CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1La préoccupation de Freud face à ce qui tourne autour du « transfert de pensée », et qui inclut le fait de l’occultisme et de la télépathie, s’inscrit dans son compagnonnage avec Ferenczi. Des études approfondies ont été consacrées à ce sujet, dont l’ouvrage de Wladimir Granoff et de Jean-Michel Rey [2].

2Je suis sensible au fait que cette préoccupation est aussi contemporaine de la naissance de la seconde topique. Peut-être cette coïncidence a-t-elle été elle-même occultée par l’intérêt passionnel qu’inspirèrent ces questions, dans ces années-là, parmi les analystes les plus proches de Freud.

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« Cette affaire de la télépathie et de l’occultisme, écrit Patrice Bernachon, a un destin à part dans l’histoire de la psychanalyse. Elle n’y occupe pas une place majeure mais retient par les mouvements qui se forment autour d’elle, croyance, frayeur, danger pour la science psychanalytique, et les atermoiements qui en découlent : s’en occuper ou pas, en parler ou ne pas en parler. De fait elle circule le plus souvent de façon clandestine et récurrente, fait l’objet de débats, moins quant à sa pertinence que quant à l’opportunité de l’insérer dans la théorie et surtout la pratique de la cure[3]. »

4La réunion du Comité secret en septembre 1921 dans les montagnes du Harz est exemplaire de ce tourment. Freud a oublié d’emporter une des conférences qu’il doit y prononcer, relative au cas Forsyth. Jones s’oppose vigoureusement. Mais j’insiste : les deux articles que Freud rédige à cette occasion et sur ce thème s’intercalent entre la rédaction de « Psychologie collective et analyse du moi » et « Le moi et le ça ». Il s’agit de « Psychanalyse et télépathie » et de « Quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité ». Il revient sur ce motif dans la trentième conférence, « Le rêve et l’occultisme ». Son adhésion à l’intérêt analytique de cette recherche est catégorique :

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« C’est faire preuve de peu de confiance en la science, écrit-il, que de ne pas l’estimer capable d’accueillir et d’assimiler ce qui pourrait se révéler vrai dans les affirmations occultes. En ce qui concerne la transmission de pensée elle semble quasiment favoriser l’extension du mode de pensée scientifique au monde mental si difficile à saisir. Le processus télépathique consisterait en ce qu’un acte psychique d’une certaine personne suscite le même acte psychique chez une autre personne. Ce qui se trouve entre ces deux actes psychiques peut être un processus physique où le psychique se transpose à un bout et qui, à l’autre bout se transpose à nouveau dans le même psychique [4]. »

6Dans l’exposé que j’ai été amené à faire aux deux dernières journées ouvertes de l’apf sur « L’idée de guérison », une idée m’a soudain frappé, que je n’ai fait alors qu’esquisser, et que je me propose de développer plus avant ici, ayant l’honneur de contribuer à vos travaux sur la transmission. Si le développement de la première théorie de l’appareil psychique s’est étayé sur une recherche clinique détaillée, récurrente, portant sur des récits de cas et de cures, nombreux et variés, il n’en est pas de même du remaniement théorique qui a suivi le tournant de 1920. Dès lors, la référence à l’observation analytique tend à se faner, la théorie s’appuie plutôt sur des faits latéraux à la cure, certes d’une grande valeur : le jeu de l’enfant, la névrose de guerre, le fait culturel de la barbarie, par exemple, comme si la pensée métapsychologique, qui trouve alors sa pleine éclosion, s’avérait soit ne pas disposer d’accès direct à la clinique, soit être autosuffisante quant à sa force de démonstration et son pouvoir de conviction. Ce dont je suis convaincu.

7Voilà donc un fait propre à l’histoire de la science analytique : au moment où l’avènement de la métapsychologie détourne les analystes de l’observation clinique à laquelle ils s’astreignaient jusque-là, paraît, chez certains d’entre eux, un intérêt enthousiaste, obstiné pour les faits dits « occultes ». Examinons ce fait historique dans une autre perspective.

