1Les réseaux de R. Sanches et de J.-A. Euler ont contribué à soutenir l’activité de l’Académie impériale à partir de Saint-Pétersbourg ou de Paris pendant des périodes voisines, principalement de 1735 aux années 1770 dans le cas du premier (avec une interruption), à partir de 1769 pour le second. Ils sont très différents l’un de l’autre, surtout par leur mode de constitution et les modalités de leur fonctionnement. Mais tous deux ont eu des rôles comparables, en contribuant aux multiples activités de service indispensables au développement du travail scientifique. Les questions matérielles laissent alors une place réduite aux échanges d’idées, souvent relégués à l’arrière-plan, mais présents cependant à un niveau très variable selon les personnes et les moments. Malgré ces limites, de tels réseaux donnent consistance à la représentation d’une communauté internationale des savants unie par des préoccupations communes et des échanges voués aux seuls intérêts de la science. Image idéale, que les acteurs du travail scientifique peuvent entretenir, sans pourtant la préserver de diverses perturbations, qui n’ont pas toujours leur origine hors du monde savant : et ce d’autant moins qu’en son sein certaines relations prennent fréquemment appui sur d’autres solidarités. Ainsi à Pétersbourg, autour de la famille Euler, les réseaux protestants sont très présents dans les activités académiques.
2Je présenterai brièvement les deux personnages qui ont constitué ou du moins utilisé les réseaux que je mettrai en parallèle, afin de tenter d’extraire de cette comparaison quelques informations qui pourront contribuer à préciser certains traits de la sphère de relations au sein de laquelle les savants de Pétersbourg et leurs correspondants situent leur action [1]
3Le Dr Ribeiro Sanches (1699-1783), médecin portugais d’origine marrane, a passé dix-sept ans en Russie (1731-1747), où il a fait une brillante carrière jusqu’à être de 1740 à 1747 médecin de la cour et de l’impératrice [2]. Dans cette haute position, il a été très lié à l’Académie impériale des sciences, sans en être membre : il fait la connaissance de Leonhard Euler en 1732 (à J.-A. Euler, janvier 1779, CS, n° 64, fol. 7) et correspond occasionnellement avec lui (AAN, F. 136, opis 2, n° 6, fol. 187-190 ; n° 3, fol. 53-54, etc.). Dès cette époque, il échange des correspondances avec plusieurs savants en Europe et aussi avec les missionnaires jésuites de Pékin (V, 12714, passim). À son départ de Russie, il est nommé membre honoraire de la compagnie et son correspondant à Paris, avec une pension de 200 roubles (soit environ 1 000 livres). Dès son installation dans la capitale française, où il demeurera jusqu’à sa mort, il assume cette fonction avec beaucoup de zèle et déploie une grande activité pour renforcer les relations avec l’Académie royale des sciences. Sa correspondance avec la chancellerie de l’Académie impériale témoigne alors des excellents rapports qu’il entretient avec Dortous de Mairan (déjà membre honoraire de la compagnie pétersbourgeoise), l’abbé Nollet, Bourguignon d’Anville, Réaumur et surtout Buffon et Camille Falconet (CS, n° 37, fol. 166-170, etc.). Cependant en janvier 1749, Sanches reçoit l’ordre de restituer son diplôme d’académicien, sur décision de l’impératrice Élisabeth : il a été accusé d’avoir pratiqué le judaïsme et la dévote souveraine ne veut pas d’un ennemi du Christ dans son académie (Willemse, p. 57-58). À la fin de 1762, quelques mois après son avènement, Catherine II le rétablit dans ses titre et fonctions d’académicien correspondant, en lui assurant une pension de 1000 roubles (Willemse, p. 60). Sanches reprend alors son activité au service de la compagnie et la poursuivra jusqu’à sa mort. Elle sera cependant moins suivie dès la fin des années 1760, en partie pour des raisons de santé et alors que Lalande, nommé membre correspondant en 1764, assure la liaison avec l’Académie royale.
4Le second réseau que j’envisagerai est celui qu’a mis en œuvre Johann Albrecht Euler (1734-1800). Né à Pétersbourg, mais formé à Berlin où il a vécu de 1741 à 1766, le fils aîné de Leonhard est à cette date revenu avec toute leur famille dans la capitale russe. Aussitôt nommé professeur de physique à l’Académie et associé à son père, qui a entrepris de réorganiser la compagnie et d’en relancer l’activité, il est à partir de 1769 secrétaire des conférences et donc chargé des correspondances [3]. Celles-ci se répartissent en trois secteurs principaux : à l’intérieur même de l’Empire, la relation régulière qu’il entretient par obligation de service avec Gerhard Friedrich Müller, académicien détaché à Moscou et historiographe impérial, qu’il informe deux fois par semaine des activités de l’Académie, et d’autre part, entre 1768 et 1774, la correspondance qu’il échange avec les académiciens en expédition dans les parties les moins connues de l’Empire ; en second lieu, les relations avec l’Occident, principalement Berlin, Paris, Bâle, Stockholm, et plusieurs villes universitaires d’Allemagne ; mais à cet égard, le rôle essentiel revient à la correspondance suivie échangée avec son oncle Samuel Formey, secrétaire de l’Académie de Berlin [4]. En janvier 1773, J.-A. Euler compte qu’il a écrit au cours de l’année précédente 324 lettres en qualité de secrétaire de l’Académie, dont 91 à Müller et 35 à Formey (NF, fol. 277) : ce sont le plus souvent des lettres très longues, accompagnées d’un journal quotidien.
5Si ces deux réseaux nous sont connus essentiellement par des correspondances, il y manque parfois des séries entières, surtout dans le cas de Sanches. Ainsi les archives témoignent des relations assez étroites que ce dernier a entretenues avec Buffon dès son installation à Paris, à la fin de 1747, et Buffon de son côté cite Sanches dans l’ Histoire naturelle [5], mais rien ne subsiste de leur correspondance. Ainsi l’esquisse que je vais présenter est affectée d’assez nombreuses incertitudes, au moins de détail.
