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Actes de la recherche en sciences sociales

2005/1 (n° 156-157)

  • Pages : 124
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782020687669
  • DOI : 10.3917/arss.156.0072
  • Éditeur : Le Seuil

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Au début du XXe siècle, alors que le processus de spécialisation de la chirurgie tend à s’accentuer, quelques chirurgiens se proposent d’ouvrir un domaine de pratique d’un genre nouveau : l’intervention à des fins esthétiques sur des corps ne présentant ni pathologie, ni anomalie congénitale, ni handicap fonctionnel. Analyser la naissance de cette branche de la chirurgie qui rectifie l’apparence de corps sains en fonction de critères esthétiques, impliquant donc des jugements de valeur sur le beau et le laid, suppose d’aborder plusieurs types de questions. Celle des conditions de possibilités de telles pratiques qui sont d’ordre différent selon que l’on prend en compte l’offre chirurgicale ou la demande de clientèle potentielle – il faut, pour aller à l’essentiel, qu’un certain nombre de problèmes techniques aient été résolus et qu’un marché existe. Celle de la légitimité que peut acquérir, à l’intérieur du champ médical, une chirurgie sans objectif de traitement, ou plus exactement qui ne peut se prévaloir que d’effets thérapeutiques indirects, psychologiques ou psychosociaux. Celle des caractéristiques spécifiques des agents qui s’investissent dans la construction du nouveau domaine (leurs propriétés, leurs trajectoires, leurs intérêts à et pour la chirurgie esthétique, leurs enjeux). Celle, enfin, de la dynamique du jeu social permettant à ce domaine de pratique d’être enfin reconnu officiellement comme spécialité chirurgicale [1][1] Ce dernier aspect ne sera pas abordé dans cet article,....

Les conditions de possibilité technique d’une chirurgie de l’accessoire

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Les progrès réalisés dans le domaine de l’anesthésie et l’introduction des techniques d’antisepsie, puis d’asepsie dans le dernier quart du XIXe siècle, transforment les conditions d’exercice de la chirurgie et le pronostic à court terme des interventions [2][2] L’antisepsie, dont les principes furent établis en.... Le temps où les services de chirurgie devaient être fermés pour cause de forte mortalité des patients est révolu et la discipline entre en phase d’innovations techniques accélérée. La multiplication des interventions chirurgicales possibles favorise une tendance à la spécialisation des agents, des services hospitaliers puis des chaires d’enseignement clinique (ophtalmologie, urologie, chirurgie infantile et orthopédie, gynécologie, ORL). La maîtrise du risque de mortalité postopératoire est évidemment la condition première pour qu’émerge une chirurgie qui, pour le patient, n’est pas obligatoire ni indispensable d’un point de vue organique ou fonctionnel. Mais il faut également, avant d’envisager une chirurgie des corps sains, que le problème de la douleur soit résolu autrement que par l’anesthésie générale, encore trop insuffisamment maîtrisée. La solution prend forme avec la mise au point de l’anesthésie locale qui limite les risques liés à l’anesthésie générale [3][3] Par exemple, une intervention telle que « l’extirpation... tout en permettant de réduire la douleur, après l’introduction, en lieu et place de la cocaïne, d’un nouvel anesthésique local dérivé, la novocaïne, de moindre toxicité. Pour les pionniers de la chirurgie esthétique, l’utilisation et la maîtrise de l’anesthésie locale représentent d’emblée un enjeu médical important car elle permet d’opérer les patients, en ville, dans des cabinets médicaux privés, tout en leur offrant des soins plus sûrs (sans les risques de l’anesthésie générale), beaucoup plus légers (car ne nécessitant pas d’hospitalisation), moins coûteux et, qui plus est, dans une certaine discrétion.

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Quand l’idée de mettre au point des interventions chirurgicales pour corriger des défauts esthétiques prend consistance, cela fait plusieurs décennies que des techniques médicales sont utilisées pour traiter les transformations corporelles jugées disgracieuses liées au vieillissement. Déjà en 1865, le docteur Gérard avait élaboré les principes d’un traitement dermatologique des « peaux d’orange », des vergetures et des acnés, et mis au point un dispositif permettant de réaliser la « dermobrasion de la peau », en pulvérisant un jet d’eau sous une forte pression [4][4] Suzanne Noël, « La douche filiforme, ses appareils,.... La technique consiste à « poncer » la couche supérieure du derme afin de réaliser une sorte de nivellement, de « ragréage » de la surface cutanée traitée. Mais c’est dans le contexte de la « Belle Époque », avec le développement des traitements par les « agents naturels », qu’un marché de la lutte contre le vieillissement, investi par la médecine, prend forme. L’« aquapuncture », seule ou combinée avec l’électrothérapie, est utilisée à des fins de rajeunissement. Ces techniques, mises en œuvre dans des instituts de beauté (souvent financés par des fabricants de produits cosmétiques), trouvent aussi leur place à l’hôpital, où elles sont expérimentées. Ainsi, en 1912, l’hôpital Saint-Louis équipe son service de dermatologie d’un nouvel appareil, la « douche filiforme » dont les principes, hérités de l’aquapuncture, sont appliqués dans le service du professeur Brocq. Elle est utilisée pour traiter la cellulite, pour « supprimer ou atténuer considérablement la séborrhée et, de ce fait, en resserrer les pores dilatés (la peau d’orange). […] Elle favorise [aussi] la circulation sanguine et supprime les états congestifs du visage en nettoyant admirablement bien la peau [5][5]  Ibid., p. 11. ». L’action « corrosive » des rayons X vient à peine d’être découverte que certains instituts proposent à leurs clientes un traitement d’« épilation radiologique », mais l’engouement pour ce procédé retombe rapidement au vu de la médiocrité des résultats obtenus [6][6] P. Pinell, op. cit., p. 45..

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Contrairement au caractère foncièrement empirique des traitements précédents, d’autres méthodes médicales entendent lutter contre la sénescence, en partant des connaissances récemment acquises de l’endocrinologie. Celle du physiologiste anglais (naturalisé français en 1878) Charles Brown-Séquard est la première à émaner d’un scientifique mondialement reconnu. L’éminent professeur, membre de nombreuses sociétés savantes et professeur au Collège de France, présente les résultats de ses travaux sur les traitements du vieillissement à la Société de biologie, en mai 1889, puis les semaines suivantes à l’Académie des sciences. Ces travaux sont réalisés sur des patients et sur lui-même, puisqu’il s’est administré à plusieurs reprises, à l’âge de 72 ans, une médication obtenue à partir d’« extraits glanduleux » puisés dans des testicules de chiens et de cochons d’Inde. Il affirme que ce traitement lui aurait permis de retrouver la force de sa pleine maturité, mais l’affaire laisse sceptiques la plupart de ses collègues. Malgré le retentissement médiatique, la publicité donnée aux nombreuses lettres de gratitude qui lui sont adressées par ses patients, et les efforts répétés de son ancien assistant, le docteur d’Arsonval, pour la perpétuer, sa méthode tombe assez vite en désuétude [7][7] Frédéric L. Holmes, « La physiologie et la médecine.... Toutefois, la voie ouverte par Brown-Séquard, un temps abandonnée, sera à nouveau empruntée, après la Première Guerre mondiale, mais cette fois par des chirurgiens venant concurrencer sur le terrain de la lutte contre le vieillissement les pionniers de la chirurgie esthétique.

La réparation des « gueules cassées » et la naissance de la chirurgie esthétique

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Alors que dès les premières années du XXe siècle, aux États-Unis, la chirurgie esthétique trouve en Charles Miller un père fondateur qui accède rapidement à la notoriété [8][8] Elizabeth Haiken, Venus Envy, A History of Cosmetic..., sa pratique reste, avant la guerre, quasi inexistante en France. Elle se réduit à quelques tentatives de réduction de la taille du nez (rhinoplastie) et de recollage des oreilles (otoplastie), réalisées à l’hôpital dans les services de chirurgie du docteur Morestin et du professeur Pozzi (le premier titulaire de la chaire de gynécologie). Quelques essais de correction des rides sont également réalisés, par deux jeunes internes, dont la mention n’aurait qu’un caractère anecdotique si leurs auteurs, Raymond Passot [9][9] Il est interne dans le service de Morestin quand il... et Suzanne Noël [10][10] Suzanne Noël, l’une des très rares femmes internes..., n’allaient pas devenir les deux principaux pionniers de la chirurgie esthétique. Elle est profondément marquée par les conséquences du conflit mondial et tout particulièrement par l’essor de la chirurgie plastique et réparatrice.

