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1Dans son livre Les confettis de l’Empire, il y a près d’un demi-siècle, Jean Claude Guillebaud s’interrogeait ainsi : « En 1975, la France serait elle la dernière puissance coloniale du monde ? »[1]

2En effet l’ancien « Territoire d’Outre-mer » des Comores venait de proclamer son indépendance, à l’exception d’une île, Mayotte, « française » depuis 1843 et qui avait choisi de le rester (à une forte majorité) par un référendum particulier, organisé par la France.

3L’Assemblée générale de l’ONU, défendant « l’unité des Comores », condamna immédiatement cette entorse au droit international et réitéra sa condamnation en 1975 [2], mais en vain. Depuis lors Mayotte est devenue un département français …

Confettis ?

4Il est vrai qu’en pensant au Canada perdu en 1763, à la Louisiane vendue en 1803, à l’Indochine et l’Afrique enfin décolonisées entre 1954 et 1962, on pourrait ainsi définir de façon incongrue les vestiges, les miettes du vaste Empire colonial français qui s’était étendu au XIXe siècle, à travers tous les Océans, sur tous les continents : Amériques, Asie, Afrique.

5Mais un Français sur vingt y habite. [3]

6Les « possessions françaises », comme on disait jadis, sont à présent réduites à quelques îles assez petites et parfois microscopiques – dans le Pacifique, l’Atlantique et l’Océan Indien. On y ajoute deux enclaves côtières : la Guyane, mitoyenne du Brésil et la Terre Adélie dans l’Antarctique…

7Né des explorations et des expéditions navales menées tous azimuts depuis le XVIIe siècle, notre Empire défunt en a conservé une très vaste conquête… océanique ! Car grâce à « nos » îles ultra marines la France est maîtresse d’une immense « zone économique exclusive », une des plus vastes du globe, la plus vaste après celle des USA, loin devant l’Australie, la Chine et le Royaume Uni. Cette zone est, d’après le droit de la mer, l’espace maritime sur lequel un État exerce des droits souverains en matière d’exploitation des ressources naturelles du sol et du sous-sol : pétrole ou gaz, minerais et métaux, ressources biologiques, bref toutes les éventuelles richesses sous-marines !…

Quel avenir ?

8Comme jeune militant anticolonialiste, puis comme officier dans notre armée en Algérie et plus récemment, comme ministre de l’intérieur héritant inopinément de la crise calédonienne, j’ai été confronté à plusieurs reprises à cette problématique.

9Quel avenir pour ces îles ? Quelles perspectives pour leurs habitants ? Quelle mission pour la France éternelle ? Pour la Mère patrie ? La Métropole ?

10J’observe depuis longtemps dans le monde politique les diverses attitudes partiellement contradictoires, simultanées ou successives : Une attitude purement éthique, ou encore juridique, ou parfois se voulant majestueusement politique, ou au contraire bassement économique, opportuniste, ou même enfin ouvertement cynique.

Ethique ?

11Nous avons des devoirs, comme Nation colonisatrice, héritière - car bénéficiaire historique des conquêtes royales, du « Code Noir » de Colbert de 1685, du rétablissement par Bonaparte en 1802 de l’esclavage aboli en 1794 par la Convention « montagnarde » ; comme héritiers des sanglantes conquêtes coloniales en Afrique et en Indochine ; héritiers aussi du colonialiste Jules Ferry, le « Tonkinois », l’auteur du honteux statut de « l’indigénat » en 1881, cette grande loi raciste et esclavagiste.

Juridique ?

12Nous avons des obligations, puisque notre « État de droit » accorde force obligatoire aux textes constitutionnels et législatifs fondant aussi bien le statut public de ces territoires ultra marins que le statut personnel de leurs habitants. Tous ont droit à la Liberté, avec l’Égalité et même la Fraternité.

13Or le taux de pauvreté y est couramment supérieur à 50% : le triple de la moyenne nationale.

14Certes, la Polynésie d’une part, la Nouvelle Calédonie d’autre part ont des statuts très particuliers – à certains égards proche d’une indépendance qu’ils préparent peut être… Nos « quatre vieilles » [4] colonies sont devenues des « départements » français. Mayotte aussi, qui était une des îles Comores devenues indépendantes, mais dont le choix du rattachement à la France a été souhaité et soutenu par la puissance tutélaire pour des raisons « stratégiques ». Mais actuellement, tous ont les mêmes droits.

Politique ?

15Nous avons des intérêts internationaux à défendre et les territoires ultra-marins de notre République peuvent fonder parfois une influence française diffuse ou même seulement occasionnelle, mais réelle. Demeurer là, aux quatre coins des Trois Océans, cela n’a pas seulement des conséquences juridiques sous-marines, mais une réalité politique visible et des potentialités militaires… En partir, cela ne serait pas seulement délaisser des terres, des installations, des bases, mais surtout peut-être abandonner des populations, des êtres humains, des citoyens français qui seraient bientôt soumis à la tentation ou à la pression de nouveaux maîtres… À leur conquête, pourquoi pas ?

Économique ?

16Nous avons des frais, mais aussi des profits. Cette « économie de comptoir », si critiquée, pourrait être en partie régulée [5]. Les « dépenses fiscales » qui représentent – fait unique ! – le double des dépenses budgétaires pour l’Outre-mer sont unanimement critiquées comme inefficaces [6]. Doit-on les préserver ? À qui profitent-elles ?

17En outre les bénéfices énormes susceptibles d’être engendrés par les ressources minérales de notre vaste « Zone Economique Exclusive » pourraient s’ajouter à leur intérêt purement stratégique. Mais qui peut prédire lesquelles, et où ? et quand ?

Opportuniste ?