8La première topique met l’accent sur la prégnance du refoulement et sur le conflit opposant moi et refoulé, pulsions d’autoconservation et pulsions sexuelles. La cure analytique pourvoit l’analyste et l’analysant des outils nécessaires au « traitement », et du conflit psychique, et du refoulement fondant la névrose : la parole associative ouvre au refoulé une voie vers le devenir conscient, le transfert offre aux objets sexuels conservés dans l’inconscient une voie vers leur substitution à des objets réels. La méthode analytique est là parfaitement ajustée à la théorie analytique. L’idéal d’une théorico-pratique, notion esquissée par Jean Laplanche et Pierre Fédida, et qui mériterait d’être reprise, a été, à un moment donné dans l’histoire de la jeune science, incontestablement atteint.

9Le remaniement théorique de la seconde topique n’a pas donné lieu à un remaniement de la méthode analytique. Ni chez Freud, ni même de nos jours. Ce n’est pas de ma part une dénonciation mais un constat, qui indique la résistance à laquelle se heurte ici l’avancée scientifique. On ne peut pas dire que les récits cliniques, que nous lisons ou entendons, soient si différents de ceux que Freud donna de Dora ou de l’Homme aux loups. Alors même que la découverte du narcissisme, en tant que position libidinale se dérobant au transfert, et celle du conflit pulsionnel entre vie et mort, et liaison et déliaison, devraient appeler à un relevé clinique d’un tout autre esprit.

10L’hypothèse que je proposerai à votre réflexion est celle-ci : les observations relatives à la transmission de pensée, que Freud recueille avec infiniment d’attention, de rigueur et de critique, en se restreignant d’ailleurs à ce qu’en éclaire la pensée analytique, pourraient constituer une ébauche de réponse à cette carence. Ce qui intéresse Freud dans la transmission de pensée est qu’elle met en jeu des opérations psychiques qui différent de celles œuvrant dans le transfert, dans la névrose de transfert ; des opérations psychiques que les faits dits « occultes » rendent accessibles à l’observation et qui octroient aux faits structuraux, reconnus par la seule pensée spéculative métapsychologique, un appui pragmatique, une application possible dans la pratique de la cure.

11Comme Freud nous demeurons, actuellement encore, face à l’usage clinique de l’avancée métapsychologique, dans le temps de l’ébauche. Pour comprendre comment l’observation des faits occultes vient éclairer latéralement la clinique analytique, je m’appuierai sur deux faits dégagés par la recherche métapsychologique : le narcissisme comme forme d’investissement libidinal par laquelle le moi se prend lui-même comme objet ; et l’identification, en tant que relation d’objet archaïque par laquelle l’objet est inclus dans le moi, confondu à lui. « Moi » et « objet » représentent, dans la désignation métapsychologique, comme des épures, l’instance du sujet et l’instance de l’autre, du Nebenmensch, de la présence duquel naît la subjectivité du premier.
À ces deux faits, j’opposerai deux opérations psychiques susceptibles de les mobiliser et de les transformer : la projection, mécanisme bien repéré, mais qui mérite d’être exploré plus avant ; et une de ses variantes, passée inaperçue (le Vocabulaire ne la mentionne pas) et que Freud appelle l’induction. Il s’agit d’une opération par laquelle le sujet se réfléchit dans le Nebenmensch.

D’un usage clinique des avancées métapsychologiques

12Le concept d’identification apparaît très tôt dans la théorie freudienne, sa première ébauche est formulée dans L’interprétation des rêves. Il désigne la propension narcissique du rêveur à ce que son moi soit représenté dans chacun des personnages du rêve. Le concept n’a encore qu’une portée phénoménologique. Il devient l’outil métapsychologique que l’on sait avec « Deuil et mélancolie » où il rend compte de la procédure utilisée par le moi pour déjouer la perte de l’objet et le conserver comme une part de soi, comme son ombre. À ce stade, le concept d’identification englobe par anticipation celui de clivage : entre le moi et l’objet introjecté s’installent une opposition irréductible et une passion, la mélancolie, qui n’admet pas d’assouvissement. Il trouve enfin son achèvement dans « Le moi et le ça » où Freud le situe comme un temps fort du destin du complexe d’Œdipe, y reconnaît l’origine du surmoi. La dépendance où se trouve le moi par rapport au surmoi est de nature érotique, ce dernier demeurera pour le moi, et son « objet interne » au sens le plus fort de ce mot, et son idéal.

