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Ela. Études de linguistique appliquée

2002/2 (no 126)


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1. LA SPÉCIFICITÉ DE LA MENTALITÉ ASIATIQUE DU POINT DE VUE DE L’ENSEIGNEMENT CONFUCIANISTE

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La culture coréenne, même si elle paraît à première vue assez homogène, ressort d’un mélange de religions diverses, à savoir le chamanisme, le taoïsme, le bouddhisme, le confucianisme et le christianisme. L’amalgame de toutes ces religions caractérise la mentalité des Coréens. Néanmoins, parmi ces religions qui ont contribué, chacune à sa façon, à forger la société coréenne telle qu’elle est aujourd’hui, celle qui a joué le rôle le plus décisif dans la formation de la mentalité coréenne est sans nul doute le confucianisme et ceci, non seulement à cause de sa longue domination sur le pays à travers des siècles, mais surtout en raison de son enseignement qui a réussi à forger un véritable système social. Le confucianisme a été introduit en Corée vers la fin du quatrième siècle avant notre ère et a dominé pendant environ 1 500 ans l’histoire de la Corée. En s’adaptant au contexte coréen, il développe très lentement ses propres pensées philosophiques et subit l’influence interactive du bouddhisme « Son », jusque vers la fin du XI e siècle.

1.1. Les principes confucéens reposent sur trois formes de pensées philosophiques : le rationalisme, l’humanisme et le familisme

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Le rationalisme tente de faire adopter par l’homme l’ordre du monde pour qu’il puisse vivre en parfaite harmonie. Cette caractéristique apporte au confucianisme son essence réaliste. Elle a pour objectif une adaptation en harmonie et en équilibre avec le principe du Yin et du Yang, qui présente deux facettes indissociables de la nature, à la fois contraires et complémentaires dans l’ordre de l’univers, comme le soleil et la lune ou l’homme et la femme. Le confucianisme a donc essayé, au cours de sa longue histoire, de donner des instructions à l’homme en vue de son adaptation à la vie communautaire. Selon cet enseignement, l’homme est bon par nature. Dans l’homme existent les valeurs de vérité universelle comme la générosité, la volonté, le cérémonial, la sagesse et la bonne foi. L’homme n’a donc qu’à essayer de les réaliser par la pratique de la « maîtrise de soi » à travers l’enseignement. Par conséquent, l’instruction de l’homme est basée sur l’imitation de personnalités modèles. Des modèles de la bonne nature humaine et de la vie sont alors proposés d’une manière très concrète et il ne reste plus à l’être humain qu’à les imiter. C’est pour cette raison que l’on caractérise l’enseignement au sein du confucianisme comme une « éducation du modèle » ou « éducation de l’imitation » Dans cette vision de l’homme idéal, (vision positiviste), on considère que toutes formes de confrontations relationnelles bilatérales résultent de l’absence de sympathie ou du manque de compréhension ou encore du mépris entre le sujet et l’objet. Il faut donc les éviter ou les maîtriser par le perfectionnement de sa personnalité humaine. Mais cette théorie positiviste du rationalisme confucéen, privilégiant l’instruction, l’obéissance et l’adaptation, a forgé, à l’opposé, chez les sujets de cette culture asiatique en général, coréenne en particulier, des individus faisant difficilement face à la négation, à la contradiction et au conflit. De même, il résulte de cette éducation du modèle et de l’imitation une certaine faiblesse du processus mental chez les apprenants asiatiques. Par les limites intrinsèques de cette doctrine affectant la volonté intérieure de l’homme par sa proposition d’un modèle concret et empêchant l’autoformation de son « moi » sans contrainte extérieure, se développe chez le sujet un manque d’intention de se chercher, de se fixer un but ou un objectif et de se construire suivant sa propre décision. Cela se traduit généralement par un manque de créativité et d’imagination dans les étapes de recherches qui nécessitent de formuler de multiples hypothèses prenant en compte différents points de vue.

