CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Problématique

1Afin d’introduire la problématique abordée ici, il convient au préalable de distinguer et d’articuler les trois éléments suivants qui caractérisent, en tout ou en partie, notre « écosystème culturel », à savoir : un pessimisme ou nihilisme culturel européen, une tradition de critique sociale et une idéologie du déclin.

2Concernant le premier point, notre culture européenne et moderne est marquée d’un pessimisme, voire d’un nihilisme, qu’il ne s’agira pas ici de porter à la question. C’est un fait, et qui n’est pas sans avoir influencé le style même de Freud []. Nietzsche comparait d’ailleurs ce pessimisme européen au mouvement d’un fleuve dont la « torturante tension » semble croître de décennie en décennie comme portée par et vers sa propre fin [].

3Ainsi ne manquons-nous pas, depuis les années 1970, de philosophes, de sociologues et d’intellectuels divers pour diagnostiquer mille et trois crises : crise du sens (Mattéi []), crise de la démocratie, crise de la culture et de l’éducation (Arendt []), crise de la religion, fin des grands récits (Lyotard []) et même « déclin du courage » (Soljenitsyne []).

4À cela s’ajoute un deuxième point, à savoir le développement, ces quarante dernières années, d’une tradition critique, et particulièrement de critique sociale, qui entend dénoncer, aussi bien à travers l’art, la politique, etc., la violence et la domination des classes cachées derrière l’apparente et trompeuse paix démocratique qui caractérise notre société. Il revient à Jacques Rancière d’avoir démontré récemment que si cette tradition critique a certes changé d’aspect, elle n’est pas désuète pour autant. Elle s’avère, en effet, toujours opérante et particulièrement chez ceux qui estiment que ses concepts et ses procédures sont aujourd’hui dépassés [].

5Le troisième point, qu’il faut distinguer de ce pessimisme culturel et de cette tradition critique, est ce qu’il conviendrait d’appeler une idéologie du déclin.

6Disons, dans un premier temps, que ce terme d’idéologie est employé au sens d’une « fausse conscience » (Marx) qui consiste, pour Arendt, à être totalisante, c’est-à-dire à « tout expliquer jusqu’au moindre événement en le déduisant d’une seule prémisse [] ». L’idéologie est cette sorte de philosophia plebeia, ce savoir de la rue, cette somme de préjugés et de passions que l’épistémologue Gaston Bachelard appelait le « sens commun » ; sens commun qu’il considérait comme un obstacle épistémologique à la formation de l’esprit scientifique.

7Plus précisément, qu’est l’idéologie du déclin ?

8Elle est simplement cette idéologie qui laisse accroire à la médiocrité du présent en regard de la valeur d’un passé révolu. Elle idéalise le passé pour interpréter le présent en termes d’entropie des valeurs et elle justifie finalement toute forme de nostalgie, souvent sur le mode dénégatif.

9Cette idéologie du déclin concerne tout un chacun et touche toutes les disciplines de pensée. Elle falsifie aussi bien le regard philosophique, sociologique, politique, journalistique, écologique qu’historique. Pour ce qui est de l’histoire par exemple, le chercheur Lambertus Marie de Rijk souligne, dans un ouvrage consacré à La philosophie au Moyen Âge [], que c’est bien l’idéologie de la décadence, promue par les humanistes, qui empêche d’apprécier le caractère propre des faits historiques. C’est cette idéologie qui, en soutenant une périodisation de l’histoire, fausse les perspectives historiques. De même la thèse nietzschéenne selon laquelle le christianisme est le facteur déterminant du déclin de l’Antiquité empêche précisément d’apprécier la valeur intrinsèque de l’Antiquité chrétienne.

10Cette idéologie du déclin, comme toute idéologie d’ailleurs, est un « processus perpétuellement changeant [] ». Elle a donc la propriété de se reformer, de renaître de ses cendres et de résister ainsi aux critiques les plus rationnelles.

11Ces trois éléments – pessimisme culturel, tradition de critique sociale et idéologie du déclin – ne sont donc pas situés sur un même plan et il est d’ailleurs parfois difficile de dire dans quelle mesure ladite idéologie émane des deux premiers éléments, ou bien quand elle s’en distingue tout à fait, ou encore quand, au contraire, elle les détermine à son tour plus ou moins.

12Quel rapport y a-t-il entre tout ceci et la psychanalyse ?

13Depuis plusieurs années maintenant se développe une doxa dans le champ analytique qui consiste en la dénonciation d’une entropie des valeurs, d’une désymbolisation et d’un déclin toujours plus affirmé de l’« imago paternelle », se cachant par devers l’apparent progressisme de notre société occidentale et moderne.

14Selon cette conception, cet ensemble d’effets décadents résulterait surtout de la structure du discours capitaliste et entraînerait d’autres conséquences que la clinique analytique enregistre : la formation et l’expansion récente d’une nouvelle économie subjective qui se définirait d’être supportée par un « nouveau sujet », lui-même doté de nouveaux symptômes, et dont la caractéristique essentielle se spécifie d’un rapport dudit sujet plus lâche à l’inconscient et plus immédiat aux passages à l’acte, aux satisfactions diverses, etc. Cela expliquerait donc ce que constate et déplore un bon nombre d’analystes contemporains, à savoir la fréquence de plus en plus importante d’analysants moins attachés à leur cure.

15La thématique du déclin apparaît ici en fonction des deux paramètres que constituent une critique sociale teintée d’une idéologie de la décadence et une clinique du cas considéré comme inanalysable, ces deux éléments étant strictement coordonnés.

16Concernant ce courant en psychanalyse, mon hypothèse et ma position, qu’il s’agira d’argumenter, se déclinent comme suit :

171. Cette doxa en psychanalyse ressortit non seulement à la tradition de critique sociale susmentionnée (elle en reproduit strictement la procédure) mais elle procède surtout d’une idéologie, et particulièrement de l’idéologie du déclin.

182. L’impact de cette idéologie sur les productions théoriques et les élaborations cliniques est un problème épistémologique pour la psychanalyse, du moins si l’on considère que ses concepts fondamentaux doivent être fondés en raison et ne relèvent ni d’un empirisme précritique ni d’un mode de « connaissance par ouï-dire ».

