Accueil Revues Revue Numéro Article

L’Espace géographique

2012/1 (Tome 41)

  • Pages : 96
  • ISBN : 9782701164335
  • DOI : 10.3917/eg.411.0035
  • Éditeur : Belin

ALERTES EMAIL - REVUE L’Espace géographique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 35 - 50 Article suivant
1

Nous venons d’explorer les différentes séquences du parcours institutionnel du sujet à travers la fracture primordiale infligée par l’annonce, en ce qu’elle reflète un éclat de cette douloureuse reconstruction, qui est autant une épreuve solitaire extrême que le centre d’attention d’une réflexion collective. Elle nous pose la question de la connaissance détenue sur l’autre (tout savoir ne peut rien sans lui), de ses conséquences et limites, lorsque, sachant la blessure irrémédiable, on doit la lui transmettre.

2

Rite institué de vie et de mort, passage (à vide) unifiant deuil et renaissance, l’annonce est à la fois rupture des perceptions passées, marquant d’un trait indélébile le monde qui s’achève, et tentative de restaurer le lien, quête convulsive d’articulation, psalmodie appelant à une nécessaire continuité [1][1] On l’aura perçu dans la description des figures de.... Elle provoque une déstabilisation des univers sociaux qu’elle met en présence avec l’ambition de les raccorder :

  • le monde incorporé par le sujet (la quête d’un sens pour soi [2][2] R. Sainsaulieu, op. cit.), qui bascule vers le vide. Il devra passer par des épreuves, l’apprentissage de techniques du corps qui, comme une prière, répéteraient un code dont il ne devinerait la signification que bien plus tard… ;

  • l’organisation sociale, par les instances du savoir et de l’action, bousculée dans ses conceptions courantes de la rationalité ; comme si, devant rendre compte de l’indicible, elle atteignait au sacré : la voilà convoquée pour restituer un message qui soit porteur d’espoir, alors même qu’elle est confrontée à une hémorragie du sens, qu’elle va tenter, par divers procédés, de stopper. Quelles sont les conditions d’efficacité des interventions qu’elle prodigue ?

L’annonce, une épreuve de vérité adressée au sujet

3

L’annonce est d’abord un acte du langage [3][3] J.-R. Searle, Les Actes de langage, Paris, Hermann,... médical d’une puissance évocatrice [4][4] C. Lévi-Strauss, La Pensée sauvage (thèse de « l’efficacité... redoutable : elle agit comme le concentré de toutes les données connues (les causes) et de toutes les significations envisageables liées à la pathologie énoncée. Elle n’est pas seulement inscrite dans la relation thérapeutique, encore moins dans l’instant où elle est faite, mais traverse, de part en part, la corporalité individuelle, sanctuaire de la socialité. Elle résonne longtemps après que la parole soit retombée, comme l’expérience tangible de la douleur insoutenable, sans appel.

4

L’annonce, c’est un peu le regard pétrifiant de la Gorgone-Méduse introduit au cœur du procès médical [5][5] S. Korff-Sausse, Le Miroir brisé. L’enfant handicapé,... : il faudrait ne pas la regarder en face pour conserver quelque chance de pouvoir l’affronter. Ce que les psychologues appellent le « déni » ne traduit, sans doute, que le refus légitime de l’inacceptable, l’effondrement des projections possibles sur le vecteur de l’espace-temps [6][6] La trame de tels distinguos « anthropo-psychologiques ».... Le terme de « handicap », auquel elle ramène inexorablement, n’a pas même besoin d’être prononcé pour être le seul avenir qu’on devine, selon la mine ou le ton employé par le référent. Pas, non plus, besoin d’être intégré ici et maintenant par le sujet ; il surviendra, un peu plus tard, en « boomerang ».

5

Ce constat de la déficience, qui tient lieu de statut, l’assimile tout entier à une configuration d’existence dévitalisée qui n’est pourtant ni la vie ni la mort : en même temps, les contours de ce qu’on « lit entre les lignes » comme un destin restent à explorer, laissant libre cours aux radiations de l’imaginaire personnel et social. C’est le début d’un processus sur lequel règne l’incertitude sur soi et son rapport au monde, le commencement d’une vie en suspension…

6

Elle apparaît doublement anachronique, parce qu’elle abolit toute projection possible :

  • dans la durée, autre que celle qu’elle énonce sur le fil conducteur du devenir ;

  • et que l’intensité même du message semble capable, sur l’instant, d’engloutir toutes significations et valeurs affectées à l’intégrité physique.

