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1Qui, dans les années quatre-vingt, a échappé au célèbre cliché représentant une centraméricaine en uniforme de guérillère, tenant fièrement d’une main sa kalachnikov et, de l’autre, un futur révolutionnaire encore au sein ? Pendant les douze années de guerre révolutionnaire qui ont déchiré le Salvador entre 1981 et 1992, un guérillero sur trois était une femme. « Vaillantes combattantes » et « mères admirables » : la participation des femmes dans les mouvements révolutionnaires et les luttes armées centraméricaines est un phénomène relativement connu — même si insuffisamment analysé. Par contre, leur sort dans les après-guerres reste un mystère, comme si elles se retiraient silencieusement dans les cuisines et dans les familles, dans l’invisibilité du monde privé et de la vie quotidienne dont elles étaient exceptionnellement sorties. Pourtant, rien n’est moins vrai. Ou plus exactement, ce retour à une certaine « normalité » que représente la paix ne se fait pas sans étincelles. Étincelles de rage dans les yeux quand on est désormais désarmé(e) devant un militaire abusif, étincelle de douleur quand on passe devant les cimetières, étincelle révolutionnaire aussi, quand la seule préoccupation n’est plus la guerre et qu’on peut à nouveau rêver d’une « autre vie ».

2Nous tenterons ici de montrer quels sont les enjeux, les limites et les nouveaux possibles qui s’ouvrent dans l’après-guerre salvadorien, pour les femmes et grâce à leur mouvement. Plus précisément, après un bref rappel historique, nous montrerons comment est apparu dans l’immédiat après-guerre un fort mouvement de femmes, dont une partie importante a commencé à se revendiquer du féminisme, à la fois dans la continuité de la participation des Salvadoriennes à la guerre, à la lutte, et en rupture avec ce passé récent. Nous analyserons comment la place spécifique des femmes dans les rapports sociaux de sexe explique leur attitude en tant qu’individue et en tant que collectif en mouvement dans la nouvelle donne sociale et politique de « démocratisation », entre 1992 et 1994, et comment elles ont été un des moteurs de cette transition de la guerre à la paix.

L’ancrage historique

3Depuis le début du siècle au Salvador, les dictatures militaires se sont succédé presque sans interruption, protégeant sans relâche une poignée de familles qui accaparaient la terre. À partir de la fin des années cinquante, les campagnes se réveillent silencieusement, sous le double effet d’une modernisation économique, et d’une forte migration vers les villes, puis du travail de la théologie de la libération (Opazo 1985). Dans ce pays d’un catholicisme fervent, l’horizon des femmes a longtemps été limité au modèle de Marie — vierge pure et mère sacrifiée. Mais c’est aussi grâce à l’Église progressiste et avec la bénédiction de leur curé que beaucoup de femmes — paysannes, étudiantes, mères de famille — ont pu commencer à participer à la vie publique, par le biais des communautés ecclésiastiques de base [1]. En 1970, par scission du parti communiste, apparaît la première organisation guérillère. Au cours de la décennie, sur fond de crise économique croissante et de révolutions victorieuses dans les pays voisins, se développe un fort mouvement social dans lequel les enseignant(e)s, les étudiant(e)s, les paysan(ne)s et les habitant(e)s des quartiers marginaux urbains jouent un rôle central. Autobaptisé « mouvement populaire », il se transforme peu à peu en « mouvement populaire révolutionnaire » et croît en force (Cabarrús 1985). La répression brutale entraîne sa radicalisation, habilement encadrée par les cinq organisations armées clandestines qui sont apparues, toutes d’obédience marxiste-léniniste et fortement teintées d’éléments catholiques, selon l’improbable mélange que l’on retrouve dans toute la région. En 1980, ces cinq guérillas se fédèrent sous le nom de Front Farabundo Marti pour la libération nationale (FMLN) et prennent officieusement la direction politique et militaire du mouvement populaire. L’assassinat en pleine messe, par le camp gouvernemental, de l’évêque Mgr Romero supprime toute espoir de transition pacifique et toute velléité de neutralité. Début 1981, le FMLN lance une offensive qu’il espère « finale ». La guerre durera douze ans. Fortement soutenue par les États-Unis, la démocratie chrétienne au pouvoir se livre aux pires atrocités contre la population civile et laisse se développer en toute impunité les tristement célèbres « escadrons de la mort » qui parachèvent le travail de l’armée et de la police (Lungo Ucles 1991). Le pays presque tout entier devient théâtre d’opérations (Benítez Manaut 1989). La guerre est sale, très sale : la population civile en est la cible principale, dans le cadre de pratiques contre-insurrectionnelles qui combinent massacres et terreur (Comisión de la verdad 1993). Les opérations « psychologiques » visent à la polarisation des consciences et à la militarisation des esprits (Martín Baró 1990). Aucune famille n’est épargnée par le deuil, la disparition ou l’exil : la guerre laisse 90 000 mort(e)s et déplace à l’intérieur ou à l’extérieur du pays une personne sur six, soit environ un million de personnes.

