CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1A l’occasion du bicentenaire de la naissance de Tocqueville (1805-1859), on a pu relire avec profit son œuvre maîtresse, De la démocratie en Amérique (1835), qui continue de nourrir la réflexion sociologique et politique contemporaine. C’est d’ailleurs essentiellement en tant que sociologue des institutions politiques que l’on a redécouvert Tocqueville au xxe siècle. Nous voudrions, pour notre part, contribuer modestement à une réévaluation littéraire et romantique des premiers récits de voyage de Tocqueville, Quinze jours dans le désert[1], Voyage au lac Onéida notamment, qui ne doivent pas être lus, à notre sens, comme de simples écrits préparatoires à De la démocratie en Amérique parue trois ans après son retour d’Amérique. En revanche, il faudra attendre la mort de l’écrivain pour que les textes de son récit de voyage soient publiés. Leur qualité littéraire n’est d’ailleurs pas en cause : Tocqueville voulait, par exemple, placer Quinze jours dans le désert à la fin du second tome de La Démocratie en Amérique. C’est simplement par un scrupule d’amitié pour Beaumont, son ami et compagnon de voyage, qu’il ne le fera pas. Ces textes remarquables sur le plan littéraire tranchent en effet nettement sur l’ensemble des notes ou Cahiers à caractère documentaire : le travail d’écriture dont ils témoignent doit permettre de les considérer comme de grands récits de voyage romantiques.

A la recherche du paradis perdu

2Quand Tocqueville débarque en Amérique le 11 mai 1831, en compagnie de Gustave de Beaumont, il poursuit plusieurs objectifs : officiellement, il se propose d’étudier le régime pénitentiaire américain afin de réformer le système carcéral français ; mais, plus profondément, Tocqueville désirait depuis longtemps étudier, et « voir ce que c’est qu’une grande république [2] » ; enfin, ses relations de voyage semblent indiquer une dernière raison qui pourrait sans doute être tout aussi importante – il s’agit de se confronter à la « grandeur sauvage [3] » de l’espace américain : « Nous voulons la wilderness et les sauvages, et n’osons pas trop l’avouer [4]. »

3A la façon de nombreux récits de voyages romantiques, cette quête du désert américain est conçue comme un processus de reconnaissance et un pèlerinage littéraire : « J’étais plein des souvenirs de M. de Chat[eaubriand] et de Cooper [5]… » Ces souvenirs sont par ailleurs récents ou ravivés par des publications contemporaines de l’élaboration par Tocqueville du projet de voyage en Amérique. Chateaubriand, après avoir exploité dans Atala (1801) la « matière » américaine issue de son voyage de 1791, publie une réédition d’Atala (tome XVI), Les Natchez (tomes XIX et XX), en 1826, et son Voyage en Amérique (tomes VI), en 1827, dans le cadre de ses Œuvres complètes chez Ladvocat. Son Voyage en Amérique est remarquable comme essai ethnographique et anthropologique, comme critique de l’impérialisme occidental, mais surtout comme expérience et épreuve de ce désert américain, de cette wilderness qu’est la forêt vierge : « Qui dira le sentiment qu’on éprouve en entrant dans ces forêts aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une idée de la création telle qu’elle sortit des mains de Dieu [6] ? » Cooper, quant à lui, est l’écrivain à la mode – on le compare même à Walter Scott –, et il fait sensation lors de son voyage en France en 1826. Il est déjà bien connu grâce aux traductions de Defauconpret chez l’éditeur Gosselin : L’Espion (1822), Les Pionniers (1823), Le Pilote (1824). C’est même en France qu’il achève Le Dernier des Mohicans (traduit l’année même de sa parution aux Etats-Unis en 1826). Paraissent enfin en traduction La Prairie en 1827 et Le Puritain d’Amérique ou la vallée de Wish-Ton-Wish en 1829. Comme preuve de cette admiration française pour le premier grand romancier américain, on peut rappeler que Balzac, qui publie son premier roman sous ce nom en 1829, rend un hommage appuyé à Cooper en transposant Le Dernier des Mohicans, histoire de 1757 dans Le Dernier chouan ou la Bretagne en 1800 (qui deviendra ensuite Les Chouans).

