CAIRN.INFO : Matières à réflexion
« Seuls, des plaisirs un peu brutaux, conformes à la vie qu’ils mènent, leur feront passer le souvenir d’autres joies, évidemment supérieures, mais qui ne sont plus pour eux. »
Jean des Vallières, Les hommes sans nom.

1Pendant longtemps, le volontariat des étrangers a été négligé des chercheurs en raison des difficultés inhérentes au milieu lui-même comme des restrictions à l’accès aux archives publiques. Les mystères entourant les « hommes sans nom et sans passé », de même que l’exception française de l’anonymat et du droit d’asile, avaient fait reculer les historiens, laissant le champ libre aux juristes. Ces derniers avaient engagé des études pionnières en réponse aux campagnes de presse lancées par les ligues pangermaniques au début du XXe siècle. Travaux qui avaient permis, dans un premier temps, de jeter la lumière sur la législation spéciale des régiments étrangers et de légitimer au regard du droit international ce recrutement particulier [1]. Cette première étape franchie, le relais était pris par des journalistes en quête de sensationnel. C’est ainsi que les exploits et les faits d’armes de la Légion au cours des campagnes coloniales, notamment au Tonkin et au Maroc, ayant attisé la curiosité du public, avaient offert aux reporters l’occasion de percer les mystères entourant ce corps militaire et de lever le voile sur des pratiques sociales au sein de l’armée d’Afrique.

2En effet, avant de devenir un personnage de roman, le légionnaire avait été étudié par des publicistes qui répondaient aux attentes d’une partie de l’opinion publique favorable aux thèses défendues par la Ligue coloniale française. Ainsi, la grande enquête menée en Algérie à la fin du XIXe siècle par Georges d’Esparbès [2], avait permis de saisir pour la première fois la réalité de cette société militaire, à nulle autre pareille. Paradoxalement, ce journaliste particulièrement perspicace, sans se faire le champion du « 1er Mystérieux », développait les thèmes porteurs des légendes qui ont, depuis lors, fait la notoriété de cette Babel militaire, selon l’heureuse formule de Daniel Madelénat. Les récits comme les pamphlets accréditaient aux yeux du grand public, avide de sensationnel, les deux légendes noire et dorée qui, depuis lors, ont brouillé l’image d’une Légion « mythique », plus imaginée ou idéalisée que réelle [3]. Il est vrai que l’institution avait dû, dès sa création et son emploi en Algérie, répondre aux nombreuses critiques de ses détracteurs dans l’armée elle-même et se défendre contre les attaques de la société civile et des parlementaires qui réclamaient avec insistance sa suppression [4]. De même devait-elle se protéger des menaces internes de désagrégation [5]. Ses chefs avaient donc été conduits à renforcer la discipline tout en tolérant des pratiques qualifiées, faute de mieux, de « traditions légionnaires ». Pratiques sociales, règles ou traditions jugées suspectes ou, à tout le moins, à l’origine de la mauvaise image des régiments étrangers jusqu’à la fin du XIXe siècle.

3Faisant son deuil de l’accès aux sources archivistiques, l’historien ne pouvait cependant pas écarter la possibilité de tirer parti de la littérature à laquelle il n’accordait pas l’importance qu’elle méritait dans l’étude de la société. Il est vrai aussi qu’il pouvait être rebuté par la médiocrité et l’intérêt inégal des écrits consacrés au monde « merveilleux » de la Légion. Outre les romans de pure fiction, les mémoires d’anciens légionnaires, mais aussi les chroniques longtemps négligées constituent un corpus assez large pour étudier ce microcosme militaire. Aussi, si l’on excepte quelques rapports sur le moral de la troupe, exhumés des archives, généralement elliptiques, le plus souvent silencieux, faute de pouvoir disposer d’une documentation suffisante sur un sujet sensible intéressant au premier chef le commandement et le Service de santé des armées [6], cette présentation succincte des plaisirs du légionnaire au « temps des colonies » s’appuie sur une littérature tenue par Pierre Guiral comme un moyen d’expression utile pour l’historien [7]. Faut-il le rappeler ? D’authentiques écrivains, tels Ernst Jünger, Blaise Cendrars, Antoine Sylvère et Albert Erlande, avaient déjà témoigné de leur expérience dans la Légion avant la Première Guerre mondiale. Quant aux écrits autobiographiques de Georges Manue, Arthur Nicolet, Zinovi Pechkoff et autres Jacques Weygand pour l’époque marocaine, ils font oublier certains clichés répandus par des chroniqueurs partisans [8]. Si ces écrits ont été tout simplement ignorés par bon nombre de ceux qui avaient tenté de comprendre la Légion et les légionnaires, il n’en demeure pas moins qu’ils ne peuvent être écartés.