4Une partie considérable de la population appuie la guérilla. Nombreuses sont les femmes qui s’engagent à ses côtés (Thomson 1986). Lil Milagro Ramírez est l’une de leurs premières martyres. La jeune commandante Ana Guadalupe Martínez, arrêtée et torturée, émeut l’opinion en publiant son témoignage avant de reprendre le maquis (Martínez 1981). La révolution a même failli être dirigée par une femme, l’enseignante Mélida Anaya Montes (commandante Ana María), numéro deux de la principale organisation guérillère, assassinée en 1983, sur ordre de son chef le commandant Marcial. Plus généralement, les femmes s’engagent aussi bien dans les fronts de guerre — comme cuisinières, infirmières ou combattantes — que dans les organisations populaires et de droits de la personne qui luttent pour la paix (Gargallo 1987). Les femmes engagées dans la voie militaire citent volontiers l’exemple héroïque du « peloton Silvia », exclusivement composé de femmes et mené au combat par Ileana, une jeune paysanne qui meurt au combat à vingt et un ans (Carter, Loeb 1989). La commandante Nidia Díaz suscite elle aussi une grande admiration (Díaz 1991). Les civiles, pour leur part, prennent exemple sur Comadres, un groupe de mères, épouses ou filles de disparu(e)s créé dès 1977 et qui jouera un grand rôle dans la dénonciation des exactions des militaires (Navas 1987).

Les Salvadoriennes dans l’après-guerre : situation matérielle et psychologique

5Le premier janvier 1992, des Accords de paix entre le FMLN et l’extrême droite, au pouvoir depuis 1989, mettent officiellement fin à la guerre. S’ouvre alors une nouvelle période : celle de la transition à la démocratie, censée se dérouler entre la fin de la guerre et les élections générales de mars 1994. Pendant ces deux ans et trois mois, le pays vit une transformation rapide, marquée par l’espoir, pour chacun des deux camps, de gagner par les urnes ce que les armes n’ont pas permis de trancher. La démilitarisation et la démobilisation commencent, sur fond de crise économique aggravée après une brève embellie liée à la « reconstruction ». Chaotiquement, le pays s’éveille d’un long cauchemar de peur et de mort et cherche la mesure exacte des transformations que la guerre a opérées et que la paix permettra peut-être de consolider ou, au contraire, annulera sous prétexte de « retour à la normalité antérieure ». Rapidement, les désillusions s’accumulent.

6Pour les femmes en particulier, le retour à la paix est semé d’embûches. Dans les Accords de paix, les femmes constatent avec incrédulité et rage qu’elles ne sont mentionnées nulle part (Concertación 1992). Bien entendu, la fin des hostilités prend un sens différent pour les paysannes et pour les femmes des bidonvilles, pour les étudiantes et pour les ouvrières, pour les ex-combattantes [2] et pour les civiles. Cependant, des problèmes communs se dégagent.

7D’abord, celui de la survie économique. La mauvaise volonté manifeste du gouvernement à l’heure d’appliquer les accords renforce les effets dévastateurs de la politique néolibérale qu’il applique. En ce qui concerne les démobilisées de la guérilla, l’organisation ne peut plus subvenir à leurs besoins : il faut trouver du travail (Fundación 16 de enero 1993). Or les « qualifications » acquises pendant la guerre par les femmes et par les hommes ne se valent pas pour chercher un emploi. Beaucoup de femmes ont passé douze ans à préparer les tortillas et même les « brigadistes de santé » n’ont aucun diplôme reconnu dans le civil. « Le parti » [3] recueille le plus possible les hommes — certains ont appris à conduire une voiture et peuvent postuler à des emplois de chauffeurs, d’autres sont devenus d’excellents gardes du corps, d’autres enfin peuvent continuer à exercer leurs talents comme permanents politiques. Mais « le parti » néglige fréquemment les femmes : seule une poignée d’entre elles peuvent se donner le luxe de continuer à se consacrer à la lutte politique. Les ex-combattant(e)s se sont vu promettre soit un lopin de terre, soit un petit pécule pour se réinsérer dans la vie civile. Mais « le parti » oublie souvent de signaler aux femmes que, pour cela, il faut s’inscrire sur des listes ad hoc (Mujeres por la dignidad y la vida 1993 : 3). D’ailleurs, beaucoup de femmes de la campagne ne maîtrisent pas l’ensemble du processus agricole et sont exclues du crédit et de la formation technique, indispensables dans le métier (Navas 1992). Quant à monter des micro-entreprises, elles ne reçoivent aucune aide technique et le type d’activités que leur assigne la division sexuelle du travail traditionnelle sont peu lucratives et permettent rarement d’échapper à l’infra-monde de l’économie informelle (Mujeres… 1993 : 2).

8Ensuite, le retour à la paix s’accompagne d’une forte tendance à vouloir fermer sans délai ce qui est présenté comme une regrettable parenthèse de l’histoire du pays. Le retour au passé est aussi un retour au « havre de paix » familial. Mais pour beaucoup de militantes révolutionnaires, ce retour tant espéré à la « normalité » est un traumatisme. Les plus jeunes n’ont connu que la guerre et n’avaient pour famille que la grande famille révolutionnaire, qui se démobilise. Parmi les plus âgées, beaucoup ont dû laisser leurs enfants en bas âge à des proches pour se consacrer à la lutte. Dans ce choix difficile, elles étaient soutenues — surtout moralement, mais aussi matériellement — par « l’organisation » [4]. Mais cette époque est révolue : elles retrouvent brusquement de grands enfants qui les reconnaissent à peine et expriment bruyamment leur amertume d’avoir été « abandonnés ». Les pères sont devenus des martyrs ou des héros. Les femmes, elles, redeviennent des mères — des mauvaises mères qui ont pris les armes par aventurisme et sûrement poussées par une immodeste soif de gloire personnelle, dont on jase sourdement en les voyant revenir de la guerre les mains vides.