4Hormis cette dimension proprement littéraire, c’est aussi à une véritable expérience des limites géographiques, mais également politiques et esthétiques, que Tocqueville semble vouloir se confronter : « Une des choses qui piquaient le plus vivement notre curiosité en venant en Amérique, c’était de parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne [7]… » L’Amérique représente ainsi une extrémité de civilisation en ce sens où elle apparaît à ce moment-là comme une sorte de promontoire politique jeté vers l’avenir, mais également au sens où elle présente de façon paradoxale un état de nature et de sauvagerie presque révolu et en voie de disparition : « Il est plus difficile qu’on ne croit de rencontrer aujourd’hui le désert [8]. » Ce terme de wilderness nécessite toutefois quelques éclaircissements. Il s’agit d’abord et avant tout du terme biblique que l’on traduit ordinairement en français par « désert [9] ». Il représente une réalité difficile à décrire : il désigne le vide, l’inculte, le sauvage, la solitude absolue, l’absence de toute présence humaine, et prend dès lors une valeur bien incertaine. Dans la Bible, la wilderness reste une entité ambivalente : à la fois lieu d’éducation par la parole divine, mais aussi lieu de tentation démoniaque ; sorte de « paradis perdu », mais également terre inculte, ensauvagée et hantée par le paganisme. Le désert apparaît comme un refuge désirable et une épreuve redoutable, comme un Eden et comme un Chaos [10]. Nous verrons comment l’impérialisme américain saura jouer de cette ambivalence pour légitimer la conquête du territoire indien.

Le désert sauvage

5Le premier intérêt de cette notion de wilderness est sa capacité à désigner une vacuité : si le territoire colonisé est susceptible d’être désigné comme un désert, c’est qu’il s’agit bien d’une terre inhabitée, d’une Terra Nullius qui, sur un plan juridique, justifie son investissement par une population nouvelle. La nature des Indiens est une nature vide ; c’est encore un chaos qui nécessite le souffle divin que ces hommes nouveaux vont apporter. On ne peut même encore parler à son endroit de nature au sens classique du terme, qui est bien celui qui légitime ce premier impérialisme colonial. En effet, cette matière sauvage n’a pas encore reçu l’esprit divin en partage ; elle n’est pas ordonnée selon les lois divines de la raison instrumentale ; elle doit être convertie et civilisée par la hache et la charrue. L’impérialisme est une donnée providentielle, il est justifié par le sens de l’histoire universelle, comme le pensent les pionniers que Tocqueville a pu interroger :

6

Ce monde-ci nous appartient, ajoutaient-ils ; Dieu, en refusant à ses premiers habitants la faculté de se civiliser, les a destinés par avance à une destruction inévitable. Les véritables propriétaires de ce continent sont ceux qui savent tirer parti de ses richesses[11].

7Par une sorte de pétition de principe, l’ethnocentrisme de la conquête a l’avantage de créer ses propres normes d’évaluation, d’en oublier la relativité et de les porter au rang de valeurs absolues : ainsi le seul rapport à la nature possible pour le colon est celui de l’exploitation, selon le principe classique ou cartésien d’une volonté de maîtrise et de possession. Le concept de wilderness remplit parfaitement ce rôle apparemment objectif de description du territoire américain ; en fait, son utilisation est d’emblée idéologique. Le premier avantage du terme wilderness consiste précisément en cette annulation de la nature sauvage et en cette élimination de la civilisation indienne. Tocqueville reprend au début du premier tome de La Démocratie en Amérique les arguments qui légitiment cet accaparement du sol par le colon en se fondant sur cette symbolique théologo-juridique de la wilderness comme terre vierge, comme vacuité chaotique :

