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Actuel Marx

2009/1 (n° 45)


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Les années qui précèdent mai 1968 sont, on le sait, des années d’effervescence théorique. Entre 1965 et 1966 sortent Critique et Vérité de Roland Barthes, les Écrits de Jacques Lacan, Les Mots et les Choses de Michel Foucault, la revue Cahiers pour l’analyse, sous-titrée revue du Cercle d’épistémologie de la rue d’Ulm, éorie de la Littérature, recueil de textes de formalistes russes préfacés par Roman Jakobson et, bien sûr, Pour Marx et Lire le Capital, respectivement écrit et dirigé par Louis Althusser. Ces travaux participent du paradigme intellectuel unifié sous l’étiquette « structuraliste » — cette unification, représentative de toute réception, mériterait d’être décrite, ce que nous ne pourrons faire ici. Reste que, au sein de ce « moment structuraliste », cette période est singulière. Alors que les premiers auteurs de ce paradigme (Lévi-Strauss, Lacan, Jakobson…) n’entendaient pas produire une théorie « politique », c’est-à-dire qui parlerait d’objets politiques ou serait politiquement située [1][1] Selon la formule que nous empruntons librement à Jacques..., à la veille de mai 1968, l’usage des thèses structuralistes, originellement marqueur d’avant-garde, est devenu un marqueur de radicalité politique. En revanche, à ses lendemains, les rapports de force au sein de l’avant-garde se sont modifiés au point que, comme l’a analysé plus tard Michel Foucault, « Sartre est mort contemporain de ceux qui s’étaient formés à une pensée formée en rupture avec lui » [2][2] Dans un entretien avec Didier Éribon cité in Didier....

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C’est donc dans ce double contexte d’effervescence théorique et de politisation du structuralisme qu’il faut comprendre le rapport à Marx. Il est bien évidemment impossible d’étudier l’ensemble des réappropriations politico-intellectuelles dont celui-ci fait alors l’objet. Précisons simplement que ces réappropriations sont d’autant plus nombreuses que, dès 1956, commence le cycle des révoltes à l’Est et des « révisionnismes », bientôt suivi du schisme sino-soviétique. Ces révisionnismes et ce schisme constituent autant d’occasions pour les militants et les intellectuels de déconnecter marxisme et communisme partisan — les crises successives que connaissent l’Union des Étudiants Communistes (UEC) et ses dissidences « italienne », trotskiste, maoïste dans les années 1960 en sont représentatives [3][3] Sur l’UEC, voir Frédérique Matonti et Bernard Pudal,.... En revanche, cela ne signifie pas pour autant que le PCF renonce à contrôler l’interprétation de Marx qui prévaut en son sein. C’est ce point que l’on traitera, en se saisissant d’une séquence particulière, celle de la formulation de l’antihumanisme de Marx par Louis Althusser.

L’AGGIORNAMENTO DU PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS

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Dans les années 1960, le PCF est entré dans ce que l’on appelle, par référence à ce qui se produit au même moment au sein de l’Église catholique autour de « Vatican II », un aggiornamento, mouvement de rénovation du PCF qui le transforme progressivement en un parti de gouvernement. Plus précisément, il s’agit d’un processus complexe où la recherche d’alliances électorales à gauche, l’ouverture relative d’un groupe dirigeant jusque-là exclusivement ouvrier, la rénovation théorique, s’appellent l’une l’autre. Pour ce qui concerne les intellectuels, cet aggiornamento nécessite des clercs d’institution [4][4] Voir sur ce point, Bernard Pudal, Prendre Parti, Paris,..., aptes à penser les fondements théoriques de ces modifications. Certains lieux intellectuels du PCF incarnent plus particulièrement cet aggiornamento. Trois revues communistes, notamment, sont en concurrence pour le porter : Les Lettres françaises, l’hebdomadaire culturel d’Aragon, alors proche des avant-gardes notamment littéraires, de Tel Quel, de Jakobson et du « nouveau roman » ; Démocratie Nouvelle, revue de la section de politique extérieure du PCF, très axée dès cette époque sur les mouvements de rénovation du communisme à l’Est et notamment sur les prémisses du futur Printemps de Prague, et enfin La Nouvelle Critique (NC)[5][5] Plus généralement sur La NC, voir Frédérique Matonti,.... C’est dans celle-ci, en pleine rupture avec ses positions pendant la guerre froide, que paraissent alors les textes d’Althusser sur Lacan et sur l’interprétation antihumaniste de Marx, Althusser ayant été pour sa part écarté de La Pensée, dans laquelle il publiait plus volontiers depuis les années 1950, en raison justement des positions lyssenkistes qui s’étaient exprimées alors dans La NC.