13Ajoutons que, dans cette dernière version, la notion d’identification subit une sorte de déhiscence : à côté de l’identification de type surmoïque, qui conserve sa pleine valeur érotique œdipienne, une identification désexualisée apporterait au moi, à partir de sa source perceptive, par dépôt, sa matière propre, faite « des précipités d’investissements d’objets abandonnés ». La substance du moi provient pour l’essentiel de celle de l’objet. C’est une chose difficile à comprendre ou à admettre, mais le moi ne rompt jamais totalement sa dépendance à l’objet, il demeure dans sa nostalgie. Mais cette mélancolie n’a pas la même intensité selon les lieux qui y dessinent les opérations opposées de conservation et de désexualisation. Le clivage par lequel s’affrontent ces factions doit être la résultante de l’écart entre les économies libidinales qui les gouvernent, de la même manière que la guerre, entre deux pays frontaliers, se fonde secrètement sur les écarts de langue, de religion ou de monnaie.

14Pardon de vous imposer des choses difficiles. Ce concept d’identification, nous en parlons beaucoup, mais nous nous représentons mal la réalité psychique qu’il désigne. Si je dis (avec Freud) que le moi se construit en « incorporant » l’objet et que, dans telle partie de son espace, il parvient à le désexualiser et est alors un moi authentique, tandis que, dans telle autre partie, il échoue à le désexualiser et l’objet demeure introjecté dans le moi, je suis conscient d’imposer une vision du psychisme des profondeurs que Freud m’a transmise par son œuvre. Car ce concept d’identification, Freud nous l’a plus transmis qu’enseigné. Il nous l’a imposé comme il s’est imposé à lui, comme une évidence devant laquelle l’expérience que la cure nous donne de la vie de l’âme nous condamne à nous incliner, alors même que son contenu se dérobe à nous. Voilà une manifestation de l’autosuffisance que je reconnaissais plus haut à la métapsychologie, laquelle est une méthode de pensée « visionnaire » qui se transmet plus qu’elle ne se démontre.

15L’identification s’impose donc à Freud, mais il n’a pas été en mesure de repérer les moyens par lesquels elle s’accomplit, les voies et les supports par lesquels, de l’identité de l’objet, naît, non sans un reste important, l’identité du moi. Il y a, pour autant que sa procédure nous reste impénétrable, quelque chose de magique dans cette notion qui appelle et nécessite, et intérêt, et critique. Et c’est cela qui amène Freud à se déplacer vers un phénomène qui lui est analogue dans sa magie manifeste, la transmission de pensée, la télépathie.

16Le surmoi est le modèle de l’objet introjecté dans le moi, de l’objet mélancolique. Sa constitution est le modèle de l’introjection. Elle dévoile les ingrédients d’une telle opération : son archaïsme, l’introjection suppose la régression à une étape du développement où le sujet n’est pas inscrit dans une communauté symbolique ; l’attrait érotique œdipien qui la motive, et anime une tendance à la conservation qui défie nécessairement, dans l’intimité subjective, la portée de l’interdit de l’inceste ; sa massivité enfin, l’introjection condense tous les objets œdipiens, et toutes les motions, en écart structurel, qui composent ces objets.

17D’autre part, cette constitution ne se différencie pas aisément d’une transmission. Freud est sur ce point affirmatif, je le cite assez longuement parce qu’on retrouvera dans ce passage l’idée que, parce que quelque chose a été imposé à l’un, celui-ci le transmettra à un autre.

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« En règle générale les parents et les autorités qui leur sont analogues suivent dans l’éducation de l’enfant les prescriptions de leur propre surmoi. Quelle que soit la façon dont leur moi a pu s’arranger de leur propre surmoi, ils sont sévères et exigeants dans l’éducation de l’enfant. Ils ont oublié les difficultés de leur propre enfance, ils sont satisfaits de pouvoir à présent s’identifier pleinement à leurs parents qui, en leur temps, leur ont imposé ces lourdes restrictions. C’est ainsi que le surmoi de l’enfant ne s’édifie pas en fait d’après le modèle des parents mais d’après le surmoi parental ; il se remplit du même contenu, il devient porteur de la tradition de toutes les valeurs à l’épreuve du temps qui se sont perpétuées de cette manière de génération en génération [5]. »

19La réalité de la transmission est donc bien solidaire du fonctionnement primitif de l’appareil psychique. La transmission serait le processus propre au transgénérationnel.

