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Port-royal au prisme du roman

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Laurence Plazenet
Publié dans

Revue d'histoire littéraire de la France

2006/4 (Vol. 106)

Éditeur
Presses Universitaires de France
Pages 927 - 958

Une fois l’an, le premier dimanche de mai, nous refaisions surface.

Partie de campagne. La Sorbonne organisait un pèlerinage. Nous partions en car, petit car : les grammairiens ne sont pas légion. Direction certaines ruines à l’ouest de Paris, Port-Royal, une abbaye de la vallée de Chevreuse rasée par le roi de France en 1711 pour cause d’indépendance intellectuelle. Haut lieu de la pensée chrétienne : étrange mélange de pessimisme théologique (Dieu n’accorde Sa grâce qu’à quelques élus) et de confiance dans la raison humaine. Là, quelques solitaires avaient défié Louis XIV, méprisé l’Église, réinventé les Mathématiques et fondé la Pédagogie moderne. Là, Blaise Pascal avait continué un dialogue commencé avec Dieu dans la nuit du 23 novembre 1654. Là, pour reprendre pied dans la vie domestique, il avait construit dans le grand puits couvert une machine permettant à un enfant de remonter des sources, profondes de vingt-sept toises, cent quarante kilos d’eau.

Là, Jean Racine avait appris à lire.

Là, surtout, en 1660, Antoine Arnauld et Claude Lancelot avaient écrit une Grammaire générale et raisonnée. Et nos maîtres, les yeux brillants, tremblaient d’émotion : la méthode de Descartes appliquée à l’étude de la langue, vous vous rendez compte ? En dévorant leur piquenique au pâté, assis autour de la mare où sommeillaient les carpes, les adolescents pâlichons essayaient d’imaginer cette marée de logique déversée sur un XVIIe siècle encore pétri de magie et de superstitions et, la bouche pleine, ils marmonnaient des mots sans suite, laïcité, intelligibilité du monde…

Érik Orsenna, Grand Amour, Paris, Éditions du Seuil, 1993, p. 22-23.
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Port-Royal et le roman : l’idée semble incongrue. La fiction est traditionnellement honnie par la christianisme et Port-Royal s’est illustré au XVIIe siècle par ses polémiques contre le théâtre et le roman [1][1] Voir les divers travaux de Laurent Thirouin et Béatrice..., proscrivant a priori l’idée de tout rapprochement [2][2] Le présent article s’intéresse à la représentation.... En quoi, du reste, un monastère de filles vouées au silence et à l’anéantissement en Dieu saurait-il alimenter la machine narrative du roman ? Le genre évoque nombre de couvents et de monastères : il ne s’intéresse guère à une maison ou un ordre en particulier ni de manière intrinsèque [3][3] La recherche dans la base de données de la SATOR (Société.... Les topoi associés à « couvent » que dénombre la Société d’Analyse de la Topique Romanesque sont instructifs dans leur laconisme même : « entrer couvent après mort amant », « fuir viol dans couvent », « homme enlever femme au couvent », « mettre au couvent par violence », « santé causer départ couvent ». Le couvent est un lieu en soi indifférent ; c’est comme espace d’une clôture qu’il intervient dans le récit et c’est cette dernière qui intrigue.

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Les faits sont là, pourtant. Parmi les 1054 romans que la base Frantext recense, 32 évoquent nommément « Port-Royal » (une fois éliminées, il va de soi, les références à la colonie acadienne de Port-Royal ou au boulevard de Port-Royal). Encore cet échantillon n’est-il guère exhaustif. Dans le désordre et de façon arbitraire parmi d’autres exemples, Clélie (1657) de Mlle de Scudéry, le Journal d’une élève de Port-Royal (1896) publié par Mme Azinières sous le pseudonyme de Marcel Dhanys, l’œuvre de Louis Artus, Au soir de Port-Royal (1930), le recueil de nouvelles de Jean Calvet, Dans la lumière de Port-Royal (1931), le Journal profane d’un solitaire (1947) d’André Fraigneau, qui s’empare de la vie du véritable M. de Pontchâteau, le roman policier de Frédéric Serror, Mystère Pascal ou la mort du Père Noël (2001) ni aucune œuvre de Pascal Quignard ne figurent dans le corpus de Frantext.

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La place que le roman réserve à Port-Royal est tout à fait spécifique. Frantext ne propose que trois occurrences de Port-Royal s’agissant de la poésie : une dans la Satire X (1694) de Boileau et deux dans L’Imitation de Notre-Dame la Lune (1886) de Jules Laforgue, où le terme est employé de façon extrêmement symbolique et éloignée de l’objet historique en cause. Le décompte est lacunaire. Bien qu’il faille ajouter à cette liste le recueil de Charles Des Guerrois, Autour de Port-Royal (1910), entièrement consacré à l’évocation du monastère et de ses proches, le relevé demeure néanmoins très modeste. Au théâtre, seuls Henry de Montherlant et Pierre Ordioni se sont penchés sur Port-Royal [4][4] Frantext ne recense pas l’œuvre de Pierre Ordioni,.... À l’intérieur du genre romanesque même, Port-Royal l’emporte par rapport aux autres communautés religieuses. Par exemple, Frantext ne recense que sept romans qui mentionnent l’abbaye de Clairvaux avant qu’elle fût devenue un établissement pénitencier.

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L’originalité du statut romanesque de Port-Royal appelle la réflexion. D’où vient la connivence qu’on observe ? Qu’est-elle susceptible de révéler sur le monastère ? Sur le roman ? L’étude des modes de la présence de Port-Royal au roman, de la représentation de Port-Royal qui se dégage des textes et de l’usage qui est fait de la référence, doit permettre d’ébaucher quelques réponses.

MODES DE LA PRÉSENCE AU ROMAN DE PORT-ROYAL

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Dans de nombreuses œuvres, Port-Royal n’est nommé que de façon incidente et sans répercussion sur le reste de la fiction, notamment lorsqu’il est question de ce que Rousseau appelle, dans La Nouvelle Héloïse (1761), « les écrits de Port-Royal » [5][5] Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse,.... Tel texte est alors en cause, voire telle notion [6][6] Diderot fait allusion à la « logique de Port-Royal »..., pas l’abbaye. Le narrateur de Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale (1842) constate ainsi à propos de son fils :

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Il épuisait les Racines grecques de Port-Royal, je crois [7][7] Louis Reybaud, Jérôme Paturot à la recherche d’une....

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Cette allusion au Jardin des racines grecques (1657) de Claude Lancelot dans la fresque satirique que Louis Reybaud peint de la bourgeoisie sous la monarchie de Juillet témoigne du succès durable du manuel dans l’enseignement du grec en France. Elle ne s’intéresse pas davantage à Port-Royal. Dans L’Orme du mail (1897) d’Anatole France, l’abbé Lantaigne explique à M. Bergeret ses griefs envers la République. Il reproche à celle-ci d’avoir détruit, en proscrivant la théologie de la formation intellectuelle des jeunes gens, une capacité à raisonner dont tous les « hommes d’autrefois » disposaient, « même les poètes ». Et il déclare à titre d’exemple :

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C’est la doctrine de Port-Royal qui soutient la Phèdre de Racine [8][8] Anatole France, L’Orme du mail (1897), Œuvres complètes,....

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Même s’il est symptomatique que l’abbé Lantaigne fournisse en paradigme d’alliance entre intellect et faculté créatrice l’œuvre d’un auteur formé à Port-Royal, la référence est dépourvue d’intention significative particulière s’agissant de Port-Royal lui-même, dont il n’est ensuite plus jamais question. André Billy raconte, dans Introïbo (1939), le difficile cheminement d’un jeune séminariste, Firmin Sancerre, au moment de la séparation de l’Église et de l’État. Un temps accueilli par les sulpiciens, le protagoniste observe que ces derniers se font appeler « messieurs » au sens de « Doms » par réaction contre l’abus du terme « Père ». Il poursuit alors :

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Ces « messieurs » ont conservé cette désignation dans le sens où on l’employait au XVIIe siècle. On disait pareillement : « Messieurs de Port-Royal » [9][9] André Billy, Introïbo, Paris, Flammarion, 1939, p.....

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La mention de Port-Royal est unique et rigoureusement instrumentale. D’autres allusions, dans leur sobriété, sont lourdes de résonances. Port-Royal n’est cité que deux fois dans le roman de Joseph Malègue, Augustin ou le Maître est là (1933). Le modèle de christianisme augustinien incarné par le monastère sous-tend néanmoins tout le livre. Le nom du protagoniste, qui donne son titre au roman, n’est pas sans le suggérer.

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Une seconde série rassemble les œuvres qui procèdent à des évocations en forme de Port-Royal, que celles-ci occupent un paragraphe, quelques pages ou le livre tout entier. Le groupe s’ouvre avec un cas particulier, à savoir le passage que Mlle de Scudéry consacre à l’abbaye dans Clélie, histoire romaine (1657). Le roman se déroule à l’époque de Tarquin le Superbe, au VIe siècle avant Jésus-Christ, mais l’auteur utilise à l’occasion la fable antique pour représenter de façon distanciée ses contemporains et leur société. Anachronismes, jeux onomastiques, détails signifiants invitent le lecteur à décrypter portraits ou récits. Dans la suite de la Troisième partie, Mlle de Scudéry peint Timante et la retraite où il vit en compagnie de quelques « illustres solitaires » [10][10] Mlle de Scudéry, Clélie, histoire romaine, Suite de.... Timante est le masque romanesque de Robert Arnauld d’Andilly, installé à Port-Royal des Champs depuis 1645. Racine valide l’identification dans la réponse qu’il adresse à Nicole après la parution des Visionnaires. Le moraliste avait affirmé qu’ « un faiseur de Romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public […] des âmes des fidèles » [11][11] Pierre Nicole, Les Visionnaires, ou Seconde partie.... « Vous avez [oublié] », rétorque Racine :

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[…] que Mlle de Scudéry avait fait une peinture avantageuse du Port-Royal dans Clélie. Cependant j’avais ouï dire que vous aviez souffert patiemment qu’on vous eût loués dans ce livre horrible. L’on fit venir au désert le livre qui parlait de vous. Il y courut de main, et tous les solitaires voulurent voir l’endroit où ils étaient traités d’« illustres » [12][12] Jean Racine, Œuvres, éd. Paul Mesnard, Paris, Hachette,....

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Jean Mesnard a consacré aux vingt pages de Clélie dont il est question un article, où il a mis en évidence le caractère à la fois idéalisateur, romanesque et prescriptif de la description à laquelle Mlle de Scudéry se livre [13][13] Jean Mesnard, « Du réel au romanesque : Port-Royal.... Le texte constitue un document précieux, mais, travestissant les noms, refusant de se donner comme une pure transcription de la réalité, il se tient aux marges de la catégorie. Les Mémoires et aventures d’un homme de qualité (1728) de l’abbé Prévost d’Exiles y figurent en revanche de plein droit. Le comte de Rosambert s’est rendu deux fois à Port-Royal ; il inclut dans le récit qu’il fait de sa vie une relation, fût-elle brève, de chacun de ces séjours. En 1896, le Journal d’une élève de Port-Royal, Charlotte de Pomponne à Madeleine de Louvois (octobre 1678-mai 1679) de Marcel Dhanys prétend relater le séjour d’une des petites-filles de Robert Arnauld d’Andilly parmi les pensionnaires de l’abbaye. L’héroïne est un personnage bien réel. Son surnom, « Lolotte », est attesté dans la correspondance des Arnauld. Les camarades que l’auteur lui prête figurent dans la liste des jeunes filles pensionnaires du monastère en 1679. En 1678, cependant, Charlotte Arnauld de Pomponne n’a pas quinze, mais treize ans et elle vit en réalité depuis 1669 à Port-Royal, où elle fut amenée par son grand-père (non son père, comme la romancière le raconte) à l’âge de quatre ans [14][14] Voir Marcel Dhanys, Journal d’une élève de Port-Royal,.... Aucun indice factuel ne suggère d’autre part qu’elle eut jamais le caractère ni les révoltes contre Port-Royal que le Journal attribue à son héroïne. Entreprise unique en son genre, l’œuvre témoigne d’une bonne connaissance du monastère et de plusieurs œuvres de ses religieuses (ainsi le Règlement pour les enfants de Jacqueline Pascal). Elle s’emploie à en retracer minutieusement la vie quotidienne. Le propos est cependant marqué par une forte intention ironique qui, à l’occasion, incite l’auteur à plusieurs détournements. Au soir de Port-Royal de Louis Artus dresse une fresque des derniers combats du monastère entre le 21 mars 1706 et le 29 octobre 1709 [15][15] La première partie du roman, paru à Paris chez Bernard.... Si plusieurs des personnages appartiennent à la fiction, l’auteur emploie aussi des figures historiques comme Mlle de Joncoux, brosse des récapitulatifs précis, éventuellement complétés par des notes [16][16] Voir ibid., p. 12,13 et 33.. La période retenue et la technique du récit rendent l’œuvre originale, sinon impérissable. Les cinq nouvelles du recueil intitulé Dans la lumière de Port-Royal publié en 1931 par Jean Calvet sous le pseudo-nyme de Jean Quercy mettent, pour leur part, toutes en scène des personnages vivant à Port-Royal : les deux protagonistes de la première nouvelle se retirent l’un aux Granges, l’autre à l’abbaye. La seconde histoire retrace le cheminement d’un traducteur que les Messieurs recrutent parmi eux. Dans le troisième texte, l’héroïne devient religieuse à Port-Royal sous l’influence d’un jeune mathématicien dont elle s’est éprise et qui a lui-même rejoint les Solitaires. Le dernier fragment rapporte une conversation entre Racine adolescent et Lancelot. En 1947, André Fraigneau fait paraître son Journal profane d’un Solitaire. M. de Pontchâteau, inspiré de la vie de Sébastien-Joseph Du Cambout de Coislin, marquis de Pontchâteau, une des figures historiques de Port-Royal. Bien que le volume débute par une préface qui compare majestueusement les ruines de Port-Royal des Champs à celles de l’Acropole [17][17] André Fraigneau, Journal profane d’un Solitaire. M...., que le narrateur ne s’interdise pas des mentions épisodiques du site de Port-Royal, l’essentiel du récit est consacré à ses voyages à Rome, en Bretagne, chez Mme de Sévigné, dans le Nordstrand ou à Commercy, auprès du cardinal de Retz : seules les dernières pages de l’œuvre s’ancrent en réalité à Port-Royal [18][18] La cinquième et dernière section de l’ouvrage, p. 163-169,.... Plus tard, Port-Royal ne figure que dans un lointain arrière-plan dans L’Allée du roi (1981) de Françoise Chandernagor, mais il tient une place capitale dans la biographie romancée de Rose Vincent : L’enfant de Port-Royal. Le roman de Jean Racine (1991). Le titre même de l’ouvrage annonce d’emblée quel rôle décisif l’auteur attribue au monastère dans l’existence et l’œuvre du dramaturge. Le récit débute lorsque Racine arrive à Uzès. Rose Vincent revient cependant bientôt sur l’enfance du poète et ses années d’étude à Port-Royal. L’abbaye est moins présente dans la narration, tandis que l’auteur retrace les succès et les amours de son héros. Elle reparaît en force dans la quatrième partie, intitulée « Dieu ? », ainsi que dans l’épilogue qui relate l’agonie du dramaturge. Les dernières lignes du livre sont révélatrices :

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Il [Racine] rêve, il voit les bourgeons qui éclatent sur les branches dans les bois de Port-Royal, l’eau qui murmure entre les joncs comme autrefois, les narcisses qui dans les prés haussent le col pour célébrer la gloire de Dieu. Il entend des musiques célestes. Bientôt, il sera enfoui dans le fond du vallon comme s’il retrouvait le sein maternel. Il rêve qu’il est enfin absous et que M. Hamon, avec un délicieux sourire qui creuse une fossette au milieu de sa joue, lui tend la main pour l’entraîner vers la lumière [19][19] Rose Vincent, L’enfant de Port-Royal. Le roman de Jean....