8

Quoique le vaste pays qu’on vient de décrire fût habité par de nombreuses tribus d’indigènes, on peut dire avec justice qu’à l’époque de la découverte il ne formait encore qu’un désert. Les Indiens l’occupaient, mais ne le possédaient pas. C’est par l’agriculture que l’homme s’approprie le sol, et les premiers habitants de l’Amérique du Nord vivaient du produit de la chasse. Leurs implacables préjugés, leurs passions indomptées, leurs vices, et plus encore peut-être leurs sauvages vertus, les livraient à une destruction inévitable. La ruine de ces peuples a commencé du jour où les Européens ont abordé sur leurs rivages ; elle a toujours continué depuis ; elle achève de s’opérer de nos jours. La Providence en les plaçant au milieu des richesses du nouveau monde, semblait ne leur en avoir donné qu’un court usufruit ; ils n’étaient là, en quelque sorte, qu’en attendant. Ces côtes, si bien préparées pour le commerce et l’industrie, ces fleuves si profonds, cette inépuisable vallée du Mississippi, ce continent tout entier, apparaissaient alors comme le berceau encore vide d’une grande nation. C’est là que les hommes civilisés devaient essayer de bâtir la société sur des fondements nouveaux, et qu’appliquant pour la première fois des théories jusqu’alors inconnues ou réputées inapplicables, ils allaient donner au monde un spectacle auquel l’histoire du passé ne l’avait pas préparé[12].

9C’est ce fatalisme tant de fois observé et entendu par Tocqueville qui fait dire aux pionniers à propos des Indiens : « C’est une race qui s’éteint ; ils ne sont pas faits pour la civilisation : elle les tue [13]. » Il cache mal une sorte d’impérialisme cynique qui, sous une apparence trompeuse de respect et de philanthropie, se révèle être aussi impitoyable qu’une guerre coloniale :

10

Au milieu de cette société américaine si policée, si sentencieuse, si charitable, il règne un froid égoïsme et une insensibilité complète, lorsqu’il s’agit des indigènes du pays. Les Américains des Etats-Unis ne font pas chasser les Indiens par leurs chiens comme les Espagnols du Mexique, mais au fond c’est le même sentiment impitoyable qui anime ici comme partout ailleurs la race européenne. Ce monde-ci nous appartient, se disent-ils tous les jours, la race indienne est appelée à une destruction finale qu’on ne peut empêcher et qu’il n’est pas à désirer de retarder. Le ciel ne les a pas faits pour se civiliser, il faut qu’ils meurent[14].

La « wilderness » et l’impérialisme

11On retrouve dans ces conceptions ce que Todorov a nommé l’idéologie universaliste de la colonisation, et dont il a notamment étudié les effets chez Condorcet [15]. Il s’agit de concevoir, en un sens presque religieux, la colonisation comme une mission civilisatrice qui éradiquerait définitivement toute trace de sauvagerie sur terre : « La population européenne […] ne doit-elle pas civiliser ou faire disparaître, même sans conquête, les nations sauvages qui y occupent encore de vastes contrées [16] ? » Cette version humaniste peut aussi se lire à l’envers comme un arraisonnement conscient et concerté de tout ce qui peut tomber sous le joug de la raison instrumentale :

12

Ne dirait-on pas, à voir ce qui se passe dans le monde, que l’Européen est aux hommes des autres races ce que l’homme lui-même est aux animaux ? Il les fait servir à son usage, et quand il ne peut les plier, il les détruit[17].