9Un troisième traumatisme est lié à la mémoire historique du pays et aux souvenirs personnels que chaque personne garde de la guerre. La douleur, le deuil, n’ont pas pu être exprimés pendant le conflit. Or, supporter la peine, l’incarner et maintenir unité, cohésion, espoir et vie au sein de la famille et de la communauté est au Salvador un rôle traditionnellement dévolu aux femmes. Ce sont elles, surtout, qui ont porté « la douleur invisible de la guerre » (Garaízabal, Vásquez 1994). Elles seront d’ailleurs les premières à travailler sur la « santé mentale » et à tenter de recouvrer la leur, sérieusement détériorée par les multiples violences causées par la guerre. D’un côté, beaucoup souffrent de nombreux troubles post-traumatiques liés au déploiement de la répression et de la guerre « de basse intensité ». De l’autre, certaines militantes révolutionnaires commencent à réfléchir aux avantages et aux inconvénients de « s’être transformées en hommes » pour faire la guerre. Le fait est que, psychologiquement, cette transformation a été parfois vécue très durement. Surtout, que faire, dans la paix, de ces nouvelles identités chèrement acquises — indépendantes, volontaires, en rupture avec l’ordre établi — qui n’ont plus de place dans les rapports sociaux de sexe traditionnels auxquels le pays prétend retourner ?

10Enfin, alors qu’on avait espéré la paix, on observe dans l’après-guerre une augmentation considérable de la violence. D’abord, la violence politique n’est pas éteinte : les escadrons de la mort ne sont jamais démantelés et beaucoup d’ex-révolutionnaires, ayant réintégré la vie civile au vu et au su de tout le monde, continuent à craindre pour leur vie. Ensuite, et surtout, quantité d’hommes ont gardé des armes. Beaucoup d’autres s’en sont procuré : il n’y a pas de travail et l’assaut à main armée se présente pour eux comme une alternative. Pendant la guerre, beaucoup de femmes étaient dans l’inconfortable position de civiles vulnérables face à des hommes puissamment armés. Dans la paix, leur position ne change guère : ce ne sont plus des soldats mais des bandes armées dont elles ont à redouter les agressions. La rue demeure pour elles un lieu peu sûr, tandis que le foyer recomposé et appauvri se révèle de plus en plus être un lieu de violence. Cette violence commence justement à être étudiée systématiquement et dénoncée par des organisations de femmes [5]. Selon la première étude disponible, 57 % des femmes qui vivent en couple sont battues par leur compagnon (Cañas 1989). Les organisations de femmes affirment que la violence de guerre n’est pas la seule à laquelle il faut mettre fin : la violence domestique, elle aussi, tue. La paix pour laquelle luttent les Salvadoriennes n’est pas que le silence des armes (Cañas 1992).

Mouvement des femmes et féminisme

11C’est précisément pendant cette période de transition qu’apparaît un mouvement de femmes puissant et novateur. Porté d’abord par les militantes révolutionnaires — civiles et ex-guérillères — auxquelles se sont ajoutées peu à peu des femmes de divers horizons, il s’affirme dès 1992 à travers de nombreuses actions publiques et un processus de lutte pour la démocratisation, en même temps qu’il prend une autonomie croissante face à l’hégémonie politique des partis. L’année suivante, il construit son unité et développe rapidement une nouvelle identité sui generis, « le féminisme salvadorien ».

12Dès le mois de février, alors que l’encre sèche encore au bas des Accords de paix, les Salvadoriennes tiennent leur première rencontre nationale [6], à laquelle se pressent trois cents femmes venues de tout le pays et représentant près de cinquante organisations. Les langues se délient et les critiques fusent, aussi bien envers le gouvernement qu’envers l’Église et les organisations populaires et partisanes dont beaucoup de femmes proviennent. Surtout, elles étudient attentivement les Accords pour élaborer une stratégie de participation au processus de paix. Présentes dans la guerre, elles n’ont aucune intention de se replier dans leurs foyers, quitte à se draper dans les rôles traditionnels pour défendre leur droit de continuer à participer à la lutte politique — une banderole de l’époque proclame : « Parce que nous donnons la vie, nous voulons la changer ». À travers cette rencontre comme par le biais de nombreuses actions de rue (manifestations du 8 mars et du 1er mai), elles indiquent clairement qu’elles sont une force sociale avec laquelle il faut compter.

13Les femmes sont même parmi les plus radicales dans l’action : pour protester contre l’introduction de la TVA et la cherté de la vie, alors que le FMLN s’abstient de toute manifestation par crainte de la répression, quelques dizaines de femmes décident de leur propre chef de bloquer pacifiquement les rues du centre de la capitale. L’année suivante, toujours contre l’avis du FMLN, un certain nombre de féministes appuient une grève de la faim pour exiger le démantèlement réel des escadrons de la mort [7]. Début 1994, juste avant la clôture de la campagne électorale, et alors que le FMLN garde une distance prudente, des femmes de Mujeres 94 rendent visite aux grévistes qui, pendant plus d’un mois, occupent les hôpitaux pour obtenir une amélioration de leurs conditions de travail. Enfin, bien qu’il s’agisse d’une action spontanée d’une nature différente, il est intéressant de constater que ce sont des vendeuses ambulantes, en colère contre le maire d’extrême droite de la capitale qui les empêche de travailler, qui manquent de provoquer un bain de sang en lançant des pierres sur son service d’ordre lors de la clôture de la campagne électorale. Les militants qualifient volontiers les femmes d’émotives et d’irraisonnées. Mais n’agissent-elles pas plutôt selon leur conscience et pour préserver le porte-monnaie familial, sans s’embarrasser de calculs électoraux — précisément parce que leur position sociale et politique semble d’emblée les écarter des postes de responsabilité politique et des candidatures à la députation ?