6D’autre part, bien que j’aie choisi de m’attacher surtout à celles des relations entre savants qui ont un rapport direct avec l’activité de l’Académie impériale des sciences, je ne m’interdirai pas de considérer plus généralement les relations scientifiques de Sanches : elle constituent en effet une sphère particulièrement étendue et homogène, qui a bien des égards paraît relever de ce qu’on pourrait appeler une « république des sciences ». Dans le cas de J.-A. Euler, une délimitation stricte des relations qui paraissent pertinentes pour notre sujet est également difficile : ainsi sa correspondance avec Formey, si importante par les liens qu’elle entretient avec la compagnie berlinoise, est indissociablement une correspondance privée et familiale, voire mondaine. Mais précisément cette ambivalence est peut-être révélatrice d’une certain état des relations proprement académiques.
7Le mode de constitution des deux réseaux est très différent, et cette différence est fondamentale. Sanches, qui a quitté le Portugal à vingt-sept ans pour fuir l’Inquisition, puis a séjourné entre 1726 et 1731 dans plusieurs villes d’Europe avant de trouver un poste à Moscou, a établi de nouvelles relations intellectuelles à chaque étape de sa vie et les a souvent conservées durablement [6]. Je n’en donnerai que quelques exemples. Ainsi ses relations avec les savants jésuites de Chine ont pour origine des amitiés nouées vers 1716 à l’université de Coïmbra (notamment avec Polycarpo de Sousa, qui sera évêque de Pékin en 1743) [7], mais il conservera également toute sa vie des correspondances avec le Portugal. Installé à Londres en 1726, il s’est lié avec des Portugais exilés, souvent membres de la Royal Society, comme le médecin Jacob de Castro Sarmento et le minéralogiste Mendes da Costa : ils seront au nombre de ses correspondants pendant son séjour en Russie [8]. Par la suite, Sanches continuera à avoir des correspondances suivies avec des scientifiques installés en Angleterre, comme le naturaliste, et surtout botaniste, Peter Collinson et le physicien João Jacinto de Magalhães (ou Magellan) : ce spécialiste de l’instrumentation scientifique, au nombre de ses amis à partir des années 1760, sera nommé en 1778 membre correspondant de l’Académie de Pétersbourg. L’intérêt particulier de Sanches pour les activités intellectuelles d’outre-Manche subsistera tout au long de sa vie, à une époque où la langue anglaise est assez rarement pratiquée par les savants, notamment à Pétersbourg. Ainsi en 1740, il est en mesure d’entretenir Leonhard Euler de l’arithmétique politique de William Petty, tandis que vers 1776, de concert avec son ami, le médecin et économiste Achille Guillaume Lebègue de Presle, il se fait envoyer d’Angleterre des ballots de livres de médecine et de politique qui sont livrés chez Lavoisier (V, 12713, fol. 608, 612). Enfin, dernier exemple de la constitution du réseau intellectuel dont s’est entouré progressivement Sanches, les relations qu’il a établies avec des disciples de Boerhaave, dont il a suivi les cours à Leyde en 1730-1731 : David Gaubius restera sa vie durant un de ses meilleurs amis [9], et il correspondra longuement avec Gerard van Swieten (V 12713, fol. 105-159), installé à Vienne à partir de 1745, ainsi qu’avec Albrecht von Haller (V 12713, fol. 8-15, 1743-1746, série sans doute incomplète). Il serait aisé d’ajouter quelques étapes à la constitution de ce cercle de correspondants, bien que plusieurs ne soient pas précisément identifiés, en mentionnant des relations nouées en Espagne (probablement à l’université de Salamanque, où Sanches a reçu sa formation médicale), en Italie (où il a séjourné sans doute vers 1729), à Strasbourg (où il s’est lié en 1747 avec l’historien Johann Daniel Schopflin), et bien sûr à Paris (Dulac, « Science et politique… », p. 256, 262-263).
8Ce réseau est fondé sur des relations personnelles, souvent amicales, et nourries d’échanges d’informations et de services, sans aucune contrainte institutionnelle. Autre trait particulièrement notable, la prise en considération apparemment exclusive des intérêts scientifiques, sans qu’interviennent des choix idéologiques personnels : j’aurai à revenir sur ce point. Enfin, formé par additions successives, ce réseau est d’une étendue considérable, puisque entre 1740 et 1770, Sanches a eu des correspondants dans une quinzaine de villes d’Occident, dans les deux capitales russes, et bien sûr en Chine.
9En comparaison, le réseau de correspondants à peu près réguliers dont dispose J.-A. Euler en Europe paraît quelque peu étriqué : ce sont principalement, vers 1770, outre Samuel Formey, Johann Bernoulli et Anton Büshing à Berlin, Daniel Bernoulli à Bâle, l’historien August von Schlözer à Göttingen, le mathématicien Johan Frederik Hennert à Utrecht, les astronomes Pehr Wilhelm Wargentin à Stockholm et Jérôme de Lalande à Paris (Lioubimenko, op. cit.). Le secrétaire de l’Académie impériale a conscience, comme son père, de la nécessité de développer ces relations en élisant de nouveaux membres étrangers, mais comme nous le verrons, pendant plusieurs années certaines contraintes feront obstacle à cet élargissement. On notera que plusieurs des correspondants les plus importants sont des proches des Euler : c’est le cas de Formey, des Bernoulli, de J.-F. Hennert (qui avait étudié sous Leonhard), et Lalande lui-même est une vieille connaissance de la famille. Parmi les autres correspondants, Schlözer coopère activement avec l’Académie depuis Göttingen, après avoir œuvré pendant deux ans en son sein, mais le cas n’est pas fréquent. Il semble qu’à cet égard, la compagnie ait souffert des différends intervenus avec des savants comme Joseph Nicolas Delisle, en 1747 (Sanches à Grigori Teplov, novembre [ ?] 1748, CS, n° 37, fol. 166v-167), et Johann Georg Gmelin à peu près à la même époque (J.-G. Gmelin à Sanches, octobre 1749, V, 12713, fol. 348), après qu’ils eurent longuement et très utilement travaillé en Russie : non seulement elle n’avait pas su conserver de telles relations qui lui auraient été profitables, mais il semble que l’intransigeance querelleuse de ses administrateurs lui avait acquis une fâcheuse réputation en Occident.
