CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Dernières recherches sur la guerre germano-soviétique

Alexandre GOGUN, Stalinskie kommandos. Ukrainskie partizanskie formirovaniâ, 1941-1944. Izd. 2-e, ispr. i dop. M.: Rosspèn, 2012. 527 s. [Les Commandos de Staline. Formations des partisans ukrainiens, 1941-1944, 2e édition, revue et augmentée, Moscou, Rosspen, 2012. 527 p.].

Kenneth Slepyan, Les Guérilleros de Staline, Bogdan Musial, Sowjetische Partisanen. Mythos und Wirklichkeit.

1 Après l’ouverture des archives, trois livres sont sortis qui méritent une attention particulière et généralisent les recherches sur les partisans rouges dans les années de la guerre germano-soviétique : le livre de l’Américain Kenneth Slepyan Les Guérilleros de Staline[1], la monographie d’Alexandre Gogun Les Commandos de Staline[2] et la recherche de l’historien polono-allemand Bogdan Musial [3] consacrée à la Biélorussie qui a reçu des avis assez réservés des collègues [4].

2 Au contraire de K. Slepyan qui analyse l’ensemble du territoire soviétique qui a été occupé par les nazis, le livre d’A. Gogun est plus spécialement consacré à l’Ukraine. Mais Les commandos de Staline contiennent une idée-force rendue dans le titre qui peut être utilisé pour comprendre la « petite guerre » communiste à l’arrière de Wehrmacht sur le territoire de l’URSS comme ailleurs (en Tchécoslovaquie et Pologne). En outre, cette monographie surpasse Les Guérilleros de Staline par le nombre de sources utilisées. Son auteur a utilisé des documents et des publications non seulement en russe et en anglais, mais aussi en ukrainien, polonais, roumain et allemand. En outre, Gogun a réalisé un certain nombre d’interviews avec des anciens partisans et des témoins de leur lutte, ce qui a considérablement enrichi la recherche ; les motifs des « soldats des bois » de ces années sont devenus plus clairs.

3 Tandis que le livre de K. Stephan abonde du terme nouveau, imprécis et désorientant d’« identité », notamment avec « l’identité des partisans », le langage de l’ouvrage Les commandos de Staline est compréhensible et la richesse de son vocabulaire appuie la clarté du propos. La monographie Les Guérilleros de Staline se lit sans se forcer, mais le livre d’A. Gogun est passionnant : certains ses chapitres ressemblent à un roman policier ou à un thriller. Notamment, l’incident du cannibalisme des partisans dans les catacombes d’Odessa cité dans le résumé éditorial est décrit non pas comme un fait curieux, mais comme une manifestation du système stalinien (pp. 266-269). L’utilisation des poux typhiques par les agents soviétiques comme une arme bactériologique (pp. 289-301) qui n’était pas expérimentale comme ce fut dans le cas de l’unité 747 de l’Armée impériale japonaise mais opérationnelle, est, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, un fait unique et remarquable qui peut impressionner tout historien.

4 Le livre est clairement construit. Son auteur commence par la matière principale : le système de la création et de la subordination interne des formations. Il examine ensuite brièvement l’histoire de la lutte des partisans en Ukraine, répond la question concernant les tâches des unités et leur exécution, puis il démontre qui étaient les soldats des bois staliniens et comment ils sont arrivés dans ces grandes unités. Dans un second temps, il décrit en détail les événements dont ses précurseurs ne mentionnaient qu’en passant, dans le meilleur des cas. Il a prêté une attention particulière aux réquisitions chaotiques subies par les paysans, aux bagarres internes dans les unités ainsi qu’à d’autres faits relatifs au manquement à la discipline. La conclusion du livre détruit la base des raisonnements sur le mode « mais c’était la guerre ! ». Non, c’était le stalinisme au combat, et le comparer aux actes de combat des radicaux de droite, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, c’est montrer que les exécuteurs des ordres du « montagnard du Kremlin » avaient leur propre façon d’agir – la guerre sans règles (pp. 483-502).

5 La monographie est basée sur l’infirmation équilibrée et pondérée du stéréotype soviétique sur « les vengeurs du peuple ». Effectivement, la vengeance en tant que telle n’est pas typique de la tradition culturelle des Slaves de l’Est formés dans la vallée et non pas dans la montagne. Par exemple, en Europe de l’Est, la vendetta n’était répandue qu’au Caucase du Nord (elle y existe même toujours sous forme des récidives). Chez les Slaves, elle pouvait se rencontrer principalement dans les Balkans. Bien sûr, les révolutionnaires bolcheviques ont largement perturbé les façons de vivre de l’Empire russe, mais l’esprit de vengeance était étranger à la politique et propagande communistes d’avant-guerre et même à la société soviétique. D’habitude, il était considéré comme un archaïsme absurde.

6 Les répressions de l’époque de Lénine et de Staline n’avaient pas d’intention « revancharde » et étaient réalisées pour éliminer des adversaires politiques réels et potentiels, l’ingénierie sociale pour liquider des éléments « anormaux », pour tenir les autres en respect et, aussi comme une forme du maraudage, pour financer l’industrialisation, ou bien comme prétexte pour surexploiter le peuple (collectivisation des paysans, dégradation des conditions de travail, création de Goulag). Ainsi, appeler les partisans « des vengeurs du peuple » visait à cacher le rôle des services secrets dans la formation des unités des partisans. Pendant la première année de la guerre, ce fut le rôle moteur ; pendant les autres années, il était important (pp. 23-58). C’est pourquoi, dans ce livre il n’y a pas de romantisation des partisans soviétiques, et la vision qu’offre l’auteur des citoyens soviétiques désidéologisés est impartiale et lucide.

7 Comme motif principal des agents de diversion, de reconnaissance et des terroristes, on relève l’ordre pour les uns (en ne l’exécutant pas, ils risquaient la mort) et la survie pour les autres. La source principale de maintien des forces était la mobilisation des paysans effectuée sous peine de mort pour les jeunes recrues pris de doutes, ou sous peine d’assassinat des familles des déviationnistes avec confiscation ultérieure de tous leurs biens mobiliers et destruction des biens immobiliers (maisons brulées). La recherche de Kenneth Slepyan a laissé échapper ce fait ainsi que les méthodes soviétiques de recrutement des agents dans les villages. Les Commandos de Staline suggèrent que ce travail de terrain était fondé sur le simple chantage (pp. 243-244).

8 Les soldats des bois soviétiques ne se vengeaient pas : ils faisaient la guerre. Et la terreur, à laquelle près d’un dixième du livre d’Alexandre Gogun est consacré, était imposée par les partisans très rationnellement et même froidement – pour démoraliser l’adversaire et terrifier les hésitants. Les prisonniers étaient tués en conformité aux indications de Staline et du chef d’état-major des partisans, Panteleïmone Ponomarenko notamment en séparant les Allemands qui devaient être tués, de leurs alliés dont certains passaient du côté des partisans ou étaient relâchés (p. 213). Cependant, quand A. Gogun décrit les atrocités des communistes ainsi que ceux de leurs adversaires, il ne se retrouve pas pris au piège de la réhabilitation automatique d’une des parties. La férocité initiale des nazis n’annule pas la responsabilité des saboteurs ou des terroristes soviétiques qui poussaient volontairement les agresseurs à exterminer leurs concitoyens. Le but de cette intention était d’obtenir le soutien politique des civils qui avaient survécu mais étaient hostiles au IIIe Reich.

9 Cet ouvrage représente une recherche intéressante et fondamentale qui aide à comprendre aussi bien les extrémistes qui ont pris le pouvoir (en Russie et en Allemagne) que les « structures de force » sur lesquelles ils s’appuyaient et s’appuient toujours, notamment dans les conflits de faible intensité de la guerre hybride contemporaine et lors de la conduite des opérations spéciales.

