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« Peindre l’absence et la déroute, pour traduire comment je vis par moments : absente pour le monde extérieur mais rentrée tellement en moi-même vers l’intérieur, que certaines portes ne peuvent plus s’ouvrir ou alors j’en ai perdu les clés. Je voudrais transmuer la matière picturale en énergie pour qu’elle devienne parole et puisse traduire les insondables profondeurs des abîmes dans lesquelles je me perds. Bref atteindre l’inaccessible présence de mes absences. »
(Claude Couturier, 1999, p. 106.)

Itinéraire d’un cheminement

1Aborder le thème de la conscience chez des sujets que l’on dit avoir un état de conscience altérée a été pour nous, une véritable gageure. En effet, la littérature tant philosophique que spirituelle, médicale que psychologique, foisonne dans ce domaine. Comment comprendre les tensions et intersections entre ces différentes disciplines, et surtout, dans le regard et la compréhension qu’elles offrent de cette réalité clinique ? Comment est-il possible de construire un fil conducteur au travers de ces diverses approches, pour attester de la réalité de la présence – psychique et relationnelle – de la personne présentant un état de conscience altérée ? La tâche nous paraissait bien ardue.

2Par ailleurs, il est très vite apparu que lorsque nous abordions le sujet, nous étions rapidement renvoyées à nos propres croyances, à notre carte du monde. La compréhension que nous souhaitions dégager dépendait essentiellement de la façon dont nous abordions le sujet, de l’angle d’entrée que nous souhaitions privilégier, et donc de la grille d’analyse que nous décidions d’appliquer. Le cadre dans lequel nous allions poser le problème se révélait donc déterminant dans l’approche du patient présentant un état de conscience altérée, et du lien qui nous unissait à lui et à son environnement. Dès lors, à la lumière de ces deux constats, il nous intéressait de porter un regard systémique sur ce thème.

3En outre, notre pratique clinique auprès de ces malades nous a conduites à nous intéresser aux liens qui se tissent, autour et avec ces malades, dans l’étrangeté de cette altérité. Etant en présence quotidienne avec ces patients ayant une altération de leur niveau de conscience, nous les pressentons comme altérés, précisément, dans leur « être-là ». Comment, en effet, penser la création du lien thérapeutique, lorsque le raisonnement et la pensée paraissent absents ou inaccessibles, que ce soit suite à des troubles de la conscience et de la vigilance (coma, état végétatif chronique ou état agonique), à des troubles neuro-psychiques (démence, polyhandicap, cérébrolésion) ou même – mais de manière plus ténue – à des troubles de la communication (aphasie ou autres syndromes neurologiques dégénératifs) ? Qui est ce patient, qui, à nos yeux, semble absent ? Mais aussi, et surtout, comment qualifier sa présence : présence à lui-même, présence à ses familiers, et présence aux professionnels qui ont pour mission de le prendre en charge ? Dans un premier essai de définition, nous pourrions émettre l’hypothèse que la personne porteuse d’un état de conscience altérée demeure « présente », ne fusse que d’un point de vue biologique, mais souffre d’une communication brouillée avec son environnement – ce qui signe l’atteinte du cerveau dans ses fonctions supérieures ou cognitives. D’un point de vue relationnel, sa présence se caractérise donc par une certaine absence. Cette dimension est d’ailleurs très prégnante dans le discours des proches de ces patients : « Je ne le reconnais plus. C’est lui, et en même temps, ce n’est plus le même » nous confiait l’épouse d’un patient comateux. Ainsi, d’une manière liminaire, nous pourrions en déduire que la caractéristique de son être-au-monde… est de « n’être pas réellement là » !

4Au fur et à mesure que nous approfondissions ce thème, nous avons été confrontées à un processus, de plus en plus prégnant, pour lequel nous faisons l’hypothèse de l’expression d’une résonance, selon Elkaïm. Chaque notion, dès qu’elle semblait nous apparaître plus claire et plus porteuse de sens, nous échappait aussitôt, pour revenir ensuite nous questionner à nouveau. Chaque fois que nous pensions détenir une clé conceptuelle pour avancer, celle-ci se dérobait, glissant dans nos pensées, comme absorbée par elle-même. Progressivement, par le partage de cette résonance, il nous a semblé toucher des dimensions proches du cœur de l’expérience de la personne présentant un état de conscience altéré, à savoir, une mise en tension permanente entre présence et absence. C’est ainsi que d’un questionnement sur un état de conscience altéré, nous avons construit notre réflexion autour de la thématique de la présence-absence. Ce postulat nous a menées à développer l’idée que les systèmes qui incluent une personne à l’état de conscience modifiée, se caractérisent par ce que nous nommons, « une modulation paradoxale entre présence et absence », à savoir que l’intensité de la présence et de l’absence sera modulée, en fonction d’une recherche d’équilibre du système.