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L’humanisme repose sur le principe que la doctrine confucéenne demeure entièrement en l’homme et est faite pour l’homme. C’est à l’homme lui-même de se prendre en charge pour développer en lui la bonne nature offerte par le monde réel. Tout homme doit être persuadé qu’il peut arriver à perfectionner sa nature grâce à ses efforts personnels pendant toute son existence. Cette doctrine veut rendre l’homme humain en lui inculquant la moralité. Dans cette philosophie à valeur de religion, la vision de l’homme se situe par rapport à la nature. On considère l’homme comme partie de la nature ou de la société. L’individu selon le confucianisme est intégralement absorbé dans cet ensemble. Cette perception de l’individu affaiblit naturellement sa notion de sujet autonome et indépendant, c’est-à-dire l’individu dans son « moi ». Ce « moi » affaibli dans le mysticisme de la nature se manifeste chez les Asiatiques sous une forme de passivité profonde et intériorisée, souvent inexplicable par rapport aux conditions environnementales.

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Une autre limite importante tient au fait que le confucianisme met l’accent sur le côté moral de l’homme et n’accorde aucune place à l’homme en tant qu’être biologique. On n’enseigne que les désirs et les sentiments conformes aux principes moraux, comme la pitié, le refus du mal, la reconnaissance du bien et du mal. En revanche, l’autre côté de la nature de l’homme, représenté par les désirs primitifs et biologiques, est méconnu et volontairement délaissé. L’homme doit, par conséquent, avoir honte de les exprimer et il doit les réprimer constamment. L’enseignement confucéen invite l’homme à maîtriser en lui des sentiments tels que la joie, la colère, la tristesse, le plaisir, l’amour, la haine et le désir. Cela le rend incapable d’accepter la réalité existentielle de son « moi », sa faiblesse telle qu’elle est. Il tombe inévitablement dans l’ornière de faux-semblant, c’est-à-dire dans un formalisme de politesse et d’apparence. Dans cet univers de formalisme, « garder la face » par rapport au « regard des autres » prend une importance démesurée. On peut même dire que toute relation de politesse consiste à « ne pas faire perdre la face à autrui ». Dans un tel contexte, il n’est pas difficile de constater combien il serait difficile pour un individu de s’imposer. Cet enseignement confucéen de la politesse tend donc à faire perdre au sujet son individualité et produit un être démuni du sens de l’autodéfense et de l’esprit concurrentiel dans le sens positif du terme. Dans la morale communautaire de l’Orient, la coopération, l’entraide et l’harmonie sont des vertus primordiales ; en revanche, la concurrence et la confrontation sont des valeurs négatives, alors qu’en Occident, elles passent plutôt pour des valeurs positives.

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Le « familisme » résulte du fait que le confucianisme est basé essentiellement sur le système de la famille. Selon Confucius, la famille est le prototype de la structure sociale pour la construction d’une société idéale. Le confucianisme prend comme modèle de communauté humaine le système familial. Autrement dit, il vise à la réalisation d’une société où les relations humaines sont basées sur l’amour. Dans cette vision, le noyau minimal de la société est la famille et non pas l’individu. Un individu se reconnaît dans la relation familiale d’après sa position et le rôle qu’il y joue. De ce point de vue, l’État est une « projection de la famille », et n’est qu’un système agrandi de la famille. À l’inverse, cette dernière est un des constituants fondamentaux du ciment nécessaire au maintien des relations sociales. Les principes directeurs du comportement sont la piété filiale et la fraternité en tant que concept élargi de piété filiale, ceux-ci étant considérés comme fondements de la bonté humaine. Dans cette vision de « projection de la famille », on essaye d’ajuster toutes les relations sociales, aussi étendues que complexes, aux normes affectives d’une structure familiale et aux valeurs de celle-ci. L’idéal est de pratiquer l’amour envers autrui, comme il est pratiqué dans une famille. Ce qui fait naître la relation humaine dans cette société, ce n’est pas la raison mais l’affection. Dans cette idéologie, la morale intérieure de l’homme prime sur la loi de la raison, ce qui fait que cette société se caractérise comme une société « d’attachement ». Mais, de ce caractère d’attachement naît inévitablement un certain comportement spécifique : le non-respect de la logique. Considérant que la loi établie artificiellement par l’homme est seulement destinée aux criminels, et que l’homme vertueux n’a pas besoin de cette loi puisqu’il la trouve dans la nature, l’homme confucéen se doit de réagir plutôt en fonction de son sentiment ou de son cœur qu’en fonction de la loi. Il doit savoir réagir en fonction de la personne et de la situation auxquelles il fait face, plutôt que de suivre la loi. Autrement dit, dans cette culture, l’affectif passe avant la logique.