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L’association de Port-Royal, de M. Hamon et de la « lumière » renvoie au recueil de Jean Calvet : réminiscence ou lieu commun ? Il est difficile de répondre. Les œuvres qui traitent de Port-Royal cultivent un petit nombre de thèmes privilégiés. Pascal Quignard donne cependant l’exemple d’un autre type de traitement du sujet. Chez lui, pas de tableau ni de véritable focalisation sur Port-Royal, mais une présence continue par petites touches. M. de Sainte-Colombe, dans Tous les matins du monde (1991), a étudié avec Lancelot [20][20] Pascal Quignard, Tous les matins du monde, Paris, Gallimard,.... C’est un ami de Mme de Pontcarré [21][21] Voir ibid., p. 10 et 77. et de M. de la Petitière (un ancien garde du corps du Cardinal, devenu solitaire et cordonnier des Messieurs) [22][22] Voir ibid., p. 17.. Le musicien donne pour précepteur à ses filles un M. de Bures, « un homme qui appartenait à la société qui fréquentait Port-Royal », qui loge rue Saint-Dominique d’Enfer où les Petites Écoles furent d’abord installées [23][23] Voir ibid., p. 10.. Au cours du récit, le roi commande à ses courtisans de ne plus se rendre aux assemblées de musique de M. de Sainte-Colombe « parce qu’il était une espèce de récalcitrant et qu’il avait eu partie liée avec ces Messieurs de Port-Royal, avant qu’il les eût dispersés » [24][24] Voir ibid., p. 31-32.. L’auteur suppose encore que les Messieurs incitent Madeleine de Sainte-Colombe à entrer au monastère et précise, quand il rapporte qu’elle cesse de communier, qu’il ne convient pas d’y voir l’influence de M. de Bures ou de Lancelot [25][25] Voir ibid., p. 98-99.. Les silhouettes de M. de Sainte-Colombe et de Mme de Pontcarré passent dans Terrasse à Rome (2000). Le romancier évoque le rôle de cette dernière dans la réfection de l’abbaye des Champs et décrit le logement qu’elle s’y fit construire [26][26] Voir ibid., p. 74-78.. Les Ombres errantes (2002) ne se donnent pas comme un « roman », à l’instar des ouvrages précédents. Aucun terme ou qualificatif ne les affilie cependant à un autre genre, comme c’est le cas pour la Rhétorique spéculative (1995), les Petits traités (1990) ou l’« essai sur Maurice Scève » intitulé La Parole de la Délie (1974). Cette indétermination (déjà en vigueur pour Vie secrète paru en 1998), le prix Goncourt que l’œuvre a reçu, justifient qu’elle soit considérée en même temps que Tous les matins du monde ou Terrasse à Rome. Or elle convoque les figures de M. de Pontchâteau [27][27] Le fragment liminaire du chapitre XIX débute sur cette..., d’Arnauld, de Lancelot, de Jansénius et, avec une insistance toute particulière, celle du maître spirituel de Port-Royal, Saint-Cyran. Dans un autre registre, Port-Royal a les honneurs du roman didactico-policier avec le livre de Frédéric Serror, Mystère Pascal ou la mort du père Noël (2001), qui entrelace réflexion sur le miracle de la sainte Épine et élucidation du meurtre d’un jésuite, le père Noël, trouvé mort au même moment dans le puits de la maison de Pascal. Port-Royal se trouve ainsi la scène de nombreux épisodes du récit [28][28] André Fraigneau active quant à lui ce dispositif dans....

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L’évocation de Port-Royal connaît deux autres modes d’évocation privilégiés, éventuellement couplés : la visite aux ruines et la découverte livresque. La visite aux ruines figure dans M. Godeau intime (1926) de Marcel Jouhandeau, Les Jeux de la nuit (1964) de José Cabanis ou Grand amour (1993) d’Érik Orsenna. Lydie Salvayre lui donne une variante en prenant pour protagoniste de son roman La Puissance des mouches (1995) un personnage qui exerce les fonctions de guide du musée de Port-Royal des Champs. La visite des ruines devient visite du Musée, revue des reliques et d’une mémoire du site ordonnée, institutionnalisée. Port-Royal est enfin un lieu récurrent de contemplation imaginaire, de méditation rêveuse et érudite. Sainte-Beuve imagine dans Volupté (1834) qu’Amaury découvre Port-Royal par l’entremise d’une bibliothèque située rue des Maçons-Sorbonne (actuelle rue Champollion) où l’entraîne un ecclésiastique : la bibliothèque contient « une collection complète des livres jansénistes » qui permet à Amaury d’apprendre en détail l’histoire de l’abbaye [29][29] Sainte-Beuve, Volupté, édition d’André Guyaux, Paris,.... Il est ébloui et prévoit à plusieurs reprises une visite aux ruines — qu’il n’accomplit en fait jamais [30][30] Voir ibid., p. 329.. Le narrateur des Jeux de la nuit médite pour sa part sur le Port-Royal de Sainte-Beuve (dans l’édition en six tomes de 1867). La référence est explicite, répétée [31][31] José Cabanis, Les Jeux de la nuit, Paris, Gallimard,.... La fréquentation imaginaire s’accompagne dans ce cas de promenades sur les lieux. Marcel Jouhandeau aussi marque la part du livre dans l’accès à Port-Royal. La section où l’auteur relate l’excursion de ses protagonistes commence en effet de la sorte :

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Véronique aimait un peu davantage M. Godeau pour sa science et ses lectures. Dès qu’il parlait d’une chose inconnue devant elle, elle étudiait cette chose pour le mieux connaître lui.

Elle avait lu Montaigne et Platon, afin d’en parler avec M. Godeau.

Elle s’attacha à l’Histoire de Port-Royal comme à l’histoire de l’âme de M. Godeau [32][32] Marcel Jouhandeau, M. Godeau intime, Paris, Gallimard,....

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Imprimé en italique, Histoire de Port-Royal désigne un texte imprimé, vraisemblablement le Port-Royal de Sainte-Beuve, quoique le titre soit inexact et puisse renvoyer à l’Abrégé de l’histoire de Port-Royal (1742 et 1767) de Racine, voire à l’Histoire de l’abbaye de Port-Royal (1752-1753) de Jérôme Besoigne ou l’Histoire générale de Port-Royal depuis la réforme jusqu’à son entière destruction (1755-1757) de dom Charles Clémencet. La somme de Sainte-Beuve est à nouveau un titre obligé de la bibliothèque du narrateur de La Puissance des mouches[33][33] Lydie Salvayre, La Puissance des mouches, Paris, Éditions.... Dans le roman de Gabriel Matzneff, Ivre du vin perdu (1981), ce sont Les Belles amies de Port-Royal (1930) de Cécile Gazier qui reposent sur la table de nuit du protagoniste, Nil Kolytcheff [34][34] Gabriel Matzneff, Ivre du vin perdu, Paris, Gallimard,.... Un passage que l’historienne consacre à la liaison de Mme de Longueville et de La Rochefoucauld stimule une méditation sur l’amour de Nil, libertin que l’auteur dit ailleurs « peu augustinien » [35][35] Ibid., p. 376.. Pourtant, amené à s’expliquer de ses actes par une de ses anciennes amantes qui a résolu de se faire religieuse, Nil se révèle un connaisseur averti des disputes théologiques dans lesquelles les Messieurs de Port-Royal, qu’il cite alors, intervinrent. La discrétion de la mention de Port-Royal dans Ivre du vin perdu est un trompe-l’œil. Naguère membre de la Société des Amis de Port-Royal, comme il le rappelle dans Maîtres et complices[36][36] Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, Paris, Éditions..., Gabriel Matzneff réserve à Port-Royal un rôle autrement prégnant dans son œuvre que les plates allusions contenues dans Ivre du vin perdu ne le donnent à croire. Dans Boulevard Saint-Germain, récit (1998), l’auteur déclare : « Port-Royal est […] le cœur de Paris, son cœur spirituel, invisible » [37][37] Gabriel Matzneff, Boulevard Saint-Germain, récit, Paris,.... Ses livres multiplient d’autre part les interférences entre textes romanesques, textes autobiographiques et essais. Gabriel Matzneff sacrifie au thème de la promenade à Port-Royal dans le recueil Maîtres et complices[38][38] Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, op. cit., ... : promenade accomplie avec la jeune Francesca, qui l’a sauvé du désespoir du divorce, comme Angiolina, la figure féminine centrale d’Ivre du vin perdu, arracha, en de semblables circonstances, le narrateur à sa déréliction.

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Ce bref inventaire révèle que, à quelques exceptions près (Clélie, les Mémoires et aventures d’un homme de qualité, L’Ingénu de Voltaire, qui, en 1767, met en scène un ancien Solitaire), l’évocation de Port-Royal dans le roman est un fait postérieur à la parution du Port-Royal (1840-1859) de Sainte-Beuve. La fréquente mention du Port-Royal dans les œuvres suggère que ce « poème critique » [39][39] Philippe Sellier, « Le Port-Royal : une méditation... a joué un rôle capital dans la transformation du monastère en objet romanesque en mettant à la portée d’un vaste public une représentation de Port-Royal apte à susciter la rêverie et une exceptionnelle galerie de portraits de clercs ou de laïques qui, entre mythe et histoire, ont contribué à faire le Grand Siècle [40][40] André Fraigneau, op. cit., p. 13 et 15 ne manque pas.... Cependant, l’épanouissement du phénomène date pour l’essentiel de la seconde moitié du XXe siècle et connaît une apogée récente, depuis les années 1980. L’image que les romans donnent de Port-Royal est-elle cohérente d’un terme à l’autre de la chronologie ? Des infléchissements se manifestent-ils, rendant compte de l’attrait renouvelé que le monastère exerce depuis quelques années sur les romanciers ?

PORT-ROYAL AU MIROIR DU ROMAN

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De Mlle de Scudéry à Pascal Quignard, la représentation de Port-Royal obéit à des constantes assez étonnantes eu égard aux transformations que le genre romanesque a connues pendant la période. D’abord, si Port-Royal a été fondé en 1204, le roman ignore absolument l’abbaye avant sa réforme par Angélique Arnauld au XVIIe siècle. Port-Royal n’a d’existence romanesque qu’en son « Siècle d’or » [41][41] Voir Philippe Sellier, op. cit., p. VI.. Une seconde évidence s’impose. Port-Royal, pour le roman, c’est Port-Royal des Champs. Jean Calvet et, dans une bien plus large mesure, Frédéric Serror, évoquent Port-Royal de Paris. Dans les deux cas, Port-Royal de Paris doit sa mention au miracle de la Sainte-Épine qui s’y est produit (Mathilde de Servigny, dans la nouvelle de Jean Calvet dont elle est l’héroïne éponyme, se rend à Port-Royal de Paris précisément afin d’y adorer la sainte Épine). Le genre romanesque néglige pour le reste toute la riche histoire du monastère de Paris. L’expulsion des religieuses en 1664, par exemple, qui fournit sa matière au Port-Royal d’Henry de Montherlant, est totalement passée sous silence. Une observation de Robert Desnos dans Le vin est tiré… (1943) illustre le monopole dont jouit Port-Royal des Champs. « L’hôpital », écrit-il, « se présentait comme un beau parc, un Port-Royal où n’atteignaient pas les rumeurs de la ville » [42][42] Robert Desnos, Le vin est tiré…, Paris, Gallimard,.... L’association de Port-Royal à un « beau parc » suggère que l’auteur pense à Port-Royal des Champs quand il écrit. Or il utilise le nom « Port-Royal » sans spécification, qui plus est avec un article indéfini, à la façon d’un nom commun, faisant complètement abstraction de Port-Royal de Paris, comme si Port-

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Royal, de toute évidence, ne pouvait être que Port-Royal des Champs.

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L’évocation de l’abbaye des Champs passe nécessairement par une présentation des lieux. Le métier de guide du protagoniste de Lydie Salvayre l’engage à brosser un panorama unique en son genre lors de la visite au musée d’une personnalité politique. Le narrateur et ses auditeurs se trouvent sur le perron du bâtiment. Le premier désigne le parc, les prés alentours. Puis, il récite :

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Dans cette heureuse thébaïde au fond de ce vallon, se dressaient autrefois de nombreuses constructions dont il ne reste aujourd’hui que des ruines. À votre droite, messieurs, se trouvait le cloître avec, en son cœur, le cimetière du dedans où les corps des religieuses étaient ensevelis à même la terre. À votre gauche, une église cistercienne édifiée au XIIIe siècle par Robert Luzarches, le maître d’œuvre de la cathédrale d’Amiens. Plus loin, une ferme avec ses granges, ses colombiers, ses caves et ses celliers. Mais tous ces bâtiments furent profanés et détruits [43][43] Lydie Salvayre, op. cit., p. 45..

