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Figures de la psychanalyse

2010/2 (n° 20)

  • Pages : 238
  • ISBN : 9782749213187
  • DOI : 10.3917/fp.020.0209
  • Éditeur : ERES

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Au Colorado Springs, il existe une maison de 1874, la Jackson House, où ont vécu et fondé une famille Helen Banfield et William Jackson. Aujourd’hui propriété de l’état, elle a été la maison d’enfance d’Edith Banfield Jackson. Le fait qu’Edith ait été une patiente de Freud n’est pour rien dans la décision de l’achat par l’état de cette maison, due plutôt aux soucis du gouvernement de créer un pôle de civisme proche du centre ville quand la guerre froide était un grand souci commun, au début des années 1960. Néanmoins, cette maison comporte une curiosité rare : un Flirtation Corner, dont l’attribution a été décidée par Helen Jackson, mère de cette future patiente de Freud, dans une période joyeuse de sa vie.

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Il existe aussi aujourd’hui, en 2010, aux États-Unis, un Edith Banfield Jackson Child Care Program. Sa présentation est la suivante : ce programme « offre aux petits enfants un environnement rassurant et enrichissant, dans une atmosphère stable et harmonieuse. Basé sur le savoir que les petits enfants se trouvent mieux dans des petits groupes, le programme propose des soins individuels dans des groupes qui prennent modèle sur la famille. […] Cette approche de l’éducation précoce prend en considération les stades du développement du petit enfant et essaye de lui procurer des activités et du matériel à même de lui permettre d’acquérir un bonheur et un potentiel individuels. Nous croyons que la confiance et les relations satisfaisantes avec ceux qui s’en occupent constituent les fondements sains du développement de chaque enfant. La faible rotation de nos équipes établit dans notre programme la continuité essentielle à l’excellence des soins aux enfants. Nos journées sont planifiées pour équilibrer le jeu individuel et en groupe, le calme et l’activité, d’intérieur et à l’air libre.

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Ce programme a été créé en 1972 par un groupe de parents et membres de l’université de Yale en réponse aux besoins grandissants de soins de qualité pour les enfants des étudiants, du personnel et des enseignants de cette université. Son nom est un hommage au Dr Edith Banfield Jackson, membre du Département de pédiatrie de Yale de 1923 à 1959 ».

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Le ferme soutien du Centre d’études de l’enfant et de pédiatrie de Yale, dont le directeur était le Dr Albert J. Solnit, a contribué à l’affirmation du programme Edith Banfield Jackson dans sa stabilité enrichissante. Lola Nash a été sa première directrice. La participation des Dr. Deborah Ferholt, pédiatre et professeur associé, et du Dr Sally Provence, professeur du Centre déjà mentionné, a été essentielle à sa consolidation.

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D’autres sources pour la connaissance de la vie d’Edith Banfield Jackson proviennent de ses dons à une bibliothèque privée. Ses écrits et autres documents de l’époque, allant de 1907 à 1977 ont été déposés, en juillet 1980, à la Bibliothèque Arthur et Elizabeth Schlesinger pour l’histoire des femmes en Amérique, du Radcliffe College, université de Harvard, avec l’aide du National Endowment for the Humanities. Leur inventaire préliminaire, réalisé par Anne Engelhart et Margaret Tivnan, a été achevé en 1986. Il comporte quelques 172 documents, parmi lesquels des notes de patients viennois et nord-américains, des lettres de Sigmund et Martin Freud. Certains de ces documents sont interdits de publication pour des périodes allant de 2015 à 2050.

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Concernant sa vie professionnelle, les données suivantes sont disponibles : après son internat en médecine à la State University de l’hôpital de l’Iowa et en pédiatrie à l’hôpital Bellevue de New York, Edith Jackson a travaillé au Children’s Bureau du gouvernement nord-américain, où elle a collaboré avec Martha May Eliot dans une enquête menée par le centre New Haven, de Yale, sur le rachitisme. Après son analyse avec Sigmund Freud et sa formation à la Société psychanalytique de Vienne, elle a aidé de nombreux réfugiés viennois à obtenir des visas pour les États-Unis. Bien longtemps après avoir quitté Vienne, elle a poursuivi son aide aux réfugiés.

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Lors de son retour aux États-Unis, en 1936, Edith Jackson a occupé deux postes : en pédiatrie et en psychiatrie à l’école de médecine de Yale et à l’hôpital communautaire de Grace-New Haven, qui plus tard deviendra l’hôpital Yale-New Haven, où elle a dirigé le service psychologique pour enfants. Peu à peu, elle s’est occupée de la maternité et de la néonatalogie. L’approche impersonnelle de la naissance, fréquente dans la plupart des hôpitaux, et surtout la séparation imposée à la mère et à son bébé après l’accouchement, ainsi que des barrières dressées contre l’allaitement, l’ont particulièrement révoltée. Pour éviter les conséquences secondaires délétères de telles pratiques pour le bébé, pour la mère et pour le père, elle a participé à la création d’unités d’Accueil conjoint de l’hôpital du Grace-New Haven, où le bébé reste avec sa mère et où les deux parents apprennent à s’occuper de leur enfant sans être dérangés par des règles hospitalières ou les habitudes du personnel. Outre ce projet, après de nombreux suivis de mères qui exprimaient leurs désarrois avec les équipes médicales qui s’en occupaient, en insistant sur leur désir d’allaiter, Edith Jackson a soutenu l’éducation prénatale, préconisé le soutien psychologique aux équipes hospitalières, l’accouchement naturel et l’allaitement au sein. Son approche interdisciplinaire s’est développée pendant les décades suivantes. Edith Jackson a invité d’autres professionnels au Grace-New Haven, pour l’aider à développer ces méthodes interdisciplinaires. Elle a été une consultante en psychiatrie de la Betsy Ross Nursery et membre de bureau de direction du Family Service de l’hôpital Grace-New Haven entre 1948 et 1960. Elle a encore dirigé le projet d’Accueil conjoint mère-bébé (Rooming-in), mis en pratique entre 1946 et 1953. Elle est devenue professeur de clinique pédiatrique en 1949 et a pris sa retraite de Yale en 1959, où elle est devenue professeur émérite. Elle s’est installée cette même année à Denver, dans le Colorado, où elle a été nommée professeur visitant de pédiatrie et psychiatrie de le l’école de médecine de l’université du Colorado. Entre 1962 et 1970, elle a dirigé l’unité d’Accueil conjoint de l’hôpital général du Colorado, où elle a consacré beaucoup de son temps aux mères célibataires.