On a besoin de l’espoir, d’un après ou d’un ailleurs, pour dire l’indicible (le « faire passer »), mais, en même temps, il apparaît « hors-sujet », déplacé à cet endroit précis de la fracture. Il s’agit d’un message en deux temps imbriqués : perte et espoir, dont l’un annule l’autre [7][7] On se référera aux grilles de lecture du système de.... C’est, d’abord, de chaos, de catastrophe [8][8] H.-J. Stiker, Corps infirmes et sociétés, op. cit.,... qu’il est question. La superposition des deux registres semble produire autant de confusion que de réconfort, elle accorde tout au plus un sursis illusoire, puisque « les dés en sont jetés ». Dans l’immédiat, elle est éclatement des perceptions de l’intégrité, scission entre soi et ce corps pantelant, navire dont la trace s’est irrémédiablement perdue dans la tourmente. La vie elle-même est devenue un non-sens : « Mourir, ça, oui, à ce moment-là, ça a du sens… » (Dr Proulx, Montréal). Elle donne immédiatement accès à un référentiel fort, qui fait appel à toutes les représentations sociales de l’incapacité-invalidité [9][9] On fera, ici, retour sur l’interprétation de la perte.... Elle replie l’être sur son handicap, désignant ce « fardeau » [10][10] Ce terme est utilisé comme concept en recherche québécoise :... qui le désavantage a priori, par défaut de constitution personnelle. La situation dans laquelle il se trouve est heurtée par sa définition essentialisée, insensée : « Il est handicapé » (D. Le Breton). Comment, dès lors, réinvestir une situation corporelle sans réponse, dont les fils sont coupés ?

L’annonce comme épreuve de vérification des finalités de l’intervention

7

On a évoqué cette sorte d’eschatologie par laquelle le monde de la personne et de ses proches se trouve profondément déraciné. Mais, lorsque le corps vacille, il est inconcevable, pour l’ordre social, de laisser libre cours à une captation aussi destructrice, vouée à la perte. Ce processus mortifère se voit alors transféré vers les institutions idoines et les acteurs des différents dispositifs entrent en scène. L’annonce est devenue un rite d’entrée institutionnel. Leur action prend sens : acte de restitution, elle comporte une promesse de réparation. À quelles sources régénératrices l’espoir va-t-il pouvoir puiser la force nécessaire pour renaître ? Une réflexion épistémologique nous a conduits à identifier deux ordres récurrents d’explication du monde, qui se donnent pour mission de raccorder les univers sociaux de sujets en déroute aux structures fondatrices de l’action collective. Ce sont, du reste, les deux modes fondamentaux de l’organisation du monde, porteuse de son idéologie en actes, qui s’enchevêtrent tout au long de ce processus de réadaptation. Cela fait du handicap une question centrale pour la modernité :

  • la rationalité scientifique, comme entreprise de maîtrise de la nature par l’accumulation du savoir. Elle était représentée par l’instance médicale et ses affidées ;

  • la rationalité managériale [11][11] Voir l’œuvre de P. Legendre, notamment : Leçons III...., comme art d’aménager l’espace social et la distribution des rôles dans le champ conquis par l’espèce humaine, de manière à assurer une meilleure adéquation entre les ressources et les contraintes de la vie collective.