10 Yuri Felshtinsky

Les îles anglo-normandes sous l’occupation allemande (1940-1945)

Dernières recherches sur les îles anglo-normandes sous l'Occupation allemande

11 Gerhard Nebel, Bei den nördlichen Hesperiden: Tagebuch aus dem Jahre 1942, Marees, Wuppertal, 1948 ; Procès Evers-Adler, Tribunal Militaire de Paris, Caserne de Reuilly, Audience du 21 novembre 1949 ; Jean Dalmau, Slave Worker in the Channel Islands, preface de S.E. Air Marshal Sir Thomas Elmshirst, lieutenant-gouverneur de Guernsey, Guernsey Press, s.d. (1954) ; (Colonel) Michael St J. Packe et Maurice Dreyfus, The Alderney Story 1939-1949, Alderney, The Alderney Society and Museum, 1971 ; Charles Cruickshank, The German Occupation of the Channel Islands, Oxford, Oxford University Press, 1975 ; (Major) T.X.H. Pantcheff, Alderney, Fortress Island: The Germans in Alderney, 1940-1945, Chichester, Phillimore, 1981 ; Solomon H. Steckoll, The Alderney Death Camp, Londres, Granada, 1982 ; Baron von Aufsess, The von Aufsess Occupation Diary ; Philimore, Chichester (Sussex), 1985 ; The Island of Dread in the Channel: The Story of Georgi Ivanovitch Kondakov. rééd. Brian Bonnard, les lettres en russe traduites par Galina Chernakova, Stroud (Gloucestershire), Alan Sutton, 1991 ; Brian Bonnard, Alderney at War, Dover (New Hampshire), Alan Sutton, 1993 ; Jean-Yves Ruaux, Vichy sur Manche : les îles anglo-normandes sous l’Occupation, Rennes, éditions Ouest-France, 1994 ; Wilhelm Casper, Wir Menschen sind eine Familie: Erinnerungen und Gedanken, Husum, Schleswig-Holstein, Husum Druck- und Verlagsgesellschaft, 1994 ; Daniel Arasa, Exiliados y enfrentados : los españoles en Inglaterra de 1936 a 1945, Barcelone, Ediciones de la Tempestad/Puntos, 1995 ; Asa Briggs, The Channel Islands: Occupation and Liberation, 1940-1945, Londres, Batsford, 1995 ; Madeleine Bunting, The Model Occupation: The Channel Islands under German Rule 1940-1945, Londres et New York, HarperCollins, 1995 ; Paul Sanders, The Ultimate Sacrifice : The Jersey Islanders who died in German Prisons and Concentration Camps during the Occupation 1940-1945, préface de Sir Philip Bailhache, Bailiff de Jersey, Saint-Hélier, Jersey Heritage Trust, 1998, 2004 ; David Wingeate Pike, Spaniards in the Holocaust, Routledge, Londres et New York, 2000 ; Paul Sanders, The British Channel Islands under German Occupation, 1939-1945, Préface de Sir Philip Bailhache, Bailiff de Jersey, Avant-Propos de Francis L.M. Corbet, président de la Société Jersiaise, Société Jersiase/Jersey Heritage Trust, 2005 ; Frederick Cohen, The Jews in the Channel Islands during the German Occupation 1940-1945, St Helier, Jersey Heritage Trust, 2e éd., 2000 ; David Fraser, The Jews of the Channel Islands and the Rule of Law, 1940-1945, Brighton, Sussex Academic Press, 2000 ; Jean-Louis Vigla, Histoire d’un camp nazi : L’île d’Aurigny (Alderney), Évocations, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton, 2002 ; Mémoire vivante : Bulletin de la Fondation pour la mémoire de la Déportation, n° 50 (décembre 2006) & no 60 (mars 2009) / Charles et Henri Farreny del Bosque, L’Affaire « Reconquista de España » : 1942-1944 ; Résistance espagnole dans le Sud-Ouest, Merignac, éditions Espagne au Cœur, 2009, 2e éd. (révisée) 2010 ; Benoit Luc, Les Déportés de France vers Aurigny, 1942-1944, préface de Jean Quellien, postface de Michel Laurent, Marigny, éditions Eurocibles, 2010 ; Barry Turner, Outpost of Occupation: How the Channel Islands Survived Nazi Rule, 1940-1945, Londres, Aurum Press, 2010, 2011 ; George Forty, Channel Islands: Jersey, Guernsey, Alderney, Sark, Barnsley, Leo Cooper, 2012.

12 L’histoire de l’occupation allemande des îles anglo-normandes attend toujours son auteur. Plusieurs ouvrages sur les événements de cette époque permettent de reconstituer l’histoire de Jersey, Guernesey et Sark ; celle de l’île d’Aurigny, la troisième île anglo-normande en terme de surface, reste une zone d’ombre. Le fait que des camps SS aient été établis sur cette île anglaise explique sans doute cet angle mort de l’histoire. Quelques livres ont été publiés sur Aurigny mais les historiens n’ont toujours pas accès à l’ensemble des archives britanniques. Quant aux archives allemandes, on sait par les déclarations de l’Oberstleutnant R. Schwalm faites au général de brigade Alfred Snow au moment de la reddition de l’île, que tous les dossiers SS avaient été brûlés avant l’évacuation des Nazis et ceux de l’Organisation Todt (OT) avaient été rapatriés en Allemagne. Les camps SS construits à Aurigny étant des annexes du camp de concentration Neuengamme, les rapports SS qui avaient été envoyés au camp central (Stammlager) furent probablement détruits conformément aux ordres de Himmler. Il en fut probablement de même pour les rapports de l’OT, car aucune recherche dans les archives allemandes conservées à Freiburg im Breisgau ou ailleurs en Allemagne n’a révélé la moindre information concernant les activités des SS ou de l’OT à Aurigny.

13 La réticence des autorités britanniques à l’ouverture des archives a suscité frustration et colère chez nombre de chercheurs anglophones, et la nomination de Charles Cruickshank pour écrire « l’histoire officielle de l’Occupation », suite à une commande conjointe des autorités de Jersey et Guernesey et de l’Imperial War Museum, n’a pas calmé les esprits. Le livre de ce professeur d’histoire de l’université d’Oxford, qui avait travaillé pendant la guerre pour le Ministry of Supply (ministère du Ravitaillement), comporte 314 pages et n’en dédie que quatre aux milliers de déportés utilisés comme esclaves dans les îles anglo-normandes et particulièrement à Aurigny.

14 Solomon Steckoll, un journaliste juif né en Afrique du Sud et résident en Israël, fut parmi ceux qui s’en indignèrent. Il enquêta pendant 18 mois en exploitant pleinement les quelques dossiers mis à la disposition du public à la fin de l’année 1980 au travers du Public Record Office. Ses conclusions furent présentées à la une de l’hebdomadaire londonien The Observer le 24 mai 1981, puis publiées l’année suivante. Son livre démontre que le général Snow, commandant les forces de libération en 1945, avait ordonné une enquête et assigné deux inspecteurs de police expérimentés qui étaient subordonnés à l’Armée avec la collaboration d’un représentant du Judge Advocate General (JAG, bureau du procureur). Steckoll dénonce le fait que leur rapport fut classé sans suite et qu’il « reste introuvable aujourd’hui ».

15 Le livre de Steckoll était une réponse à la publication récente de « l’enquête approfondie » ordonnée par le War Office au général Snow. C’est en mai 1945 que cette mission avait été confiée au capitaine T.X.H. Pantcheff, un officier des services d’intelligence attaché au MI 19, dont les recherches furent publiées dans le livre Alderney, Fortress Island: the Germans in Alderney, 1940-1945. “Bunny” Pantcheff connaissait bien Aurigny ; il s’y était rendu en 1931 pour la première fois pour rendre visite à son oncle qui y résidait. Après la guerre, Pantcheff rentra dans le corps diplomatique britannique et servit jusqu’à sa retraite en 1977 avant de se retirer à Aurigny.

16 L’enquête de Pantcheff débuta en mai 1945 avec les interviews de « 3 000 prisonniers de guerre allemands qui avaient été en poste à Aurigny et qui avaient été internés en Angleterre ». Comme il le décrit lui-même dans la préface de son livre, il recueillit le témoignage de « chaque prisonnier allemand en garnison à Aurigny qui était sous la main ainsi que chaque prisonnier libéré ou travailleur esclave qui était disponible. Des centaines de dépositions furent enregistrées ». Il n’est pas certain que ces 3 000 Allemands étaient tous à Aurigny même ; les recherches de Frederick Cohen établirent plus tard que parmi ces derniers, seulement 500 d’entre eux étaient postés à Aurigny (Cohen, p. 6). Quoi qu’il en soit, il apparaît que cette enquête fut menée très rapidement puisqu’elle fut bouclée en six semaines en juin 1945. Pantcheff se rendit également aux archives de la République Fédérale d’Allemagne mais il n’en fait aucune référence dans son livre. C’est grâce au travail de Madeleine Bunting en 1995 que l’on découvre que de nombreux points de l‘enquête de Pantcheff n’apparaissent pas dans son propre livre.

17 L’un des points les plus intrigants aux yeux de ces auteurs et d’autres plus tard, est le fait que les crimes perpétrés sur le territoire britannique ne firent l’objet d’aucune procédure auprès des tribunaux britanniques. Il revenait au gouvernement britannique de prendre l’initiative des mises en accusation. Il devint rapidement évident que le gouvernement socialiste de Clement Attlee ne souhaitait pas agir en ce sens en raison du fait que la majorité des atrocités allemandes avaient été commises sur Aurigny et qu’aucun sujet britannique n’avait été interné sur cette île. C’est ainsi que le seul procès intenté à l’encontre des Nazis ayant opéré dans les îles anglo-normandes se déroula en France devant un tribunal militaire en 1949. Seuls deux officiers nazis furent jugés en l’absence de toute représentation britannique.