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Edith Jackson a été l’auteur ou le co-auteur de plus de vingt articles publiés dans des revues de médecine ou dans des journaux de divulgation. Elle a participé à de nombreuses organisations professionnelles et a été une des directrices des archives Sigmund Freud. En 1964, l’Association psychiatrique américaine lui a décerné l’Agnes McGavin Award pour ses contributions à la psychiatrie préventive. En 1968, elle a reçu le C. Anderson Aldrich Award pour le développement de l’enfant de l’Académie américaine de pédiatrie. En 1973, le Centre national pour la prévention de l’abus et la négligence de l’enfant a créé, en son honneur, le Centre du développement de la famille.

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Les principales études à son sujet sont celles du Pr. Sara Lee Silberman, dont le centre d’intérêt a été l’histoire, dans sa théorie et dans sa pratique, ainsi que la biographie en tant que genre historique, ce qui n’a pas exclu son attention envers l’histoire sociopolitique de son temps. Silberman a essayé d’écrire une biographie d’Edith Jackson, après avoir produit quelques articles à son sujet, notamment « Pioneering in Family-Centered Maternity and Infant Care : Edith B. Jackson and the Yale Rooming-In Research Project », paru dans le Bulletin of the History of Medicine, en 1990 [1][1]  Peu après, D.J. Jackson publiait « Contributions to.... Elle a repris ce sujet dans « The Curious Pattern of a Distinguished Medical Career : A Psychoanalytic Portrait of Edith Banfield Jackson, M.D. », publié en 1994, dans Biography : An Interdisciplinary Quarterly. Le premier de ces articles a été repris en 1996, dans Childbirth : Changing Ideas and Practices in Britain and American : 1600 to the Present. Silberman a encore écrit sur Edith Banfield Jackson dans le numéro spécial de 1998 de la Psychoanalytic Review au sujet de Early American Women Psychoanalysts et aussi dans l’American National Biography. Elle avait enfin le projet d’éditer le journal de la mère d’Edith, Helen Banfield Jackson, en douze volumes, tenu pendant les dix dernières années du XIXe siècle. Elle aurait ainsi offert au public une très riche perspective sur la vie d’une famille et, particulièrement, d’une mère et sa fille, pendant presque un siècle. Cette contribution aurait été d’un grand intérêt pour l’histoire en général et pour celle de la psychanalyse en particulier. Elle aurait réalisé le projet de Balzac, de ne jamais lâcher un sujet ou un personnage tant qu’ils ne sont pas épuisés.

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En 1995, une trentaine d’années après leur réalisation, des entretiens avec Edith Banfield Jackson ont été publiés sous le titre de « Forbidden sex », titre imprudent s’il en fût  [2][2]  P. Roazen, How Freud Worked : First-Hand Accounts.... Cette imprudence a été critiquée par un collègue d’études sur Edith dans le compte-rendu du livre [3][3]  Alan A. Stone, American Journal of Psychiatry, 155 :..., mais, en fin de compte, ces critiques envers les méthodes de travail dans l’écriture de l’histoire de la psychanalyse étaient déjà parues dans une série de quatre articles du New York Review of Books, en 1975 : certains historiens ont tendance à prendre leurs déductions personnelles pour des faits avérés [4][4]  New York Review of Books, vol. 22, n° 6, 7 avril 1975 ;....

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Ce n’est certainement pas la meilleure manière d’écrire l’histoire. L’historien doit se restreindre, me semble-t-il, à essayer d’établir le plus grand nombre de faits possibles, basés sur toute la documentation disponible, à poursuivre en établissant leur corrélation la plus probable, sans laisser d’indiquer aussi les moins probables et, enfin, en avançant avec prudence son opinion personnelle. Ce sont des critères éthiques qui sont oubliés par certains chercheurs, notamment quand se fait sentir le besoin de provoquer pour se faire entendre.

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En 2003, enfin, largement basé sur le travail de Silberman, sur la version imprimée de cet entretien et sur le témoignage de Sophie Freud, petite fille de Sigmund, fille de Martin, un autre article a été publié au sujet d’Edith Banfield Jackson [5][5]  David J. Lynn, « Freud’s Psychoanalysis of Edith Banfield.... Sophie se souvient des crises de jalousie de sa mère au sujet d’Edith, mais elle pense que rien de consistant ne s’est produit entre cette femme et son père. Martin Freud était assez volage, mais Edith était plus que prudente. En tout cas, ce dernier article semble porter plutôt sur ce que son auteur considère comme les « déviations » de Sigmund Freud par rapport aux règles techniques qu’il avait, lui-même, établies. Ces « déviations » ont été très fréquentes et ont aussi marqué l’analyse d’Edith. Cette pratique n’est pas le propre ni de Freud ni de la psychanalyse. Freud n’a pas été le premier, ni certainement ne sera-t-il le dernier à le faire. Pélias a été le premier à ne pas respecter ses engagements auprès de Jason après son retour de l’expédition des Argonautes. Jacob fait bien pire avec Ésaü, en lui accordant un peu de lentilles, don douteux qui provoque la transgression de l’ordre des générations. L’essentiel, me semble-t-il, est de savoir si ces écarts constatés doivent être source d’injures, d’hagiographies, éventuellement des deux en même temps, ou bien de quelque position intermédiaire, plutôt des incitations à la réflexion et à l’effort de compréhension, de manière généreuse  [6][6]  Un curieux article paru en français mentionne encore....