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La guerre de 1914 fournit aux chirurgiens français plus de mutilations et, surtout, plus de mutilations faciales qu’ils n’en virent auparavant durant plus de cent années. Pendant cette période, une section spéciale de soins chirurgicaux est créée pour intervenir auprès des soldats mutilés, les « gueules cassées ». Elle devient rapidement un lieu d’innovation pour la chirurgie de la face, de la tête et du cou, et les traitements réparateurs sont l’occasion de mettre au point ou de perfectionner un certain nombre de techniques (ligatures des artères du cou, trachéotomie, immobilisation des fragments mandibulaires, extraction de corps étrangers orbitaires ou oculaires, etc.) [11][11] Léon Dufourmentel, Introduction à la chirurgie constructive,.... Cette expérience va favoriser une dynamique de spécialisation. D’une part, elle permet à la chirurgie ORL, jusque-là très limitée dans ses indications, d’élargir son domaine et de s’institutionnaliser en spécialité, autour de quelques services hospitaliers (à Lariboisière et à Saint-Antoine) et d’une chaire de clinique spéciale (créée en 1919 pour son chef de file, Marie Guillaume Sébileau). D’autre part, elle accélère la formation d’une chirurgie dite constructive, déjà ébauchée avant la guerre, avec les travaux d’Hyppolite Morestin et de ses élèves [12][12] L’accélération de la formation de la chirurgie plastique.... Pour cette chirurgie réparatrice, le problème de l’apparence physique des parties du corps reconstruites après amputation est un objet de préoccupation qui conduit les médecins à multiplier les interventions à visées esthétiques (dites de retouche). Dans ce qui va s’affirmer comme une lutte contre la laideur, l’esthétique du résultat opératoire doit devenir un objectif majeur du chirurgien, et se traduire par un travail sur la forme des parties du corps reconstruites et sur l’aspect de la peau (réduire le nombre ou la surface des cicatrices, réaliser les greffes de peau, etc.) [13][13] L. Dufourmentel, op. cit., p. 184.. Dans les années qui suivent la fin du conflit, alors que les innovations dans les techniques opératoires se multiplient, la chirurgie constructive étend ses indications à deux séries de problèmes. D’une part à la réparation des mutilations consécutives à la chirurgie d’exérèse, notamment celle mise en œuvre dans les traitements anticancéreux (mammectomie). D’autre part à la correction d’anomalies ou de malformations, sans incidence pathologique, mais qui handicapent le patient dans sa vie sociale (nævus, « tache de vin », « bec-de-lièvre »). Léon Dufourmentel [14][14] Élève de Morestin, il lui succède en 1919, à la tête..., chef de file de la chirurgie constructive, intègre cette évolution et la définit comme la réunion de deux catégories de pratiques chirurgicales : la première, à finalité « correctrice », traitant les déformations congénitales ou acquises et les difformités pathologiques ; la seconde, à finalité « réparatrice », s’occupant du remplacement des tissus et des organes manquants (anomalies de développement, destructions pathologiques ou accidentelles) [15][15] L. Dufourmentel, op. cit., p. 86.. Il met l’accent, dans cette définition, sur l’objectif spécifique d’une telle chirurgie à l’hôpital : le traitement de la laideur. Objectif qui s’ajoute à la lutte contre l’infection et contre la douleur, et qui n’est pas moins noble : « La chirurgie esthétique, précise-t-il, s’applique évidemment aux blessures de guerre comme à celles du temps, aux malformations congénitales comme aux flétrissures acquises. Elle n’admet pas de séparation entre ce qui est simplement morphologique et ce qui est fonctionnel. […] Une “tache de vin” qui couvre la joue n’est pas plus indigne de la chirurgie qu’une fracture de la mâchoire. Des cicatrices de brûlures ne sont pas plus indifférentes que des brûlures [16][16]  Ibid., p. 180.. »

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Ainsi, au sein de l’espace des pratiques de chirurgie constructrice qui s’ébauche autour de quelques services hospitaliers (civils et militaires) de chirurgie générale ou spécialisée, une chirurgie à finalité esthétique prend forme. La légitimité de cette chirurgie fait l’objet d’un consensus dans les milieux chirurgicaux parce qu’elle prend sens soit par rapport à un objectif plus global de réparation (il s’agit de limiter au maximum les conséquences des mutilations), soit comme une intervention correctrice d’un trait « anormal » (donc renvoyant, malgré son caractère bénin, à la pathologie). C’est dans ce contexte qu’émerge un domaine de pratique d’une chirurgie esthétique que ses promoteurs qualifient de « pure ». Le premier temps fort en est constitué par une présentation devant l’Académie de médecine, en juillet 1919. Le travail exposé est celui de Raymond Passot. Il s’agit d’une technique de lifting facial, dont l’idée est venue de l’observation du geste machinal des femmes de son entourage qui se regardent dans le miroir « en remontant leurs visages en plaçant leurs doigts devant leurs tempes [17][17] R. Passot, Sculpteur de visages…, op. cit., p. 50. ». L’opération consiste à inciser et à décoller la peau pour la tendre de sorte que certains reliefs, notamment les rides, disparaissent, puis à suturer pour fixer le résultat après avoir retiré « l’excédent ». La communication, qui est plutôt bien accueillie, intéresse tout particulièrement Pozzi, le professeur de gynécologie. Mais les détracteurs de cette « chirurgie futile » ne vont pas manquer de se faire entendre. Le domaine qui s’ouvre reste circonscrit au sous-champ de la médecine libérale. Sans ancrage hospitalier et sans figure de proue académique, il va souffrir de sa faible légitimité. L’opinion de Dufourmentel est révélatrice des réticences de l’élite chirurgicale. Il s’agit pour lui d’un univers de pratiques dédaigné, « tout au moins officiellement, par les chirurgiens généraux » et qui, « par voie de conséquence, est très souvent un domaine de praticiens de faible culture [18][18] L. Dufourmentel, op. cit.  ». Lui-même ne porte guère d’intérêt à cette chirurgie qui attire une clientèle d’« anxieux », de « maniaques », d’« inquiets », de « cas d’obsession esthétique », dont le traitement relève plus de la psychiatrie [19][19]  Ibid., p. 198-202.. Mais si cette figure dominante de la chirurgie constructrice prend ses distances avec la « chirurgie esthétique pure », il refuse toutefois d’en condamner le principe dans la mesure où il serait alors difficile d’établir une ligne de partage stricte entre les deux domaines.

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Fort de son succès en matière de lifting facial, largement médiatisé dans la presse médicale et générale, Raymond Passot ne tarde pas à se constituer une clientèle importante et à élargir le spectre de ses interventions à la correction des « prolapsus mammaires », des nez disgracieux et de certaines formes d’obésité [20][20] Passot revendique, au début des années 1930, la réalisation.... Qu’il s’agisse d’un « visage ridé », des « flétrissures de la face », « d’un sein flétri, d’un ventre en besace », son principe et sa technique peuvent se résumer à « enlever de la peau en excès et, s’il le faut, la doublure graisseuse et les glandes [21][21] L. Dufourmentel, op. cit., p. 186. ». Ces opérations de « chirurgie esthétique pure » permettent de corriger les effets physiologiques du vieillissement par des techniques dont la simplicité limite les risques de complications. Passot entend ainsi défendre la pertinence de la chirurgie esthétique pure, face à la concurrence d’autres procédés de lutte contre le vieillissement, parés des attributs de la science, mais donnant lieu à des interventions plus complexes, les « xénogreffes [22][22] R. Passot, Sculpteur de visages…, op. cit., p. 54. ».