193. Par conséquent, cette idéologie du déclin tient lieu d’obstacle épistémologique pour la psychanalyse. Or, contrairement à ce que Bachelard préconisait quant aux obstacles épistémologiques dans les sciences physiques (à savoir les identifier et les éviter), cette idéologie devrait constituer un objet d’étude pour nous. Si, comme le dit Arendt, « une idéologie est très littéralement ce que son nom indique : elle est la logique d’une idée [] », alors nous avons intérêt à identifier quelle est la logique de cette idée, c’est-à-dire retracer son histoire, identifier sa généalogie épistémique, examiner ses conditions d’apparition et les principes de son développement au sein de la communauté analytique. Tout ceci rejoint en quelque sorte la tâche de critique idéologique et d’élucidation épistémologique qu’Althusser préconisait pour un authentique « retour à Freud ». Tâche qui impliquait pour Althusser :

20– qu’on récuse la couche idéologique de l’« exploitation réactionnaire » de l’œuvre de Freud ;

21– qu’on évite le révisionnisme psychanalytique (c’est-à-dire qu’on identifie correctement quelles sont véritablement les disciplines qui déterminent tel ou tel concept) ;

22– et enfin qu’on se consacre à une vraie critique historico-théorique [].

23Évidemment, il est en outre possible que cette critique de l’idéologie du déclin en psychanalyse s’inscrive elle-même dans une autre idéologie. C’est le « paradoxe de l’idéologie » (Mannheim) et c’est aussi la raison de la mise en garde de Rancière qui invite à vérifier si la « critique de la critique » sociale, par exemple, ne reproduit pas finalement les mêmes biais.

24C’est à voir. Sans doute faudra-t-il un peu de recul pour cela.

25Si l’idéologie du déclin en psychanalyse se développe depuis plusieurs années en France, une critique de cette idéologie est plus récente et se développe progressivement dans le champ analytique : l’on se reportera par exemple à l’ouvrage de très bonne qualité et trop méconnu par la communauté analytique qu’est le Lacan et les sciences sociales de Markos Zafiropoulos [], mais aussi au chapitre qu’Erik Porge consacre aux dits « nouveaux symptômes » dans son ouvrage de 2008 sur Les fondements de la clinique psychanalytique ; ou encore évidemment au n° 22 de la revue Essaim sur le thème « C’est à quel sujet ? » et à l’ouvrage récent de Guy Le Gaufey qui revient sur le concept de sujet en psychanalyse [], lequel ouvrage est symptomatiquement synchrone et intitulé comme le n° 22 d’Essaim. Néanmoins, l’auteur n’explicite pas si ce qui motive l’écriture de son livre prend place ou pas dans ce qui fait débat autour de la doxa en question. Enfin, et plus récemment encore, le lecteur pourra se reporter à un article rédigé avec Erik Porge et Marie-Jean Sauret [], blind exchange mettant en évidence les axes essentiels de la problématique dont il est question et du débat qui s’impose.

Archéologie

26Dès lors, compte tenu de ces éléments et pour argumenter la position et l’hypothèse évoquées ci-dessus, une première question s’impose :

27De quand date, de qui ou d’où provient cette idéologie du déclin en psychanalyse ?

28Pour prendre un support précis que sont les publications d’articles ou d’ouvrages de psychanalyse, remarquons que ces productions n’ont pas toujours été influencées par la tradition de critique sociale ci-dessus décrite, ni même par les préjugés d’une idéologie du déclin. C’est un point important car l’on peut donc déduire que, jusqu’à un moment relativement précis, la psychanalyse et les psychanalystes n’étaient donc pas influencés par lesdites critique sociale et idéologie, qui existaient pourtant depuis longtemps dans d’autres disciplines de pensée.

29Pour s’en convaincre, encore est-il nécessaire de revenir au point de départ de la psychanalyse et d’examiner, par exemple, la position de Freud par rapport à certaines questions que d’aucuns pourraient considérer comme éminemment récentes.

Freud

30Freud avait identifié une forme de névrose dont les caractéristiques et la symptomatologie ne sont pourtant pas sans évoquer celles du prétendu neonévrosé du XXIe siècle. Il s’agissait de la névrose actuelle (Aktualneurose), laquelle semblait peu encline à entrer dans le discours analytique. Freud la disait « actuelle » car le conflit qui la supportait n’était pas d’origine infantile et que le sens des symptômes ne s’avérait guère mobilisable. Freud a toujours tenu à l’existence et à la circonscription de cette névrose particulière (il en parle encore en 1917) qu’il considérait comme exclue du champ analytique, même si son étiologie était bien sexuelle. Peut-être s’agissait-il déjà, avec ces névroses actuelles, de formes de demandes dépourvues de désir d’analyse ; formes de demandes que Freud avait su repérer et isoler pour mieux circonscrire le champ d’exercice de la psychanalyse.

31Quoi qu’il en soit, si la sémiologie de ces névroses (dépression vague, symptômes souvent somatiques) n’est pas sans trouver quelques échos dans lesdites « nouvelles » symptomatologies, sans doute la disparition de cette entité particulière du corpus freudien fait-elle récemment retour, au sein même du champ analytique, sous la forme de quelques figures sémiologiques prétendument inédites. Ce phénomène de déplacement/mutation d’une catégorie clinique s’est déjà produit aux États-Unis, où l’escamotage de la catégorie de névrose hystérique des manuels de classification psychiatrique a contribué au développement sans précédent du syndrome de personnalité multiple dans les années 1980.

32Toutefois, la névrose actuelle isolée par Freud ne saurait constituer l’exact prédécesseur de notre « neonévrosé libéral » dans la mesure où, pour Freud, cette névrose n’avait rien de nouveau et qu’elle n’était en rien corrélée avec un état de la société considéré à un instant t.

33En outre, il existait déjà, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, une série de travaux non psychanalytiques qui s’inscrivaient effectivement dans une critique sociale et une idéologie du déclin. Il s’agissait des thèses d’Ehrenfels (1907), de Erb (1895), de Binswanger (1896) et de Krafft-Ebbing (1895) que Freud commente et critique dans son article de 1908 intitulé « La morale sexuelle “civilisée” et la maladie nerveuse des temps modernes [] ». Il est d’ailleurs remarquable que ces thèses, dont certaines datent de 1895, déplorent déjà les conséquences subjectives pathogènes des crises politiques, industrielles et financières de notre société occidentale contemporaine. Leurs arguments sont parfois en tous points identiques à ceux contenus dans des thèses avancées aujourd’hui concernant pourtant une actualité qui se voudrait plus récente voire inédite. Ainsi Erb, déplorant en 1895 l’« accroissement des stimulations » et la recherche effrénée des « plaisirs très épicés », n’est pas sans préfigurer l’hypothèse du « jouir à tout prix » qui caractériserait notre postmodernité et sa nouvelle économie psychique []. Hypothèse pas si fraîche, donc. Et Binswanger de remarquer à son tour, en 1896, qu’il n’est guère étonnant que ce soit un médecin américain (Beard) qui ait identifié une nouvelle maladie du nom de neurasthénie []. En effet, poursuit Binswanger, cette « nouvelle » maladie résulterait directement de la crise des valeurs que connaît notre monde moderne ; crise des valeurs dont les conséquences comme le matérialisme et la course effrénée à l’argent sont cristallisées par le style de l’American way of life. Or, nous retrouvons la même déduction chez certains psychanalystes français de la fin des années 1990, relativement aux travaux de psychiatres et psychanalystes nord-américains, concernant une « nouvelle » entité clinique apparue également aux États-Unis, mais cette fois à la fin des années 1950 : lesdits borderlines.