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Cet aggiornamento ainsi que les conjonctures politiques invitent donc les intellectuels communistes à (ré)ouvrir Marx. Or, interpréter Marx lorsqu’on est un intellectuel membre du PCF est une activité qui ne va pas de soi. Nous n’entrerons pas ici dans ce qui mériterait une longue analyse : comment penser Marx, fondateur du communisme, et donc théoricien au principe de ses propres croyances politiques et militantes ? Comment articuler ses propres productions intellectuelles en sciences humaines et sociales et ce qu’ont pu en écrire Marx et ses épigones ? Faut-il d’ailleurs les articuler ? Nous nous en tiendrons ici à la manière dont pèse sur un intellectuel l’usage que le PCF fait de Marx, usage indissociable du rôle complexe que l’institution partisane confie aux philosophes communistes et par conséquent aux exigences qui pèsent sur eux.

LE PCF ET LA PHILOSOPHIE

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La place de la philosophie dans le PCF [6][6] Nous parlons ici du PCF jusqu’aux années 1990 et surtout... est à la fois paradoxale et stratégique. En effet, celui-ci s’est construit en instance de représentation des groupes sociaux illégitimes [7][7] Voir à nouveau les analyses de Bernard Pudal. , mais il a, dans le même temps, donné une importance cruciale à une discipline qui, en France au moins, constitue le couronnement du système scolaire secondaire [8][8] Voir, par exemple, les travaux de Jean-Louis Fabiani,... dont, pour l’essentiel, ces mêmes groupes sociaux sont exclus. Ce paradoxe tient sans doute à ce que la philosophie représente la forme paroxystique des rapports ambivalents que l’institution partisane communiste entretient avec l’institution scolaire. En effet, et même si on ne peut le développer ici, le PCF est extrêmement méfiant à l’égard du savoir académique, mais il calque pourtant la formation de ses cadres sur le système scolaire. Par exemple, des cours de philosophie leur sont délivrés et ceux-ci ont une fonction homologue à celle qu’ils tiennent dans les lycées français : prétendre rendre raison de toutes les autres disciplines ainsi que de toutes les activités pratiques et, par conséquent, politiques. De manière très révélatrice, pendant les cours de philosophie dispensés à l’École centrale qui forment les cadres partisans, certains « professeurs » — eux-mêmes, membres du PCF, philosophes de profession ou permanents — relisent la XIe thèse sur Feuerbach ainsi : « les philosophes ont interprété le monde pour que nous puissions le transformer ».

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De plus, au-delà de la place de fondateur, bien sûr, qu’occupe Marx dans les partis communistes, son interprétation est cruciale : les textes de Marx doivent demeurer un fondement scientifique de l’activité politique et un réservoir de justifications des stratégies. Inversement, pour un intellectuel communiste, cette obligation est présente — elle est préparée par la socialisation au sein du parti — mais elle côtoie, voire concurrence, les effets de sa position professionnelle. Il lui est, en effet, di?cile de se couper des enjeux académiques et plus largement des controverses et des valeurs du monde intellectuel. Tout intellectuel communiste est ainsi pris lorsqu’il interprète Marx entre ce qu’attend le PCF — pour la période qui nous intéresse, une interprétation conforme à l’aggiornamento en cours — et ce qu’attend l’univers intellectualo-universitaire — une interprétation conforme aux conventions académiques de son temps. Et c’est bien ce dilemme qui est au cœur du débat sur l’humanisme de Marx.