14De même, les Salvadoriennes prennent très au sérieux la démocratisation et luttent vigoureusement dans ce sens. C’est précisément cette lutte qui leur permettra de se constituer en véritable mouvement social, en les amenant à prendre leur autonomie organisationnelle et surtout idéologique vis-à-vis des partis — dont sont nées la plupart des organisations de femmes. D’abord, très vite, ce sont les femmes qui sont en tête de la lutte pour la démocratisation interne du FMLN (Zamora 1996). L’autoritarisme lié à la hiérarchie, la clandestinité et la compartimentation des informations avaient permis bien des abus. Les chefs révolutionnaires, qu’elles avaient pris pour d’infaillibles idoles, apparaissent brusquement comme des petits chefs parfois corrompus, souvent prompts à utiliser leur prestige pour obtenir des « faveurs sexuelles » de leurs subordonnées (Baires, Murguialday 1993). Par ailleurs, si pendant la guerre la plupart des organisations de femmes avaient accepté « pour la Cause » de servir de pompe à argent pour les organisations clandestines, en temps de paix, certaines commencent à trouver anormal que le parti ne les « aide » plus, tout en continuant à utiliser leur image et leurs ressources. Sur le plan organisationnel, plusieurs groupes prennent ainsi leurs distances avec les partis — d’autant que certains ne les retiennent guère. Au cours de toute cette période, d’ailleurs, les organisations de femmes se multiplient et une partie d’entre elles prennent une autonomie idéologique croissante (Baires, Murguialday 1993). Au sein du mouvement populaire, les organisations de femmes sont donc les premières à poser le problème des relations avec les partis et à réclamer respect et autonomie.

15Enfin, nombreuses sont celles qui en ont assez que les groupes de femmes fonctionnent comme les structures politico-militaires. Jugeant qu’il est grand temps de démilitariser et de « dépatriarcaliser » leurs propres groupes, elles cherchent de nouvelles formules organisationnelles. Espace de coordination des groupes les plus novateurs, la Concertación en est sans doute le meilleur exemple : la participation y est libre et l’avis de chaque femme compte — qu’elle « représente » mille femmes ou une seule, un parti du FMLN ou un autre et qu’elle soit salvadorienne ou étrangère. Les femmes de la Concertación réfléchissent même sur le plaisir d’être ensemble et sur l’amitié qui pourrait les unir, au lieu des relations hiérarchiques, du sectarisme et des rapports de forces systématiques qui jusqu’alors caractérisaient pour elles la pratique politique.

16Pendant l’année suivante, en 1993, le mouvement se développe et son caractère féministe s’affirme. Autour de deux projets unitaires, on discerne une véritable stratégie de construction organisationnelle et idéologique du mouvement — qui apparaît ainsi clairement comme le mouvement social le plus organisé et le plus dynamique de l’après-guerre.

17Chronologiquement, le premier projet est lié au mouvement féministe du reste du continent : il s’agit de préparer la VIe Rencontre féministe latino-américaine et des Caraïbes, prévue pour novembre 1993 et que les Salvadoriennes ont accepté d’accueillir. Lourde responsabilité pour des femmes dont beaucoup ne savent pas encore exactement ce que signifie le terme « féministe » : pendant toute la guerre, le parti leur a répété qu’il s’agissait d’un dangereux mouvement étranger, petit-bourgeois, opposé aux hommes et divisant la lutte [8]. Mais pas question de faire mauvaise figure devant les autres femmes du continent : si elles ont fait une guerre, les Salvadoriennes peuvent bien « apprendre le féminisme », comme elles l’affirment à qui veut l’entendre. Plusieurs anciennes exilées l’ont déjà côtoyé au Nicaragua, au Costa Rica et surtout au Mexique. Une poignée d’étrangères s’offrent également à les faire bénéficier de leur expérience, en particulier deux formatrices envoyées par l’un des plus anciens groupes du Mexique voisin, le CIDHAL [9]. Dès 1992, la Concertación se déclare publiquement féministe et de plus en plus de femmes et d’organisations suivent son exemple. On trouve parmi elles aussi bien une nouvelle-née, le mouvement de femmes Mélida Anaya Montes (MAM), puissante organisation proche de l’ex-guérilla, que le petit groupe clandestin de lesbiennes qui depuis 1992, pour la première fois dans l’histoire du pays, se sont organisées dans le Collectif lesbien féministe salvadorien de la Media luna. Quand arrive le moment tant attendu de la VIe Rencontre, les mille deux cents féministes venues de tout le continent découvrent un véritable féminisme salvadorien, certes idéologiquement composite et traversé de courants de plus en plus distincts, mais qui n’a rien à envier à ses homologues du continent. Au contraire, ses jeunes courants recoupent étonnamment les grandes tendances du féminisme latino-américain, dans lequel s’ébauche à la même période une coupure entre les « autonomes », qui s’opposent directement à la culture patriarcale, et les « institutionnelles », attirées notamment par les sirènes de la IVe Conférence mondiale sur les femmes à Pékin en 1995 (Falquet 1998).