13La wilderness est donc soumise à un traitement rationnel impitoyable, suscité par un certain esprit des Lumières : le monde de la forêt, en devenant clairière, est en quelque sorte éclairci, éclairé, élucidé. On retrouve dans cette activité frénétique de défrichement une sorte d’exercice spirituel dans lequel la religion éclairée rejoint les lois de la raison : la wilderness en tant que chaos informe et pure matière brute doit être délivrée du mal et irriguée par le bien, c’est-à-dire par l’utile et le rationnel. Le territoire américain se définit donc d’abord comme une lutte contre cette wilderness : « La nature entière semble ici une matière malléable que l’homme tourne et façonne à son gré [18]. » « Rien ici n’est sauvage que la nature ; l’homme lutte partout contre elle, armé de toutes les forces de la civilisation [19]. » Paradoxalement, ce combat presque spirituel contre les forces du mal, contre l’esprit païen qui habite ces forêts et ces étendues vides, est ressenti par Tocqueville comme une immense destruction, comme un évidement de toute vie naturelle et originelle :

14

Dans les mêmes lieux et à sa place une autre race grandit avec une rapidité plus grande encore. Par elle les forêts tombent ; les marais se dessèchent, des lacs semblables à des mers, des fleuves immenses s’opposent en vain à sa marche triomphante. Chaque année les déserts deviennent des villages, des villages deviennent des villes. Témoin journalier de ces merveilles, l’Américain ne voit dans tout cela rien qui l’étonne. Cette incroyable destruction, cet accroissement plus surprenant encore lui paraît la marche habituelle des événements. Il s’y accoutume comme à l’ordre immuable de la nature[20].

15Ce désert, ou wilderness, nous semble donc se présenter comme un concept opératoire qui fonde idéologiquement le mouvement impérialiste de la conquête américaine du territoire indien. Cependant, il se présente également comme constitutif d’une construction presque ex nihilo d’une identité américaine en devenir.

La « wilderness » et l’identité nationale

16L’expérience de Tocqueville propose une autre version de cette wilderness tout autant fondatrice de l’identité américaine que de la légitimation de son impérialisme colonisateur. Au moment où Tocqueville parcourt ces étendues sauvages qui se réduisent de jour en jour, les valeurs de la wilderness semblent se retourner et s’inverser pour retrouver, là encore, le modèle axiologique judéo-chrétien relatif à l’appréhension du désert. La wilderness devient alors dans tous les sens du terme une sorte de « paradis perdu ». En dépit – ou même en raison – de sa disparition progressive, elle acquiert une valeur esthétique et idéologique qui assure la supériorité américaine sur une Europe trop longtemps condescendante à l’égard du Nouveau-Monde. C’est pourtant en intégrant le nouveau modèle esthétique européen du sublime que le paysage américain de la wilderness va paradoxalement s’imposer et devenir le paradigme identitaire de l’Amérique des grands espaces [21]. Elle devient alors un sublime absolu, indépassable, mais comme en fuite ou en ruine, dont seul l’art romantique (en tant que réappropriation du passé et de cette présence originaire que le présent historique ne manifeste plus) peut avoir pour vocation d’éterniser les vestiges. L’œuvre de James Fenimore Cooper n’est d’ailleurs pas étrangère à cette promotion esthétique [22], ainsi que les réalisations des peintres de l’Ecole dite de l’Hudson River, fondée précisément dans les années 1830 par Thomas Cole [23] dans le but de promouvoir les paysages américains, d’en montrer la supériorité absolue au regard d’un sublime interprété dans le cadre d’une visée apologétique et providentialiste évidente et revendiquée. La wilderness impose donc le vaste désert comme grandeur incomparable du paysage américain et comme épreuve redoutable pour la sensibilité. C’est ce double défi que le concept de sublime permet de relever, en même temps qu’il élève et l’objet de la contemplation et le sujet qui la supporte à un niveau d’excellence. C’est ainsi qu’il faut sans doute comprendre le discours du pionnier pour qui « tout défrichement est une entreprise périlleuse », mais impérieuse et propice à la pratique religieuse : « C’est dans le désert qu’on se montre comme affamé de religion. » C’est cette épreuve de la wilderness qui fonde la supériorité et la légitimité absolues de l’Amérique et des Américains :

17

Il n’y a que les Américains, répondit-il avec emphase, qui puissent avoir le courage de se soumettre à de semblables misères […]. L’émigrant d’Europe s’arrête dans les grandes villes qui bordent la mer ou dans les districts qui les avoisinent. Là, il devient artisan, garçon de ferme, valet. Il mène une vie plus douce qu’en Europe et, satisfait de laisser à ses enfants le même héritage, il est content. C’est à l’Américain que la terre appartient. C’est à lui qu’est donné de s’emparer des Solitudes du Nouveau Monde, de les soumettre à l’homme, et de se créer ainsi un immense avenir[24].