La vie d’Edith Jackson

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Edith Banfield Jackson est née en 1895 au Colorado. Elle était le cinquième enfant dans une fratrie de sept et la deuxième fille d’une riche famille. Son père, William Sharpless Jackson, était un Quaker de Pennsylvanie, qui s’était installé dans l’Ouest et avait réussi dans les finances, dans la construction ferroviaire et dans diverses autres activités. Sa première femme, Helen Hunt Jackson, s’est rendue célèbre par son activité littéraire et sa défense des droits des indigènes américains. Elle est morte sans lui avoir donné d’enfants et il s’est remarié à sa nièce, Helen Fiske Banfield, en 1888. À la naissance d’Edith, son père était âgé de 58 ans. Leur famille était aimante, heureuse et protectrice jusqu’au 27 décembre 1898, quand Margaret Beverly, sœur d’Edith est décédée de pneumonie, à l’âge de 9 mois.

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Helen Fiske Jackson, leur mère, en a été désespérée et abattue. Comme son état ne s’améliorait pas vers le printemps suivant, le médecin de famille leur a conseillé de revenir dans l’Est. Le père d’Edith a suivi ce conseil et sa famille a passé l’été de 1899 à Newport, Rhode Island. Helen s’est considérablement améliorée. Elle était heureuse d’amener ses six enfants à la plage et elle a écrit au sujet de son plaisir de voir Edith grandir et jouer avec les adultes et d’autres enfants autour d’elle.

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Malheureusement, lors du retour de la famille au Colorado, en automne, l’état d’Helen s’aggrave à nouveau. Elle se retire de plus en plus de la vie familiale. Le 18 octobre 1899, au début du déjeuner familial, elle s’excuse à table, se retire dans sa chambre et se suicide d’un coup de feu dans le sein gauche.

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La famille décide de ne rien raconter à Edith et à son frère de trois ans, pour les protéger, et les deux enfants sont envoyés chez des amis. Deux semaines plus tard, un oncle les décrit comme « apparemment inconscients de leur perte », « continuant à jouer normalement et à s’occuper de leurs travaux scolaires comme si rien ne s’était passé. » Sept mois plus tard, un autre familier trouve Edith « irrésistible » et aussi « hâbleuse » qu’elle l’était à Newport.

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À l’âge de 8 ou 9 ans, Edith a entendu, dans leur salon, son père raconter que sa mère s’était suicidée. Pendant son enfance, elle n’en a jamais parlé dans sa fratrie. À une occasion, sa tante, Anne, s’est entretenue avec elle au sujet de la dépression de sa mère.

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Le père d’Edith a fait en sorte qu’Edith Colby Banfield, sœur la plus jeune de son épouse décédée, vienne de l’Est pour s’occuper de ses neveux et nièces. On l’appelait « Tante Kitty », elle aimait les chats. Elle était âgée de 30 ans, avait fréquenté l’Université de Vassar et était célibataire. Elle organisait de nombreuses activités pour les enfants, y compris des visites aux tombeaux d’Helen et de Margaret. Les enfants lui faisaient confiance et lui parlaient de leur mère. Tante Kitty aimait particulièrement Edith et était impressionnée par ses progrès rapides à l’école. À cette période, un des enseignants des enfants décrit Edith comme la plus brillante d’entre eux. Tout allait bien, jusqu’à ce que Tante Kitty décède à son tour en mars 1903, d’une maladie aiguë. Edith en a toujours gardé de tendres souvenirs et un sentiment profond de tragédie à l’égard de sa mort. Adulte, elle gardait un poème encadré de sa tante dans son cabinet de travail.

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Le père d’Edith a alors engagé une nouvelle gouvernante pour ses enfants, Dora Jones, une célibataire de 35 ans du Minnesota. Plus tard, plusieurs des enfants l’ont décrite comme « dominatrice, dépourvue d’humour et moralisatrice ». Elle maltraitait physiquement les garçons. Même quand ses frères et sa sœur aînée se révoltaient, Edith a réagi en se conformant, selon ses souvenirs. Adulte, elle a regretté de ne pas s’être révoltée comme les autres.

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Dans son adolescence, Edith obtenait de bonnes mentions chaque année, durant sa scolarité. Elle était la favorite de son père et jouissait d’une partie de cartes chaque soir avec lui. Elle passait des étés joyeux auprès de sa famille élargie dans la ferme de sa grand-mère en Pennsylvanie. Elle était de tous les jeux de son âge.

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Tout comme sa bien-aimée Tante Kitty, Edith fut admise à l’université Vassar et élue Phi Beta Kappa en 1916 [7][7]  Phi Beta Kappa est une mention accordée depuis 1776 aux.... Ensuite, elle étudia la médecine à l’université John Hopkins. Fondée en 1893, cette faculté de médecine était vite devenue la meilleure dans sa spécialité aux États-Unis. Edith fut diplômée en 1921, parmi quatorze jeunes femmes dans une classe de quatre-vingt-neuf étudiants, et réussit son internat à l’hôpital universitaire de l’Iowa, seule femme parmi dix-huit internes.

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À ce moment-là, en 1922, les progrès universitaires et personnels rapides d’Edith s’arrêtèrent. Pendant son internat, elle avait établi une relation avec un de ses collègues, John Von Lackum. Ils avaient planifié ensemble des vacances en Europe, et deux des sœurs de son ami devaient les accompagner. À la dernière minute, Edith se retire du voyage. L’année suivante, dans le journal des étudiants de son université, elle décrit son avenir, comme « inconnu et plutôt imprévisible ».

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En 1924, son frère aîné, Everett Banfield Jackson (1891-1924), se suicide en se jetant dans un canyon du Colorado. Il avait bénéficié d’une bourse d’études « Cecil Rhodes », à l’université d’Oxford, après avoir été diplômé au Colorado et décoré pour héroïsme au cours de la Première guerre mondiale. Il avait été hospitalisé en psychiatrie à l’asile de Bloomingdale, dans les White Plains, à New York, en 1921.

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Au cours des années suivantes, Edith passe d’une chose à autre, sans conviction. C’est là, entre 1924 et 1926, qu’elle participe de l’étude sur le rachitisme, à Yale, tout en faisant plutôt des projets pour s’installer dans le privé en pédiatrie, dans le New Haven, où elle fait bâtir une extension à sa maison de manière à disposer d’un cabinet. Mais, à l’automne 1927, juste avant de s’installer, elle commence une analyse personnelle avec Lucille Dooley, à Washington. Elle espérait résoudre sa dépression persistante et son peu d’estime d’elle-même. Lucille Dooley avait eu son doctorat de psychologie avec G. Stanley Hall à la Clark University, avant de poursuivre des études de médecine à John Hopkins, où elle s’était formée un an avant Edith. Ne se sentant pas prête, ou se sentant incapable de rentrer au Connecticut pour s’établir en tant que médecin, Edith décide de rester à Washington et de faire son analyse. Après deux ans, sa dépression devient sévère, et même suicidaire. Pendant ces années à Washington, elle travaille à l’hôpital Saint Elizabeth, auprès d’hommes psychotiques.