10Dès les années qu’il a passées en Russie, Sanches est fréquemment intervenu comme intermédiaire entre savants : ainsi, il organise en 1735 un échange de livres entre l’Académie impériale et l’Académie d’histoire de Lisbonne (Sanches à J.-D. Schumacher, 1er juillet 1735, CS, n° 17, fol. 188) [10] ; en 1744, il permet à J.-G. Gmelin d’obtenir des jésuites de Pékin des semences destinées au jardin botanique de Pétersbourg (B, Samml. Darmstaedter 3 i 1750 (1)] fol. 12-13), il fait venir de Perse des semences destinées à Gmelin et à P. Collinson (ibid., fol. 3-4, 10-11), et en 1746 il envoie à ce dernier des « pierres de bellouga » que le médecin écossais John Cook (d’Hamilton) lui a fait parvenir d’Astrakhan et dont l’analyse sera présentée à la Royal Society [11]. Ces échanges matériels, particulièrement nécessaires dans les sciences de la nature, supposent la mise en œuvre de réseaux mondiaux, comme ceux de Collinson (connu pour avoir introduit plusieurs centaines d’espèces végétales en Grande-Bretagne) et contribuent donc à leur conférer une spécialisation proprement scientifique. Sur le plan plus général des relations académiques, les services rendus par les réseaux de Sanches et de J.-A. Euler paraissent comparables, si bien qu’on peut les définir à partir d’une analyse de l’activité intense déployée par le médecin portugais après son arrivée à Paris. Elle dut être d’autant plus appréciée à Pétersbourg que l’Académie impériale était dans une période de marasme depuis le départ de L. Euler, en 1741. La correspondance de Sanches avec la chancellerie académique au cours de l’année 1748 permet de discerner aisément dans son action à Paris cinq champs d’intervention principaux (CS, n° 37, passim). Il lui est tout d’abord demandé de recueillir des « nouvelles littéraires », c’est-à-dire des informations sur les nouvelles publications dans les différentes disciplines, envisagées très largement, de l’histoire aux mathématiques, sans omettre les sciences appliquées. Le correspondant de l’Académie est également invité à s’informer auprès des académiciens parisiens sur les travaux en cours et les découvertes non encore publiées. En troisième lieu, Sanches s’occupe d’acquérir des documents scientifiques, principalement des cartes, et de veiller sur les achats et les ventes de livres effectués pour le compte de l’Académie impériale chez le libraire Briasson, qui en a l’exclusivité. Les relations publiques étant un des points faibles de la compagnie pétersbourgeoise à cette époque, ainsi que le remarquera Rousset de Missy [12], son correspondant à Paris doit s’efforcer de faire connaître ses activités : Sanches parviendra, grâce à l’appui de Camille Falconet, à faire publier le Règlement de l’Académie impériale dans le Journal de savants (CS, n° 37, fol. 167) [13], et il s’occupe d’autre part de distribuer ses mémoires, qui paraissent à cette époque sous le titre de Commentarii (1728-1751). Enfin, dernière tâche régulière du membre correspondant, l’aide apportée dans les questions de recrutement. En 1748, Sanches conseille l’Académie dans le choix d’un membre étranger, qui sera finalement Bourguignon d’Anville, dont les cartes suscitent un grand intérêt à Pétersbourg (CS, n° 37, fol. 176 v). Après la reprise de ses activités, au début du règne de Catherine II, il procure à l’Académie un graveur, Antoine Radigues, et tente en 1766 de faire venir à Pétersbourg le naturaliste Michel Adanson (Pa, 2015, fol. 20). Au cours de cette seconde période, Sanches élargira de lui-même et de multiples manières son champ d’action : il utilise alors ses relations au-delà de Paris et de l’Académie royale, par exemple pour procurer aux savants de Pétersbourg un nouveau baromètre mis au point en Angleterre (avril 1765, AAN, Razriad III, opis 1, n° 47, fol. 53), tout en continuant à faire profiter des savants français de ses contacts en Russie : après avoir fait transmettre en 1748 au gouverneur d’Astrakhan des questions de Buffon sur la faune de la Caspienne (CS, n° 37, fol. 166, 182), il procure au naturaliste le moyen de s’informer sur l’auteur d’un mémoire sur les Samoyèdes, von Klingstedt [14], avec qui il le met en relations. Il s’efforce de même d’obtenir des réponses à des questions de Raynal sur l’armée russe (à Johann Kaspar Taubert, 10 juin 1763, AAN, Razriad III, opis 1, n° 47, fol. 10v), et plus tard, pour l’Histoire des deux Indes, sur l’économie du Brésil (V, 12714, fol. 144-148).
11Si l’on examine les services attendus des correspondants de J.-A. Euler, on constate qu’ils sont analogues à ceux que nous venons de passer en revue. Cependant, comme ce réseau a un caractère institutionnel et qu’il doit contribuer au développement de l’ensemble des activités de l’Académie et à son renom en Europe, les résultats sont à une autre échelle : c’est grâce à lui que la compagnie parvient entre 1766 et 1768 à doubler ses effectifs, afin que les jeunes savants nouvellement recrutés prennent la tête de plusieurs expéditions d’étude dans l’Empire (septembre 1767, NF, fol. 25 v). C’est également par ce moyen que J.-A. Euler peut obtenir que les périodiques occidentaux donnent plus d’informations sur les travaux de l’Académie impériale : ce sera le cas notamment des gazettes berlinoises, du Journal encyclopédique et de la Gazette de Deux Ponts (NF, fol. 22, 27, etc.).
12Concernant les conditions pratiques du fonctionnement de ces deux réseaux, et les causes très diverses qui ont pu en favoriser ou en perturber le développement et l’efficacité, on distinguera deux catégories de circonstances : les unes tiennent aux attitudes personnelles des savants, les autres à des contingences extérieures aux échanges scientifiques.