La magnificence sublime

18La wilderness, c’est, comme le dit Tocqueville, « l’Amérique dans toute sa gloire, eaux qui courent de tous les côtés, immenses pins renversés par le vent, entortillés dans des plantes de toutes espèces [25] », c’est-à-dire profusion, prodigalité, vitalité, force et grandeur. Ce n’est pas le sublime d’horreur dont on peut faire l’expérience dans les montagnes européennes, c’est le paysage du sublime de magnificence par excellence, c’est la nature du Paradis perdu :

19

J’ai parcouru dans les Alpes des solitudes affreuses où la nature se refuse au travail de l’homme, mais où elle déploie jusque dans ses horreurs même une grandeur qui transporte l’âme et la passionne. Ici la solitude n’est pas moins profonde, mais elle ne fait pas naître les mêmes impressions. Les seuls sentiments qu’on éprouve en parcourant ces déserts fleuris où tout, comme dans Le Paradis perdu de Milton, est préparé pour recevoir l’homme, c’est une admiration tranquille, une émotion douce et mélancolique, un dégoût vague de la vie civilisée[26].

20De la même façon, la wilderness semble surpasser le modèle presque idéal du sublime, l’océan : « J’ai retrouvé plus fort et plus poignant peut-être dans les solitudes du Nouveau Monde le sentiment d’isolement et d’abandon qui m’avait semblé si pesant au milieu de l’Atlantique [27]. » L’épreuve de Tocqueville montre ainsi précisément comment, à ce tournant des années 1830, cette image de la wilderness s’inverse et se valorise sous l’effet de cette appréhension esthétique du sublime qui lui redonne toute sa sacralité originaire, toute sa grandeur divine :

21

Lorsque au milieu du jour le soleil darde ses rayons sur la forêt, on entend souvent retentir dans ses profondeurs comme un long gémissement, un cri plaintif qui se prolonge au loin. C’est le dernier effort du vent qui expire. Tout autour de vous rentre alors dans un silence si profond, une immobilité si complète que l’âme se sent pénétrée d’une sorte de terreur religieuse[28].

22La wilderness est donc l’espace consacré de la révélation, de la purification et de la communication avec le divin : cette autre appréhension du paysage américain fait de la nature sauvage le lieu d’une rédemption, d’une conversion. Le travail du pionnier et son défrichement sont alors réinterprétés comme des modes d’immersion et de contact avec le sacré : Tocqueville parle fréquemment à propos de ces postes avancés (les log houses) d’« oasis dans le désert [29] », ou d’« oasis au milieu du désert [30] ». La wilderness n’est plus un vide chaotique, désertique ; elle est, à l’inverse, prodigalité et vitalité énergique :

23

Sur un terrain marécageux, où mille ruisseaux, que n’a point encore emprisonnés la main de l’homme, courent et se perdent en liberté, la nature a semé pêle-mêle et avec une incroyable profusion les germes de presque toutes les plantes qui rampent sur la terre ou s’élèvent au-dessus du sol. Sur nos têtes était étendu comme un vaste dôme de verdure. Au-dessous de ce voile épais et au milieu des profondeurs humides du bois, l’œil apercevait au loin une immense confusion ; une sorte de chaos […]. Il régnait un silence solennel au milieu de cette solitude ; on n’y voyait que peu ou point de créatures animées, l’homme y manquait et cependant ce n’était point là un désert. Tout, au contraire, y révélait dans la nature une force de production inconnue ailleurs ; tout y était activité, l’air y paraissait imprégné d’une odeur de végétation. Il semblait qu’on entendît comme un bruit intérieur qui révélât le travail de la création et qu’on vît circuler la sève et la vie par des canaux toujours ouverts[31].