L’HUMANISME DE MARX EN QUESTION

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À diverses reprises, lors des interviews qui accompagnent la sortie des Mots et les Choses, texte contemporain des débats qui se déroulent au même moment au PCF, Michel Foucault est appelé à critiquer l’usage de la notion d’humanisme. Il vise notamment la façon dont l’URSS proclame qu’elle a réalisé « l’humanisme de la personne » [9][9] M. Foucault, « Entretien avec Madeleine Chapsal »,..., le travail de réconciliation de Marx et Teilhard de Chardin par Roger Garaudy, mais aussi sa présence chez Sartre et Camus. Aux usages de cet humanisme qu’il qualifie « d’une certaine manière [de] petite prostituée de toute la pensée, de toute la culture, de toute la politique des vingt dernières années » [10][10] M. Foucault, « Qui êtes-vous professeur Foucault ? »,..., Foucault oppose « l’aile structuraliste » [11][11] M. Foucault, « Interview avec Michel Foucault », Bonniers... de gauche incarnée par Althusser et ses « compagnons courageux » [12][12] M. Foucault, « Entretien avec Madeleine Chapsal »,....

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À ce moment, en effet, Louis Althusser fait partie des médiateurs qui ont fait passer le structuralisme à l’extrême gauche. Dès 1962, dans son séminaire à Ulm, il a commenté les textes de Lévi-Strauss et travaillé sur les origines de la pensée structuraliste. En 1964, il a fait venir Lacan, exclu de Sainte-Anne, rue d’Ulm et lui a consacré dans La Nouvelle Critique, un article, « Freud et Lacan », qui réintroduit les questions analytiques au sein des lieux intellectuels communistes d’où elles avaient été bannies après la polémique de la guerre froide lors de laquelle la psychanalyse avait été qualifiée de « réactionnaire ». Plus encore, en appliquant méthodes et concepts structuraux à la lecture de Marx, Althusser a opéré un double déplacement du structuralisme vers la politique. En effet, il s’agit là d’un objet nouveau, éloigné des catégories d’origine qui ont fait naître le structuralisme – pour aller vite, les règles du langage et les règles des sociétés – ; qui plus est, cet objet est un auteur politique. Éminemment politique même, faudrait-il ajouter, tant les œuvres de Marx et de ceux qui s’en réclament sont au cœur de la vie politico-intellectuelle des années 1960 et 1970, comme le montrent d’ailleurs les interviews de Foucault.

LA MISE EN HÉTÉRODOXIE DE LOUIS ALTHUSSER

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Althusser, « caïman » de philosophie à l’École Normale Supérieure (ENS) et membre du PCF depuis 1948, a commencé à travailler sur Marx en 1960, avec la publication de la traduction des Manifestes philosophiques de Feuerbach ; en 1961-1962, il consacre un premier séminaire au « Jeune Marx » ; les suivants, à partir de 1963-1964, donneront naissance à Lire Le Capital. Il faut souligner qu’Althusser est doublement marginal. Au sein du monde académique, d’abord, en raison de son appartenance à l’ENS qui, pour prestigieuse qu’elle soit, n’a pas le monopole de collation des grades universitaires et n’est donc pas un lieu d’enseignement, et de son statut de simple agrégé-répétiteur. Au sein du PCF, ensuite – point qui nous intéresse plus précisément ici –, en raison de ses thèses, parce que ses étudiants sont pris dans la crise de l’UEC et parce qu’il est en concurrence avec le philosophe o?ciel du PCF, membre du Bureau Politique, directeur du Centre d’Études et de Recherches Marxistes (CERM), organisateur des semaines de la pensée marxiste, Roger Garaudy.

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Dès le début des années 1960, Althusser publie toute une série d’articles dans La Pensée d’abord, puis dans La Nouvelle Critique, qui en font à la fois un hétérodoxe au regard du PCF et, pour reprendre la formule de Foucault, un « structuraliste de gauche ». Si on résume à gros traits le cœur de l’argumentaire de cette période, Althusser avance qu’il y aurait une « coupure épistémologique » entre un « jeune Marx » humaniste et un Marx, parvenu à la maturité scientifique. Même si cette thèse était moins aboutie à cette époque, Louis Althusser a connu, à son propos, une première « affaire » au sein de la rédaction de La Pensée, lors de la parution de « Contradiction et surdétermination » dans le numéro de juin-juillet 1962 (article qui est republié dans Pour Marx). Ce texte entraîne ce qu’il a appelé dans ses mémoires un « procès théorique » [13][13] Louis Althusser, L’Avenir dure longtemps suivi de Les..., organisé par Georges Cogniot, sénateur, directeur de La Pensée, secrétaire politique de Maurice orez et surtout puissance du Parti avec laquelle il faut alors compter. La substance de cette accusation, que Cogniot, lui, ne révèle pas dans ses propres mémoires [14][14] Voir Georges Cogniot, Parti-Pris, t. II : De la libération..., bien que ce soit alors un secret de polichinelle parmi les intellectuels du PCF, est qu’Althusser serait un révisionniste de gauche, donc un « pro-chinois ».

