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« Bloc sino-indien » ?

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Ronak D. Desai
Publié dans

Outre-Terre

2006/2 (no 15)

Éditeur
Outre-terre
Pages 247 - 258
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À l’occasion d’une visite historique de Wen Jiabao, Premier ministre chinois, en Inde, au mois d’avril 2005, ce dernier et son homologue indien Manmohan Singh proclamèrent 2006 « année de l’amitié » entre les deux pays. Un accord-cadre fut signé, les deux parties élevant les relations bilatérales au statut de « partenariat stratégique ». L’« année de l’amitié » doit comporter plus de cinquante événements liés à la défense, au commerce, à la culture, au tourisme, à l’éducation, à la science et à la technologie, ainsi qu’une série de voyages et d’échanges au plus haut niveau ; elle a été lancée formellement en janvier dernier avec des messages de félicitations entre les deux pays ; les deux présidents, Hu Jintao et A. P. J.Abdul Kalam, de même que les deux Premiers ministres, ont exprimé réciproquement un ferme désir de consolider des relations déjà chaleureuses entre les deux pays. Qu’en est-il réellement ?

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Il y a derrière cette pompe des relations d’une haute complexité et d’une grande diversité. À y regarder superficiellement, elles n’ont jamais été historiquement aussi solides et les liens entre les deux pays les plus peuplés du monde se sont beaucoup améliorés les années qui précèdent. Et pourtant : ces relations s’étaient caractérisées pendant plus de trois décennies par le soupçon, la défiance et même l’hostilité, les deux voisins marchant à la guerre en 1962. C’est légitimement que la nouvelle amitié indo-chinoise a retenu l’attention de la communauté internationale, dans la mesure où les deux nations étaient jusque-là perçues comme rivales et se percevaient mutuellement ainsi. De fait, les conséquences d’un rapprochement entre Inde et Chine pourraient, en termes de géopolitique, aller très loin. De même que l’on a pu qualifier le XXe siècle de « siècle américain », le premier XXIe siècle pourrait être considéré, selon une étude de l’US National Intelligence Council publiée en décembre 2004, comme l’âge de l’épanouissement des pays en voie de développement, emmenés par l’Inde et par la Chine [1][1] Cf. communication à la Brookings Institution, « President.... Il a pu être question, à propos de la consolidation des relations indo-chinoises, de « grande affaire de notre époque [2][2] Cf. Michael Elliot, « Hands Across the Himalayas »,... ».

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L’Inde et la Chine se perçoivent comme rivales depuis qu’elles ont l’une et l’autre accédé à l’indépendance. Un phénomène dû très largement à des similitudes fondamentales entre les deux pays. Tous deux sont d’antiques civilisations dont l’origine remonte à des milliers d’années et ont des cultures riches et dynamiques. Les deux nations ont été soumises sur la longue durée à un joug impérial dont elles ne se sont débarrassées qu’à la fin des années 1940, devenant alors de grands États modernes. En fait, les mouvements nationalistes qui véhiculèrent le combat pour leurs indépendances respectives allaient servir de modèle à des millions de gens dans le monde en voie de développement.

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L’accession de l’Inde et de la Chine sur la scène mondiale s’opéra cependant tout de suite en fonction des systèmes politique et économique concurrents de l’époque, l’un démocratique, l’autre communiste. L’Inde devenait la plus grande démocratie du monde avec un Premier ministre, Nehru, tout acquis aux vertus de sa troisième voie de développement socio-économique, alors que, selon Mao Zedong, le communisme était le seul chemin à emprunter pour les États émergents.

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Initialement, les relations entre les deux États semblaient de bon augure. L’Inde fut l’une des premières nations à reconnaître pleinement le nouveau gouvernement révolutionnaire à Pékin et milita même pour que la Chine populaire, et non Taiwan, siégeât à l’ONU. New Delhi, au risque de susciter le courroux et la méfiance des États-Unis, allait rester fidèle à sa politique non alignée en tant que leader du mouvement; mais l’Inde restait également désireuse d’entretenir des relations amicales avec le voisin oriental. Il y eut plusieurs échanges au plus haut niveau, et les deux pays signèrent en 1954 l’accord sur les Pancha Silla, les « cinq principes », appelé à devenir un modèle de coopération pour les pays en voie de développement dans le monde.