4La foule des anonymes, désireux de tourner la page ou de régler leurs comptes avec l’institution, ne doit pas pour autant être rejetée dans l’oubli malgré les réserves sur la valeur des témoignages. Est-il possible de faire la part entre la fantaisie, l’affabulation pure et simple, et la réalité dans les récits et les représentations de ce monde en miniature rendu par ces soldats d’infortune ? La psychologie complexe du légionnaire – sa double personnalité supposée – a toujours attiré la curiosité inquiète de lecteurs avides d’émotion et d’action dans laquelle l’exaltation du sacrifice héroïque et expiatoire renvoie au déchaînement des passions et des pulsions destructrices du « vieil homme ». Comment, enfin, éviter les clichés et les idées reçues en rendant compte de la diversité sociale et culturelle de ce microcosme ? L’opacité de l’institution, repliée sur elle-même en raison de l’obligation de la protection de l’anonymat, a fait renoncer bien des chercheurs. L’exercice du double droit d’asile, passif et actif, assure une impunité légale à tous les engagés volontaires qui s’en réclament ; il fait partie du contrat moral qui lie le légionnaire à ses officiers [9]. L’anonymat a alimenté les légendes et les histoires pittoresques et sentimentales où la réalité se mêlait à la fiction. Ces règles particulières, révélées pour la première fois en 1900 par Georges d’Esparbès dans un ouvrage destiné au grand public, laissaient entrevoir un univers que d’autres auteurs ou observateurs aussi clairvoyants que Georges Manue et Pierre Mac Orlan ont découvert dans les années 1920 [10].

5De même, le cinéma s’était très vite emparé d’un sujet qui relevait avant tout des mythes, source inépuisable de scénarios où la victime d’un sort injuste était métamorphosé en héros par l’institution. Du premier film projeté aux États-Unis, le 9 juillet 1912, au long métrage de Pierre Schœndoerffer sur Diên Biên Phû, sorti dans les salles en 1992, près d’une centaine de fictions sur la Légion ont été tournées dans le monde [11]. Au-delà de l’image d’Épinal que diffuse, depuis près d’un siècle, le cinéma où la figure du légionnaire se détache, grandi par et dans la geste héroïque propre à frapper l’imagination des foules, la femme – déjà mise en scène dans la littérature – occupe une place originale et spéciale. Le spectateur découvre, notamment dans les plus beaux longs métrages tournés dans les années 1930, l’univers quotidien du légionnaire : l’homme face à lui-même et le soldat entraîné par ses compagnons dans des plaisirs ou des amours faciles. Ainsi, dans Le grand jeu (1934) de Jacques Feyder où Beau Geste et Morocco, les cœurs « brûlés » et brisés des héros, trouvent une consolation à leur solitude dans les bras d’une (belle et généreuse) jeune femme de petite vertu.

6Mais que doit-on entendre par « plaisirs » en général ? Si l’on retient l’une des définitions du Robert, le plaisir (quand il est employé au pluriel) « se dit de tout ce qui peut donner à l’homme une émotion ou une sensation agréable, de tout ce qui en est la source ou l’occasion ». Les plaisirs dont il s’agit, dans le cas présent, peuvent donc ressortir de la distraction ou du divertissement et procurer une jouissance, mais aussi un certain bien-être au soldat. Parmi ces distractions habituelles dans l’armée d’Afrique en général, et plus particulièrement dans les unités de la Légion étrangère, l’alcool et la fréquentation du sexe faible se distinguent par leur fonction singulière dans les rites d’initiation comme dans la vie quotidienne du légionnaire lorsqu’il est livré à lui-même. Sont donc exclus certains des loisirs ou plaisirs communs aux soldats de métier comme le chant choral, mais aussi les jeux de hasard pour lesquels la documentation fait défaut. De plus, l’article porte essentiellement sur la Légion étrangère en Afrique du Nord dans la première moitié du XXe siècle. En revanche, les « plaisirs » des volontaires des régiments étrangers en Indochine ressortent d’une approche spécifique qui devrait faire l’objet d’un prochain article destiné à compléter cette première esquisse sur un sujet tabou [12].