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Edith fréquente Smiley Blanton à la faculté de médicine. Il lui parle de ses projets de se rendre à Vienne pour une analyse avec Freud et il lui suggère d’en faire autant. Après son arrivée à Vienne, il en parle à Freud, qui lui promet sa prochaine « tranche » horaire disponible. Deux amies qui connaissent Edith à la fin des années 1920, le Dr Marjorie Murray Burrt, une interne en pédiatrie de Yale, et le Dr Anny Angel Katan, ont toutes les deux raconté qu’elle voulait faire une analyse avec Freud pour traiter ses épisodes de dépression et sa peur de se suicider, comme sa mère et son frère.

La psychanalyse avec Sigmund Freud

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Edith arrive à Vienne début janvier 1930. Freud lui indique une chambre à louer. Son analyse dure de 1930 à 1936, c’est-à-dire de 35 à 41 ans. Freud a 74 ans lorsqu’elle commence. Ces cinq années sont extrêmement mouvementées dans l’histoire et, en particulier, dans celle de l’Allemagne et de l’Autriche.

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Au début, ses séances ont lieu de 17 à 18 h, six fois par semaine. Dès la première année, leur fréquence est parfois de huit fois par semaine, mais ce rythme ne sera pas conservé. Freud écrit à Hilda Doolittle, le 28 octobre 1934 : « Chère H.D. : Je suis impatient de vous voir demain entre 5 et 6 heures. Lundi vous est réservé. Affectueusement vôtre  [8][8]  H. Doolittle, Tribute to Freud, Norman Holmes Pearson,.... »

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L’analyse d’Edith s’arrête à l’occasion des vacances. Parfois, elle rentre aux États-Unis. Freud suspend les séances pour soigner sa tumeur à la bouche pendant une semaine en février 1931. Edith va à Dubrovnik en 1933, à Innsbruck et au lac de Côme en 1934, à Reims, à Paris et à Londres en 1935. Ces vacances sont loin d’être de purs voyages d’agrément. Avant même la prise totale du pouvoir par les nazis, la possibilité de l’émigration travaille les esprits autrichiens et allemands, certains psychanalystes ont commencé à s’y préparer. Dès 1934, ces préparatifs sont mis à exécution. Edith y prend une part active.

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Elle paye ses séances 25 US $, ce qui, sans être une fortune pour un médecin renommé et expérimenté, comme Freud, est un prix relativement élevé pour l’époque à Vienne. Même Helene Deutsch, analyste d’expérience, ne demande que 10 US $ la séance  [9][9]  David J. Lynn, « Freud’s Psychoanalysis of Edith Banfield.... Lynn précise que le prix total de l’analyse de la patiente a été évalué à 33000 dollars. Il oublie de préciser si cette évaluation est en dollars constants ou en tenant compte d’une inflation assez violente. Il ne précise pas si le prix des séances de Freud est resté stable tout au long de ces cinq années, comme il n’apporte pas non plus de précisions relatives à l’état de l’Europe à l’époque, ni ne s’étend au sujet des activités politiques d’Edith. En général, Roazen et Lynn isolent les détails de leurs contextes généraux. Des détails isolés peuvent créer l’illusion d’une précision méthodologique dans l’établissement des faits historiques, mais ils sont trompeurs lorsqu’ils ne sont pas corrélés à des données pertinentes et obscurcissent la perception de l’ensemble de la situation.

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L’analyse d’Edith a commencé en anglais. Freud considère qu’elle utilise la langue comme résistance et lui dit de passer à l’allemand, ce qu’elle fait, mais il trouve son allemand difficilement tolérable, et ils reviennent à l’anglais. C’est une conception du rôle de la langue et du langage qui se heurte à de nombreuses conceptions avancées depuis [10][10]  J’ai présenté un travail qui récapitule différentes....

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Edith ne sait pas ce qu’elle peut espérer ou attendre au juste de son analyse. Elle se souvient d’avoir été déprimée : elle ne sait pas ce qu’elle veut ni ce dont elle se sent capable. Dix mois après l’avoir commencée, elle écrit à sa sœur : « L’une de mes raisons d’avoir voulu l’analyse a été de découvrir pourquoi moi, une fille présumée normalement saine et intelligente, ai vieilli peu à peu sans avoir des relations et des expériences hétérosexuelles normales. Les vraies causes de cette inhibition sont encore enterrées. » Elle ne considère pas son analyse comme particulièrement didactique ou clinique. En fait, dans une lettre de 1932 à Irmarita Putnam, elle laisse apparaître qu’elle ne voit aucune différence entre l’une et l’autre. Il est assez évident que son analyse a eu d’importantes implications cliniques, et tout autant d’implications didactiques.

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En formation, après quelques huit ou neuf mois, elle s’inscrit à la Société psychanalytique de Vienne et commence à fréquenter ses réunions. Vers novembre 1930, elle discute les théories et les problèmes de la psychanalyse d’enfants deux heures par semaine avec Anna Freud. Au printemps 1931, peu à peu, elle commence à recevoir des patients en analyse et, vers mars 1933, elle a cinq analyses en cours, dont des enfants.

