CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 L’incestualité concerne cette atmosphère familiale particulière qui « porte l’empreinte de l’inceste non fantasmé, sans qu’en soient nécessairement accomplies les formes génitales » (P.-C. Racamier, 1995). Celle-ci peut-elle pour autant s’infiltrer au sein d’une institution ?

2 À l’occasion du VIe Congrès international de l’AIPCF consacré au corps, à la famille et au couple, nous avons abordé l’hypothèse d’une incestualité institutionnelle à partir d’un lieu particulier : celui qui interroge autant la possible émergence du corps, du couple et de la famille que son éventuelle involution. Ce lieu particulier est celui d’un service où se pratique l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Certaines facettes de l’incestualité seront abordées en regard de la vie institutionnelle. Nous revisiterons la séduction narcissique interminable qui en est le moteur en l’arrimant à l’asymétrie caractéristique des origines du vivant, de l’inconscient sexuel et de l’indifférenciation primitive.

De l’indifférenciation primitive

3 Avant d’être une organisation fantasmatique aux vertus défensives face à l’angoisse de mort (Decherf, Darchis, Knera, 2003), l’indifférenciation concerne un état psychocorporel particulier : un état où l’embryon/fœtus n’est pas distinct du corps de sa mère et où un corps étranger – le gamète mâle – s’y trouve inséré. Son propriétaire fugitif, le père géniteur, y occupe une position extraterritoriale.

4 L’approche métapsychologique se réalise traditionnellement à partir de la naissance de l’enfant et de ce fait elle n’envisage pas une éventuelle élaboration psychique in utero. Or, les nouvelles techniques d’imageries in utero nous ont fait découvrir l’embryon suçant son pouce (N. Reissland, 2013) et se caressant ; on ne peut dès lors plus certifier que l’enfant qui suce son pouce retrouve un sein halluciné : il retrouve ce qu’il connaissait déjà et, peut-être, de surcroît, le souvenir d’un sein. Mais, à partir de cette découverte des nouvelles questions se posent : le fœtus a-t-il accès à une forme de rêverie et de ce fait possède-t-il une forme d’inconscient ? La séduction y prend-elle son essor ?

5 Nous référant à Freud qui énonce que « le moi est avant tout un moi corporel … il est lui-même la projection d’une surface » (Freud, 1923), idée qui inspire sans doute Anzieu pour l’élaboration du Moi-peau (1985), nous pouvons émettre l’hypothèse d’une construction progressive des enveloppes psychiques lors de l’embryogenèse. En effet, le feuillet embryonnaire donnant naissance au derme et au cerveau (l’ectoblaste) va y être stimulé par une dynamique des fluides accompagnée de libido narcissique. Ces excitations mécaniques et libidinales proviennent notamment des caresses que la mère enceinte se prodigue et de l’énergie sonore et libidinale de la voix maternelle (Fonagy, 1983). Ce double flux, mécanique et libidinal, permet d’envisager l’aube de la séduction à partir d’un bain narcissique inaugural où la configuration spatiale est telle que le dedans n’est pas distinct du dehors. L’ambivalence présente pour l’adulte lors de ce processus nous est rappelée par l’activité de la pulsion de mort. Celle-ci s’illustre notamment dans les mouvements de haine qu’une mère peut rencontrer à l’égard du contenu de son ventre (Winnicott, 1958) et dans l’hypermédicalisation de la grossesse comme témoin de l’angoisse de mort qui imprègne le monde adulte.

6 L’indifférenciation primitive se dessine donc sous l’égide de l’ambivalence pulsionnelle d’origine adulte. La fantasmatisation de l’adulte durant ce processus s’aligne sur une spatialité organique réelle où l’interne se confond avec l’externe. L’énergie centripète que dégage cette configuration, confirmée ultérieurement dans les mouvements de séduction sexuelle et narcissique, laisse supposer que le refoulement originaire s’y imprime, le pare-excitation embryonnaire se trouvant autant libidinalement investi que transpercé par l’excitation (Freud, 1925) provoquée par la pulsionnalité ambivalente de l’adulte. L’ambivalence pulsionnelle articulée sur une configuration interno-externe organique contribue à la fondation paradoxale du « Je » en devenir (Racamier, 1980).