34Dès lors, qu’a Freud à répliquer à ces thèses dont il faut croire qu’elles n’étaient déjà pas rares à l’époque puisqu’il se dit interpellé par celles-ci « et beaucoup d’autres qui paraissent analogues », tout en éprouvant néanmoins le besoin d’y « objecter » tant il les trouve insuffisantes [] ?

35Contrairement aux auteurs de ces thèses, Freud ne déplore pas, implicitement ou explicitement, une sorte d’immoralisme qui serait intrinsèque à notre société contemporaine. En ce sens, il n’est justement ni moralisateur ni « déclinologue [] ».

36Le second élément remarquable est que Freud est intéressé par ces théories parce qu’elles établissent un rapport entre la réalité sociale et collective et la réalité sexuelle. Mais Freud dira ici ce qu’il développera en 1929 dans son Malaise dans la civilisation, à savoir : la civilisation a une fonction de répression quant au sexuel, d’où le malaise. La Kultur est ainsi homogène au langage en tant que ce dernier est au principe du refoulement. Par conséquent, et qu’on le veuille ou non, le malaise freudien dans la civilisation est malaise sexuel, structural donc. Il n’oscille nullement au gré des contingences de l’histoire. Ainsi, la position de Freud quant au malaise est « permanentiste » et universelle, y compris quant à la fonction Père ou à l’Œdipe (Malinowski le lui a suffisamment reproché). Elle n’est pas relativiste et locale.

37Dès lors, si la prise de position de Freud quant aux névroses actuelles et aux thèses idéologiques de la décadence de son époque ne permet pas de penser que l’idéologie du déclin en psychanalyse prend son départ de l’œuvre freudienne, d’où s’origine-t-elle ?

La psychanalyse américaine et l’apparition de la catégorie d’état-limite

38Faut-il aller chercher du côté des successeurs de Freud, et notamment chez les psychanalystes nord-américains qui, baignés au sein d’une culture très marquée par le capitalisme, le consumérisme et l’individualisme, ont cru découvrir, dans les années 1960, de nouvelles entités morbides rétives à la cure analytique ? On pourrait le penser quand on constate que le prototype dudit « nouveau sujet [] », pour les tenants de la théorie critique en psychanalyse, est l’état-limite.

39Pourtant, là aussi, la recherche s’avérera vaine : point d’idéologie du déclin au fondement de la conceptualisation américaine de l’état-limite.

40Certes, la psychanalyse culturaliste américaine, représentée par Karen Horney et Erich Fromm, introduit une notion de relativisme culturel que l’on retrouve chez les psychanalystes idéologues du déclin en France [], mais pourtant cette psychanalyse culturaliste n’est pas à l’origine de la création de la notion d’état-limite. De plus, les psychanalystes culturalistes ne s’inscrivent pas dans une critique sociale puisque Fromm et Horney font l’apologie des idéaux d’indépendance et de responsabilité promus outre-Atlantique, et défendent ainsi l’affirmation de soi nécessaire à la réalisation du self made man [].

41Il est vrai que des travaux nord-américains, s’inscrivant quant à eux tout à fait dans le courant de critique sociale, apparaîtront beaucoup plus tard (Christopher Lasch []), mais cette fois il s’agit de travaux de sociologie sans rapport avec la psychanalyse et encore moins avec la promotion de la catégorie d’état-limite.

42D’autre part, et toujours aux États-Unis, les véritables théoriciens de l’état-limite, dont les plus célèbres sont Hans Kohut et Otto Kernberg, fondent cette nouvelle entité à partir d’une conception, non pas culturaliste donc mais génétique de la psychanalyse.

43Si l’on veut bien se départir d’un réalisme clinique naïf, cette nouvelle catégorie d’état-limite apparaît seulement valide pour des psychanalystes centrant leur approche sur la question du narcissisme et du moi et, en retour, cette nouvelle catégorie justifie, pour les mêmes psychanalystes, qu’ils distordent davantage la psychanalyse freudienne en accentuant encore plus leur théorie du self.

44Retenons donc comme leçon que, lorsque le tranchant du discours analytique se trouve émoussé par les psychanalystes eux-mêmes (ici le legs freudien est émoussé par l’egopsychology notamment), le besoin se fait sentir d’inventer une « nouvelle espèce de sujet », qui a pour caractéristique d’être rebelle à la cure et qui, en outre, implique par là même de revoir les principes mêmes de la cure (dès lors considérée comme « classique ») et qui justifie ainsi, dans l’après-coup, que la psychanalyse dont il s’agit désormais ne soit plus « celle du temps de Freud ».

45Ajoutons pour conclure sur ce point que c’est cette conception génétique de l’état-limite qui sera importée en France par Jean Bergeret.

46Dans cette mesure, le rapport que l’on serait tenté d’établir aujourd’hui entre « apparition » des états-limites aux États-Unis dans les années 1960 et déclin de la société contemporaine est une interprétation qui ne provient ni de la psychanalyse anglo-saxonne (culturaliste ou pas), ni même des psychanalystes français de l’IPA ayant importé la notion d’état-limite.

47Donc si l’idéologie morale du déclin en psychanalyse ne vient ni de Freud, ni de la psychanalyse anglo-saxonne (egopsychology, théorie du self et culturalisme), alors la question de savoir de quand elle date et de qui ou d’où elle provient insiste. Mais le champ d’investigation se précise en se réduisant.

Situation française

48Car en effet, le succès et la propagation du courant promouvant de nouveaux symptômes, de nouveaux sujets, l’ensemble associé à une idée d’une réalité sociale en déclin semble finalement prendre son départ de la conjonction idéologique inattendue (encore que…) de deux associations lacaniennes dites « internationales » : l’Association lacanienne internationale et l’Association mondiale de psychanalyse, dont les deux figures de proue sont respectivement Charles Melman et Jacques-Alain Miller.

