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1945-1989 : l’« âge intermédiaire »

Tony Judt, L’Après-1945. Une histoire de l’Europe après-guerre. Traduction de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre-Emmanuel Dauzat, Armand Colin, 2007, 1018 pages, 35 €. Gregor Dallas, 1945 – The War that never ended, Yale University Press, New Haven and London, 2005, 740 pages

1Voici deux vastes livres – l’un vient d’être traduit, l’autre est encore en attente – sur l’après-Seconde Guerre mondiale, la fin – ou l’absence de fin – de cette guerre. Ni Tony Judt, ni Gregor Dallas ne prétendent écrire l’histoire définitive de ce temps, mais ils bousculent opportunément nos approches. Rien de tel pour alimenter la réflexion.

2Pour T. Judt, c’est « 89 » qui a été le moment-clef de cette période de notre histoire ; 1945-1989 apparaît dès lors comme un « âge intermédiaire », une « parenthèse », plutôt que comme le seuil d’une époque nouvelle. Pendant une longue postguerre, l’Europe a attendu : elle a attendu 89. Le tableau de l’Europe à l’Ouest est alors flatteur, tandis que misère et police règnent encore à l’Est. Mais, à l’Ouest, on demeure sous l’ombre portée des dictatures et des guerres du passé immédiat – à la différence des Américains qui, eux, vivent d’un grand optimisme. N’oublions pas, dit T. Judt : l’après-guerre est la « réduction de l’Europe », le temps pendant lequel meurent ses « récits-maîtres », y compris le récit libéral des années 80. Mais c’est aussi le temps du « modèle européen » social-démocrate et chrétien-démocrate, défi pour les Etats-Unis et l’Union Soviétique. Combien grande fut – et demeure – l’attraction de l’Union européenne !

3En même temps, les deux côtés de « l’Ouest », sur l’une et l’autre rive de l’océan Atlantique, sont restés bien différents. L’Est européen pourra être conduit par moments à voir les choses autrement, se croire « filiale » de l’Amérique – au temps de la guerre d’Iraq –, mais, en fin de compte, dit T. Judt, « l’avenir des ‘petites Amériques’ de l’Est réside bel et bien en Europe ». Le multiculturel caractéristique de tant de villes européennes du xixe siècle a été réduit en poussière et en cendres par la Seconde Guerre mondiale, mais on constate aujourd’hui une reprise de la riche diversité, grâce aux réfugiés, immigrés et gens du tiers-monde.

4On a fait silence sur tant de violences du passé, à côté du génocide majeur de la Shoah : sans doute était-ce la seule condition pour construire un avenir européen. Mais on ne le fait plus depuis « 89 ». Les Allemands sont désormais connus comme ayant été, eux aussi, des victimes (à cause des bombardements de Dresde et de Hambourg), et pas seulement des bourreaux. Là encore, un passé intermédiaire s’estompe. L’après-guerre en Europe aura duré longtemps, très longtemps, mais touche désormais à sa fin.

5Voici le détail de l’âge intermédiaire tel que le recense T. Judt dans sa table des matières. Cette séquence commence avec « Le règlement impossible », « L’arrivée de la guerre froide ». Vient ensuite un temps heureux (1953-1971), plus court que nos Trente glorieuses, où règne malgré tout une sorte d’incertitude, que T. Judt nomme « Malaise dans la prospérité ». La période qui va de 1971 à 1989 marque la « Récession », la fin progressive de « l’ordre ancien » : le tournant est proche. La suite s’intitule : « Après la chute ».

6Gregor Dallas, quant à lui, a publié 1945 – The War that never ended : la guerre qui n’en finit pas, la guerre qui a mis tant de temps à finir. Après 1945, il n’y a pas eu de règlement de paix : ni conférence de paix, ni traités majeurs. La guerre n’a en réalité pris fin, en termes de documents, qu’avec la série d’accords et de traités de l’année 1990 : cette année a culminé au mois de novembre avec la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe, où trente-deux Etats européens, les Etats-Unis et l’Union Soviétique – en voie de désintégration – signent un texte déclarant qu’ils « ne sont plus adversaires ».

7Un an après, il n’y aura plus d’Union Soviétique… Le fait de le mentionner ne signifie-t-il pas que la Première Guerre mondiale même n’avait pas cessé jusque-là ?