13Dans la mesure où les correspondances sont pour une part un prolongement des relations sociales régulières que les deux savants entretiennent, soit à Pétersbourg, soit à Paris, celles-ci peuvent en éclairer certains caractères. On observe ainsi que dans un cas comme dans l’autre certains facteurs jouent en faveur d’une relative autonomie des relations intellectuelles par rapport à d’autres aspects de la vie sociale. Sanches, qui se dit tout à fait inapte à la vie mondaine (Dulac, « Civiliser la Russie… », p. 265), ne fréquente guère les salons (bien qu’il ait fait la connaissance de Diderot dans celui du baron d’Holbach) [15] : ses liaisons parisiennes semblent avoir été concentrées autour des mêmes pôles d’intérêt que ses échanges épistolaires, l’un des principaux étant l’aide qu’il pouvait apporter à ses confrères de l’Académie impériale. Le cas de J.-A. Euler est très différent, mais certaines circonstances tendent cependant à placer la petite société académique dont il est le centre en opposition avec le monde de la cour et de la haute aristocratie. Bien qu’il mentionne quelques exceptions, il tient en détestation les « richards russes », se plaignant surtout de leur peu de considération pour les savants et les hommes de lettres en général : un seigneur, explique-t-il à Formey, « fait en Russie plus de cas de son valet de chambre que d’un homme lettré. » (9 mai 1777, NF, fol. 578). Une telle remarque suggère que le secrétaire de l’Académie se considère avant tout comme appartenant à la « république des lettres », plutôt qu’à un ensemble plus limité et mieux défini, qu’on pourrait qualifier de « république des sciences », en donnant au mot science le sens moderne, plus restreint que celui du 18e siècle. D’autres faits viennent confirmer cette solidarité large, qui s’explique aisément dans le cas de la compagnie pétersbourgeoise : de par son institution, elle inclut des disciplines telles que l’histoire, la poésie et l’éloquence, à côté des sciences de la nature et des sciences mathématiques (les prédécesseurs immédiats de J.-A. Euler au secrétariat étaient l’un historien, G.-F. Millier, l’autre, J. von Stahlin, professeur d’éloquence) ; d’autre part, dans les conditions moralement difficiles de la capitale russe, les Occidentaux « lettrés » qui s’y trouvent exilés se rapprochent naturellement du milieu académique, aidés en cela par J.-A. Euler, qui consacre une part importante de son temps aux relations mondaines. Dès l’arrivée de la famille à Pétersbourg, en 1766, il les a systématiquement développées afin de remédier à un sentiment d’isolement qui avivait sa nostalgie de la vie berlinoise. Il reçoit donc chez lui, à peu près tous les soirs, non seulement certains de ses confrères, mais aussi beaucoup d’étrangers, gouverneurs et professeurs au Corps des cadets, précepteurs en fonction dans de grandes familles, diacres et pasteurs, auxquels s’ajoutent quelques fonctionnaires de l’administration impériale et des diplomates de second rang. Dans cette société cosmopolite, où les professions intellectuelles sont majoritaires, les sujets les plus variés sont abordés et à l’occasion J.-A. Euler peut se targuer auprès de Formey d’avoir réuni chez lui une « académie française en toute forme » (mai 1774, NF, fol. 383 v).
14L’analyse des correspondances de nos deux savants permet de préciser ces attitudes. Comme je l’ai déjà noté, un des caractères bien marqués des échanges entretenus par Sanches semble avoir été leur focalisation sur des problèmes d’intérêt scientifique, sans qu’interfèrent des divergences d’opinion sur des sujets extérieurs à ce domaine. Ce qui subsiste de sa correspondance passive atteste en effet qu’il a entretenu des relations régulières et profitables avec des savants dont il était loin de partager les options philosophiques ou religieuses. C’est le cas par exemple de ses échanges avec Johann Daniel Schopflin (V, 12713, fol. 357-372, 1751-1755, incomplet) [16] : la correspondance chaleureuse qu’il reçoit de l’historien strasbourgeois tourne notamment autour de projets de formation, individuelle ou collective, car Sanches partage les idées de Schopflin sur la nécessité de faire précéder les études spécialisées par l’acquisition d’une solide culture classique qui fasse une large place à l’histoire, afin que les étudiants, en médecine par exemple, comprennent la dimension « politique » de leur discipline. Quand Schopflin, au cours des années 1750, marque son peu de sympathie pour la « secte » des encyclopédistes et pour les « philosophes licencieux de Berlin » qui ont supplanté son maître Christian Wolff dans la faveur du roi de Prusse (Voss, op. cit., p. 93-94), on peut douter que Sanches puisse partager de telles opinions : il entrera bientôt en relations suivies avec Diderot, collaborera à l’ Encyclopédie et suivra de près les productions antichrétiennes de d’Holbach. On pourrait faire la même remarque à propos de sa correspondance avec Van Swieten : alors que le médecin de Marie-Thérèse, placé à la tête de la Commission de censure en 1759, se montrera à Vienne fort intolérant à l’égard des pensées hétérodoxes [17], Sanches, pour sa part, ne cessera de dénoncer, dans ses mémoires confidentiels destinés à la Russie, comme dans certain écrit sur l’enseignement universitaire français, la malfaisance politique du catholicisme (Dulac, « Science et politique… », p. 262). On pourrait donner d’autres exemples de ces divergences restées implicites, qui pendant de longues périodes n’ont pas altéré la qualité de relations intellectuelles qui trouvaient un aliment suffisant dans les questions d’intérêt commun. Plusieurs des savants correspondants de Sanches semblent avoir dans une certaine mesure partagé cette attitude : ainsi lorsque le médecin portugais fut exclu de l’Académie impériale comme suspect de judaïsme, Leonhard Euler marqua fortement sa réprobation (Willemse, p. 60), bien qu’il ait pu éprouver quelques doutes sur ses convictions religieuses. Plus intéressante encore est la réaction de J.-G. Gmelin, lorsque Sanches lui confie qu’il craint que A. von Haller n’ait décidé de rompre avec lui après avoir appris son origine juive : « Ne croyez jamais, lui répond-il notamment, qu’à M. Haller sont jamais venues de telles puérilités à la tête, de vous mépriser comme Juif. Le Savoir n’est pas attaché au Christianisme, comme l’ignorance n’est pas l’essence [lecture douteuse] du Judaïsme, et cet homme mériterait bien du châtiment, qui mépriserait le savoir d’un juif par raison qu’il serait Juif […] (octobre 1749 ?, V, 12713, fol. 349 v). » On peut noter d’autre part que les relations de Sanches avec J. von Stahlin et J.-A. Euler, dans les années 1760 et 1770, forment un ensemble entièrement distinct des échanges qui accompagnent au même moment son activité de réformateur politique, lorsqu’il avance à l’intention de Catherine II des idées hardies sur la manière de hâter la « civilisation » de la société russe : ses correspondances académiques appartiennent à une sphère tout à fait séparée.