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Subsistaient malheureusement une quantité de divergences entre New Delhi et Pékin, et les relations bilatérales allaient s’en trouver en fin de compte empoisonnées. Alors que les deux États résolvaient avec une relative facilité la plupart des contentieux qui les opposaient aux voisins d’Asie du Sud, New Delhi et Pékin s’affrontèrent immédiatement sur deux zones clefs : le plateau de l’Aksai Chin, en bordure du Tibet, et la frontière dans le Nord-Est himalayen. L’Inde lança une campagne pour fonder sa souveraineté sur les régions mitoyennes de la Chine, cette dernière envahissant et occupant le Tibet en octobre 1950. La Chine comme l’Inde tentèrent de consolider leur emprise sur des zones que les deux parties considéraient comme incluses dans leur sphère d’influence respective.

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Même alors que les deux États étaient occupés par leurs affaires internes et la guerre froide, les questions de frontières restèrent un sujet majeur de friction. Les grandes déclarations de « Hindi-Chini bhai, bhai » sur la fraternité entre les deux peuples n’y firent rien : les relations indo-chinoises allaient véritablement s’aigrir à la fin des années 1950. L’affaire tibétaine, en particulier, pesa d’un poids considérable. Après la révolte de mars 1959, violemment réprimée par les Chinois, l’Inde accorda l’asile politique au dalaï-lama et à des milliers de ses disciples. Et bien que le contentieux himalayen fût censé avoir été clos par le traité de 1954, il continuait d’être une source majeure de divergence. Le refroidissement des relations devait atteindre un degré prodigieux dans la période 1959-1962. Les négociations échouèrent ; les escarmouches entre troupes indiennes et chinoises le long de la frontière contestée s’intensifièrent et se multiplièrent. Jusqu’à ce que la Chine lance une série d’attaques en octobre 1962. Les forces indiennes, auxquelles faisaient défaut les troupes adéquates tout comme l’équipement nécessaire aux opérations menées dans un environnement climatique rude, furent mises en déroute par cette « attaque punitive ». Les Chinois, après avoir clairement démontré leur supériorité militaire, se retirèrent à un rythme tout aussi rapide [3][3] Cf. Allen S. Whitting, « China’s Use of Force », International....

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Pour déclencher ensuite une campagne agressive destinée à isoler l’Inde sur le plan diplomatique. Pékin conclut rapidement toute une série de traités avec la Birmanie, le Népal et le Pakistan, archirival de l’Inde dans la région, de façon à souligner justement l’intransigeance indienne en matière de frontières. Chinois et Pakistanais allèrent jusqu’à souscrire à un accord qui comportait le transfert de plus de 3218000mètres carrés de territoire cachemiri à la Chine. New Delhi réagit avec colère devant ce qu’elle considérait comme une cession illégale de territoire indien.

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Rien de surprenant à ce que la guerre indo-chinoise ait rapproché davantage encore la Chine et le Pakistan. Les relations entre ces deux derniers pays étaient jusqu’alors plutôt tièdes, mais, avec le clivage sino-soviétique à l’horizon et l’URSS tendant progressivement vers l’Inde, Pakistanais et Chinois avaient en commun – d’autant qu’une résolution du contentieux cachemiri semblait lointaine – l’hostilité à l’égard de l’Inde. Les deux États s’alignèrent l’un sur l’autre sur le plan diplomatique, le Pakistan adoptant les positions de la Chine sur Taiwan et la Chine celles du Pakistan sur le Cachemire [4][4] Cf. Dennis T. Haggerty, « China and Pakistan : Strains.... Pékin allait devenir l’un des principaux fournisseurs d’armement des Pakistanais. L’importance stratégique du Pakistan devint même pratiquement indispensable à la Chine. C’est que le contentieux indo-pakistanais immobilisait quelques centaines de milliers de soldats indiens dans la vallée du Cachemire ; le Pakistan contribuait donc à diminuer l’importance du défi indien aux frontières contestées. Les Pakistanais allaient de même amener les petites nations de la région à s’enhardir et à tenir tête à l’Inde malgré des économies de faible dimension, l’image de l’Inde-puissance s’en trouvant entamée.