49Charles Melman a introduit le syntagme de « nouvelle économie psychique » qu’il aborde dans différents travaux depuis l’année 2000 environ, et dont les principes sont relayés par les travaux publiés dans la collection « Humus », aux éditions érès ; collection rencontrant un grand succès de librairie et qui tient lieu d’appareil idéologique, au sens d’Althusser, pour l’idéologie du déclin en psychanalyse. Néanmoins, chronologiquement, Charles Melman est précédé, dans son association, par Jean-Pierre Lebrun qui publie dès 1997 Un monde sans limite – Essai pour une clinique psychanalytique du social, ouvrage dont les thèses sont celles-là mêmes qui déterminent les coordonnées de la politique éditoriale de la collection « Humus », que Jean-Pierre Lebrun dirige.

50Jacques-Alain Miller, quant à lui, contribue à promouvoir, depuis la fin des années 1990 [], une conception des « nouveaux symptômes » moins systématique et récurrente certes, que celle de Charles Melman, mais dont l’idéologie est également inféodée à une conception du déclin généralisé et dont l’impact factor sur la « communauté » lacanienne internationale est également très considérable.

51Par conséquent, ladite idéologie en psychanalyse, du moins son succès et sa diffusion, semble naître à la fin des années 1990, en France exactement, et, encore plus précisément, elle paraît émaner du champ lacanien, au sens général du terme. Elle concerne et implique donc une orientation psychanalytique spécifique, mais elle est transversale car elle n’est pas propre à une école ou à une association en particulier.

52À partir de là, une nouvelle question s’impose : pourquoi cette idéologie du déclin en psychanalyse n’émane-t-elle que des psychanalystes lacaniens (pas tous, donc) ?

Lacan

53Jacques Lacan lui-même, ou plus exactement la place, l’origine et la fin de son enseignement, ont-ils donné matière à cette idéologie ?

54A priori, ce ne semble pas être le cas lorsque l’on considère que des remarques de Lacan disséminées çà et là objectent en effet à l’idée qu’il aurait pu donner un quelconque fondement à ladite idéologie du déclin.

55En 1963 par exemple, alors que la notion de borderline commence à remporter un certain succès, Lacan, se référant particulièrement à la « névrose de caractère » promue par Alexander, prend position explicitement contre, dit-il, l’élaboration de « bien problématiques tentatives classificatoires, alors qu’en réalité, il ne s’agit pas d’une espèce de sujets, mais d’une zone où prévaut ce que je définis ici comme acting out [] ».

56Ainsi, ce que certains psychanalystes considèrent à l’époque comme une nouvelle « espèce de sujets » est en fait, pour Lacan, une « zone » marginale au discours analytique [], un « transfert sauvage », dira-t-il, et dont il s’agit de savoir comment on peut le domestiquer []. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un nouveau sujet mais d’une demande hors du domaine de l’analyse, voire à ses limites, et qu’il s’agit de faire entrer dans le champ de la cure.

57En outre, et parmi plusieurs autres exemples, il en existe un, tiré du Séminaire, et qui curieusement alimente souvent la thématique du déclin en psychanalyse.

58Lors de la leçon du 19 mars 1974, Lacan attire l’attention de son auditoire sur le moment de notre histoire, celui que nous vivons actuellement et qui est pour lui l’indice d’une « dégénérescence catastrophique [] ». Il évoque le fait qu’actuellement la fonction du « nommé-à » se substitue à celle du Nom-du-Père et implique par là la restitution d’un ordre de fer.

59Or que veut dire Lacan avec cet énigmatique « nommé-à », et sur quoi s’appuie-t-il pour en parler ?

60Pour mieux comprendre à quoi Lacan faisait ici allusion, il est nécessaire de se reporter à la leçon du 9 avril 1974 au cours de laquelle le « nommé-à » est à nouveau convoqué et davantage précisé. Ainsi peut-on s’apercevoir que cette « dégénérescence catastrophique », ce « nommé-à », n’indique pas l’apparition d’un nouveau sujet ou même d’un nouveau discours.

61Au contraire, la restitution d’un « ordre de fer », la prévalence du nommé-à (nommé-à… « un titre particulier », dira Lacan) est la dégénérescence, c’est-à-dire le ravalement du discours analytique en discours universitaire. Et Lacan de donner ici l’exemple des analystes s’autorisant d’un titre, comme « analyste membre titulaire de tel Institut ou Société », pour exercer la psychanalyse. Dans le discours universitaire, le titre tient lieu de signifiant-maître en place de vérité du savoir. Il participe, sous la forme de nominations, d’habilitations et de qualifications diverses, à l’ordre de fer bureaucratique et à son cortège de critères, de procédures et de constitution de corps d’experts.

62Malgré l’expression de « dégénérescence catastrophique », le passage de ce séminaire ne laisse pas entendre que Lacan soit nostalgique et qu’il prophétise la fin du monde, ni même d’ailleurs la fin d’un monde. Il interroge et critique le lien social des analystes et il évalue le fait que le discours analytique s’impose difficilement dans une société dominée par une propension à, non pas se diriger vers une catastrophe inédite déterminée par un nouvel ordre social, mais bien plutôt à « reglisser dans la vieille ornière, celle dont il résulte qu’en raison de vieilles habitudes contre lesquelles après tout on est si peu prémuni que ce sont elles qui font la base du discours dit “universitaire”, qu’on est nommé-à, à un titre [] ».

63Lacan craint le retour d’une vieille rengaine, d’une sale habitude, et non pas l’advenue d’un ordre nouveau qu’il appelle plutôt de ses vœux avec le discours analytique.

64D’ailleurs, cette absence de nostalgie chez Lacan est éclatante dans les réponses qu’il donne à Rome, la même année 1974, lors de son interview par un journaliste italien pour le journal Panorama. Ce journaliste, Emilio Granzotto, pose des questions à Lacan qui ne peuvent manquer de nous interpeller tant leurs thèmes sont identiques à ceux véhiculés aujourd’hui par l’idéologie du déclin en psychanalyse. C’est donc que cette idéologie du déclin imprégnait déjà l’opinion en 1974 avant d’influencer les psychanalystes de la fin des années 1990.

65Ainsi, Emilio Granzotto émet l’idée que la psychanalyse soit en crise. La réponse de Lacan est édifiante : « Ce sont des histoires [la crise] n’existe pas. Il ne peut y en avoir [car] la psychanalyse n’a pas encore trouvé ses propres limites, pas encore. Il y a encore tellement à découvrir dans la pratique et dans la connaissance. »

66Pour Lacan donc, il n’y a pas de crise de la psychanalyse, au sens fort de la crise des fondements des mathématiques à laquelle Gödel a participé. Pour qu’il y ait crise de la psychanalyse, il faudrait pour cela que la théorie analytique ait trouvé ses limites internes, ce qui n’est d’ailleurs toujours pas le cas aujourd’hui.

