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« Alors que le professeur mettait sur un même plan les principes élémentaires de la peur, de l’amour, du désir, de la faim, de la maladie et de la vengeance, Selma, elle, faisait dériver les cinq autres du principe archaïque de la peur.
- Absurde ! dit Hans. Vous faites de la peur l’origine de toute chose !
- C’est ce qu’elle est, affirma Selma… en ce qui concerne l’amour, il naît d’abord de la peur de ne pas plaire. Réfléchissez ! [1] »

2Après-demain ne s’interdit pas de réfléchir.

3Pourquoi faudrait-il « arrêter d’avoir peur » (cf. la couverture de la revue Néon, numéro de février 2019 : « Pourquoi notre époque est angoissante, aimer avoir la frousse, c’est grave ? anxiété, traumas : enfin les dépasser »)… Le pape Jean Paul II est connu pour avoir proclamé le 22 octobre 1978 « n’ayez pas peur ! ».

4N’ayez pas peur ! Alors même que la peur, comme la douleur, peuvent sauver : en ce sens, le livre de Bob Woodward Peur, Trump à la maison blanche. Les peurs sont alors de bons lanceurs d’alerte personnelle ou collective. Mais leurs conséquences sont lourdes. La peur ferme l’initiative, découd les solidarités. L’ordre « les femmes et les enfants d’abord » ne va pas de soi face à la panique du naufrage.

5La peur se multiplie, notre numéro le montre, en toutes occasions : la peur de l’autre et de soi-même, la peur du terrorisme, des aliments modifiés, du déclassement ou de la rue. Les peurs sont diverses mais le péril est commun.

Comment vaincre la peur, ou du moins la dépasser ?

6Il faut en parler, et en parler encore pour reprendre ses sens. Car Montaigne nous a prévenus : « de vray, j’ay veu beaucoup de gens devenus insensés de peur [2]. » À en perdre la parole et le mouvement.

Cinq manières de vaincre la peur

7Ce numéro, dans sa diversité, tournera autour de cinq manières de connaître et de vaincre la peur.

8En premier lieu, la nommer : l’exactitude évite le flou, préserve de l’imprévu et de la surprise. Poser un nom sur ce que je ressens me ramène au raisonnement. La démarche intellectuelle face à la course émotionnelle. Rêvons d’un monde où nous serions éduqués à opposer le concept à la déréliction. Et soutenons ceux qui nous aident à choisir les mots justes. Ainsi la presse allemande appelle les choses par leur nom : « ensemble contre la campagne de la peur » (Gemeinsam gegen die Angstkampagne) de l’extrême droite en novembre 2018. Ou encore, après l’attentat suicide contre les églises au Sri Lanka : « Nach dem Terror, kommt die Angst[3] » après la terreur vient la peur. Telle est bien l’ambition du terrorisme défini par l’article 421-1 du code pénal français par « l’intimidation ou la terreur ». La peur comme sous-produit attendu de la terreur.

9La nommer encore, avec Michele Dunne, experte américaine de l’Égypte, qui évoque, dans un colloque en 2018 à Washington, le « mur de la peur » érigé par le maréchal Al-Sissi pour protéger son régime, à coup d’emprisonnements préventifs. D’un seul mot, le régime autoritaire est analysé et dépeint.

10Cette lucidité est qualifiée, par l’auteur anonyme de l’article « courage » dans l’Encyclopédie, de courage de l’esprit : « le courage de l’esprit consiste à voir les dangers, les périls, les maux et les malheurs, par conséquent les ressources ; les voir moindre qu’ils ne sont, c’est manquer de lumières ; les voir plus grands, c’est manquer de cœur ». Le XVIIIe siècle savait saluer l’exactitude, l’arme suprême contre la peur.

11En deuxième lieu, l’analyser. Sans contester sa portée dévastatrice. André Chénier, commentateur de la Terreur, notait avant d’en mourir : « la peur, qui est un des premiers mobiles de toutes les choses humaines, joue aussi un grand rôle dans les révolutions : elle prend le nom de prudence, et, sous prétexte de ne pas vouloir compromettre la bonne cause, elle reste muette devant la faction dominante, tergiverse, ne dit la vérité qu’à moitié… » La peur est un carburant politique polluant et dangereux à délivrer. Mais les stations-service sont nombreuses. Paul Virillio a écrit en 2010 L’Administration de la peur, qu’il résumait « face à la peur absolue, j’oppose l’espérance absolue. Churchill disait que « l’optimiste est quelqu’un qui voit une chance derrière chaque calamité ». C’est l’idée d’une dissuasion civile visant à administrer et maîtriser la peur que les craintes sanitaires et sécuritaires génèrent.

12Or le premier moyen de l’analyser est de poser l’éternelle question : à qui profite la peur ? Souvent aux dictateurs présents ou à venir, tel ce prince du pays fictif Blithuanie [4] qui s’y connaît à tyranniser sa population : « la peur, c’est, pour la population, le meilleur élixir, le remède miraculeux qui fait danser les rhumatisants… ».