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La guerre indo-chinoise de 1962 eut un formidable effet sur la psychologie collective des Indiens, humiliés, dont les faiblesses avaient été mises à nu par une défaite écrasante. Ils s’étaient fait prendre par surprise, et New Delhi avait le sentiment d’avoir été trahi par de fourbes Chinois qui envisageaient depuis toujours d’attaquer l’Inde. En Inde, « Hind-Chini bhai, bhai » devint un symbole de la naïveté indienne et de la duplicité chinoise. Plus fondamentalement, la méfiance, le soupçon et l’hostilité suscités par l’offensive de 1962 allaient caractériser les relations indo-chinoises pendant les années à venir.

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Les relations entre les deux pays, déjà fort médiocres, continuèrent à se détériorer pendant les années 1960 et 1970 en raison de la guerre froide et des alignements qui s’ensuivaient. Les relations sino-pakistanaises s’améliorant et les relations entre Chine et Union soviétique se dégradant, les relations indochinoises ne pouvaient, dans une même mesure, qu’empirer. La Chine allait soutenir le Pakistan dans ses guerres avec l’Inde en 1965 et en 1971. Les représentants chinois aux Nations unies s’empressèrent de dénoncer l’Inde en tant qu’« instrument de l’expansionnisme soviétique » après le traité de paix, d’amitié et de coopération entre Inde et Union soviétique du 9 août 1971.

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New Delhi et Pékin firent cependant des efforts, tout au long des années 1980, pour réduire l’écart. Les Chinois modifiant leurs positions propakistanaises sur le Cachemire et semblant désireux d’ignorer l’absorption du Sikkim par les Indiens, de même que leur relation spéciale, de consultation, avec le Bhoutan. Les dirigeants chinois acceptèrent que la discussion du contentieux frontalier apparaisse comme une première étape dans le rétablissement des relations bilatérales. On évita même des deux côtés que l’attribution du statut d’État par l’Inde à l’Arunachal Pradesh, une zone revendiquée par la Chine, ne débouchât sur une guerre en 1987. La visite de Rajiv Gandhi, au mois de décembre de l’année suivante, allait encore contribuer à détendre les relations entre les deux nations, les deux parties insistant sur la nécessité de restaurer des liens amicaux sur les bases du Pancha Silla et soulignant l’importance de la visite, la première d’un Premier ministre en Chine depuis celle de Nehru en 1954.

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De même, les années 1990 allaient témoigner d’un réchauffement lent mais constant. Les échanges de haut niveau et le dialogue se poursuivirent avec les visites du Premier ministre chinois Li Peng en décembre 1991 et du président indien Ramaswami Venkataraman en mai 1992. Aux frontières, les réductions de troupes ainsi que les réunions régulières entre commandants et les notifications à l’avance d’exercices permirent de faire baisser la tension. Le commerce transfrontalier reprit en juillet 1992 après plus de trente ans, des consulats rouvrant à Mumbai et à Shanghai en décembre de la même année; en juin 1993, les deux parties agréèrent l’ouverture d’un poste de passage supplémentaire.

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Les évolutions des années 1980 et 1990 semblaient donc augurer d’un avenir prometteur. Mais cela n’allait pas durer longtemps.