18Nous avons des électeurs originaires ou habitants de tous ces territoires. Ils sont toujours cajolés avant les élections présidentielles et souvent oubliés peu après… [7]

Cynique ?

19Pourquoi s’embarrasser, au contraire de ces vestiges historiques ? Dans ces incertitudes entrecroisées, certains y réfléchissent : Comment s’en débarrasser ?

20Pourquoi ne pas, enfin, imiter les britanniques qui ont largué après la guerre toutes leurs colonies, le grandiose British Empire - à commencer par le profitable Empire des Indes - sans trop se soucier des massacres et des transferts de peuples qui ont suivi, partout où ils avaient été les maîtres. J’observe que cette position radicale est rarement formulée. Beaucoup y adhèrent secrètement, mais peu l’expriment. Un seul ministre chargé de l’outre mer, à la fin du siècle dernier, a une (seule) fois évoqué cette hypothèse « à l’anglaise » soulignant qu’après le Royaume uni, toutes les autres puissances coloniales européennes (Pays Bas, Belgique, Espagne Portugal…) avaient entièrement liquidé leurs Empires au cours des décennies 1950/1970, à l’exception de la France.

21Ces perspicaces États décolonisateurs ne connaissent pas nos problèmes récurrents. Ils ne se sont plus confrontés à des indépendantismes agressifs. Bien au contraire ils profitent souvent des facilités « off shores » de leurs ex-possessions devenues des petits paradis. Paradis fiscaux, fort appréciés par les fraudeurs de toutes origines ! L’avenir ultra marin n’est-il pas dans les coopérations régionales [8] ? Ne pourraient-elles pas être préludes ou prodromes à d’inévitables indépendances ?

Quel avenir ?

22Le passé des peuples de l’Outre mer français est pétri de tant de servitude, de violence et d’exploitation coloniale que toutes les révoltes peuvent paraître légitimes. [9]

23Leur présent encore marqué par les pillages et les truquages coloniaux, est alourdi par les inégalités quant à l’école [10] et la santé [11] sans parler de la justice [12] - défigurée par la « vocation pénitentiaire » de ces terres où les bagnards ont longtemps succédé aux esclaves…

24Alors quel avenir pour ce Musée de notre passé impérial, ces vestiges de l’histoire mondiale, ces buttes témoins du partage du monde d’hier ?

25Au moment de douter de tout, chassant du cerveau cette problématique empoisonnante, alors revient à l’esprit une sorte de charme suranné. L’accent des Îles, les vieux mots du français ancien, les musiques métissées, les odeurs de vanille, du rhum arrangé ou des fleurs de tiaré envoûtantes et ambigües, les saveurs, les puissantes lumières océaniques et les couleurs où Gauguin avait choisi de se dissoudre dans de mystérieux portraits.

26On se rappelle alors l’étonnante île de la Réunion où se rassemblent en effet tant d’hommes, femmes et enfants croisés d’Afrique, d’Asie, d’Europe, réunis par une seule route autour d’un seul volcan. Les faux jumeaux des Antilles, Martinique et Guadeloupe réunis et séparés par leurs deux histoires parallèles d’esclavages abolis, rétablis, maintenus. En Nouvelle Calédonie, ces chaleureux kanaks et les wallisiens plus polynésiens que mélanésiens, tous d’origine asiatique – à l’exception des caldoches. On respire l’air brésilien de Guyane. On se souvient que plusieurs millions de françaises et de français venus des quatre coins de l’horizon retournent là-bas, au loin, en vacances, comme d’autres vont en Bretagne ou en Ardèche.

27On sait bien que les inégalités d’outre mer sont aussi celles de la Seine-Saint-Denis, ce nouveau département français créé en 1968, quelques années avant Mayotte, mais tout aussi riche d’incertitudes.

28À cet égard, les Outre-mer français sont finalement à la fois une difficulté et une chance pour la France de demain. Tous ces « domiens » qui travaillent dans les services publics, la Poste, la Police Nationale et notre Assistance Publique, sont devenus une structure fondamentale de la société française. Une donnée culturelle renforcée par les innombrables mariages et unions mixtes avec les domiens d’aujourd’hui, comme avec les anciens « sujets français » venus jadis de Tunisie, du Maroc, les algériens bien sûr et les sénégalais, ivoiriens, maliens… Bien involontairement, inconsciemment, notre passé colonial nous a préparé, mieux que d’autres sans doute aux pressions migratoires qui angoissent l’Europe.

29Terre d’asile, terre d’accueil, terre de migrants, la France avait même commencé, avec Léopold Sédar SENGHOR, à leur ouvrir la porte de l’Académie française. Aucune mondialisation ne peut donc nous faire peur.

Notes

  • [1]
    J.C. Guillebaud, Les confettis de l’Empire, Seuil, L’histoire immédiate, 1976
  • [2]
    Référence ONU
  • [3]
    cf inf art A. Bréaud : Les populations de l’OM
  • [4]
    Martinique, Guadeloupe, Réunion, Guyane
  • [5]
    cf inf article Dahan : Vie chère OM
  • [6]
    cf inf article Ténier : 20 Milliards…
  • [7]
    cf inf articles Mormeck et Olivier
  • [8]
    cf inf article Bertile : Coopération régionale
  • [9]
    cf inf article Vizy : Violences et crises OM
  • [10]
    cf inf article G. Pau Langevin : Droit à l’instruction OM
  • [11]
    cf inf article Gaulard et Ginesy : Santé OM
  • [12]
    cf inf article Colcombet : Justice sur le Caillou
Pierre Joxe
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Mis en ligne sur Cairn.info le 24/09/2018
https://doi.org/10.3917/apdem.047.0003
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