CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1Je me souviens de mon premier jour de travail au Sonderkommando. Ils nous ont sortis de la baraque et nous ont emmenés. C’était autour de 7 heures du matin. C’était toujours les mêmes horaires. Ils nous ont conduits dans un lieu que j’avais déjà vu auparavant. Ils ont ouvert le portail et nous sommes entrés dans la cour du crématoire.

2Il ne fallait pas que nous nous approchions pour voir ce qui se passait à l’intérieur. Nous devions rester dehors pour nettoyer la cour et arracher les mauvaises herbes. Nous ne savions pas du tout ni où nous nous trouvions, ni ce que nous devions faire.

3J’étais assez débrouillard et curieux, et petit à petit, tout en faisant semblant d’arracher les mauvaises herbes, contre l’ordre du kapo qui nous avait interdit d’être trop près du bâtiment, je me suis approché. J’ai réussi à aller jusque devant une fenêtre à hauteur d’homme et j’ai regardé à l’intérieur. J’ai vu une salle d’une grandeur de 6 m par 6 environ, qui était pleine de corps, de cadavres. Je n’arrivais pas à comprendre. Il y avait un bras, d’un côté, une jambe, de l’autre. On n’arrivait pas à comprendre comment ces corps étaient entrelacés. Je suis revenu vers mes amis, j’étais terrorisé. Ils ne voulaient pas croire ce que je leur disais et prétendaient que je devais avoir mal vu. Mais ils sont allés chacun à leur tour regarder... Nous étions terrorisés et ne savions pas ce qui allait se passer.

4Vers 2 heures, 2 heures et demie, ils nous ont appelés et rassemblés. Nous étions une quarantaine de personnes.

5Le crématoire se trouvait sous terre.

6Il y avait tout d’abord une salle de déshabillage puis un passage vers les douches. Nous avons compris bien après que c’était la chambre à gaz.

7Il y avait également un monte-charge entre le sous-sol et le rez-de-chaussée qui menait des douches vers les fours crématoires. Lorsque le groupe entrait, il y avait un rideau qui s’abaissait pour cacher le monte-charge, de sorte que l’on avait l’impression qu’il s’agissait d’un mur quelconque.

8Nous sommes descendus, et avons trouvé une salle pleine de vêtements.

9Il nous a été demandé de prendre un manteau le plus grand possible et de mettre tous les autres vêtements dedans pour faire des paquets. Puis des camions sont arrivés et ont chargé ces paquets de vêtements qui étaient destinés à un autre Kommando : le Kanada [2].

10Nous avons travaillé ainsi jusqu’à 5 heures, 5 heures et demie de l’après-midi. Puis ils nous ont mis en rang pour rentrer. Sur le chemin du retour, je savais qu’il fallait tourner à droite pour nous approcher de notre baraque, mais au lieu de tourner à droite ils nous ont fait tourner à gauche. C’est à partir de ce moment qu’a commencé notre calvaire.

11Nous sommes entrés dans une petite forêt d’arbres. Tout semblait tranquille, il faisait encore jour. Derrière nous, nous entendions des voix, une sorte de bruit de fond. Puis nous sommes arrivés devant le bunker 2. C’était une sorte de petite maison qui avait était affectée au crématoire avant qu’ils construisent les grands crématoires. Elle était divisée en plusieurs salles.

12J’ai réussi à m’approcher pour voir ce qui se passait à l’intérieur. Ces voix que nous entendions, c’était 200 à 300 personnes qui ne pouvaient pas toutes entrer en même temps dans le crématoire. Elles constituaient le résidu d’un groupe plus important de personnes amenées dans ce bunker. Celui-ci était précisément utilisé lorsqu’il y avait des groupes très nombreux et qu’il n’y avait pas de place dans les autres crématoires. On les emmenait là-bas de manière à gaspiller moins de gaz avec des salles plus petites.

13De notre côté, nous devions attendre dans un coin et ne pas bouger. J’observais autour de moi pour comprendre ce qui se passait. Soudain, nous avons vu ces personnes qui sont arrivées à côté de cette petite maison. Elles se sont déshabillées devant la maison car il n’y avait plus à cette époque de baraque devant pour le déshabillage.

14Lorsqu’ils sont tous entrés à l’intérieur, ce que nous avons vu est indescriptible. Les enfants avaient peur, ils criaient. Les gens se déshabillaient complètement et entraient. Puis les portes étaient refermées. On entendait les gens qui criaient, qui appelaient. Nous avons attendu un moment, puis un camion est arrivé avec deux croix rouges de chaque côté.