24Cette épreuve met en évidence combien le paysage sublime de la « grandeur naturelle et sauvage [32] », de la « majesté sombre et sauvage [33] », est une caractéristique exclusive du territoire américain : quand Tocqueville compare les bois européens et les forêts américaines [34], il doit concéder la supériorité de ces dernières sur le plan de la sublimité. Leur négativité est quasiment absolue : l’homme, totalement isolé et perdu, y semble livré à des puissances supérieures et silencieuses. Inversement, Tocqueville montre également combien le reflux de la sublime et jeune wilderness américaine va de pair avec l’uniformisation d’un pittoresque typique de la vieille Europe :

25

Nous avons parcouru l’Etat de Massachusetts dans sa plus grande étendue, allant d’Albany à Boston ; nous avons trouvé que son aspect différait entièrement de celui de l’Etat de New York. Il n’y a plus de log houses, plus d’arbres brûlés, plus de troncs abandonnés au milieu des champs, en un mot plus de traces de la wilderness. Les terres sont bien cultivées, le paysage a l’air ancien. Les maisons sont presque toutes charmantes (surtout dans les villages), il y règne un luxe de propreté qui est une chose étonnante. La contrée elle-même est plus pittoresque[35].

26La wilderness devient en effet un principe identitaire efficace à mesure même qu’elle s’efface de la réalité même du territoire américain :

27

Une sorte d’instinct sauvage […] fait penser avec douleur que bientôt cette délicieuse solitude aura changé de face. Déjà en effet la race blanche s’avance à travers les bois qui l’entourent et dans peu d’années l’Européen aura coupé les arbres qui se réfléchissent dans les eaux limpides du lac et forcé les animaux qui peuplent ses rives de se retirer vers de nouveaux déserts[36].

28Elle devient alors d’autant plus prégnante dans les esprits que son évanouissement progressif lui donne la dimension d’un fantasme national, qui ne va d’ailleurs pas tarder à donner naissance au grand mythe de la frontière : les « nouveaux déserts » formeront les nouvelles frontières…

29* * *

30Cette double image de la wilderness fonctionne parfaitement sur le plan symbolique d’une légitimation de l’impérialisme. Tout en se convertissant en son contraire autour des années 1830 en devenant positive, elle conserve la même efficacité idéologique. Son ambivalence originelle est en quelque sorte entièrement exploitée pour justifier à la fois le défrichement et la rationalisation du territoire, au détriment de la nature indigène, et pour incarner de façon exemplaire l’identité nationale d’un nouvel espace territorial. Ce concept permet ainsi de justifier à la fois un impérialisme colonial et de légitimer le mythe d’un nouveau territoire. Si le concept de wilderness a pu être défini comme une désignation du vide – c’est-à-dire du vaste au sens classique du terme –, on peut considérer que son efficacité symbolique, esthétique et idéologique proviendrait plutôt du fait qu’il apparaisse bien comme un concept réversible, vide de tout contenu stable, de toute orientation axiologique univoque.