7 Je postule dès lors que l’IVG vient remettre en scène la tension extrême d’une paradoxalité transgénérationnelle en activant l’ambivalence pulsionnelle afin d’y trouver une issue. Il s’en suit une déliaison au profit de la pulsion de mort et une opération contre-paradoxale : il y a extraction réelle d’un objet incarné et non-fantasmable.

8 L’acte de naissance comporte une césure qui laisse apparaître une nouvelle configuration spatiale ayant un effet traumatique (Rank, 1924). Cet acte fait surgir un « dehors » distinct du « dedans » et en phase avec l’existence de deux corps réellement séparés. Ceux-ci sont accompagnés dans leur périphérie par un troisième corps, celui d’un étranger-père. Cette rupture initiale mobilise de nécessaires ré-aménagements fantasmatiques au sein d’une triade père-mère-infans ainsi que dans le groupe familial élargi. L’asymétrie adulte-infans s’y intensifie de par l’état de prématurité de l’enfant, la Hilflosigkeit freudienne (Martens, 2008), et par le rapport de séduction qui entre dans une nouvelle ère.

De la séduction narcissique au concept d’incestualité

9 Dès la naissance un courant de séduction mutuelle parcourt la dyade mère-nourrisson. Il s’agit d’une séduction narcissique qui « vise à constituer une unité où chacun se reconnaît dans l’autre, ou plus exactement, se reconnaît dans l’unité qu’ils forment ensemble » (Racamier, 1995). Hautement profitable et nécessaire pour ces deux entités, la séduction narcissique vise à éliminer les excitations extérieures à cette néo-création afin de poursuivre le vécu paradoxal interno-externe de la grossesse sur le mode de la symétrie et, selon toute vraisemblance, elle favorise l’installation d’une aire d’illusion (Winnicott, 1971).

10 Considérée comme normale dans les premiers temps de vie, cette relation de séduction peut devenir interminable lorsque le deuil originaire (Racamier, 1992) ne peut s’y immiscer. Celui-ci se rapporte à l’expérience de la perte, communément vécue par la mère et l’enfant, d’un corps « unique ». Ce vécu commun permet à l’enfant de retrouver l’objet perdu, car la mère peut s’en déprendre, et de l’introjecter comme objet total, car désiré. Ce mécanisme de deuil représente l’issue favorable de la mise en tension de l’ambivalence mutuelle. Lorsque la séduction narcissique perdure, elle peut rentrer dans une dimension pathogène, nommée incestualité. La symétrie installée par la séduction devient dès lors manipulatoire : elle devient dissymétrique, au profit de la mère et de son complice. Accompagnée de dénis et de projections, la séduction narcissique interminable donne l’assise aux perversions.

11 L’incestualité dégage une atmosphère : c’est un climat où se confondent les générations, les morts et les vivants, sur qui pèsent des silences, des secrets et des soupçons. Ce climat « où souffle un vent de l’inceste sans qu’il y ait inceste » (Racamier, 1995) empêche de fantasmer et active la mise en actes. Ce climat et ces agirs se traduisent, selon moi, essentiellement à travers un langage corporel.

De la théorie de la séduction généralisée et de l’incestualité institutionnelle

12 La vignette clinique dont il sera question interroge, outre la question du corps, celle de l’asymétrie et de l’incestualité, concept qui à l’origine caractérise une certaine construction familiale. Quelques précisions quant à l’usage de ces concepts sont à réaliser pour le lecteur.

13 La théorie de la séduction généralisée de J. Laplanche (1972-1973, 2007) précise l’existence d’une asymétrie adulte-infans dans sa dimension anthropologique. Dans cette relation initiale, un rapport de forces existe de par la prématurité de l’enfant. Dès les premiers contacts, l’adulte déverse son inconscient sexuel infantile dans l’infans sous forme d’une messagerie énigmatique dont ce dernier ne possède pas l’outil de traduction. Les effets de cette traduction produisent des restes – l’Ics refoulé – et des échecs, l’Ics enclavé (amential, selon Dejours, 2001).

14 De ce fait, il convient de considérer la séduction dans son caractère simultanément sexuel et narcissique ainsi que dans sa dimension anthropologique qui est asymétrique. La dissymétrie à des fins manipulatoires marquant la rupture avec la symétrie de la séduction narcissique (Racamier, 1995) doit être mise en perspective avec la nécessaire asymétrie à réinstaurer sous le primat de l’adulte, afin de rencontrer la structure œdipienne. Je situe également les mécanismes de deuil originaire sous le signe de l’asymétrie dont le rapport de forces penche toujours en faveur de l’adulte. Avançant le curseur d’un cran, j’ai déplacé plusieurs de ces éléments au niveau d’une indifférenciation primitive.