67Une autre question de Granzotto porte cette fois sur la spécificité de l’angoisse de l’homme moderne et sur le lien qu’elle peut entretenir avec telle époque de l’histoire ou telles conditions sociales.

68Loin de vaticiner sur le caractère inédit de l’angoisse de nos contemporains, Lacan rappelle sa permanence structurale, celle de l’« assujet » aux discours dominants d’une époque mais néanmoins irréductibles à leurs morphologies historiques : « L’angoisse du savant qui a peur de ses découvertes peut sembler récente. Mais que savons-nous de ce qui est arrivé dans d’autres temps ? Des drames des autres chercheurs ? L’angoisse de l’ouvrier esclave de la chaîne de montage comme d’une rame de galère, c’est l’angoisse d’aujourd’hui, ou plus simplement, elle est liée aux définitions et paroles d’aujourd’hui. »

69Enfin, Granzotto suppose que nous touchons désormais à la fin des tabous et que le sexe est partout. La réplique de Lacan ici n’est ni enthousiaste ni alarmiste. Elle resitue simplement la problématique du point de vue de la psychanalyse, et il est difficile de ne pas admettre qu’elle pourrait être aujourd’hui répliquée à ceux qui promeuvent une psychopathologie sociale et qui diagnostiquent la saturation de jouissance qui caractérisait le « lien social contemporain » et sa nouvelle « espèce de sujets ».

70Réponse de Lacan à Granzotto, donc : « La sexomanie envahissante n’est qu’un phénomène publicitaire. La psychanalyse est une chose sérieuse qui concerne […] une relation strictement personnelle entre deux individus : le sujet et l’analyste. Il n’existe pas de psychanalyse collective comme il n’y a pas des angoisses et des névroses de masses. Que le sexe soit mis à l’ordre du jour et exposé au coin des rues, traité comme un quelconque détergent dans les carrousels télévisés, ne comporte aucune promesse de quelque bénéfice. Je ne dis pas que ce soit mal. Il ne suffit certainement pas à traiter les angoisses et les problèmes particuliers. Il fait partie de la mode, de cette feinte libéralisation qui nous est fournie, comme un bien accordé d’en haut, par la soi-disant société permissive. Mais il ne sert pas au niveau de la psychanalyse []. »

71La sexomanie tient lieu d’idéologie, au sens marxien du terme, car elle est suscitée par la classe dominante, soit « un bien accordé d’en haut ». De plus, Lacan rejoint pleinement Freud quand ce dernier maintenait sa conception de la civilisation comme foncièrement répressive quant à la pulsion sexuelle, malgré les thèses de Erb qui diagnostiquaient avant l’heure un « monde sans limite [] ». Car en effet, la sexomanie n’est qu’une illusion et la libéralisation est une « feinte » consacrée et entretenue par une société « soi-disant permissive ».

72La réponse de Lacan insiste sur le fait de savoir de quel discours on parle. Le discours analytique n’est ici pas concerné par la « sexomanie envahissante » et par l’idéologie d’une société prétendument permissive.

73C’est aussi en rapport à la spécificité du discours analytique et des modalités associatives des analystes que Lacan insistait pour parler de la fonction du « nommé-à » propre au discours universitaire, qu’il s’agit de distinguer du discours analytique pour ne pas « reglisser dans les vieilles ornières » d’une « dégénérescence catastrophique ».

74Et c’est encore du point de vue du discours analytique (même si celui-ci n’était pas encore formalisé) qu’il déclarait en 1963 que lesdites « névroses de caractère » sont faussement considérées comme une nouvelle « espèce de sujets » alors qu’il s’agit d’une « zone » hors de la psychanalyse (le out de l’acting out) qu’il s’agit de rapatrier dans le transfert (c’est-à-dire dans le discours analytique), et non d’inventer une nouvelle catégorie classificatoire pour nommer, à partir de la théorie psychanalytique, une zone qui lui est extérieure.

75En ce sens, l’idéologie du déclin en psychanalyse procède d’une confusion de la topique discursive. Elle tend non seulement à affaiblir la singularité du discours analytique par rapport aux autres discours mais aussi à confondre le discours analytique avec les autres discours. La confusion sujet/subjectivité, déductible de nombreux travaux tenant pour équivalentes les dites « nouvelles formes de subjectivités » et les prétendus « nouveaux sujets », en est un effet, et pas une cause. Cet amalgame est l’indice rhétorique majeur d’une psychologisation de la psychanalyse. Or cette psychologisation peut être aujourd’hui tour à tour le propre du discours hystérique, du maître ou de l’universitaire.

76Ceci étant, si Lacan et son enseignement (sa place, son origine et sa fin) ne donnent pas matière à une idéologie du déclin, alors la question demeure de savoir pourquoi cetteidéologie en psychanalyse émerge de psychanalystes qui réfèrent leur travail à l’enseignement de Lacan ?

77Il est possible de répondre, au moins partiellement, à cette question en faisant un retour à l’« origine » de certaines thèses de Lacan.

78Car en effet, la doxa psychanalytique du déclin prend pour référence majeure chez Lacan sa thèse de 1938, selon laquelle le « déclin social de l’imago paternelle » serait pathogène et notamment responsable de ce qu’il appelait à cette époque la « grande névrose contemporaine », soit une forme de complexe caractériel différent des névroses de transfert décrites par Freud.

79Cette thèse qui se trouve dans l’article sur « Les complexes familiaux et la formation de l’individu » sera reconduite par Lacan jusqu’au début des années 1950, soit notamment lorsqu’il expliquera que les « conditions sociales de l’œdipisme [] », c’est-à-dire la dégradation de l’Œdipe relative à l’actualité culturelle, sont criminogènes.

80Or sur quoi repose cette thèse de 1938 de Lacan concernant ledit « déclin social de l’imago paternelle » censé être l’effet, toujours selon Lacan, de « la réduction de la famille à son groupement biologique [] » ?

81Elle vient directement de l’École française de sociologie et de son fondateur, Émile Durkheim. Il faut savoir que Durkheim et son École influencèrent à cette époque la quasi-totalité des intellectuels, dont Lacan.

82L’idée essentielle de Durkheim quant à ce qui nous occupe était que ce qu’il qualifiait du nom de « famille conjugale » (père/mère/enfant-s), soit ce que Lacan appelle ici « son groupement biologique », résulte d’un effet de contraction/réduction survenu progressivement dans l’histoire de la famille.