13Le second moyen de l’analyser consiste à s’intéresser à la montée de la peur. Dans son roman Waiting for Sunrise[5], William Boyd quitte l’anglais pour l’allemand aux fins de décrire cet emballement de la peur, si destructif : « la gêne qu’éprouvait cette femme, dont la tension émanait par vagues, comme si une dynamo intérieure générait cette fébrilité, cette – le mot allemand lui vint, plaisamment – cette Angst ». D’autant que la peur se meut par contagion, elle voyage, contamine, coagule les êtres qu’elle enveloppe.

14La peur se transmet :

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« Bref il est si poltron, pour bien le deviser,
Que, depuis quatre mois, qu’en ma chambre il demeure
Son umbre seulement me fait poltronniser [6]. »

16Nul n’est obligé de participer à cette « poltronisation » de la société.

17Le troisième moyen d’analyser la peur consiste à rechercher si elle est fondée sur une menace réelle ou si elle est simplement ressentie. L’histoire est trop peuplée de grandes peurs et de paniques infondées.

18En troisième lieu, l’assécher en supprimant ses causes : non seulement avec une politique d’éclairage public rendant la circulation nocturne moins aléatoire… Le président Sarkozy, le 30 octobre 2008 à Ajaccio, affirmait « nous voulons éradiquer la peur en Corse et libérer la parole ». Le deuxième terme sur la liberté de parole est à la fois plus important et, peut-être, plus réaliste que le premier.

19Parmi les techniques pour assécher les peurs, l’éducation, la connaissance de l’autre, le rejet des discriminations, l’autorité de l’État, la multilatéralité (cf. la formule du président de la République le 11 novembre 2018 devant les dizaines de chefs d’État réunis au pied de l’Arc de triomphe : « additionnons nos espoirs au lieu d’opposer nos peurs »).

20Pour assécher la peur, se demander ce qu’elle coûte et ce qu’elle rapporte. Le salaire de la peur est un thème éternel, du film aux jeux télévisés : rentrez dans la cage aux serpents et vous aurez un prix. Le prix de la peur surmontée et donnée en spectacle. Ainsi exposée et disséquée, la peur perd du terrain.

21En quatrième lieu, honorer ceux qui n’ont, littéralement, peur de rien, au service du bien commun, comme les saboteurs de l’ombre de Gilles Milton, ces soldats britanniques, norvégiens ou français qui osaient tout pour frapper l’appareil de guerre des nazis derrière ses lignes.

22Et savoir que, toujours, la peur vogue de concert avec l’ignorance, la solitude et la lâcheté.

23Pour n’avoir peur de rien, mieux vaut, pour la majorité des êtres qui ne sont pas des héros, œuvrer ensemble, avoir le regard si ce n’est le soutien d’un groupe, d’une collectivité qui transcende le courage individuel.

24En cinquième lieu, il faut oser en rire avec le psychologue Viktor Frankl [7], qui avait survécu trois années en camp de concentration avec le « Lagerhumor » : « l’humour est une arme de l’âme dans le combat pour sa survie ».

25Sous toutes les terreurs, l’humour est la première subversion parce qu’elle fendille la peur.

26Aucune magie, aucun miracle, aucun remède ne peut vaincre la peur toujours aux aguets, toujours présente :

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« Navigateurs chantant des refrains nostalgiques,
Partis sur la galère ou le noir vapeur,
Espérez-vous d’un sistre ou d’un violon magique
Charmer les matelots trop enclins à la peur ? [8] »

28Le matelot renvoyé à son isolement, comme chacun d’entre nous, peut se faire balayer par la peur puis par la vague. Mais l’équipage manœuvrant calmement et collectivement, sous la direction d’un bon barreur, peut traverser l’Océan.

Notes

  • [1]
    Ernst Lothar, Mélodie de Vienne, Liana Levi, 2016 (traduit de l’allemand par Elisabeth Landes : Der Engel mit der Pausone-Roman eines Hauses).
  • [2]
    Montaigne, Essais, Livre I, chapitre XVIII.
  • [3]
    Frankfurter Allgemeine Zeitung, 24 avril 2019.
  • [4]
    Miroslav Krleza, Banquet en Blithuanie, 1964, Edition Inculte, (traduit du serbo-croate par Mauricette Sullerot-Bergié).
  • [5]
    La Promesse de l’aube, Seuil 2012.
  • [6]
    Du Bellay, Les Regrets, « Sur le Breton secrétaire du cardinal du Bellay ».
  • [7]
    Voir son livre Trotzdem Ja zum Leben sagen, « malgré tout dire oui à la vie ».
  • [8]
    Robert Desnos, Le Fard des argonautes, 1919 (p.101).
Christian Vigouroux
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 04/07/2019
https://doi.org/10.3917/apdem.050.0003
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