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Si le terme « vallon », décliné en « val » chez Marcel Jouhandeau [44][44] Marcel Jouhandeau, op. cit., p. 77., figure dans l’ensemble des textes [45][45] Voir Jean Calvet, Dans la lumière de Port-Royal, Paris,..., on ne trouve guère ailleurs mention que du cloître, chez Marcel Jouhandeau et José Cabanis. L’auteur de M. Godeau intime signale un « petit Calvaire » où les promeneurs s’assoient ensemble « le temps d’un Te Deum » [46][46] Marcel Jouhandeau, op. cit., p. 77.. M. de Lestacq, dans le recueil de Jean Calvet, discerne depuis sa cellule des Granges, « le clocher de la chapelle » [47][47] Jean Calvet, op. cit., p. 13.. Il emprunte les « cent marches » pour se rendre au monastère assister aux offices [48][48] Ibid., p. 44.. Il est également question des « murs sévères » de l’abbaye [49][49] Ibid., p. 13.. José Cabanis énumère « la longue clôture, le chœur, le chapitre, le cloître » de l’abbaye sur les gravures de laquelle il a « tant […] rêvé » [50][50] José Cabanis, op. cit., p. 11 et 12.. La moisson est maigre pour le nombre de romans étudiés. Les textes préfèrent en effet à la représentation des bâtiments de l’abbaye ou des Granges celle de la topographie du site et de la nature qui les entourent. La description à laquelle se livre Mlle de Scudéry est la plus ample, mais elle procède à des déplacements (elle situe l’endroit en Sicile, au bord de la mer) et grossit le trait en parlant de « montagnes », de « rochers », de « précipices » [51][51] Voir Jean Mesnard, op. cit., p. 355-357.. Chez les autres auteurs qui s’attardent sur le décor, ce ne sont qu’arbres, eau (l’étang, le Rhodon, les marais), plantes diverses (gui et fougères chez Marcel Jouhandeau, poires et roses rouges d’Arnauld d’Andilly, mousse, tilleuls, frênes et narcisses chez Jean Calvet, « fleurs » et bois parfumés chez Gabriel Matzneff). D’autre part, dans le temps du récit romanesque, il fait toujours beau à Port-Royal [52][52] Ainsi, José Cabanis, op. cit., p. 11 : « Le temps était.... La saison où les scènes se déroulent est fréquemment précisée : un soir de juillet chez Marcel Jouhandeau, un « matin clair de juillet » pour la conversation que Jean Calvet imagine entre Racine et Lancelot, l’été ou le printemps lorsque M. de Lestacq se confie à Pascal (puisque les arbres ont leurs feuilles et laissent se répandre une « agréable chaleur » sur les devisants) et dans le roman de Gabriel Matzneff (« la campagne était en fleurs » [53][53] Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, op. cit., ... ), le début de l’automne chez André Fraigneau (on vendange) et José Cabanis qui prend, pour sa part, soin de noter : « Le temps était le plus doux de l’année » [54][54] José Cabanis, op. cit., p. 10., un premier dimanche de mai chez Érik Orsenna [55][55] Érik Orsenna, op. cit., p. 22.. Port-Royal est assimilé à un locus amœnus, quand bien même Jean Calvet rappelle que les bois peuvent être « sauvages » [56][56] Jean Calvet, op. cit., p. 15., que le vallon est « plein des émanations fiévreuses du marais » [57][57] Ibid., p. 60. André Fraigneau, op. cit., p. 24 mentionne... sur lequel l’abbaye a été construite : on sait que les religieuses désertèrent le site en 1625 et ne revinrent qu’à partir de 1648, après que les Solitaires eurent drainé leurs terres. En fait, se livrant à une réflexion générale sur le paysage de Port-Royal et l’apaisement qu’il procure à M. de Lestacq, Jean Calvet donne une toute autre image des lieux :

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Le paysage que l’on découvrait des Granges et l’air qu’on y respirait agissaient sur M. de Lestacq et contribuaient à le calmer. Du côté de Magny, la vue s’arrêtait aux premières sinuosités d’un plateau banal; vers Saint-Lambert, son regard pouvait s’amuser aux détours du Rhodon, mais le ruisseau coulait dans une vallée étroite et sans charme ; en face, vers Chevreuse, l’horizon était fermé par le château de Vaumurier, une masse lourde et sombre; en bas, dans le vallon, plein des émanations fiévreuses du marais, le monastère dressait ses murs sévères qui n’abritaient que de la pénitence. Le ciel gris et bas distillait le plus souvent une pluie fine ; quand le soleil brillait, ce qui était rare, il paraissait entouré d’une sorte de nuée sale qui étouffait ses rayons. Tout était coloré d’une teinte grise, uniforme et plate. Sans doute, M. de Lestacq, qui avait passé sa jeunesse dans le quartier du Marais, n’était pas habitué à des couleurs plus vives ; mais il y a dans l’air de Paris et dans les nuances des choses qu’on y voit une alacrité qu’il ne retrouvait pas ici. Et la torpeur le pénétrait [58][58] Jean Calvet, op. cit., p. 44..

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Le contraste est saisissant avec le même paysage quand l’auteur y place des scènes précises. C’est qu’une logique poétique et imaginaire l’emporte alors sur la fidélité [59][59] Le Journal d’une élève de Port-Royal, op. cit., p. 5-6.... L’abondance des précisions que les romanciers fournissent sur la saison où leurs personnages visitent Port-Royal n’a d’égal, en effet, que le silence qu’ils observent en matière de chronologie historique. Aucune date, aucun événement ne livre de repère explicite [60][60] Il est possible de situer dans le temps la première.... Les romanciers assimilent Port-Royal, aussi bien spatialement que temporellement, à une enclave hors du monde. Les mêmes termes de « Thébaïde », de « solitude », de « désert », reviennent de façon sempiternelle. Le comte de Rosambert, chez Prévost d’Exiles, se réfugie après un duel à Port-Royal comme dans un endroit où nul ne songera à le poursuivre. Lié à de nombreux proches du monastère, M. de Sainte-Colombe vit tout à fait retiré dans sa maison sur la Bièvre. Plusieurs auteurs insistent sur la configuration du site, qui rend son accès difficile. Mlle de Scudéry l’isole symboliquement entre mer et montagnes. Le motif perdure au XXe siècle… faute de transports en commun. Ainsi Gabriel Matzneff note-t-il avec humour :

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Pour celui qui n’a ni chauffeur ni permis de conduire, le pèlerinage à Port-Royal des Champs, sans être l’exploit qu’il représentait au XVIIe siècle, demeure une petite expédition : il faut prendre le train, puis un car, et surtout marcher. Mais l’attente fait partie du but à atteindre autant que le but lui-même ; et l’effort, sans quoi il n’est pas de progrès dans la vie spirituelle [61][61] Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, op. cit., ....

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La destruction de l’abbaye en 1710 ne peut qu’accroître le sentiment de l’immatérialité, lorsque le roman évoque l’abbaye après cette date. Souvent, la visite à Magny « où contre les murs de l’église sont scellées des pierres tombales enlevées au Monastère », un détour par Saint-Lambert, où furent portés « les ossements des religieuses, et de ceux qui avaient cru reposer près d’elles » [62][62] José Cabanis, op. cit., p. 10-11., prolongent, voire remplacent la promenade à Port-Royal même, tandis que Gabriel Matzneff observe :

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Il n’y a plus rien au vallon de Port-Royal, que le souvenir et la rêverie. Pourtant, chaque fois que je pénètre parmi ces solitudes dévastées, c’est spontanément que je porte ma main droite à mon front et à ma poitrine : s’il est un lieu au monde où nous devons faire le signe de la croix, c’est sur cette terre bénie où les herbes et les arbres parlent plus à l’âme que ne le pourraient les plus nobles voûtes, les plus orgueilleux monuments. Ici, tout est église, et le souvenir du supplice subi par les jansénistes, de la destruction du monastère, des corps des prêtres et des religieuses déterrés, profanés, livrés aux chiens, de toutes ces horreurs qui déshonorent le règne de Louis XIV, nous broie le cœur [63][63] Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, op. cit., ....

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Port-Royal devient ainsi un pur lieu de méditation spirituelle. Dans Volupté, Amaury juge finalement inutile le voyage dans la vallée de Chevreuse :

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Une ou deux fois donc, les jours de mes courses aux environs après les rechutes, je me dirigeai vers ce désert, prenant par Sceaux et les collines d’au-delà ; mais mes pieds, n’étant pas dignes, se lassaient bientôt, ou je me perdais dans les bois de Verrières. Un simple caillou jeté à la traverse dérange tant nos plus proches espérances, que je n’exécutai jamais le voyage désiré. Qu’importe, après tout, la réalité matérielle des lieux, dès qu’un impatient désir nous les a construits ? La pensée et l’image vivaient en moi ; je n’ouvrais jamais un de ces livres imprimés à Cologne, avec l’abbaye de Port-Royal-des-Champs gravée au frontispice, sans reconnaître d’abord la cité de mes espérances, sans m’arrêter longtemps à ce clocher de la patrie [64][64] Sainte-Beuve, Volupté, op. cit., p. 328..

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Port-Royal échappe au monde. Paradis martyrisé, c’est un lieu sacré. Marcel Jouhandeau, Gabriel Matzneff dans Maîtres et complices, Érik Orsenna, Lydie Salvayre parlent de « pèlerinage » à son propos. L’abbaye compte moins que les « espérances » dont elle est la « cité » [65][65] Ibid., p. 329.. Elle permet d’accéder au « Secret des secrets » [66][66] André Fraigneau, op. cit., p. 169..

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La représentation romanesque des personnalités liées à Port-Royal des Champs est à son tour éminemment sélective. Les religieuses y sont à peine dépeintes [67][67] Le Journal d’une élève de Port-Royal fait exception.... Mlle de Scudéry les occulte. La bienséance, certes, commande de ne pas traiter de la religion dans des œuvres profanes. Son roman contient néanmoins ailleurs des allusions à des « vestales » ou des « vierges voilées ». La pure ellipse, s’agissant de Port-Royal, n’est peut-être pas commandée par le seul respect. Mlle de Scudéry est plus intéressée par la situation exceptionnelle d’hommes du monde retirés de ce dernier dans une libre communauté que par un établissement religieux traditionnel, quel qu’en soit la qualité de la réforme et d’exigence spirituelle [68][68] Antony McKenna, « Mademoiselle de Scudéry et Port-Royal »,.... Prévost d’Exiles mentionne-t-il une moniale, il s’agit de « la mère Agnès, qui était parente de Racine » [69][69] Antoine Prévost d’Exiles, Mémoires et aventures d’un..., à savoir Agnès de Sainte-Thècle. Son évocation est commandée par le fait que le comte de Rosambert est introduit à Port-Royal par Racine. Le poète n’y eût-il pas eu de parente, il est vraisemblable que les Mémoires et aventures d’un homme de qualité ne nommeraient aucune religieuse. Le comte relève que la mère Agnès, alors prieure du couvent, « avait beaucoup de brillant dans la conversation, et n’avait pas moins de solidité d’esprit ». Il s’attache à des caractéristiques purement mondaines. À peine note-t-il qu’elle « prit fort à cœur ce qu’elle appelait [s]a conversion ». La surprise est identique à lire les nouvelles de Jean Calvet. Deux de ses héroïnes sont religieuses à Port-Royal : l’auteur ne brosse cependant le portrait d’aucune des grandes figures de l’abbaye. Marcel Jouhandeau nomme la mère Angélique : Véronique suppose qu’elle eût pu être une Angélique Arnauld, si M.Godeau se fût senti la vocation d’un Saint-Cyran. La mère réformatrice de l’abbaye n’est envisagée que par relation à son directeur et selon la perspective d’une subordination. Il est encore question en passant des deux Angélique (Angélique Arnauld et Angélique de Saint-Jean) et de la mère Agnès, tandis que les promeneurs cheminent : le peu connu M. Charle, Pascal, Racine, Lancelot, Nicole et M. Hamon suivent aussitôt. José Cabanis évoque le Port-Royal cher à son cœur :

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[…] les pénitents et les maîtres des Petites Ecoles, la Mère Angélique, la Mère Marie des Anges […], ces bâtiments qui me sont si familiers […]. On y aperçoit chaque fois quelques religieuses, mais comme figées, retranchées déjà, et ailleurs. Je pense aussi aux amis lointains de nos messieurs, qui ne vinrent jamais à Port-Royal mais y vivaient par la prière, et souffrirent persécution dans leur province [70][70] José Cabanis, op. cit., p. 11..

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Seules deux religieuses apparaissent. Leur mention est encadrée par celle des « pénitents » et des maîtres des Petites Écoles, puis des « amis lointains » ou des Messieurs. Les religieuses sont, dans leur ensemble, perçues comme « figées, retranchées déjà, et ailleurs ». Il ne s’y attarde pas. Le même trait vaut dans tous les textes. Lydie Salvayre ne considère guère que la mère Angélique et Catherine de Sainte-Suzanne de Champaigne à l’occasion des tableaux d’elles qui sont conservés au musée. L’une et l’autre font l’objet de commentaires irrévérencieux et sarcastiques. Le narrateur évoque la première notamment au début du roman, quand il raconte le parcours ordinaire de ses visites :

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J’entreprends ma visite par la salle du bas. Je me poste devant le portrait de la Mère Angélique. Et d’une voix majestueuse.

Observez ce visage, leur dis-je. Il est laid. Moustachu. La bouche est avare et posée de travers. La mâchoire est énorme. On pourrait penser qu’il s’agit d’un travelo. Cependant, le visage de cette femme qui fut abbesse de Port-Royal exerça sur les esprits de son temps un magnétisme considérable. Pourquoi ? leur dis-je. Parce que ce visage fut touché par la grâce divine [71][71] Lydie Salvayre, op. cit., p. 9..