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Même avant de le rencontrer, Edith nourrit des sentiments positifs envers Freud. Elle en a vu des photos et elle l’imagine comme un homme âgé, avec une barbe et des cheveux gris, comme son père. Quelques jours avant de commencer son analyse, elle considère Freud comme « une personne très merveilleuse ». Un mois après, elle écrit : « Travailler en présence de la pensée de Freud est l’expérience la plus encourageante que j’ai jamais eue. Et je le trouve la plus aimable personnalité. »

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En 1933, après avoir lu et aimé All Passion Spent, de Vita Sackville West, paru deux ans auparavant, elle le prête à Freud, qui l’aime aussi et le passe à sa fille, Anna, pour qu’elle le lise, au lieu de le lui rendre. À une certaine occasion, elle donne à Freud un exemplaire de Ramona, un best-seller de 1884, dont l’auteur est la première femme de son père, Helen Hunt Jackson. Freud le lit dans la nuit et lui en parle le lendemain. Leurs sentiments réciproques ne se sont jamais démentis et ils n’ont jamais paru constituer un problème analytique. Freud lui offre un joyau ancien, dont elle fait une bague. Elle pense qu’il a offert des bagues à toutes ses patientes, y compris, en particulier, Suzanne Cassirer, Marie Bonaparte, Ruth Mack Brunswick, Gisela Ferenczi, Jeanne Lampl-de Groot et Eva Rosenfeld. L’idée que Gisela Ferenczi aurait été une patiente de Feud est curieuse. Freud offre à Edith un chiot, Fo, né de Jofi, sa chienne chow si célèbre. Tout comme il en a offert des chiots à Marie Bonaparte et, avec beaucoup d’insistance, à Hilda Doolittle.

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Au printemps de 1930, il l’invite à Berlin, ainsi que Blanton et un autre de ses patients, où ils poursuivent leurs analyses. Elle accepte, en se sentant spécialement traitée d’être ainsi invitée. Pendant deux semaines, en septembre 1930, Edith est la seule patiente de Freud au Grundlsee. Une fois, Freud fait l’éloge d’une robe en satin noir qu’elle porte. Pendant les séances, s’il ne comprend pas bien quelque chose, ou s’il veut souligner quelque chose qu’il affirme, il tapote sur le divan.

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Freud et Edith Jackson jouent des rôles importants l’un pour l’autre, en dehors de l’analyse. En septembre 1931, Freud lui écrit, à la fin de ses vacances d’été, qu’il espère de bons résultats du travail avec elle et il ajoute : « Vous pouvez imaginer que souvent nous parlons de vous à la maison. » Edith a rencontré la famille Freud pendant son analyse, c’est-à-dire Minna, Martha et au moins deux de ses enfants, Anna et Martin.

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Freud exprime ses sentiments, livre ses souvenirs et ses opinions à Edith pendant l’analyse. Il fait l’éloge d’un livre de Leo Perutz et le lui conseille. Il lui parle de son voyage en Amérique et de ses sentiments négatifs à l’égard du pays. Il lui raconte ses disputes avec Adler, avec Jung et avec Rank. Il lui dit avoir aimé Don Giovanni, dont il fredonne certains airs. Et il fait l’éloge d’Yvette Guilbert. Il lui parle de son amitié avec Oskar Rie et de son admiration pour sa fille, Marianne Kris, une de ses patientes. Deux autres patientes qu’il admire sont Marie Bonaparte et Hilda Doolittle. Edith le trouve sincère au sujet de ses antipathies. Rétrospectivement, elle pense que Freud lui parlait longuement de beaucoup de choses, soit parce qu’il s’ennuyait ou bien pour précipiter quelque chose dans l’analyse. Au cours d’une séance en février 1930, il lui raconte un rêve de Dorothy Burlingham au sujet du pinceau d’un peintre et il lui demande de l’aider à l’interpréter. Leur conclusion en est qu’il convient de connaître les implications d’un mot anglais. Edith demande à sa sœur un exemplaire du Webster. En 1936, dans une lettre, Freud lui raconte l’aventure d’un de ses patients, Albert Polon, avec une jeune Viennoise.

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Pendant son analyse, Edith fréquente un cercle de gens proches de Freud qui ont été ou sont encore en analyse avec lui. Dès le premier mois, et par la suite en de nombreuses autres occasions, elle dîne chez Ruth Mack Brunswick, où elle fait la connaissance du mari de Ruth, Mark Brunswick, et de son frère, David. Tous les trois sont en analyse avec Freud. Edith pense que Ruth, élève favorite de Freud, peut discuter longuement avec lui de ses propres écrits et de ses cas. Il lui semble que Freud met Ruth dans une position spéciale, de « liaison entre lui et le groupe d’analystes américains ». Elle rencontre Marianne Kris et son mari, Ernst, qu’elle trouve très accueillants à l’égard des Américains. Elle rencontre aussi leurs deux jeunes enfants. Elle rend visite à Félix et Helene Deutsch. Elle fait la connaissance de Roy Grinker, en analyse avec Freud à l’époque. Elle connaissait déjà Smiley Blanton et Suzanne Cassirer Bernfeld. Elle sait que Freud et William Bullitt travaillent ensemble sur un livre. Elle parle de Bullitt comme « une présence dans le cercle de Freud. » Elle a fait la connaissance d’Eva Rosenfeld et poursuit une correspondance avec elle plus tard. Bien entendu, elle développe une relation très proche avec Dorothy Burlingham, dont elle devient la collaboratrice.

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En 1931, elle rencontre un patient de Freud inconnu par ailleurs, à qui elle se réfère dans ses lettres comme Mr. Provot. C’est un ingénieur américain qui l’accompagne lors d’une occasion sociale. Elle le trouve plus âgé qu’elle ne l’aurait souhaité. Plus tard, elle montre à Freud des photos où ils sont ensemble lors de cet événement.

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Irmarita Kellars Putnam a été une collègue de classe d’Edith à la Johns Hopkins University. Edith l’aide à s’organiser pour commencer une analyse avec Freud en 1931, en prenant l’heure que la Princesse Marie Bonaparte libère. Pendant leur analyse, Irmarita et Edith passent de longues heures ensemble. Souvent, elles rencontrent aussi Lucille Dooley, une autre étudiante de la Johns Hopkins et première analyste d’Edith. Elles étaient au courant de l’analyse d’Anna Freud par son père, mais cela leur semblait très matter of fact et, plus encore, cela prouvait les capacités et la versatilité de Freud.