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Les relations indo-chinoises retombèrent à un niveau plancher après les tests surprise de mai 1998. En effet, le programme nucléaire de l’Inde avait toujours été étroitement lié à la perception d’une menace émanant de Chine, le principal compétiteur en termes de puissance et de prestige dans la région. Les Chinois ayant testé leurs propres engins nucléaires en 1964, deux ans après l’amère défaite indienne. L’Union soviétique commençant à s’effriter en 1989, la menace chinoise n’en devint que plus aiguë. La fin de la guerre froide voulait dire pour l’Inde qu’elle perdait un formidable contrepoids à la menace chinoise et son principal fournisseur militaire. Elle était maintenant confrontée à une Chine qui montait rapidement en puissance sur les plans économique et militaire, et dont les ambitions stratégiques en Asie méridionale pouvaient constituer un défi aux intérêts indiens dans la région. L’une des raisons des tests de 1998 fut précisément l’asymétrie militaire croissante avec la Chine et, plus spécifiquement, l’assistance subreptice de Pékin, en matière d’armement nucléaire et de missiles, à Islamabad [5][5] Cf. pour le détail George Perkovich, India’s Nuclear.... Le Premier ministre Atal Bihari Vajpayee s’en expliquant dans une lettre aux chefs de gouvernement du G8 [6][6] Cité par Brahma Chellaney, « New Delhi’s Dilemma »,.... Les relations entre l’Inde et la Chine devaient rester tendues jusqu’à la fin de la décennie.

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Mais New Delhi et Pékin, fidèles à leur histoire, ne s’en engagèrent pas moins à nouveau dans une détente. L’année 2000 marquant une implication nouvelle des deux diplomaties avec la visite du président indien Kocheril Raman Narayanan en Chine ; visite rendue en 2002 par le Premier ministre Zhu Rongji. Mais c’est le voyage du Premier ministre Vajpayee qui fit date en 2003, inaugurant le rapprochement entre les deux géants asiatiques auquel assiste aujourd’hui la communauté internationale; un grand nombre d’accords furent signés, cependant que l’on s’orientait vers la résolution du contentieux frontalier.

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Principale question qui se pose : le nouveau rapprochement sera-t-il de longue durée, reposant sur une conformité d’intérêts, ou bien est-il fait de calculs tactiques pour réaliser des objectifs à court terme ?

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Le voyage de Vajpayee ne tombait pas du ciel. Depuis la fin de la guerre froide, l’ordre international évoluait rapidement. La Chine et l’Inde étaient au début du nouveau millénaire les deux nations qui montaient le plus vite en puissance. Les deux économies, indienne et chinoise, se situaient respectivement au deuxième et au quatrième rang mondial. Il s’agissait de deux puissances nucléaires [7][7] Cf. Devin T. Haggerty, Herbert Haggerty, « India’s.... Il apparaissait soudainement que l’Inde, compte tenu de son arsenal nucléaire, avait moins à redouter de la Chine que jamais auparavant, une invasion chinoise semblant peu probable. New Delhi n’avait plus le sentiment que Pékin constituait le point de repère auquel se mesurer en termes de profil international et de prestige. Quant aux Américains, ils s’étaient retrouvés en position d’unique superpuissance et d’hégémon planétaire. L’Union soviétique n’était plus, mais Washington se trouvait confronté à une Chine en croissance rapide, puissante économiquement et militairement, et susceptible d’incarner un défi, voire une menace pour les États-Unis, tant sur le plan régional que dans le contexte international. Les Chinois cherchaient à élargir autant que faire se pouvait leur sphère d’influence et leur marge de manœuvre tout en poursuivant le développement économique qui leur permît d’accéder de nouveau à un statut de grande puissance. Or, selon Pékin, c’est justement à Washington que l’on voulait entraver ou même contenir l’ascension nouvelle de la Chine. Donc : tout se passait comme si les États-Unis et la Chine voulaient s’opposer réciproquement aux intentions présumées de l’autre [8][8] Cf. pour plus de détails Evan S. Medeiros, « Strategic....