Une méthode concurrente : la greffe de testicules de singes

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Alors que, dans le climat des « Années folles » de l’aprèsguerre, le marché des soins de beauté devient très florissant, une approche endocrinologique du rajeunissement, héritière lointaine des expérimentations de Brown-Séquard, refait surface. Son promoteur, le docteur Serge Voronoff, est un chirurgien gynécologue. Interne dans le service de Charcot, à la Salpêtrière, il s’est familiarisé avec la pathologie endocrinienne naissante, avant de s’orienter vers la chirurgie et de devenir l’assistant de Jules Émile Péan [23][23] Péan jouit à l’époque d’une grande réputation en matière..., gynécologue à l’hôpital Saint-Louis. À côté de son travail clinique, il entreprend, à partir de 1911, un travail de médecine expérimentale sur la transplantation de glandes endocrines (ovaires, thyroïde), d’abord sur des animaux de même espèce, avant de tenter une expérimentation plus audacieuse et beaucoup plus risquée, la transplantation d’une thyroïde de singe sur un homme. Son idée de départ, inspirée par l’évolutionnisme darwinien, est que la parenté entre l’espèce du donneur (le singe) et celle du receveur d’organe (l’homme) peut permettre à la greffe d’être acceptée [24][24] Comme le note le docteur Dartigues, qui reprend la.... Il réalise une première xénogreffe en transplantant un prélèvement de thyroïde de singe sur la thyroïde d’un enfant de 14 ans atteint d’un myxœdème depuis près de six ans. Le succès de l’intervention lui vaut les honneurs, en 1914, d’une communication devant l’Académie de médecine [25][25] Les symptômes de la maladie de cet enfant, qui se traduisent.... En 1921, il tente les premières greffes de testicules de singes sur deux patients, castrés dans leur jeunesse à la suite d’une orchite tuberculeuse. Si les greffons sont rejetés assez rapidement, il observe une repousse de la barbe chez l’un de ses patients, imberbe depuis sa castration, ce qui l’encourage à poursuivre. Les résultats obtenus sur un troisième patient, un homme de 65 ans, sont cette fois riches de promesses : Voronoff constate une augmentation de la force musculaire et de la vivacité intellectuelle [26][26] Serge Voronoff, Quarante-trois greffes du singe à l’homme,.... Il multiplie alors les interventions ; ses résultats font la une des journaux, les volontaires se pressent à sa porte et, en moins de quatre ans, il parvient à réaliser 43 greffes du singe à l’homme, dont il consigne les observations dans un ouvrage publié à la fin de l’année 1924. La technique suscite de grands espoirs et se présente comme une concurrente de poids pour les tenants de la « chirurgie esthétique pure [27][27] L’accueil enthousiaste que lui réservaient certains... ». Très vite, d’autres chirurgiens s’engagent dans la voie qu’il a ouverte, comme le docteur Baudet, chirurgien à l’hôpital Bichat et à la Maison Ambroise Paré, ou le chirurgien britannique Yvor Back au Saint George Hospital de Londres, et contribuent à perfectionner la technique. Louis Dartigues, chirurgien gynécologue à la Maison de santé de la rue Montaigne, s’investira le plus dans la pratique et la promotion des greffes simiennes, tandis que Voronoff, en butte aux manifestations d’hostilité de ses confrères lorsqu’il tente d’exposer ses travaux au XXXIe Congrès français de chirurgie (1922) [28][28] En effet, alors qu’il s’apprête à prendre la parole..., entre dans l’ombre. Dartigues, ancien chef de clinique et assistant de Samuel Pozzi, bénéficie d’un capital symbolique et social plus important que l’inventeur des xénogreffes.

Clichés (avant/après) présentés par Voronoff à l’Académie de Médecine pour illustrer les vertus thérapeutiques de sa technique. L’atrophie faciale du 1er personnage (en haut à gauche) est effacée par la prise de poids qui a suivi l’intervention. Les rides d’expression et les poches situées sous les yeux du second se sont atténuées après qu’il ait reçu un greffon de testicule de singe.

Illustration de la phase expérimentale des travaux de Voronoff. Le traitement endocrinien semble avoir transformé l’état général de l’animal qui recouvre du poids et la capacité de se tenir droit sur ses pattes sans « assistance ».

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Membre des Académies royales de Madrid et de Barcelone, il jouit d’une notoriété auprès de ses pairs suffisante pour lui valoir d’exercer les fonctions de président de la Société des chirurgiens de Paris et de président de la Société de médecine de Paris. Mais il lui faut convaincre l’élite chirurgicale de la pertinence d’un traitement dont les fondements conceptuels ont un fort parfum d’hérésie. Dans l’intervalle entre deux congrès de la Société de chirurgie, il prépare et effectue un protocole expérimental de 44 greffes testiculaires du singe à l’homme. Malgré un effort de justification théorique et une présentation détaillée du protocole (communication synoptique et iconographique), Dartigues n’obtient de ses pairs, au Congrès de chirurgie d’octobre 1923, qu’une réserve polie. Vient alors le temps du doute, alimenté par des résultats médiocres (les effets bénéfiques du traitement ne sont pas constants et présentent un caractère fugace). Dartigues se réoriente alors vers des pratiques plus orthodoxes, pour se spécialiser dans la chirurgie réparatrice, plastique et esthétique de la poitrine et de l’abdomen [29][29] Louis Dartigues publie en 1926 ses travaux sur les.... Et, à la fin des années 1920, la pratique des xénogreffes, ayant perdu toute crédibilité, s’interrompt définitivement [30][30] Et les travaux de Voronoff connaîtront un discrédit....

Le développement de la chirurgie esthétique pendant l’entre-deux-guerres

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Au moment où l’abandon des xénogreffes renforce la position de la chirurgie esthétique « pure » sur le marché de la lutte contre le vieillissement, un procès retentissant vient mettre en évidence que sa pratique n’est pas dépourvue de danger. Une intervention de « dégraissage » des chevilles, réalisée sur un mannequin de la maison de haute couture Poiret, tourne au désastre : la jeune femme doit être amputée de la jambe et meurt des suites opératoires. La maison Poiret porte plainte pour « coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner » et se constitue partie civile contre le chirurgien responsable, le docteur Dujarier. Les conclusions du procès sont rendues publiques par le tribunal civil de la Seine, le 25 juin 1929 [31][31] Louis Kornprobst, « Les responsabilités encourues devant.... Selon les attendus du jugement, « la faute est lourde puisque l’opération n’était justifiée ni par la nécessité de préserver la vie, ni par le souci d’améliorer la santé [32][32] Cité par L. Dufourmentel, op. cit., p. 197. ». La décision de justice qui condamne lourdement le chirurgien ne laisse pas indifférent Dufourmentel, qui voit dans cette mise en cause de la chirurgie esthétique une menace pour la chirurgie constructive. Dans une déclaration au Figaro, celui-ci s’inquiète des possibilités que « de tels attendus entraînent la qualification de délit ou de crime pour une foule d’opérations. En effet, enlever une tumeur bénigne (lipome, angiome, etc.), corriger un strabisme ou un bec-de-lièvre, redresser un pied-bot, ne sauvent pas la vie, ni n’améliorent la santé [33][33]  Ibid.  ». Conjuguant la renommée d’un grand chirurgien avec une position (médecin militaire) qui le dédouane de toute suspicion d’intérêt personnel pour la pratique privée de la chirurgie esthétique, son intervention lors du procès en appel de Dujarier pèsera lourd dans les débats. Le tribunal reviendra sur le jugement prononcé en première instance et réduira considérablement la peine.

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Alors que, avec l’affaire Dujarier, la définition juridique de la faute médicale est en jeu, Louis Dartigues va tenter d’organiser sous sa houlette les médecins et chirurgiens engagés dans des pratiques de chirurgie constructive. Il crée en 1930, en collaboration avec un chirurgien bordelais, Charles Claoué, la Société scientifique française de chirurgie réparatrice, plastique et esthétique (SSFCRPE). L’ambition affichée est de faire de cette société savante « une sorte d’entité morale en même temps que scientifique » qui serait susceptible de défendre, face aux magistrats, les praticiens victimes « des exagérations prohibitives et des méconnaissances ignorantes de la loi à l’égard des chirurgiens [34][34] Discours de Louis Dartigues au cours de l’assemblée... ». La SSFCRPE rassemble 90 membres fondateurs. Les chirurgiens « déclarés », en un temps de vide juridique relatif au statut des spécialités qui permet à un médecin de s’auto-désigner spécialiste, y sont minoritaires (le quart des adhérents), les autres membres se présentant comme médecins généralistes, dermatologues, physiothérapeutes ou vétérinaires. Mais si la société peut se prévaloir d’une dizaine de correspondants étrangers, Dartigues, dont le crédit scientifique a été fortement entamé par son engagement dans les greffes simiennes [35][35] Léon Dufourmentel refuse de la rejoindre par mépris..., ne parvient à rallier aucun chirurgien hospitalier français. Ignorée par l’élite chirurgicale, la société se trouve dépourvue du crédit scientifique nécessaire à son ambition et cessera rapidement de fonctionner (elle tient sa dernière séance en octobre 1931).