20Le mouvement mélancolique qui, à une époque plus tardive et dans des conditions historiques particulières, restaure l’introjection de l’objet dans le moi doit nécessairement activer l’intégralité de ce processus. Le sujet doit s’arracher à la communauté humaine ordonnée par l’interdit de l’inceste, l’objet doit retrouver la charge œdipienne dont la désexualisation et le renoncement l’avaient délivré, et se confondre à la multitude des restes œdipiens qui, comme des précipités des relations les plus originaires, représentent, à la frontière ultime du moi, la part inaliénable du ça.

21Mais encore plus spécifique de ce procès de l’introjection est la constitution, dans le moi, d’espaces marqués de différence, d’oppositions et de frontières. Ce qu’il y a de commun entre l’instauration du surmoi et les identifications mélancoliques qui, ici et là, altèrent l’homogénéité du moi est l’éclosion, et la possible insurrection, de factions qui revendiquent leur autonomie et tendent, en accaparant le phénomène de la conscience, à établir l’hégémonie sur la nébuleuse née de cette désorganisation. Selon que la conscience s’attache à telle ou telle faction, celle-ci pourra se prétendre « moi », à l’exclusion des autres, réduites au rang d’objets. Dans la nouvelle conférence consacrée à « La décomposition de l’appareil psychique », il est étrange de voir Freud recourir, pour représenter cet état de fait, à une série de métaphores qu’on peut qualifier de géopolitiques.

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« J’imagine, écrit-il, un pays au relief très varié, collines, plaines et chaînes de lacs avec une population mêlée ? Allemands, Maygars et Slovaques y habitent et exercent des activités diverses [6]… »

23Je lui emboîte volontiers le pas parce que je veux insister sur le conflit et l’indécision qui, à l’intérieur même du moi, règnent entre le statut narcissique et objectal des formations qui le composent. Parce que je veux isoler, pour le faire apparaître, le fait qu’aucune de ces formations n’est totalement narcissique ou totalement objectale, qu’elle peut incessamment se retourner dans l’une ou l’autre de ces positions et que la meilleure cache que l’objet puisse trouver, pour conserver toute la préciosité de sa valeur œdipienne, est de se déguiser en instance moïque.

24Enfin, il convient de situer l’opération d’introjection par rapport à celle du refoulement. L’une et l’autre visent à la répression des affects et au renversement en négatif de la trace mnésique de la représentation d’objet, mais à des degrés divers d’intensité et de qualité.

25La représentation d’objet, qui a subi le refoulement, conserve sans ambiguïté son caractère objectal ; elle conserve aussi la désexualisation qui lui a permis, après sans doute un passage par l’identification, de devenir objet de la libido d’objet. Celui-ci est alors susceptible de se substituer directement à un objet réel du monde extérieur qui permet au fantasme de désir qui le porte accomplissement et/ou perlaboration. Le transfert appelle méthodiquement ce déplacement, la parole associative et l’interprétation activent les signifiants langagiers assurant la transition de la représentation refoulée vers la représentation nouvellement élue, et garantissent la justesse de leur correspondance. Le transfert lève aisément les frontières que le refoulement installe entre inconscient et monde perceptif.

26L’introjection est indubitablement une répression plus violente. Elle démet la représentation de son statut d’objet, la rétablit dans l’intégralité de sa valeur œdipienne. Cela nous l’avons déjà vu. Mais surtout, elle conserve cette représentation hors de portée du système signifiant, seul susceptible de la lier à des représentations de mot, et de lui ouvrir la voie du déplacement. L’objet introjecté est un objet muet, un objet sans voix/voie : sans voix pour s’énoncer, sans voie pour se transposer hors de l’espace du moi qui l’enclôt, le maintient forclos.

27On a l’habitude de restreindre l’acception de l’Hilflosigkeit, de la « désaide originaire », au dénuement affectant le petit être humain prématuré, dans son incapacité à subvenir lui-même à des besoins élémentaires, dépendant de l’autre pour sa survie et de la capacité de ce dernier à lui apporter « l’action spécifique ». Ne retrouve-t-on pas une autre forme de désaide dans cette conséquence lointaine du complexe d’œdipe, qui entrave le développement de la subjectivité du fait que la force d’attraction des objets originaires s’oppose à leur renoncement ? L’effondrement mélancolique, le risque létal qu’elle fait courir à celui qui en est affecté, est la figure extrême de cette désaide. Le transfert, son interprétation, au sens où l’éclaire la première topique, n’est ici pas opérant. Il n’accomplit pas l’action spécifique appelée par ce dénuement.