18Tout aussi significative est la deuxième grande initiative du mouvement des femmes, qui répond à des préoccupations directement liées à la conjoncture politique nationale : en vue des « élections du siècle », l’ensemble des organisations de femmes se regroupent au sein d’une instance unitaire, Mujeres 94 pour élaborer une plate-forme des femmes. Fruit de larges consultations avec des femmes de différents secteurs, la plate-forme est rendue publique en septembre 1993. Contrairement aux partis, dont les plates-formes mentionnent peu les problèmes des femmes et trahissent bien souvent une image très conservatrice de « La Femme » comme Mère (Red 1993), Mujeres 94 n’oublie ni les paysannes, ni les travailleuses domestiques, ni les handicapées, ni les prisonnières, ni les prostituées. La plate-forme combine des revendications économiques assez classiques du mouvement des femmes et des éléments clairement féministes, impensables encore l’année précédente, comme la dépénalisation de l’avortement, le respect des différentes préférences sexuelles… et même des cours d’autodéfense pour les écolières. Par ailleurs, sans employer le terme de parité mais en argumentant que les femmes sont plus de la moitié de la population, Mujeres 94 revendique pour les femmes 50 % des postes à tous les niveaux. Sa stratégie comporte deux volets. D’un côté, développer la conscience politique des femmes, en grande partie analphabètes et toujours absorbées par la question de la survie quotidienne de leur famille : Mujeres 94 fait campagne pour leur inscription sur les listes électorales et édite à leur intention une version populaire, illustrée, de la plate-forme. De l’autre, faire pression sur les partis pour qu’ils reprennent les revendications des femmes. Mujeres 94 interpelle les partis dans plusieurs forums et rend visible le poids électoral des femmes en organisant notamment une manifestation de 5 000 femmes pour le lancement de sa plate-forme. De fait, on n’a jamais tant parlé des femmes que pendant cette campagne électorale de 1994. Un certain espoir est de mise : pour la première fois, quelques candidates à la députation et aux élections municipales sont sensibles aux idées féministes — plusieurs sont impliquées dans Mujeres 94. Cependant, elles ne sont pas de véritables candidates du mouvement : c’est en tant que dirigeantes historiques du FMLN qu’elles obtiennent de haute lutte des positions éligibles sur les listes de leurs partis respectifs, puis les sièges parlementaires et les mandats correspondants.

19Signe de la maturité du mouvement, malgré de nombreuses tensions concernant les stratégies à suivre, Mujeres 94 a su maintenir l’unité tout au long de son travail, qui a duré plus d’un an. Surtout, les femmes ont créé le premier et le seul mouvement social à se doter d’une véritable plate-forme. Alors qu’au début, elles s’inquiétaient de n’avoir jamais travaillé ces questions et se sentaient ignorantes de ce domaine si traditionnellement masculin de la politique électorale, c’est largement avant les partis qu’elles finissent leur plate-forme et sont en mesure de la diffuser [10]. Elles sont également les seules à réaliser le salutaire exercice citoyen qui consiste à analyser sans complaisance toutes les plates-formes des partis et à les comparer à leurs propres revendications, recueillies dans la plateforme des femmes. Elles constatent hélas que l’offre électorale est loin de correspondre à leurs demandes : par rapport aux revendications de Mujeres 94, le FMLN et la gauche dans son ensemble combinent surtout surdité et démagogie. Quant à la droite, notamment les nouveaux partis évangélistes et surtout l’extrême droite au pouvoir — et qui emporte finalement les élections — elle propose de renvoyer les femmes au foyer.

Une autre façon de faire de la politique ?

20Fleurissant à la faveur de la dépolarisation politique du pays, le mouvement des femmes, par sa créativité et son dynamisme, tranche sur le reste de l’ancien « mouvement populaire ». Il s’est placé à la tête de cette nouvelle « société civile » [11] qui revendique de nouveaux espaces de participation et surtout une nouvelle manière de faire de la politique. Il nous faut à présent montrer à la fois l’originalité de ce mouvement et son ancrage dans les rapports sociaux de sexe traditionnels qui dominent la société salvadorienne, ancrage qui explique à la fois ses audaces et ses conservatismes.