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Il est très difficile de savoir si, comme l’avance Jeannine Jacquemin, le procès Dujarier aura freiné le développement des pratiques de chirurgie esthétique [36][36] Jeannine Jacquemin, Le Soroptimist international et.... Si l’on peut penser que le risque d’être condamné pour faute médicale, réactualisé par deux autres procès en 1936 [37][37] L. Kornprobst, op. cit., p. 237., n’a pas été sans effet, les données fournies par le guide médical Rosenwald donnent à voir une augmentation du nombre des médecins pratiquant des interventions à visées esthétiques. En effet, c’est à la fin des années 1920 qu’apparaît, pour le département de la Seine, dans la recension des médecins déclarant une spécialité, une catégorie intitulée chirurgie esthétique-chirurgie de la face et du cou, sous laquelle sont inscrites une dizaine de personnes. Les effectifs de la catégorie augmentent notablement au cours de la décennie 1930-1940 pour atteindre le chiffre de 62 à la veille de la Seconde Guerre mondiale [38][38]  Guide Rosenwald, 1928-1929, p. 314 ; 1932-1933, p. 318 ;.... Si ces données permettent d’affirmer que la chirurgie à visée esthétique se développe pendant l’entre-deux-guerres, les indications fournies par le guide ne donnent qu’une image très approximative de la réalité des pratiques. La façon dont le guide est construit ne peut que produire un effet de sous-estimation. La mention chirurgie esthétique n’apparaissant qu’associée à celle de chirurgie de la face et du cou, la recension ignore tous ceux qui sont aussi susceptibles de la pratiquer occasionnellement mais qui se reconnaissent principalement comme ORL [39][39] Comme, par exemple, Maurice Coelst, ORL élève de Sébileau,..., orthopédiste, chirurgien «généraliste» ou même simple médecin.

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Le peu de renseignements fournis sur les médecins dans le guide permet malgré tout de caractériser sommairement le groupe des praticiens enregistrés sous la catégorie chirurgie esthétique-chirurgie de la face et du cou. D’une part, il s’agit pour la quasi-totalité d’entre eux de médecins libéraux sans fonction hospitalière, ni universitaire [40][40] Parmi ces « spécialistes », le seul médecin occupant..., l’absence d’ancrage dans les institutions dominantes du champ médical étant un bon indice de la faible légitimité académique de la « spécialité [41][41] On peut voir une confirmation de cette faible légitimité... ». D’autre part, tout invite à penser qu’elle reste une pratique secondaire et / ou complémentaire pour des chirurgiens se consacrant principalement au traitement des corps malades. En effet, Raymond Passot et Suzanne Noël sont les seuls à déclarer une pratique exclusive de la chirurgie esthétique [42][42] Les renseignements fournis par le Rosenwald ne permettent.... Ces deux médecins, reconnus l’un et l’autre comme des figures pionnières de la spécialité, se sont formés dans les mêmes lieux auprès des mêmes maîtres, mais suivront des trajectoires fort différentes. Et si leur engagement dans la chirurgie esthétique « pure » est total, si chacun donne à sa pratique un sens qui excède la simple recherche d’une activité rémunératrice, les argumentaires qu’ils développent renvoient à deux façons de concevoir les finalités de la chirurgie esthétique et les rapports du médecin et sa clientèle.

Modification des plis faciaux.

Types de modification de la courbure nasale.

Raymond Passot : la chirurgie esthétique comme traitement des névroses

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Lorsqu’en 1933 paraît son ouvrage Sculpteur de visages, Raymond Passot peut se prévaloir de 14 années de pratique du lifting et de la rhinoplastie et d’une expérience (des centaines d’interventions) sans équivalent, s’employant à « embellir » et « rajeunir » un grand nombre de femmes (plus rarement d’hommes) de la « haute société ». À la différence de ses publications antérieures, qui traitent de techniques chirurgicales, l’auteur s’adresse à un public de non-spécialistes. Le médecin du « monde » entend revaloriser un domaine de la chirurgie injustement dénigré pour la futilité de ses fins, en faisant valoir deux éléments que ses détracteurs veulent ignorer. D’une part, la chirurgie esthétique est fille des avancées techniques et elle puise à la source de la chirurgie la plus noble humainement, celle qui, en temps de guerre, s’est attachée à réparer les « gueules cassées », ces « glorieux camarades » auxquels le livre est dédié. D’autre part, loin de mettre l’art chirurgical au service de la coquetterie [43][43] « La coquetterie n’existe plus : sa décadence est un..., elle joue, et sera de plus en plus conduite à jouer, un rôle thérapeutique majeur. La défense en règle du domaine est aussi un plaidoyer pro domo ; le chirurgien, en s’y montrant avant tout soucieux de la santé de ses patients, peut laisser dans l’ombre le caractère hautement lucratif de la pratique qui, pour ses détracteurs, est la principale raison d’être de la chirurgie esthétique « pure ».

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Le « sérieux » de la chirurgie esthétique est mis en scène à la fois dans la façon dont le chirurgien se raconte (la naissance très précoce de sa vocation, un « tuteur », Pierre Delbet, grand professeur de chirurgie, des patrons d’internat prestigieux, Morestin, Sébileau), présente les six grands principes qui en gouvernent la pratique [44][44] 1) Simplification de l’acte opératoire (aucun séjour... et met en garde ses lecteurs contre les charlatans qui tendent à envahir le domaine. Mais c’est d’abord à la justification de l’intérêt thérapeutique d’opérations chirurgicales faites sur des corps sains que Passot s’emploie. La chirurgie esthétique, affirme-t-il d’emblée, est une nécessité sociale qui répond à un double besoin de la modernité : « paraître jeune » et « cacher les tares physiques trop apparentes ». Dès lors, elle peut jouer un rôle majeur dans la prophylaxie du suicide et la thérapeutique des névroses [45][45]  Ibid., p. 6.. Se référant à sa collaboration avec le docteur Toulouse, psychiatre de l’hôpital Henry-Rousselle, qui l’a conduit à corriger les disgrâces physiques de certains patients « pour les sauver de la mélancolie », et aux écrits de psychanalystes contemporains (Maurice de Fleury, Pierre Janet, Sigmund Freud) [46][46] En revanche, Passot ignore Adler dont la théorie du..., il développe son argumentation. De Maurice de Fleury, il retient la critique portée aux catégories dont usent les aliénistes pour construire la typologie des causes de suicide (misère, peines de cœur, débauche, dégoût du service militaire), et partage son interprétation attribuant à l’angoisse humaine (angoisse de l’amour, angoisse de la mort), aux « raptus » anxieux, la majorité des cas de suicide [47][47] R. Passot, Sculpteur de visages…, op. cit., p. 15.. Or la laideur, avec son cortège de moqueries et de rebuffades, est bien une source profonde d’angoisse qui peut conduire au désespoir et au suicide des disgraciés. Certes, ces réactions extrêmes ne sont pas les plus fréquentes. Certains même tirent orgueil de leurs défauts physiques, mais ceux-là sont des « forts ». Chez les autres, la majorité, l’angoisse de la laideur est refoulée et devient alors névrose, une névrose qui isole et génère, comme le dit Pierre Janet, une inadaptation de l’individu à son milieu. Si bien que, en libérant les femmes de la laideur, la chirurgie esthétique fait d’une pierre deux coups : elle les affranchit de leurs angoisses et, par là même, les guérit de leurs névroses [48][48] Plusieurs pages sont consacrées à l’étude des réactions.... Malheureusement, le public ignore ce qu’est la chirurgie esthétique et nourrit à son égard des craintes injustifiées, d’où ce long préambule : « Cette étude de la psychologie, écrit-il, je l’ai crue nécessaire pour donner un sens réel à la chirurgie esthétique totalement inconnue de la majorité du public [49][49]  Ibid., p. 31.. »

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Pour mener à bien sa tâche, le chirurgien ne doit pas seulement maîtriser parfaitement sa technique, il lui faut se faire artiste, devenir un « sculpteur de visages ». Mais un sculpteur en phase avec le relativisme esthétique de son époque. « Nous ne sommes plus au temps de Phidias où la plastique était comme la géométrie enfermée dans des règles inchangeantes [50][50]  Ibid., p. 61. » ; aujourd’hui, les canons de la beauté ne reposent plus sur des critères absolus, ils s’enracinent dans une perception de ce qui fait la singularité des individus pour accorder une place centrale à ce que Passot nomme la « beauté expressive ». « La valeur expressive d’une physionomie jaillit des irrégularités par lesquelles elle se singularise […] elle est rehaussée par les défauts qui l’écartent du type moyen, de la perfection régulière [51][51]  Ibid., p. 62. »… Autrement dit, la beauté expressive naît de l’irrégularité plastique qui confère à un visage son originalité. Elle ne s’évalue pas à l’aune d’un idéal esthétique, mais se dessine dans une logique de distinction comme ce qui, sortant de l’ordinaire, accroche les regards. Ce faisant, trop accentuée, « l’irrégularité plastique peut aussi être un premier pas vers la disgrâce [52][52]  Ibid.  ».