15Bien que le réseau de J.-A. Euler ait un caractère institutionnel, on n’y observe pas au même point cette séparation entre les intérêts scientifiques et les convictions privées. Cela pour deux raisons principalement : dans cette famille profondément religieuse, la foi imprègne l’ensemble de la vie intellectuelle et morale, à l’image d’une œuvre comme les Lettres à une princesse d’Allemagne, de L. Euler [18], qui associent étroitement exposés scientifiques, réfutation du matérialisme et spiritualité chrétienne ; d’autre part, les réseaux protestants sont mis à contribution dans les affaires académiques, puisque l’oncle Formey, sollicité pour résoudre la question délicate du recrutement d’un pasteur calviniste pour Pétersbourg, peut à l’occasion prêter son concours quand il s’agit de repérer dans les universités germaniques de jeunes talents qui viendront renforcer l’Académie impériale. Quoi qu’il en soit, il est certain que les jugements que J.-A. Euler porte sur certains de ses confrères comme sur ceux des philosophes français qui ont affaire à l’Académie comportent fréquemment une dimension religieuse. Ainsi, dans sa correspondance avec Formey, il s’en prend à plusieurs reprises au naturaliste Peter Simon Pallas, qui a une « conduite des plus irrégulières ou plutôt des plus irréligieuses » (10 juin 1777, NF, fol. 582 v). Quant à Voltaire et Diderot, ils sont fréquemment l’objet de commentaires insultants qui répondent à ceux de Formey sur ces « prétendus philosophes modernes […] qui ont déshonoré les sciences par leurs mœurs », c’est-à-dire, en fait, par leur attitude à l’égard de la religion (à J.-A. Euler, 20 janvier 1776, CS, n° 62, fol. 224 v). L’acrimonie des Euler, père et fils, à l’égard de Diderot (ils ont été au centre de la campagne menée contre lui pendant son séjour à Pétersbourg) [19] s’explique sans doute en partie par la crainte de voir leur position affaiblie par la faveur dont le philosophe jouissait auprès de l’impératrice, comme jadis La Mettrie auprès de Frédéric. Mais ce n’est pas le seul cas où l’on constate la capacité polémique du réseau des Euler : ainsi lors du conflit prolongé qui les oppose à partir de 1768 au directeur de l’Académie, Vladimir Orlov, à propos de la réforme de la compagnie, Leonhard peut empêcher qu’on lui impose les dispositions qu’il refuse en menaçant de faire savoir à toute l’Europe qu’il n’est pour rien dans le nouveau règlement (juillet 1768, NF, fol. 53 v). Formey est alors tout disposé à soutenir la ferme résistance du savant en ridiculisant le « seigneur Wladimir » dans les gazettes (CS, n° 62, fol. 2 et 50). C’est donc bien la position de la famille dans la « république des lettres » qui lui assure une très forte position, contre laquelle le grand seigneur ne peut rien.
16De ces divers exemples, il semble que l’on puisse tirer la conclusion que, du moins dans la gestion des affaires académiques dont J.-A. Euler a la charge, on ne rencontre guère d’éléments qui évoquent une « république des sciences », distincte de la communauté des gens de lettres et par ailleurs préservée des conflits idéologiques qui agitent cette dernière. Il en va différemment du réseau de S anches, comme nous l’avons vu. Encore faut-il faire à ce sujet quelques restrictions. Lors de la première période de son activité de correspondant de l’Académie impériale à Paris, en 1748, Sanches avait apparemment noué sans difficulté des relations utiles avec d’assez nombreux savants parisiens. En revanche, lorsque, au cours des années 1760, il veut s’informer auprès des membres de l’Académie royale des nouvelles découvertes non encore publiées, il éprouve des déconvenues : les savants font mystère de leur travaux, et généralement, il les trouve « bouffis et boutonnés » à ce propos. Peut-être, remarquet-il, obtiendrait-il plus de résultats s’il tenait « table ouverte », ce qui n’est pas dans ses moyens (à Taubert, 8 avril 1765, AAN, Razriad III, opis 1, n° 47, fol. 53) : comme si la convivialité mondaine pouvait venir au secours de la communication scientifique, en sorte que, là encore, on doit constater que ce sont les usages de la république des lettres qui s’imposent.