21L’originalité du mouvement prend plusieurs formes. D’abord, on l’a vu, son autonomie organisationnelle et idéologique. Dans un pays dominé pendant plus de douze ans par la polarisation politique, cette autonomie est loin d’aller de soi. Grâce à ses nouvelles perspectives féministes, le mouvement des femmes prend son envol alors même que le mouvement populaire, dont les directions ont été absorbées par le FMLN et les enjeux électoraux, s’essouffle et dépérit sans parvenir à renouveler son discours. Sans perdre de vue les grandes échéances politiques du pays, le mouvement des femmes adopte un agenda adapté à son rythme et à ses priorités. Il élabore une réflexion novatrice et courageuse sur « de nouvelles façons de faire de la politique » — non sans en subir parfois les conséquences négatives, qui vont des moqueries à diverses mesures de rétorsions, notamment économiques, par le biais de « pressions » sur les agences financières « amies ». Le mouvement des femmes est en effet le premier à se revendiquer de la « société civile », c’est-à-dire d’un nouvel espace politique qui rompt le monopole des partis. Pendant la guerre, au moindre écart, on les accusait de vouloir « sortir de la bassine » [salir del huacal]. C’est désormais chose faite, et elles ne se laissent plus intimider : plusieurs groupes reprennent un vieux slogan féministe iconoclaste « Les bonnes filles vont au ciel, les mauvaises vont partout ! ». On leur avait promis l’Homme nouveau — et elles avaient lutté pour lui de toutes leurs forces. La modestie du résultat, loin de les décourager, les pousse à aller plus loin. Mais autrement : le slogan qu’elles reprennent désormais avec enthousiasme est la devise de la Première rencontre de femmes centraméricaines, réalisée en mars 1992 au Nicaragua : « Une nouvelle femme, un nouveau pouvoir ». Ici, l’originalité est double : non seulement les femmes revendiquent un pouvoir pour elles-mêmes, et non plus pour les dirigeant(e)s forcément éclairé(e)s de la lutte révolutionnaire, mais en plus, elles revendiquent un pouvoir différent. Comme l’explique le préambule de leur plate-forme :

22

Le type de pouvoir que nous avons connu, exercé d’en haut, synonyme de soumission, un pouvoir exclusif et excluant, qui répond à des intérêts de classe, a marginalisé les majorités — et tout particulièrement les femmes. Le type de pouvoir dont nous avons besoin est un pouvoir nouveau, participatif et représentatif de la diversité, démocratique, décentralisé et basé sur le consensus.
(Mujeres 94, 1993)

23Il s’agit surtout d’un pouvoir faire, qui prolonge leur volonté de participation, le maître-mot fourre-tout qui a caractérisé jusque-là leur implication constante — mais presque toujours subordonnée et invisible — dans la vie politique, mais aussi économique et sociale du pays. Originalité encore dans les thèmes que les Salvadoriennes mettent en avant et autour desquels elles veulent désormais exercer leur pouvoir faire : il s’agit de la vie quotidienne dans ses multiples dimensions. Parmi elles, la survie matérielle des femmes et de leur famille occupe une place importante. C’est ce qui explique le succès d’un nouveau groupe, Madres demandantes, qui apparaît courant 1994. Il regroupe plusieurs dizaines des femmes qui font la queue quotidiennement devant la Procuraduría pour tenter d’obtenir le versement des chiches pensions alimentaires que leur doivent leurs ex-maris [12]. La violence contre les femmes fait également partie de ces nouveaux thèmes. La plate-forme des femmes revendique notamment la création d’antennes de police spécialisées pour pouvoir dénoncer viols et violences auprès de policières sensibilisées à la question, elles réclament des lignes téléphoniques d’urgence, des tribunaux compétents et la possibilité, en cas de violence domestique, de garder la jouissance du foyer en étant protégées contre les éventuelles agressions d’un compagnon violent.

24Par ailleurs, se développe tout un travail nouveau qui lie pouvoir, estime de soi et réflexion sur la subjectivité féminine. Mujeres por la dignidad y la vida innove avec un premier atelier sur « les aspects sociaux et émotionnels de la maternité » (Mujeres… 1993 :1), puis avec un travail de plus longue haleine dans le domaine de la santé mentale, organisé autour de groupes de thérapie basés sur le principe de l’aide mutuelle. Ces groupes s’adressent en particulier aux ex-combattantes et autres militantes révolutionnaires qui éprouvent bien des difficultés à digérer seules les cruels souvenirs du passé. Il devient de plus en plus clair que la santé mentale des femmes a été gravement détériorée par la guerre, mais aussi par les modèles à la fois dévalorisés, impossible à atteindre et contradictoires, de la féminité traditionnelle. Comment peut-on être à la fois Vierge, putain, mère de nombreux enfants, révolutionnaire accomplie et garder une taille de guêpe ? La violence domestique, avec son cortège de vexations et d’insultes, renforce chez beaucoup de femmes le sentiment d’être plus bas que terre. Structurellement, l’estime de soi des Salvadoriennes tend donc à être basse — or une telle attitude est souvent corollaire d’une faible capacité à se projeter dans le futur, à agir sur le monde extérieur. Ces réflexions, nouvelles, amènent les Salvadoriennes à découvrir à quel point la santé mentale est à la fois un produit des rapports sociaux de sexe et un axe central de leur transformation. Il en va de même, comme elles s’en rendent compte également, de la sexualité et de la libre disposition de leur corps, dernier thème longtemps tabou qu’elles explorent désormais sous l’œil inquiet de leurs ancien(ne)s camarades révolutionnaires. On a vu que la plate-forme des femmes revendique la dépénalisation de l’avortement et le respect de la libre option sexuelle. Ces deux points n’ont pas été adoptés sans peine, mais il figurent bel et bien en toutes lettres : toute une révolution pour les ex-révolutionnaires [13].