L’ALCOOL, REMÈDE AUX COUPS DE CAFARD

7Le légionnaire, avant tout soldat de métier, appartenait à l’armée d’Afrique et, à ce titre, partageait avec ses camarades des autres corps de troupe des plaisirs communs. Cependant, le commandement tolérait des pratiques sociales permettant, sous contrôle, de maintenir le moral et, surtout, d’éviter les crises susceptibles de mettre en péril la cohésion de la troupe [13]. Outre-mer, les conditions particulières de l’exercice du commandement expliquaient ces facilités ou, du moins, ces entorses aux règlements militaires. Si l’ivresse n’était jamais admise pendant le service, en revanche, malgré les désordres qu’elle pouvait entraîner hors du casernement pendant les permissions ou le « quartier libre » accordé aux hommes de troupe ou aux sous-officiers, les débordements épisodiques étaient avant tout interprétés comme des manifestations d’une tradition propre au « monde » de la Légion [14]. Aussi n’étaient-ils pas réprimés car relevant de la simple sanction hiérarchique.

8Pour vaincre l’ennui de la vie de garnison ou du poste et échapper au cafard qui le guettait, le « blédard » cherchait le plus souvent la fuite dans le vin [15]. La solitude était tenue pour la première responsable des actes de folie et les crises qui occupaient une si grande place dans la vie du légionnaire. Troupe sensible car société complexe, la Légion recueillait et abritait en son sein des hommes souvent meurtris que la détresse physique ou morale poussait à faire le saut dans l’inconnu [16]. S’il s’habituait facilement au quart de vin de l’ « ordinaire », l’engagé volontaire étranger sombrait-il pour autant dans l’alcoolisme ? Le témoignage de Paul Rollet, jeune lieutenant et futur « Père de la Légion », laisserait penser que, « lorsque les légionnaires ne sont pas ivrognes en arrivant, ils le deviennent presque tous, quelle que soit la classe à laquelle ils appartiennent » [17]. Quelques années plus tard, un ancien du Maroc précisait même qu’on devenait « un vrai légionnaire dès lors qu’on [était] amoureux fervent du divin pinard » [18]. S’agissait-il d’un plaisir ou d’une thérapeutique capable de panser des plaies mal refermées ? Parce que les « légionnaires sont des dépaysés, des déclassés que rien ne retient ni ne lie, en proie aux pires désespérances ou soucieux d’oublier un lourd passé » [19], le « pinard [devient] le suprême consolateur », selon le Dr Bonnette à qui l’on doit une étude sur les effets de sa consommation dans la troupe dans l’entre-deux-guerres [20]. Car l’instabilité caractérielle et l’irritabilité du légionnaire étaient difficilement contrôlables. Cette faiblesse de caractère expliquait la fréquence des crises et l’attention particulière des officiers pour les prévenir. Aussi excusaient-ils habituellement certains débordements, car « se saouler le jour de prêt, ce n’est pas se saouler ; du moins est-ce se saouler selon des traditions anciennes et presque respectables » [21]. Georges Manue précisait même, à propos de l’ivresse, qu’ « elle y est de tradition. Depuis que la Légion existe, elle a bu, et elle boira certainement jusqu’à la gauche [car] le vin, pour eux, c’est l’illusion, la gaieté, l’avenir rose ; c’est l’oubli et la solitude peuplée » [22]. Car, si nous suivons le raisonnement du colonel de Corta, beau-frère de Des Vallières, une bonne cuite valait toujours mieux qu’un coup de cafard aux effets désastreux sur la troupe. Le même de Corta ne pouvait ignorer que le cafard était aussi – et surtout ? – le produit de l’alcoolisme. En Algérie, au début du XXe siècle, le légionnaire pouvait se procurer 10 bouteilles de « mauvais » vin pour 1 F ou se contenter de 10 absinthes pour 50 centimes [23]. Doit-on conclure que l’alcoolisme touchait peu ou prou la Légion et qu’il constituait, selon les observateurs avertis, un véritable fléau ? En 1901, le lieutenant Paul Rollet, comme on l’a vu, confiait à son père que, « lorsque les légionnaires ne sont pas ivrognes en arrivant, ils le deviennent presque tous, quelle que soit la classe de la société à laquelle ils appartiennent » [24]. Toutefois les compagnies montées échappaient en partie au fléau des libations excessives qui pouvait s’abattre sur les détachements de retour au poste. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, toutes les quinzaines, les jours du « prêt », les légionnaires se répandaient dans les rues des villes de garnison pour se rendre dans les gargotes ou les bouges et dépenser leur maigre solde [25]. Le lendemain matin, les punitions pleuvaient sur les retardataires à l’appel du soir et sur ceux qui avaient été surpris dans les rixes fréquentes entre légionnaires et leurs camarades éméchés des autres unités de l’armée d’Afrique [26]. Les avertissements, placardés dans les cantines des unités jusqu’aux derniers feux de la colonisation, attestaient l’intempérance chronique du légionnaire et de la réputation d’une Légion « assoiffée ». Ces avertissements sous forme de sentences à l’adresse des rationnaires étaient destinés à rappeler que « l’alcool tue ! Mais le légionnaire ne craint pas la mort. L’alcool tue lentement ! Mais le légionnaire n’est pas pressé » [27]. L’arrivée massive d’engagés volontaires, originaires des territoires de l’ancien Reich après la Seconde Guerre mondiale, allait provoquer des changements dans la consommation d’alcool. En Indochine d’abord, en Algérie ensuite, la bière remplaça le « gros rouge » d’Algérie dans les libations des hommes soumis à une discipline toujours aussi stricte.