Elles se sont avérées déterminantes, dans les différentes composantes de l’annonce, comme les garants d’une parole responsable que la société engage auprès des rescapés du naufrage :

8

1. Jusqu’à un certain point, la science est en mesure d’exercer une fascination à peu près équivalente à la ferveur religieuse d’autrefois ; à ceci près qu’elle autorise, désormais, à rêver notre possible épanouissement physique et mental dès ce monde-ci, comme pour en finir avec la transcendance. On a vu qu’elle donnait libre cours à autant de certitudes fragiles que d’illusions : elle peut s’apparenter au retour des superstitions qu’elle-même alimente dans l’esprit de l’être en danger. Lorsque ces croyances sont ébranlées, c’est un peu comme si ces mythes auxquels nous souscrivons (nous sacrifions) s’effondraient. Comme si, à travers le tarissement des explications du monde que le discours savant est en mesure de fournir, la terre s’arrêtait de tourner. L’annonce est cette terrible invocation qui cherche à ranimer la flamme en réinventant un espace de parole à l’endroit même où le sens s’épuise, où le lien se délite, mais où l’homme se retrouve, conscient de lui-même et de sa finitude. Nous voilà soumis aux caprices des démons de l’incertitude… Alors, sans doute, faut-il rompre avec les promesses intenables ; mais sans jamais refermer la « lucarne », sans jamais renoncer tout à fait à ce précieux capital de connaissances [12][12] La suspicion de tentative de « médicalisation des rapports.... On a pu constater que progrès scientifique et ligne biographique semblaient longtemps cheminer en parallèle : le sujet doit savoir lucidement, en attendant, substituer à l’espoir de guérison un état d’éveil, une intelligence des situations, puisque la vie ne prend consistance que par l’engagement résolu dans le monde présent…

9

2. La rationalité managériale ou « institution gestionnaire des biographies [13][13] M. Calvez, L’Institution, gestionnaire des biographies,... » a pour tâche d’organiser les trajectoires de façon que chacun prenne place dans un ordre, une classe, une catégorie, et se voie attribuer un nom propre, un statut, un rôle et/ou une fonction sociale précise de manière à obtenir droit de cité auprès de ses semblables. Telle était, du moins, l’ambition première de la « réadaptation sociale » (dans sa version de juin 1975). Cette ordonnance ne suffisait pas à donner une juste appréciation des généalogies de destins qui n’ont de cesse de lui échapper [14][14] On parle aujourd’hui des « inadéquats » présents dans.... C’est le cas de ces personnes restées entre deux états marqués par l’alternance, ou liminalité, dans un environnement qui, n’ayant pas été conçu pour eux, les confinerait à un mode de vie en retrait, à la marge de l’édifice sociétal. En ce sens, l’étude de l’annonce de la déficience a été révélatrice des limites de cet effort de rationalisation parti à la conquête des subjectivités. On est contraint d’admettre que les sujets sont bien porteurs et créateurs du sens de leur expérience, que tout projet social à leur égard ne peut qu’être essentiellement accompagnateur[15][15] Cette mission d’accompagnement pourrait, également,... ; qu’il passe par la définition des conditions qui président à un dialogue dont les démêlés restent incertains pour chacune des parties. La critique du processus de normalisation, dans les sphères intellectuelles, associée à la déconcentration de certaines instances de pouvoir, a permis d’entreprendre ce travail de redéfinition de l’action sociale à l’aune du projet démocratique.