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La marge est donc étroite entre la beauté et la laideur, et c’est dans cette marge que le chirurgien esthétique doit travailler en respectant un principe qui résume sa tâche : « ne pas détruire l’expression et connaître parmi les corrections celle qui laissera subsister intactes les caractéristiques expressives [53][53]  Ibid.  ». Cette connaissance faite d’expériences accumulées lui sera nécessaire pour convaincre certaines de ses clientes de renoncer à des choix initiaux, par exemple en matière de forme du nez, qui auraient donné des résultats décevants en banalisant l’expression ou pire encore [54][54] « L’hyperconvexité géante d’un nez, corrigée par un.... Le premier commandement de la chirurgie esthétique, s’agissant du visage, sera donc le respect de l’expression [55][55] Ce commandement, pour Passot, fixe une ligne de conduite....

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Le reste du livre passe en revue les autres indications de la chirurgie (cicatrices, tatouages, petites tumeurs bénignes, nez, lèvres, oreilles, calvitie, poitrines « défaillantes » ou «énormes»), entrecoupant leur présentation par des propos de psychologie de « salon [56][56] On en trouvera un exemple typique dans la taxinomie... », pour se conclure avec emphase dans un épilogue condensant tous les lieux communs de la pensée conservatrice [57][57] Admirateur discret de Mussolini, il reprend à son compte.... Un point toutefois mérite d’être relevé, la « sociologie » qu’il esquisse de sa clientèle féminine. Toutes les femmes dont il évoque le cas ont en commun d’exercer une profession libérale (directrices de maisons de mode ou de couture, journalistes, avocates, femmes médecins, artistes) [58][58]  Ibid., p. 174.. Ce sont ces mêmes femmes bourgeoises « actives » qui viendront fréquenter le cabinet de consultation de Suzanne Noël pour bénéficier des mêmes techniques chirurgicales. Mais cette fois, la rencontre entre la chirurgienne et son public va se faire sous de tout autres auspices.

Suzanne Noël : chirurgie esthétique et militantisme féministe

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On ne saurait trouver meilleure illustration de la course d’obstacles qui s’impose aux femmes ayant choisi de s’engager dans une carrière médicale que le parcours accompli par Suzanne Noël depuis le début de ses études et qui devait la conduire à la chirurgie esthétique. Née en 1878 (soit trois ans après que la première femme française eut soutenu sa thèse de médecine) dans une famille de la bourgeoisie provinciale (son père est carrossier), c’est après son mariage en 1897 avec un jeune médecin, Henri Pertat, et leur installation à Paris, qu’elle entreprend des études secondaires (elle passe son baccalauréat en 1903), puis de médecine. En 1908, année où elle donne naissance à une fille, elle est nommée externe des hôpitaux, effectue son premier stage dans le service de Morestin (auquel elle dira vouer une admiration sans bornes), puis un deuxième dans le service de dermatologie du professeur Brocq, où elle étudie les traitements par la douche filiforme. Son investissement dans la médecine est tel que, tout en tenant « son rôle de mère et d’épouse », elle prépare le concours de l’internat et le réussit brillamment à sa première tentative en 1912 (elle est classée 4e sur 67). C’est à l’occasion de son passage en dermatologie chez Brocq qu’elle aura l’occasion de corriger et d’améliorer le résultat du lifting réalisé par Miller sur Sarah Bernhardt. En 1914, son mari parti au front, elle bénéficie de l’autorisation donnée temporairement aux internes d’exercer la médecine de ville, mais elle tombe malade et demande un congé illimité à l’Assistance publique. En 1916, rétablie, elle prend contact avec Thierry de Martel (ancien interne de Morestin et futur père de la neurochirurgie), pour qu’il la forme aux techniques lourdes de la chirurgie réparatrice et correctrice, ce qui lui permettra de contribuer à l’effort de guerre en s’impliquant dans le traitement des « gueules cassées ». En 1918, elle reprend ses études, prépare sa thèse, mais doit abandonner quand son mari meurt l’année suivante. Elle épouse peu de temps après André Noël, de sept ans son cadet, qu’elle avait connu au début de son externat (et avec qui elle entretenait une liaison) ; elle l’aide à passer sa thèse en 1921 (thèse inspirée par ses propres travaux sur la douche filiforme). Puis les drames s’enchaînent : sa fille meurt de la grippe espagnole en 1922 et, deux ans plus tard, son mari, très profondément dépressif, se suicide devant ses yeux. Le scandale est considérable et il lui faudra passer sa thèse (1925) en maquillant son identité : elle a alors 47 ans [59][59] Ces éléments de la biographie de Suzanne Noël sont.... C’est à ce moment-là seulement qu’elle peut envisager son installation en médecine libérale, tout en sachant que les rares femmes médecins sont mal perçues par leurs collègues masculins et confrontées à la méfiance de la clientèle [60][60] Françoise Thébaud, La Femme au temps de la guerre de.... Suzanne Noël connaît les limites inhérentes à sa position [61][61] J. Jacquemin, op. cit., p. 25.. Elle sait qu’elle n’entrera jamais dans le monde de la chirurgie hospitalière et que le fait d’être une femme est un handicap considérable pour une carrière chirurgicale dans le privé. Le défi que représente un investissement professionnel sur un terrain aussi fortement marqué par l’hégémonie masculine ne pouvait être le fait que d’une femme engagée dans les courants féministes, dont l’influence s’est accrue pendant la guerre [62][62] F. Thébaud, op. cit., p. 292-299.. Suzanne Noël participe activement au mouvement de revendication pour l’obtention du droit de vote qui, ne se satisfaisant plus des manifestations des « suffragettes », mène campagne en 1923 pour le « gel » du paiement de l’impôt sur le revenu par les femmes [63][63] Le mot d’ordre était « Qui vote doit seul payer l’impôt »..... Ayant noué des contacts lors d’un voyage aux États-Unis avec l’association des clubs féministes « Soroptimist », dont elle devient la représentante en France, elle fonde en 1924 un club à Paris et s’impliquera par la suite dans l’organisation internationale du réseau [64][64] En 1928, elle reçoit la Reconnaissance française et.... Si on le pose en termes d’ajustement entre un engagement féministe militant et une orientation de carrière professionnelle, son choix de se lancer dans l’aventure de la chirurgie esthétique apparaît rétrospectivement d’une très grande cohérence. Au regard de l’univers limité des possibles qui s’offre à elle, la chirurgie esthétique présente l’avantage d’être un domaine neuf, peu investi car peu légitime, mais où toute offre est susceptible de réveiller une demande latente. Demande qu’elle peut d’autant mieux percevoir et même anticiper qu’elle a une connaissance intime de l’univers social du féminisme des classes dominantes de l’époque. Dans ce milieu de femmes qui dirigent des entreprises, enseignent à l’université, exercent des professions libérales ou artistiques, tout en menant une vie mondaine, l’apparence corporelle est un enjeu. L’offre de chirurgie esthétique est susceptible de répondre aux attentes de celles qui se sentent tenues de se conformer aux canons de « l’éternelle jeunesse ». En gommant les rides, bien sûr, mais aussi en effaçant les déformations de la poitrine et de la ceinture abdominale consécutives aux accouchements (surtout lorsqu’ils sont répétés). Mais cette offre de service ne se cantonne pas pour elle au seul groupe féministe qu’elle anime. Elle doit pouvoir toucher un public beaucoup plus large. Alors que Raymond Passot insiste sur la dimension « psychothérapeutique » de la chirurgie esthétique, Suzanne Noël parle, elle, de son rôle social et des bénéfices qu’elle peut apporter à toute la population, aux femmes bien sûr, mais aussi aux hommes de toute condition [65][65] S. Noël, op. cit. . Et elle-même, à de nombreuses reprises, n’hésitera pas à soigner gratuitement ou presque. Si elle met ainsi sa pratique en accord avec ses convictions de philanthrope « progressiste [66][66] Infatigable activiste de la collecte de fonds, elle... », il ne s’agit pas pour autant, du moins au début de sa carrière, d’un investissement à fonds perdus, car elle y trouve la possibilité de mettre en valeur ses compétences techniques, en se constituant un important dossier de clichés photographiques (avant et après intervention) grâce auquel elle pourra montrer les résultats de son savoir-faire.