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Cet épisode est révélateur de la mise en hétérodoxie qui s’ensuit et qui perdure sous des formes plus ou moins comparables jusqu’au début au moins des années 1970 : les accusations contre Althusser sont plurielles. Tout d’abord, il serait donc, en plein schisme sino-soviétique, séduit par les thèses maoïstes. Ensuite, fonder une action politique à partir de l’hypothèse que Marx aurait renoncé à construire une philosophie autour de l’Homme s’avèrerait impossible, voire dangereux. « Quelle politique peut-on faire avec ça ? » s’exclamait, rapportent certains témoins, le secrétaire général du PCF qui succède à orez, Waldeck Rochet ? Parallèlement, il apparaît clairement que ses analyses empruntent à la méthode structuraliste, qu’il subvertit d’ailleurs, comme il l’écrit, en octobre 1962, à sa maîtresse, Franca Madonia, metteur en scène et traductrice (de Merleau-Ponty, Genet, Beckett et bientôt… de Lévi-Strauss) : « Je me jette corps et âme dans la “structure” (Lévi-Strauss, etc.) qui est, comme tu sais, la pensée éminente du siècle […] — je ne désespère pas d’en démêler l’imposture et la fécondité, assez rapidement pour en tirer ce dont j’ai besoin pour nourrir des concepts en attente en moi de cargaisons (des cargos attendant le fret du retour !) » [15][15] Louis Althusser, Lettres à Franca (1961-1973), Paris,.... Or, le structuralisme fait, lui aussi, l’objet de critiques répétées par les puissances temporelles du PCF. Par exemple, Roland Leroy, le responsable aux intellectuels, professe fréquemment que le structuralisme nie l’Histoire, qu’il est une « philosophie de la désespérance », c’est-à-dire contradictoire avec l’action politique. Mais c’est le cas également d’intellectuels de parti qui, comme Lucien Sève, attaquent de manière virulente le structuralisme et Foucault dans les revues communistes. Et, en effet, on comprend aisément que les concepts récurrents (anti-humanisme, analyse textuelle, épistémè…) de ce qui est unifié sous le vocable de structuralisme entrent en contradiction avec le versant républicain de la culture communiste, attaché au contraire à l’Homme, à l’engagement des œuvres ou à une histoire téléologique, etc. Enfin, les thèses d’Althusser opposent celui-ci au « philosophe du Bureau politique », Roger Garaudy. Plus profondément, c’est la posture prônée par Althusser qui est peu compatible avec la place réservée aux intellectuels par le PCF. En effet, dans la préface de Pour Marx, Althusser annonce qu’après le « temps » des « philosophes sans œuvres », qui avait fait procéder « le mot, haut drapeau claquant dans le vide : ‘science bourgeoise et science prolétarienne’ » des « maigres ressources théoriques du PCF », est venu le moment de « la recherche de la pensée philosophique de Marx ». Il pose ensuite que c’est sur cette dernière qu’il faut s’appuyer pour construire une stratégie qui ne soit pas simplement dictée par le « primat du politique » [16][16] Louis Althusser, « Aujourd’hui », in Pour Marx, Paris,.... Prétention intellectuelle et prétention d’un intellectuel à « dicter » la stratégie qui sont hétérodoxes, puisqu’elles s’opposent à la pratique du PCF qui consiste, au contraire, à réduire le rôle des intellectuels à la justification a posteriori des stratégies politiques prises par ses dirigeants.