17Concernant les échanges de Sanches avec les académiciens de Pétersbourg (principalement J. von Stählin et J.-A. Euler à cette époque), on doit observer d’autre part que leur cordialité masque des divergences profondes sur des sujets qui n’y sont pas habituellement abordés. Ainsi en 1773 le médecin peut recommander chaleureusement Diderot à Stählin (RNB, F. 871, n° 664, fol. 12), sans se douter que celui-ci sera, avec les Euler, un des principaux acteurs des manœuvres destinées à discréditer le philosophe : la réponse de l’ancien secrétaire de l’Académie sera prudente et ambiguë (RNB, F. 871, n° 244, fol. 8). Il en sera de même lorsque La Condamine adressera en toute confiance à J.-A. Euler un éloge de Diderot (3 juin 1773, CS, n° 59, fol. 322-323). Si l’on peut légitimement imputer à Sanches le choix délibéré de tenir à l’écart de ses échanges scientifiques tout ce qui n’était pas profitable dans ce cadre, il faut faire aussi la part, chez les uns et les autres, de certaines illusions et de la méconnaissance des évolutions divergentes qu’avaient connues, au cours de plusieurs décennies, les milieux scientifiques parisiens et pétersbourgeois : c’est ainsi que l’astronome Andreas Lexell découvrira avec stupeur et indignation, lors de son séjour à Paris en 1781, que Lalande, qui était à cette époque le principal correspondant parisien de l’Académie impériale, était devenu un suppôt de l’athéisme le plus virulent [20]. Cette hostilité à la libre pensée ne devait pas être sans conséquence sur la communication scientifique : ainsi elle empêcha selon toute vraisemblance que Diderot, qui lors de sa réception avait présenté des questions très documentées sur la Sibérie, reçoive les réponses qui avaient été presque aussitôt préparées par Eric Laxman [21]. Peut-être aussi eut-elle une part dans l’échec du projet présenté par Jean-Baptiste Robinet et aussitôt soutenu par Catherine II, de faire collaborer plusieurs membres de la compagnie au Supplément de l’Encyclopédie [22]. Cependant cette hostilité restait le plus souvent masquée, et elle n’empêchera pas, par exemple, qu’en 1777 figurent parmi les académiciens honoraires à qui étaient décernées des médailles les cinq encyclopédistes ayant ce titre, Voltaire, Diderot, d’Alembert, Buffon et Sanches (31 mars /11 avril 1777, Procès-verbaux, t. 3, p. 297). Sans doute les académiciens ne faisaient-ils en cela qu’obéir aux ordres de l’impératrice. Cependant il ne fait guère de doute qu’à l’égard de leurs correspondants parisiens, les savants de Pétersbourg usaient de dissimulation pour ménager les susceptibilités des milieux scientifique et philosophique français.
18Le fonctionnement et le développement des réseaux de Sanches comme de J.-A. Euler ont été à certains moments influencés, et surtout perturbés, par des causes extérieures, qui tiennent à l’administration académique ou aux circonstances politiques.
19Dans les années 1740-1750, après le départ de L. Euler, la chancellerie de l’Académie impériale, sous la direction de son tout-puissant secrétaire, Johann Daniel Schumacher, fait preuve d’un autoritarisme accru [23], notamment à propos des conditions de publication des travaux effectués en Russie : considérant qu’ils sont la propriété de l’Académie qui en a financé la réalisation, elle n’entend pas laisser les savants libres d’en user à leur guise. Ce sera une des causes principales de la rupture avec J.-N. Delisle et des différends avec J.-G. Gmelin. En 1748, Delisle, sommé après son retour à Paris de dire s’il accepte de correspondre avec l’Académie impériale, répondra de manière très significative qu’il ne veut pas avoir de relations avec la chancellerie, mais seulement avec certains de ses collègues pétersbourgeois, à son gré (Sanches à G. Teplov, 23 mai 1748, CS, n° 37, fol. 192). C’est dans ces circonstances qu’arrive de Pétersbourg une demande surprenante : l’Académie royale est invitée à mettre en quarantaine l’astronome récalcitrant (CS, n° 37, fol. 166 v, 167). Au-delà de ses aspects anecdotiques, cet épisode, qui s’ajoute à d’autres, permet de désigner les excès de la bureaucratie académique comme un des freins au rayonnement de la compagnie. Mais il illustre également un problème récurrent, celui de la rentabilité de l’institution, et donc du contrôle de l’activité des savants. Lors de son retour dans la capitale russe, en 1766, L. Euler ne devait pas ignorer ces questions, mais il tint à faire adopter des règles de fonctionnement très souples et adaptées aux seuls intérêts scientifiques (Dulac, « La vie académique », p. 230). Cependant le conflit qui l’opposa à V. Orlov à ce propos devait bloquer pendant plusieurs années le recrutement d’étrangers honoraires et de correspondants : ce n’est qu’après la nomination, en 1775, d’un nouveau directeur, Sergueï Domachnev, qu’il fut possible de procéder au choix d’une vingtaine d’académiciens associés, dont A. von Haller, Buffon, La Grange, Daubenton l’aîné et Condorcet (27 décembre 1776 / 7 janvier 1777, Procès-verbaux, t. 3, p. 274-275).
20Institution la plus prestigieuse de la capitale russe, et par ailleurs un des principaux lieux d’échanges avec l’Occident, l’Académie impériale des sciences fut sans doute exposée plus qu’une autre à certaines interférences politiques. Nous en donnerons quelques exemples, de sens contraire. À la fin de 1748, la décision qui, sous prétexte de son judaïsme, mit fin brutalement aux activités d’académicien correspondant de Sanches avait en fait des raisons politiques : il y fait allusion dans certaines de ses lettres. C’est à cette époque que le « parti français », qui avait tenté de s’imposer à la cour de Pétersbourg, notamment par les intrigues de Jean Armand Lestocq, le médecin favori de l’impératrice Elisabeth, fut écrasé par le chancelier Bestoujev-Rioumine, dont il avait failli causer la perte quelques années plus tôt. Lestocq fut arrêté sous l’accusation de comploter contre l’impératrice : interrogé sous la torture, il devait être condamné à mort, puis finalement exilé en Sibérie. À cause de ses liens avec Lestocq et parce qu’on le considérait comme acquis aux intérêts français (à G. Teplov, 8 mai 1748, CS, n° 37, fol. 181 v), Sanches fut entraîné dans sa disgrâce : selon lui, on voulait l’empêcher de communiquer avec l’Académie (à L. Euler, 11 août 1749, AAN, F. 136, opis 2, n° 3, fol. 53 v). En 1762 au contraire, les dispositions exceptionnelles prises en sa faveur par Catherine II furent assurément motivées par la reconnaissance et l’estime qu’éprouvait pour notre médecin la nouvelle impératrice ; mais elles sont également à rapprocher des initiatives qu’elle prit au même moment et au cours des années suivantes pour se gagner la sympathie des encyclopédistes, dont elle devait se faire des alliés, alors même qu’elle s’opposait durement à la politique française sur l’échiquier européen.