LES FEMMES ET LE PASSÉ REFOULÉ

9Que n’a-t-on écrit depuis les années 1930 – autour du centenaire de la Légion étrangère célébré avec faste en 1931 – sur les amours du légionnaire ? De surcroît, la chanson écrite en 1936 par Raymond Asso pour Édith Piaf avait largement contribué à diffuser le mythe du légionnaire au charme ténébreux, souvent gagné par la mélancolie et prêt à toutes les folies. Le public avide de sensationnel découvrait la place toute particulière tenue par les femmes dans la vie et les « plaisirs exotiques » de ce soldat de métier énigmatique qui attisait sa curiosité bientôt satisfaite par le cinéma.

10Afin d’assouvir l’appétit et les besoins sexuels des hommes dans les déplacements en opération, le commandement avait mis en place une institution « d’utilité publique ». Le BMC, acronyme désignant le bordel militaire de campagne – autrement dit, la maison de tolérance –, était destiné exclusivement aux soldats et plus particulièrement à ceux de l’armée d’Afrique [28]. Le silence fait jusqu’à nos jours autour de pratiques jugées immorales par l’esprit public, à l’exception notoire des milieux militaires directement concernés, peut expliquer l’embarras du chercheur. Aussi faut-il excuser les imprécisions sur son fonctionnement ou l’efficacité du dispositif sanitaire et la portée réelle sur le moral de la troupe, notamment dans les régiments étrangers.

11Les BMC faisaient donc partie des unités selon une réglementation particulière qui spécifiait leur organisation sous le contrôle conjoint du commandement et du Service de santé des armées. C’est ainsi qu’un personnel médical était plus particulièrement chargé de l’application des mesures de prophylaxie prévues et destinées à prévenir la transmission des maladies vénériennes. Leur création remonte à la fin de la Première Guerre mondiale, à l’initiative du général Mordacq, ancien officier de Légion et chef du cabinet militaire de Georges Clemenceau de novembre 1917 à janvier 1920 [29].