28C’est ici qu’interviendrait, comme relais théorico-pratique, la notion de transfert de pensée, telle que la découvre la recherche sur l’occultisme et la télépathie. Il est curieux que Freud désigne de ce nom de Denkenübertragung cette procédure psychique, comme s’il ne voulait pas la désolidariser du transfert ordinaire, comme s’il lui accordait d’emblée le statut d’un précurseur ou d’une strate sous-jacente à celui-ci. Sans doute a-t-il raison. Et l’on remarque en effet, à lire attentivement les lignes qu’il consacre à ce motif, que ce que produit ce transfert de pensée, ce n’est pas un échange de mots, car ceux-ci ne sont pas absents, mais ils opèrent plus par leur charge sensuelle que par leur valeur signifiante. Ce qu’il produit, c’est un échange d’images entre les protagonistes de cette mystérieuse situation. Prenons l’exemple du cas Seidler, cette voyante que Freud et Ferenczi utilisent comme matériel d’observation, au sujet de qui ils correspondent.

29Ferenczi :

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« La transmission de pensées, par des voies inexplicables jusqu’à présent, l’éveil au moyen de mes pensées (conscientes et inconscientes) d’impressions visuelles dans un psychisme étranger était l’éventualité qui s’était imposée à moi le plus nettement. »

31Freud :

« Mais la transmission de vos pensées par des voies incompréhensibles, voilà qui est remarquable et peut-être nouveau. Ne pas exclure qu’elle (la Seidler) ait une capacité : celle de reproduire vos pensées dont elle ne comprend pas elle-même la représentation visuelle dans son esprit. Toutes les autres explications du genre finesse de perception, premièrement me paraissent insuffisantes, deuxièmement présupposent chez cette femme une capacité psychique singulière. L’hypothèse de transfert de pensée seule ne demande pas cela, mais le contraire ; elle peut être une personne stupide et même passive chez laquelle se reflète ce qui, sinon, serait réprimé par son activité psychique propre [7]. »
Plus loin, il est encore plus explicite :
« Ce n’est pas un fragment quelconque d’un savoir indifférent qui est communiqué par la voie de l’induction à une seconde personne, mais un souhait extrêmement fort d’une personne, ce souhait se trouvant dans une relation particulière avec sa conscience, a pu avec l’aide d’une seconde personne se procurer sous un léger voilement une expression consciente, tout comme l’extrémité invisible du spectre se manifeste aux sens sur la plaque photosensible sous forme de prolongement coloré. »

Du transfert de pensée

32Dans une relation au transfert ordinaire que nous comprenons mal et que nous n’aborderons pas ici, le transfert de pensée serait donc une relation du moi inconscient à l’autre, pris comme miroir, à l’autre érigé, par reflet, en alter ego. Il n’est pas très difficile de prouver l’existence d’un tel état de fait lorsqu’il se produit, à la faveur de la situation analytique, mais hors de la cure, latéralement à elle. En voici une illustration :

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« L’analysante a perdu sa mère dans le cours de son analyse. Je ne pus négliger, l’écoutant, le fait que dans l’exposition de l’immense douleur qu’elle en ressentait, elle associait assez régulièrement sa fille très petite qui, disait-elle, ne cessait de réclamer sa grand-mère. Le matin même du jour anniversaire de la mort de sa grand-mère, la petite fille de 4 ans se saisit dès son lever d’un bâton et toute la journée s’en aida pour marcher. La patiente pensa, sans se l’énoncer aucunement, que sa mère, les dernières années de sa vie, marchait avec une canne. La nuit qui suivit, la patiente fit un rêve où il était question d’une épée dans laquelle l’analyse reconnut aisément la fameuse canne. Elle put alors se formuler clairement ce qui, de sa fille à elle, s’était joué d’un déni commun du deuil de la mère chérie, par une vision partagée de la réincarnation de sa personne [8]. »

34Bien qu’il se produise communément dans le travail analytique, où il inaugure ce qui deviendra ultérieurement le transfert, il est plus difficile à l’analyste d’en rendre compte ; étant l’acteur de ce transfert de pensée, il ne peut s’en faire en même temps le témoin. L’observation des rêves que l’analyste a ici ou là, et qui ont un patient pour motif, permet de parer à cet obstacle. Cette exploration me conduit à m’exposer et à m’imposer à vous plus que de mesure. Je m’y résous, pensant que c’est là un moyen d’intégrer, à la clinique de l’expérience transférentielle, une clinique rudimentaire du contre-transfert, de conjoindre le relevé (je prends le mot au sens géographique) des deux « sites » qui organisent, selon J.-L. Donnet, la situation analytique, la scène de l’analysant, la scène où se tient l’analyste.