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Nous avons vu, jusqu’ici, la mentalité spécifique des Asiatiques sous l’angle de l’enseignement confucéen. À présent, interrogeons-nous sur les manifestations possibles de cette mentalité dans les attitudes et les comportements des sujets de cette civilisation.

2. LES COMPORTEMENTS LANGAGIERS DES APPRENANTS ASIATIQUES À TRAVERS LE CAS DES CORÉENS

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Les comportements langagiers des apprenants coréens que l’on observe fréquemment dans les classes de langues se caractérisent par les traits suivants : la modestie, l’absence de prise parole, la prédilection pour le « nous » au détriment du « je », la locution « oui mais non » et les prétextes fréquents.

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Le locuteur coréen est par tradition censé se montrer modeste et humble face à son interlocuteur et ceci en fonction de l’âge et du statut social ou familial de celui-ci. Les désignations personnelles différenciées et la prolifération de termes et d’expressions humbles ou, au contraire, de marques honorifiques, en relation avec le statut de l’interlocuteur, en témoignent. Par exemple, en coréen, il n’y a pas d’appellation d’égal à égal comme « je » et « tu » en français, mais des appellations pour s’inférioriser ou marquer sa supériorité vis-à-vis de l’autre. L’égalité au sens occidental n’existe pas dans cette société hiérarchisée dans laquelle les normes de conduites sont codifiées par de multiples facteurs. Il est donc impensable pour l’individu de développer sa personnalité ou, a fortiori, de chercher à s’imposer. Le sujet parlant de cette culture a, par conséquent, tendance à s’effacer dans les situations de communication verbale pouvant le conduire, à long terme, à une perte de soi. Cela explique en partie l’absence de prise de parole souvent considérée comme une caractéristique des apprenants asiatiques.

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Une autre caractéristique comportementale des locuteurs coréens est qu’ils préfèrent employer le « nous » à la place du « je ». Ils disent, par exemple, « notre femme » pour dire en réalité « ma femme » et « notre père » pour dire « mon père ». De telles expressions sont abondantes dans la vie courante. Cette tendance à utiliser le « nous » au lieu du « je » peut résulter de la structure sociale coréenne dans laquelle l’individu ne se présente qu’en tant que membre de la communauté et où l’individualité n’est pas valorisée.

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Quant à la fameuse locution de « oui mais non », elle résulterait, sans nul doute, d’une valeur sociale qui consiste à inhiber ses propres sentiments. La structure mentale coréenne se caractérise par une double configuration, « extérieure » et « intérieure » Ces deux aspects se distinguent nettement l’un de l’autre dans toutes les activités sociales des Coréens. Ce qui relève du personnel et de l’intime fait partie du côté « intérieur », y compris les sentiments et les pensées personnelles. En revanche, tout ce qui présente un caractère public appartient au côté « extérieur » Selon cette structure mentale à double face, la logique « de l’extérieur » doit précéder celle « de l’intérieur » Les conséquences de cette logique se manifestent fréquemment dans le comportement verbal des locuteurs coréens : ils répondent souvent par un « oui » de politesse, même à une question à laquelle leur logique « intérieure » répond « non » Ce comportement verbal du « oui mais non » est très fréquent dans la vie courante et sert à maintenir les bonnes relations sociales entre les individus, puisqu’il permet aux locuteurs coréens de ne pas heurter les sentiments de leur interlocuteur. Ce que les locuteurs coréens cherchent avant tout est l’harmonie entre les membres de la société, selon la loi de l’enseignement confucianiste. La règle principale est donc de savoir cacher convenablement sa logique « de l’intérieur » afin d’éviter tout conflit relationnel.