12À la reprise des opérations de pacification du Maroc après la Grande Guerre, les unités étaient accompagnées de ces maisons de tolérance itinérantes, présentées comme « la réunion de quelques filles indigènes sous la tutelle d’une matrone agréée par l’autorité militaire. Impavides, ces femmes suivent la progression des colonnes, offrent leurs tentes aux soldats les jours de repos qui succèdent aux dures attaques. Pendant la période de l’occupation, elles stationnent au poste de commandement de secteur et vont de poste en poste, selon les demandes et les ordres du commandement » [30]. Ces « filles de la douceur » vendaient leurs charmes sous la double surveillance sourcilleuse de la riffa et de l’autorité militaire du lieu. La riffa, patronne désignée par ladite autorité pour quelques officiers – délicats ou galants ? –, matrone pour ceux qui consommaient aux heures dites, « prenait possession du matériel d’intendance accordé à titre de prêt (tentes, ustensiles divers, mulets de bât ou arabas [31]) et s’alignait à la gauche du bataillon après le groupe sanitaire pour l’inspection de départ... et tout le monde trouvait cela normal » [32]. Tout d’abord le règlement prévoyait un examen médical sommaire du « personnel » et des clients. La fréquentation de la maison de tolérance devait strictement respecter la hiérarchie militaire. Ainsi, les sous-officiers succédaient aux hommes de troupe ; quant aux officiers (célibataires ?), ils jouissaient d’un statut particulier au bénéfice du grade et étaient autorisés à prolonger leurs ébats amoureux pendant les nuits où la solitude devait leur peser plus qu’à l’ordinaire. En outre, la tarification faisait l’objet d’une décision du commandement en accord avec la riffa chargée de son application sous peine de sanctions.

13Ces établissements réglementaires « semi-publics » avaient permis d’éviter certaines dérives au cours des opérations qui éloignaient des fréquentations féminines pendant de longs mois des soldats dont on pouvait craindre qu’ils se livrassent à des agressions sexuelles sur les populations autochtones. En effet, les exactions étaient généralement commises au terme des opérations qui avaient mis à rude épreuve les nerfs souvent fragiles des hommes fatigués. L’émulation au combat pouvait se prolonger et déboucher sur des comportements déviants – comportements et réactions collectives, connus des médecins militaires qui avaient à maintes reprises alerté le commandement. De plus, l’anesthésie morale s’accompagnait du désir irrépressible de jouir dans un climat d’accoutumance à la violence propice à la libération des plus bas instincts [33]. Mais, si l’on retient le témoignage de nombreux officiers et d’anciens légionnaires, les BMC, institutions qui légalisaient dans l’armée des pratiques contraires aux bonnes mœurs et que la morale réprouvait, auraient largement contribué à diminuer le nombre des exactions et auraient eu des effets bénéfiques sur le moral de la troupe. En l’état actuel des connaissances sur les BMC affectés à la Légion, il serait prématuré d’apporter d’autres éclairages et a fortiori de donner des conclusions même provisoires.

14Cependant, de retour dans les villes de garnison, les légionnaires avaient d’autres occasions de retrouver ces filles tant désirées. Ces célibataires esseulés pouvaient-ils approcher et fréquenter des Européennes pour établir des relations amoureuses normales et durables ? Contrairement à une idée répandue dans la littérature favorable à la Légion étrangère, la population européenne, reconnaissante pour les services rendus par l’institution, manifestait rarement sa sympathie pour la troupe, respectée mais crainte en raison de sa mauvaise réputation. Certes, les unions légitimes entre des sous-officiers et de jeunes Européennes n’étaient pas rares à Sidi-bel-Abbès, la ville bâtie par les légionnaires, où la Légion était chez elle. Mais l’engagé qui n’avait pas encore retrouvé sa véritable identité ne pouvait contracter mariage avant dix longues années de service. Il lui fallait préalablement avoir obtenu la « rectification » de son identité afin de retrouver toutes ses capacités juridiques dont celle de se marier civilement [34]. Le concubinage restait exceptionnel ; en revanche, les autorités militaires en Indochine fermaient les yeux sur le concubinage très répandu entre de jeunes Annamites – plus connues sous le sobriquet de congaïs – et les légionnaires. Ces derniers devaient donc se résoudre à consommer avec les prostituées indigènes et se livrer aux plaisirs faciles et vulgaires. Les quartiers dits réservés des grandes villes nord-africaines abritaient les maisons closes, prêtes à recevoir une clientèle militaire sevrée, toute à l’excitation de pouvoir enfin satisfaire ses désirs après une abstinence prolongée. Toutefois les étreintes voluptueuses avec les filles de joie dans les maisons de prostitution ne bénéficiaient pas des mesures prophylactiques appliquées dans les établissements « itinérants ». Les « villages nègres » en Afrique du Nord abritaient de nombreux « beuglants », fréquentés indistinctement par les légionnaires et autres tirailleurs ou spahis de l’armée d’Afrique [35]. Parfois aussi les différends entre les clients dégénéraient en rixes sanglantes. La violence longtemps contenue se libérait dans des bagarres qui nécessitaient l’intervention musclée de la police militaire. L’une des facettes de la personnalité complexe du légionnaire se révélait dans ces occasions : il pouvait montrer un certain mépris pour la douleur tant physique que morale et, par suite, pour la vie humaine, car, en s’engageant à la Légion, le volontaire étranger assumait le risque de hasarder sa vie et allait même jusqu’à mettre sa mort à la disposition de ses officiers.