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Catherine de Sainte-Suzanne n’a pas droit au même rétablissement final. « Grande hystérique devant l’Éternel, paralysée puis guérie par intervention divine, la plus sexy de toutes et la plus belle », elle reste confinée au régime de la dérision. Port-Royal n’a qu’un héros dans La Puissance des mouches : Pascal, de même d’ailleurs que dans le roman de Frédéric Serror, significativement intitulé Mystère Pascal. Le dessein de son auteur n’est-il pas de percer la « personnalité » de Pascal, « la tournure de sa pensée » face au mystère, envisagé sous les deux espèces du meurtre et du miracle, « sa rage d’emprunter les chemins les plus détournés pour gagner des vocations » [72][72] Ces expressions figurent dans la présentation du roman... ? Selon ce programme, la mère Angélique, la mère Agnès, la sœur Flavie Passart, restent en retrait. Elles sont des utilités. Rose Vincent ne déroge pas à la règle dans L’Enfant de Port-Royal. La communauté de Port-Royal, envisagée sur le mode de la remémoration et à travers le prisme de Racine, est limitée aux quelques figures proches du dramaturge : sa grand-tante Suzanne Desmoulins qui fut cellérière du monastère, mais décéda au moment où son petit-fils était accueilli rue Saint-Dominique d’Enfer, sa grand-mère Marie, retirée à Port-Royal quand elle fut devenue veuve, sa tante Agnès, surtout.

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Port-Royal des Champs se résume ainsi essentiellement aux Solitaires et aux Messieurs. Mlle de Scudéry met, sous le nom de Timante, Robert Arnauld d’Andilly au premier plan, les autres solitaires étant décrits de façon collective. Prévost d’Exiles favorise pour sa part Antoine Arnauld, présent lors des deux visites de Rosambert. Dans Volupté, parmi les Solitaires dans la « familiarité » desquels Amaury entre en fréquentant la bibliothèque de la rue des Maçons-Sorbonne, se trouvent « les Arnauld, les Saci, les Nicole et les Pascal ». L’usage étonnant du pluriel a vocation à amplifier. Une seule personnalité, envisagée au singulier, conserve son statut d’exception : le médecin Jean Hamon, auquel Sainte-Beuve consacre de surcroît un long portrait [73][73] Sainte-Beuve, Volupté, op. cit., p. 324 et 326-329. Dans la méditation qui clôt le roman, Amaury parle encore des « conseils de [s]on ami M. Hamon » qui l’ont aidé à se conduire [74][74] Ibid., p. 390.. Antoine Le Maistre, Fontaine et Saint-Cyran apparaissent à l’occasion. Marcel Jouhandeau convoque, dans M. Godeau intime, Saint-Cyran, M. Charle, Pascal, Racine, Lancelot, Nicole et M. Hamon. Chez Jean Calvet, ce sont encore Arnauld d’Andilly, Antoine Le Maistre, Le Maistre de Sacy, Singlin, Pascal, M. Hamon, Lancelot. M. Hamon reparaît dans plusieurs nouvelles, toujours d’une façon exceptionnellement favorable. André Fraigneau exhume en M. de Pontchâteau un authentique Solitaire (les Solitaires sont, écrit-il dans sa préface, « comme des diamants noirs »). Il se contente néanmoins de n’évoquer ensuite, et de façon purement allusive, qu’Antoine Singlin, M. de Saint-Gilles et Saint-Cyran. José Cabanis lisant le Port-Royal de Sainte-Beuve mentionne Saint-Cyran, « les premiers solitaires », M. d’Andilly, « le petit Racine », Nicolas Pavillon. Dans Augustin ou le Maître est là, Joseph Malègue nomme Pascal et cite les Méditations de Jean Hamon [75][75] Joseph Malègue, Augustin ou le maître est là, édition.... Nil, dans le roman de Gabriel Matzneff, Ivre du vin perdu, fait allusion aux « Messieurs de Port-Royal » en général. Dans Boulevard Saint-Germain, l’auteur évoque spécifiquement Racine, Saint-Cyran, Lancelot, Bourdoise. Le chapitre X de Maîtres et complices est entièrement dévolu aux Messieurs, qu’il célèbre avec enthousiasme, tandis que le chapitre IX était consacré à La Rochefoucauld, proche du monastère. Port-Royal hante également Les Samouraïs (1990) de Julia Kristeva par l’entremise du personnage de Fabien Edelman, double romanesque de Lucien Goldman. Conversant avec Olga, il évoque Saint-Cyran, Antoine Le Maistre, Pascal [76][76] Julia Kristeva, Les Samouraïs, Paris, Gallimard, « Folio »,.... Pascal Quignard, s’il évoque Mme de Pontcarré (l’absence dans l’ensemble du corpus de Mme de Longueville et des autres « belles amies » de l’abbaye est tout à fait remarquable [77][77] Le Journal d’une élève de Port-Royal se singularise... ), privilégie à son tour fortement les Messieurs. Rose Vincent à nouveau met en scène Arnauld d’Andilly, Lancelot, Wallon de Beaupuis, Le Maistre de Sacy, Antoine Le Maistre, M. Hamon. Sans surprise, Pascal, Arnauld et Lancelot figurent chez Erik Orsenna. Lydie Salvayre nomme au fil du récit de son protagoniste la plupart des Solitaires et des Messieurs. Une personnalité se détache cependant des autres : Pascal. Dès le début du chapitre 2, le narrateur explique qu’il organise la visite du musée autour du moment fort où le visiteur découvre la ceinture à clous de l’auteur des Pensées[78][78] Lydie Salvayre, op. cit., p. 17.. Le masque mortuaire de Pascal suscite plusieurs développements. Le protagoniste, d’autre part, ne cesse de lire les Pensées, de les méditer, les commenter. Il consulte aussi la Correspondance. L’intérêt qu’il porte à Pascal l’engage même à faire des lectures érudites : il énumère les travaux d’Albert Béguin, la Vie de M. Pascal de Gilberte Périer, Sainte-Beuve, Léon Brunschvig, Henri Lefevre, Louis Lafuma, Georges Brunet, Lucien Goldman et Jean Mesnard [79][79] Ibid., p. 154..

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Ce rapide panorama révèle une remarquable continuité dans le temps de l’image que le roman donne de Port-Royal. De Mlle de Scudéry à aujourd’hui, la topique liée à Port-Royal ne varie presque pas. Elle s’avère de plus extrêmement limitée. En dépit de l’abondance des documents, de la richesse de l’histoire de l’abbaye, de la variété des personnalités qu’elle attira, les romanciers s’en tiennent à l’évocation symbolique d’un espace édénique [80][80] Mlle de Scudéry, op. cit., p. 1148-1149 spécifie qu’il... et des Messieurs qui vinrent s’établir aux Granges. L’occultation des religieuses et de la plupart des ecclésiastiques à l’exception de Saint-Cyran et, fugitivement, d’Antoine Singlin est frappante. Aussi José Cabanis est-il catégorique : il récuse dans Port-Royal « l’Augustinus, la Fréquente communion, et les traités de théologie et de combat qui firent tant de vacarme » [81][81] José Cabanis, op. cit., p. 11.. L’importance conférée à Pascal et Racine [82][82] Il n’a pas été possible de découvrir une origine historique..., voire à M. Hamon aux pieds duquel Racine voulut être inhumé, suggère que les romanciers abordent Port-Royal par le biais du panthéon des auteurs classiques [83][83] Charles Des Guerrois, dans la préface de son recueil.... La suggestion est aveu explicite chez André Fraigneau qui déclare voir en Port-Royal « une sorte d’apothéose de l’âme française à l’un de ses moments de souveraineté » et utilise le personnage de M. de Pontchâteau pour tirer des portraits de Poussin, de Mme de Sévigné, Mme de Lafayette (la seconde partie rapporte une lecture de La Princesse de Clèves), et La Rochefoucauld, ainsi que du cardinal de Retz, autant de figures tutélaires du « classicisme » français. Ainsi les romanciers qui s’intéressent à Port-Royal ont-ils une vision à la fois livresque et littéraire de l’abbaye; ils en cultivent une légende dorée.

VALEUR ET USAGES DE LA RÉFÉRENCE À PORT-ROYAL

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« Que me fait donc l’histoire de Port-Royal ? » interroge le narrateur des Jeux de la nuit dès les premières pages du roman. En effet, méditant sur la passion que la belle Gabrielle lui a inspirée, il mêle en permanence aux réminiscences amoureuses des considérations sur Port-Royal et constate qu’il a dissimulé à sa maîtresse une visite à Port-Royal des Champs comme elle lui cache ses amants. Cette fascination obstinée, apparemment déplacée dans le contexte, le surprend. La question qu’il se pose peut s’appliquer à l’ensemble des textes. La médiocrité de la représentation qu’ils donnent de Port-Royal, son caractère la plupart du temps très restreint, invitent à se demander s’il s’agit d’un saupoudrage élégant, d’un phénomène de mode, ou si la mention de Port-Royal est douée d’une nécessité et d’un sens réels, son image fût-elle galvaudée.

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Jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale, la mention de Port-Royal est fondamentalement liée à une réflexion sur la foi et la conversion. Sainte-Beuve procure un des exemples les plus purs du motif dans Volupté. Amaury, qui est âgé et prêtre dans le temps du récit, confère lui-même un rôle décisif à la rencontre avec Port-Royal dans sa conversion. « L’impression fut grande sur moi, d’un si récent exemple des austérités primitives », déclare-t-il [84][84] Sainte-Beuve, op. cit., p. 324.. Ses premiers projets de renoncement au monde datent de l’époque où il découvre Port-Royal rue des Maçons-Sorbonne :

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[…] je combinais une vie de retraite aux champs, à quelques lieues de Paris, à Chevreuse même, près des ruines labourées du monastère, ne venant là à la grande ville qu’une fois tous les quinze jours, à pied en été, pour des objets d’étude, pour des livres à prendre aux bibliothèques, pour deux ou trois visites d’amis graves qu’on cultive avec révérence, et m’en retournant toujours avant la nuit [85][85] Ibid., p. 328-329..

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Le cas est plus subtil, mais non moins clair dans M. Godeau intime. Véronique et M. Godeau ont visité Port-Royal. Ils sont dans la voiture qui les ramène à Paris. La jeune femme déclare :

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— Je suis janséniste.

M. Godeau interrompit son extase, pour lui demander ce que cela signifiait :

— Dieu est « terrible dans ses manières », dit-elle. On l’aime sans le juger, comme vous.

Le cocher qui traînait le ciel de Véronique était ivre. Il éternua. Le cheval piaffait. L’essieu craqua. Les deux roues du char fantastique se séparèrent. Véronique et M. Godeau durent gagner à pied la gare de Chevreuse.

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L’enthousiasme religieux de Véronique est tourné en dérision par la question brutale de M. Godeau, sceptique, puis par l’ivresse du cocher et l’accident qui survient. Mais, de retour chez lui, M. Godeau « brûle tous les manuscrits des poèmes qui étaient depuis sept ans sa raison d’être et sa seule excuse d’être pécheur. […] M. Godeau croyait ne pas pouvoir pousser plus loin cette tension absolue de lui-même dressée contre Dieu » [86][86] Marcel Jouhandeau, op. cit., p. 78-79.. L’« autodafé » a pour vocation de détruire ce qui « le séparait de Dieu ». La visite à Port-Royal détermine donc la première étape de la réformation intérieure d’un personnage qui, au terme du roman, meurt lépreux, « figé en Dieu » [87][87] Ibid., p. 330.. Illustration d’un « radicalisme évangélique », d’une expérience de la foi inspirée du Sermon sur la montagne, « ligne de faîte du christianisme » [88][88] Voir Philippe Sellier, « Port-Royal, ou le “génie”..., Port-Royal continue de jouir du pouvoir d’éveiller les âmes après que la voix de ses pénitents ne résonne plus que dans leurs ouvrages. Le constat est explicite dans la note liminaire qui ouvre le recueil de Jean Calvet :

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La lumière de Port-Royal éclaire les consciences sur elles-mêmes et apaise les passions. Elle provoque des mirages et des attractions invincibles d’où naissent, dans les âmes déçues, des désespoirs. Elle fait surgir, dans des coins modestes où on regarde peu, des gestes naïfs, à la fois touchants et comiques. Elle dispose les âmes ardentes à comprendre les créations artistiques du passé et à donner aux conceptions païennes, en les transposant dans la cité chrétienne, une vibration plus passionnée [89][89] La quatrième de couverture de l’édition de 1982 renchérit :....

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La mention parfois presque banale de Port-Royal peut être l’indice, du reste, qu’une réflexion sur le « christianisme augustinien » dont l’abbaye fut un fer de lance informe le texte. Les deux séjours à Port-Royal du comte de Rosambert, dans les Mémoires et aventures d’un homme de qualité, sont présentés de façon assez anodine. Sa première visite est surtout affaire de curiosité. Si les conversations d’Arnauld et de la mère Agnès de Sainte-Thècle ne sont pas sans ébranler le comte (« j’étais à demi-jansé-niste lorsque je quittai cette maison », déclare-t-il), l’influence n’a qu’un temps et l’ironie avec laquelle il se souvient du prosélytisme de ses hôtes et des sages diatribes d’Arnauld marque les distances du narrateur. Rosambert rapporte néanmoins soigneusement chacune de ses visites et transcrit au style direct les avertissements d’Arnauld : les deux épisodes prennent leur pleine mesure replacés dans la vie entière du comte. Celle-ci s’avère en effet l’illustration d’une conception augustinienne de l’existence. Obsédé par le péché, misérable et inquiet, Rosambert touché par la grâce fait une conversion radicale sur le champ de bataille de La Marsaille. Sa résipiscence ne souffrira pas de demie mesure; il décidera de mourir au monde et entrera finalement à la Trappe [90][90] Antoine Prévost d’Exiles, Mémoires et aventures, op..... La destinée du comte forme un contrepoint à celle de l’homme de qualité, dont la religion, plus indulgente envers l’amour humain, n’exige pas une totale immolation et s’accommode d’une morale tempérée. La version définitive du roman circonscrit le récit secondaire à la première personne au livre II et achève l’histoire de Rosambert de façon hâtive au livre V. L’expérience à laquelle elle correspond se voit ainsi étroitement délimitée et subordonnée à celle de l’homme de qualité. Prévost d’Exiles prend parti, alors que la forme initiale de l’œuvre, en 1717, était sans doute bien davantage celle d’un diptyque, de vies parallèles vouées à éprouver deux modèles entre lesquels l’auteur était également partagé. La question de l’augustinisme continue d’ailleurs de hanter l’œuvre de Prévost d’Exiles. Port-Royal n’est pas nommé dans Manon Lescaut (1731), mais des Grieux reconnaissant auprès de Tiberge qu’il agit mal, qu’il souffre de sa faiblesse et du caractère misérable de son existence, se déclare simultanément impuissant à se réformer. Tiberge soupire alors : « Dieu me pardonne, […] je pense que voici encore un de nos jansénistes » [91][91] Antoine Prévost d’Exiles, Histoire du chevalier des.... « Je ne sais ce que je suis », reprend des Grieux, « et je ne vois pas trop clairement ce qu’il faut être, mais je n’éprouve que trop en vérité ce qu’ils disent ». La morale du roman, parfois qualifié de « roman janséniste », est âprement discutée par la critique. Sans trancher, il est clair du moins que l’œuvre, entre les Mémoires et aventures d’un homme de qualité et Le Doyen de Killerine (1735-1740), s’emploie de nouveau à confronter deux conceptions opposées de l’existence.