18 Aucun chercheur ne peut se contenter de cette explication. À part le fait qu’il y eut plusieurs prisonniers de guerre britanniques détenus sur Aurigny, notamment après l’échec du raid allié sur Dieppe en 1942, comment oublier les sujets britanniques qui furent arrêtés et déportés sur le continent. Mis à part les recherches de Paul Sanders, peu de sources expliquent les modalités du transfert de ces hommes, femmes et adolescents vers les prisons françaises et allemandes, notamment la prison de Preungesheim et le camp de concentration Laufen, où la plupart des îliens se retrouvèrent et certains y périrent (Sanders, 2004, pp. 15-19).

19 Il résulte des points précédents qu’aucun des livres publiés sur l’histoire des îles anglo-normandes pendant la guerre ne peut être considéré comme exhaustif. Le premier récit de cette histoire fut publié en 1971 suite à une commande institutionnelle (par les Alderney Society and Museum) auprès du colonel Michael St John Packe et de Maurice Dreyfus : The Alderney Story 1939-1949. Cette publication représentait le premier travail de recherche sur cette histoire et se révéla aussi décevante que celle de Charles Cruickshank qui suivit en 1975.

20 Ce sujet fut donc principalement traité par des survivants et des journalistes, en majorité français et britanniques. Leurs ouvrages comportent tous des lacunes, chacun se concentrant sur un aspect particulier de cette histoire, ce que l’on peut comprendre. Au Royaume-Uni, les journalistes s’intéressèrent soit aux constructions et aux fortifications militaires soit aux actes de résistance ou de collaboration des insulaires. Les journalistes français se concentrèrent sur le sort des prisonniers français et parmi eux, celui des Français juifs considérés un temps comme provisoirement non-déportables en tant que conjoints d’Aryenne avant d’être finalement déportés sur l’île d’Aurigny. Les journalistes espagnols dirigèrent principalement leurs recherches sur le sort des Républicains espagnols en exil. Ce faisant, chacun omet de replacer son récit dans le contexte historique global de cette époque et ignore les autres aspects des événements.

21 Ces récits de témoins, survivants ou anciens soldats, sont naturellement limités à leur expérience personnelle et concernent surtout Aurigny qui était exceptionnelle dans son genre car c’était la seule île où furent érigés des camps de concentration. Pourtant, les deux îles les plus larges, Jersey et Guernesey, eurent aussi leurs prisons et leurs camps d’internement. Parmi les témoignages des prisonniers survivants, citons celui de Jean Dalmau en 1954 et Georgi Ivanovitch Kondakov en 1991. Un autre survivant d’Aurigny, le dessinateur industriel David Trat, qui devint le président de l’Amicale des anciens déportés de l’île anglo-normande d’Aurigny, ne publia pas ses mémoires mais se révéla être d’une aide inestimable en répondant aux interviews des chercheurs y compris l’auteur de ce compte-rendu.

22 Parmi d’autres ouvrages de témoins, il faut prendre en compte les récits écrits par les acteurs de l’occupation. Celui de Gerhard Nebel, publié en 1948, est le témoignage d’un soldat de la Wehrmacht, posté sur l’île d’Aurigny par sanction disciplinaire, qui vécut parmi les travailleurs forcés en captivité. Les livres de deux officiers de la Feldkommandantur 515, Wilhelm Casper, publié en 1994, et Max Freiherr von Aufsess, publié en 1985, dépeignent l’occupation de Jersey et Guernesey et les relations entre le gouvernement militaire et les autorités locales. Le premier fut l’administrateur en chef de la Feldkommandantur de 1940 à 1943 et le second lui succéda jusqu’à la libération des îles par les Britanniques en mai 1945. Esthète et érudit, le baron von Aufsess tint secrètement son journal de 1944 à la fin de l’occupation des îles, en le cachant pendant un temps derrière le papier peint de sa chambre. Ses notes dépeignent la situation extraordinaire dans laquelle se trouvèrent les îles anglo-normandes pendant près d’un an après le débarquement de Normandie. Occupées par les nazis alors que le Reich s’effondrait, 70 000 civils et 35 000 militaires se retrouvèrent de fait en état de siège, coupés de tout contact avec le continent, surtout de l’Allemagne (sauf par air mais avec des pertes). En tant que responsable des affaires civiles au sein de la Kommandantur, von Aufsess devait assurer le ravitaillement des troupes combattantes en gérant la pénurie des ressources et des stocks d’alimentation pour « tenir » le plus longtemps possible malgré le blocus des Alliés dès juin 1944. Alors que l’Allemagne est attaquée sur tous les fronts, la rivalité entre les fanatiques et les sceptiques ressort dans les brefs portraits qu’il dresse des différents officiers et de leurs préoccupations. Sa femme et ses enfants restés en Allemagne sont sa préoccupation principale qui se transforme en angoisse lorsqu’il apprend que la Gestapo a arrêté et emprisonné sa femme à Linz en Autriche. Il s’attend au pire de la part de la police secrète qui pourrait l’avoir mis sur la liste noire des sceptiques et redoute certains officiers fanatiques prêts à préempter toutes les ressources des îles pour ravitailler les troupes sans égard pour la population locale. Le baron sait néanmoins surmonter ses angoisses en méditant sur la beauté intemporelle des îles, en lisant les livres réquisitionnés dans les bibliothèques privées et surtout en menant la vie sociale intense qu’entretiennent les officiers allemands entre eux, souvent en compagnie féminine locale, et dans les invitations échangées avec certains habitants qui seront interdites après la prise de pouvoir des fanatiques nazis au sein de l’état-major allemand menés par le Vizeamiral Hüffmeier. Alors que près de 15 000 hommes sont en captivité dans toutes les îles et que les camps de l’île prison d’Aurigny sont tout près, la vie quotidienne de la majorité des officiers postés à Jersey et Guernesey semble très loin de la vie carcérale des prisonniers. Le baron n’en parle jamais et ne cite incidemment que deux fois l’existence des prisonniers étrangers : celle d’un bataillon de prisonniers russes à Jersey parmi lesquels certains volaient des pommes de terre et les cachaient dans les terrains minés, ce qui le mènera à éloigner les stocks de leur camp, et celle des prisonniers marocains à Aurigny au sujet desquels il explique que ces hommes, tels des « enfants » qui vivent au jour le jour, sont toujours contents de leur sort et parmi les mieux nourris des îles ! On est loin des témoignages que firent les survivants français juifs, internés avec eux dans le camp de Norderney jusqu’en mai 1944, qui expliquaient que les Allemands traitaient les Arabes encore plus durement que les Juifs. Il sera pourtant de ceux qui incitèrent le haut commandement à solliciter l’aide de la Croix rouge internationale pour éviter la famine au sein de la population et des troupes, et au bout du compte des prisonniers, affamés par la réduction constante des rations et gelés par le manque de bois pour le chauffage nécessaire au cours de l’hiver 1944, qui fut l’un des plus froids. Les quelques pages finales sur sa détention en Angleterre en tant que prisonnier de guerre donnent une idée sur le sort de la majorité des militaires allemands qui se rendirent aux forces de libération britanniques en mai 1945 et dont les témoignages se révèlent très rares.

23 Parmi les livres français et espagnols écrits sur le sujet, citons notamment ceux de Ruaux en 1994, Arasa en 1995, Vigla en 2001, Farreny del Bosque en 2010 et Luc en 2010.

24 Le livre de Jean-Yves Ruaux, Vichy sur Manche, est la première enquête française sur les îles anglo-normandes sous l’occupation. Journaliste et enseignant la sémiologie à l’université de Rennes, l’auteur présente une collection de témoignages et d’anecdotes qu’il a réunis au cours de ses recherches auprès des bibliothèques de Jersey et de Guernesey et dans la presse locale de l’époque. Son enquête délivre de nombreux nouveaux détails qui ne sont malheureusement pas appuyés par des notes de référence, malgré la présence d’un index et d’une bibliographie. Le style choisi par l’auteur pour livrer tous les éléments de ses recherches reste par trop narratif et confus. Quant au livre de Daniel Arasa, journaliste espagnol, il n’a pas pour objet principal l’histoire des îles anglo-normandes et ne fait qu’une brève référence aux prisonniers espagnols qui y furent détenus, sans préciser ses sources.