L’autre visage du légionnaire ?

15Le « beau » légionnaire chanté par Édith Piaf portait des tatouages où l’on pouvait lire, sur son cou : « Pas vu, pas pris » ; sur son cœur : « Personne » ; enfin, sur son bras droit : « Raisonne. » Tatouages à la fois évocateurs et énigmatiques comme l’homme qui les portait : un être au caractère impénétrable. Comment, en effet, percer la personnalité troublante qui se cachait derrière le volontaire s’obstinant à garder le silence sur son passé ? Il est vrai que le secret soigneusement – et volontairement ? – entretenu autour du respect scrupuleux du principe de l’anonymat à l’engagement à la Légion avait toujours intrigué et inquiété l’opinion publique. Il avait largement contribué à faire accréditer la légende noire des régiments étrangers, refuges pour des voyous et des criminels mais aussi pour des déserteurs ou des aventuriers [36]. Leurs officiers eux-mêmes n’hésitaient pas à les présenter comme des « hâbleurs et, s’ils ne trouvent pas ici les aventures exceptionnelles qu’ils sont venus y chercher, ils les inventent » [37].

16La violence et les excès dans les plaisirs parfois brutaux témoignaient de l’un des traits du caractère du volontaire étranger qui, en s’engageant, il convient de le souligner, renonçait à ses droits les plus élémentaires. Le mercenaire au service de la France qui avait montré de la bravoure dans les combats « héroïques » auxquels il avait participé pouvait même être donné en exemple et présenté en modèle du soldat conquérant de l’aventure coloniale. En écho aux récits épiques qui décrivaient le soldat exemplaire, fidèle et prêt au sacrifice suprême, répondaient des témoignages où, à travers ses « plaisirs », la simple humanité du légionnaire, souvent présenté comme une victime du sort, était partiellement dévoilée.