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Du coup, le rôle de l’Inde dans les calculs stratégiques de Washington et de Pékin devint clair. Le bon sens voulait que les Américains l’utilisent comme contrepoids à la Chine pour prévenir une hégémonie de cette dernière dans la région. Dans les termes de Condoleezza Rice : « Sachant que la Chine constitue un facteur nouveau, qu’elle a en soi le potentiel de faire le bien ou le mal, qu’elle va d’une manière ou d’une autre peser, il est de notre responsabilité de l’entraîner par tous les moyens vers un cours plus positif… Je crois vraiment que la relation États-Unis–Inde [compte] dans la création d’un environnement où la Chine jouera un rôle positif et ne nuira pas [9][9] Cf. Condoleezza Rice, Remarks at Sophia University,.... » L’administration Bush a pris un engagement similaire : « aider l’Inde à devenir une des puissances majeures du XXIe siècle » et a effectué un certain nombre de démarches dans ce but, incluant l’accès sans précédent à la technologie et à l’équipement militaires. Washington a par exemple approuvé la vente par Israël de Phalcons d’alerte avancée à l’Inde, mais s’est justement opposé à ce que ce même matériel soit vendu à la Chine [10][10] Cf. Ronak D. Desai, « The Future of Indo-Israeli Relations »,.... En bref, les relations indo-américaines n’ont jamais été aussi solides. Des développements auxquels Pékin assiste par ailleurs avec inquiétude [11][11] Cf. Francine R. Frankel, Harry Harding, The India-China.... La Chine a compris que, pour empêcher le « partenariat stratégique » indoaméricain de contrarier sa montée en puissance, il lui fallait séduire les Indiens et, par là, diminuer l’influence US sur New Delhi.

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Le rapprochement avec l’Inde est donc absolument dans l’intérêt à long terme des Chinois. Il apparaît clairement que l’une des motivations premières de la Chine à améliorer les relations avec New Delhi, ces dernières années, s’ancre dans la volonté d’affaiblir le désir des Indiens de contrecarrer les projets chinois en concertation avec les Américains. Ce n’est pas une coïncidence si le rapprochement sino-indien s’est inauguré avec le voyage de Vajpayee en 2003, donc à un moment où New Delhi et Washington initiaient leur nouveau partenariat stratégique. Dès lors que Pékin avait reconnu après 2003 que l’alliance indo-américaine était susceptible de mettre en question ses intérêts stratégiques et territoriaux dans la région, les Chinois s’empressèrent de consolider les liens militaires, politiques et économiques avec New Delhi.

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D’où un certain nombre de concessions symboliques, à cet égard, de la Chine à l’Inde. Par exemple à l’occasion de la signature de l’accord-cadre de « partenariat stratégique » pendant la visite du Premier ministre Wen en 2005, la Chine reconnaissant le Sikkim longtemps contesté en tant que faisant partie de l’Union indienne. L’Inde finissant par changer de politique sur le Tibet, reconnu à l’inverse comme partie intégrante de la République populaire de Chine. Pékin a encore manifesté son appui à la volonté indienne de siéger au Conseil de sécurité des Nations unies, sans inclure toutefois spécifiquement dans cette position le droit de veto. Quant à l’évolution des Chinois sur le Cachemire, elle est également motivée par les rapports d’infiltration de combattants musulmans dans la Région autonome du Xinjiang, elle-même majoritairement musulmane. Les dirigeants chinois, en tout cas, semblent sincères dans leur désir d’améliorer les relations avec l’Inde.