5Au terme de notre cheminement, il s’avère que, peut-être, au travers de notre pratique ainsi modélisée, nous refusons l’absence a priori, attestant en toute sincérité, qu’avant qu’elle ne soit morte, une personne demeure vivante et donc présente. En d’autres termes, même si le lien se révèle difficile ou douloureux avec le patient dément, comateux ou polyhandicapé, le sujet, jusqu’à son dernier souffle, nous signifie qu’il est « là », présent, au travers de tous les avatars de son « absence ».

6Afin de laisser se déployer cette mise en tension paradoxale entre présence et absence, nous avons décidé de découper arbitrairement notre propos en deux parties : les dimensions qui fondent l’absence, avant d’aborder ce qui demeure présent dans l’être-au-monde de la personne présentant un état de conscience altérée. Ce découpage nous semble nécessaire, dans un objectif de clarification de notre propos, même s’il se révèle artificiel et réducteur face à la réalité clinique de la rencontre avec la personne souffrant d’un état de conscience modifiée et de son entourage. Pour conclure, nous envisagerons la fonction de l’intervenant, au sein de ces systèmes à modulation paradoxale entre présence et absence.

Ce qui est absent

7La manière dont le malade se donne à voir et à rencontrer (dans son corps, sa réalité psychique, ses compétences relationnelles et son contexte de vie) est dominée par l’impression d’« hermétisme » qu’elle engendre immanquablement chez son interlocuteur. Cette opacité énigmatique, qui est caractéristique de « l’être-là » du sujet à l’état de conscience altérée, va progressivement envahir et spécifier, à son tour, la relation qui s’établit avec cette personne (De Bontridder, 2006).

8Lorsque nous interrogeons l’entourage, cette inquiétante étrangeté se situe à deux niveaux : d’une part, les proches ne le reconnaissent plus comme « être-là » à part entière – c’est une présence altérée –, et d’autre part, l’entourage ne se sent pas reconnu par le malade et se demande si ce dernier reconnaît la présence de son proche dans son identité propre. La perception d’un sujet figé dans un monde intérieur, énigmatique, auquel nous n’avons pas accès pose donc la question d’une conscience de soi et de la conscience d’autrui et du monde. Cohadon (1997, p. 138) le précise bien dans sa définition du coma : « Le coma est un signe… C’est le signe de quelque chose qui manque. Ce n’est pas une sémiologie positive, c’est le signe d’une absence de quelque chose ; ce quelque chose a été diversement apprécié, diversement qualifié, on peut dire : l’absence d’éveil ou l’absence de conscience ou l’absence de communication. »

9Le constat de ces absences a pour conséquence que la réalité énigmatique de la personne malade n’existe souvent que comme siège de toutes les projections de son entourage. Tout se passe comme si, face au vide et à l’absence, nous (proches et professionnels) nous mettions en position d’être le « contenant » du psychisme de la personne. L’interdépendance est donc maximale entre le malade et son entourage, sans toutefois jamais obtenir de confirmation de la pertinence d’une telle position relationnelle. Comment, en effet, justifier que les réactions chez le patient comateux ou en état végétatif, dont les proches font l’hypothèse d’une valeur de communication, ne sont en réalité pas le fait de réactions purement réflexes et proprement végétatives ? (de Maricourt, 2003).