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Le « christianisme augustinien » jette ses derniers feux avec Augustin ou le Maître est là de Joseph Malègue. Parue en 1933, l’œuvre, couronnée par le prix de la Littérature spiritualiste, suscita un vif débat. Augustin ou le Maître est là, en effet, est un roman à thèse et un roman dont l’auteur revendique la valeur didactique et pragmatique. La postface adjointe à ses rééditions fournit d’ailleurs au lecteur un véritable dossier constitué de témoignages et de résumés des discussions que le livre engendra. Joseph Malègue entend dénoncer à travers l’histoire de son protagoniste les méfaits du positivisme et d’une destitution du christianisme qui conduit les âmes à la déréliction. Il expose en outre la seule façon dont les « intelligences contemporaines » pourront, selon lui, connaître la « crise de la foi » [92][92] Joseph Malègue, op. cit., p. CCMXL.. Élevé par une mère pieuse et un père enseignant humilié et déçu, en retrait du monde, Augustin est un élève exceptionnellement brillant. De l’école communale à l’Université, en passant par l’École normale supérieure (il est cacique au concours d’entrée), le jeune homme est soumis à un enseignement positiviste militant, qui détruit en lui la foi de son enfance. La façon dont un de ses professeurs de lycée, M. Bougaud, sémillant normalien, dissocie intelligence et apologétique constitue une de ses expériences les plus marquantes :

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[Augustin] l’écoutait parler de Pascal et de Port-Royal au sortir de son déjeuner, dans l’odeur de café qu’il secouait encore. Il voyait que les choses religieuses se discutaient comme les autres, comme n’importe quel état de la sensibilité, comme tout fait d’histoire. Qu’on eût le soin (M. Bougaud le prenait avec un ostensible scrupule) de placer toute recherche sur leur nature dernière en réserve sur de hauts rayons d’étagère, à l’abri des mains d’enfants, cela ne lui faisait pas croire qu’elles le fussent aussi des mains d’hommes [93][93] Ibid., p. 88..

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Il est symptomatique que l’auteur choisisse de souligner l’audace de M. Bougaud en faisant porter ses propos sur Port-Royal et Pascal. C’est que ces derniers apparaissent comme une matière entre toutes sacrée. D’ailleurs, gagné par le doute, Augustin cherche à choquer la piété de sa sœur, élève des ursulines, en faisant à son tour preuve d’irrespect spécifiquement à l’égard de Port-Royal :

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Il était très vrai qu’Augustin, imitant Vaton, éberluait trop souvent Christine de raisonnements extraordinaires. Il ne détestait pas d’essayer sur elle un petit effet de scandale. À table, déjà, l’année précédente, il avait parlé de saint François de Sales, de Pascal, de Port-Royal et du gallicanisme, en termes libres et prétentieux à la fois, dont s’amusait son père. Il fallait bien accepter certains moments rieurs en cette raide jeunesse [94][94] Ibid., p. 107..

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Mais, surmené, Augustin tombe malade [95][95] Ibid., p. 111-118.. Contraint de rester alité, il lit les Pensées. Le volume et, en particulier, la Prière pour le bon usage des maladie (dans l’édition Brunschvicg) le bouleversent :

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D’un geste amolli de malade, Augustin repose le livre des « Pensées » sur la table ronde auprès de lui tout ouvert, les feuilles contre le bois. Cette marée de misère et de Toute-Puissance qui déferle des Oliviers a fini par l’envelopper, lui, Augustin, après Pascal (après bien d’autres), dans ces mêmes flots où baigne le Christ.

Jésus lui parle comme à Pascal : « Je pensais à toi dans mon agonie ». Aucune distinction entre les deux âmes ; celle qui écoute en ce moment même, et celle qui, voici deux cent cinquante ans, entendit ces paroles, dans les effusions et les larmes d’une méditation de saint.

Augustin ne peut se méprendre : c’est bien lui qui se sent aimé, choisi, sollicité. Une sorte d’appel pressant et murmuré effleure son cœur comme un petit souffle.

Le silence où se propage cet appel est différent des autres silences : milieux inertes, simples absences de bruit. C’est le mutisme des attentes, encore vibrant du message qu’il vient de transmettre, attentif et chargé, tout pénétré d’une terrible douceur. Augustin se sent, d’être distingué par Dieu, une confusion à s’évanouir [96][96] Ibid., p. 115..

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Une violente crise intérieure ébranle alors Augustin. Elle n’a qu’un temps. La guérison éloigne à nouveau le jeune homme de Dieu. Lorsqu’il arrive à Paris pour étudier en khâgne à Louis-le-Grand, il assiste à une messe à Saint-Étienne du Mont : il s’interroge sur la question de la vocation et de l’appel. L’auteur insiste à l’intention du lecteur ignorant sur le lien entre Saint-Étienne du Mont et Port-Royal en soulignant que les manières du prêtre rappellent le jansénisme :

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Il subodora le retour de la fameuse question obsédante : celle de la vocation, celle de l’appel. Il remarqua la diction du vieux prêtre qui venait de prononcer en chaire de très courtes paroles, avec une articulation d’acteur. De cette froideur formaliste qui l’avait frappé dès le début de la messe, la cause était obvie : un très sub-til parfum janséniste fumait sous ces voûtes depuis trois cents ans. À l’élévation, il se mit à genoux à même les dalles. Quelque remords, un recueillement tardif, l’idée d’un temps perdu à rattraper, le saisirent, et, encore une fois, l’inquiétude de l’appel. Il lui sembla impossible que Dieu voulût l’arracher au légitime attrait de cette force infinie qui le sollicitait. Le devoir était de vivre dans le présent jusqu’à ce que tout fût clair. Dieu ne se réfractait-il point dans l’œuvre de Dieu [97][97] Ibid., p. 147..

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Port-Royal a valeur de modèle et de pierre de touche chez Joseph Malègue [98][98] Joseph Malègue n’a pas évoqué cette éventualité dans.... La fin du roman et la conversion d’Augustin reprennent en l’approfondissant le motif de la première crise. Augustin a été nommé à l’Université. Il vient rendre visite à sa mère et à sa sœur, qui vivent ensemble. Christine s’est mariée et elle a un bébé de quelques mois, mais son mari l’a abandonnée avec son enfant. Empêtré dans ses doutes, Augustin est un témoin ambigu de la piété des deux femmes et de l’immense amour qu’elles portent au nourrisson. Mais les événements se précipitent, qui arrachent le jeune universitaire à lui-même. La santé du bébé se délabre : il a contracté une méningite et décède. La même semaine, la mère d’Augustin meurt à son tour. Abasourdi par la pitié et la souffrance, le protagoniste tombe malade. Il découvre alors qu’il est atteint de tuberculose et qu’il est responsable de la mort de l’enfant de sa sœur. Accablé par cette faute involontaire, frappé au cœur, Augustin prend conscience de l’humilité de la créature. Cédant à la main de Dieu, il se repentit et se convertit avant de mourir, le remords l’empêchant de lutter contre la maladie. La leçon que Joseph Malègue entend formuler est d’inspiration augustinienne, voire pascalienne. L’homme n’est rien sans Dieu. Il doit déposer l’orgueil, accepter la révélation. Grâce à la maladie, Augustin fait son salut in extremis, mais son existence, corrompue par les vanités de la raison dont la puissance croissante dans le siècle révolte l’auteur du roman, a été entièrement stérile et solitaire. L’œuvre de Joseph Malègue est la dernière où l’évocation de Port-Royal prenne une dimension proprement théologique et apologétique. La pastorale de la peur dont elle se réclame lui confère un caractère âpre et vengeur assez difficile à soutenir et qui dénote un combat d’arrière-garde.

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Après cette date, Port-Royal demeure une référence, mais d’un point de vue exclusivement anthropologique et moral. La perspective de la conversion a disparu. L’interrogation théologique est étonnamment ténue dans le Journal d’un Solitaire d’André Fraigneau, qui rapporte pourtant les célèbres années d’errance, puis de ralliement au monastère d’un familier historique du monastère. L’exemple des Jeux de la nuit de José Cabanis, presque vingt ans plus tard, est définitif. La passion que le narrateur éprouve pour Gabrielle équivaut à une remise en cause de toute son éducation religieuse et morale. C’est une véritable conversion — païenne. La jeune femme révèle à son amant le bonheur :

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J’éprouvais un bonheur si violent que j’en fus stupéfait : cela pouvait donc encore exister ? C’était vers Pâques, après ce sombre hiver, les premiers beaux jours. Nous étions au bord de la mer, où jamais encore nous n’étions venus ensemble, et aussi loin que les regards pouvaient porter sur la plage, nous étions seuls.[…] Devant moi, Gabrielle est sortie de la mer entièrement nue, le visage ruisselant, et secouant ses cheveux. Jamais je n’avais rien vu de si beau. Ce fut le premier printemps de ma vie. La sagesse et la mélancolie de mon enfance, dont je n’avais pu complètement guérir, disparurent comme un brouillard, et avec elles tout ce qui m’avait jusque-là retenu de vivre. Le Dieu que j’avais autrefois tant aimé, et auquel il m’arrivait de songer encore, s’enfuit : il ne peut tolérer que nous soyons heureux. […] tout pour moi fut nouveau [99][99] José Cabanis, op. cit., p. 52-53..

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Le symbolisme du texte est transparent : le narrateur se découvre au Paradis terrestre. Mais le bonheur qu’il éprouve est amoureux, sensuel, essentiellement profane et humain. Gabrielle efface la conviction du péché originel :

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Depuis longtemps je ne croyais plus que la vie est une vallée de larmes, mais pour l’avoir cru j’en étais resté marqué. On ne se délivre pas si facilement de Dieu. Ce qui me rattachait encore à un monde dont je m’étais évadé, mais dont le souvenir ne laissait pas de me hanter, se défit sous mes yeux, montra la corde, et j’en vins à ne plus même concevoir ce qu’était le Dieu de mon enfance. Je me séparai aussi de ce que j’avais aimé le mieux : ma mère m’avait donc trompé, et mourut une seconde fois. Ce qu’elle avait tant désiré que je devienne, jamais je ne le serais, et j’écartai ce visage douloureux que je ne comprenais plus. Je découvris vraiment qu’on ne peut servir deux maîtres, et que j’avais jusque-là vécu de compromis, regrettant ce que j’avais quitté et ménageant secrètement un retour. Je ne regrettai plus rien [100][100] Ibid., p. 58-59..

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Archange annonciateur de la gloire des sens et de la beauté de la création, Gabrielle détourne apparemment sans rémission le narrateur de la conception augustinienne du monde dans laquelle il a été élevé et à laquelle il sacrifie dans son admiration pour Port-Royal ou les rigueurs de Nicolas Pavillon [101][101] Louis Artus décrit une expérience similaire dans son.... Gabrielle, cependant, trompe son amant et le mirage se dissipe bientôt. Le narrateur part se retrouver à Port-Royal, il recommence à lire Sainte-Beuve; l’hiver s’installe. Port-Royal ne triomphe cependant qu’à demi dans cette conclusion : seul au coin du feu, le protagoniste du récit revient au monastère, mais il s’endort pour rêver de … Gabrielle. Le texte n’offre aucune perspective eschatologique. Port-Royal est définitivement placé du côté de la « nuit » : quand les « feux » de l’amour humain ne sont qu’un souffle éphémère et trompeur, seul triomphe le désenchantement. Chez Gabriel Matzneff, Port-Royal et l’Église orthodoxe, considérés comme deux faces d’un même « premier christianisme » [102][102] Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, op. cit., p. 118 :..., sont l’arrièreplan qui donne sa signification au libertinage. L’auteur hante les églises, célèbre Port-Royal et la qualité de la bibliothèque qu’il a réunie à son sujet [103][103] Ibid., p. 121. : il néglige toutefois son enseignement avec désinvolture, lorsqu’il ne se fait pas le chantre d’un syncrétisme parfaitement hétérodoxe, sinon hérétique [104][104] Ibid., p. 121 : « Ai-je tort de mêler Francesca et.... Port-Royal, dans Les Samouraïs, n’est à son tour plus qu’un objet du passé et sa doctrine, rapportée au comportement de son spécialiste, Fabien Edelman, prétexte à ironie.

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Aux antipodes de ces évocations, La Puissance des mouches propose une lecture aussi originale que vibrante de Port-Royal. Certes, le narrateur ne se départ pas d’un ton goguenard peu usité lorsqu’il est question de l’abbaye et la passion que Pascal lui inspire aboutit à lui faire commettre un crime. — Satire cruelle d’une théologie à laquelle l’auteur est hostile ? André Blanc considère en effet que le protagoniste :

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[…] voit en la théologie et en la morale de Port-Royal une agressivité qui ne tourne pas seulement en dérision les valeurs humaines, mais qui dépouille aussi la société de toute prétention à la justice et à l’autorité. On peut considérer que ce scepticisme nihiliste […] le conduit à se faire renvoyer et à sombrer dans une indifférence envers toutes choses qui le poussera au meurtre, dont les circonstances ne sont jamais données, mais qui est de toute évidence un moyen de se délivrer de cette « angoisse dont le centre est partout et la circonférence nulle part » [105][105] André Blanc, op. cit., p. 53-54..