83À l’origine, Durkheim supposait l’existence d’une famille dite « primitive » (large et réunie autour de la propriété des biens et pas du lien du sang) qui s’est dégradée, réduite en « famille-souche » (père, mère, oncles, tantes, neveux, etc., vivant tous sous le même toit) qui s’est à son tour « contractée » pour donner la forme actuelle que Durkheim croit observer et qui est la famille dite « conjugale ».

84Cette suite de réductions se résume en une loi « de la contraction familiale » et est coordonnée, pour Durkheim, au déclin juridique de l’autorité paternelle. Dans la famille conjugale, en effet, l’enfant peut par exemple avoir sa propre fortune, d’où la limitation ici des droits disciplinaires du père à son égard.

85Cette loi de la contraction familiale serait responsable, toujours pour Durkheim (mais comme pour le Lacan de 1938), de l’individualisme moderne, de la perte du sens religieux (lié au sens du Père), de la misère morale qui mène au suicide, bref de la généralisation morbide des conduites dites « anomiques [] ».

86Nul étonnement en ce sens que Durkheim condamne l’union libre, signe d’une « société conjugale immorale » et responsable de ce que « les enfants élevés dans de tels milieux présentent de si grandes quantités de tares morales [] ».

87On le voit, cette thèse réactionnaire et conservatrice adopte tous les axiomes de l’idéologie du déclin : relativisme culturel, critique sociale, nostalgie d’un passé idéalisé et pathogènie déficitaire du cas liée au postulat d’un déclin socio-historique.

88Bien que Lacan soit divisé à l’égard de cette thèse [], il l’adoptera néanmoins de 1938 à 1953 environ, comme ce fut d’ailleurs aussi le cas de la plupart des intellectuels de son temps []. L’admettre aujourd’hui n’entame ni la consistance de son enseignement, ni sa puissance heuristique.

89Cette thèse durkheimienne survit aujourd’hui dans l’opinion puisqu’il paraît évident pour tout le monde que la famille monoparentale est la suite logique d’un déclin de la structure familiale, celui-là même, pourrait-on dire, annoncé par Durkheim avec sa loi de la contraction familiale et ses effets sociopathogènes et psychopathogènes. Le comique de cette affaire est que le modèle idéal actuel de la famille est la famille conjugale, qui était, pour Durkheim, la représentation même de la dégradation familiale ! La « famille en désordre » est toujours en quelques façons l’illusion qui procède de l’érection rétrospective d’un idéal familial.

90Il faut pourtant savoir que ces présupposés-préjugés durkheimiens ont été ruinés, dans les années 1970, par les recherches des démographes et des historiens de l’École de Cambridge réunies autour de Peter Laslett [].

91Ces recherches ont notamment démontré que la famille conjugale existe depuis toujours et dans tous les milieux, que la famille-souche est une exception et que, par voie de conséquence, la figure du père humilié [] n’a rien de nouveau et n’est donc pas un produit du « monde contemporain ».

92Or cette reconsidération des thèses de Durkheim amène logiquement à un réexamen critique des incidences cliniques que Lacan déduit de ses thèses de 1938 à 1953 environ.

93Et sur ce point, notons que :

94– tout d’abord, Lacan ne s’embarrassera pas d’une telle autocritique. Il n’en eut guère besoin puisqu’au début des années 1950, les assises anthropologiques de son enseignement passent de Durkheim à Lévi-Strauss [] : exit le relativisme culturel de Durkheim. Avec Lévi-Strauss notamment, Lacan préférera la « réduction symbolique [] » et sa constante structurale, de même qu’il optera pour l’a-moralisme de la logique du sujet au détriment du moralisme du déclin de la subjectivité. Il récusera (cf. supra) également lesdites névroses de caractère d’Alexander qui ne constituent pas pour lui, en 1963, une nouvelle « espèce de sujets », alors qu’elles ne sont pas sans rappeler le complexe caractériel de la « grande névrose contemporaine » qu’il croyait identifier, s’appuyant sur Durkheim, en 1938 ;

95– d’autre part, force est donc de constater que les idéologues du déclin en psychanalyse qui se réfèrent aujourd’hui, d’une manière ou d’une autre, à l’axiomatique du « déclin social de l’imago paternelle », ignorent ou minimisent le fondement idéologico-moral des thèses durkheimiennes de Lacan de 1938 et la critique de ces mêmes fondements datant des années 1970.

Les discours, leur « confusion nuisible » et leur nécessaire distinction

96S’il est donc possible de cerner de quand date, de qui ou de quoi vient cette idéologie du déclin en psychanalyse, et de savoir en partie pourquoi cette idéologie émane de psychanalystes s’orientant de la doctrine de Lacan, voici la question qui suit et… qui reste : pourquoi la thèse durkheimienne de Lacan du « déclin social de l’imago paternelle », thèse évacuée de la doctrine au début des années 1950, fait-elle retour, au sein de cette même doctrine, à la fin des années 1990 ?

97Pour répondre à cette question, doit-on considérer que les travaux pluridisciplinaires datant de la fin des années 1970 et du début des années 1980 sur la condition postmoderne et la fin des idéologies ont « fait leur chemin » chez certains psychanalystes, et qu’il aura ainsi fallu attendre une vingtaine d’années pour constater leur influence sur la pensée analytique ? Cette hypothèse n’expliquerait cependant pas la spécificité lacanienne des travaux sur ledit nouveau sujet postmoderne. Alors, serait-il plus pertinent de se pencher plus précisément sur la logique et l’histoire institutionnelles des associations d’où s’origine l’idéologie du déclin en psychanalyse (l’ALI et l’AMP, cf. supra) ? Une coïncidence est en effet troublante : les tri(e)bulations dudit nouveau sujet et leur essaimage corrélatif, qui paraissent souvent datés des décennies 1980, 1990 et 2000, ont à peu près l’âge de… la dissolution de l’École freudienne de Paris !

98Si j’ignore exactement de quoi il retourne, une chose est sûre : le retour du refoulé de cette thèse idéologique du déclin dans le champ analytique à la fin des années 1990 a tous les aspects de ce que Freud appelait le « roman familial », à savoir l’idéalisation rétrospective d’un passé mythique, la dévalorisation du présent et la Sensucht [] du Père motivant son appel à lui. En cela, l’idéologie du déclin en psychanalyse n’est pas sans véhiculer et entretenir un sens religieux.