10Cette absence – apparente ! – à soi-même se double d’une difficulté à étayer la rencontre avec la personne présentant un état de conscience altérée, de tous les indices corporels non-verbaux, habituellement inscrits dans une interaction. La réalité corporelle du malade se situe parfois tellement en dehors de nos repères familiers qu’elle nous devient impossible à décrypter ou même à interpréter. Les indices non-verbaux échappent à une compréhension conventionnelle et ne soutiennent plus, ou de manière si confusionnante, la relation. L’interlocuteur est ainsi plongé dans un chaos de signaux atypiques qu’il ne comprend pas et qu’il est incapable d’organiser selon ses grilles de lecture usuelles. La communication échappe donc à tout schéma préétabli et aux signaux conventionnels, socialement partagés. C’est plus l’environnement qui doit apprendre à communiquer avec la personne qu’à cette dernière de prendre l’initiative de l’interaction. Ainsi, la communication débute toujours par l’observation de la personne. Nous percevons ce qui nous touche émotionnellement, ce que nous pouvons comprendre, ce à quoi nous pouvons donner un sens. N’importe quel mouvement, a priori non-intentionnel, émis par la personne « absente » est relayé par le proche ou le professionnel, qui lui attribue une valeur de communication. Tout le défi du soin relationnel à la personne en état de conscience altérée réside dans ce mouvement de « sur-interprétation » : il s’agit de construire un éventail de sens possibles, soutenable par l’entourage naturel et professionnel du malade, sans réduire la personne à ce sens, c’est-à-dire, d’une part, dans l’acceptation – et le risque permanent – de l’erreur d’interprétation et d’autre part, dans la résistance face à un mouvement spontané d’extériorité objectivante qui réduit le malade. La difficulté réside précisément dans l’absence permanente d’une confirmation de la justesse de cette hypothèse interactive.

Ce qui est présent

11Cet ébranlement de nos certitudes et repères habituels se creuse face à l’absence, mais également – et de manière paradoxale – face à ce qui demeure présent dans l’être-au-monde du malade. Ce qui s’impose d’emblée dans la rencontre avec ce malade, c’est son corps. Un corps qui s’impose dans la relation par sa dépendance, un corps immobile ou traversé par des mouvements incoordonnés, stéréotypés. Un corps qui induit de manière puissante la différence entre « lui » et « nous », de manière parfois insoutenable. Ou encore cette présence corporelle qui déclenche des réactions ou des attentes chez l’entourage alors que le cerveau malade (notamment chez la personne démente) empêche ou entrave la réalisation de certains actes ou le contrôle attendu de la pensée.

12Toutefois, ce corps, certes différent, constitue la même enveloppe, présente les mêmes caractéristiques physiques, et donc, pour les familles, conserve, malgré l’altération de la conscience, une certaine « mêmeté » (Oppenheim-Gluckman, 2000). Ce fondement identitaire se voit renforcé par la permanence des éléments objectifs tels que le nom, la situation familiale, l’état civil… Tous ces indicateurs renvoient à la dimension historique de la présence de la personne présentant un état de conscience altérée. Le corps devient porteur de l’histoire singulière du malade, par les signes, cicatrices, particularités, mais surtout, par les automatismes ou les rituels gestuels qui l’animent. C’est ainsi, par exemple, que quelques malades, emprisonnés dans la démence et la désorientation les plus sévères, conservent les habitudes gestuelles qui présidaient à l’exercice de leur profession ! La portée de l’absence de « raison » semble s’estomper, du moins dans le regard des proches, lorsque le corps animé renvoie à une identité conservée. L’ancrage offert par le corps historique se révèle par contre plus fragile, lorsque le corps se découvre immobile ou animé de mouvements paradoxaux, nouveaux et indécodables. Les proches sont alors mis, seuls, dans l’obligation d’être les garants, témoins et narrateurs de cette histoire, alors que le corps devant lequel ils sont en présence ne leur renvoie plus aucun indice de l’ordre du familier.

13Par ailleurs, ce qui se donne à voir du corps – jusque dans ses dimensions les plus biologiques comme les paramètres monitorisés par les appareils d’assistance médicale – constitue, non seulement un lieu d’action et d’investissement pour les proches et le soignant, mais également, l’ultime attestation de la vie de la personne. Du point de vue relationnel, le corps sera souvent le seul lieu de médiation avec la personne à l’état de conscience altérée, par une sorte de « corporéité de rencontre ». C’est ce dont atteste Rigaux (1998, p. 112) au sujet de l’accompagnement des personnes atteintes de démences lorsqu’elle déclare : « L’importance anthropologique du corps est donc un trait qui permet à la fois d’inscrire le dément dans la communauté humaine, de s’identifier à lui, et en même temps, de par la place exclusive qu’elle prend chez lui, de lui reconnaître une altérité. » C’est ce qu’elle nomme la subjectivité comme « être pour autrui ». C’est ce qui offre à celui qui présente un état de conscience altérée, une présence de fait.