10

Ces deux ordres de discours ordonnateurs nous ont aidés, dans les deux aires culturelles traversées, à baliser ou structurer ces parcours difficilement déchiffrables. À cette différence près qu’en France, le second (l’organisation) se calquait intégralement sur le premier (la détention de la connaissance scientifique), faisant place à la figure du médecin manager d’une équipe et des biographies qui lui sont confiées. L’examen des dispositions québécoises nous a permis d’observer l’intérêt de découpler ce modèle, qui permet la graduation concrète et symbolique de chacune des étapes menant à la prise de conscience. Le changement de répertoire indiquait les glissements successifs avant d’envisager une « réintégration sociale » proprement dite, s’affirmant comme le traceur des procédures. Accompagner, c’est aider le sujet à passer à travers les turbulences avec le sentiment de sa capacité à mobiliser le potentiel suffisant pour y faire face. Tel est le sens de cette « bonne parole [16][16] En souvenir de Jean Desjardins, qui, à chaque fois... » qui sache rendre compte et créer du lien quand « rien ne va plus » de soi. Les Québécois se sont, simplement, décidés à aller plus loin : le « coup de force » de Wood cherchait à faire admettre un caractère social aux conséquences du handicap. Mais, s’il ajoutait cette dimension importante, le noyau problématique restait largement biomédical : une déficience entraîne des incapacités, d’où découle un désavantage de situation. Cette définition appelle une traduction institutionnelle assez linéaire, même si telle n’était pas l’intention du découvreur de cette formulation. Elle attise le conflit de sens et de légitimité entre sciences médicale et sociale ; ou, pour y mettre un terme provisoire, conduit au statu quo. Et donc au « saucissonnage » de la trajectoire, répartie selon des compétences et territoires d’intervention. En préconisant un « dépoussiérage » de tout ce que la prise en charge ajoute à ces situations, le Québec reconnaît pleinement cette caractéristique du handicap comme construction sociale. On peut alors dépasser les oppositions formelles pour relever des points d’intersection dans les creux de ces itinéraires. L’adaptation du sujet est aussi le fruit d’ajustements entre les parties qui constituent la structure globale de son parcours. Cette conception de l’intégration des différences n’est pas étrangère au phénomène d’aggrégation des groupes en une seule et même « communauté » de référence, dans un processus de modernisation accélérée, au Québec. Rupture et continuité, identité et différence, responsabilité et autonomie entrent dans un rapport mutuellement constitutif [17][17] J.-L. Brackelaire, op. cit. dont le point de basculement se trouve symbolisé par cette charge d’annonce.

11

Deux conceptions découlent de l’observation de la structure des rôles dégagés dans chacun de ces champs d’intervention :

12

1. Un registre thérapeutique : quittant toute prétention à s’affirmer en tant que science exacte, la conduction d’équipe scientifique est retombée au stade de simple pragmatique, armée d’une rationalité singulièrement restreinte. La prééminence technologique renvoie sur un plan secondaire toutes les autres conséquences, appréhendées en termes de désavantage. Cette formule tend à reporter durablement le projet de « réadaptation sociale » proprement dit. Elle risque de maintenir longtemps le sujet dans une position incertaine sur ses résultats (attente semi-passive alternant avec une hyperactivité réparatrice) et de provoquer l’adoption d’une attitude « objectale » à certains moments clés de l’expérience, qui ne seraient pas identifiés comme tels (« hôtellerie », soins intrusifs… )…

13

2. Ces premiers constats conduisent à concevoir l’annonce dans le cadre d’un projet initiateur d’une pédagogie de la libre détermination (ou consentement éclairé), qui exige de réfléchir :

  • d’une part, aux prédispositions morales et physiques de sa transmission pour l’individu concerné et sa famille ;

  • d’autre part, aux précautions éthiques, relationnelles et matérielles (chacune étant une composante de l’organisation) qui accompagnent une communication dont on peut envisager par avance certains « biais ». L’institution seule est en mesure de clarifier un projet s’inscrivant dans une politique de centre qui tienne compte des difficultés et opportunités du monde ambiant. Le challenge organisationnel consiste à résoudre ces parts d’ombre de manière à rendre l’espace plus disponible aux sollicitations de la personne, à sa pulsation. Les prédispositions prises par chaque établissement nous ont permis de faire le point sur le degré de stratégie prévisionnelle et la « prévenance » de chacun des sites visités à l’égard de ses « novices ».

L’expérience physiatrique des phases 1 et 2 apparaît sous le jour d’une économie des réinvestissements biopsychiques, évitant un certain nombre de scories déjà répertoriées dans les annales de l’institution. Cela permet la « remise à flot » d’un nombre assez considérable de sujets, ceux que l’on parvient, en grande partie, à « raisonner » (les « plus autonomes » chez P. Gauthier). La même remarque vaudrait pour la disposition française des services, qui connaissent également de francs succès. Cela étant entendu, ce ne sont pas celles-là dont nous parlent, principalement, les intervenants de phase 3 rencontrés : c’est, peut-être, le mérite de ces organismes de troisième ligne que de s’attaquer à la résolution des cas de figure réputés les plus difficiles (« repoussoirs »), qui permettent de rendre la vie plus tolérable : à eux-mêmes d’abord ; à ceux qui seraient moins atteints ou moins fragiles et peuvent prendre appui ; mais aussi à la communauté dans son ensemble, aux prises avec le jeu des représentations sociales les plus stigmatisantes, à l’encontre de ces situations de « deuil impossible » vécues par des personnes parfois taxées de se comporter en « cas sociaux » ; y compris de la part de professionnels pourtant chargés de leur venir en aide (« mauvais sujets », irrascibles, agressifs, refermés sur eux-mêmes, etc.). On aurait simplement tâché de renverser la perspective, moins dans le sens d’une « égalitarisation des chances » (ce qui n’est pas négligeable) que dans celui d’une reconnaissance d’un droit de différer dans les rythmes d’évolution.