Notes

  • [1]
    Ce récit est disponible dans une petite édition courante, chez Mille et Une Nuits, sous le titre Quinze jours dans le désert américain (n° 218).
  • [2]
    Correspondance citée dans André Jardin, Alexis de Tocqueville, Hachette, coll. « Pluriel », 1984, p. 91.
  • [3]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 399, dans Œuvres, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, tome I (toutes les références aux récits qui forment le Voyage en Amérique de Tocqueville renvoient à cette édition).
  • [4]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Cahier portatif 2 », p. 153.
  • [5]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 361. Voir également le « Cahier alphabétique A », p. 217.
  • [6]
    Chateaubriand, Voyage en Amérique, « Journal sans date », dans Œuvres romanesques et voyages, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », tome I, p. 705.
  • [7]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 360.
  • [8]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 360.
  • [9]
    Voir Jacques Le Goff, « Le désert-forêt dans l’Occident médiéval », dans L’Imaginaire médiéval, Gallimard, 1985, rééd. dans Un autre Moyen-Age, Gallimard, coll. « Quarto », 1999, p. 509.
  • [10]
    Voir, par exemple, André Louf, « L’acédie des moines », Etvdes, décembre 2003, p. 661-662.
  • [11]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 364. Voir le « Cahier alphabétique A », p. 219.
  • [12]
    Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Gallimard, coll. « Folio-Histoire », 1986, tome I, Première partie, ch. I, p. 67-68.
  • [13]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 360.
  • [14]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Cahier alphabétique A », p. 219.
  • [15]
    On connaît par ailleurs combien la théorie anthropologique de Condorcet a pu influencer l’idéologie romanesque de Cooper : voir, sur ce sujet, Jacques Cabau, La Prairie perdue : le roman américain, Le Seuil, coll. « Points », 1981, p. 125. Tocqueville nous semble parfois tributaire de cette vision « providentialiste » ou « fataliste » de l’histoire dite « universelle ».
  • [16]
    Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès humains, cité par Todorov, dans Nous et les autres, Le Seuil, 1989, réédition coll. « Points-Seuil », p. 341.
  • [17]
    Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome I, Deuxième partie, ch. X, p. 467-468. Voir aussi le Voyage en Amérique, coll. « Cahier portatif 1 », p. 141 : « On dirait que l’Européen est aux autres races humaines ce que l’homme en général est à toute la nature animée. Lorsqu’il ne peut point les plier à son usage ou les fait servir indirectement à son bien-être, il les détruit et les fait disparaître de devant de lui. »
  • [18]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Cahier non alphabétique I », p. 30.
  • [19]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Cahier portatif 2 », p. 151.
  • [20]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 361.
  • [21]
    Nous suivons à ce sujet les pénétrantes analyses de Michel Conan dans son article sur « La nature sauvage, lieu de l’identité américaine », dans Alain Roger et François Guéry (dir.), Maîtres et protecteurs de la nature, Seyssel, Champ Vallon, coll. « Milieux », 1991, p. 267-276.
  • [22]
    Voir l’excellente préface du Dernier des Mohicans, procurée par Philippe Jacquin chez Garnier-Flammarion, en 1992 (notamment la page 30).
  • [23]
    Voir Simon Schama, Le Paysage et la mémoire, Le Seuil, 1999, p. 226-237.
  • [24]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 378.
  • [25]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Cahier portatif 1 », p. 148.
  • [26]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 381-382.
  • [27]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 393.
  • [28]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 392. Voir également le « Voyage au lac Onéida », p. 353 : « Bientôt nous nous trouvâmes à l’abri des rayons du soleil et au milieu d’une de ces profondes forêts du Nouveau Monde, dont la majesté sombre et sauvage saisit l’imagination et remplit l’âme d’une sorte de terreur religieuse. »
  • [29]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 375.
  • [30]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Voyage au lac Onéida », p. 354.
  • [31]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Voyage au lac Onéida », p. 353-354.
  • [32]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 409.
  • [33]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Voyage au lac Onéida », p. 353.
  • [34]
    Voir Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 393.
  • [35]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Cahier alphabétique A », p. 220-221.
  • [36]
    Tocqueville, Voyage en Amérique, « Quinze jours dans le désert », p. 381-382.
Français

Résumé

Quand Tocqueville débarque en Amérique le 11 mai 1831, l’Amérique apparaît comme un promontoire politique jeté vers l’avenir, mais présente aussi, de façon paradoxale, un état de nature et de sauvagerie presque révolu et en voie de disparition. L’auteur note : « Nous voulons la wilderness et les sauvages, et n’osons pas trop l’avouer. »

Yvon Le Scanff
Professeur agrégé. Docteur ès Lettres. Chercheur au Centre de Recherches Révolutionnaires et Romantiques (CRRR)
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