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Une bonne partie de ce que les analystes « continentaux » pensaient à l’époque à ce sujet a été bien résumée. C’était un souci constant et aussi une raison supplémentaire d’admiration : « Je pense souvent à ton analyse avec ton père : a-t-elle jamais eu son pareil ? Sa simple existence est un exploit ; il peut oser offrir ce tendre cadeau paternel, fruit de la rigueur. Cette autorité en habits analytiques qui ambitionne pour ainsi dire de se faire oublier. Elle ne peut qu’engendrer un plus grand amour encore pour lui, dans une certaine mesure un amour ailé qui regarde de haut les pesanteurs de l’amour ordinaire, dont les racines plongent dans les origines et lutte encore avec elles  [11][11]  L. Andreas-Salomé, A. Freud, À l’ombre du père, Correspondance,.... » Le fantasme incestueux devient ainsi raison d’amour supplémentaire et cède la place au fantasme de rigueur.

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Des lettres inédites portent sur sa relation avec Martin Freud. En décembre 1931, presque deux ans après le début de son analyse et peu après le départ d’Irma Putnam de Vienne, Edith Jackson écrit à son amie au sujet d’une réunion à la Société psychanalytique. Martin y était présent. « Je n’avais jamais vu ce fils avant… Il n’est pas aussi beau que le reste de la famille. » Ayant été souvent avec Edith Jackson, et ayant échangé longuement des confidences, Irma Putnam a peut-être eu connaissance d’une relation plus intime entre eux. Sigmund Freud a appris qu’ils se sont fréquentés. Dans une lettre à Edith en date du 8 août 1934, il donne des nouvelles de chacun de ses enfants, avec une mention spéciale à Martin, « que vous connaissez ».

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En 1936, Martin lui écrit : « Aujourd’hui, une lettre de Molly a confirmé ce que je savais déjà par mon père : que tu as abandonné l’idée de revenir travailler à Vienne et que tu m’as quitté. C’est très douloureux. Je me sens maintenant plus seul que jamais. » « J’ai l’amour et je sens plutôt mal le tien. » Le maniement de la langue anglaise par Martin n’était pas très assuré. Plus tard dans l’année, Martin écrit : « Il n’y a pas d’autre amie à la place depuis que tu es partie. » Et il ajoute, à propos de sa femme, que « la vie est assez impossible ». En 1938, enfin, il écrit : « Ma femme est maintenant presque folle et il m’est assez impossible de vivre auprès d’elle. » Martin et Edith sont restés proches à plusieurs niveaux : jusqu’en 1938, il avait une procuration d’elle pour s’occuper de ses intérêts financiers en Europe.

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Pendant son analyse, selon une suggestion de Freud, Edith utilise certaines séances pour traduire ses écrits en anglais, sous sa supervision. Un de ces articles, « L’acquisition du feu », est paru en 1932, dans le Psychoanalytic Quarterly. Freud est satisfait de son travail comme traductrice et, en 1932, lors d’une séance, il lui dit souhaiter qu’elle puisse avancer dans son analyse autant qu’elle a avancé comme traductrice. En octobre 1934, elle continue à traduire Freud.

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Pendant son analyse, Edith fait des dons à des institutions psychanalytiques, soit individuellement, soit en tant que membre de la Société psychanalytique de New York. À deux reprises, en janvier et un juin 1932, cette Société décide de venir en aide à l’Internationaler Psychoanalytischer Verlag, dirigée par Martin Freud, en lui faisant don, une première fois de 1000 US $ et, une deuxième fois, de 2000 US $. Freud le sait, car il note ces dons dans son journal. Pendant la même période, elle fait un don annuel de 5000 US $ à la Jackson Krippe, institution pour enfants dirigée par Anna Freud, Dorothy Burlingham et Eva Rosenfeld. Elle laissera enfin, en 1977, un petit héritage à Anna Freud.

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Les lettres d’Edith Jackson indiquent des choses curieuses. Freud a appris, probablement par Smiley Blanton, que la mère de sa patiente s’était suicidée et il soulève cette question en analyse, sans attendre qu’Edith le fasse. Il se refuse à dévoiler ses sources en répondant de manière mystérieuse, « vous savez qu’on apprend des choses ». Edith a été « horrifiée » de cette conversation. Néanmoins, elle essaye de se renseigner autant que possible au sujet de la mort de sa mère, essentiellement auprès de sa grande sœur, Helen, qui en sait beaucoup plus qu’elle, même si elles n’en ont jamais parlé. Un an avant de mourir, leur mère tenait un journal avec des annotations quotidiennes. Edith insiste pour avoir ce journal et sa sœur finit par le lui envoyer. En les lisant, elle découvre les notes de sa mère, suivant le décès de son bébé, Margaret, et elle les trouve emplies de « dépression… une vraie mélancolie ».

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Jusqu’au début de son analyse, Edith garde des souvenirs épars de sa mère, essentiellement positifs. À la fin de 1930, elle établit une liaison entre l’état de sa mère et son propre manque chronique d’énergie affective. Pour l’essentiel, elle considère avoir refoulé la plupart de ses souvenirs, surtout les négatifs, de manière à garder une mère idéalisée. Le refoulement absorbe son énergie psychique et l’empêche de devenir adulte.

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Les lettres d’Edith à sa sœur tout au long de son analyse montrent sa solitude et son isolement. En avril 1930, elle lui écrit au sujet de son irritabilité et de sa tendance à chercher la solitude. En vacances à Berlin, en juin 1930, elle se réfère à sa léthargie et regrette de ne pas avoir découvert la ville plus activement. En août 1930, elle lui écrit au sujet de sa vie, très isolée : « Je suis dans une drôle de situation où je cherche un peu la solitude, parce qu’une certaine dose de malheur paraît être favorable à l’analyse. » Lettre après lettre, elle revient à ce thème, en y ajoutant parfois que cela lui prépare peut-être un meilleur avenir. Dans une lettre, elle dit dormir jusqu’à dix heures chaque nuit. Cependant, parfois, elle peut prendre des initiatives : en 1931, elle achète une voiture, essentiellement pour se rendre à ses séances journalières avec Freud. Aucune lettre ne fait mention d’idées suicidaires, mais elles montrent ses espoirs fluctuants, et l’évolution de ses projets et de ses attentes à l’égard de son analyse entre 1930 et 1936. Au début, elle espère la terminer au bout de quelques mois, mais un peu plus tard, elle se prépare à traverser le « douloureux procès de mûrir ». En avril 1932, elle croit à nouveau à la conclusion de son analyse. En mai 1935, elle prévoit de rester encore une année à Vienne, mais, en mars 1936, elle s’attend à revenir dans cette ville pour cinq ans encore, au moins, alors qu’en juillet, elle décide de rester définitivement aux États-Unis. Les raisons d’une telle décision ne sont pas claires, pas plus que ce qu’en a pensé Freud. Peut-être la possibilité d’avoir un poste de psychiatre au Département de pédiatrie de Yale y a-t-elle joué un rôle.