14Cependant, cette omniprésence du corps dans la prise en compte de la présence de la personne se révèle difficile dans le contexte culturel de nos sociétés occidentales, et en particulier dans le référentiel culturel qui sous-tend le système des soins de santé. Avec le développement de la médecine, il s’est en effet, opéré un mouvement de distanciation du corps, par lequel ce dernier se trouve désolidarisé de l’identité propre. Or, ainsi que nous le rappelle Caillé (1999, p. 49) : « Chacun de nous sait qu’il n’y a pas d’identité ou de relation possible tant que le corps et la parole sont en état de divorce ». Le point d’attention spécifique, face au corps donné ainsi à voir, consistera en une construction – ou mieux co-construction avec l’entourage naturel du malade – de manière à valider la réalité de la présence de la personne en état de conscience altérée, en évitant deux pièges. Tout d’abord, le piège de la relation en double lien, c’est-à-dire d’une construction de sens dans laquelle la parole et le corps sont en contradiction (par exemple, un discours, malheureusement encore trop fréquent, qui affirme l’impossibilité d’une perception de la douleur dans les états de conscience très profondément altérés, en contradiction avec des indices non-verbaux indéniables). Ensuite, le piège de l’exclusion par lequel un des deux vecteurs du lien est amplifié et éteint la nécessaire prise en compte de l’autre. C’est le cas dans les contextes de soins où la parole décrit un corps objectivé, instrumentalisé, ou plus rarement, lorsque le corps domine la prise de parole et la prive de son sens.

Une présence dans l’absence

15Présence et absence se caractérisent donc mutuellement, dans l’être-au-monde du sujet à l’état de conscience altérée. Cette absence n’est toutefois pas le négatif d’une présence, inscrite, quant à elle, en positif. Ce qui est, en effet, important dans le modèle interactionnel ainsi construit, c’est l’ouverture, la place laissée dans le temps et l’espace, qui permet l’émergence du sens (Oury, 1997). L’absence a donc, une place et un sens qui s’inscrivent au cœur du système familial et thérapeutique, et lui insuffle une dynamique qui se construit précisément autour de cette émergence. Dans ce cadre, la relation au sujet « présent-absent » deviendra création, car elle se révélera fondatrice de la réalité même des interlocuteurs, dans un mouvement d’humanisation réciproque (Richard, 2003). En effet, la place que chaque interlocuteur prendra, face au sujet « présent-absent » permettra de le situer, ou de le resituer, en tant que personne unique, à part entière, et ce faisant, de réintroduire un « je » et un « tu », préalables à l’entrée en dialogue.

16Ce préalable introduit, il n’en demeure pas moins que cette présence teintée d’absence induit des caractéristiques dont va s’approprier le système. En nous appuyant sur le modèle du tiers pesant, et pour paraphraser Goldbeter-Merinfeld (1999, p. 51) : il y a des présents qui sont absents et ils ont le droit d’être là. Leur fonction se révèle prépondérante pour le maintien de l’équilibre du système, et pour la construction des relations qu’il recèle. Nous faisons l’hypothèse que le système, tant familial que thérapeutique, va moduler l’intensité de la présence/absence du sujet, au profit de sa stabilité, et lui permettre ainsi de dépasser le traumatisme induit par le constat de l’état de conscience altérée. En d’autres termes, plutôt que d’entrer dans une logique binaire où la présence exclut l’absence du sujet et vice-versa, nous pensons que le système va, en permanence, réguler son fonctionnement, sur base d’une mise en proportion paradoxale entre degré de présence et degré d’absence, produisant un état plus ou moins « présent-absent ».