Notes

  • [1]
    Gaston Moch, La question de la Légion étrangère, Paris, 1914, 385 p. ; Charles Poimiro, La Légion étrangère et le droit international, thèse, 1913, 250 p.
  • [2]
    Georges d’Esparbès, La Légion étrangère, Paris, 1900, 284 p.
  • [3]
    Daniel Madelénat, Un mythe singulier, Légion étrangère. Mythe et réalités, Paris, 2001, p. 147-160. La dernière et remarquable mise au point sur le mythe de la Légion, plus particulièrement sa genèse et sa constitution.
  • [4]
    André-Paul Comor, Les étrangers, l’armée, le gouvernement et le Parlement depuis la Révolution française. Mélanges offerts à Jean-Claude Allain réunis par Jean-Marc Delaunay, à paraître.
  • [5]
    Douglas Porch, La Légion étrangère, 1831-1962, Paris, 1994, p. 98-106.
  • [6]
    Michel Hardy, De la morale au moral des troupes ou l’histoire des BMC (1918-2004), Paris, 2004.
  • [7]
    Pierre Guiral, La société française (1815-1914) vue par les romanciers, Paris, 1969, 253 p. « Ainsi, la cause est entendue. Le roman apporte beaucoup à l’historien : atmosphère, décor, incitation à vérifier les types et les faits qu’il décrit, à confronter l’imaginaire et le réel, l’anecdote et la sociologie ? » (p. 15).
  • [8]
    Zinovi Pechkoff, La Légion étrangère au Maroc, Paris, 1927, 230 p. Engagé volontaire en août 1914, Zinovi Pechkoff est grièvement blessé en 1915 et réformé, mais reprend du service comme officier interprète et de renseignement pendant la Première Guerre mondiale. À son retour de missions aux États-Unis et en Russie, il est versé dans la Légion étrangère et poursuit une double carrière d’officier de troupe au Maroc et de chargé de missions spéciales à l’étranger. Atteint par la limite d’âge de son grade en 1939, le commandant Pechkoff rallie la France libre en 1941. Nommé général par le général de Gaulle, il est envoyé auprès de Tchang Kaï-Chek pour remplir une mission diplomatique dans le but de préparer le retour de la France en Indochine. Il termine cette carrière exceptionnelle pour un ancien volontaire étranger en tant que représentant de la France à Tokyo après la capitulation japonaise le 2 septembre 1945. Une notice biographique détaillée lui a été consacrée dans les actes (à paraître) d’un colloque international, tenu à Montpellier en mai 2003, Le soldat volontaire en Europe au XXe siècle. De l’engagement politique à l’engagement professionnel : André-Paul Comor, « Le volontaire étranger dans l’armée française pendant les deux guerres mondiales ». Voir aussi le profil biographique tracé par Alain Dubosclard dans Guerres mondiales et conflits contemporains, no 202-203, septembre-2001 (mars 2002), p. 243.
    Jacques Weygand, Légionnaire, Paris, 1951, 259 p. Dans ces mémoires romancés sur son expérience d’officier de Légion, le fils du général Maxime Weygand tire des leçons sur l’exercice de ce commandement particulier, et déconcertant à ses yeux, et juge plutôt sévèrement l’institution tout en montrant sa sympathie pour les hommes singuliers qui composent la société légionnaire.
  • [9]
    Henri Azam, La Légion étrangère, thèse, Aix-en-Provence, 1950, p. 33-36 ; André-Paul Comor, La Légion étrangère, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1992.
  • [10]
    Pierre Mac Orlan, La Légion étrangère, Paris, 1933, 123 p. Dans un registre très proche, voir, du même auteur, Légionnaires, paru en 1930.
  • [11]
    Pierre Guinle et Giuseppe Ricci, Filmographie de la Légion étrangère, Rimini, Riminicinéma, 1992. Sur 96 films consacrés exclusivement ou en grande partie à la Légion et/ou au légionnaire, 56 ont été tournés aux États-Unis où a été forgé le mythe cinématographique du légionnaire.
  • [12]
    Quelques médecins militaires ont livré leurs impressions comme le médecin lieutenant Georges Arroyo qui a effectué un séjour en Extrême-Orient de 1951 à 1953. Le chapitre 8 de son « récit-document », déposé aux archives de la Légion étrangère à Aubagne, s’étend sur la question du « repos du guerrier » – dans le cas présent, celui du légionnaire.
  • [13]
    André-Paul Comor, L’image de la Légion étrangère à travers la littérature française, 1900-1970, Mémoire de maîtrise sous la direction du Pr Pierre Guiral, Université de Provence, juin 1971, p. 44-48.
  • [14]
    Jean des Vallières, Les hommes sans nom, Paris, 1933, p. 103.
  • [15]
    Ernst Jünger, Jeux africains, Paris, 1930, p. 132.
  • [16]
    Pierre Mac Orlan, op. cit., p. 77 ; Arthur Nicolet, Mektoub, p. 51-52.
  • [17]
    Archives de la Légion étrangère (BIHLE), Aubagne, Lieutenant Paul Rollet, Lettre adressée à son père le 29 juillet 1901.
  • [18]