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Cette mise en hétérodoxie connaît deux moments particulièrement forts : l’assemblée des philosophes à Choisy-le-Roi, en janvier 1966, et le Comité Central d’Argenteuil, en mars 1966. Ces deux réunions sont la conséquence directe du « débat sur l’humanisme » qui discute (plutôt favorablement) les thèses d’Althusser dans La NC. Le CC d’Argenteuil, dont la « fonction latente » est de définir la philosophie o?cielle du parti, a ainsi comme « fonction manifeste » d’en finir o?ciellement avec les interventions de parti dans les domaines des arts et des sciences, c’est-à-dire de rompre avec le lyssenkisme et le jdanovisme. À Choisy, l’une des interventions de Garaudy vise Althusser. En avançant que celui-ci « au clivage science bourgeoise/science prolétarienne, […] substitue le clivage science/idéologie » [17][17] Nous nous appuyons ici sur les notes manuscrites prises... et en soulignant qu’il pratique l’« épuration conceptuelle », en rappelant le « recours [par Althusser] à Mao sur la contradiction », Garaudy fait d’Althusser un déviationniste de gauche (entre maoïsme et stalinisme). Plus encore, c’est le marxisme même d’Althusser (et, en passant, d’Étienne Balibar, de Jacques Rancière et de Pierre Macherey, également auteurs de Lire Le Capital ) que soupçonne Garaudy. Sa « lecture symptômale », parce qu’elle interrogerait les « lacunes, blancs, défaillances de la rigueur dans le discours de Marx » serait « en réalité [une] longue polémique contre Marx ». Sève, membre du Comité Central depuis 1961 et titulaire depuis 1964, propose quant à lui une critique symétrique de Garaudy et d’Althusser ouvrant la voie à ce qui sera tranché après 1968 : l’exclusion de Garaudy [18][18] En réalité, c’est, semble-t-il, dès la crise de l’UEC,.... Alors qu’il considère que Garaudy va vers l’idéalisme et n’est pas assez ouvert à la critique, Sève mentionne à l’inverse la « haute rigueur scientifique » du travail d’Althusser, mais pour souligner immédiatement son « désaccord sur plusieurs problèmes fondamentaux » : tout d’abord, le choix des textes de Marx qu’a fait Althusser pour étayer son hypothèse d’une coupure épistémologique ; ensuite, les auteurs (Bachelard, Foucault) et les concepts dont il use : « surdétermination, transferts, etc., concepts empruntés à la psychanalyse ou à la linguistique » ; enfin, Sève déplore la « conception grave » [19][19] Notes de Pierre Juquin, Archives personnelles. d’Althusser, c’est-à-dire sa critique du déficit théorique du PCF. Il ne lui reste plus qu’à produire — ce qu’il fera à Argenteuil — une théorie médiane, entre Garaudy et Althusser : l’humanisme marxiste.

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Pour conclure, on peut souligner que la double marginalité d’Althusser, la manière dont il entend remettre la philosophie aux postes de commande politique, son détournement de concepts, son « retour à Marx », comparable au « retour à Freud » de Lacan, manière de faire entendre qu’il y a plus dans Marx que ce qui est écrit [20][20] Pour reprendre la formule de Paul-Laurent Assoun à..., permettent de comprendre la séduction qu’il exerce. Par conséquent, et c’est aussi une manière de comprendre sa mise en hétérodoxie, le dernier grief qui lui est fait est lié à ce tiraillement de Marx entre structuralisme et communisme. Althusser a, en effet, des étudiants qui sont tout particulièrement pris dans la crise de l’UEC et, plus largement, dans l’un des processus qui lui sont liés : l’attraction progressive du maoïsme. Deux revues figurent parmi les avant-coureurs de cette fascination intellectuelle, qui se poursuit et s’accélère après mai 1968 : Les Cahiers Marxistes-Léninistes, nés à la fin de 1964, et leur dissidence, Les Cahiers pour l’Analyse, fondés en 1966, toutes deux créées par des élèves de l’ENS et entendant conjuguer marxisme et structuralisme [21][21] Sur ce point, que nous ne pouvons développer, voir.... n

Notes

[1]

Selon la formule que nous empruntons librement à Jacques Lagroye, « Les processus de politisation », in Jacques Lagroye (dir.), La politisation, Paris, Éditions Belin, (coll. « Socio-histoires »), 2003.

[2]

Dans un entretien avec Didier Éribon cité in Didier Éribon, Michel Foucault et ses contemporains, Paris, Éditions Fayard, 1994, p. 263.