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De cette disposition mentale découle un autre mode de communication pour les locuteurs coréens : la communication par « nunchi ». Le « Nunchi », qui signifie « mesure par l’œil » au sens littéral du terme, est une sorte de sens grâce auquel les Coréens peuvent détecter le non-dit de l’autre ou ce que l’autre exprime en plus, une mystérieuse signifiance cachée au fond du cœur. La communication par « nunchi » se pratique, en général, de la classe sociale inférieure vers la classe supérieure. L’inférieur doit savoir décrypter par ce « nunchi » le non-dit de son supérieur, puisque souvent ce dernier ne communique que par sa logique « extérieure » pour des raisons d’obligations statutaires ou morales. En revanche, sa logique « intérieure » non verbalisée est supposée être interprétée par son inférieur. C’est un type de communication d’une civilisation dite « affective » Ce mode de communication est omniprésent surtout lors de la prise de décision par des Coréens. En Occident, par exemple, la résolution d’un problème se fait normalement par la discussion. Chacun expose son opinion, donne son point de vue et doit le défendre avec tous les arguments possibles; la décision se prend par négociation et coopération. Cela dit, dans cette société, il est nécessaire de verbaliser clairement son opinion et sa prise de position, non seulement pour assurer une compréhension mutuelle entre les membres, mais pour garder ainsi sa place au sein de la communauté. Par contre, dans la culture coréenne, le cheminement d’une prise de décision est tout autre. En général, les participants évitent de s’exprimer clairement mais essayent plutôt de deviner les pensées des autres. Chacun s’abstient d’imposer ses propres opinions mais scrute celles des autres. Le fait de ne pas exposer clairement son opinion permet à chacun d’ajuster la sienne par rapport à celles des autres au fil du temps ou, si nécessaire, de revenir sur son opinion du départ sans perdre la face. Dans cet ordre de règles de conduite implicites, donner ouvertement son opinion avant de se préoccuper de savoir ce que pensent les autres serait perçu comme une imposition, voire une offense, surtout envers ceux qui ne seraient pas forcément de même opinion et qui, par conséquent, se trouveraient obligés de le dire, acte trop gênant pour les tenants de cette culture. Autrement dit, dans cette culture, la prise de décision ne résulte pas de la confrontation de différentes opinions, mais de l’interpénétration des opinions entre les participants. En bref, le mode de communication se base sur le canal paraverbal plutôt que sur le canal verbal.

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Une autre et dernière caractéristique comportementale que l’on remarque souvent chez les locuteurs coréens est que ceux-ci donnent fréquemment des prétextes, ce qui est aussi en relation avec le comportement verbal précédemment décrit. Comme l’explicitation verbale est peu considérée dans la sensibilité coréenne, les locuteurs coréens n’exposent pas suffisamment leurs opinions, même à des moments où il le faudrait, notamment lors d’une séance de discussion pour une prise de décision. Par conséquent, lorsque le résultat d’une telle décision s’avère négatif, les participants réagissent tardivement pour se défendre. Il en résulte alors ce comportement verbal, qui se traduit par : « peu d’explicitation avant mais beaucoup de prétextes après. »

3. LE NON VERBAL, LE PARAVERBAL ET LEURS FONCTIONS CULTURELLES

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Les comportements langagiers des apprenants coréens que nous venons de décrire affectent naturellement la classe de langue. Dans cette classe, la communication entre les élèves et l’enseignant et entre les élèves eux-mêmes repose essentiellement sur les canaux non verbal et para verbal. Dans nos observations de classes coréennes du secondaire [1][1] Les observations de classes ont été réalisées dans..., nous avons pu relever des attitudes et des comportements d’élèves et d’enseignants, le mode de réactions des élèves coréens face à leur maître.