8Keep a particular eye on the weekend of 19-20 August 1944 (« Ayez l’œil très particulièrement sur le week-end des 19-20 août 1944 »), écrit G. Dallas. Ce sont les jours-clefs, où les choses se sont mises en place, où les frontières à atteindre par les armées ont été déterminées, où se sont produits des changements décisifs dans les relations entre les partenaires de l’Alliance. Plus important que le Jour J, ce fut le moment qui détermina la configuration de l’Europe d’après-guerre. La marche des Russes vers l’Ouest en direction de l’Europe centrale fut bien près d’entraîner une nouvelle guerre avec leurs alliés (avec les ‘Nations Unies’, comme ils se désignaient). En octobre 1814, naguère, la Pologne avait été sacrifiée à la Russie, pour empêcher une telle guerre. Et combien d’autres sacrifices après 1918 ! On a pu soutenir qu’en Russie une certaine forme de guerre civile s’était prolongée pendant tout l’entre-deux-guerres.

9Les Etats-nations d’Europe n’ont plus du tout été, après la guerre, ce qu’ils étaient auparavant ; ils ne se sont pas reconstitués. Des foules immenses se sont trouvé jetées sur les routes, des peuples entiers se sont déplacés. Une nouvelle Europe est née ainsi. Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée, les débats ont vite repris. L’hiver de 1944-1945 fut, à cet égard, un tragique commencement. G. Dallas décrit le même temps intermédiaire que T. Judt. Il montre qu’il était inévitable, puisqu’il n’y avait pas eu de fin de la guerre, mais un arrêt seulement, celui des armées.

10Ces deux brillantes fresques donnent beaucoup à penser.

11Jean-Yves Calvez s.j.

Qui, si je criais… ?

Claude Mouchard, Qui, si je criais… ? Œuvres-témoignages dans les tourmentes du xxe siècle. Ed. Laurence Teper, 2007, 520 pages, 27,50 €

12Suspendu, le titre de ce livre. Suspendu sur ce cri, perdu-étouffé avant que d’être lancé. Il reprend les premiers mots des Elégies de Duino de Rilke : « Qui, si je criais, entendrait donc mon cri… ? » Suspendu, lui aussi, le lecteur qui tient en main ce livre, dès l’orée de ce parcours où Claude Mouchard l’expose aux œuvres-témoignages des désastres du xxe siècle, appelant à l’écoute d’auteurs aussi différents que Mandelstam, Celan, Kertesz ; Robert Antelme ou Primo Levi ; et encore : Akhmatova, Chalamov, Takarabe Toriko, Ibuse Masuji… Comment ne pas hésiter ? Comment ne pas avancer à pas comptés ? Pourquoi et comment, se demande-t-on d’abord, glisser ainsi d’une horreur à l’autre, les rapprocher, les arrachant, dans ce rapprochement si lourd, à leur unicité ? Cette unicité n’est-elle pas régulièrement invoquée, voire revendiquée ? Comment passer de Auschwitz à Hiroshima, des tranchées au Goulag, dans le réseau des textes, dans l’entrelacs de la prose et de la poésie, cet autre de la littérature ? Situation incertaine, renforcée par la position paradoxale du lecteur que Mouchard ne manque pas de signaler à plusieurs reprises : la lecture, en effet, si exposée soit-elle à la totale inhumanité, se tient en ce lieu protégé du livre.

13Lieu protégé, non seulement par le confort et le calme de la lecture, mais surtout parce qu’il est celui où s’articule la parole, où se donne un rythme de pensée, où l’avancée des mots et l’allant de la phrase sont tout à la fois signe de l’humain et mouvement de la vie. Autant dire qu’est autorisé au lecteur tout ce qui était dérobé aux victimes innombrables. La puissance de vie et de lien du langage – son train habituel, quand les choses vont bien – met en contradiction le projet même de donner à entendre quelque chose de l’enfer des destructions de masse. La parole, signe de l’humain, se trouve, en présence de l’inhumain, en mouvement inversé, en peine infinie ; elle est au supplice, traversée, trouée de silence, contrariée d’insuffisance, blessée de devoir, pour être audible, passer par la mesure, quand elle devrait signifier la démesure. Elle se tient comme au-dessus d’un gouffre, au bord de l’impossible, déchirée, absolument débordée par la monstruosité du réel et irrésistiblement poussée vers le monde autre de ceux qui n’ont pas connu l’enfer, ce lieu de langage boueux : « Fange, mollesse du langage. Des bouches d’où ne sortait plus rien d’ordonné ni d’assez fort pour rester. C’était un tissu mou qui s’effilochait. Des phrases se suivaient, se contredisaient, exprimaient une certaine éructation de la misère ; une bile de mots », rapporte Antelme.