    Georges Manue, Têtes brûlées, Paris, La Nouvelle Société d’édition, 1929, p. 66. Georges Roulin dit Manue, né en Suisse à Estavayer – Le Lac – en 1901, après des études secondaires s’engage en 1921 et sert notamment au Maroc et achève son premier contrat de cinq ans avec le grade de sergent au 3e régiment étranger d’infanterie. Installé à Paris, il est aussitôt engagé comme grand reporter au Journal. Il fait la connaissance d’André Malraux, de retour de Phnom Penh, qui l’incite à se rendre en Chine. À son retour en décembre 1927, avec 22 reportages, il connaît la renommée et poursuit une brillante carrière de journaliste au Temps, à La Revue de Paris, au Petit Parisien, publie de bonnes feuilles dans Les Annales coloniales, Gringoire, Paris-Dakar et L’Illustration. À l’apogée de l’Empire colonial français, ce Suisse atypique ne se contente pas de défendre avec sa plume les thèses du parti colonial. Il participe du mouvement autour de l’Exposition coloniale de 1931 en réalisant trois longs métrages aux titres évocateurs : Aux greniers d’Extrême-Orient, Dakar, perle de l’Empire noir et Escales impériales. À la déclaration de la guerre en septembre 1939, le sergent Manue répond à l’appel des réservistes étrangers, sert au 11e Étranger jusqu’en juillet 1940 et reprend du service en 1944 au sein de la Ire armée et prête sa plume au général de Lattre. Il quitte définitivement la Légion en 1948 après un séjour en Extrême-Orient.
  • [19]
    Ibid., p. 64.
  • [20]
    Dr Bonnette, La Légion étrangère. Ses prouesses, ses maladies, ses médecins, Paris, 1931, p. 54.
  • [21]
    Jean des Vallières, Les hommes sans nom. Sous le drapeau de la Légion étrangère, Paris, 1932, p. 97.
  • [22]
    Georges-R. Manue, op. cit., p. 65.
  • [23]
    Georges d’Esparbès, op. cit., p. 59.
  • [24]
    Archives de la Légion étrangère, BIHLE, Aubagne, Lettre du lieutenant Paul-Frédéric Rollet, 29 juillet 1901.
  • [25]
    Jacques Weygand, Légionnaire, Paris, 1951, p. 93.
  • [26]
    Antoine Sylvère, Le légionnaire Flutsch, Paris, 1982, p. 171.
  • [27]
    R. P. Bruckberger, Le Bachaga, Paris, 1980, p. 97. Éloigné de la métropole en mai 1948 par son provincial, le R. P. Bruckberger, appartenant à l’ordre des Frères prêcheurs, est accueilli pendant plusieurs mois à Aïn Sefra dans une compagnie saharienne portée de la Légion. Il découvre et se plonge dans cet univers qui convient à son tempérament fougueux et à son caractère entier. Le religieux anticonformiste s’était déjà distingué dans les corps francs pendant la drôle de guerre et dans la Résistance. Après la Libération, il n’hésite pas à témoigner au cours de certains des procès d’anciens collaborateurs, dont celui de son ancien chef de corps franc, Joseph Darnand, qu’il assiste jusqu’à son exécution.
  • [28]
    Marcel Blanc, Ces dames du... !, texte inédit daté du 15 février 1977, aimablement communiqué à l’auteur en 1986. L’ancien lieutenant du 4e régiment étranger présente avec beaucoup d’humour le BMC rattaché à son bataillon pendant une tournée de police à la fin des opérations de pacification dans l’Atlas et l’Anti-Atlas dans le Djebel Kerdoua près de la Zaouïa de Lala Taza, à quelques kilomètres du poste de Tiffermit.
  • [29]
    Michel-Serge Hardy, De la morale au moral des troupes ou l’histoire des BMC (1918-2004), Paris, 2004.
  • [30]
    Georges Manue, La retraite au désert, Paris, 1930, p. 132.
  • [31]
    Nom arabe des voitures légères à deux roues.
  • [32]
    Marcel Blanc, op. cit.
  • [33]
    A. Hamon, Psychologie du militaire professionnel, Paris, 1894, p. 51 et 155-156.
  • [34]
    André-Paul Comor, La Légion étrangère, op. cit., p. 90-92. En 1934, les règles avaient été assouplies et le délai réduit à un contrat, soit cinq ans de service accomplis.
  • [35]
    Jacques Weygand, Légionnaire, p. 96.
  • [36]
    Georges Manue, op. cit., p. 23.
  • [37]
    Jacques Weygand, op. cit., p. 68.
Français

Les plaisirs des légionnaires au temps des colonies : l’alcool et les femmes

Si l’on fait abstraction de la chronique des faits divers de la presse et des enquêtes menées par quelques journalistes, les loisirs et les plaisirs du légionnaire au temps des colonies n’ont fait à ce jour l’objet d’aucune étude spécifique de la part des historiens de la société militaire. Cet article tente de combler ce vide historiographique en s’appuyant sur des sources littéraires longtemps négligées. L’alcool comme les femmes occupaient une place toute particulière dans la vie quotidienne du volontaire étranger dont le sort peu enviable au temps des colonies pouvait expliquer certains des excès, révélant l’une des faces de sa double personnalité supposée.

André-Paul Comor
Professeur,IEP d’Aix-en-Provence.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2008
https://doi.org/10.3917/gmcc.222.0033
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