14

Le champ québécois de la réadaptation n’est que l’illustration d’un modèle qui tente de s’affranchir du « narcissisme organisationnel [18][18] Selon le mot de J. Godbout (1986). » pour répondre à la double contrainte de la crise rémanente de son système de santé et de la « satisfaction des besoins » croissants de la population dans les États avancés. On peut présenter ce jeu d’imbrication de la façon suivante : la désinstitutionnalisation, comme mouvement d’émancipation, entraîne une déconstruction des travers institutionnels et permet de penser la réadaptation comme processus dynamique : l’analyse des limites instituées libère les possibilités de réflexion autour de la personne qui se transforme en même temps qu’elle aménage ou modifie son rapport à ses semblables et à son propre environnement. Jeu qui, précisément, fait société [19][19] N. Élias, Qu’est-ce que la sociologie ?, La Tour-d’Aigues,.... Le raisonnement catégoriel fait place au concept d’accompagnement des mutations du sujet comme traceur du changement social. Pour le sociologue, individu et société cessent d’être des objets fixes qui s’opposent ; il peut rendre compte du jeu de leurs transformations réciproques par une approche perspectiviste, configurative ou historiale, en position de proposer au fur et à mesure qu’il décrit.

Les personnes aux prises avec les tentatives d’assimilation aux perceptions valides, ou processus dit de « normalisation »

15

La différence se comprend dans un faisceau de relations [20][20] « Notre hypothèse est que, pour comprendre la différence,..., à travers un certain nombre d’actes de désignation. Elle est au principe de l’édification de la personne. Et n’a pas, a priori, de raison de disparaître à partir du moment où on essaierait de la rendre plus tolérable (y compris pour la personne concernée). Les outils orthopédiques qui lui permettent de s’adapter aux conditions de vie plus générales, d’une certaine façon, restent autant de ses signes extérieurs. La réadaptation a été décrite comme un ensemble de rites de passage où la personne, à travers le groupe, se comportant un peu comme si elle appartenait à une « tribu » (C., 21 ans, tétra : « ici – à Kerpape –, c’est ma tribu ! »), régule, par la confrontation à des obstacles, l’ensemble de ses rapports au corps et à l’environnement.

16

Toute relation d’aide comporte une notion forte, inégalitaire mais fluctuante, de pouvoir, définissant celui qui peut et celui qui est dans l’attente ou le besoin. Il n’est pas dit que l’aidant ne va pas tâcher de tout faire pour « recréer l’aidé à son image [21][21] H.-J. Stiker, op. cit., p.154 : « Le discours des institutions... », ni tenter d’édicter la partition morale entre le « digne » et l’« indigne ». À travers de telles tentatives, se joue le processus de différenciation, puisque le récepteur n’en reste pas moins sujet de ce qu’il perçoit. Il retravaille (lors de ces « mauvaises nuits » qu’on lui fait passer) cette image de soi dépendant qui lui est renvoyée. L’exclusion et la « mort sociale » sont des situations limites, idéal-typiques, qu’il faut soupeser avec la plus grande vigilance. Elles sont relatives à des situations particulières et fréquentes [22][22] On en a relevé la variance, à travers certaines scènes... ; mais on ne peut risquer leur généralisation en tant que caractéristique « essentielle » de toute condition de handicap. Ou elles sont, de la part de ceux qui en établissent le probable surgissement, la repèrent comme tentation archétypale (le meurtre rituel, la négation ou haine de soi et/ou de l’autre en soi), des « signaux forts » renvoyés vers la collectivité. Elles permettent d’éclairer des phénomènes de culpabilisation enfouie (l’embarras goffmanien) parmi les ressorts de l’action « réparatrice » à l’égard des stigmatisés. Ces « dérapages » de l’action collective n’ont pas, en soi, de réalité psychosociologique permanente, obligatoire [23][23] L’infanticide ou l’avortement, par exemple, peuvent.... Mais ils tendent à se répéter sous les modalités de leur ritualisation, qui se joue à travers des « scènes primordiales » (dont « l’annonce »). En contrepartie, les paradoxes, d’ordinaire inconciliables de l’activité sociale, y atteignent leur paroxysme. Les représentations sociales qui se font jour dans de telles circonstances organisent un questionnement sur les fondements moraux que tisse le lien social, par cette capacité cognitive proprement humaine, selon Dan Sperber [24][24] D. Sperber, La Théorie de l’esprit., de se mettre à la place de l’autre en tentant de lui fournir les moyens matériels et symboliques (par le langage, notamment, mais plus sûrement par l’expérience partagée, redistribuant les responsabilités) pour que subsiste la notion fragile d’humanité.