3.1. Les modes de réponses des élèves face aux protocoles du maître

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En général, les modes de réponse des élèves coréens se répartissent suivant trois types : le « Oui », le « Non » et le silence. Le « Oui », bien que beaucoup plus fréquent que le « Non », ne peut faire l’objet d’une simple interprétation. En effet, il est porteur d’une signification culturelle, il faut savoir l’interpréter en fonction du contexte dans lequel l’énoncé est donné. Dans le contexte coréen, « Avez-vous compris ? – Oui » est quasi automatique. Les élèves répondent par « Oui », même s’ils ne comprennent pas. C’est un « Oui » de politesse ou de sympathie, car ils considèrent que c’est leur devoir de comprendre. C’est leur perception du rôle de l’élève qui en est en jeu. Le pourcentage de réponses en « Non » est très faible, à tel point que l’on peut se servir de la fréquence des « Non » pour mesurer, de façon objective, le degré d’ambiance démocratique d’une classe coréenne, qui diffère légèrement d’un enseignant à l’autre.

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Néanmoins, le mode de réponse le plus courant des élèves coréens est le silence. Pendant un cours de 45 minutes dans une classe de français, aucune communication verbale ne se passe entre les élèves et l’enseignant, à part quelques réponses par « Oui » ou par « Non ». En revanche, tout se passe par les canaux non verbal et paraverbal. Quand on examine les contextes dans lesquels les silences apparaissent, on peut constater qu’il y a deux types de silence : le silence qui remplace le verbal « je ne sais pas » et le silence « d’indifférence ». Le premier type de silence apparaît face à une demande de l’enseignant cherchant à savoir si les élèves ont bien compris le point expliqué. C’est une pratique courante pour dire qu’ils ne comprennent pas. Le second type de silence, plus fréquent que le premier, surgit à tout moment, lors de questions auxquelles les élèves devraient normalement répondre au moins par « Oui » ou par « Non » – des questions du genre : Est-ce difficile ? Facile ? La vitesse de la cassette est-elle trop rapide ? Comment trouvez-vous le texte ? etc. – Nous définissons la réponse d’après l’examen des contextes comme silence de l’indifférence résultant du manque d’intérêt et de motivation des élèves pour le cours.

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Un autre comportement fréquent qui mérite notre attention est l’éclat de rire de l’ensemble des élèves de la classe. Ces éclats de rire apparaissent dans les contextes souvent liés à la désignation d’un élève ou aux actes de parole maladroits produits par l’élève désigné. Cela révèle, par excellence, le souci majeur des élèves. Une fois que le sort est jeté sur le malchanceux, le reste de la classe est soulagé. Au moindre geste maladroit ou à la moindre prononciation fautive, la classe se défoule par un éclat de rire exagéré, allant jusqu’à ridiculiser l’élève en question. Mais ce comportement n’est que l’expression d’un sentiment de soulagement et de défoulement. Comme le nomme Foerster, c’est une décharge des tensions émotionnelles. D’autant plus que l’ambiance de la classe reste très oppressante car le comportement des enseignants est assez autoritaire : leur discours est souvent teinté de reproches ou de menaces lorsque les élèves n’arrivent pas à répondre aux questions posées.

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D’autres comportements chargés de fortes significations culturelles surgissent à ces moments de désignation, comme on peut le voir dans le tableau ci-dessus. Quand les élèves évitent le regard de l’enseignant en baissant ou tournant la tête et les yeux ou encore s’ils se lèvent d’une manière hésitante, c’est le signe qu’ils ne sont pas prêts à répondre. « Se cacher le visage dans les mains », qui montre délicatement la timidité et la pudeur des filles de cet âge, se produit dans deux cas : lorsque l’enseignant lui dit « bien » pour sa bonne réponse et quand la prestation tourne mal et que l’élève désignée est ridiculisée. Ainsi, cet acte exprime une signification bivalente, celle de fierté et celle de honte. « Se gratter la tête » traduit souvent l’excuse de ne pas pouvoir donner une bonne réponse, expression courante chez les garçons. En revanche, « se mettre sur la défensive » et « remuer les lèvres » traduisent respectivement la méfiance et le mécontentement. Chaque fois que l’enseignant désigne un élève, ce dernier cherche du regard un de ses camarades, comme s’il lui demandait la permission de répondre. C’est un signe extérieur qui nous révèle que les élèves se préoccupent de la présence, du regard de l’autre. Dans ces actes spontanés, l’élève désigné transmet par le regard son angoisse et fait partager sa malchance. Il cherche aussi l’approbation des autres. Il est d’ailleurs très courant dans une classe coréenne de voir les élèves voisins essayer d’aider l’élève questionné en lui chuchotant la bonne réponse ou, à défaut, en lui adressant un sourire de compassion et d’encouragement. Ces actes de réponses sont considérés comme des signes d’amitié entre les élèves. Les élèves communiquent lors de ce moment d’angoisse et d’embarras par le canal paraverbal, mode de communication spécifique à la coréenne.