35Une nuit où j’eus beaucoup de rêves, l’un d’eux, fort bref et fort simple, concernait une patiente à laquelle, d’ailleurs, je ne pense jamais hors de ses séances. Je la voyais tout en rondeur (elle ne l’est pas en réalité), elle avait la forme d’une toupie et elle s’agitait frénétiquement comme, justement, une toupie lancée dans sa course, sous l’effet de la question que je lui posais : « Me paie-t-elle bien les séances où elle ne vient pas ? » Dans le rêve, je restais indécis quant à savoir si ma question l’avait offensée, ou si son agitation témoignait d’une rébellion qui motivait aussi ses absences. Elle me répondait assez en colère que, bien sûr, elle payait toutes ses séances et que, de plus, elle disposerait bientôt d’une somme de 25 000 francs (ou euros) qui aplanirait toutes ses difficultés.

36Les questions d’argent évoquées dans le rêve proviennent d’incidents réels. Après l’accouchement de son fils (la grossesse intervint pendant son analyse), elle éprouva une grande difficulté à se séparer de lui et manqua beaucoup de séances. Nous pûmes mesurer, dans les quelques séances où elle venait, la force de son attachement à lui, et la douleur immense que représentait cette perte partielle de l’objet, et qui se figurait dans le fait qu’après avoir déposé l’enfant à la crèche pour venir à sa séance, elle demeurait transie derrière le bâtiment attendant l’heure de le reprendre. La suspicion très forte qu’elle ne me payait pas toutes ses séances, et qui me mettait mal à l’aise, n’était pas sans lien avec ma propre difficulté à supporter ce temps pathétique de la cure. J’ai attendu longtemps avant de m’ouvrir à elle de mon doute. À quoi elle répondit, comme elle le fait dans le rêve, que « oui », mais contrairement au rêve, sans colère. L’autre référence à l’argent se rapporte à un élément plus ancien, au récit qu’elle donna de l’opération financière que son mari et elle avaient conçue pour faire face, et à l’achat d’une maison, et à son analyse. Cette opération portait, me semble-t-il, sur une somme correspondant à celle du rêve.

37L’image de la toupie, par contre, ne provient pas de la réalité perceptive. C’est une construction de ma pensée onirique, que j’ai rapportée, sans plus de preuve, aux conditions de son engagement dans l’analyse, deux ans auparavant. Par sa profession, elle y pensait depuis longtemps, mais elle brusqua sa décision à la suite de deux événements qu’elle vécut tragiquement. D’abord une énième grossesse qui s’avéra, au bout de trois mois, comme les précédentes, une « grossesse nerveuse ». Et, peu avant, le fait que son frère cadet ait traversé un épisode psychotique grave, qu’elle ne pouvait pas ne pas rapporter à la relation trop étroite qui les avait liés dans l’enfance. Longtemps, l’idée la hanta que c’était ce frère qui aurait dû être en analyse avec moi, qu’elle lui avait volé sa place. Nous avons pu assez aisément traiter, et son conflit violent au sujet de son désir d’enfant, et son identification mélancolique au frère effondré, ces deux formations s’avérant liées à l’imago paternelle, défaillante et effrayante, qui leur était commune.

38Il est tentant de voir dans l’image de la toupie le reflet, en moi, d’une telle identification paternelle. La figure abstraite que mon image onirique donne de l’agitation propre à la folie n’est pas seulement due à une « déformation au passage d’un espace psychique à un autre », ainsi que le suggère Freud. Elle pourrait être l’effet d’un style expressif « primitif », tel qu’on le retrouve à Lascaux, dans ces bisons massifs, stylisés à l’extrême, et qui évoquent assez immédiatement, à celui qui les regarde, la terreur et le désespoir de ceux qui se représentaient là. L’objet introjecté dans son moi, aimé et perdu, indifféremment père ou frère, se révélerait sur un mode spéculaire, spectral, comme se révèle une photographie depuis son négatif, et s’arracherait par ce détour à l’inconscience de son statut narcissique. Je recours à ces métaphores pour faire apparaître le fait que cette opération mystérieuse, cette induction, n’est pas une projection. Elle est plus créative que défensive, elle relève plus d’une sémiologie que d’une décharge.