17

Sentiment d’écrasement, de dégradation et formes inespérées de redynamisation sont les deux faces d’un même problème originel : le sujet va d’abord essayer de retrouver un équilibre entre cette qualité inaliénable de personne et cette situation organique qui génère un certain nombre d’altérations. Perpétuellement guetté par l’entropie ou la vacuité de l’existence, qu’il éprouve plus que quiconque, le voilà projeté dans une permanente relation de dualité entre la personne qui « prend le dessus » et l’altération qui tend, parfois, à le ramener à une conception quasi végétative de l’existence [25][25] Le retour d’une infection urinaire, le « pourrissement.... Jusqu’à ces moments, souvent durables, où il retrouve une certaine unité dans la mobilité [26][26] « Aussi la réalité sociale est-elle – pour G. Tarde..., par la force de ses acquisitions. Cette précarité qui l’affecte plus que d’autres ne nous autorise pas pour autant à penser qu’il soit « socialement mort », mais traduit une situation vitale assimilée à une condition sociale en suspension ou en sursis (lorsqu’il dit, par exemple, « faire du rab »). Ce qui est la caractéristique de tout être humain subissant, à un moment donné, des limitations. La « différence », loin d’être gommée, semble plus que jamais inscrite « au-dedans », au cœur même de sa propre existence, comme constituant un axe autour duquel son univers de sensations s’est enroulé, mais à partir duquel il peut redéployer le fil des relations sociales et spatiales. Si ces personnes continuent d’être porteuses d’un message d’exceptionnalité (« J’en ai assez d’être formidable ! », nous a confié L., 23 ans, paraplégique), le référent est moins la recherche de conformité à des comportements sociaux autorisés (l’imitation) qu’une attitude humaine à adopter face à « la vie malgré tout », à partir d’un système de valeurs dont elles ont tout loisir d’envisager la réfutabilité. Loin d’une assimilation passive au bon vouloir des « valides », ce cheminement passe par des périodes de défiance à l’égard de ces « bons sentiments » ; par une remise en question de ces relations mixtes, y compris celles auxquelles le sujet attachera le plus d’importance : on a abordé le problème de l’érosion du couple. On parle souvent de la rupture subie par l’accidenté (parce qu’il deviendrait objet de compassion ?). On évoque moins le cas où c’est lui qui impose la séparation : est-ce qu’il la souhaite véritablement ? Ou est-ce parce qu’il dit s’être durci (M. V.) ? Toujours est-il qu’il établit clairement qu’on ne peut plus faire comme si le drame ne s’était pas produit et continuer comme avant [27][27] Mme T. et le jeune motard prétendant « racheter »,...