3.2. Les différents types du sourire de l’enseignant et leur rôle

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Le sourire est présent à tout moment, aussi bien chez les élèves que chez l’enseignant. Suite à notre observation de classe, le sourire de l’enseignant peut avoir plusieurs significations selon le contexte situationnel :

  • sourire de sollicitation, lorsque l’enseignant désigne un élève,

  • sourire d’indulgence, lorsque l’élève désigné ne sait pas répondre,

  • sourire de compassion, lorsque l’élève désigné provoque le rire de la classe,

  • sourire d’embarras, lorsque l’enseignant se trouve dans une situation de malaise, quand par exemple :

    – un élève explicite verbalement un refus à l’enseignant, – les élèves lui font savoir qu’il vient de commettre une erreur, – les élèves proposent à l’enseignant quelque chose d’inattendu.

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Ce qui caractérise les Asiatiques, c’est assurément ce dernier type de sourire, le sourire d’embarras. Les réactions les plus spontanées s’expriment par ce fameux sourire. Non seulement la joie, la satisfaction, l’amitié ou d’autres sentiments positifs sont exprimés par le sourire, mais aussi la gêne, la peur, le malaise, le désaccord, bref, tous les sentiments négatifs. C’est souvent ce sourire d’embarras qui crée certains malentendus chez les Coréens face à leurs interlocuteurs occidentaux. Car aux yeux de ces derniers, ils peuvent sembler rire « bêtement » aux moments où il ne faudrait pas. En effet, c’est un fait très culturel que l’on ne peut pas comprendre sans une connaissance approfondie de cette civilisation dont les fondements spirituels sont tels que nous les avons décrits précédemment.

4. PERSPECTIVES DIDACTIQUES

4.1. Stratégies qui s’avèrent efficaces auprès de ce public

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Les apprenants disent qu’ils se sentent à l’aise en classe et ont envie de prendre la parole lorsque l’enseignant : se montre intéressé par leurs questions et compréhensif face à leurs soucis ; les encourage à prendre la parole et leur propose de s’entraider pour trouver la bonne réponse; apprécie tout apport verbal; donne un conseil et une suggestion méthodologique; parle de sa vie privée [2][2] C’est un des thèmes favoris de digression des apprenants.... Ceci nous amène à entrevoir que les stratégies et les principes méthodologiques de l’enseignant doivent s’orienter dans les directions suivantes :

  • ne pas montrer trop d’autorité,

  • assurer l’esprit d’ouverture dans la classe,

  • faire en sorte que l’apprenant se libère de ses contraintes mentales,

  • activer les réserves de la personnalité des apprenants,

  • donner des informations directes sur ses intentions,

  • faire appel à la fois à l’émotionnel et à la logique de l’apprenant coréen,

  • faire participer.

4.2. Signes d’intérêt des apprenants

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Les apprenants coréens réagissent plus aux comportements verbaux de l’enseignant, tels que rétroactions positives, encouragement, sollicitation, approbation, qu’à l’absence de reproches. Selon une enquête que nous avons menée en Corée, les comportements non verbaux et paraverbaux de l’enseignant qu’ils apprécient comme facteurs d’incitation à la participation volontaire au cours sont, selon eux, un regard bienveillant et fréquent, le rire, le sourire, une voix douce. Les apprenants disent aussi qu’ils se sentent affectivement plus proches de l’enseignant lorsque celui-ci descend de l’estrade et se rapproche des élèves. En revanche, les facteurs de renforcement affectif négatifs, qui jouent à l’encontre du comportement de la prise de parole des élèves, sont la menace, la coercition de l’enseignant.