39J’ai aussi le sentiment d’énoncer de façon froide quelque chose qui paraît tenir du prodige. Je m’appuie, ce faisant, sur trois arguments. Comme l’écrit Freud à propos de la voyante : « De toute façon la technique devra éliminer complètement la Seidler, et entreprendre l’analyse de l’objet qui, en fait, se reflète. » Le franchissement des murailles, d’autre part, que le moi dresse entre lui et le monde perceptif, et contre l’autre moi, appelle un détour.

40L’induction, qui procède par réflexion d’une représentation, introjectée par identification dans le « moi propre », sur le « moi d’un autre », représente possiblement ce détour. J’emploie le mot « prodige » dans le sens où Georges Bataille qualifie ainsi l’exploit de l’homme de Lascaux, quand il se délivre de ses fantômes intérieurs et de ses désirs interdits en réfléchissant son image, à fresque, sur les parois de la grotte [9]. L’induction doit être un mécanisme très primitif de la vie de l’esprit, relevant d’une étape où la magie ne se différencie pas de la technique. Quoi qu’il en soit, je fus soulagé de penser cela et, seulement alors, je me suis rappelé que le jour même qui précéda ce rêve, j’avais noté la séance que j’avais eue avec elle. Je note ce décalage temporel pour ce qu’il suggère d’une « physique » des processus de pensée, à l’œuvre dans le contre-transfert, et bien sûr d’une résistance.

41Mais ce qui m’a encore surpris est qu’à la séance qui a suivi mon rêve, deux jours plus tard, je l’ai sentie, pour la première fois depuis le début de cette analyse, soulagée, détendue. Elle a d’abord évoqué son étonnement de ce que l’analyse ait tellement changé son rapport à ses rêves, puis rapporté celui de la nuit. C’était comme une photo où étaient rassemblés tous les hommes qu’elle avait aimés, mais une photo un peu tragique, « funéraire », précise-t-elle, au sens où elle était centrée sur « l’homme avec qui elle a choisi de vivre et qui lui a donné un enfant », tandis que les autres étaient relégués à l’arrière-plan, anonymes, effacés. Elle en éprouve un regret douloureux, et pense à un rêve récent de hammam, qui lui avait rappelé ses relations amoureuses révolues, et où dominaient les idées de sueur, d’odeur, de sensualité. Puis elle raconta que sa mère lui avait dit au téléphone qu’en rentrant tard chez elle, elle avait surpris un étranger en train de cambrioler la maison, et l’avait affronté. Elle pense qu’elle aurait pris la fuite. Pourtant dans sa vie amoureuse, elle a pris des risques en suivant son désir et en se donnant sans méfiance à des étrangers. Je lui ai dit que c’était une allusion à l’idée d’étranger, les hommes du rêve, anonymes et effacés. Elle précise alors que ces hommes étaient nus et qu’on ne voyait pas leurs visages. Puis un souvenir lui revient : quand elle avait 7 ou 8 ans, son père avait l’habitude de partir tôt le matin pour un jogging dont il revenait en sueur, et voulait l’embrasser, ce qui suscitait en elle aversion et compulsion à le fuir. J’ai rapproché ce souvenir du rêve du hammam. Aurait-elle pensé à son père dans son rêve ? Elle a pensé alors à sa tendance à banaliser ce qui l’effraie ou la fascine.

42Pourquoi l’idée que dans la situation analytique je suis moi-même, pour elle, sans visage et que, donc, les hommes du rêve me représentent, ne m’a-t?elle pas effleuré pendant cette séance, alors qu’après coup, et à distance, elle me paraît d’une évidence absolue, aussi absolue qu’aurait dû être la nécessité de l’interpréter ? Je note sans regret mon apparente défaillance. Elle est l’indice furtif d’une clinique contre-transférentielle qui inclut, comme son avers, sa face négative. Cette pensée a dû faire l’objet dans mon discours intérieur d’un contre-investissement, je l’ai refoulée. Pourquoi ? Il n’est pas bon de répondre trop vite à une question mais là, je le peux. Parce que la complicité mélancolique que son économie psychique requiert de moi, dans ce temps du travail analytique, vise à la conservation d’un attachement vital à cette imago paternelle narcissique.