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Le rapprochement avec la Chine semble aussi bien répondre aux intérêts de l’Inde. L’ascension au statut de puissance mondiale de cette dernière lui conférant beaucoup plus d’assurance dans ses négociations avec les Chinois. Les dirigeants indiens n’ont-ils pas déclaré que les relations traditionnellement tendues entre les deux pays étaient désormais un anachronisme ? Le président indien, A. P. J.Abdul Kalam notant début 2006 que la « blessure » de 1962 avait cicatrisé et que l’« objectif national » consistait maintenant dans le rapprochement entre les deux puissances asiatiques [12][12] « Remarkable Progress in Sino-Indian Ties », Times.... Les décideurs de New Delhi ont identifié les dossiers sur lesquels se fonde l’intérêt de l’Inde à voir les relations avec la Chine s’améliorer. En premier lieu, la sécurité énergétique, considérée par les Indiens comme une affaire de sûreté nationale. Les besoins massifs de l’Inde vont bientôt classer le pays au troisième rang des consommateurs de combustible fossile après les États-Unis et la Chine. New Delhi espère que le partenariat stratégique avec Pékin lui facilitera l’accès aux gisements importants d’énergie et réduira la compétition sino-indienne en matière d’accès aux réserves partout dans le monde.

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Qui plus est : le triangle stratégique avec les Chinois et les Américains présente pour les Indiens, outre les hymnes à la multipolarité, un double intérêt : de meilleures relations avec Washington leur donnent un avantage sur Pékin ; des relations améliorées avec la Chine peuvent servir de levier dans les négociations avec les États-Unis.

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En somme, le rapprochement sino-indien semble profitable aux deux pays. Inde et Chine l’ont amorcé, reconnaissant avoir des intérêts communs sur les plans du commerce, de la stabilité régionale et, plus récemment, de l’endiguement de l’extrémisme islamiste ; elles semblent avoir finalement dépassé les contentieux historiques. La perspective d’une coopération semble pleine de promesses. Des deux côtés, les observateurs sont d’avis que le rapprochement, avec son rythme accéléré, est authentique et que ces développements vont se poursuivre dans l’avenir [13][13] Cf. P. Suryanarayana, « Signs of Rapprochement between.... On incline donc à penser que le rapprochement n’est pas de nature simplement tactique, mais qu’il initie une stratégie sur le long terme entre les deux pays les plus peuplés de la planète.

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Une thèse qui n’est pas entièrement correcte. Il y a toute une série de questions en suspens qui continuent d’être sources de frictions entre Inde et Chine. La plus importante restant celle de la frontière, soit l’origine du conflit de 1962, et toujours sans solution. La Chine veut conserver l’Aksai Chin, au Ladakh, occupé pendant la guerre sino-indienne. Les Chinois peuvent difficilement céder une zone par laquelle passe l’une des rares voies de pénétration dans la région rebelle du Xinjiang. On continue donc de négocier, mais les progrès sont lents.

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De même pour les relations avec le Pakistan, autre source de préoccupation pour New Delhi. Si Pékin a tempéré son discours sur le Cachemire, il n’a nullement l’intention de s’écarter de l’alliance stratégique avec Islamabad et d’abandonner son vieil allié pour conquérir les bonnes grâces de New Delhi. Illustration concrète, le voyage du président Musharraf en Chine, au mois de février 2006, le dirigeant pakistanais se voyant dérouler le tapis rouge ; treize accords signés dans des secteurs comme l’énergie, le commerce, les communications et la défense. Pékin et Islamabad ont aussi envisagé des formes supplémentaires de coopération militaire, donc un renforcement indubitable de liens de défense qui fondent eux-mêmes les relations sino-pakistanaises depuis un demi-siècle. Voilà qui va, en sens inverse, justifier les préoccupations indiennes.

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Mais c’est surtout la réaction de Pékin à l’accord mémorable de coopération nucléaire entre Inde et États-Unis qui traduit un sentiment de rivalité majeure. Le pacte nucléaire indo-américain a été signé en mars 2006, lors d’une visite historique en Inde du président Bush ; il permet à l’Inde d’accéder aux technologies du nucléaire civil, ce à quoi aspirait depuis longtemps et sans y être parvenue la Chine. Une affaire d’autant plus controversée que l’Inde n’a pas signé le traité sur la non-prolifération nucléaire (TNP) et que la ratification du pacte équivaudrait à une reconnaissance de facto de l’Inde en tant que puissance nucléaire.