15 L’incestualité institutionnelle (inc. inst.) s’envisage dans un rapport analogique avec la famille qui est le lieu de sa genèse (inc. fam.). Les traits communs essentiels sont les suivants :

  1. La question des origines : l’incestualité inst. s’inscrit dans les origines de l’institution et ce, à travers les projections de ses fondateurs baignés dans une culture spécifique ;
  2. l’évitement des deuils : ceux-ci se déplacent vers l’évitement des conflits et ce, dans la perspective d’éviter les souffrances narcissiques inhérentes aux délimitations des places et des fonctions ;
  3. l’abrasion des différences alimente les confusions : l’aconflictualité institutionnelle instille la confusion des places souvent par gommage de l’asymétrie. La sphère privée se fond dans la sphère professionnelle et le fantasme fait irruption dans la réalité. Le sexuel infantile peut se confondre avec le génital ;
  4. l’exacerbation des agirs : érodant la fantasmatisation, l’inc. inst. désorganise la pensée, favorise les agirs en privilégiant une communication corporelle, témoin de l’activité des identifications projectives à visée indifférentiatrice et qui en imbibe l’atmosphère. Elle enraie les capacités professionnelles et favorise l’absentéisme.

L’institution de soins : postulats et hypothèses

16 Considérons l’institution comme un objet institué par des fondateurs issus de familles avec leurs empreintes narcissiques singulières et leur culture sociale. Opérant comme un corps métaphorique, l’institution assure une fonction matricielle en accueillant les constructions psychosomatiques des usagers et des professionnels, elle possède des membres, des organes-services, un cerveau-directeur. Elle organise une circulation entre le dedans et le dehors (ses engagements, ses préavis …) et il arrive qu’on lui tâte le pouls (les évaluations qualitatives dans les divers services …).

17 Le corps institutionnel peut dès lors être considéré comme une scène où se rencontrent des compositions narcissiques grevées de failles singulières : celles des soignants-professionnels, d’un part, celles des usagers – patients, de l’autre. Dans une organisation de soins, nous envisagerons que les usagers viennent y déposer leurs symptômes pour une possible transformation tandis que les divers professionnels présentent une offre de compétences visant notamment à affirmer ou à accroître des phénomènes de reconnaissance que l’on peut qualifier de sociale ou affective. Cette reconnaissance peut également venir conforter des idéaux ou des croyances … Des fondateurs d’une institution déplacent ainsi les tensions/souffrances du corps social vers une nouvelle scène de rencontres afin d’y favoriser leur transformation.

18 Dès lors, l’hypothèse que je vais défendre est la suivante : la scène institutionnelle devient un relais des sédiments des séductions narcissique et sexuelle originaires et ce, selon un gradient variable. Elle active les diverses défenses face aux angoisses de mort dont celles afférentes à l’indifférenciation primitive. Cette hypothèse suggère que, de par sa configuration fondatrice, l’institution est susceptible d’activer certains facteurs d’indifférenciation auprès de ses acteurs, favorisant le déploiement de l’atmosphère incestuelle. Je vous propose à présent une situation clinique émanant d’un groupe de professionnels que je supervise et qui pratique l’IVG au sein d’une institution de santé publique.

Vignette clinique : « Comment peut-on être pris ! »

D’une clinique en sourdine

19 Valérie, 22 ans, vient se présenter à l’accueil du service dans la perspective d’une interruption de grossesse. Elle est reçue par Isabelle, accueillante « psy » qui est accompagnée par Marylin, une stagiaire. Isabelle est réputée dans cette institution pour sa rigueur et sa capacité de maintenir le cadre. Lors de l’entretien pré-IVG, Valérie vient avec son compagnon qui reste dans la salle d’attente. Il ressort de ce premier entretien que Valérie est dépressive depuis ses 12 ans, suite au divorce de ses parents en raison de violences conjugales, ainsi qu’au départ de son père qu’elle ne voit plus guère. Son copain est le seul ami conservé de cette lointaine époque. Elle ne prend pas de contraception car elle a horreur des médicaments. Le test de grossesse s’étant révélé positif, elle ne souhaite pas garder cet enfant. Elle ne pose pour ainsi dire aucune question concernant l’intervention médicale et elle semble se présenter comme victime de la situation.