25 Jean-Louis Vigla, en tant que fils de Jean Vigla, prisonnier détenu à Aurigny, avait une raison très personnelle d’écrire. La quatrième de couverture indique que Jean Vigla et Pierre Longuet réussirent à s’évader d’Aurigny en 1943. L’auteur relate cette évasion dans un premier livre publié en 1995 Évadés d’Aurigny, hiver 1942-1943. Son deuxième livre est une enquête sur Aurigny qui n’est pas un travail d’historien, de l’aveu même de l’auteur. Il est pourtant le seul à donner l’explication historique du statut particulier des îles anglo-normandes qui ne sont pas partie intégrante du territoire britannique mais seulement des possessions de la Couronne d’Angleterre. Cette nuance juridique explique le fait anecdotique que les hommes des îles n’avaient le devoir de faire la guerre qu’en présence du Roi sur le champ de bataille. Le reste de son récit évoque des tranches de faits historiques au travers de longues anecdotes évoquées par son père qu’il mêle à des écrits d’autres auteurs sans toujours les citer. Parmi les faits troublants, il rapporte le témoignage d’un ouvrier, René Prempain, présent lors de l’évacuation allemande des camps d’Aurigny en 1944 qui, d’après lui, impliqua « 7 000 Allemands et 9 000 bagnards » et que suite à une attaque aérienne des Alliés sur le convoi des bateaux les transportant, « il ne restait plus que 250 soldats et 170 civils ». Un autre témoignage cité par l’auteur, celui de l’Abbé Lemoine, un prisonnier français évacué en 1944, indique plus sobrement que « civils, bagnards, travailleurs libres, femmes d’embauche, Todts » furent « entassés les uns sur les autres » à bord de caboteurs et que, sur mer, une attaque de la RAF a « fait des dégâts » (pp. 87-89).

26 Le travail des frères Charles et Henri Farreny del Bosque, historiens français, est bien documenté. Leur ouvrage offre des chapitres intéressants sur les Espagnols internés à Aurigny bien que l’objet de leur recherche ne soit pas l’histoire des îles anglo-normandes.

27 Benoit Luc est un historien dont le livre peut être considéré comme le premier travail de rigueur universitaire publié en France sur le sujet. Le titre donne clairement le périmètre de ses recherches qui ne couvre que l’île d’Aurigny et uniquement les déportés envoyés de France. Mêlant recherche historique, statistiques et analyse de données, son travail se concentre sur l’étude quantitative et qualitative de la population concentrationnaire d’Aurigny. Malheureusement, seul le camp de Norderney est présenté, probablement en raison du fait que peu de Français furent détenus à Helgoland, Borkhum ou Sylt, les trois autres camps sur l’île d’Aurigny. Il relate l’incroyable lutte juridique menée par les survivants français juifs du camp de Norderney auprès des autorités françaises après la guerre pour être reconnus comme déportés et obtenir réparation en France. Sa bibliographie ne mentionne aucune recherche auprès des archives britanniques. Les références aux archives des Amicales de Sachsenhausen et de Neuengamme ne sont pas claires mais il apparaît qu’il n’a trouvé aucune information sur le personnel SS et de l’OT. Il est regrettable qu’un travail d’un tel sérieux n’ait pas mené son éditeur à se donner la peine de fournir un index.

28 Concernant le travail des auteurs britanniques qui porte sur les aspects militaires et le comportement présumé des îliens sous l’Occupation, le livre de Solomon Steckoll fut suivi par celui de Bonnard en 1991, ceux du baron Asa Brigg et de Bunting en 1995, de Cohen et de Fraser en 2000, de Turner en 2010, de Forty en 2012 et ceux de Sanders en 2004 et 2005.

29 Brian Bonnard a publié deux ouvrages différents dont le premier est une publication qui reprend les mémoires du prisonnier de guerre russe Georgi Ivanovitch Kondakov, survivant des camps sur l’île d’Aurigny. Ce livre relate quelques souvenirs de Kondakov qui ne se souvient avoir côtoyé que des Russes sur Aurigny et donne assez peu de détails. Lorsqu’il rentra en URSS, il connut le sort de nombreux prisonniers de guerre soviétiques. Il fut reçu comme un traitre et envoyé au camp de Pechora pendant quatre ans et demi. Le deuxième livre de Bonnard est un travail de recherche sur Aurigny qui force le respect, car il révèle de nombreux faits nouveaux qui sont malheureusement mal indexés et de façon incomplète. Comme d’autres auteurs, Bonnard avait un grand attachement à Aurigny ; il choisit de s’y installer après la Libération et résida à « The Twins » dans Le Petit Val.

30 Le travail du baron Asa Brigg sur les îles anglo-normandes fut produit conjointement avec une exposition à l’Imperial War Museum et financé par les gouvernements de Jersey et Guernesey. Le baron Brigg avait servi en tant qu’agent des services d’intelligence à Bletchley Park entre 1942 et 1945 et fit une carrière universitaire remarquable qui s’acheva avec le poste de chancelier de l’Open University. Son ouvrage tente de survoler tous les aspects de l’Occupation et de la Libération dans chaque île mais le résultat inévitable est que ce petit livre manque sérieusement de profondeur. C’est particulièrement frappant s’agissant de l’île d’Aurigny que Brigg qualifie d’« île prison cauchemardesque » mais ne décrit en rien ledit cauchemar.

31 Le travail de Madeleine Bunting, pour sa part, est assez inégal. L’analyse cri­tique des ouvrages publiés par d’autres auteurs est son point fort, surtout lorsqu’elle révèle des informations officielles que certains Britanniques en position de pouvoir auraient préféré garder cachées. Elle déplore la procrastination de certaines institutions : les archives de Guernesey ne furent rendues publiques qu’en 1993, et les archives de Jersey pas avant 1994 (p. 322). Son point faible réside dans les motivations de son travail. C’est un livre à thèse dont le dessein est de conforter ses propres convictions. Bunting se concentre sur deux questions qui sont à ses yeux une source de honte nationale pour les Britanniques jusqu’à aujourd’hui :

32

  • Pour quelles raisons le gouvernement britannique a-t-il abandonné les îles en juin 1940 ?
  • Pourquoi les forces armées britanniques ont-elles attendu jusqu’en mai 1945 pour libérer les îles ?

33 Bunting dénonce ce qu’elle nomme la trahison du gouvernement britannique qui abandonna à leur sort les populations des îles en juin 1940 en ne les défendant pas contre l’invasion allemande, puis en ignorant leur sort pendant l’occupation, voire en laissant pourrir la situation. Bunting dénonce aussi le fait que les populations des îles ne reçurent aucune aide de la part du gouvernement britannique pendant l’Occupation. « Aucune arme ne fut larguée sur les îles, aucun agent envoyé pour des opérations spéciales et aucun message ne fut diffusé par la BBC pour encourager la résistance locale. La position du gouvernement était que les insulaires devaient attendre » (p. 333). Celle-ci fut fortement approuvée à l’époque et de nos jours encore.

34 La réponse à ces deux questions doit être claire pour la plupart des lecteurs. Tout d’abord, la défense des îles en 1940 était totalement impossible. Dès le mois de mai, Churchill avait déjà refusé l’aide demandée par le président du conseil Reynaud pour obtenir six escadrons de l’air supplémentaires afin d’aider la France. Aucun historien n’en tient rigueur à Churchill de nos jours. Le 16 septembre 1940, à un moment décisif de la bataille d’Angleterre, Churchill demanda à Dowding combien d’avions de combat étaient en réserve. Le chef du commandement des avions de combat de la RAF (Fighter Command) donna la réplique suivante : « Aucun. Tous les avions sont soit au décollage soit en vol. ». Ensuite, la réponse à la deuxième question concernant la libération tardive des îles est simple. En 1944 (et bien avant en fait), les fortifications étaient imprenables et stratégiquement sans valeur. Une attaque sur les îles n’aurait eu comme résultat qu’un nombre considérable de morts parmi la population civile.

35 Ce sont les insulaires eux-mêmes qui réfutent certains passages du livre de Bunting tel que « le gouvernement britannique avait ordonné aux autorités des îles de travailler dans le meilleur intérêt des populations et cette tâche… ne fut pas très bien définie » (p. 336). Elle cite également un habitant de Jersey qui écrivit après la Libération à Herbert Morrison, Home Secretary (ministre britannique de l’Intérieur) : « Ce gouvernement civil fut pronazi du premier au dernier jour de l’Occupation » (p. 304). Bunting s’acharne à traquer tous les actes de trahison dénoncés par certains habitants et son épilogue se termine par une charge contre ses compatriotes (p. 336).