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Le premier mouvement de la Chine a été d’ignorer ce pacte. Toutefois, quand les États-Unis ont demandé, lors d’une réunion du Groupe des fournisseurs nucléaires en octobre 2005, que soit levée l’interdiction de vendre des technologies nucléaires à l’Inde, étape nécessaire pour avancer dans la transaction avec les Indiens, Pékin s’en est pris à l’accord. Ceci indirectement, par le biais de ses médias. Selon Le Quotidien du peuple, journal en pointe du régime, le pacte sapera gravement le système de non-prolifération ; les autres fournisseurs nucléaires vont suivre l’exemple des États-Unis et aider leurs propres alliés en leur livrant les technologies du nucléaire ; pourquoi, d’ailleurs, Washington change-il soudain de politique après avoir constamment refusé de laisser l’Inde accéder à ces technologies ? On apprendra qui plus est à peu près immédiatement que la Chine a décidé de vendre au Pakistan de six à huit réacteurs nucléaires, pour une valeur de 10 milliards de dollars.

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Le message en direction des États-Unis est clair : la Chine se réserve elle aussi le droit d’armer ses alliés. À l’Inde, les Chinois font savoir que, si New Delhi entend construire un partenariat avec Washington et réaliser ses ambitions de véritable puissance mondiale, Pékin est prêt à l’endiguer par le développement des capacités de ses voisins et adversaires. Et dès lors que l’accord est proclamé formellement en mars 2006, la Chine réagit de façon tranchante. Le porte-parole de son ministère des Affaires étrangères, Qing Gang, profite d’un briefing à Pékin le jour suivant l’annonce pour presser l’Inde d’abandonner son programme d’armement nucléaire et de ratifier au contraire le TNP [14][14] « Abandon Nuclear Weapons China Tells India », Reuters,.... Il y a bien sûr quelque chose d’incongru dans l’exigence chinoise, dans la mesure où c’est précisément leur arsenal nucléaire qui avait avant tout apaisé les craintes indiennes de nouvelle invasion chinoise.

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Pékin va lancer une campagne bien orchestrée contre l’accord et s’adresser à des pays comme le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, la Suède, les Pays-Bas, le Brésil, l’Afrique du Sud, la Corée du Sud, l’Australie et le Japon [15][15] Cf. pour plus de détails « China, Pakistan Oppose United... : l’accord étant selon les dirigeants chinois susceptible de liquider les efforts de non-prolifération et de saper le TNP.

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L’Inde et la Chine sont donc actuellement engagées dans des politiques qui pourraient mener à une confrontation. Pékin assiste par exemple le Pakistan dans l’aménagement d’une base sous-marine à Gwadar, au Baloutchistan, où les Pakistanais accusent les Indiens de soutenir des insurgés dans leur effort de déstabilisation de la zone [16][16] Cf. « Gwadar : China’s Naval Outpost on the Indian.... L’Inde est pour sa part de plus en plus déconcertée par les aspirations chinoises dans l’océan Indien [17][17] Ibid. . Conséquence : elle s’est lancée dans une frénésie d’armements, forces navales incluses, susceptible de déboucher ici sur une compétition régionale avec la Chine.

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En définitive, il est prématuré de répondre à la question de savoir s’il s’agit, entre les deux États, d’un partenariat sur le long terme ou d’un rapprochement purement tactique. La Chine est sur le point de devenir le premier partenaire économique de l’Inde, avec des échanges commerciaux qui dépassent les 20 milliards de dollars. Les deux États veulent exploiter la dynamique produite par le voyage de Wen Jiabao l’année dernière en Inde et attendent beaucoup d’une nouvelle rencontre au plus haut niveau, d’autant que le président chinois Hu Jintao est enthousiaste à l’idée de venir en Inde dans l’année. Et il est clair que les relations bilatérales n’ont jamais été aussi bonnes.