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Mais André Blanc est influencé par une présentation (interrompue) de la doctrine de Port-Royal à laquelle se livre M. Molinier, le chef du narrateur [106][106] Voir Lydie Salvayre, op. cit., p. 45-46. M. Molinier.... Rien n’engage dans le texte à considérer que les propos de ce dernier, qualifiés de « petit cours affreusement ennuyeux sur l’esprit janséniste », sont exacts ou légitimes. Prudent et bienveillant, le critique considère le roman comme une pochade, une « brillante et caustique variation », qu’il traite par la légèreté. Il s’agit au contraire d’une vigoureuse apologie de Pascal et de Port-Royal, quoi qu’il y ait à redire aux interprétations de l’auteur ou de son personnage.

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Le narrateur, en effet, est le fils d’un réfugié espagnol brutal, qui n’a cessé de battre sa femme et ses enfants, exerçant sur eux une tyrannie hypocrite et geignarde. Victime, témoin impuissant, le protagoniste s’est enfoncé dans le silence et la solitude, développant un esprit d’observation aigu. Il excelle à débusquer mensonges, contradictions et laideurs, mais il reproduit progressivement, à sa plus grande horreur [107][107] Voir Lydie Salvayre, op. cit., p. 14., le comportement de son père. S’il évite l’embûche de la procréation, il se livre avec son épouse à une guerre psychologique aussi mesquine qu’usante et, peu à peu, il en vient aux coups. La rencontre avec Port-Royal, puis avec Pascal, est fortuite. Elle a tout d’un éblouissement [108][108] Voir ibid., p. 28-29. Le narrateur a ensuite le sentiment... : symboliquement d’ailleurs, le narrateur, qui adore sa mère, se dit convaincu qu’elle est un sosie de Pascal [109][109] Ibid., p. 30 : « […] il y a entre maman et Pascal une.... Pascal le fascine parce qu’il met au grand jour l’absurdité de la condition humaine, dont le narrateur est si pénétré qu’il lui semble avoir lui-même écrit certaines des Pensées. Mais, à l’inverse de toute soumission passive à l’ordre des choses, Pascal tire argument de son incohérence pour arracher les masques et refuser les fausses autorités. À la lecture de Pascal, le héros du roman sort de la prison de la haine qu’il éprouvait, échappe à la « puissance des mouches » [110][110] Ibid., p. 85-86 : « La haine […] a la puissance des..., pour commencer à penser et se découvrir lui-même [111][111] Ibid., p. 63 : « […] dès lors que je me suis mis à.... Il naît à la liberté, à l’indépendance. Il fronde, lisant par exemple des extraits du Discours sur la condition des grands devant une « sommité politique » imbue d’elle-même [112][112] Ibid., p. 47.. Il se réconcilie aussi, au moins pour partie, avec un monde dont il sait que la bêtise et la violence ne sont pas l’unique vérité. Aussi s’insurge-t-il quand son infirmier accuse Pascal de bigoterie étroite :

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Alors là, non, quel imbécile, je dis Minute ! […] Votre vision, monsieur, est beaucoup trop simpliste. Non, vous n’avez pas le droit. C’est par ces réductions que l’on rend une œuvre méconnaissable et qu’on la congédie à jamais. Si mes souvenirs sont exacts, Pascal écrit ceci : Incompréhensible que Dieu soit, incompréhensible qu’il ne soit pas. Ce n’est tout de même pas la même chose, dis-je. Il ne faut pas charrier ! Pascal se tient à califourchon, très inconfortablement, sur ce paradoxe infernal sans essayer pour autant de le résoudre par un quelconque sub-terfuge […] de la même manière, Pascal affirme que le monde est tout, et que le monde n’est rien. Le monde est rien, dis-je, car le monde est vicieux, car le monde est immonde, car il est noir de sang et tout grouillant de mouches, ce qui revient à dire qu’il n’existe pas. Mais, dans le même temps, il est tout, parce qu’il est tout ce que l’homme connaît, le lieu où il peut aimer et espérer d’un incorrigible espoir que le bien triomphe et que le bonheur l’emporte.

Pascal cherche, loin de la vie commune, loin des dogmes et des troupeaux, un noyau de cristal étincelant et dur qu’aucun mal ne pourrait corrompre. Mais ce cristal n’existe pas, Pascal le sait, et il en est très malheureux, dis-je, très malheureux. Car s’il admet qu’il est stupide et illusoire de vouloir transformer ce monde, quelque chose en lui d’impérieux lui ordonne de ne point le fuir [113][113] Ibid., p. 132-133..

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La situation paradoxale de Pascal, sa lucidité et son acceptation, font sa grandeur par rapport à tous ceux qui s’enfoncent dans des certitudes ou l’ignorance, à l’image des touristes allemands que le narrateur a en exécration :

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[…] chez l’Allemand, la honte et le remords d’être inculte sont totalement inexistants. La honte et le remords n’ont aucune prise chez lui. En toutes circonstances, l’Allemand est fier de sa bêtise et de l’ignorance dans laquelle il croupit. Et comme il est de règle, son imbécillité satisfaite engendre son impudence, son irrespect et la vulgarité la plus épaisse [114][114] Ibid., p. 24..

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Port-Royal est l’antithèse de la Germanité, bêtise et brutalité complaisantes par excellence. La « sommité politique » en visite au monastère, quand elle entend qu’il a été rasé, demande si ce fut par « les Allemands ». Cette manifestation d’inculture a sa place dans le portrait charge du politicien régional ; elle n’est cependant pas purement ludique dans le contexte, suggérant, par le biais de l’histoire, un antagonisme essentiel entre Port-Royal et ce que « les Allemands » incarnent.

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Le protagoniste de La Puissance des mouches tire de l’exemple de Port-Royal et de Pascal une leçon de vie et d’insoumission. Le meurtre du père est de fait affranchissement d’un long tourment, délivrance et œuvre de justice, le narrateur considérant que sa mère a été positivement assassinée par son mari. Il marque également l’avènement à la parole d’un personnage qui a passé toute sa vie antérieure à se taire : le roman est constitué des discours qu’il tient au juge qui l’interroge, au psychiatre, à l’infirmier, qui le soignent, à son avocat, après qu’il a été incarcéré, sans que la voix de ces derniers résonne jamais que dans les répliques du protagoniste, passé maître du jeu. Invité à dire quelle pensée il préfère parmi l’œuvre de Pascal, celui-ci déclare avoir d’abord retenu « la Pensée où Pascal affirme que tout le malheur de l’homme vient de ne pas savoir demeurer en repos dans sa chambre ». Puis, il se reprend :

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Aujourd’hui donc que mon destin m’a séquestré entre ces quatre murs, j’incline à penser, monsieur Jean, que tout le malheur de l’homme vient au contraire de ce qu’il reste enfermé, enfermé dans le giron de ses mères, enferré jusqu’à l’âme dans sa passion de s’abêtir, détenu volontaire dans ses petites prisons portatives et dans d’autres plus vastes qu’il partage avec son bétail [115][115] Ibid., p. 119 et 120..

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En effet, lorsqu’il a le sentiment de s’être « trouvé […] après bien des recherches et des atermoiements » [116][116] Ibid., p. 165., il quitte son domicile pour tenter une vie nouvelle. Chaque tentative échoue jusqu’à ce que, privé de toute possibilité de compromis ou d’illusion, il décide de se rendre chez son père. Le meurtre qu’il commet alors, loin d’être le résultat d’un accès de démence, est donc présenté comme l’issue inéluctable de la conversion dont il a fait l’expérience. Gouailleuse, apparemment sacrilège, La Puissance des mouches est cependant un authentique roman d’apprentissage pascalien. L’importance de l’hypotexte pascalien chez Lydie Salvayre apparaît dans la récurrence de nombreux thèmes développés dans La Puissance des mouches dans plusieurs de ses œuvres et, en particulier, La Compagnie des spectres (1997). Comme le protagoniste de La Puissance des mouches dans son enfance martyrisée, Rose Mélie restée figée dans l’horreur de l’année 1943 où son frère a été assassiné. Comme le premier à son père, elle voue à Pétain et à Darnand une haine qui la tient enfermée chez elle et la voue à la folie. À nouveau, c’est une lectrice avide qui dort parmi ses livres [117][117] Voir ibid., p. 118-119 le vibrant éloge de la lecture... et elle cite les Pensées[118][118] Ibid., p. 177.. L’épigraphe du roman, empruntée à Carlo Emilio Gadda, justifie qu’on « touill[e] cette saloperie dont l’univers s’est écœuré », car c’est la condition du « passage de la folie à la vie raisonnable » : il faut démentir les mensonges dont la « lumière de la vie » est travestie, révéler que le monde pour lors n’est que « ténèbres et perdition » selon la pédagogie même des Pensées, entées sur un tableau des « misères de l’homme », masse de boue et de perdition dans le droit fil de l’anthropologie augustinienne. La vision noire de l’humanité défendue à Port-Royal trouve chez Lydie Salvayre une actualisation originale, une force et une vocation contestataire qui étaient disparues depuis longtemps. Il y a malice, certes, à voir dans Port-Royal et Pascal les initiateurs d’un crime, mais l’ironie, chez l’auteur, est une parade à l’émotion et à l’emphase, or Port-Royal correspond dans le roman à un idéal de lucidité et d’indépendance, de révolte face au mal et à l’injustice, qui ne sont pas beaucoup éloignés de verser dans le panégyrique.

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Une première conclusion se dégage de cette rapide enquête. Le roman donne de Port-Royal une image toujours positive et favorable. La Religieuse (1784) de Diderot constitue la seule exception à la règle. La supérieure de Sainte-Eutrope déclare à Suzanne à propos de la sœur Sainte-Christine, qui a persécuté l’héroïne :

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J’ai connu ta supérieure, nous avons été pensionnaires ensemble à Port-Royal : c’était la bête noire des autres [119][119] Denis Diderot, La Religieuse, édition établie, présentée....

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Port-Royal pourrait n’être pas en cause et la déclaration n’incriminer que sœur Sainte-Christine, mais l’oratrice elle-même n’est pas un modèle de vertu. Diderot, qui voit dans La Religieuse une machine de guerre contre les couvents, situe sans doute intentionnellement la formation de deux religieuses perverses et cruelles dans un établissement dont l’œuvre pédagogique est généralement reconnue [120][120] L’allusion se veut sans doute aussi une réplique à.... L’attaque relève de la polémique. Son absence dans le reste des œuvres est le fait le plus remarquable. Jean Calvet, s’il affirme en tête de son roman la valeur exemplaire de Port-Royal, en donne une représentation microscopique bien plus ambiguë, notamment dans « Les tribulations de M. Lesourd » et « Mathilde de Servigny », où il prête aux Messieurs des intentions troubles et fort mondaines à l’égard de ses personnages. La querelle reste cependant voilée. Les adjectifs « naïf » et « comique » employés dans la note préliminaire de l’auteur laissent entrevoir d’une façon paterne des objections plus aiguës, fondées sur des controverses auquel un ecclésiastique du XXe siècle n’est pas encore indifférent. La mesure conservée par l’auteur prouve toutefois que Port-Royal commande une révérence inconnue lorsque les textes font référence au jansénisme ou à des personnages de jansénistes [121][121] Le Journal d’une élève de Port-Royal ne mérite pas....

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Le roman cultive une représentation idyllique de Port-Royal et s’intéresse essentiellement à ses grandes figures masculines, intellectuelles ou littéraires, selon une perspective dans une large mesure héritée du Port-Royal de Sainte-Beuve. Néanmoins, il apparaît que l’évocation de Port-Royal est presque toujours liée à une réflexion théologique ou morale dont les implications dépassent, voire contredisent, cette vignette doucereuse. Il existe ainsi un « paradoxe de Port-Royal » : peut-être explique-t-il à la fois l’attrait suscité par Port-Royal et le caractère décevant de nombre de ses inscriptions romanesques. Dans ces conditions, la récente promotion de Port-Royal dans le roman ne vient-elle pas de la récession de la problématique théologique, qui permet une libération de la topique et l’exploration de nouvelles aires, notamment esthétiques ?

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Port-Royal apparaît, chez un Pascal Quignard, lié à une réflexion sur la rhétorique et la langage d’une façon tout à fait neuve dans la tradition romanesque [122][122] Port-Royal apparaît chez Érik Orsenna essentiellement.... La fonction dévolue à Port-Royal dans Tous les matins du monde mériterait une analyse précise. Port-Royal et les Messieurs ne jouent apparemment qu’un rôle mineur, mais l’étude du roman montre que la chronologie n’est indiquée que par référence à des événements ayant marqué l’histoire du monastère. La vie de M. de Sainte-Colombe se voit ainsi imbriquée dans la première, tandis que plusieurs des définitions qu’il propose de son art sont formulées comme des réactions à l’œuvre d’artistes proches de Port-Royal. Mais l’étude n’aurait guère de sens à moins de se pencher sur l’évocation du monastère dans l’ensemble des ouvrages de Pascal Quignard. L’entreprise excède les limites du présent article. Parallèlement, les romans qui mettent en scène Port-Royal présentent des caractéristiques formelles communes qui invitent à la réflexion. Près de la moitié des évocations de Port-Royal sont incluses dans des récits rétrospectifs à la première personne qui rappellent fortement le modèle de la confession. La plupart des œuvres revendiquent en outre avec une insistance spécifique d’être des histoires vraies [123][123] Marcel Dhanys et André Fraigneau renforcent encore.... Les Mémoires et aventures d’un homme de qualité s’ouvrent par une « Lettre de l’éditeur » qui affirme avoir reçu l’ouvrage des mains mêmes de l’auteur, devenu un vénérable religieux. Dans le corps du texte, le narrateur refuse de décrire la beauté de sa sœur : trop plaisante, la description ressortirait plus au roman qu’à une « histoire sérieuse » [124][124] Antoine Prévost d’Exiles, Mémoires et aventures, op..... L’histoire du comte de Rosambert est d’ailleurs inspirée d’un personnage authentique, François-Toussaint de Forbin-Janson, dont la vie avait fait l’objet de deux publications en 1711 [125][125] Voir Antoine Prévost d’Exiles, Mémoires et aventures,.... Voltaire, quant à lui, sous-titre L’Ingénu : « Histoire véritable tirée des manuscrits du Père Quesnel ». Sainte-Beuve, dans le prologue de Volupté, déclare que « l’auteur, le personnage non-fictif du récit, est mort […] » et s’explique longuement sur les scrupules que, simple « rhapsode », il a éprouvé à donner au public un texte qui était destiné à un usage privé. Il s’est finalement résolu en faveur de la publication d’un « livre vrai » [126][126] Sainte-Beuve, Port-Royal, op. cit., p. 32.. La part faite à la lecture est également tout à fait singulière dans le corpus. Ces observations qui dénotent une pratique critique de la fiction posent au bout du compte la question de l’influence que Port-Royal a pu exercer sur l’évolution du roman à partir du XVIIe siècle. Le redéploiement actuel de l’évocation de Port-Royal, certainement secondé par le renouveau des études consacrées au monastère depuis plusieurs décennies qui, ont à bien des égards, transformé la perception du « jansénisme », invitent à une considération renouvelée du sujet. Peut-être sera-t-elle incidemment l’occasion du grand roman de Port-Royal qui n’a pas encore été écrit ?