36 Bunting se présente comme ayant étudié l’histoire au Corpus Christi College de Cambridge et ayant enseigné à Harvard ; force est de constater qu’aucune de ces deux universités prestigieuses n’a réussi à lui enseigner comment documenter ses sources. Elle note (p. xxiii) que le Home Office a rendu public 28 dossiers en décembre 1982, mais aucun n’est identifié. Sa première référence qui renvoie à des documents officiels indique « HO papers in the PRO » et aucune de ses interviews (pp. 339-342) n’est datée ni située. La couverture de son livre annonce des « informations issues des documents déclassifiés à Moscou » mais elles ne figurent ni dans sa bibliographie ni dans ses notes. Son style reste anecdotique et manque de rigueur, car elle ne donne pas ses sources de référence. Elle répète (p. 317) son long propos déjà cité ci-dessus, soit par erreur soit par dessein (afin de dénigrer les autorités britanniques). Elle cherche à capter l’attention à tout prix : cela s’est passé ou peut-être pas. Elle s’excuse : « Il y a peu de références à [Aurigny] », dit-elle, « dans les archives SS en Allemagne » (p. 186), donnant l’impression qu’elle a fait des recherches en Allemagne. Les récits des témoins sont repris sans les confronter. L’exemple le plus frappant de ces manquements est l’histoire de Stanley Green (pp. 210-211) qu’elle relate. Green était projectionniste au cinéma de St Hélier à Jersey et fut arrêté pour avoir caché une radio sous le toit du bâtiment. Il fut envoyé au camp de concentration de Buchenwald où il travaillait au crématorium. Bunting nous dit que Green, dont le fils était interné dans un autre camp à Laufen, a pu lui envoyer une lettre ! Que ce dernier réussit à contacter la Croix Rouge à partir du camp de Laufen ! Et que la Croix Rouge a pu faire libérer Green de Buchenwald ! Suite à quoi Green se serait rendu à Munich, d’où il put se rendre au camp de Laufen à pied à plus de 100 miles, après avoir survécu à un raid aérien des Alliés, et ce, pour y retrouver son fils qui était soi-disant toujours détenu dans le camp ! Mieux encore ! D’après Bunting, Green avait réussi à introduire un appareil photo lors de son arrivée au camp de Buchenwald et aurait pu sortir des photos qu’il avait prises au sein du camp pendant sa détention. Bunting soutient que ces photos furent montrées à Nuremberg ! Elle en publie une dans son livre (p. 230E) qui tend à montrer des prisonniers au travail pendant leur internement. Des hommes portant des masques de protection sont en train de soulever des corps ; ils les transportent non pas vers les fours mais les reposent avec soin dans des camions et ce, évidemment après la Libération ! En outre, Bunting omet un détail essentiel. Comme tous les déportés arrivant dans un camp, Green endura la même expérience à Buchenwald qui consistait à passer le long de tables où chacun devait déposer ce qu’il possédait, de son identité jusqu’au dernier cheveu. Bunting aurait dû expliquer à ses lecteurs dans quel recoin de son corps dénudé Green avait bien pu dissimuler un appareil de photo. Certes, il y eut Georges Angeli, un prisonnier français qui réussit à prendre des photos dans ce même camp de Buchenwald, photos qu’il put à la fin sortir. Mais Angeli était un photographe professionnel, employé à Buchenwald dans l’Erkennungsdienst (service d’identification photographique). Lorsque l’auteur de ce compte-rendu l’a interviewé le 2 juin 1999 à Châtellerault, Angeli lui a expliqué comment il avait pu dérober dans le stockage un tout petit appareil de rebut, avec lequel il avait pu prendre douze photos, de façon subreptice et d’un intérêt quelconque. D’après Angeli, homme modeste et respecté, l’histoire de Green est risible.

37 Si les inventions de Bunting sur la condition des prisonniers sont à l’évidence le point faible de son œuvre, le dessin du plan détaillé du camp de Norderney qu’elle a reconstitué à partir des souvenirs du survivant polonais Ted Misiewitz, l’un des premiers prisonniers en captivité sur l’île d’Aurigny, force l’admiration parce qu’unique (p. 159). Il est regrettable que son manque de rigueur discrédite son travail de recherche car l’auteur fournit des faits nouveaux et surprenants sur ce camp funeste.

38 C’est à juste titre que Frederick Cohen lui rendit hommage quelques années plus tard pour sa pugnacité et sa ténacité. Car c’est elle qui a révélé le rapport que le major général Iakov Dmitrievich Basilov remit en avril 1947 à la Commission soviétique d’état d’urgence pour la recherche et l’établissement des crimes fascistes. Conservé par les Russes depuis la guerre, ce dossier contient la seule et unique copie originale du “Official British Government Report” rédigé en 1945 par le major (alors capitaine) Theodore Pantcheff sur les crimes commis à Aurigny. Comme Cohen l’indique, ce rapport constitue le document majeur de l’histoire de l’île sous l’occupation et confirme la véracité de nombreux témoignages de torture fournis par les survivants après la guerre (Cohen, p. 6).

39 Le travail de Frederick Cohen, qui devint le président de la congrégation juive de Jersey, ressemble plus à une thèse qu’à un livre et concentre ses recherches sur l’expérience des Juifs dans les îles anglo-normandes. Il présente d’une part, l’histoire des Juifs qui résidaient dans les îles avant la guerre et leur sort pendant l’occupation, notamment leur déportation vers les camps allemands sur le continent, et d’autre part, celle des prisonniers juifs déportés du continent et détenus en captivité sur Aurigny. Il précise que bon nombre de « Russes » étaient en fait des Juifs d’Europe de l’est et d’Ukraine. Cohen couvre l’histoire de toutes les îles et rapporte méticuleusement les faits. Il rend hommage au travail de Bunting (p. 6) en confirmant l’existence de l’unique copie du rapport complet de Pantcheff qui avait été envoyée aux autorités soviétiques, conservée aux archives nationales de Moscou et déclassée sous l’administration de Boris Eltsine en 1993. Ce document permet même de corriger une erreur commise par Pantcheff dans son livre. Alors que Pantcheff rapporte (Avant-propos) ses entretiens avec 3 000 prisonniers parmi les Allemands « postés à Aurigny », Cohen (p. 6) rectifie : « 1 500 à Guernesey, 1 200 à Jersey, et 500 à Aurigny ».

40 Le livre de Frederick Cohen fut suivi par trois autres livres en anglais. Celui de David Fraser, professeur de droit à l’université de Nottingham, est le plus rigoureux en raison de sa formation. Sa recherche se concentre sur l’aspect juridique de l’occupation et le comportement de l’élite locale qui comptait nombre d’hommes diplômés en droit issus des meilleures universités. Il détaille les premiers décrets allemands dont le seul cocasse est l’obligation de conduire à droite pour les populations des îles dès le début de l’occupation. Les neuf décrets antisémites sont le fondement de l’étude de Fraser. Il présente une dissertation juridique sur le droit et la norme, et analyse comment, dès lors que ces décrets allemands furent intégrés dans la loi, toutes les autorités des îles, avocats et politiciens, les appliquèrent à la lettre, parfois au-delà des demandes de l’occupant, sans aucun cas de conscience. Son livre est autant un réquisitoire contre la Collaboration que le compte rendu d’un professeur de droit qui reproche à des anciens élèves le fait d’avoir accepté la création d’une catégorie légale à part des autres citoyens, les juifs, sans discussion. Son livre veut faire la démonstration que tout esprit voué à la défense de la justice doit rechercher sans cesse les sources du droit afin d’éviter la légalisation de l’ignoble et son application. D’après ses recherches, ce ne fut pas le cas dans les îles où, pendant toute l’occupation, l’antisémitisme était légal par la loi et, en dépit du fait qu’il était « contraire aux principes de justice enseignés au Royaume-Uni », chacun s’employa à l’appliquer strictement car c’était la loi. Cependant, sa propension à asséner des jugements de valeur sur les autorités des îles le mène à se répéter de façon monotone et à rester dans l’excès. Ses digressions ethno-psychiatriques sur le penchant inconscient des chrétiens pour l’antisémitisme diminuent regrettablement l’impact de cette étude juridique sérieuse et inédite de la situation des îles pendant l’occupation allemande.

41 Le livre de George Forty est une étude générale, bien structurée mais dont l’objet se limite aux aspects militaires de l’Occupation et de la Libération, notamment la construction du Mur de l’Atlantique, les opérations de raid britanniques et la reprise des îles par les forces britanniques.

42 Entre les livres de Bunting et de Forty, le travail de Barry Turner est une tentative ambitieuse qui créa la controverse. La quatrième de couverture présente l’auteur comme « un historien distingué », mais aucun historien ne qualifierait le travail de Barry Turner de recherche historique. La cible de Turner est clairement de démonter le travail de Madeleine Bunting en démontrant qu’elle a exagéré la Collaboration dans les îles et que, ce faisant, elle a manqué de patriotisme. En ce sens, Turner, tout comme Bunting, est un journaliste qui recherche le sensationnel. Son objectif est inscrit sur la quatrième de couverture : « Le plus grand mythe de l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale est que le Royaume Uni n’a jamais été envahi par l’Allemagne […] Toute la population des îles partagea le sentiment commun d’avoir été abandonnée par leur pays. » L’introduction continue sur la même ligne : « Whitehall… a encouragé et soutenu cette croyance d’une façon insinueuse. Ce mythe est tellement ancré que même aujourd’hui des historiens tout à fait respectables se sentent obligés d’attaquer les collaborateurs qui avaient le contrôle des îles » jusqu’à la conclusion qui fait référence aux « manœuvres malveillantes des services secrets qui voyaient des traîtres partout lors de leurs enquêtes inutiles » (pp. 2-4).