20 Isabelle se rend compte après l’entretien qu’elle a entièrement scotomisé l’existence du copain de Valérie et ce, contrairement au cadre prévu dans de telles circonstances qui consiste à questionner – a minima – la place que la patiente souhaite donner au père-géniteur.

21 Forte de ce constat, elle ramène ce sujet lors du second entretien préalable à l’IVG (toujours en présence de Marylin). Mais Valérie ne souhaite pas que son copain participe à l’entretien. Si Isabelle veut le voir, ce sera sans elle : ce dernier qui a accompagné sa copine reste donc dans la salle d’attente. Valérie répète qu’elle n’est pas prête à avoir un enfant et d’ailleurs sa mère, chez qui elle habite depuis le divorce de ses parents, est bien d’accord avec elle. Et finalement, Isabelle ne fera pas cet entretien individuel, sans trop savoir pourquoi.

22 Bien vite, Isabelle se rend compte qu’elle ne pourra être présente le jour de l’intervention, ayant oublié qu’elle était en formation à l’extérieur de l’institution. En accord avec la patiente, elle se fera remplacer par Anne, la responsable du service, à qui elle raconte les faits cliniques. Le jour de l’intervention, la patiente ne souhaitant pas la présence de sa mère, Marylin, dont c’est la première expérience IVG, est invitée à la remplacer. Le copain reste – comme d’habitude – dans la salle d’attente.

23 Cependant, Anne ressent rapidement un malaise face à la position « debout » que prend la stagiaire et surtout, elle se sent mal à l’aise en voyant le contact que crée Marylin en caressant les cheveux de Valérie et qui ensuite happe le regard de cette patiente, à tel point qu’Anne se sent obligée de détourner les yeux de cette scène et de s’extraire mentalement de la pièce.

24 À peu près au même instant, le Dr S. qui vient d’introduire un speculum, entend un enfant hurler dans la salle d’attente et, pour détendre l’atmosphère, dit « On dirait qu’il y a quelqu’un qui n’est pas content ici ! »

25 Suite à l’opération, Valérie demande un rendez-vous auprès de Marylin et Anne commence à se demander si cette stagiaire qui pose peu de questions par rapport à cette clinique, est finalement bien au courant de la procédure post-IVG, à savoir, qu’il ne peut y avoir un engagement d’une psychothérapie avec une patiente si l’on a été son accompagnatrice lors de l’IVG. De fait, nous apprendrons que Marylin a entamé une psychothérapie avec cette patiente et que celle-ci lui a demandé de refaire un test de grossesse après l’IVG. Marylin y a consenti alors que ce n’est pas dans ses compétences.

L’accroche anodine

26 Questionnée quant à sa motivation à nous présenter cette situation, Isabelle nous répond que « quelque chose » la taraude depuis un moment. Elle se demande « comment on peut être pris ». Plus précisément, qu’est-ce qui fait qu’elle n’a pas invité le copain aux entretiens. Comment a-t-elle bien pu oublier qu’elle était en formation le jour de l’IVG ?

27 Je pose alors la question de l’absence de Marylin à la « supervision IVG », d’autant que j’entends parler d’elle pour la première fois. J’ai à peine posé cette question que le Dr S. dit tomber des nues, pensant que Marylin était une accompagnante confirmée et en formation dans le centre agréé pour les suivis IVG. À cet égard, elle souhaiterait d’ailleurs être prévenue en temps utile.

Institution et dessous des cartes

Première donne

28 Cette institution possède une physionomie particulière : il y a les employés qui interviennent lors des interruptions de grossesses et les autres qui, majoritairement, n’aiment autant pas savoir ce qui s’y passe. Ce fut d’ailleurs « au forceps » que cette pratique d’interruption de grossesse fut admise dans l’institution.

29 Tous les employés y sont des femmes à l’exception d’un homme, Lorenzo, par ailleurs fort apprécié par le groupe de femmes. Au moment de cet épisode, plusieurs d’entre elles sont dans un processus de séparation et se racontent leurs déboires multiples. Quant à Marylin, c’est une « jeune et très mignonne » stagiaire psychologue qui est supervisée pour sa pratique clinique par Lorenzo au sein de l’institution. Ils sont cependant tombés amoureux l’un de l’autre et elle est devenue sa maîtresse. Poussé par ses collègues, Lorenzo a mis un terme à cette activité de supervision. Il apparaît également que Marylin a pu bénéficier d’un passe-droit : si elle n’avait été la copine de Lorenzo, jamais elle n’aurait pu assister à une IVG, n’ayant pas la formation requise.