25Pour les Salvadoriennes, il ne s’agit plus seulement de prendre part, comme des hommes, à la sphère politique traditionnelle, mais d’élargir le champ du politique au domaine réputé privé, jusque-là considéré comme féminin et non-politique (Fries (de) 1993). D’un côté, cette problématisation de la vie quotidienne et privée porte la trace de la position traditionnelle des femmes dans les rapports sociaux de sexe, puisqu’il s’agit de préoccupations « typiquement féminines ». En même temps, il fait partie d’une tentative de transcender cette division traditionnelle des tâches, en réclamant qu’hommes et femmes s’occupent tous deux de ces questions et leur donnent une signification nouvelle. Toujours est-il que, ce faisant, le mouvement des femmes propose une réflexion globale, qui concerne les hommes comme les femmes, sur le politique. Cet élargissement du sens de la démocratie, « dans la rue, à la maison et au lit » [14], est un élément fondamental de ce que les Salvadoriennes entendent par « démocratisation ».

26Le mouvement des femmes salvadorien, en particulier sa composante féministe, a beaucoup insisté sur cette nouvelle manière de faire de la politique. Basée sur des réflexions profondes et sur des efforts réels — de démocratisation, d’éthique, d’horizontalité, de quotidienneté, de respect — cette rénovation du politique a pourtant des limites. D’abord, certaines pratiques rappellent beaucoup le passé. Quand on se penche sur le vocabulaire des femmes du mouvement, on retrouve souvent des termes politico-militaires hérités en droite ligne du marxisme-léninisme-guérillero : contingent de femmes, objectifs stratégiques, rapports de forces, victoire. L’intérêt qu’elles portent aux élections — certes pas exclusif mais considérable — prolonge nettement l’objectif classique du FMLN : la prise du pouvoir central de l’État. Cet attrait pour le pouvoir, même défini en de nouveaux termes, crée souvent des rivalités très dures, qu’elles résolvent parfois par des « pactes de dames » novateurs, mais aussi souvent par toutes sortes de manœuvres politiciennes très traditionnelles que ne désavoueraient pas les stratèges des partis.

27De plus, quand elles exigent elles aussi le droit de gouverner, de faire la Loi, elles le font « au nom des femmes en général et parce qu’elles sont des femmes ». Certes, elles le justifient par le fait que les femmes ont été socialement marginalisées et ne réclament finalement que leur dû. Mais cette notion de dû elle-même est ambiguë : d’un côté, elles répètent à l’envi qu’elles ont gagné le droit de participer justement par leur participation passée. De l’autre, elles laissent planer l’idée qu’en tant que femmes, et du seul fait d’être des femmes, elles feraient forcément mieux que les hommes qui ont toujours accaparé le pouvoir. On a souvent l’impression qu’elles réclament leur part de pouvoir sur la base de qualités féminines/maternelles « naturelles » — responsabilité altruiste envers autrui, côté pratique, sensibilité aux problèmes quotidiens, effacement devant les nécessités collectives, souci des générations à venir. Or ces qualités, éminemment sociales, ne caractérisent pas toutes les Salvadoriennes et surtout ne constituent pas l’idéal politique de toutes. Plus même, la réflexion féministe débouche plutôt sur une remise en cause de cette répartition binaire et artificielle des rôles sociaux. Mais il existe souvent une certaine confusion entre les intérêts immédiats pour lesquels luttent une partie des Salvadoriennes, et leurs intérêts stratégiques, parfois contradictoires avec les premiers (Molyneux 1985). Ce n’est pas un hasard si, jusqu’en 1998 — où elles s’apprêtent à organiser une première rencontre nationale féministe — les Salvadoriennes ont entretenu une subtile confusion entre mouvement des femmes et mouvement féministe. Cet essentialisme latent, teinté d’exaltation de la femme salvadorienne, constitue un des principaux points aveugles du mouvement.

28Contrairement aux idées reçues — qui présentent souvent le retour à la paix comme une sorte de non-événement limité au cessez-le feu et à une simple reprise de la vie quotidienne et politique « normale » — l’après-guerre salvadorien se présente comme une période très complexe, traversée d’enjeux essentiels, notamment pour les femmes et du fait des femmes. D’abord, le retour à la paix est tout sauf « naturel » pour beaucoup d’entre elles, qui ne veulent pas continuer à servir d’amortisseur de la crise et de toutes les souffrances, ni retourner au foyer comme si rien ne s’était passé. Ensuite, de profonds changements se sont produits, et la société salvadorienne ne peut les absorber qu’au prix d’un travail social considérable. Le mouvement des femmes et la réflexion féministe novatrice, qui apparaissent alors avec force, sont le fruit et l’instrument de ces transformations. La configuration des rapports sociaux de sexe salvadoriens explique la force du mouvement des femmes, sa surprenante liberté de ton, ses ambiguïtés et ses limites : mouvement d’opprimées qui n’ont pas grand-chose à perdre, il se montre plus radical que les autres, plus entreprenant, idéologiquement ouvert et créatif. Mais, mouvement d’opprimées disposant de peu de ressources et d’appuis, il est aussi aisément disqualifié, ou plus simplement encore ignoré. Pourtant, en cherchant de nouvelles manières d’être femmes et de faire de la politique, qui prennent acte des transformations produites par la guerre et la lutte révolutionnaire et qui cherchent à donner un sens à une paix où rien n’est joué, ce mouvement apparaît comme l’un des acteurs principaux de l’après-guerre salvadorien et comme un élément essentiel de la démocratisation du pays.