18

Le premier « masque », c’est celui de la persona[28][28] M. Mauss, Sociologie et anthropologie, op. cit., chapitre... : se présenter sous un jour favorable, ou bousculer un ensemble de conventions, c’est déjà tenter d’accéder à l’Agora, ou crever un nouveau seuil psychosociologique. Comme si le fait d’« aller vers » l’autre (parfois, de façon provocatrice) impliquait une réciprocité minimale qui ferait que, peut-être, le vis-à-vis saura, en retour, jouer le jeu, tenter de « prendre sur lui » pour ravaler sa gêne ; ou alors, fait-on fi des remarques admiratives, simplement considérées comme déplacées. Mais l’on s’accorde ce droit à l’échec, propre à toute situation de communication. On a évoqué le sens de l’annonce faite par le milieu spécialisé ; encore reste-t-il à envisager les situations de présentation de soi comme autant de manières de réitérer les implications civiles de ce message et d’en vérifier les conséquences produites sur un public non averti.

19

Nous dirions, au bout du compte, que la norme n’a jamais réellement cessé d’être interrogée ; qu’elle l’est, longtemps, avec une sourde angoisse tapie au fond des entrailles. Le handicap n’a guère perdu de son étrangeté ou de son altérité, pour ceux qui en font quotidiennement l’expérience. Mais peut-être que nos comportements urbains nous ont désappris à percevoir la différence ou à la considérer selon la justesse de ses apports critiques. Ce sont aussi les catégories de pensée ou les modes d’organisation des valides qui, d’une certaine façon, peuvent apparaître dérisoires, révocables ou, du moins interrogeables, modifiables, contre lesquels pester plus qu’à son tour, et les personnes réputées « handicapées » qui deviennent vecteurs de changement et de réflexivité pour les porteurs des signes extérieurs de la normalité. C’est ce dont j’ai, modestement, tenté de rendre compte, sachant que l’on est toujours situé d’un côté ou de l’autre de la « frontière ».

Notes

[1]

On l’aura perçu dans la description des figures de la « victime qu’on finit par blâmer ».

[2]

R. Sainsaulieu, op. cit.

[3]

J.-R. Searle, Les Actes de langage, Paris, Hermann, 1972.

[4]

C. Lévi-Strauss, La Pensée sauvage (thèse de « l’efficacité symbolique »), Plon, 1962.

[5]

S. Korff-Sausse, Le Miroir brisé. L’enfant handicapé, sa famille et le psychanalyste, Paris, Calmann-Lévy, 1996.

[6]

La trame de tels distinguos « anthropo-psychologiques » (ou de reconsidération du travail de la « psyché » en fonction de facteurs sociaux et environnementaux) s’est enrichie au contact de personnalités chaleureuses telles que Denis Saint-Charles, travailleur social à Lucie-Bruneau. C’est lui qui m’a mis en contact avec les travaux de Marsha Cohen, de Detroit, à qui nous devons les concepts liés à la « gestion de l’incertitude prolongée ».

[7]

On se référera aux grilles de lecture du système de défenses et de réactions des personnes (E. Kübler-Ross, J. Desjardins, K. Yoshida) : déni, révolte, colère, désespoir, deuil et adaptation…

[8]

H.-J. Stiker, Corps infirmes et sociétés, op. cit., p. 15 : « Une catastrophe vient de ce que je ne savais pas que la réalité pouvait accoucher de “cela”. Je m’étais construit un monde où je n’avais pas prévu le jaillissement d’une telle différence, d’une telle particularité. »

[9]

On fera, ici, retour sur l’interprétation de la perte et du moindre, puis du retour (analyse des préfixes accolés : in-/ré-), « la négation de quoi ? » décryptée par H.-J. Stiker dans Corps infirmes et sociétés, op. cit., notamment en introduction et dans « La naissance de la réadaptation » (VIe chapitre).

[10]

Ce terme est utilisé comme concept en recherche québécoise : il a été introduit pour décrire les conséquences pour les familles du fait de prendre soin d’un malade mental à domicile.

[11]

Voir l’œuvre de P. Legendre, notamment : Leçons III. Dieu au miroir. Étude sur l’institution des images, Paris, Fayard, 1994.