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Le lien qu’elle noue entre pratique de la chirurgie esthétique et engagement féministe et social se maintiendra jusqu’à la fin de ses jours (elle meurt le 11 novembre 1954). Pendant l’Occupation, elle « arianisera » des « nez sémites » et modifiera des visages de résistants recherchés par la police. Puis, après la guerre, elle s’emploiera à effacer les stigmates de quelques survivantes des camps de concentration [67][67] Un reportage fait sur Suzanne Noël par le journal communiste..., et poursuivra son activité au sein du mouvement Soroptimist, contribuant notamment à la création de clubs à Prague, Stockholm, Istanbul, Athènes et Helsinki.

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Au début des années 1950, l’heure n’est pas encore à l’individualisation de la chirurgie esthétique comme spécialité. Il faudra d’abord que la chirurgie plastique et reconstructive se constitue comme branche à part entière de la chirurgie avec ses revues, ses sociétés savantes, ses services hospitaliers et ses chaires d’enseignement. C’est alors seulement que la chirurgie esthétique « pure » pourra s’autonomiser, à partir de cette matrice. Si Passot et Noël avaient esquissé deux modes différents de construction du domaine, c’est la voie tracée par le premier qui sera empruntée par les générations suivantes. La chirurgie esthétique se développera essentiellement comme un marché de consommation de luxe, tandis que les nouveaux mouvements féministes auront tendance à rejeter une pratique renvoyant, pour eux, à une vision de la femme marquée par la domination masculine.

Le docteur Voronoff, spécialiste de la greffe animale, reçoit la Croix de chevalier de la Légion d’honneur. Le Canard Enchaîné, 1926.

Notes

[1]

Ce dernier aspect ne sera pas abordé dans cet article, qui limite son ambition à l’analyse d’une période (l’entre-deux-guerres) pendant laquelle la chirurgie esthétique « pure » – c’est-à-dire une chirurgie visant à corriger des transformations corporelles jugées disgracieuses – reste l’affaire de quelques praticiens libéraux en marge d’un monde hospitalo-universitaire pour le moins réservé vis-à-vis de cette chirurgie du corps sain.

[2]

L’antisepsie, dont les principes furent établis en 1867 par Joseph Lister, qui limita par la stérilisation des plaies la mortalité postopératoire comme celle des femmes en couches, fut introduite en France, par Just Lucas Championnière en 1869. Voir Patrice Pinell, Naissance d’un fléau. Histoire de la lutte contre la cancer (1890-1940), Paris, Métailié, 1992, p. 44-46.

[3]

Par exemple, une intervention telle que « l’extirpation du larynx pour cancer » réalisée sous anesthésie générale avec du chloroforme avait « une mortalité de 80 %, […] avec la novocaïne, elle est tombée à 10 ou 15%», ou bien l’ablation des « tumeurs du cerveau [dont] la mortalité était effrayante avec le sommeil artificiel ; à l’anesthésie locale, les malades supportaient des interventions qui durent parfois six à sept heures, car dans ce cas, à l’inverse des autres opérations, plus l’ablation de la tumeur est lente et patiemment menée, plus les chances de survie étaient grandes. C’est l’inverse de l’idéal ancien de virtuosité foudroyante » (Raymond Passot, Sculpteur de visages, Les secrets de la chirurgie esthétique, Paris, Denoël et Steele, 1933, p. 74).

[4]

Suzanne Noël, « La douche filiforme, ses appareils, ses installations pratiques, ses indications thérapeutiques », La Clinique, Paris, janvier 1929, p. 14.

[5]

Ibid., p. 11.

[6]

P. Pinell, op. cit., p. 45.

[7]

Frédéric L. Holmes, « La physiologie et la médecine expérimentale », in Mirko Grmerk (éd.), Histoire de la pensée médicale en Occident, t. 3, Paris, Seuil, 1999, p. 59-96.

[8]

Elizabeth Haiken, Venus Envy, A History of Cosmetic Surgery, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, p. 25.

[9]

Il est interne dans le service de Morestin quand il tente de mettre au point une technique de correction des rides, mais son patron refuse d’en publier les résultats. Voir Raymond Passot, La Chirurgie esthétique pure : techniques et résultats, Paris, Doin, 1931, p. 10.

[10]

Suzanne Noël, l’une des très rares femmes internes des hôpitaux, réalise en 1912 sa première (et pour un certain temps sa seule) opération de chirurgie esthétique sur un visage extrêmement célèbre, celui de la tragédienne Sarah Bernhardt, qui, insatisfaite des résultats d’un lifting facial que venait de lui faire Charles Miller, demandait qu’il soit procédé à une retouche des cicatrices (Suzanne Noël, La Chirurgie esthétique, son rôle social, Paris, Masson, 1926, p. 3).

[11]

Léon Dufourmentel, Introduction à la chirurgie constructive, essai sur l’art et la chirurgie, Paris, La Jeune Parque, 1946, p. 79.

[12]

L’accélération de la formation de la chirurgie plastique s’observe dans les pays qui sont impliqués dans le conflit mondial, en France, en Angleterre et en Allemagne. Et elle se fait autour de chirurgiens qui avaient commencé à se spécialiser avant la guerre (Harold Gillies en Grande-Bretagne, Jacques Joseph en Allemagne) et qui d’ailleurs entretenaient des relations suivies. C’est aux États-Unis que les chirurgiens nord-américains sont les premiers à s’organiser avec la création, en 1921, de l’American Association of Plastic Surgery. Voir E. Haiken, op. cit., p. 26 et 28.

[13]

L. Dufourmentel, op. cit., p. 184.

[14]

Élève de Morestin, il lui succède en 1919, à la tête du service de chirurgie constructive de l’hôpital du Val-de-Grâce (Morestin, malade, mourra peu après).

[15]

L. Dufourmentel, op. cit., p. 86.

[16]

Ibid., p. 180.

[17]

R. Passot, Sculpteur de visages…, op. cit., p. 50.

[18]

L. Dufourmentel, op. cit.

[19]

Ibid., p. 198-202.

[20]

Passot revendique, au début des années 1930, la réalisation de 2 500 interventions de type lifting facial en une dizaine d’années (R. Passot, op. cit., p. 11).

[21]

L. Dufourmentel, op. cit., p. 186.

[22]

R. Passot, Sculpteur de visages…, op. cit., p. 54.

[23]

Péan jouit à l’époque d’une grande réputation en matière d’opération des kystes de l’ovaire et des cancers de l’utérus (voir Jean Real, Voronoff, Paris, Stock, 2001, p. 48).

[24]

Comme le note le docteur Dartigues, qui reprend la technique de Voronoff à partir de 1932, « l’hétérogreffe glandulaire animale, bien qu’inférieure jusqu’ici à l’homogreffe (où le receveur et le donneur du greffon sont identiques), peut être considérée comme le meilleur moyen opothérapique connu jusqu’ici. […] Le déficit de l’hétérogreffe sur l’autogreffe peut être en partie comblé par la qualité animale du donneur du greffon, en prenant ce dernier au sommet de l’échelle zoologique immédiatement après l’homme ; c’est l’idée qui a guidé Voronoff en lui faisant choisir le chimpanzé, comme l’animal le plus susceptible de fournir le meilleur greffon » (Louis Dartigues, Technique chirurgicale des greffes testiculaires du singe à l’homme d’après la méthode de Voronoff, Paris, Doin, 1923, p. 12).

[25]

Les symptômes de la maladie de cet enfant, qui se traduisent par un retard dans son développement physique et intellectuel, disparaissent progressivement après l’intervention. Le greffon est accepté par son organisme et sa thyroïde sécrète à nouveau les hormones nécessaires à son développement (Serge Voronoff, Greffe de la glande thyroïde, Paris, Académie de médecine, 1914. Cité par J. Real, op. cit., p. 90).

[26]

Serge Voronoff, Quarante-trois greffes du singe à l’homme, Paris, Doin, 1924, p. 83.