43 Sous le titre d’Outpost of Occupation, le livre de Turner ne couvre pas du tout le sujet. La bibliographie est décevante : il se repose uniquement sur des sources indirectes et mentionne un seul ouvrage étranger, alors qu’il n’utilise même pas les livres en anglais de Bonnard et de l’auteur de ce compte-rendu. Cruickshank n’est cité qu’une seule fois. Le camp de la mort Norderney apparaît dans un seul passage et avec une seule phrase ! Il ne parle pas de Max List, ni d’Adler ou Evers, encore moins de leur procès à Paris. Il écrit : « Personne ne fut jugé » (p. 266) !

44 Alors que tout l’oppose à Bunting, Turner lui ressemble par son sens de la mission. Il choisit plusieurs cibles hasardeuses et son but est souvent raté. Il écrit que « le travail de Bunting est partial lorsqu’elle se concentre sur les affaires de collaboration et l’application des décrets allemands, notamment celui qui exigeait le recensement des Juifs résidant dans les îles qui ne constituaient qu’une minuscule communauté très bien assimilée (p. 2) ». Le seul point de convergence avec Bunting est la critique du gouvernement britannique, mais ses revirements sont incontrôlés. « À Londres en 1940, écrit-il, il y avait un consensus général pour défendre les îles dans le cas, considéré comme hautement improbable à l’époque, d’une menace d’invasion allemande » (p. 5). Dixit Turner, mais aucune source de référence vient appuyer cette affirmation. Ensuite, le fait que les îles ne furent pas défendues est une prétendue preuve que Churchill, si le cas s’était présenté, aurait abandonné la Grande-Bretagne de la même façon. En fait, Hitler avait pressenti les choses différemment. Voici un pays qui avait sacrifié près de 700 000 hommes de la génération précédente sur un sol étranger, celui d’un voisin qui avait été son ennemi pendant sept siècles et son allié depuis une seule décennie. Que n’aurait-il fait pour défendre son propre sol ! Turner reste aussi approximatif lorsqu’il évoque l’occupation allemande : « Le modèle de l’occupation allemande fut remarquablement homogène à travers toute l’Europe dominée par les Nazis » (p. 2). La Pologne n’a donc pas plus souffert que le Danemark ! Les erreurs sont multiples. Il confond les armées avec les groupes d’armées (p. 184). « Ce livre, nous dit Turner, est une tentative de remettre les pendules à l’heure. » Ce livre montre surtout comment l’histoire ne devrait pas être écrite.

45 Par contre, les livres écrits par Paul Sanders sont l’œuvre d’un universitaire qui possède une double expertise : l’histoire et la gestion, notamment la prise de décision et le leadership qu’il enseigne actuellement à la Business School NEOMA de Reims. D’origine britannique et allemande et ayant fait ses études supérieures à Berlin, Paris et Cambridge, sa maîtrise des trois langues et son expérience professionnelle très vaste l’ont mené à faire une étude équilibrée qui le distingue à la fois de ceux qui exonèrent totalement la population des iles anglo-normandes et de ceux qui l’accusent de collaboration active tels que Bunting, Fraser et Turner. Dans la préface qu’il a écrite pour le premier livre de Sanders (1998), Sir Philip Bailhace, le bailiff de Jersey, réfute la position de Bunting avec ces mots : « Ce ne fut pas une occupation modèle. » Le livre restreint le périmètre de recherche à Jersey et se divise en deux parties. La première partie présente l’étude de cas de 20 personnes qui furent déportées de Jersey vers des camps ou des prisons en France et en Allemagne, pour des délits mineurs commis contre les occupants, d’où ils ne sont jamais revenus. La deuxième partie analyse la notion de collaboration à partir des textes des Conventions de La Haye de 1899 et 1906 avec plusieurs références à la « pente glissante » qui peut faire basculer un pays sous la domination d’un occupant hostile dans une collaboration totale.

46 Cette dernière partie est reprise dans le livre beaucoup plus ambitieux que Sanders publia en 2005 suite à la commande du Jersey Heritage Trust qui souhaitait une deuxième « histoire officielle » de l’Occupation allemande dans les îles anglo-normandes et, ce faisant, admettait implicitement que le travail de Cruickshank était incomplet puisqu’il avait complètement occulté cette question dans son livre. Le deuxième livre de Sanders se concentre plus sur les aspects économiques, sociaux et surtout éthiques que sur les données militaires et son approche permet de réévaluer les notions de résistance et de collaboration. Son livre eut l’honneur d’être présenté à S.M. la Reine lors de la commémoration du 60e anniversaire de la Libération, le 9 mai 2005.

47 Dès le début du livre, Sanders insiste sur le fait que, concernant l’Occupation, la situation des îles ne pouvait se comparer à aucun pays occupé, ni même à la France et au Danemark, les deux autres pays autorisés à conserver un gouvernement. À ceux qui accusent la population des îles de ne pas avoir organisé une résistance visible à l’image de celle qui opéra en France ou en Yougoslavie, Sanders rappelle que Jersey, la plus grande des îles, ne couvre que 118 km2 et qu’il y avait trois soldats allemands pour chaque habitant, alors qu’en France, après novembre 1942, il y avait 100 Français pour chaque Allemand. Il en va de même pour Guernesey où, contrairement à la France et à la Yougoslavie, le territoire ne se prête pas non plus aux actions de guérilla. Cela explique aussi pourquoi aucun ravitaillement ne fut largué par les Britanniques comme ce fut le cas pour le maquis en France et pour les partisans en Yougoslavie. Reste qu’il y aurait pu avoir des opérations de sabotage sur Jersey et Guernesey mais comme Sanders s’interroge : dans quel but ? Les îles anglo-normandes n’avaient aucune valeur stratégique sur le théâtre de la guerre et aucun coup de feu ne fut tiré par les Allemands.

48 Sanders examine la marge de manœuvre de la population qui faisait face au dilemme de l’Occupation. D’une part, le droit et l’ordre devaient être préservés à tout prix pour éviter de plonger les îles dans l’anomie et l’anarchie. D’autre part, nul n’ignorait qu’une bonne gouvernance profiterait autant à la population qu’à l’occupant nazi. Le choix fut pris d’opter pour une ligne médiane afin d’éviter la pente glissante. Les autorités ne pouvaient se permettre de prendre une position trop radicale. La résistance, politique ou armée, ne fut jamais encouragée. Les provocations ouvertes étaient taboues et ceux qui s’opposèrent aux Allemands ne pouvaient espérer quelque soutien de leur gouvernement. Même la résistance passive n’était pas souhaitée bien qu’elle ne fût jamais découragée. Ainsi, aux yeux de l’administration des îles, la bonne conduite était de naviguer prudemment pour éviter le Charybde de l’appel patriotique à l’action et le Scylla de la soumission devant l’occupant. Il faut noter que jamais il n’y eut de collaboration idéologique ou d’adhésion « corps et âme » au régime nazi, ni aucun volontaire parmi la population pour servir l’occupant. En ce sens, Bunting est allé trop loin (Sanders, 2005, p. 259). La conclusion de Sanders démontre que la politique des autorités des îles doit se lire comme des actes de « soumission devant une force incoercible ».

49 La déclaration de Moscou du 30 octobre 1943 relative aux poursuites judiciaires des crimes de guerre stipulait que chacun des quatre Alliés avait juridiction sur les crimes perpétrés sur leur territoire national ou dans leur zone d’occupation en Allemagne. Les crimes commis dans le camp de Neuengamme (comme ceux de Bergen-Belsen et d’autres camps) relevaient donc des autorités britanniques, et puisque les camps d’Aurigny étaient rattachés au camp principal de Neuengamme, en principe les poursuites auraient dû être conjointes. Mais d’autres facteurs vinrent modifier cette logique. Dès le début, les crimes commis à Aurigny posèrent un problème délicat. Les crimes avaient été perpétrés sur le territoire britannique mais avaient-ils concerné des sujets britanniques ? Au cours de l’Occupation, un ordre du 15 septembre 1942 émanant de Jersey stipulait que tout sujet britannique qui n’était pas natif des îles ou qui avait sa résidence au Royaume-Uni, devait être arrêté et transporté sur le continent. Est-il pensable qu’aucun n’ait souffert de la barbarie nazie ? C’est sur ce point que le travail de Madeleine Bunting contribue le plus à l’établissement des faits. En effet, elle est la seule parmi les auteurs et historiens à tenter de comprendre pourquoi le seul procès des crimes commis dans les îles anglo-normandes fut tenu en France et à analyser la situation internationale qui prévalait.