17Cette « modulation paradoxale » nous paraît à l’œuvre dans plusieurs situations cliniques rencontrées au quotidien. C’est ainsi que, face à un malade comateux ou mourant, les familles postulent souvent le maintien d’une intensité de présence suffisante pour justifier l’évitement de certains thèmes de discussion. « Ne parlons pas de cela devant lui, il entend tout ! », confirment avec assurance certains proches, tout en exprimant leur désarroi devant l’absence de communication verbale. Ces évitements n’apparaissent jamais de manière aléatoire, et touchent généralement des zones de souffrance pour la famille (par exemple, la perspective de la mort annoncée). D’autres familles, par contre, manifestent la force de leur croyance dans l’absence du sujet : « Cela ne sert plus à rien que je vienne en visite. Elle ne se rend plus compte de rien… mais continuez à veiller à ce qu’elle s’alimente suffisamment », recommande la famille d’une malade démente. D’autres encore, envers et contre tout – et parfois à l’encontre de toute logique médicale – affirment le maintien d’une vie intégralement présente, comme ces « folles de mères de Berk-sur-Mer » (de Maricourt, 2003) qui quittent leur quotidien, déménagent, abandonnent parfois leur conjoint, pour veiller sur leur enfant adulte, en état végétatif chronique, tout en ne perdant jamais la conviction d’un réveil de la conscience.

18Ces exemples du quotidien des familles confrontées à un proche dont l’état de conscience est altéré illustrent combien la modulation paradoxale entre présence et absence renvoie à l’économie psychoaffective et relationnelle spécifique, unique et originale à chaque système. Aucun des exemples décrits ne nous semble plus ou moins adapté ou normal face à l’injonction paradoxale constituée par la présence absente d’un proche en état de conscience altérée. Tout au plus, la modulation entre présence-absence va-t-elle définir des figures relationnelles variées au sein des familles. Ainsi une polarisation préférentielle vers l’absence détermine plus aisément l’émergence de triangles dans le système familial (Goldbeter-Merinfeld, 1999), deux ou plusieurs membres du système parlant « au sujet » d’un tiers, la personne plongée dans l’inconscience. Par contre, dans les systèmes qui démontrent une polarisation préférentielle vers la présence, la communication fonctionnera d’habitude à partir de dyades, souvent très fusionnelles, constituées par le sujet à l’état de conscience modifiée et son interlocuteur privilégié.

19Nous évoquons l’originalité de chaque système dans l’aménagement d’une modulation paradoxale entre présence et absence. Cette construction unique est, à chaque fois, le résultat d’une histoire familiale, de la rencontre entre l’état de conscience altérée et l’organisation interactive du système à un point donné. La constellation relationnelle ainsi produite, résonne également avec les caractéristiques intrinsèques du système thérapeutique, et plus largement du système de soins dans lequel s’inscrit le sujet à l’état de conscience altérée (Onnis, 1989). Cette résonance n’est jamais anodine et touche très intimement à des valeurs culturelles relatives au statut de la conscience, à celui de la « rationalité pensante », et enfin, à la place assignée, dans la définition du vivant, à la vie de communication et de relation.

La place de l’intervenant, entre présence et absence

20Dans sa découverte des systèmes à modulation paradoxale entre présence et absence, l’intervenant se devra de trouver avant tout, une zone de confort personnel entre ces deux dimensions. Cette qualité nous semble particulièrement prépondérante, car il y a fort à parier que son arrivée dans le système thérapeutique subira les mêmes aléas que ceux de l’être-au-monde du sujet à l’état de conscience altérée. Le thérapeute agissant dans de tels contextes a donc intérêt à trouver un équilibre personnel, à la fois dans la qualité de sa présence, mais également dans l’acceptation de son absence – ce qui revient à renoncer à une certaine illusion d’omniprésence – au sein du système thérapeutique l’incluant aux côtés du malade et ses proches. Le point d’attention qu’il accordera à l’aménagement de cette zone de confort aidera aussi l’intervenant à assister efficacement le système, dans le nécessaire déploiement et maintien du paradoxe entre présence et absence. En effet, toute la finesse du thérapeute consistera à créer un espace permettant à l’être-là du sujet à l’état de conscience altérée d’entrer en interaction avec la présence de ses proches, tout en évitant le piège vitaliste et le piège de l’objectivation. Le piège vitaliste consiste à affirmer le maintien ad integrum de la présence du malade souffrant d’un état de conscience altérée, en déniant toutes les dimensions qui font de lui, un être vivant, présent certes, mais différemment vivant et présent que nous pouvons l’être. Le piège de l’objectivation revient à instrumentaliser la présence du sujet, en soulignant de manière prépondérante toutes les dimensions qui creusent l’absence – et en particulier l’absence de « raison consciente » – et en déniant par là, une certaine humanité commune à son être-là.