99En outre, à partir de la « confusion nuisible [] » des discours avec le discours analytique, il est possible de décliner les déterminations multiples de l’idéologie du déclin en psychanalyse lorsqu’un autre discours prend insidieusement le pas sur le discours analytique. Nul besoin ici d’inventer un nouveau discours ou un nouveau sujet.

100Ainsi, par exemple, le succès commercial des ouvrages soutenant cette idéologie ne provient d’aucune subversion et n’est guère étonnant si l’on considère que les thèses défendues se trouvent déjà en germe dans l’opinion. De plus, le succès du « néo » (sujet, symptôme, économie psychique, etc.) n’est pas sans faire écho avec la promotion du caractère toujours nécessairement nouveau et inédit de n’importe quel gadget mis sur le marché. En ce sens, l’on peut se demander parfois si ces recherches attractives et rentables sur le « nouveau-sujet-névrosé-libéral » ne virent pas parfois à la démarche de propagande. Le discours capitaliste ne prend-il pas dans ce cas le pas sur le discours analytique chez ceux-là mêmes qui dénoncent le premier au nom du second ?

101Ou encore, lorsque les idéologues du déclin en psychanalyse se regroupent en adoptant systématiquement une posture de critique sociale militante, contestataire et révolutionnaire, ne se conforment-ils pas paradoxalement à cette forme d’académisme que Pascal Bruckner appelle « l’esthétique postmoderne de la sédition [] » ? En ce sens, c’est le discours hystérique qui est au chef du discours analytique. Il ne promet alors que la férule du maître qu’il appelle secrètement. L’appel au Père qu’une telle posture implique n’est finalement pas sans s’appuyer sur une obscure connivence avec une politique gouvernementale répressive et conservatrice. Ici l’idéologie adopte son plein sens marxien rappelé maintes fois par Lacan, à savoir d’être le « reflet de la superstructure des classes dominantes [] ».

102D’ailleurs ce n’est certainement pas un hasard si, comme le remarque Erik Porge [], ce sont souvent les mêmes qui soutiennent l’hypothèse d’une nouvelle économie psychique ou de nouveaux symptômes et qui font inscrire les psychanalystes dans l’article 52 de la loi sur les psychothérapies. Cette garantie recherchée dans la législation par les psychanalystes eux-mêmes n’est-elle pas ici l’illustration actuelle de cette « dégénérescence catastrophique » dont parlait Lacan en 1974 (cf. supra) et qu’il n’y a pas lieu de trouver chez un nouveau sujet ? Dégénérescence catastrophique du discours analytique en discours universitaire avec la prévalence de la fonction du « nommé-à », c’est-à-dire : nommé (par l’État) à exercer la psychanalyse.

103L’on pourrait alors faire l’hypothèse que la structure du « troisième moment » de l’histoire de la psychanalyse pertinemment défini par Michel Plon et Erik Porge [] est celle du discours universitaire.

104Quoi qu’il en soit, si l’idéologie est le lien social qui résulte de chaque discours [], nous nous devons toujours d’identifier de quel(s) discours précis et dominant(s) procède cette forme récente de lien social entre analystes qu’est l’idéologie du déclin. Pour Freud comme pour Lacan, mais non seulement pour eux, le lien social qui ressortit au discours analytique n’est pas cette idéologie du déclin.

105Or lorsque tel psychanalyste s’attriste en croyant itérativement identifier ce fameux nouvel analysant, ce nouveau « sujet » incapable d’entrer dans le discours analytique, ne pourrait-il plutôt s’agir, pour le psychanalyste en question, du reflet méconnu de ses propres errements : ceux d’un sujet capté par d’autres discours et ne supportant désormais plus l’offre analytique ?

106À cet égard, la pertinence, la profondeur mais aussi l’actualité et la portée éthique d’une question aux accents spinozistes que Lacan posait déjà en 1967 prennent, aujourd’hui plus qu’hier, un relief particulier : « Quelle joie trouvons-nous dans ce qui fait notre travail [] ? »

107Et nous pouvons nous réjouir de la tenue d’une journée d’étude sur « le vif du sujet », des travaux dont elle prend la suite comme de ceux qu’elle anticipe.