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Mais il y a aussi bien nombre de dossiers en suspens entre Pékin et New Delhi. Le contentieux frontalier qui assombrit les relations sino-indiennes depuis la guerre de 1962 continue d’être sujet de frictions. Qui plus est, les deux États ont l’ambition de devenir des puissances planétaires et semblent vouloir s’engager sur la voie, classique, de l’équilibre des forces pour empêcher l’autre de parvenir à ses fins.

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L’« année de l’amitié » continue d’être célébrée avec beaucoup d’éclat tant en Inde qu’en Chine. Le reste du monde va donc continuer d’observer le processus : les deux peuples les plus nombreux de la planète vont-ils progresser sur les rails du rapprochement ? L’époque est bien lointaine où les positions internationales de l’Inde et de la Chine étaient dictées par le contexte de la guerre froide et confinées à l’intérieur de politiques régionales. La Chine et l’Inde ne sont plus reléguées dans un statut de puissances mineures qui ne compteraient que dans leur région ; elles retiennent désormais l’attention du monde entier parce que ce sont les deux nations dont la montée en puissance est la plus rapide sur la planète. Que le réchauffement des liens entre elles soit une aberration dans l’histoire des relations sino-indiennes ou l’amorce d’accords plus durables, le rapprochement actuel entre l’Inde et la Chine aura de profondes implications non seulement en Asie du Sud, mais dans le reste du monde. La communauté internationale devrait se cantonner dans l’observation prudente de ces évolutions, car celles-ci ont en elles une capacité à réorganiser le monde.

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Traduit de l’anglais par Esther Ruby

Notes

[1]

Cf. communication à la Brookings Institution, « President Bush’s trip to South Asia », 28 février 2006.

[2]

Cf. Michael Elliot, « Hands Across the Himalayas », Time Magazine, 4 avr. 2005.

[3]

Cf. Allen S. Whitting, « China’s Use of Force », International Security, été 2002, p. 112-113

[4]

Cf. Dennis T. Haggerty, « China and Pakistan : Strains in the Relationship », Current History, 101, n° 656, sept. 2002, p. 286.

[5]

Cf. pour le détail George Perkovich, India’s Nuclear Bomb : The Impact of Global Proliferation, Berkeley, University of California Press, 1999.

[6]

Cité par Brahma Chellaney, « New Delhi’s Dilemma », Washington Quarterly, été 2000, p. 148.

[7]

Cf. Devin T. Haggerty, Herbert Haggerty, « India’s Foreign Relations », South Asia in World Politics, Oxford, Rowman and Littlefield Publishers, 2005, p. 48.

[8]

Cf. pour plus de détails Evan S. Medeiros, « Strategic Hedging and the Future of Asia-Pacific Stability », Washington Quarterly, hiv. 2005, p. 145.

[9]

Cf. Condoleezza Rice, Remarks at Sophia University, Tokyo, 19 mars 2005.

[10]

Cf. Ronak D. Desai, « The Future of Indo-Israeli Relations », New Diplomat, aut. 2004.

[11]

Cf. Francine R. Frankel, Harry Harding, The India-China Relationship : What the United States Needs to Know, New York, Columbia University, 2004.

[12]

« Remarkable Progress in Sino-Indian Ties », Times of India, 8 févr. 2006.

[13]

Cf. P. Suryanarayana, « Signs of Rapprochement between India, China Genuine », The Hindu, 8 avr. 2005.

[14]

« Abandon Nuclear Weapons China Tells India », Reuters, 2 mars 2006 ; « India-U.S. Sign Nuclear Pact », ibid., 3 mars 2006.

[15]

Cf. pour plus de détails « China, Pakistan Oppose United States-India Nuclear Deal », India Defence, <www. india-defence. com/ reports/ 1424>,3 mars 2006.

[16]

Cf. « Gwadar : China’s Naval Outpost on the Indian Ocean », China Brief, vol. 5,4.

[17]

Ibid.

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