21En contournant ces deux pièges, l’intervenant assurera également une fonction que nous pourrions qualifier de pédagogique à l’égard de l’entourage du sujet à l’état de conscience altérée. En effet, dans notre contexte culturel, la primauté est très aisément accordée aux interactions de type verbal, ainsi qu’aux échanges interpersonnels basés sur la « rationalité pensante ». Les professionnels familiarisés avec la thématique de la présence-absence, peuvent témoigner, par le modèle interactionnel qu’ils mettent en acte à l’égard du malade, que d’autres vecteurs de communication sont potentiellement disponibles. Ces dimensions nouvelles – à apprendre – sont toutes relatives à une communication plus subtile, basée sur un partage infra-verbal de contenus émotionnels et véhiculées par les mouvements corporels ténus des personnes en présence. Par son être-au-monde, par la manière dont il incarne dans sa présence, y compris corporelle, les contenus psychiques à l’œuvre, l’intervenant invitera l’entourage à déployer toute la puissance de son empathie, favorisant par là, la création et le développement d’un lien véritablement intersubjectif (Stern, 2006). Ainsi, il contribuera à soutenir une évolution nécessaire des mentalités, à l’égard de tous les membres les plus fragiles, les plus différents et les plus « absents » de notre société. Enfin, en s’incluant de manière engagée et authentique dans un tel système en souffrance, l’intervenant se mettra dans les conditions les plus propices pour atteindre son objectif thérapeutique. En effet, l’émergence d’une modulation paradoxale entre présence et absence à l’intérieur d’un système, signe la première tentative pour élaborer la crise que traverse ce système, mis en demeure de poursuivre des liens avec un proche qui devient de plus en plus étranger – à lui-même et aux autres. En entrant dans la logique qui combine, la présence et l’absence d’un individu, l’intervenant invite à la co-construction d’un espace-tiers, permettant au système d’intégrer le sujet à l’état de conscience altérée, simultanément dans son incarnation corporelle et historique (ce qui demeure présent) et dans sa fonction (qui est celle de l’absent).

22La place de l’intervenant dans ces systèmes à modulation paradoxale entre présence et absence est donc très délicate. Elle exige une compétence propre dans la compréhension des pathologies inductrices de l’altération de l’état de conscience, mais surtout, elle nécessite une réflexion continue au sujet du confort et de la liberté du thérapeute à l’intérieur de tels systèmes. Enfin, et parce qu’elle ébranle souvent nos certitudes et nos croyances, elle invite fermement les thérapeutes à questionner leurs convictions et à déclarer leurs enthousiasmes !

Français

Résumé

Présence et absence se caractérisent mutuellement dans l’être-au-monde du sujet à l’état de conscience altérée (démence, coma, état végétatif, polyhandicap), non pas comme des formes antagonistes mais bien dans une interaction qui permet au système familial et thérapeutique de se construire autour de l’émergence du sens. C’est dans ce système que nous nommons « à modulation paradoxale entre présence et absence » que l’intervenant devra trouver une zone de confort et inviter à la co-construction d’un espace-tiers. Ce cadre sera garant de l’accueil du sujet à l’état de conscience altérée, simultanément dans son incarnation corporelle et historique, et dans sa fonction familiale.

Mots-clés

  • conscience altérée
  • démence
  • coma
  • modulation paradoxale
  • présence/absence
English

Abstract

Presence and absence mutually identify one another, in the way a subject in an altered state of consciousness (dementia, coma, vegetative state, multiple disabilities) perceives the surroundings, not as antagonistic conditions, but as an interaction allowing the family and therapeutic system to build up around the emergence of some significance. It is in such a system, which we call “paradoxical modulation between presence and absence”, that the practitioner will need to find an area of comfort and to encourage the co-construction of an intermediary space. This setting will vouch for the welcoming of the subject in an altered state of consciousness, both in his/her bodily and historical incarnation and in his/her family role.

Keywords

  • altered consciousness
  • dementia
  • coma
  • paradoxical modulation
  • presence/absence

Références

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Patricia De Bontridder [1]
  • [1]
    Psychologue et psychothérapeute.
Nadine Bosman [2]
  • [2]
    Psychologue clinicienne et psychothérapeute, « Les Jardins de la Mémoire » ASBL, Bruxelles.
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/07/2006
https://doi.org/10.3917/ctf.036.0125
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