Après l’analyse

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Pendant les dix années qui ont suivi la fin de son analyse, en 1936, Edith reste déprimée, mais elle réussit à travailler de manière régulière. Elle n’a jamais porté atteinte à ses jours. Encouragée par Erik Erikson et par son amie Molly Putnam, son ancienne collègue d’études, elle reprend le poste que celle-ci quitte à Yale. Elle trouve en Grover Francis Powers (1889-1968) un excellent mentor en pédiatrie. En 1942, encouragée par lui, elle publie son premier article dans l’American Journal of Orthopsychiatry, sans devenir pour autant plus confiante.

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Edith visite Vienne l’été 1937. Lors de sa rencontre avec Freud, elle est contente d’apprendre qu’il approuve son travail, même si ce n’est pas essentiellement de la psychanalyse, quoiqu’elle l’exerce de manière parcellaire jusqu’en 1947, date à laquelle elle l’abandonne complètement, tout en restant membre d’institutions psychanalytiques. Pendant quelques années, elle fait partie de la rédaction de l’importante revue Psychoanalytic Study of the Child.

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Très vite, dans son travail, Edith remarque la fréquence des troubles alimentaires dans l’hospitalisation en pédiatrie. Elle s’intéresse aux conseils donnés aux mères et leur éducation à la maternité, à commencer par les soins hospitaliers en néonatalogie. Le système alors en vogue, considéré comme « moderne », isole les bébés et les éloigne de leurs mères. Des horaires assez rigides de nourrissage et de sommeil sont imposés aux bébés, qui, en retour, protestent par des cris et des larmes.

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Edith fait une expérience intéressante en 1938, auprès de Joan Erikson, épouse d’Erik. Lors de son troisième accouchement, à l’hôpital communautaire de Grace-New Haven, affilié à Yale pour l’enseignement, celle-ci avait demandé la permission de garder son bébé dans sa chambre, comme elle l’avait fait auparavant à deux reprises à Vienne. La direction de l’hôpital la lui avait refusée, mais quand elle présenta des symptômes d’oreillons, elle et son bébé furent mis dans une chambre d’isolement. Edith remarqua la joie commune de la mère et du bébé, qui se portaient très bien, et elle fut convaincue que toutes les mères et tous les bébés en méritaient autant.

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Après la Deuxième guerre, elle prend la direction d’un projet visant à l’accueil conjoint mère-bébé, dans ce même hôpital. Elle y est très engagée et motivée. Elle crée un environnement chaleureux et flexible, où les mères peuvent apprendre avec leurs bébés, dès le début, où les infirmières peuvent s’occuper des mères et de leurs bébés et où les internes en pédiatrie apprennent à écouter. C’est essentiellement une approche clinique flexible, centrée sur la dyade mère-bébé, plutôt que sur les protocoles hospitaliers.

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Son engagement et son enthousiasme sont si grands qu’en 1946 elle finance personnellement les deux unités de quatre lits chacune. Ces unités devenues opérationnelles, Edith est omniprésente, tenant souvent les bébés et s’en occupant. Pendant quelques six ans, ce projet attire l’attention des médecins, des infirmières et des administrations hospitalières. Après la conclusion du projet, en 1952, et du départ à la retraite de Grover Powers, en 1953, Edith conserve son enseignement en psychiatrie et en pédiatrie pendant encore plus de vingt ans.

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Elle part à la retraite à Denver, à l’âge de 65 ans. Henry C. Kempe, qui a participé au projet d’accueil conjoint mère-bébé en tant qu’interne, devenu professeur de pédiatrie au Centre médical du Colorado dans les années 1960, l’invite à concevoir et à superviser un projet similaire. Toujours active et pleine d’énergie, elle s’occupe aussi des mères célibataires qui gardent leurs bébés, de la prévention d’abus sur les enfants et du développement du droit à l’avortement.

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Jamais mariée, Edith Banfield Jackson a vécu seule la plupart de ses jours. Il est difficile de connaître le rôle de son analyse dans cet éveil tardif de sa créativité, mais il est certain qu’elle en a eu un. Il est évident qu’Edith se sentait fière d’avoir connu Freud, d’avoir travaillé avec lui, d’avoir vécu à Vienne et d’avoir pu aider tant de réfugiés politiques.

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En fin de compte, nous ne disposons pas des éléments pour établir une histoire de cure analytique, mais nous disposons d’une histoire de vie, qui dessine un creux celle d’une analyse, réussie au-delà de toute attente initiale et même de ce qui aurait pu se dire au cours de la cure elle-même. La vie de cette patiente de Freud aurait été, au contraire, le positif dont son analyse aurait été comme un négatif.

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En psychanalyse, l’élaboration de la théorie et l’établissement de l’histoire sont si intimement liés et tenus ensemble d’une manière si serrée que ces questions y acquièrent une importance impossible à surestimer. La découverte du transfert est une proposition théorique fondée sur l’attention portée à des histoires de vie et la proposition de la métapsychologie est une avancée de la pensée basée sur le déploiement de cette attention à l’ensemble de ces histoires dans leur surdétermination et selon leurs destins.

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Edith Banfield Jackson s’est éteinte le 5 juin 1977, à l’âge de 82 ans.