[12]

La suspicion de tentative de « médicalisation des rapports sociaux » au profit d’une élite ou accentuant les excès « naturels » du consommateur, dernier avatar de l’ère du soupçon, ne peut donc être une explication satisfaisante…

[13]

M. Calvez, L’Institution, gestionnaire des biographies, op. cit.

[14]

On parle aujourd’hui des « inadéquats » présents dans des services où ils ne devraient pas être rangés.

[15]

Cette mission d’accompagnement pourrait, également, définir le rôle d’animateur joué par les États démocratiques dans la multiplication des procédures transversales ou décentralisées.

[16]

En souvenir de Jean Desjardins, qui, à chaque fois qu’il accostait un nouveau groupe en formation au Centre, disait s’en aller « répandre la bonne parole ».

[17]

J.-L. Brackelaire, op. cit.

[18]

Selon le mot de J. Godbout (1986).

[19]

N. Élias, Qu’est-ce que la sociologie ?, La Tour-d’Aigues, Éd. de l’Aube, 1991, p. 141 : « Bien que ceci heurte les habitudes linguistiques et mentales, il est pertinent de dire que l’homme est constamment en mutation. Il n’est pas soumis à un processus : il est un processus (…) » ; p. 143 : «?Dans ce contexte, il est nécessaire d’indiquer combien il est contestable de représenter l’homme comme homo clausus ».

[20]

« Notre hypothèse est que, pour comprendre la différence, ce n’est pas le différent qu’il convient de regarder, mais bien l’ordinaire. La question des normes sociales demeure certes au centre de l’étude, mais notre intérêt ira moins à ce qui s’écarte extraordinairement du commun qu’à ce qui dévie communément de l’ordinaire » (E. Goffman, Stigmate, op. cit., p. 150).

[21]

H.-J. Stiker, op. cit., p.154 : « Le discours des institutions ou l’imitation », au chapitre VI, « La naissance de la réadaptation ».

[22]

On en a relevé la variance, à travers certaines scènes décrites ; mais aussi établi une première liste des « remèdes » permettant de la pallier, inscrite dans le théorème du « pendule », à même de rendre compte des situations de liminarité.

[23]

L’infanticide ou l’avortement, par exemple, peuvent aussi être ramenés aux circonstances socio-économiques, démographiques qui les rendent légitimes ou nécessaires pour les sociétés, comme chez les anciens Inuit.

[24]

D. Sperber, La Théorie de l’esprit.

[25]

Le retour d’une infection urinaire, le « pourrissement de l’existence » par la réapparition de ces micro-handicaps multiples, souvent moins visibles mais plus dérangeants pour l’individu ; ou encore la sensation d’être devenu un « légume », d’être « fini », qu’il peut exprimer en entretien.

[26]

« Aussi la réalité sociale est-elle – pour G. Tarde – un flux soumis à deux forces, celle statique de la Croyance et celle mobile du Désir » (J.-B. Marongiu, « Cent ans plus Tarde », Libération du 11 mars 1999, p. 25).

[27]

Mme T. et le jeune motard prétendant « racheter », « réparer » ; F., à Kerpape, nous disant tout d’abord avoir rompu ; puis, en fin d’entretien, ajoutant, à propos de ses projets de sortie : « Et, peut-être, maintenant, [vais-je] retrouver l’amour ! » – avec la même personne, qui, elle, s’est « accrochée » ; ou L. qui déclare de but en blanc à son petit ami, au téléphone, avoir « perdu ses jambes », comme lors d’une mutilation symbolique.

[28]

M. Mauss, Sociologie et anthropologie, op. cit., chapitre 4, p. 350-354 : « Au contraire des Hindous et des Chinois, les Latins semblent être ceux qui ont partiellement établi la notion de personne, dont le nom est resté exactement le mot latin… la “personne” est plus qu’un fait d’organisation, plus qu’un nom ou un droit à un personnage et un masque rituel, elle est un fait fondamental du droit. »

Plan de l'article

  1. L’annonce, une épreuve de vérité adressée au sujet
  2. L’annonce comme épreuve de vérification des finalités de l’intervention
  3. Les personnes aux prises avec les tentatives d’assimilation aux perceptions valides, ou processus dit de « normalisation »

Article précédent Pages 35 - 50 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info
Chargement
Connexion en cours. Veuillez patienter...