Notes

  • [1]
    Cet article a fait l’objet d’une communication lors de la journée d’étude de la revue Essaim sur « Le vif du sujet » organisée à Paris, le 5 décembre 2009.
  • [2]
    Précisons, suite à une judicieuse remarque de Michel Plon, que le pessimisme freudien connote avant tout un style. Il n’exclut en rien une certaine forme d’optimisme rationaliste.
  • [3]
    F. Nietzsche, Fragments posthumes 1887-1888, vol. XIII, Paris, Gallimard, 1976, p. 362.
  • [4]
    J.-F. Mattéi, La crise du sens, Nantes, Éd. Cécile Defaut, 2006.
  • [5]
    H. Arendt, La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972.
  • [6]
    J.-F. Lyotard, La condition postmoderne, Paris, Éd. de Minuit, 1979.
  • [7]
    Dans son Discours de Harvard de 1978.
  • [8]
    J. Rancière, Le spectateur émancipé, Paris, La fabrique, 2008. Rancière défend l’idée que la critique sociale est maintenant proférée par le discours dominant lui-même. De plus, ceux qui annoncent la fin de la tradition critique en disant qu’il n’y a plus aujourd’hui de réalité solide à opposer au règne des apparences reconduisent les procédures de la pensée critique, puisque dénoncer qu’il n’y a plus d’autre réalité que celle des apparences revient à dire qu’il y a une sombre réalité derrière l’illusion de la pensée critique et équivaut donc à perpétuer ses concepts.
  • [9]
    H. Arendt, Les origines du totalitarisme, Paris, Le Seuil, 2005, p. 215.
  • [10]
    M. de Rijk Lambertus, La philosophie au Moyen Âge, Leiden, EJ Brill, 1985.
  • [11]
    H. Arendt, 2005, op. cit., p. 216-217.
  • [12]
    H. Arendt, ibid.
  • [13]
    L. Althusser (1964), Freud et Lacan, Écrits sur la psychanalyse, Paris, Stock/Imec, 1993, p. 24-25.
  • [14]
    M. Zafiropoulos, Lacan et les sciences sociales, Paris, PUF, 2001.
  • [15]
    G. Le Gaufey, C’est à quel sujet ?, Paris, EPEL, 2009.
  • [16]
    N. Guérin, E. Porge, M.-J. Sauret, « Du sujet de nouveau en question », Psychanalyse, n° 16, Toulouse, érès, septembre 2009.
  • [17]
    Dans La vie sexuelle, p. 28-46.
  • [18]
    Cf. C. Melman, L’homme sans gravité. Jouir à tout prix, Paris, Denoël, 2002.
  • [19]
    Que Freud classe parmi les névroses actuelles.
  • [20]
    S. Freud, « La morale sexuelle “civilisée” et la maladie nerveuse des temps modernes », dans op. cit., p. 31.
  • [21]
    Freud a plutôt toujours déploré l’hypocrisie de notre civilisation, ce qui n’est pas la même chose. Toutefois, l’on remarquera néanmoins que, dans cet article, Freud distingue 3 stades de la civilisation dont le premier serait caractérisé par la libre activité de la pulsion sexuelle « hors même des buts de la reproduction » et hors toutes formes de répressions qui seront effectives dans les stades suivants (p. 34). Cette conception, qui n’est pas sans procéder d’une idéalisation rétrospective du passé, sera récusée de fait par ses travaux ultérieurs. En effet, le mythe scientifique de la horde primitive développé cinq ans plus tard dans Totem et tabou ne laisse plus supposer, même au premier temps de la famille humaine, une sexualité sans répression.
  • [22]
    À ne pas confondre avec le neue Subjekt dont parle Freud dans Pulsions et destins des pulsions et que Lacan reprend dans le séminaire sur Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Ce nouveau sujet est inhérent au montage pulsionnel, et particulièrement au troisième temps de la pulsion et à la forme réfléchie du fantasme. Par conséquent, les considérations de Freud comme de Lacan « à ce sujet » sont structurales et impliquent une temporalité logique. Elles sont dépourvues d’une réflexion portant sur la conjoncture sociale et historique.
  • [23]
    Daniel Koren a parfaitement montré la proximité, pour ne pas dire l’identité, de certains arguments développés par les supporters de la Nouvelle économie psychique et ceux de certains culturalistes américains (cf. « Quoi de neuf ? », p. 27 du présent numéro).
  • [24]
    Notons que, chez les culturalistes américains, la critique sociale existe pourtant mais elle est déplacée sur la « vieille Europe bourgeoise » et ne vise pas la démocratie et leur culture d’appartenance.
  • [25]
    Voir notamment La culture du narcissisme, Paris, Flammarion, 2006, ou encore La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Paris, Flammarion, 2007.
  • [26]
    Pour une partie des sources bibliographiques concernant ce point, on se reportera à l’article de N. Guérin, E. Porge et M.-J. Sauret, op. cit., p. 62, note 5.
  • [27]
    J. Lacan, Le Séminaire, Livre X, L’angoisse, Paris, Le Seuil, 2004, p. 168.
  • [28]
    Voire une zone limite ou frontière, selon ce que Lacan pourra dire de l’acting out en 1976 comme touchant aux « confins de l’analyse ». Cf. « Clôture du congrès de Strasbourg », Lettres de l’École freudienne de Paris, n° XIX, mars 1976, inédit.
  • [29]
    J. Lacan, op. cit., p. 148.
  • [30]
    J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXI, Les non dupes errent, séminaire inédit du 19 mars 1974.
  • [31]
    Ibid. Les italiques sont ajoutés.
  • [32]
    J. Lacan, « Il ne peut y avoir de crise de la psychanalyse », Magazine littéraire, n° 428, 2004, p. 29. Les italiques sont ajoutés.
  • [33]
    Cf. supra. S. Freud, « La morale sexuelle “civilisée” et la maladie nerveuse des temps modernes », op. cit.
  • [34]
    J. Lacan, « Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 136.
  • [35]
    J. Lacan, « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 60.
  • [36]
    L’anomie désignant à la fois l’affaiblissement des règles imposées par la société sur l’individu et les conséquences de ce déclin.
  • [37]
    E. Durkheim (1892), « La famille conjugale », dans Textes, Paris, Éd. de Minuit, 1975, p. 48.
  • [38]
    « Nous ne sommes pas de ceux qui s’affligent d’un prétendu relâchement du lien familial », dira-t-il en effet. Cf. « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », op. cit.
  • [39]
    Cf. M. Zafiropoulos, op. cit.
  • [40]
    Cf. Household and Family in Past Time, Cambridge University Press, 1972. Voir aussi J.-F. Flandrin, Famille, Paris, Le Seuil, 1984.
  • [41]
    En ce qui concerne cette expression de Claudel que Lacan emploie à quelques reprises, sa dénotation évolue radicalement selon qu’elle est convoquée dans « Les complexes familiaux… » ou dans « Le mythe individuel du névrosé ». En 1938, le père humilié est coordonné à une conjoncture sociale et le déclin qu’il représente est au fondement de la « grande névrose contemporaine ». En 1953 en revanche, le père humilié est le produit d’une nécessité structurale dans la mesure où un père n’est jamais identifiable sans reste (sauf dans la psychose peut-être) à la dignité de sa fonction symbolique. En 1953 donc, le père humilié n’est plus le père d’un complexe caractériel particulier mais bien plutôt celui du névrosé comme tel.
  • [42]
    Il se sépare en même temps de la SPP pour la SFP.
  • [43]
    J. Lacan, « Le stade du miroir », dans Écrits, op. cit., p. 98.
  • [44]
    Expression de Freud ordinairement traduite par « nostalgie » ou « désir ardent ».
  • [45]
    Expression que Lacan emploie en 1953 concernant les registres du père qu’il s’agit de distinguer et pas de confondre. Cf. « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », dans Écrits, op. cit., p. 278.
  • [46]
    P. Bruckner, Misère de la prospérité. La religion marchande et ses ennemis, Paris, Grasset, 2002, p. 55.
  • [47]
    J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Le Seuil, 2006, p. 242.
  • [48]
    N. Guérin, E. Porge, M.-J. Sauret, op. cit., p. 91.
  • [49]
    Ibid.
  • [50]
    J. Lacan, Le savoir du psychanalyste, séminaire inédit du 4 mai 1972.
  • [51]
    J. Lacan, « Allocution sur les psychoses de l’enfant », dans Autres écrits, op. cit., p. 369.
Français

Résumé

Le succès récent d’un courant de critique sociale se revendiquant de la psychanalyse lacanienne appelle et ressuscite un examen des rapports entre idéologie et psychanalyse. Il s’agit donc d’interroger les « raisons » de ce succès en retraçant notamment l’histoire de ce courant et la généalogie de ses notions principales afin d’en tirer les conséquences, tant sur le plan de l’épistémologie, de son degré de congruence à l’enseignement de Lacan et de la politique de la psychanalyse.

Nicolas Guérin
Mis en ligne sur Cairn.info le 22/12/2010
https://doi.org/10.3917/ess.025.0007
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour Érès © Érès. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...