14Ces écrits-témoignages tiennent le grand écart en se projetant contre et par delà le langage détruit, désarticulé, par delà la subversion des signes, la disparition des liens, la mise en pièces de la pensée. Ce que le livre de Claude Mouchard rend très clairement, c’est cette souffrance ajoutée du témoin, cette souffrance des mots qui tendent à se précipiter au retour du rescapé, ce « tout dire » inaudible dont parle Antelme, mal reçu et d’ailleurs irrecevable, qui doit se calmer, s’imposer des choix pour se faire comprendre, utiliser le détour, apprendre la sobriété, pour ne pas dire l’austérité : le ton de L’Espèce humaine. Un repli, une reprise, une re-création presque : le livre de Claude Mouchard est celui du terrible arrachement du langage, de sa contradiction cruciale. Il associe le lecteur à ce porte-à-faux de la parole inversée où il doit, lui aussi, se tenir, dans l’inconfort du vigile, sous l’apparent confort de la lecture.

15Car, dans le même mouvement qui prend en compte la genèse torturée et torturante de ces œuvres, ce parcours proposé est une inestimable leçon de lecture : la lecture comme acte, évaluation, prospection, invention d’écarts et de courbes, comme une voie de fine écoute acquise à force de prudence, de pudeur et de respect ; le repérage – mieux, l’attente – des traces. En une avancée improbable vers le grand silence des disparus, auteurs et lecteurs s’enfoncent, comme dans « l’infini neigeux » des Récits de la Kolyma. « Comment peut-on tracer une route à travers la neige vierge ? », interroge Chalamov. « Un homme marche en tête : suant et jurant, il se déplace à grand-peine et s’enlise constamment dans la neige molle et profonde. Il s’en va loin devant, et des trous noirs et irréguliers jalonnent sa route. » Peut-être est-ce à la façon dont s’étalent ces nappes de silence que se reconnaît la justesse de l’œuvre, ou encore à la rivalité épuisante entre ce que quelques-uns peuvent dire et « l’assourdissant silence » de tant d’existences perdues, dont fut planifiée non seulement la disparition, mais aussi l’effacement des traces, interdisant toute mémoire ; si bien que ce n’est pas seulement à la disparition que résistent ces textes, mais à « la disparition de la disparition », pour reprendre une expression de Jacques Rolland. Actes de résistance : des individus se risquent à dire, là où ne se donnait que le silence de l’extermination de masse. Ils font voir là où les yeux devenaient vitreux, raniment les histoires pétrifiées, comme les corps dans le gel. Mémoire et oubli : « le gel anéantit, le gel conserve », remarque Claude Mouchard. Dans les Récits de la Kolyma, une colline s’ouvre sous les coups de bulldozers, et vomit les cadavres gelés.

16Le cri, la parole, le récit, le poème ont parfois cette violence d’éventration. Mais la très grande sobriété, le murmure, sont parfois tout aussi efficaces. Quelle est la distance ? Telle est la question première qui mérite attention. L’écrit vient-il du lieu même de la relégation et de la terreur, incertain de ne jamais percer les couches d’oubli ? Ainsi le poète du ghetto de Vilnius, Avrom Sutzkever : « Dans les profondeurs de mon être/Rugit le cri de douleur du lion/ blessé. »

17Les mots sont-ils ceux d’un rescapé, ceux des proches ? A quelle distance temporelle des événements sont-ils ? Le lecteur fluctue dans ces intervalles d’espace et de temps. Il est invité à en faire l’épreuve, de façon inédite, avec chaque jour qui passe, plus encore aujourd’hui où s’installe l’épaisseur des années, acceptant d’être longuement enlacé à ce tournoiement de mémoire et d’oubli, de mémoire figée par la glace, le feu, l’éclair de la bombe ; mémoire impossible à emporter avec soi dans le présent, mémoire non miscible dans la chair du temps. Si lointain soit le lecteur, si étrangère son implication, il est pourtant offert au cri qui ne passe pas : « Grand frère ! c’est moi, c’est moi grand frère ! », crie l’enfant brûlé, méconnaissable, sous la terreur qui suit l’explosion atomique dans le Journal d’un sinistré d’Ibuse Masuji…

18Ainsi la littérature permet-elle du moins que perdurent ces ondes d’ébranlement. La lecture subtile, précise, éprise d’histoire, se révèle indispensable à l’évocation du chaos. Elle n’indique pas de sortie, n’espère ni ne désespère, à la fois tendue et réservée, en une forme d’attention pure, en état d’alerte. Claude Mouchard excelle à désigner les possibilités et les limites du genre, à exprimer ce porte-à-faux de la littérature jamais aussi criant que dans ces témoignages extrêmes, qui mirent à la torture leurs auteurs et tiennent en suspens les lecteurs. Une béance que rien, jamais, ne pourra refermer.

19Si bien que rien n’est plus juste que le titre du livre de Claude Mouchard, séquence interrompue, élégie brisée. Titre de poète, qui sait la parole en peine, en même temps qu’il connaît sa puissance.

20Françoise Le Corre

Mis en ligne sur Cairn.info le 03/01/2008
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