43L’induction, versus négatif, qui opère ici est la même qui, versus positif, produit l’image que mon rêve me donne d’elle. Ici, l’image d’elle qui se reflète en moi transforme l’économie de mon écoute, et par là l’économie de sa parole. Là, l’image de moi qui se reflète en elle, et dans laquelle je ne me reconnais pas, obère mon écoute et restreint sa parole. Pour résoudre scientifiquement l’apparente magie d’une telle communication à distance, Freud fait appel à l’hypothèse phylogénétique, récurrente dans son œuvre. Il écrit :

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« Tel est le mode originel archaïque de communication entre les individus, mode qui se trouve repoussé au cours de l’évolution phylogénétique par une méthode meilleure, la communication à l’aide de signes reçus par les organes des sens. Mais la méthode plus ancienne pourrait subsister à l’arrière-plan et s’imposer dans certaines conditions, par exemple dans les masses en état d’excitation passionnée [10]. »

45Il est vrai qu’à la profondeur où se déroule ici le processus analytique, se substitue au transfert, tel que nous l’entendons couramment, « une masse à deux en état d’excitation passionnée ». Il n’est pas vrai que la réflexion des images qui s’opère de l’un à l’autre ne soit pas déjà « une communication à l’aide de signes reçus par les organes des sens ». L’observation montrerait le contraire.
Peut-être faudrait-il ajouter à l’hypothèse freudienne que la méthode qui s’appuie sur l’image, et celle qui s’appuie sur la langue, servent des économies et visent des fins différentes : à l’une la conservation de l’objet œdipien, à l’autre son renoncement. Elles vont ensemble comme avers et revers d’une même médaille.
La transposition de l’objet introjecté dans le moi, vers un lieu psychique ouvert à la libido objectale, requiert cette opération d’induction où transfert et contre-transfert, image et parole, ne sont pas séparables, comme le montre la confrontation de mon rêve et du sien : « une femme toupie » monologue avec « un homme sans visage », degré zéro de la communication analytique.

Notes

  • [1]
    Une autre version remaniée de cette conférence a été publiée sous le titre « Clinique du contre-transfert », Les Libres Cahiers pour la Psychanalyse, 20, « Clinique de la psychanalyse », Paris, In Press, oct. 2009.
  • [2]
    W. Granoff et J.-M. Rey, L’occulte, objet de la pensée freudienne, Paris, puf, 1983.
  • [3]
    P. Bernachon, « De quelques mécanismes de transmission », Libres cahiers pour la psychanalyse, 10, « L’objet de la jalousie », Paris, In Press, oct. 2004.
  • [4]
    S. Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984, p. 77.
  • [5]
    S. Freud, « La décomposition de l’appareil psychique », dans Nouvelles conférences, op. cit., p. 93.
  • [6]
    Ibid., p. 101-102.
  • [7]
    S. Freud, S. Ferenczi, Correspondance 1908-1914, Paris, Calmann-Lévy, 1982, p. 83-88.
  • [8]
    J.-C. Rolland, Avant d’être celui qui parle, Paris, Gallimard, 2006, p. 128.
  • [9]
    G. Bataille, La peinture préhistorique, Lascaux ou la naissance de l’art, Paris, Skira/Flammarion, 1955 : « Ce que l’art eut constamment pour objet : la création d’une réalité sensible modifiant le monde dans le sens d’une réponse au désir de prodige impliqué dans l’essence de l’être humain » (p. 34).
  • [10]
    S. Freud, Nouvelles conférences, op. cit., p. 78.
Français

Résumé

Les expériences qu’il mène avec Ferenczi auprès de différentes voyantes conduisent Freud à forger le concept de transfert de pensée qui trouve, dans l’esprit de la seconde topique, une application aussi pertinente que l’était la notion de transfert dans la première.

Mots-clés

  • identification
  • projection
  • induction
  • transfert de pensée
  • alter ego
Jean-Claude Rolland
Psychanalyste, Lyon, membre de l’Association psychanalytique de France (apf).
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 15/03/2010
https://doi.org/10.3917/cohe.200.0047
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