évidence analogue que la photographie est venue à moi : cet objectif – ce troisième œil que l’on venait de m’offrir, un soir de Noël, sous la forme d’un Nikon F. À cette époque, je peignais des natures mortes, je cherchais à exprimer les éléments figés des décors et des parures qui devaient préexister au vide creusé par l’interruption d’une carrière consacrée au mouvement et à son espace.

3

Je suis issue d’une famille errante. Mon père était musicien et voyageait à travers le monde. Ma très jeune mère se produisait dans des cirques en exerçant le périlleux sort des trapézistes sans filet de son époque. Moi, je vivais avec ma grand-mère maternelle. L’hiver, dans un quartier turc de Constanza, l’été, dans un village au bord de la mer Noire. Ce terrible manque d’affect créé par l’éloignement de mes parents a développé en moi la nécessité de compenser toute chose par la curiosité du regard. Les scènes de la vie quotidienne et les femmes, leurs parures, leurs cheveux, leurs corps ondoyants – toutes les femmes de Constanza, turques, macédoniennes, tziganes, juives… leurs costumes ordinaires et ceux des célébrations festives. J’apprenais à danser dans les rues et à l’école du cirque. À mon tour, je voyageai. Dix ans se sont ainsi écoulés à travers théâtres, cirques, casinos et cabarets. À la suite d’une grave maladie, j’arrêtai un beau jour pour vivre autrement, avoir un enfant. Et l’enfant que j’ai eue m’a éblouie. Elle a présidé et motivé mes premières prises de vue. Elle est devenue reine de mon cœur et totem. J’ai développé à travers elle et à travers toutes les femmes la nostalgie d’une mère jamais connue, et de moi, enfant, longuement méconnue de moi-même… Et plus tard, au fil des ans, ces femmes longuement contemplées jusqu’au vertige dans les rues, dans les églises, les mosquées, les bals de Constanza sont venues combler toutes les absences… Isolée d’elle, coupée d’elle, ma mère, qui s’était perdue quelque part en Chine… J’ai tout appris en regardant. Les images ont pris la place des mots, des douleurs irrépressibles et cachées, des morts innocentes et incompréhensibles aux yeux d’une petite fille noyée dans la guerre.

4

Je les portais en moi les images, par milliers… Elles sont venues s’accroître sur le théâtre de la vie et les scènes des théâtres – tous ceux où je me produisais, en me servant de mon corps pour m’exprimer. Mouvements et prouesses du corps sans paroles, femme-serpent peinte en or, nue sous cet or, et liane. Deux cobras déployaient en même temps que moi leurs contorsions exceptionnelles devant le public fasciné. Ce métier enrichit à l’infini ma collection d’images mentales. Ma démarche de photographe – cette nouvelle vie initiée à trente ans – s’est ponctuée tout simplement dans la continuité du regard. Je n’avais jamais pensé faire de photos à l’époque où je tournais autour du monde, à figer l’éphémère – ce credo de la danse qui ne peut s’arrêter à la fixité de l’image. Ce n’est que l’interruption de ce métier prodigieux que fut la danse qui m’a amenée tout d’abord à peindre, mais ce n’était pas possible pour moi – trop statique, trop lent, trop solitaire, trop sédentaire. Je me trouvais tout à coup dans le vide. Jusqu’à ce jour de Noël où le peintre Corneille, mon grand ami de l’époque, m’offrit un Nikon.

5

Je reçus cet appareil tel un mystère, et c’est grâce à une femme, jeune, belle et folle, qui vivait cloîtrée dans une chambre fastueuse, assise la plupart du temps devant une coiffeuse psyché composée de trois miroirs ovales où elle se reflétait en peignant inlassablement sa chevelure luxuriante, que je commençai à utiliser le Nikon F. Muette, elle s’occupait ainsi… Parfois elle parlait, me disant son désir d’être belle et de pouvoir arrêter son image, de l’empêcher de se défaire. C’est ainsi que naquit en moi l’impérieux désir de me servir du Nikon. Je lui proposai un jour de printemps de sortir de sa thébaïde, de venir chez moi. Je l’ai alors parée, maquillée, je l’ai créée. Et à travers ce troisième œil, elle m’apparut merveilleuse et immortelle… Ce fut ma première photo de femme. Celles de ma fille Éva avaient aussi servi en leurs débuts à retenir le temps et le moment présent. L’alchimie du souvenir constitue la trame de mon travail.

6

Paris, mars 1996.

icon zenen mode Zen

Sortir du mode Zen

Retour
vers le site