30 Rappelant la scène du regard, Anne, elle-même en instance de divorce, nous apprend qu’elle est au courant des aspects intimes de la relation entre Lorenzo et Marylin, car fort proche de celui-ci avant sa rencontre avec la stagiaire : elle est ainsi devenue la confidente de ces amants. Elle constate, à présent qu’elle en parle, qu’elle traîne une gêne du fait de récolter l’intimité de Marylin et qu’elle l’a pour ainsi dire revécu lors de l’IVG.

31 Isabelle nous raconte alors son propre malaise face à cette relation Lorenzo-Marylin. Elle allait régulièrement manger avec Lorenzo avant qu’il n’entame son idylle et constate qu’à présent, elle l’évite, et que pour l’IVG elle a inconsciemment donné sa place à Marylin.

32 Au terme de cette séance, je souligne la confusion des espaces, l’abus de nature sexuelle et son déni, la présence des clivages. La mise en mots de cette histoire amoureuse intra-institutionnelle créa quelques remous.

Seconde donne

33 Durant cet intervalle entre les séances de supervision, Marylin qui termine son stage, a postulé pour une place, bientôt vacante, au sein du service. Anne a réceptionné cette candidature en tant que coordinatrice, mais se rend à présent compte qu’elle était dans une confusion de places en étant devenue une « copine » de Marylin. Elle expose dès lors à celle-ci l’inadéquation de cette requête, ce que Marylin ne comprend pas : « Si on n’était pas en couple avec Lorenzo, je serais engagée ? », demandera-t-elle. Elle ne comprend pas qu’il puisse y avoir une différence entre un lien professionnel affectueux et un lien de couple dans l’institution. Elle aime par ailleurs s’afficher comme étant l’heureuse élue au sein d’un groupe de femmes au lustre passé.

34 Lorenzo, lui, est furieux suite à ce refus d’engagement et accuse Anne de vouloir compromettre la carrière de Marylin et d’ailleurs, « tout ça, c’est à cause de ce superviseur », dira-t-il.

35 Une autre intervenante, Bérangère, qui effectue des cothérapies de couple avec Lorenzo se sent paralysée lors des séances de thérapie qu’ils animent ensemble : celui-ci est venu la solliciter en aparté pour appuyer la candidature de Marylin et elle n’ose lui parler de la confusion qui s’est installée pour lui car « il m’exploserait la tête », nous dit-elle.

Analyse

36 Découvrons les éléments qui, favorisant l’abrasion des asymétries, permettent l’éclosion d’un climat incestuel au cœur de l’institution.

1 – L’origine du corps institutionnel et son enracinement social

37 L’origine de l’institution est associée à une transformation sociale importante liée aux phénomènes post-soixante-huit qui a notamment remis en cause la place et la fonction de l’autorité : l’asymétrie anthropologique et le rapport de forces qui lui est inhérent chute de son socle. Ce mouvement a également instillé la confusion entre le sexuel génital et le sexuel infantile (les parents-copains). La souffrance humaine en général ainsi que celle inhérente à la découverte des différences (les castrations) deviennent illégitimes (interdit d’interdire).

38 Reposant sur les vestiges du mode de l’autogestion, la tête pensante de cette institution, le conseil d’administration, est composée en partie par des membres choisis parmi les proches des fondateurs, eux-mêmes employés dans le Centre, et l’autre partie se compose des membres de l’équipe. L’asymétrie structurante est évitée : empêtré dans des liens affectifs, l’enfant-employé ayant été choisir son parent-cadre, l’autorité de l’institution craint le conflit et fonctionne sur le mode du « copinage ». Cette construction institutionnelle semble maintenir une composition rappelant l’auto-engendrement.

2 – Un clivage fonctionnel et structurel (Bayle, 2012)

39 Le service IVG fonctionne de façon cloisonnée à l’égard des autres services car leurs employés ne veulent pas entendre parler de ce qui s’y passe. La souffrance propre à l’ambivalence humaine doit rester dans son enclavement afin de protéger les divers dénis. Le service fonctionne car il s’avère rentable.