[27]

L’accueil enthousiaste que lui réservaient certains médecins la faisait paraître, écrira par la suite Passot, comme « un véritable miracle après lequel les modestes résultats de la chirurgie esthétique, n’étaient que des “cache-misère”, […] inutile dès lors, de s’ingénier à réparer les rides, puisqu’une seconde jeunesse était en vue » (R. Passot, La Chirurgie esthétique pure…, op. cit., p. 54).

[28]

En effet, alors qu’il s’apprête à prendre la parole pour faire un compte rendu clinique sur l’application de sa méthode sur 12 opérés, le professeur Hartman s’y oppose formellement. Il accuse publiquement Voronoff de vouloir enfreindre le règlement du Congrès qui « spécifie que toute communication déjà connue du public ne peut être faite [par la suite en son sein] » en exposant les résultats de ses travaux alors qu’il vient de publier récemment, dans le Chicago Tribune, une notice portant sur « sa méthode de rajeunissement et ses applications thérapeutiques ». Hué par les membres du congrès, il sort coi et humilié par cet incident (J. Real, op. cit., p. 155).

[29]

Louis Dartigues publie en 1926 ses travaux sur les disgrâces et déficiences de la morphologie humaine, dans un ouvrage intitulé Chirurgie réparatrice, plastique et esthétique de la poitrine et de l’abdomen (Paris, R. Lépine).

[30]

Et les travaux de Voronoff connaîtront un discrédit supplémentaire après une publication de Félix Bérard l’accusant d’avoir masqué et redessiné certaines structures histologiques de greffons dans ses rapports d’analyses biopsiques (Félix Bérard, Du rôle des glandes génitales sur la morphologie. Questions relatives à la sexualité, Lyon, Laboratoires Lumière, 1929, p. 70).

[31]

Louis Kornprobst, « Les responsabilités encourues devant les tribunaux en matière de chirurgie esthétique et réparatrice, Chronique juridique », Annales de chirurgie plastique, XV, 3, 1970, p. 237.

[32]

Cité par L. Dufourmentel, op. cit., p. 197.

[33]

Ibid.

[34]

Discours de Louis Dartigues au cours de l’assemblée générale de fondation de la SSFCRPE en 1930. Comptes rendus des séances, Congrès de la société scientifique française de chirurgie réparatrice, plastique et esthétique, Paris, Maloine, 1930, p. 11.

[35]

Léon Dufourmentel refuse de la rejoindre par mépris pour son fondateur, promoteur d’une technique « inévitablement vouée à l’échec » (L. Dufourmentel, op. cit., p. 194 et 195).

[36]

Jeannine Jacquemin, Le Soroptimist international et Suzanne Noël, Paris, Presses de la lithographie parisienne, 1988, p. 31.

[37]

L. Kornprobst, op. cit., p. 237.

[38]

Guide Rosenwald, 1928-1929, p. 314 ; 1932-1933, p. 318 ; 1939-1940, p. 322.

[39]

Comme, par exemple, Maurice Coelst, ORL élève de Sébileau, fondateur en 1931 d’une éphémère Revue de chirurgie plastique, au sein de laquelle il publiera un article sur la chirurgie esthétique du nez. Voir Bernard Devauchelle, « Chirurgie esthétique », in Dictionnaire de la pensée médicale, Paris, PUF, 2004, p. 237-243.

[40]

Parmi ces « spécialistes », le seul médecin occupant une position de chef de service hospitalier est Dufourmentel.

[41]

On peut voir une confirmation de cette faible légitimité dans le pourcentage de femmes figurant dans cette liste au début des années 1930 (15 %, soit 5 sur 33 en 1932-1933), qui s’avère bien plus élevé que dans toutes les autres catégories chirurgicales (Guide Rosenwald, 1932-1933, p. 318).

[42]

Les renseignements fournis par le Rosenwald ne permettent pas d’évaluer l’importance des activités de chirurgie esthétique pure des autres médecins de la catégorie. Toutefois, on peut supposer que deux autres chirurgiens au moins, les docteurs Bourguet et Virenque, en ont une pratique régulière puisqu’ils publient sur le sujet.

[43]

« La coquetterie n’existe plus : sa décadence est un signe des temps modernes, je vois peu de coquettes, surtout des femmes qui souffrent » (R. Passot, Sculpteur de visages…, op. cit., p. 3).

[44]

1) Simplification de l’acte opératoire (aucun séjour en clinique) ; 2) emploi de l’anesthésie locale ; 3) des incisions courtes et dissimulées ; 4) respecter les cheveux et les poils ; 5) des sutures esthétiques (courtes et rapprochées) ; 6) des pansements spéciaux (dissimulés et immobilisants).

[45]

Ibid., p. 6.

[46]

En revanche, Passot ignore Adler dont la théorie du complexe d’infériorité (qui le brouille avec Freud) accorde une grande place aux défauts corporels et connaîtra un grand écho aux États-Unis, où elle servira de justification à la chirurgie esthétique (voir B. Devauchelle, op. cit.).

[47]

R. Passot, Sculpteur de visages…, op. cit., p. 15.

[48]

Plusieurs pages sont consacrées à l’étude des réactions psychiques des opérées qui s’avèrent chaque fois suffisamment satisfaisantes pour qu’il se porte garant de « la satisfaction et l’amélioration de leur psyché » (ibid., p. 157).

[49]

Ibid., p. 31.

[50]

Ibid., p. 61.

[51]

Ibid., p. 62.

[52]

Ibid.

[53]

Ibid.

[54]

« L’hyperconvexité géante d’un nez, corrigée par un nez parfaitement droit produira une impression de surajouté et conférera au final un air bête » (ibid., p. 64).

[55]

Ce commandement, pour Passot, fixe une ligne de conduite qui s’accorde aussi à la déontologie du chirurgien car il n’est pas de son ressort de modifier des expressions qui trahissent la perversion de la personnalité. Le chirurgien, adepte tardif de la physiognomonie de Lavater et des corrélations qu’elle établit entre traits expressifs et personnalité morale, met en garde sur la possibilité qu’un criminel vienne faire modifier son visage (ibid., p. 63).

[56]

On en trouvera un exemple typique dans la taxinomie des profils de maris, le plus souvent hostiles à la chirurgie esthétique, qu’il propose à ses lecteurs. On y trouve les maris « conservateurs » («je t’aime comme tu es»); les «altruistes» (« puisque tu le désires »), les « barbes bleues » (« je te défends de te faire opérer ») et, bien sûr, les « maris jaloux » (« tu fais ça pour séduire un autre homme »), bref, autant de portraits qui ne manqueront pas de faire sourire un public socialement porté à apprécier l’humour du théâtre de boulevard (ibid., p. 156-157).

[57]

Admirateur discret de Mussolini, il reprend à son compte tous les thèmes de la « révolution conservatrice », le pessimisme culturel, la nostalgie du monde rural (qui fournit à Hollywood ses plus belles stars) et, bien sûr, le topos sur la dégénérescence et la nécessité d’améliorer la race.

[58]

Ibid., p. 174.

[59]

Ces éléments de la biographie de Suzanne Noël sont empruntés au livre de Jeannine Jacquemin, op. cit., ainsi qu’à la thèse de médecine d’Agata Pakleta, « Docteur Noël (1878 – 1954). Pionnière femme médecin et chirurgien », thèse pour le doctorat de médecine, Necker Enfants malades, 2000.

[60]

Françoise Thébaud, La Femme au temps de la guerre de 1914, Paris, Stock, 1986, p. 94-95.

[61]

J. Jacquemin, op. cit., p. 25.

[62]

F. Thébaud, op. cit., p. 292-299.

[63]

Le mot d’ordre était « Qui vote doit seul payer l’impôt ». Cette initiative fut à l’origine de la création de l’Union française pour le suffrage des femmes (UFSF) chargée de recevoir les feuilles d’impôts de celles souhaitant y adhérer et fut soutenue par le Syndicat des contribuables. Son but était d’impressionner les pouvoirs publics, mais le mouvement s’essouffla vite. Parmi les femmes qui composaient le club parisien des Soroptimist, nous pouvons compter notamment Mme Lucie Delarue-Mardrus, poète, Mme Germaine Dulac, réalisatrice de films, Mme Marguerite Durand, qui lança le journal La Fronde, Mme Grange, directrice du service social des Chemins de fer du Nord, Mlle Kraemer-Bach, docteur en droit, Mme Bertrand-Fontaine, premier médecin femme des Hôpitaux de Paris, Mme Georgette Labeaume, ancien chef de clinique de la faculté de médecine, Mlle Hurbain, professeur de sciences, pour ne citer qu’elles (J. Jacquemin, op. cit., p. 22).