50 Nous avons vu que le capitaine Pantcheff avait transmis une copie de son rapport au gouvernement soviétique en octobre 1945, conformément à l’accord britannique de partager toutes les preuves des crimes de guerre avec les autorités soviétiques. Bunting prétend que les coupables et les témoins allemands qui pouvaient être appelés à comparaître devant la justice étaient détenus dans les camps de prisonniers de guerre dans les îles, au Royaume-Uni ou dans la zone d’occupation britannique en Allemagne (p. 297). Nous verrons plus loin que ce n’était pas le cas pour les pires criminels.

51 Dans son histoire officielle, Cruickshank écrit (p. 203) que Pantcheff ne put trouver aucune preuve de massacre de masse ni de fosse commune, ce qui n’était pas le cas non plus. Les Allemands avaient établi des listes des cadavres enterrés qui montrent que 750 travailleurs périrent à Jersey, Guernesey et Aurigny, mais ce chiffre est loin de représenter la réalité. Frederick Cohen souligne (p. 33) la discordance des chiffres de Pantcheff avec ceux inscrits dans le rapport reçu par les autorités soviétiques à la Libération qui indique la découverte de deux fosses communes, l’une de 83 corps et l’autre de 48 corps. Quant aux prisonniers, notamment soviétiques, qui furent jetés du haut des falaises d’Aurigny, leur nombre restera à tout jamais méconnu.

52 Bonnard, Bunting et Turner tous soupçonnent que le gouvernement britannique de Clement Attlee ne voulait pas traiter les crimes commis à Aurigny, et ce fut l’initiative de Bunting en 1992 d’écrire au Home Office pour demander les raisons pour lesquelles il n’y avait pas eu de procès conduit sous la juridiction britannique. Les réponses qu’elle reçut sont édifiantes. Le Judge Advocate General (JAG, bureau du procureur général) admit dans une lettre que « la position dans le cas d’espèce (Aurigny) ressemble beaucoup à celle pour le camp de Bergen, peut-être plus car les crimes furent commis sur le territoire britannique ». Le ministère des Affaires étrangères admit que les crimes d’Aurigny devaient être jugés par les Britanniques mais émit la restriction suivante que, s’il s’avérait que les victimes étaient originaires de l’URSS, « d’après notre interprétation de la Déclaration de Moscou, ces Allemands devaient donc être remis aux autorités soviétiques ». La lettre du JAG concluait de façon ironique « qu’il serait intéressant de savoir si les autorités soviétiques auraient la même lecture de la Déclaration malgré le texte littéral qui prévoyait de renvoyer ces Allemands devant la juridiction du ‘lieu où ils avaient commis leurs crimes atroces’ ».

53 Les résultats des recherches de Bunting auprès des archives britanniques méritent d’être cités dans le texte. « Le 30 juin 1940, le Bureau du Treasury Solicitor (ministère des Finances) écrivit au Foreign Office que la majorité des déclarations entendues à Aurigny ‘concernaient exclusivement des offenses subies par les Russes’ et poursuivit en citant Bergen-Belsen pour justifier que les Britanniques procèdent aux poursuites contre les coupables d’Aurigny. Il ajouta : ‘Je suppose que nous devrions soit obtenir le consentement des Russes soit les informer de nos intentions’. Dans sa réponse au JAG, le ministère avait accepté le principe de procès devant des tribunaux militaires d’exception à Aurigny sous l’autorité de la Couronne, ce qui semblait être la meilleure option, précisant même que cela aurait l’avantage de pouvoir entendre les témoins disponibles sur place. Cependant une interrogation préoccupait le ministère : Les victimes des crimes étaient-elles toutes de nationalité soviétique ou y avait-il eu d’autres nationalités (à l’exception des Allemands) ? » (Bunting, p. 295).

54 Selon Bunting, le général de brigade Sir Henry Shapcott du JAG (bureau du procureur) répondit cinq jours plus tard, le 1er juillet 1945, que tous les détenus dans les camps d’Aurigny venaient d’URSS et « qu’il n’y avait aucun élément permettant de penser que des prisonniers d’autres nationalités aient été présents pendant la période de captivité des Russes. Néanmoins, lorsque ces derniers furent déplacés, plusieurs centaines de Français juifs les remplacèrent afin d’achever les travaux de fortification ». Le Foreign Office retint que « pour des raisons pratiques, les Russes peuvent être considérés comme ayant été les seuls détenus dans ces camps ». Le ministère se tourna une nouvelle fois vers le bureau du procureur pour s’assurer qu’aucune atrocité n’avait été commise à l’encontre des Français juifs car « si tel était le cas, la décision pourrait être différente ». Le bureau du procureur répondit « qu’aucune atrocité ne fut commise contre les Français juifs. Globalement, ils étaient mieux traités que les autres prisonniers qui travaillaient pour les Allemands » (Bunting, p. 296).

55 Bunting souligne avec justesse que les Français juifs furent évidemment maltraités et que des prisonniers de beaucoup d’autres nationalités partagèrent le sort des Soviétiques sur Aurigny. Alors pourquoi, demande-t-elle, le général Shapcott avait-il trompé le Foreign Office? Shapcott aurait été informé des progrès de l’enquête en lisant le rapport de Pantcheff ; une simple recherche aurait rapidement établi que des Belges, des Français, des Espagnols, des Hollandais, des Tchèques, des Polonais, des Ukrainiens et bien d’autres avaient souffert à Aurigny. En outre, Bunting ajoute, le JAG ne s’est jamais tourné vers les autorités françaises pour s’informer sur ce point. C’est sur la base de l’assurance du bureau du procureur que les seules victimes étaient soviétiques que le Foreign Office estima opportun de remettre les Allemands soupçonnés de crimes de guerre à Aurigny aux autorités soviétiques avec toutes les preuves qui avaient été réunies afin de les laisser juger les coupables eux-mêmes (Bunting, p. 296).

56 Bunting continua ses recherches, reprochant ironiquement au Home Office d’avoir mis plus de trois mois pour concocter une réponse à sa demande sur les raisons qui expliquent pourquoi aucune poursuite britannique ne fut entreprise par le gouvernement. La réponse fut la suivante : « En vertu du fait que la majorité des victimes des travaux forcés étaient des prisonniers russes, la décision de transmettre le dossier de cette affaire avec toutes les pièces aux autorités soviétiques fut prise pour aider leurs poursuites. Dans d’autres cas, les individus présumés coupables par les enquêteurs sur les crimes de guerre ne relevaient pas des juridictions des Alliés de l’ouest avant la fin des procès pour crimes de guerre en 1948. Les allégations portant sur la disparition de certains documents sont infondées. »

57 « Ceci est pur mensonge » répliqua Bunting, à juste titre. « Les présumés coupables se trouvaient dans les camps britanniques de prisonniers de guerre. Soit les autorités mentent soit les documents essentiels ont en effet été détruits et le Home Office ignore le contenu du rapport de Pantcheff » (Bunting, p. 299). Mais ce n’était pas si simple. Ceux qui avaient perpétré des crimes dans les îles anglo-normandes étaient principalement, et sans doute exclusivement, des membres des SS et des éléments de l’OT qui avaient pris soin de ne pas se faire capturer dans les îles en 1945. Parmi ceux qui furent interceptés, ils furent arrêtés en France ou en Allemagne. Ensuite, comme l’écrit Bunting, le public britannique commençait à perdre tout intérêt pour les procès des crimes de guerre, et à cet égard il y avait déjà fort à faire en Allemagne, ce qui détourna l’attention de cette affaire (Bunting, p. 299). Cohen ajoute : « L’enthousiasme initial pour les poursuites contre les criminels de guerre s’évanouit lorsque le gouvernement britannique réalisa que c’était à l’Union Soviétique de procéder aux poursuites puisque la majorité des victimes à Aurigny étaient russes » (Cohen, p. 36). En outre, dès le début 1946, la coopération entre le Royaume Uni et l’Union Soviétique commença à péricliter, et tout espoir de réunir les anciens Alliés pour juger les criminels de guerre ayant opéré à Aurigny s’estompa rapidement.

58 Jean-Yves Ruaux avait conclu dans son livre publié en 1994 que le gouvernement britannique n’avait pas encore livré toutes ses archives sur les îles anglo-normandes et que l’histoire complète de l’occupation allemande de ces îles restait encore à être écrite. En fin de compte, il faut honorer Madeleine Bunting pour son opiniâtreté dans ses recherches car, moins d’un an après le livre de Ruaux, elle révélait que le rapport Pantcheff avait eu deux versions : l’une qui avait été épurée par la censure du Home Office et dûment corrigée, et la seconde, contenant les conclusions complètes de l’enquête, remise aux Russes en une seule et unique copie qui survécut miraculeusement, enterrée dans les archives soviétiques. Au nom des victimes, remercions l’ancien président russe Boris Eltsine pour sa décision de déclasser les archives soviétiques qui, ironie de l’histoire, permit d’éclairer ce dossier qui demeure encore obscur à beaucoup d’égards.