15J’ai assisté alors à cette scène : un Allemand est sorti du camion, mais comme il n’était pas assez grand pour parvenir jusqu’à l’endroit pour verser le Zyklon B, il est monté sur un escabeau jusqu’à une fenêtre, ou plutôt une sorte de trappe. Il l’a soulevée, pour y jeter à l’intérieur le contenu de la boîte qu’il tenait et l’a refermée.

16J’ai calculé qu’en dix à douze minutes, comme dans les grands crématoires, nous n’entendions plus ceux qui étaient à l’intérieur, tous étaient morts.

17C’est à ce moment-là que le kapo nous a appelés. Nous étions une trentaine. Nous sommes allés vers la porte arrière du bunker. Il y avait là des personnes qui sortaient les corps. Nous devions, pour notre part, tirer les cadavres. C’était très difficile. Il fallait les porter jusqu’à des fosses où ils étaient brûlés. Certains étaient affectés à l’allumage des feux. Nous, nous emmenions les cadavres, puis d’autres savaient comment les jeter pour qu’ils puissent brûler correctement. Nous faisions des trajets allers-retours lorsqu’un SS, le type le pire que j’ai connu, est arrivé. Il s’appelait Moll. Il est arrivé en moto avec un side-car.

18Ceux qui entendaient ce bruit reconnaissable savaient qu’il était arrivé. Il était connu de tous. On l’appelait Malahamoves ( « Ange de la mort » ), en yiddish. Cet animal a commencé à hurler voyant que deux d’entre nous transportaient un seul cadavre. Nous devions transporter chacun seul un cadavre et non pas à deux.

19Or il était déjà très difficile de transporter un cadavre à deux, alors seul... Nous étions terrorisés. Nous faisions ce que nous pouvions.

20Un homme de notre groupe qui avait un cadavre dans les mains a soudain perdu la tête. Immobile, il regardait fixement dans le vide. Nous lui avons crié : « Dépêche-toi, dépêche-toi ! Bouge ! », parce qu’il y avait Malahamoves qui arrivait. Mais il ne bougeait plus. Il avait perdu la raison. L’Allemand s’en est rendu compte et s’est approché de lui. Il a commencé à lui dire des insanités, à le frapper. Mais l’homme restait paralysé. Il ne bougeait pas ; même sous les coups, il n’avait aucune réaction. L’Allemand a alors pointé sur lui son revolver et a tiré. L’homme est resté debout malgré la balle. L’Allemand est devenu furieux face à cet homme qui ne manifestait pas de peur et demeurait debout. Nous ne savions plus quoi penser. L’Allemand a rangé son arme et en a sorti une autre, beaucoup plus puissante, avec laquelle il a tiré. Notre camarade est tombé. Nous avons dû traîner son corps vers les fosses. Avant de l’y jeter, l’Allemand a voulu qu’on le déshabille parce que les vêtements appartenaient au Reich.

21Nous avons ensuite repris les allers-retours, et je ne cessais de penser que cet homme qui avait été tué devant nous en un sens avait de la chance parce qu’au moins il n’était plus obligé d’assister à ce que nous devions voir ce soir-là et les jours suivants. C’était terrible. Cette nuit-là, lorsque nous sommes revenus dans notre baraque, nous avions vu des choses tellement horribles que nous n’avons pas pu dormir. Nous savions qu’ils nous tueraient dès qu’ils n’auraient plus besoin de nous. Le jour suivant, ils nous ont emmenés travailler dans les autres crématoires.

22J’étais affecté au crématoire III. Comme j’avais déclaré que j’étais barbier, ils m’ont donné des grands ciseaux de couturier. Je coupais les cheveux et les stockais dans des sacs. Tous les quinze jours, un camion venait récupérer ces gros sacs de cheveux.

23D’autres membres du Sonderkommando sortaient les cadavres des chambres à gaz, c’était un travail très fatiguant. Je les aidais de temps en temps. J’essayais d’aider les amis. Je leur donnais mes ciseaux pour qu’ils fassent mon travail, et moi je prenais leur place et sortais les cadavres. Les corps étaient lourds. Chaque personne avait une physionomie qui réagissait de manière différente. Le manque d’air dans les chambres à gaz avait des effets terribles, différents sur chacun.

24De temps en temps, je faisais donc ce travail pour aider un ami, pour qu’il puisse survivre. Il existait cette solidarité dans notre groupe.

25Un jour, je me souviens, c’était vers la fin. Ce devait être probablement l’un des derniers convois. Ce n’était d’ailleurs pas vraiment un convoi qui arrivait, mais un groupe de prisonniers qui étaient déjà à Birkenau et travaillaient dans le camp.