21J.-A. Euler, bien qu’il se soit de lui-même fort peu soucié de telles questions, fut cependant amené en plusieurs occasions à prêter la main à certains aspects de la politique extérieure de Catherine II : la correspondance régulière qu’il entretenait avec Formey constituait en effet un des principaux canaux qui reliait Pétersbourg à la presse occidentale, dont l’impératrice veillait à obtenir le soutien. En outre le rapprochement avec la Prusse voulu par Catherine II trouvait un auxiliaire non négligeable dans le secrétaire de l’Académie de Berlin. Ainsi en janvier 1767, puis en mars 1768, J.-A. Euler informait son oncle de l’accueil très favorable fait par l’impératrice à deux ouvrages que celuici avait consacrés aux dissidents polonais [24] (NF, fol. 8 et 36). Il s’agissait en l’occurrence des protestants qui comme les autres non-catholiques du royaume se voyaient proposer, au nom de la tolérance, la protection des deux souverains « philosophes ». Bien que les académies de Berlin et de Pétersbourg eussent déjà des relations privilégiées, grâce au rôle que L. Euler avait joué dans le développement de l’une et l’autre, leurs rapports s’intensifièrent à cette époque, le roi de Prusse et l’impératrice faisant fréquemment assaut d’amabilités par leur intermédiaire. Catherine II, qui à l’époque où elle réunit à Moscou la grande Commission législative qui fera tant de bruit en Europe, correspond avec l’Académie de Berlin (NF, fol. 30 v), se voit alors proposer par Frédéric le titre de protectrice de l’Académie de Prusse (mars 1768, NF, fol. 37). Cependant c’est également à la fin des années 1760 que plusieurs académiciens de Berlin, dont Johann (III) Bernoulli, mécontents de leur situation, feront savoir discrètement à J.-A. Euler leur désir d’être recrutés par l’Académie impériale (NF, fol. 22v, 40, etc.) : ce que Catherine II refusera, par égard pour le roi de Prusse. Dans le même temps, l’impératrice acceptera de devenir membre associé de l’Académie de Berlin (mai 1768, NF, fol. 45), et J.-A. Euler sera prié quelques mois plus tard de s’informer auprès de son oncle de la manière dont il avait rendu compte de l’événement dans les gazettes (juillet 1768, NF, fol. 52). Il semble qu’en d’autres occasions l’impératrice ait utilisé le réseau académique pour donner plus de publicité à ses entreprises. Ainsi en janvier 1770, J.-A. Euler fait passer à Formey un article destiné à la Gazette littéraire de Francheville et au Journal encyclopédique, en précisant que son auteur, qu’il ne nomme pas mais que son oncle devinera aisément, ne désire pas que l’on sache qu’il a été envoyé de la capitale russe : « On aime que les feuilles publiques vantent les merveilles du siècle, ironiset-il, mais on ne voudrait pas qu’on le sût. » (26 janvier 1770, NF, fol. 136). Cette instrumentalisation des relations académiques pétersbourgeoises n’en représente certes qu’un aspect très minoritaire : elle contribue cependant à montrer que le réseau académique, vu de la capitale russe, constitue à cette époque un des principaux accès à la république des lettres.
22Comme J.-A. Euler le rappelle fréquemment à Formey, l’Académie des sciences de Pétersbourg est très différente des académies occidentales par son organisation complexe et les fonctions multiples qu’elle assume, par sa composition, presque entièrement étrangère, et aussi, bien sûr, par les rapports qu’elle entretient avec la société environnante. On ne saurait donc étendre au monde académique en général les observations que nous avons pu faire sur les réseaux qui la relient à l’Occident. Ainsi son caractère généraliste et aussi le besoin qu’on y éprouve, plus qu’ailleurs, de se faire reconnaître sur la scène internationale expliquent sans doute pour une part que, dans l’activité de son secrétaire, les relations avec la république des lettres prennent souvent le pas sur l’organisation du travail scientifique. Cependant le trait le plus frappant, dans la comparaison que nous avons esquissée, est peut-être que, paradoxalement, le fonctionnement du réseau personnel de Sanches apparaît comme le plus désintéressé, le plus autonome par rapport aux contingences étrangères à l’accroissement du savoir. Les relations que J.-A. Euler entretient à la tête de l’institution académique sont au contraire beaucoup plus souvent affectées par divers facteurs personnels, surtout religieux. Peut-être cette opposition correspond-elle en partie à l’écart qui sépare une conception ancienne du savoir, de celle, résolument laïque, de l’encyclopédiste ayant pour seule règle l’utilité sociale de son travail.
Notes
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[1]
Nous nous réfèrerons fréquemment aux Archives de l’Académie des scien ces, à Pétersbourg (en abrégé : AAN), et notamment à la série de la Correspondance scientifique, fonds 1, opis 3 (CS) ; deux inventaires ont été publiés : I. Lioubimenko, Outchenaïa korrespondentsia Akademii naouk XVIII veka, 1766-1782, Moscou-Leningrad, Académie des sciences d’URSS, 1937 ; un complément concernant ces années figure dans Iou. Kopelevitch, V. Osipov et I. Chafran, Outchenaïa Korrespondentsia Akademii naouk XVIII veka, 1783-1800, Leningrad, Naouka, 1987, p. 134-152.
-
[2]
Sur Sanches, voir notamment : David Willemse, Antonio Nunes Ribeiro Sanches — élève de Boerhaave — et son importance pour la Russie, Leyde, Brill, 1966 ; G. Dulac, avec la coll. de João Miranda, « Civiliser la Russie : Sept ans de travaux de Ribeiro Sanches », La Culture française et les archives russes : une image de l’Europe au 18e siècle », éd. G. Dulac, Ferney-Voltaire, CIEDS, 2004, p. 239-283. Nous nous réfèrerons d’autre part aux correspondances de Sanches conservées à la Österreichische National Bibliothek de Vienne (en abrégé V, ms 12713-12714), à la Staatsbibliothek de Berlin (B, plusieurs fonds), dans les archives de l’Académie des sciences de Russie, à Pétersbourg (AAN, plusieurs fonds), à la Bibliothèque nationale de Russie (RNB), à Pétersbourg, fonds 871-Stählin, ainsi qu’à des manuscrits divers conservés à la Biblioteca nacional, à Madrid, ms 18370-18374 (Ma) et à la Faculté de médecine de Paris (Pa).