[3]

Sur l’UEC, voir Frédérique Matonti et Bernard Pudal, « Des Étudiants ‘révolutionnaires’ (1956-1968) – De l’autonomie confisquée aux engagements multiples », in Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal, Mai-Juin 68, Paris, Éditions de L’Atelier, 2008, pp. 130-143.

[4]

Voir sur ce point, Bernard Pudal, Prendre Parti, Paris, PFNSP, 1989.

[5]

Plus généralement sur La NC, voir Frédérique Matonti, Intellectuels communistes : une sociologie de l’obéissance politique, La Nouvelle Critique (1967-1980), Paris, Éditions La Découverte, (coll. « Espace de l’Histoire »), 2005.

[6]

Nous parlons ici du PCF jusqu’aux années 1990 et surtout 2000. Ensuite, sa marginalisation au sein de l’espace politique et ses bouleversements organisationnels sont tels que ces remarques ne valent plus vraiment pour le PCF d’aujourd’hui.

[7]

Voir à nouveau les analyses de Bernard Pudal.

[8]

Voir, par exemple, les travaux de Jean-Louis Fabiani, Les Philosophes de la République, Paris, Éditions de Minuit, 1988.

[9]

M. Foucault, « Entretien avec Madeleine Chapsal », La Quinzaine Littéraire, n°5,16 mai 1966, Dits et Écrits I, 1954-1975, Paris, « Quarto Gallimard », 2001 [1994], p. 544.

[10]

M. Foucault, « Qui êtes-vous professeur Foucault ? », La Fiera letteraria, année XLII, n° 39,28 septembre 1967, ibid., p. 644.

[11]

M. Foucault, « Interview avec Michel Foucault », Bonniers Litteräre Magasin de Stockholm, mars 1968, ibid., p. 686.

[12]

M. Foucault, « Entretien avec Madeleine Chapsal », ibid., p. 544.

[13]

Louis Althusser, L’Avenir dure longtemps suivi de Les Faits. Autobiographies, édition établie et présentée par Olivier Corpet et Yann Moulier-Boutang, Paris, Éditions Stock-IMEC, 1992, pp. 174-175.

[14]

Voir Georges Cogniot, Parti-Pris, t. II : De la libération au programme commun, Paris, Éditions Sociales, 1976.

[15]

Louis Althusser, Lettres à Franca (1961-1973), Paris, Éditions Stock-IMEC, 1999, p. 230.

[16]

Louis Althusser, « Aujourd’hui », in Pour Marx, Paris, Éditions La Découverte, 1996 (1re édition 1965), pp. 11-13.

[17]

Nous nous appuyons ici sur les notes manuscrites prises par Pierre Juquin, alors membre de la Section des intellectuels et de la Culture, et, par conséquent, présent à cette réunion ; pour cette intervention de Garaudy, pp. 15-16.

[18]

En réalité, c’est, semble-t-il, dès la crise de l’UEC, vers 1964, que Maurice Thorez a entamé une critique de Garaudy.

[19]

Notes de Pierre Juquin, Archives personnelles.

[20]

Pour reprendre la formule de Paul-Laurent Assoun à propos de Lacan, Lacan, Paris, PUF, « Que Sais-Je ? », 2003.

[21]

Sur ce point, que nous ne pouvons développer, voir Frédérique Matonti, « Structuralisme et prophétisme », in B. Gobille, F. Matonti, B. Pudal, Mai-Juin 68, op. cit.

Résumé

English

The Marx of Communism and the Marx of Structuralism. The article addresses the issue of the response within the French Communist Party to the structuralist and anti-humanist reading of Marx which Althusser formulated in the period leading up to May 1968. While structuralism was regarded by some as a marker of the avant-garde, to a number of communist intellectuals, and in particular those closest to the party leadership, it amounted to a “a philosophy of hopelessness”. e article thus examines the context in which Althusser was declared to be heterodox in the early months of 1966, in particular at the convention of philosophers held in Choisy and at the meeting of the Communist Party central committee in Argenteuil.

Plan de l'article

  1. L’AGGIORNAMENTO DU PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS
  2. LE PCF ET LA PHILOSOPHIE
  3. L’HUMANISME DE MARX EN QUESTION
  4. LA MISE EN HÉTÉRODOXIE DE LOUIS ALTHUSSER

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