Notes

[*]

Université de Paris IV-Sorbonne et CELLF XVIIe - XVIIIe siècles.

[1]

Voir les divers travaux de Laurent Thirouin et Béatrice Guion.

[2]

Le présent article s’intéresse à la représentation de Port-Royal dans le roman, non à la question très vaste d’une influence de la doctrine augustinienne défendue à Port-Royal, voire de la conception que tels auteurs ont pu s’en forger, sur le genre romanesque. André Blanc, « Port-Royal et les écrivains », Chroniques de Port-Royal « Port-Royal au miroir du XXe siècle », 49, 2000, p. 41-54 montre que plusieurs auteurs ont pu être hantés par Port-Royal (et Pascal), tels François Mauriac ou Julien Green, sans mettre jamais en scène l’abbaye ni ses amis dans leur œuvre de fiction.

[3]

La recherche dans la base de données de la SATOR (Société d’Analyse de la Topique Romanesque) ne donne aucun résultat pour « Port-Royal » ni « Carmel », qui ne sont pas classés comme topoi, mais elle indique six topoi liés à « couvent » (aucun pour « monastère »).

[4]

Frantext ne recense pas l’œuvre de Pierre Ordioni, Le Chant des ténèbres, tragédie, Paris, Nouvelles éditions latines, 1965.

[5]

Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse, Paris, Flammarion, « GF », 1989 [1761], p. 180.

[6]

Diderot fait allusion à la « logique de Port-Royal » au chapitre 25 de l’édition de 1748 des Bijoux indiscrets parallèlement à « l’esprit de La Bruyère », « l’imagination de Montaigne » et « la sagesse de Charron ».

[7]

Louis Reybaud, Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale, Paris, Paulin, 1846 [1842], tome II, p. 224.

[8]

Anatole France, L’Orme du mail (1897), Œuvres complètes, Paris, Calmann-Lévy, 1927, tome XI, p. 145.

[9]

André Billy, Introïbo, Paris, Flammarion, 1939, p. 39.

[10]

Mlle de Scudéry, Clélie, histoire romaine, Suite de la troisiesme partie, Paris, Augustin Courbé, 1657, tome VI, p. 1137-1158.

[11]

Pierre Nicole, Les Visionnaires, ou Seconde partie des Lettres sur l’Hérésie imaginaire, contenant les huit dernières, Liège, Adolphe Beyers, 1667, Lettre XI, ou Première visionnaire, p. 51.

[12]

Jean Racine, Œuvres, éd. Paul Mesnard, Paris, Hachette, 1886, tome IV, p. 289.

[13]

Jean Mesnard, « Du réel au romanesque : Port-Royal dans la Clélie de Madeleine de Scudéry », Aspects du classicisme et de la spiritualité, Mélanges en l’honneur de Jacques Hennequin, réunis et publiés par Alain Cullière, Paris, Klincksieck, 1996, p. 353-372.

[14]

Voir Marcel Dhanys, Journal d’une élève de Port-Royal, Charlotte de Pomponne à Madeleine de Louvois (octobre 1678-mai 1679), Paris, Paul Ollendorf, 1896, p. 3-6.

[15]

La première partie du roman, paru à Paris chez Bernard Grasset en 1930, s’intitule ainsi : « L’agonie de Port-Royal » et la cinquième et dernière : « La mort de Port-Royal des Champs ».

[16]

Voir ibid., p. 12,13 et 33.

[17]

André Fraigneau, Journal profane d’un Solitaire. M. de Pontchâteau, Paris, La Table Ronde, 1985 [1947] : « Au regard du voyageur familier des ruines de l’Acropole d’Athènes et des substructions de Port-Royal des Champs, la ressemblance entre ces deux sanctuaires éventrés apparaît vite. Les proportions de la Cella du Parthénon, celles de la Chapelle des Religieuses jansénistes, sont voisines. Autour de la première, la piété des archéologues a relevé, tambour par tambour, des colonnes rigoureuses et « garnies de jour ». La seconde est circonscrite plus confusément de peupliers fragiles, sollicités par tous les vents et menacés de la foudre. Mais les murs de l’une et de l’autre enceinte sacrée ne sont plus imaginables qu’en profondeur. Sans doute, leurs fondations invisibles, prolongées sous la terre, du côté de l’Ombre et de la Mort, perpé-tuent-elles leur garde autour des deux foyers perdus de communication divine. En fait, ces deux espaces profanés, grec ou janséniste, continuent de nous émouvoir. On ne fréquente pas impunément ces lieux où les individus les plus sélectionnés de la race humaine donnaient rendez-vous à la Divinité ».

[18]

La cinquième et dernière section de l’ouvrage, p. 163-169, est précédée par la mention « À Port-Royal », que vient redoubler l’inscription finale : « Fontainebleau, Port-Royal-des-Champs, 1944 », qui fait soudain étonnamment coïncider les silhouettes de l’auteur et de son personnage. André Fraigneau, du reste, déclare dans sa préface, op. cit., p. 12, que le livre « est le résultat d’une fièvre contractée aux abords de Port-Royal » et que M. de Pontchâteau lui « a servi d’interprète à des réflexions personnelles ».

[19]

Rose Vincent, L’enfant de Port-Royal. Le roman de Jean Racine, Paris, Éditions du Seuil, « Points », 1994 [1991], p. 343.

[20]

Pascal Quignard, Tous les matins du monde, Paris, Gallimard, « Folio », 1996 [1991], p. 15.

[21]

Voir ibid., p. 10 et 77.

[22]

Voir ibid., p. 17.

[23]

Voir ibid., p. 10.

[24]

Voir ibid., p. 31-32.

[25]

Voir ibid., p. 98-99.

[26]

Voir ibid., p. 74-78.

[27]

Le fragment liminaire du chapitre XIX débute sur cette phrase : « Monsieur de Pontchâteau avait fait son ermitage des Granges de Port-Royal des Champs » (Pascal Quignard, Les Ombres errantes, Paris, Grasset, 2002, p. 58).

[28]

André Fraigneau active quant à lui ce dispositif dans la préface du Journal profane d’un solitaire.

[29]

Sainte-Beuve, Volupté, édition d’André Guyaux, Paris, Gallimard, « Folio classiques », 1995 [1834], p. 323.

[30]

Voir ibid., p. 329.

[31]

José Cabanis, Les Jeux de la nuit, Paris, Gallimard, 1964, « NRF », p. 10 et 74, notamment.

[32]

Marcel Jouhandeau, M. Godeau intime, Paris, Gallimard, « L’Imaginaire », 1997 [1926], p. 77.

[33]

Lydie Salvayre, La Puissance des mouches, Paris, Éditions du Seuil, « Points », 1997 [1995], p. 154.

[34]

Gabriel Matzneff, Ivre du vin perdu, Paris, Gallimard, « Folio », 1992 [1981], p. 222-223.

[35]

Ibid., p. 376.

[36]

Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, Paris, Éditions de la Table Ronde, « Petite Vermillon », 1999, [1994], p. 80.

[37]

Gabriel Matzneff, Boulevard Saint-Germain, récit, Paris, Éditions du Rocher, « La fantaisie du voyageur », 1998, p. 171-172.

[38]

Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, op. cit., p. 119-122.

[39]

Philippe Sellier, « Le Port-Royal : une méditation sur le christianisme », dans Sainte-Beuve, Port-Royal, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2004, tome I, p. XXIV.

[40]

André Fraigneau, op. cit., p. 13 et 15 ne manque pas de s’y référer.

[41]

Voir Philippe Sellier, op. cit., p. VI.

[42]

Robert Desnos, Le vin est tiré…, Paris, Gallimard, « NRF », 1943, p. 121.

[43]

Lydie Salvayre, op. cit., p. 45.

[44]

Marcel Jouhandeau, op. cit., p. 77.

[45]

Voir Jean Calvet, Dans la lumière de Port-Royal, Paris, La Pensée universelle, 1982 [1931], p. 12,15 et 44, par exemple, ainsi qu’André Fraigneau, op. cit., p. 23,25,36 ou 163, José Cabanis, op. cit., p. 10 et Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, op. cit., p. 119.

[46]

Marcel Jouhandeau, op. cit., p. 77.

[47]

Jean Calvet, op. cit., p. 13.

[48]

Ibid., p. 44.

[49]

Ibid., p. 13.

[50]

José Cabanis, op. cit., p. 11 et 12.

[51]

Voir Jean Mesnard, op. cit., p. 355-357.

[52]

Ainsi, José Cabanis, op. cit., p. 11 : « Le temps était le plus doux de l’année, les collines vertes et grises […] », Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, op. cit., p. 120 : « Il faisait beau ». Marcel Jouhandeau, op. cit., p. 77, mentionne « un beau soleil », comme Jean Calvet, op. cit., p. 15 et 155 dans la première et la dernière nouvelle de son recueil.

[53]

Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, op. cit., p. 120.

[54]

José Cabanis, op. cit., p. 10.

[55]

Érik Orsenna, op. cit., p. 22.

[56]

Jean Calvet, op. cit., p. 15.

[57]

Ibid., p. 60. André Fraigneau, op. cit., p. 24 mentionne les « marécages » alors que, à Genève, M. de Pontchâteau se souvient de la « brume » qui enveloppe tous les soirs le monastère. Il souffre du climat à Genève : à Port-Royal, au contraire, les « religieuses percluses […] bénissaient le Ciel de cette affliction supplémentaire ».

[58]

Jean Calvet, op. cit., p. 44.

[59]

Le Journal d’une élève de Port-Royal, op. cit., p. 5-6 commence par brosser un sombre tableau du site, que l’héroïne découvre au début du mois d’octobre : « Vers midi, Jacqueline qui depuis quelques instants avait mis le nez à la portière s’écria tout à coup en battant des mains : Voici Port-Royal ! Je regardai à mon tour et poussai un cri d’horreur. À nos pieds s’ouvrait un vallon de médiocre étendue, environné de collines hérissées de forêts à l’aspect sombre et sauvage, aux feuilles déjà jaunissantes et rouillés; pour ajouter à la mélancolie du paysage, un étang, dans sa nappe verte réfléchissait toute la tristesse de ces lieux. C’est près de l’étang, à l’endroit le plus encaissé du vallon que se dressait l’abbaye de Port-Royal des Champs. Je vis un clocher, de vastes bâtiments coupés de cours. Mon père voulait me faire admirer les cloîtres, le logement des solitaires. “Ici, me disait-il, est l’hôtel de Longueville; à côté le logis de mademoiselle de Vertus; plus loin c’est Vaumurier, le château du duc de Luynes; voici les Granges”. Je n’écoutais rien, et je ne savais trop m’étonner en moi-même que tant d’honnêtes gens eussent choisi pour leur résidence un endroit aussi affreux ». À la fin du roman, en mai 1679, Charlotte déplore désormais de devoir partir : « Moi aussi, je m’étais mise à l’aimer, cette chère solitude de Port-Royal : j’aimais le silence recueilli de la chapelle, la paix sereine des grands cloîtres; l’ombre fraîche et parfumée des tilleuls du jardin » (ibid., p. 309). L’image des lieux, fonction de l’état d’âme du personnage, désormais ralliée aux religieuses qui l’ont accueillie, est entièrement revue.

[60]

Il est possible de situer dans le temps la première visite du comte de Rosambert à Port-Royal, parce que le comte indique qu’elle est concomitante à la réception de Racine à l’Académie Française, qui eut lieu en 1673. L’événement ne se rapporte cependant pas à Port-Royal. La seule nouvelle qui contienne des dates précises est, chez Jean Calvet, « Mathilde de Servigny » et l’auteur en restreint l’usage aux mois de mars et avril 1656 à l’occasion d’événements se déroulant à Port-Royal de Paris. Seul le Journal d’une élève de Port-Royal fournit quelques indices relatifs à Port-Royal des Champs (la mort de Mme de Longueville, la dispersion des pensionnaires qui suit). Ils ont en effet une incidence directe sur le récit.

[61]

Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, op. cit., p. 119.

[62]

José Cabanis, op. cit., p. 10-11.

[63]

Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, op. cit., p. 119-120.

[64]

Sainte-Beuve, Volupté, op. cit., p. 328.

[65]

Ibid., p. 329.

[66]

André Fraigneau, op. cit., p. 169.

[67]

Le Journal d’une élève de Port-Royal fait exception en prenant pour personnages la mère Agnès de Sainte-Thècle, la sœur Christine Briquet, la mère Angélique de Saint-Jean et une « mère Eustoquie » en qui il faut probablement voir Anne-Marie de Flesselles de Brégy, en religion Anne-Marie de Sainte-Eustoquie.

[68]

Antony McKenna, « Mademoiselle de Scudéry et Port-Royal », Les Trois Scudéry, Actes du colloque du Havre (1991), éd. Alain Niderst, Paris, Klincksieck, 1993, p. 636 formule une conclusion semblable.