[64]

En 1928, elle reçoit la Reconnaissance française et la Légion d’honneur pour sa contribution à la notoriété scientifique de la France sur la scène internationale, faisant obtenir à la chirurgie esthétique à travers sa décoration la première reconnaissance officielle.

[65]

S. Noël, op. cit.

[66]

Infatigable activiste de la collecte de fonds, elle s’occupera, par ailleurs, de nombreuses œuvres sociales, les « Petits Quinquins » (colonies de vacances pour les enfants de l’Assistance publique), l’Association des veuves et des orphelins de médecins.

[67]

Un reportage fait sur Suzanne Noël par le journal communiste Front national mentionne une opération réalisée sur « une rescapée de Ravensbrück, décorée de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre » qui, à 42 ans, possède un visage « ravagé par les tortures […] au point d’en faire une vieille » (M. Rossel, « La chirurgie esthétique pourrait être au service des travailleurs : j’ai vu rajeunir des femmes qui n’étaient pas des millionnaires », Front national, 29 octobre 1946).

Résumé

Français

C’est au lendemain de la Première Guerre mondiale, avec la réparation des « gueules cassées », que s’ébauche une chirurgie réparatrice intégrant à ses finalités la dimension de l’esthétique. Pendant l’entre-deux guerres, celle-ci se construit dans plusieurs espaces spécialisés du champ médical (services de chirurgie constructrice, d’ORL, d’orthopédie), tandis que sont mises au point des techniques (lifting, rhinoplastie, mammoplastie...) qui vont rendre possible l’émergence d’une chirurgie esthétique « pure », alors même que se développe un marché de la lutte contre le vieillissement. Si, à ses débuts, la chirurgie esthétique doit compter avec la concurrence des thérapeutiques de rajeunissement endocriniennes (greffes de testicules et de thyroïdes de singes sur l’homme), le discrédit qui frappe ces traitements à la fin des années 1920 lui permet de dominer ce marché. Le nombre de chirurgiens s’adonnant à des interventions de chirurgie esthétique « pure » augmente notablement jusqu’à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, mais ceux qui s’y consacrent à titre exclusif restent l’exception. Parce que leur pratique ne bénéficie que d’une très faible légitimité aux yeux de la majorité des chirurgiens qui critiquent sa « futilité », les promoteurs de la chirurgie esthétique « pure » doivent s’attacher à la justifier en mettant en avant les bénéfices psychologiques et sociaux que leurs patient(e)s tirent des interventions. C’est ainsi qu’on verra le docteur Raymond Passot légitimer la correction des « disgrâces » au nom de la prévention du suicide et surtout du traitement des névroses. Tandis que Suzanne Noël, tout en inscrivant la chirurgie esthétique dans le combat féministe, lui assignera un rôle social comme facteur favorisant l’intégration ou le maintien dans certains secteurs d’activité professionnelle.

English

Summary It is just after the First World War, with the repair of facially injured veterans, that a reparative surgery taking the aesthetic aspect into account begins to arise. During the period between the two Wars it develops in several specialized areas of the medical field (in constructive surgery, orthopaedics, ENT) while techniques are being perfected (lifting, rhinoplasty, mammoplasty...) that will make it possible for a “pure” plastic surgery to emerge at the very time a market against aging is developing. If, in its beginnings, plastic surgery must face the competition of endocrinal rejuvenation therapies (monkey testical and thyroid transplants on man), the discredit falling upon these latter practices in the late 1920’s makes way for the former to dominate the market. The number of surgeons doing “pure” plastic surgery operations grows notably up to the eve of the Second World War, but those devoting themselves entirely to these remain few. Because their practice is not held in great esteem by the majority of surgeons who criticize its futility, those who promote “pure” plastic surgery must strive to justify it in insisting on the social and psychological benefits their patients get from such operations. It is thus that Doctor Raymond Passot will be seen to justify the correction of “blemishes” in the name of suicide prevention and especially in that of the treatment of neuroses. At the same time Suzanne Noël, as well as enrolling plastic surgery in the feminist struggle, will asign it a social role as a factor facilitating integration and staying power in certain sectors of professional activity.

Deutsch

Nach dem ersten Weltkrieg, mit der Reparatur der „gueules cassées“ (die „zerschlagenen Fressen“ = die Gesichtsverlezten ), entstand eine plastische Chirurgie, die ästhetische Ziele mit einschließt. In der Zwischenkriegszeit hatte sich diese in verschiedenen spezialisierten Bereichen des medizinischen Felds entwickelt (plastische Chirurgie, Orthopädie usw.), während zugleich Techniken perfektioniert wurden (Lifting, Nasenveränderung, Brustveränderung), welche die Entstehung einer „reinen“ Schönheitschirurgie ermöglichen sollten und sich parallel ein Markt des Kampfes gegen das Altern ausbildete. Obwohl die Schönheitschirurgie zu Anfang mit der Konkurrenz endokriner Therapien zur Verjüngung rechnen musste, konnte sie, da diese Anfang der 1920er Jahre zunehmend in Misskredit gerieten, den Markt erobern. Die Zahl der Ärzte, die sich der „reinen“ Schönheitschirurgie widmeten, stieg bis zu Beginn des Zweiten Weltkriegs steil an, doch blieb die Zahl jener, die sich ganz auf sie spezialisierten, gering. Da ihre Tätigkeit in den Augen der Mehrheit der Chirurgen, die sie als „eitel“ kritisierten, nur geringes Ansehen genoss, mussten die Vertreter der „reinen“ Schönheitschirurgie sich bemühen, diese vor allem über den psychologischen und sozialen Nutzen für ihre Patient(inn)en zu rechtfertigen. So sollte Dr. Raymond Passot die Korrektur von „Verschandelungen“ im Namen der Suizidprävention und vor allem der Behandlung von Neurosen rechtfertigen. Suzanne Noël, die die Schönheitschirurgie mit feministischem Engagement verband, sollte ihr zugleich eine soziale Rolle zuschreiben, welche die Integration oder den Erhalt in bestimmten Berufsfeldern begünstigte.

Español

Poco después de la Primera Guerra Mundial, al surgir la necesidad de reparar las «gueules cassées» (caras rotas), se insinúa la cirugía reparadora, que incluye entre sus finalidades la dimensión de la estética. En el período comprendido entre las dos guerras, ésta se construye en varios espacios especializados del campo médico (servicios de cirugía reconstructiva, otorrinolaringología, ortopedia, etc.), mientras se perfeccionan las técnicas (lifting, rinoplastia y mamoplastia, entre otras) que tornarán posible la aparición de una cirugía estética «pura». Al mismo tiempo, se desarrolla el mercado de la lucha contra el envejecimiento. En sus comienzos, la cirugía estética debe afrontar la competencia de terapéuticas endocrinas de rejuvenecimiento (injertos de testículos y de tiroides de monos en el hombre); no obstante, el descrédito de estos tratamientos hace que, hacia fines del decenio de 1920, la cirugía estética domine el mercado. Hasta las vísperas de la Segunda Guerra Mundial se incrementa de manera significativa el número de cirujanos que se dedican a la cirugía estética «pura», pero aquellos que llevan a cabo intervenciones de este tipo en forma exclusiva constituyen una excepción. Dado que a los ojos de la mayoría de los cirujanos –que critican la «futilidad » de la cirugía estética «pura»–, su práctica goza de un bajísimo nivel de legitimidad, quienes la promueven deben poner empeño en justificarla, destacando los beneficios de orden psicológico y social que sus pacientes de ambos sexos obtienen tras ser operados. Así es como el doctor Raymond Passot legitima la corrección de la «fealdad» en nombre de la prevención del suicidio y, sobre todo, del tratamiento de las neurosis. Paralelamente, Suzanne Noël, que incluye la cirugía estética en el marco del combate feminista, le asignará un rol social como factor que favorece la integración o la permanencia de las personas en ciertos sectores de actividad profesional.

Plan de l'article

  1. Les conditions de possibilité technique d’une chirurgie de l’accessoire
  2. La réparation des « gueules cassées » et la naissance de la chirurgie esthétique
  3. Une méthode concurrente : la greffe de testicules de singes
  4. Le développement de la chirurgie esthétique pendant l’entre-deux-guerres
  5. Raymond Passot : la chirurgie esthétique comme traitement des névroses
  6. Suzanne Noël : chirurgie esthétique et militantisme féministe

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