Bibliographie

  • Edith Banfield Jackson Papers, 1878-1977 ; 86-M28, folder #. Schlesinger Library, Radcliffe Institute, Harvard University, Cambridge, Mass.
  • ANDREAS-SALOMÉ, L. ; FREUD, A. 2001. Correspondance, 1919-1937, À l’ombre du père, Paris, Hachette, 2006, traduction de S. Michaud,
  • BURLINGHAM, M. J. 1989. The Last Tiffany : A Biography of Dorothy Tiffany Burlingham, New York, Atheneum.
  • FREUD, Sophie 1988. My Three Mothers and Other Passions, New York, New York University Press.
  • JACKSON, E. 1942. « Treatment of the young child in the hospital », Am. J. Orthopsychiat., 12, p. 56-67.
  • LUDMERER, K. L. 1999. Time to Heal : American Medical Education from the Turn of the Century to the Era of Managed Care, New York, Oxford University Press.
  • PRADO DE OLIVEIRA, L. E. 2005. « “Je ne peux pas t’aimer dans ta langue” : l’inquiétante étrangeté de la femme, remix », dans Recherches en psychanalyse, n° 4, Le Bouscat, L’Esprit du Temps, Paris, 2005, p. 53-68.
  • SILBERMAN, S. L. 1990. « Pioneering in family-centered maternity and infant care : Edith B. Jackson and the Yale rooming-in research project », dans Bulletin of the History of Medicine, 64, p. 262-287.
  • SILBERMAN, S. L. 1994. « The curious pattern of a distinguished medical career : A psychoanalytic portrait of Edith B. Jackson », dans Biography, 17, p. 221-247.

Notes

[1]

Peu après, D.J. Jackson publiait « Contributions to the history of psychology : Edith Banfield Jackson : a pioneer in psychoanalysis », dans Psychology Report, février 1991, 68 (1), p. 323-332, immédiatement repris par Medline.

[2]

P. Roazen, How Freud Worked : First-Hand Accounts of Patients, Northvale, N.J., Jason Aronson, 1995.

[3]

Alan A. Stone, American Journal of Psychiatry, 155 : 851, juin 1998, American Psychiatric Association.

[4]

New York Review of Books, vol. 22, n° 6, 7 avril 1975 ; n° 8, 15 mai 1975 : C. Rycroft, « Freud and the Imagination » ; W.H. Gass, « The Anatomy of the Mind », « The Scientific Psychology of Sigmund Freud », « The Battered, Triumphant Sage ».

[5]

David J. Lynn, « Freud’s Psychoanalysis of Edith Banfield Jackson, 1930-1936 », Journal of American Academy of Psychoanalysis, 31, 2003 p. 609-625 ; S. Freud, My Three Mothers and Other Passions, New York University Press, 1991. Ce texte de Lynn inspire le présent article, qui en était une traduction au départ, avant de se développer et acquérir sa forme actuelle.

[6]

Un curieux article paru en français mentionne encore Edith Banfield Jackson. Il oscille entre les deux positions indiquées. Voir J.-L. Chassaing, Journal français de psychiatrie, 2007/2, n° 29, Toulouse, érès, p. 27-36. Cet article s’appuie largement sur une traduction effectuée par le Pr J.-C. Ruiz d’un texte de D.J. Lynn et G.E. Vaillant, « Anonymity, neutrality, and confidentiality in the actual methods of Sigmund Freud : a review of 43 cases, 1907–1939 », American Journal of Psychiatry, 1998 ; 155, p. 163–171. L’article de Lynn et Vaillant a été discuté par V. Schwartz dans « Freud’s Practice of Psychoanalysis », dans ce même American Journal, 156 : 978A-979, juin 1999.

[7]

Phi Beta Kappa est une mention accordée depuis 1776 aux meilleurs étudiants et étudiantes, de manière élective, par leurs pairs. Ces initiales proviennent du grec « philosophia biou kybern?t?s », « la philosophie comme guide de vie », ou « l’amour du savoir comme moteur de la vie ».

[8]

H. Doolittle, Tribute to Freud, Norman Holmes Pearson, 1956. La traduction française porte un titre farfelu, au lieu de suivre l’original : Visage de Freud, Paris, Denoël, 1977. Plus tard, Pour l’amour de Freud, publié par les éditions Des femmes en 2010, est la curieuse traduction d’un autre titre anglais, plus sobre et consistant d’un livre bien plus complet : Analyzing Freud : Letters of H.D. and their circle, New York, New Directions Books, 2002.

[9]

David J. Lynn, « Freud’s Psychoanalysis of Edith Banfield Jackson, 1930-1936 », op. cit.

[10]

J’ai présenté un travail qui récapitule différentes positions au sujet du changement de langue en analyse. Voir Prado de Oliveira, « “Je ne peux pas t’aimer dans ta langue” : l’inquiétante étrangeté de la femme, remix », Recherches en psychanalyse, n° 4, Paris, Le Bouscat, L’Esprit du Temps, 2005, p. 53-68.

[11]

L. Andreas-Salomé, A. Freud, À l’ombre du père, Correspondance, 1919-1937, Paris, Hachette, 2006, p. 264, trad. S. Michaud.

Résumé

Français

Edith Banfield Jackson a été une patiente de Freud jusqu’ici ignorée. Son histoire apporte quelques éléments au sujet de sa manière de conduire ses cures psychanalytiques, et quelques curiosités au sujet de la perméabilité entre la vie familiale de Freud et les cas qu’il avait en traitement. Mais, surtout, Edith Banfield Jackson a eu une vie difficile et elle a pu surmonter ses troubles, devenant une pionnière d’un domaine particulier de la médecine, qui acquiert une grande importance au cours du siècle dernier.

MOTS-CLÉS

  • Accueil mère-enfant
  • néonatalogie
  • dépression
  • histoire
  • Freud

English

Edith Banfield Jackson has been a Freud’s patient rather unknown. Her case history brings some new elements about the permeability between his family life and people he treated. Most than everything, thought, Edith Banfield Jackson had a difficult life and she has been able to overcome her troubles. She thus became a pioneer in a particular field of medicine, which became very important during last century.

KEY-WORDS

  • Rooming-in mother and children
  • neonatology
  • depression
  • history
  • Freud

Plan de l'article

  1. La vie d’Edith Jackson
  2. La psychanalyse avec Sigmund Freud
  3. Après l’analyse

Pour citer cet article

de Oliveira Prado, « Edith Banfield Jackson, patiente de Sigmund Freud, pionnière des soins mère-enfant et en néonatalogie : comment écrire l'histoire », Figures de la psychanalyse, 2/2010 (n° 20), p. 209-226.

URL : http://www.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2010-2-page-209.htm
DOI : 10.3917/fp.020.0209


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