40 La pratique de l’IVG condense le dedans et le dehors du corps propre avec la construction fantasmatique des origines et tend à révéler du non-pensable sur un mode paradoxal, insistant pour son dévoilement. Elle mobilise la pulsion de mort et les clivages (l’Ics enclavé) de tous et affecte la structure de l’organisation.

3 – Des origines et de sa résonance fantasmatique intra-institutionnelle

41 Formulons quelques hypothèses concernant Valérie : une séparation parentale lorsqu’elle a 12 ans s’inscrit dans une souffrance, nommée dépression. Celle-ci s’accompagne de ce qu’on pourrait qualifier d’objet antidépressif, c’est-à-dire le copain toujours présent et à portée de main depuis cette époque. La puberté à peine engagée, on peut songer à un ratage narcissique lié à cette période : celui de séduire le père. N’était-elle pas assez belle et séduisante pour lui ? Est-ce le retour de ce refoulé-là qui a surgi lors d’un rapport involontairement fécond ? Est-ce que la matérialisation d’un embryon surgit en lieu et place du fantasme de séduction qui n’a pu prendre place ? Cependant, la demande de Valérie de passer un test de grossesse peu après l’IVG laisse augurer une répétition, organisée sur une absence de contraception, comme si la sexualité n’était pas intégrée dans son pouvoir procréatif. La fécondation paraît s’accompagner d’une dimension transgressive. Le corps semble apparaître comme relais d’un bout d’histoire impossible à fantasmer, c’est-à-dire que ce couple ne s’inscrit pas dans l’asymétrie structurante du générationnel et du sexuel. L’extraction de l’objet réel (l’embryon) n’a pas croisé celui – probable – d’un objet incorporé. Le copain serait-il le reflet d’un représentant masculin, celui d’un père qui s’est absenté et qui peut-être, vient croiser la route de la configuration de l’institution ? La configuration de ce couple croise celle du néocouple produit par l’institution.

4 – Résonance du fantasme de séduction

42 Ce groupe institutionnel a quelque peu l’allure d’une horde primitive : un homme pour un essaim de femmes. Par ailleurs, la rupture d’équilibre institutionnel survient à un instant ou l’assurance narcissique des professionnels est vraisemblablement fragilisée suite aux tourments qu’avivent leurs propres séparations de couple. La rupture de l’asymétrie générationnelle se signale à divers niveaux : 1°) le superviseur de la stagiaire ne maintient pas l’abstinence avec la stagiaire et la transmute en pseudo-collègue ; 2°) d’une génération plus jeune que les professionnels en place, Marylin séduit et est séduite par son aîné : c’est un Œdipe non fantasmé aux relents incestueux ; 3°) une relation sexuelle n’atteint pas le statut d’une génitalité : c’est ce qui ressort du comportement du néocouple qui en dénie l’effet dans l’institution.

43 Lorenzo paraît incarner l’enfant omnipotent de ces mères séductrices narcissiques à des degrés divers et il tente subitement de prendre son envol génital au sein de cet essaim de femmes-mères. Il rencontre son reflet narcissique : ensemble, ils se rassurent de leur toute-puissance. La sphère privée conflue avec la sphère professionnelle et les fantasmes d’un sexuel infantile se confondent avec ceux d’une sexualité génitale. Endossant le statut de l’enfant-Roi, Lorenzo et Marylin, ne comprennent pas qu’on leur mette des barrières : n’avaient-ils pas droit à toutes les faveurs ? Les agirs de ce néocouple se sont substitués au non-fantasmable et ce, en résonance avec la clinique qu’amènent de nombreux couples en demande d’IVG. Nous n’y excluons pas une certaine perversion narcissique.

5 – De l’indifférenciation primitive aux mouvements d’exclusions par défaut de délimitations symboligènes

44 La scène du regard durant l’intervention illustre une sorte de scène primitive avec Marylin, représentant une « mère debout » mais qui simultanément n’est pas à sa place selon Anne. Cette vision l’a impressionnée à un point tel que celle-ci paraît renfermer le fantasme d’une dangereuse substitution des positions pouvant entraîner une exclusion. Ce sentiment est tellement invasif pour Anne qu’il l’amène à s’extraire mentalement de la pièce. Ce fantasme d’exclusion avait auparavant entraîné l’évincement d’Isabelle ainsi que celui du copain, non-intégrable pour elle en tant que partenaire sexué.