26Soudain, j’ai entendu mon nom : « Shlomo, Shlomo ! » Je n’avais aucune idée de qui pouvait m’appeler ainsi. Je me suis approché du groupe et de cette personne. L’homme a été affecté car je ne l’ai pas reconnu tout de suite. Sa voix même n’était pas la sienne. Il était devenu un squelette. Il était dans l’hôpital du camp lorsque les Allemands ont voulu liquider tous ceux qui s’y trouvaient. Il était arrivé avec le même convoi que moi, celui qui venait d’Athènes. Il n’avait pas été choisi pour les Sonderkommandos, mais comme plombier. En fait, il travaillait comme plombier, même s’il ne l’était pas en réalité. Mais il s’était blessé au genou et il avait eu une infection. Il avait donc été amené à l’hôpital, mais on ne pouvait y rester que trois jours, parce que sinon on était remarqué et par conséquent en danger s’il y avait une sélection.

27Cet homme était un cousin de mon père, il avait 20 ans. Il était plus âgé que moi. Il m’a dit : « Tu ne me reconnais pas ? Je suis Léon, Léon Venezia. »

28Je suis resté d’abord interdit, puis j’ai commencé à lui parler, à le calmer, le tranquilliser. Il était désespéré parce qu’il savait qu’il allait mourir. Il m’a demandé d’aller parler avec l’Allemand qui peut-être pourrait le sauver. Mais je lui ai répondu que nous n’étions que des Stücke, des « morceaux » qui ne valent rien, qui ne comptent qu’au moment de l’appel.

29Nous étions 70 et nous ne pouvions pas bouger, ils savaient que nous étions 70.

30Je suis allé cependant voir l’un d’eux que je savais être, si je puis dire, presque quelqu’un de normal. On pouvait presque lui parler. Je lui ai dit que j’avais un cousin de mon père qui était ici. Peut-être pouvait-on l’épargner et ne pas l’envoyer dans la chambre à gaz. Je savais que ce n’était pas possible. Et, en effet, il a répondu par un geste pour dire qu’il n’en avait rien à faire. Je suis revenu vers Léon. Je lui ai dit que je lui avais parlé, mais qu’on ne pouvait rien faire. Je lui ai dit de rester tranquille et que nous allions tous mourir. Mais, bien sûr, c’était lui qui allait mourir. Je lui ai demandé s’il avait faim, j’étais sûr qu’il avait faim. Je suis alors monté là où nous dormions car dans mon lit j’avais caché du pain et des conserves. Je les lui ai apportés. Il n’a pas mâché, il a avalé. Il est resté presque le dernier, et a eu le temps de me demander si on souffrait en mourant. Je lui ai répondu que l’on ne souffrait pas, que c’était très rapide, qu’il devait rester calme.

31Que dire à quelqu’un de votre famille ?

32Que faire ?

33Je l’ai pris par le bras et l’ai accompagné presque jusqu’à la porte de la chambre à gaz. Il y est entré et la porte s’est refermée. Dix à douze minutes après, il n’était plus là. Cela a été pour moi insoutenable, j’étais désespéré. Mes amis m’ont aidé, ils m’ont tenu à l’écart à l’extérieur et ils ont sorti son corps parmi les premiers, de sorte que je ne le vois pas. Puis nous avons récité ensemble un kaddish pour lui.

Notes

  • [1]
    Témoignage extrait d’une rencontre publique avec Shlomo Venezia qui s’est tenue à l’auditorium du Mémorial de la Shoah, le 29 janvier 2007, et lors de laquelle Maria Scala Carelli a assuré la traduction en français.
    Shlomo Venezia est né à Salonique. Il est déporté depuis Athènes vers Auschwitz-Birkenau fin mars 1943. Il est incorporé aux Sonderkommandos.
    Shlomo Venezia a publié en 2007 son témoignage : Sonderkommando. Dans l’enfer des chambres à gaz, Paris, Albin Michel, 2007.
    Sonderkommandos : « équipes spéciales » qui étaient chargées par les SS de vider les chambres à gaz et de brûler les corps des victimes, avant d’être éliminées à leur tour au bout de quelques mois.
  • [2]
    Kanada : secteur à l’intérieur du camp de Birkenau dans lequel les objets appartenant aux Juifs déportés étaient triés et stockés.
Shlomo Venezia
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Mis en ligne sur Cairn.info le 21/01/2009
https://doi.org/10.3917/cite.036.0119
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