-
[3]
Sur les correspondances de J.-A. Euler, voir G. Dulac, « La vie académique à Saint-Pétersbourg vers 1770 d’après la correspondance entre J.-A. Euler et Formey », Académies et sociétés savantes en Europe, 1650-1800, Actes du colloque de Rouen (novembre 1995), textes réunis par D.-O. Hurel et G. Laudin, Paris, Champion, 2000, p. 221-263 ; Michel Kowalewicz, « Quelques aspects des réseaux de langue allemande autour de l’Académie des sciences de Pétersbourg », La Culture française et les archives russes. Une image de l’Europe au 18e siècle, éd. G. Dulac, Ferney-Voltaire, CIEDS, 2004, p. 211-237 ; « Les échanges épistolaires de Johann Albrecht Euler, interlocuteur privilégié de la “République des savants” en Russie (1769-1800) », Kultur der Kommunikation. Die europäische Gelehrtenrepublik im Zeitalter von Leibniz und Lessing, éd. Ulrich Johannes Schneider, (Wolfenbütteler Forschungen 109), Wiesbaden, Harrassowitz, 2005, p. 49-75.
-
[4]
Les lettres de J.-A. Euler sont conservées à Berlin, Staatsbibliothek (en abrégé B), Nachlass Formey, Kästen 43-44 (en abrégé : NF).
-
[5]
Dès l’édition de 1749, Buffon cite longuement le témoignage de Sanches sur les peuples de Tartarie (chapitre « Variétés de l’espèce humaine »).
-
[6]
G. Dulac, « Science et politique : les réseaux du Dr Antonio Ribeiro Sanches (1699-1783) », Contacts intellectuels, réseaux, relations internationales. Russie, France, Europe. 18e-20e siècle. Actes des journées d’étude de Moscou 31 mai-1er juin 2001, éd. Wladimir Berelowitch, Cahiers du monde russe 43, 2002, p. 251-274.
-
[7]
João Miranda, « À missionação portuguesa e a Russia nos séculos XVII e XVIII », Congresso internacional de historia. Missionação portuguesa e encontro de culturas, Actas, vol. 3, Braga, 1993, p. 103-122.
-
[8]
Lettres de Sanches à Johann Georg Gmelin, B, Sammlung Darmstaedter 3 i 1750 (1)), notamment celle datée de Moscou, 3 avril 1744 (fol. 10-11vo).
-
[9]
Sophia Wilhelmina Hamers-van Duynen, Hieronymus David Gaubius (1705-1780) zijn correspondentie met Antonio Nunes Ribeiro Sanches, Amsterdam, VanGorcum, 1978.
-
[10]
Également Protocoly zasedaniï konfererentsii Imp. Akademii naouk s 1725 do 1803/ Procès-verbaux de l’Académie impériale des sciences depuis sa fondation jusqu’en 1803, Pétersbourg, 1891-1911, 4 vol., t. 1, p. 203-204 (2 juin 1735) ; référence abrégée, désormais : Procès-verbaux.
-
[11]
Royal Society, Philosophical Transactions, vol. 44 (1746-1747), p. 451-454. Collinson présentera en d’autres occasions des spécimens reçus de Sanches (John H. Appleby, « James Theobald, F.R.S., 1688-1759, merchant and natural historian », Notes and Records of the Royal Society, vol. 50, n° 2, Jul. 1996, p. 183).
-
[12]
G. Dulac, « Les relations publiques de l’Académie impériale : Jean Rousset de Missy à [Augustin Nathanael Grischow, secrétaire des conférences de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg] (19 octobre 1752) », Les Archives de l’Est et la France des Lumières. Guide des archives et inédits, éd. G. Dulac et S. Karp, Ferney-Voltaire, CIEDS, 2007, p. 332-337.
-
[13]
Il est inséré parmi les « Nouvelles littéraires » de la livraison d’août 1748, p. 500-507.
-
[14]
Février et juillet 1766, AAN, Razriad III, opis 1, n° 47, fol. 39, 46 ; Timotheus M. von Klingstedt, Mémoire sur les Samojèdes et les Lappons, s. l., 1762.
-
[15]
Diderot, Correspondance, éd. G. Roth et J. Varloot, Paris, Minuit, 1955-1970, t. 3, p. 202.
-
[16]
Johann Daniel Schoepflins Brieflicher Verkehr, éd. Richard Fester, Tiibingen, 1906 (en abrégé, Fester) et Jürgen Voss, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des Lumières, Strasbourg, Société savante d’Alsace, 1999.
-
[17]
En novembre 1751, Schoepflin écrit à Sanches que Van Swieten est « zélé et persécuteur catholique » (Fester, p. 29). Hostile aux jésuites, Van Swieten les écartera de la Commission de censure, mais lui-même proscrira des ouvrages de Voltaire, de Rousseau et de Lessing, et sera le fondateur du Catalogus librorum prohibitorum. Notons cependant que ses relations avec Sanches ne semblent pas attestées après 1754.
-
[18]
Publiées à Pétersbourg, 1768-1772, 3 vol.
-
[19]
G. Dulac, « Un nouveau La Mettrie à Pétersbourg : Diderot vu de l’Académie des sciences », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, n° 16, avril 1994, p. 19-43.
-
[20]
G. Dulac, « L’astronome Lexell et les athées parisiens », Dix-huitième siècle, n° 19, 1987, p. 347-361.
-
[21]
Jacques Proust, « Diderot, l’Académie de Pétersbourg et le projet d’une Encyclopédie russe », Diderot Studies 12, 1969, p. 103-140.
-
[22]
Michel Kowalewicz et Georges Dulac, « Catherine II, l’Académie impériale des sciences et le Supplément de l’Encyclopédie : cinq lettres de Johann Albrecht Euler, Gerhard Friedrich Müller et Alexandre Mikhaïlovitch Golitsyn, vice-chancelier (août-septembre 1771), Les Archives de l’Est et la France des Lumières, op. cit., p. 345-376.
-
[23]
Francine-Dominique Liechtenhan, « Jacob von Stählin, académicien et courtisan », Contacts intellectuels, réseaux, relations internationales…, op. cit., p. 323.
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[24]
Nous n’avons pu identifier ces opuscules.