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Lorsque les apprenants coréens s’investissent sérieusement ou sont en progression dans leur apprentissage, ils manifestent leur intérêt pour le cours en signes comportementaux comme : rire ou sourire (différent du sourire d’embarras), croiser le regard de l’enseignant sans chercher à l’éviter, s’approcher au niveau proxémique, répondre sans être interrogé nominalement, poser des questions.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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  • NISHIO, H. 2001, « Du bon usage de la digression : enseignement du français au Japon », Les langues modernes, dossier : la pluralité linguistique, n° 1, Paris, Nathan.
  • ROMIAN, H. 1985, « Décrire ce qui se passe en classe de français, pour quoi faire ? ». ÉLA n° 59, Didier Érudition.
  • VION, R., 1992, La communication verbale – Analyse des interactions, Paris, Hachette Supérieur.

Notes

[1]

Les observations de classes ont été réalisées dans le cadre de recherches pour notre thèse doctorale, sous la direction de Robert Galisson. Voir Boulyeon Lee, 2001, Codes culturels d’origine et enseignement-apprentissage des langues-cultures étrangères : le cas des apprenants coréens dans le secondaire, Presses Universitaires Septentrion.

[2]

C’est un des thèmes favoris de digression des apprenants asiatiques. Sur ce thème de digression, voir Haruko Nishio, « Du bon usage de la digression : enseignement du français au Japon », Les langues modernes, dossier : la pluralité linguistique, n° 1,2001, Paris, Nathan

Résumé

Français

Les attitudes et les comportements des apprenants asiatiques sont en relation étroite avec la culture dont ces derniers sont originaires et ils traduisent l’ensemble des codes culturels et des systèmes de valeurs sociales de cette civilisation. Le but de notre recherche est de problématiser les données comportementales des apprenants et des enseignants coréens, de tenter de les expliciter à la lumière des normes et des valeurs sociales de la société, et d’entrevoir les composantes possibles d’une approche adaptée qui tienne compte de la particularité culturelle des apprenants dans une perspective d’un enseignement et apprentissage « contextualisé ». Pour cela, dans un premier temps, nous allons, après une évocation rapide de la spécificité de la mentalité asiatique à la lumière de l’enseignement confucianiste, étudier les points suivants : le comportement langagier des apprenants coréen; les rôles et les fonctions du paraverbal dans la communication à la coréenne ; les relations au savoir, au savoir-faire, au groupe, avec le maître. Puis nous proposerons quelques conseils pour une approche adaptée au contexte culturel de ce type d’apprenants.

Plan de l'article

  1. 1. LA SPÉCIFICITÉ DE LA MENTALITÉ ASIATIQUE DU POINT DE VUE DE L’ENSEIGNEMENT CONFUCIANISTE
    1. 1.1. Les principes confucéens reposent sur trois formes de pensées philosophiques : le rationalisme, l’humanisme et le familisme
  2. 2. LES COMPORTEMENTS LANGAGIERS DES APPRENANTS ASIATIQUES À TRAVERS LE CAS DES CORÉENS
  3. 3. LE NON VERBAL, LE PARAVERBAL ET LEURS FONCTIONS CULTURELLES
    1. 3.1. Les modes de réponses des élèves face aux protocoles du maître
    2. 3.2. Les différents types du sourire de l’enseignant et leur rôle
  4. 4. PERSPECTIVES DIDACTIQUES
    1. 4.1. Stratégies qui s’avèrent efficaces auprès de ce public
    2. 4.2. Signes d’intérêt des apprenants

Pour citer cet article

Lee-Le Neindre Bouriane, « Spécificité culturelle des apprenants coréens et perspectives didactiques dans l'enseignement des langues et des cultures étrangères », Ela. Études de linguistique appliquée, 2/2002 (no 126), p. 157-167.

URL : http://www.cairn.info/revue-ela-2002-2-page-157.htm


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