[69]

Antoine Prévost d’Exiles, Mémoires et aventures d’un homme de qualité, texte présenté et annoté par Jean Sgard, Paris, Desjonquères, 1995 [1728], p. 93.

[70]

José Cabanis, op. cit., p. 11.

[71]

Lydie Salvayre, op. cit., p. 9.

[72]

Ces expressions figurent dans la présentation du roman située sur la quatrième de couverture.

[73]

Sainte-Beuve, Volupté, op. cit., p. 324 et 326-329.

[74]

Ibid., p. 390.

[75]

Joseph Malègue, Augustin ou le maître est là, édition augmentée d’une appendice posthume, Paris, Éditions Spes, 1953 [1933], p. 258.

[76]

Julia Kristeva, Les Samouraïs, Paris, Gallimard, « Folio », 1992 [1990], p. 21-22.

[77]

Le Journal d’une élève de Port-Royal se singularise encore en évoquant brièvement madame de Longueville. Le roman contient aussi un portrait de Mme de Sablé au chapitre XII.

[78]

Lydie Salvayre, op. cit., p. 17.

[79]

Ibid., p. 154.

[80]

Mlle de Scudéry, op. cit., p. 1148-1149 spécifie qu’il n’y a dans le lieu qu’elle décrit ni « bêtes venimeuses ni animal sauvage ».

[81]

José Cabanis, op. cit., p. 11.

[82]

Il n’a pas été possible de découvrir une origine historique à la bibliothèque où Amaury se rend rue des Maçons-Sorbonne (actuelle rue Champollion, dans le cinquième arrondissement). Sainte-Beuve note en revanche que Racine habita un temps dans cette rue.

[83]

Charles Des Guerrois, dans la préface de son recueil de poèmes intitulé Autour de Port-Royal, publié à Paris chez Alphonse Lemerre en 1910, opère les mêmes choix que les romanciers. S’adressant aux « divines âmes de Port-Royal », il énumère « Saint-Cyran, Singlin, Sacy, Nicole, Hamon », auquel il ajoute ensuite Racine et Pascal. Il se trouve peu digne « d’approcher du monastère, du bois, de l’étang, de l’église où se dressa la Croix, chose de souvenir, chose de ruine » avant de poursuivre : « Je me suis demandé quelquefois d’où me peut venir cet attrait pour Port-Royal. J’y ai été attiré primitivement par un secret penchant pour le souvenir de Pascal, puis un peu plus tard par des causeries avec Sainte-Beuve et par Port-Royal même — oh ! cet admirable Port-Royal, le trésor des bons lettrés, des amis et fidèles du dix-septième siècle. Enfin, j’ai trouvé la vraie et fondamentale raison ; je la formule ainsi : Le Saint est une des formes du Beau ». La dette envers Sainte-Beuve, et André Hallays, est là clairement exprimée, de même que l’ancrage littéraire de la fascination inspirée par Port-Royal.

[84]

Sainte-Beuve, op. cit., p. 324.

[85]

Ibid., p. 328-329.

[86]

Marcel Jouhandeau, op. cit., p. 78-79.

[87]

Ibid., p. 330.

[88]

Voir Philippe Sellier, « Port-Royal, ou le “génie” du christianisme », Destins et enjeux du XVIIe siècle, textes réunis et publiés par Yves-Marie Bercé, Paris, PUF, 1985, p. 336-337.

[89]

La quatrième de couverture de l’édition de 1982 renchérit : « Cet ouvrage met en lumière la flamme de génie de Pascal, la ferveur juvénile de Racine, l’attrait puissant qu’exerce l’austère maison et ses hôtes érudits sur les consciences exigeantes. On respire ici l’air des cimes, vivifiant pour les tempéraments forts, délétère pour les faibles : ascension d’âmes, et sombres tragédies se condoient [sic] dans le cercle élitif des disciples ».

[90]

Antoine Prévost d’Exiles, Mémoires et aventures, op. cit., p. 176-177. La rigueur de la Trappe, inspirée de la Règle de saint Benoît que suit également Port-Royal, en fait dans beaucoup de textes une sorte d’alternative masculine à Port-Royal. Dans La Vie de Rancé (1844), Chateaubriand s’emploie à figurer l’austérité de la Trappe au moyen d’une confrontation presque systématique à Port-Royal.

[91]

Antoine Prévost d’Exiles, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, préface et commentaire de Pierre Malandain, Paris, Presses Pocket, 1998, p. 98.

[92]

Joseph Malègue, op. cit., p. CCMXL.

[93]

Ibid., p. 88.

[94]

Ibid., p. 107.

[95]

Ibid., p. 111-118.

[96]

Ibid., p. 115.

[97]

Ibid., p. 147.

[98]

Joseph Malègue n’a pas évoqué cette éventualité dans la postface de son livre, où il commente le sens théologique de la conversion de son personnage, conversion reçue par un camarade normalien devenu… jésuite. L’itinéraire d’Augustin est explicitement affecté par le modernisme, non l’augustinisme. Il est cependant impossible de ne pas relever l’insistance du motif augustinien dans le roman de Joseph Malègue. Jean Lebrec, Joseph Malègue, Romancier et Penseur, Paris, H. Dessain et Tolra, 1969, consacre un chapitre de sa thèse à la question (« Un roman pascalien », p. 263-283). Dans la même perspective, voir Élise-Hélène Moulin, Joseph Malègue et la liturgie, thèse inédite pour le doctorat du troisième cycle, Université de Toulouse-Le Mirail, 1972, p. 172, Wanda Rupolo, « Per una riscoperta di Joseph Malègue », Nuova Antologia, 2132, octobre-décembre 1979, p. 321 et William Marceau, Henri Bergson et Joseph Malègue : la convergence de deux pensées, Saratoga, Anma Libri, « Stanford French and Italian Studies », 1987, p. 42-44, qui transcrit également, op. cit., p. 58 la formule de l’abbé Jean Lebrec : « Augustin demeure un roman de la foi, roman pascalien dans la ligne des Pensées ».

[99]

José Cabanis, op. cit., p. 52-53.

[100]

Ibid., p. 58-59.

[101]

Louis Artus décrit une expérience similaire dans son roman Au soir de Port-Royal. Antoine Michaux, trente-sept ans, marié et janséniste, reconsidère tout ce en quoi il a cru après être devenu l’amant de Charlotte Aldobrandini, épouse d’un gentilhomme écossais au service de Jacques III : « Ah ! la terreur de l’amour inspirée par Saint-Cyran à ses pénitents ! Et la lettre dédaigneuse, méprisante, de la Mère Agnès à son neveu ! Michaux a cru et révéré tout cela. Il s’est réglé d’après un plan où les devoirs commandaient tout, et même l’amour conjugal et paternel, auquel il avait cru avec une ferveur imbécile ! et sans s’apercevoir que ce qu’il appelait « félicité », et qui en offrait à ses yeux l’apparence, était un chef-d’œuvre d’artifices. […] Tout ce qui supprimait et qui assombrissait est aboli en lui, sans qu’il y eût mis la main, par la seule grâce, et foudroyante ! de l’amour. […] Satan ne donne pas la joie ; s’il existait, il serait là, aux côtés d’un Antoine Michaux inquiet, terrifié, ou seulement troublé. Or Antoine est heureux. Satan n’existe pas. Il est heureux… Il songe à elle […]. Il sent que la force de la bonté s’est accrue en lui. Il a pitié des ignorants pareils à ce qu’il était hier, les persécutés volontaires, les jansénistes disputeurs et chimériques. Ah ! s’il pouvait leur apprendre !… Il y tâchera » (Louis Artus, op. cit., p. 67-71). Il renie ainsi la « doctrine austère et désolante » de Port-Royal (ibid., p. 110).

[102]

Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, op. cit., p. 118 : « Quoique orthodoxe, je me sens chez moi dans la paroisse de M. de Saint-Cyran, et cela est naturel. L’esprit de la réforme de Port-Royal n’est-il pas ce désir d’un retour aux vérités du premier christianisme dont l’Église orthodoxe est la dépositaire ? ».

[103]

Ibid., p. 121.

[104]

Ibid., p. 121 : « Ai-je tort de mêler Francesca et Port-Royal, mes amours et la religion, le profane et le sacré ? Je ne le crois pas. Le christianisme, c’est la fusion du divin et de l’humain, c’est Dieu s’incarnant et prenant un visage. Hasard objectif ? C’est précisément dans Port-Royal (tome I, page 488 de l’édition de 1878) que Sainte-Beuve a cette phrase charmante : “Louis XIII ne s’était jamais senti plus près d’aimer Dieu que dans les moments où il aimait mademoiselle de La Fayette” ».

[105]

André Blanc, op. cit., p. 53-54.

[106]

Voir Lydie Salvayre, op. cit., p. 45-46. M. Molinier emploie notamment les expressions de « nihilisme intrinsèque du janséniste », de « nihilisme extrémiste ».

[107]

Voir Lydie Salvayre, op. cit., p. 14.

[108]

Voir ibid., p. 28-29. Le narrateur a ensuite le sentiment « de voir la nuit pour la première fois dans toute son immensité ». L’image est la même que chez José Cabanis.

[109]

Ibid., p. 30 : « […] il y a entre maman et Pascal une incompréhensible ressemblance. […] Maman et Pascal ont le même visage austère, le même nez dogmatique posé avec solennité, les mêmes lèvres arides, inaptes aux baisers, la même moustache fine, et les mêmes yeux de bonté infinie » et p. 33-34.

[110]

Ibid., p. 85-86 : « La haine […] a la puissance des mouches ». Il s’agit d’une reprise de la pensée 56 de Pascal, approfondie dans la pensée 81 (édition Ph. Sellier).

[111]

Ibid., p. 63 : « […] dès lors que je me suis mis à lire Blaise Pascal, c’est-à-dire à penser. […] Mon âme, en quelque sorte, s’assemble, docteur, et se réorganise. Elle m’épouse, à présent, beaucoup mieux » et p. 86 : « Et si je peux, un jour, former l’hypothèse atroce que mon père a tué ma mère, c’est parce que mon esprit est exempt de toute haine, c’est parce qu’il est libre de penser ».

[112]

Ibid., p. 47.

[113]

Ibid., p. 132-133.

[114]

Ibid., p. 24.

[115]

Ibid., p. 119 et 120.

[116]

Ibid., p. 165.

[117]

Voir ibid., p. 118-119 le vibrant éloge de la lecture que prononce le protagoniste et Lydie Salvayre, La Compagnie des spectres, Paris, Éditions du Seuil, « Points », 1998 [1997], p. 25 et p. 177.

[118]

Ibid., p. 177.

[119]

Denis Diderot, La Religieuse, édition établie, présentée et annotée par Claire Jaquier, Paris, Le Livre de poche classique, 2000 [1780], p. 110.

[120]

L’allusion se veut sans doute aussi une réplique à la Satire X de Boileau.

[121]

Le Journal d’une élève de Port-Royal ne mérite pas d’être rangé, semble-t-il, parmi ces œuvres. Certes, la présentation initiale de Port-Royal et le détournement de l’image historique de Charlotte de Pomponne paraissent de prime abord dotées d’intentions essentiellement critiques. La jeune fille doute cependant peu à peu de la légitimité et de l’honnêteté de ses diatribes. Elle regrette pour finir sincèrement Port-Royal (la vraie Charlotte de Pomponne devint religieuse chez les bénédictines à l’abbaye de Malnoue). L’auteur entend-il donner un tableau ravageur de Port-Royal ou déchaîne-t-il surtout sa verve contre le régime éducatif des institutions religieuses ? Ce sujet épuisé, elle cultive en effet une représentation bien plus équitable de Port-Royal et semble s’employer à décrire l’évolution d’une adolescente, de l’âge des révoltes égoïstes aux prémices d’une maturité responsable et tournée vers autrui (Charlotte participe ainsi avec un intérêt croissant à l’éducation de ses petites compagnes).

[122]

Port-Royal apparaît chez Érik Orsenna essentiellement en rapport avec la grammaire et le langage dans Grand Amour. Le monastère est évoqué au début du roman, quand le protagoniste est agrégatif de grammaire à la Sorbonne. Le jour du concours, il doit disserter sur le sujet suivant : « Noam Chomsky et la grammaire de Port-Royal ».

[123]

Marcel Dhanys et André Fraigneau renforcent encore l’autorité du genre de la correspondance ou celui du Journal, dans lequel ils s’inscrivent, en choisissant pour protagonistes des personnages ayant réellement existé.

[124]

Antoine Prévost d’Exiles, Mémoires et aventures, op. cit., p. 38.

[125]

Voir Antoine Prévost d’Exiles, Mémoires et aventures, op. cit., n. 18, p. 242 et n. 40, p. 244.

[126]

Sainte-Beuve, Port-Royal, op. cit., p. 32.

Résumé

Français

Le monastère de Port-Royal est évoqué avec une régularité et une insistance surprenantes dans le roman français de 1657 à 2006. L’enquête recense la façon dont il figure dans les textes, à titre de référence purement occasionnelle ou de sujet, par le biais de descriptions spontanées ou d’évocations livresques, qui ramènent alors toutes au Port-Royal de Sainte-Beuve. L’étude de l’image que le genre romanesque donne du monastère permet ensuite de repérer certaines constantes (Port-Royal des Champs, quelques Solitaires, le motif du jardin d’Eden). Elles dénotent un parti pris d’idéalisation et une étroite imbrication, chez les auteurs concernés, du motif constitué par Port-Royal avec la notion d’un classicisme français. L’analyse de l’usage narratif qui est fait de Port-Royal révèle néanmoins que le monastère autorise d’abord, de Mlle de Scudéry à Lydie Salvayre, une méditation religieuse et morale, s’il apparaît aussi que les romans qui mentionnent Port-Royal présentent tous une exigence de vérité particulière, souvent inscrite dans le recours aux formes de la confession, de la lettre ou du récit historique, trahissant, en dernière instance, une influence rhétorique de la réflexion menée à Port-Royal sur la fiction.

Plan de l'article

  1. MODES DE LA PRÉSENCE AU ROMAN DE PORT-ROYAL
  2. PORT-ROYAL AU MIROIR DU ROMAN
  3. VALEUR ET USAGES DE LA RÉFÉRENCE À PORT-ROYAL

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