Notes

  • [*]
    Cet article constitue une sorte de synthèse de notre thèse de doctorat, d’où son style parfois « surplombant ». Nous avons cependant participé personnellement au mouvement féministe aux côtés des Salvadoriennes, et transcrit abondamment leurs paroles dans notre thèse (Falquet 1997) et dans un article plus ancien (Falquet 1996).
  • [1]
    Le grand écrivain salvadorien Manlio Argueta décrit notamment la vie et l’engagement de trois générations de femmes, de la grand-mère paysanne jusqu’à la petite fille guérillère (Argueta 1992).
  • [2]
    Reprenant la définition qu’en ont donné les Accords de paix, on qualifie ici d’ex-combattantes les femmes qui ont fait partie des structures politico-militaires du FMLN, qu’elles aient été commandantes ou cuisinières, dans les fronts de guerres ruraux ou dans la clandestinité, en ville, dans le « front métropolitain ».
  • [3]
    Les gens parlent plutôt, avec l’habitude de la répression, de « l’organisation », sans la nommer précisément. Nous faisons référence ici aux cinq organisations politico-militaires qui composaient le FMLN.
  • [4]
    Par exemple, la mère d’un combattant célèbre, que nous avons interviewée, était responsable d’une « garderie » du parti à l’étranger. Veuve et bénéficiant seulement d’une aide financière sporadique du parti, elle eut à sa charge pendant plusieurs années huit enfants de combattant(e)s, dont certains membres de sa famille.
  • [5]
    Au grand scandale général — et notamment des révolutionnaires, occupé(e)s à des tâches autrement plus importantes — le premier groupe de femmes à avoir osé aborder ce thème, pendant la guerre, a été la CONAMUS, avec pour consigne « La violence contre les femmes n’est pas naturelle : dénonce-la ! ».
  • [6]
    En réalité, une rencontre nationale a déjà eu lieu en 1988, mais les organisatrices de 1992 semblent ne pas en avoir eu connaissance et baptisent leur rencontre « première rencontre nationale ».
  • [7]
    Un dirigeant du FMLN prend prétexte de ce que son ancienne compagne, également dirigeante du FMLN et devenue féministe, a participé à cette grève de la faim, pour tenter de lui retirer la garde de leur fille, en l’accusant « d’abandon de domicile ».
  • [8]
    Deux organisations se sont déjà revendiquées du féminisme avant la guerre : la première crée en 1945 un journal en faveur du suffrage des femmes, Tribuna feminista ; la seconde, AMES, organise la participation des femmes à la guérilla entre 1979 et 1985. Du « féminisme révolutionnaire » qu’elle revendique avec vigueur à ses débuts, les urgences de la guerre la poussent à retenir peu à peu surtout le côté « révolutionnaire ». Pour la période récente, le premier groupe à se déclarer féministe, non sans conflits, est la CONAMUS, en 1986. Lui emboîtent ensuite le pas le Centro de estudios feministas (CEF) en 1990, puis les Mujeres por la dignidad y la vida en 1991, puis, moins tapageusement, CeMujer, ORMUSA et l’IMU.
  • [9]
    Centre pour la communication, l’information et le développement humain en Amérique latine.
  • [10]
    Au cours de la recherche de la Red para la unidad y el desarrollo de las mujeres salvadoreñas, les enquêtrices interrogent les responsables de l’élaboration des plates-formes des différents partis. Elles manquent d’éclater de rire en interviewant le responsable du FMLN, qui leur confesse ingénument avoir eu bien du mal à cerner la différence entre une plate-forme, un programme et un projet de gouvernement — ce qui explique que la plate-forme du parti ne soit pas encore prête, alors que celle des femmes existe déjà en version populaire.
  • [11]
    En réalité, il existe une confusion sémantique (empreintes d’implications politiques) entre la société redevenue civile après la guerre, et le terme de « société civile », dont l’usage se répand comme une mode pour désigner à la fois les anciens mouvements sociaux et les nouvelles organisations sociales en plein processus d’ « ONGisation ».
  • [12]
    Ces pensions alimentaires s’élèvent parfois à la coquette somme de… vingt francs par mois et par enfant et sont souvent versées avec plusieurs mois de retard. La loi les fixe à un maximum de 20 % du salaire de l’homme — si salaire il y a.
  • [13]
    Le FMLN d’ailleurs se gardera bien de reprendre ces deux points dans sa plate-forme, comme il oubliera aussi la revendication de 50 % des postes de pouvoir aux femmes.
  • [14]
    Ce slogan, clin d’œil aux Chiliennes qui l’ont créé, n’est pas nouveau : ce qui l’est, c’est qu’il apparaît avec la signature de Mujeres 94 sur de grandes affiches le long de la route Panaméricaine.
Français

Résumé

Cet article tente de montrer quels sont les enjeux ouverts pour les femmes et grâce à leur mouvement, dans l’immédiat après-guerre (1992-1994), au Salvador. En les replaçant dans le contexte des rapports sociaux de sexe salvadoriens et du retour à la « vie civile », on verra comment s’expliquent à la fois les attitudes individuelles des femmes et le développement rapide d’un fort mouvement de femmes et féministe, à la fois dans la continuité et en rupture avec le passé récent — la guerre mais aussi les traditions révolutionnaires. On verra également comment le mouvement féministe salvadorien a constitué non seulement un des acteurs les plus dynamiques et les mieux organisés du processus de « démocratisation » du pays, mais aussi le plus critique et le plus novateur.

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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/02/2012
https://doi.org/10.3917/cdge.033.0179
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