45 À l’image de l’embrouillement de l’espace privé-public, le corps réel et le corps imaginaire peuvent se confondre car, selon toutes vraisemblances, le terrain est miné suite à la configuration des origines de l’institution.

46 L’effacement d’espaces différenciés fait précipiter Anne et Isabelle dans la chambre nuptiale de leurs collègues, confondue avec la scène institutionnelle. Ils y sont conviés comme voyeurs semi-obligés : c’est un abus par injection d’un sexuel dénié. Le fait de subir cet état pourrait bien soulever colère et angoisse. La position asymétrique – celle du superviseur externe – est honnie par certains.

6 – Atmosphère incestuelle et éléments de deuil au sein de l’institution

47 Ce n’est pas un secret qui cadenassait l’atmosphère mais une pesanteur qui saturait l’atmosphère. Celle-ci était due aux effets de l’intrusion d’une sexualité d’adulte qui était déniée par tous, jusqu’à ce que la parole les en libère. Elle colmatait des angoisses (« Il m’exploserait la tête ! ») ainsi que de la colère pointée par déplacement (« quelqu’un n’est pas content ici ! »). C’est l’ouverture à la conflictualité intra-institutionnelle qui a permis une délimitation des positions professionnelles en réinstaurant les asymétries dévoyées. Chemin faisant, les pertes teintées d’omnipotence ont amené les professionnels à un travail de deuil.

Conclusions

48 Ce texte aborde l’incestualité en rapport avec l’existence d’une asymétrie anthropologique fondamentale. Celle-ci repose sur une unité psychosomatique imposée par « la nature des choses ». C’est, à partir de cette dissymétrie originaire fondue dans l’indifférenciation primitive que découle une fantasmatique visant à lutter contre l’angoisse de mort. Les séductions narcissique et sexuelle œuvrent ensemble et en sont le relais. Elles peuvent mener au dévoiement de l’asymétrie structurante et alimenter l’incestualité ainsi que les perversions.

49 L’incestualité institutionnelle se déploie à la faveur de facteurs concordants permettant de limer les asymétries structurantes, telles celles qui distinguent les professionnels des usagers/patients et celles qui séparent les espaces professionnels et privés. Ces facteurs peuvent être d’origine structurelle, liés notamment aux fondateurs et aux codes sociaux d’une époque. Ils peuvent être l’œuvre de défenses narcissiques en rapport avec l’activité de l’institution. Dès lors, les vécus non-pensables y saturent l’atmosphère, favorisent les agirs et handicapent le travail. Réinstaurer l’asymétrie passe par la rencontre des souffrances qui traversent les corps et ce, afin d’accéder au travail des deuils.

Épilogue

50 Marylin a terminé son stage et ne fut pas engagée. Lorenzo a vu sa place de psychologue et de psychothérapeute redéfinie. Les stagiaires seront dorénavant supervisés selon un protocole redéfini. De nouveaux membres du C.A., ainsi qu’un nouveau président, suffisamment distants des membres de l’équipe ont été nommés. Enfin, un nouveau service a vu le jour au sein de l’institution : l’accompagnement des femmes enceintes jusqu’à la naissance …

Français

L’atmosphère incestuelle peut-elle infiltrer l’institution de soins ? Ce thème est interrogé à partir de l’existence d’une asymétrie anthropologique adulte-enfant issue d’une unité psychosomatique originaire et pourvoyeuse de mouvements de séduction. L’institution sera appréhendée comme une métaphore d’un organisme vivant accueillant, telle une matrice, les constructions narcissiques des intervenants professionnels et des usagers, lesquelles sont invitées à un travail de transformation. Selon un gradient variable, les défenses que recouvrent les divers mouvements de séduction peuvent mener vers un dévoiement des asymétries structurantes et entraver la capacité de penser par divers agirs. Ces propos sont éclairés par une clinique centrée sur la question des origines, celle de l’IVG.

Mots-clés

  • incestualité
  • institution
  • corps
  • IVG
  • origines

Bibliographie

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Bruno Le Clef
psychanalyste, thérapeute de couple et de famille,
superviseur d’équipes en milieu psycho-médico-social
Rue Berkendael 97, 1190 Bruxelles, Belgique
Mis en ligne sur Cairn.info le 05/10/2015
https://doi.org/10.3917/difa.034.0205
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