59 David Wingeate PIKE Professeur emérite avec la collaboration d’Anne FARACHE, the Americain University of Paris

Annie Lacroix-Riz, Industriels et banquiers français sous l’Occupation, Paris, Armand Colin, coll. « Références. Histoire contemporaine», 2013 (nouvelle édition), 816 p. [ISBN 978-2-200-27776-5].

60 La professeure Annie Lacroix-Rix (ALR) est l’un des derniers vestiges du marxisme parmi les historiens français de l’économie et des entreprises, et elle aura adhéré à sa philosophie avec ardeur et ténacité. Elle a lancé dans les années 1990 un vaste programme individuel destiné à déterminer et évaluer les liens des hommes d’affaires français avec les communautés de droite extrême et même d’extrême droite structurés notamment autour de l’anticommunisme, leurs conspirations discrètes destinées à déstabiliser la République, et leur soutien à des hommes et groupes politiques favorables à « l’apaisement » (dans les années 1930 et surtout au moment des accords de Munich), avant de soutenir l’Armistice de 1940 et la mise en place du régime de Vichy et de l’équipe du maréchal Pétain [Annie Lacroix-Riz, Le choix de la défaite. Les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin, 2006. Annie Lacroix-Riz, De Munich à Vichy. L’assassinat de la Troisième République, 1938-1940, Paris, Armand Colin, 2008]. Or ALR vient de publier une édition complètement remodelée, approfondie et complétée de la première version d’un ouvrage reconstituant les attitudes des communautés d’affaires pendant l’occupation nazie [Annie Lacroix-Riz, Industriels et banquiers sous l’Occupation. La Collaboration économique avec le Reich et Vichy, Paris, Armand Colin, 1999]. Ses positions idéologiques claires et explicites n’empêchent pas son ouvrage de nourrir des argumentations structurées et d’élargir, sensiblement parfois, notre connaissance sur les hommes d’affaires et les (grandes) entreprises en 1939-1945 ; et, après tout, tous les débats et toutes les contestations alimentent assurément une pratique tonique et libre de l’histoire d’entreprise !

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  • À propos de la Synarchie : les archives prouvent-elles tout ?

62 Dans les années 1930-1940, des pamphlétaires ont dénoncé la cristallisation d’un complot qui aurait fédéré des patrons d’entreprise et des hommes politiques pour constituer un front commun contre les communistes, les syndicats de salariés, l’interventionnisme public, et pour promouvoir un fascisme de type mussolinien. Indéniablement, de tels réseaux ont vraiment existé, avec des clubs discrets qui méditaient sur la restructuration du régime politique et de l’économie, et qui, même, ici et là, ont préparé des formes de résistance contre le risque supposé d’un « coup » communiste. ALR apporte de nouvelles preuves à charge de ce mouvement informel, grâce aux archives de la police française des années 1930-1940 – dont un dossier cite 364 noms dans une liste établie en 1943 – et plus encore grâce à des archives allemandes, car les Nazis ont essayé de dresser des listes de « collaborateurs pro-Allemands » afin de s’en servir d’appuis et de relais. La première partie et plusieurs chapitres du livre présentent ainsi un tableau approfondi des cercles d’hommes d’affaires ainsi impliqués, certains au sein de la maison familiale Worms, qui mêlait Haute Banque, négoce et armement maritime, de la Banque de l’Indochine, une grande banque coloniale et asiatique, dont le dirigeant devient ministre à cheval sur les deux régimes en 1938-1940, et quelques patrons de grandes firmes. Une « vérité » rationalisée et prédéterminée est ainsi précisément délivrée par ALR. Et même ses adversaires parmi les historiens français ne pourraient dénier l’ampleur des données qu’elle fournit sur cette ultra-minorité. Les cadres idéologiques de celle-ci étaient consistants et cohérents, les connexions d’affinités et de fréquentations étaient actives, ce qui a pu faciliter la promotion de ces hommes d’affaires au sein de l’appareil économique de l’État vichyste (comme Lehideux, Pucheu, Pose, le patron de la Banque nationale pour le commerce et l’industrie, l’un des ancêtres de BNP Paribas), ce qui a facilité les liens avec les hauts fonctionnaires au sein de ces administrations (Guérard, Bichelonne, Bouthillier), et ce qui explique finalement leur esprit d’ouverture à une coopération active avec le système de l’Occupation nazie.

63 Affaiblissant ces acquis, ALR ne peut s’empêcher de dériver fort loin de ces analyses consistantes. Elle confond notamment le plus souvent la Haute Banque (les maisons de banque familiales d’affaires et de gestion de fortune et d’actifs) et l’ensemble des grandes banques, les banquiers et les banques compromis avec Vichy et les pillards nazis et l’ensemble de la communauté bancaire, dénonçant le tout comme engagé uniformément dans une guerre contre la démocratie, le patriotisme et les intérêts économiques français. Un inventaire précis des noms cités dans le livre et des grands patrons impliqués par les faits cités par les archives ne dépasse pas quelques dizaines de personnes… Beaucoup de pages de l’ouvrage sont ainsi solides et enrichissantes, car leurs sources complètent utilement les histoires concernant les hommes d’affaires de droite extrême ou pire. Mais encore plus de pages sont beaucoup moins convaincantes car elles entremêlent les hommes, les banques, les entreprises sans suffisamment d’intelligence discriminante, au seul nom d’un « anticapitalisme » que l’on peut juger « primaire ». Et le nombre des hommes d’affaires que l’ouvrage regroupe dans une dénonciation impitoyable (et justifiée par ailleurs) ne constitue qu’une cohorte d’une cinquantaine environ ! Des études d’entreprises précises (à propos de banques, par exemple) et une synthèse d’un spécialiste historien [Olivier Dard, La Synarchie ou le mythe du complot permanent, Paris, Perrin, 1998] ont déjà prouvé que les communautés de banquiers et d’hommes d’affaires étaient partagées de nombreux courants d’idées, d’influence et d’action, sans aucune unité, même si une large majorité a été effrayée du Front populaire en 1936-1938, de la poussée du syndicalisme de masse et de la percée du Parti communiste – ce qui ne les a pas empêchées, à ce moment-là ou plus tard, de faire preuve de patriotisme économique et d’attachement à la démocratie. Et Nathalie Carré de Malberg a abouti à des conclusions semblables à propos de l’un des plus prestigieux corps des hauts fonctionnaires, les inspecteurs des Finances [Nathalie Carré de Malberg, Le grand état-major financier : les inspecteurs des Finances, 1918-1946. Les hommes, le métier, les carrières, Paris, IGPDE-Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2011. Fabien Cardoni, Nathalie Carré de Malberg & Michel Margairaz (dir.), Dictionnaire historique des inspecteurs des Finances, 1801-2009, Paris, IGPDE-Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2012] : seulement deux douzaines d’entre eux ont été compromises peu ou prou dans le régime de Vichy, soit environ un cinquième. On peut ainsi prétendre qu’ALR a cédé au risque d’un amalgame simpliste, aux dépens des éléments positifs de sa contribution à l’histoire d’entreprise.

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  • Les patrons d’entreprise pris comme cibles par des histoires d’entreprises

65 Malgré tout, ALR a identifié les patrons d’entreprise, les banquiers – déjà connus grâce à des monographies de banques publiées antérieurement par des historiens des banques et de la Banque de France – et de hauts fonctionnaires qui ont animé les comités, structures et ministères économiques de l’État vichyste, et plus encore les comités binationaux qui ont supervisé la Collaboration économique. Elle a mobilisé des archives pertinentes à propos de l’équilibre subtil entre le respect des règles officielles, tendant à freiner le pillage de la France par l’Occupant – et utilisées en 1945-1946 pour fournir quelque légitimité à tant de responsables de ces ministères et comités –, et la réalité de processus de coopération entretenus avec les entités nazies afin de fournir les commandes privées ou bilatérales aux entreprises de toute taille. Même si ALR a voulu sur ce registre rassembler des « preuves » de la Collaboration comme une sorte de procureure générale a posteriori, même si elle oublie que la formule et la pratique « business as usual » (on fait les affaires comme d’habitude) a été et est encore une coutume banale parmi les grandes entreprises, malgré des amendes et des poursuites judiciaires imposées par les autorités ou des cours spéciales, plusieurs chapitres de ce livre sont des histoires d’entreprises et de branches bien menées, au cœur de la coopération franco-allemande, dans la chimie, la sidérurgie et la mécanique, le cuir et la fourrure, la fabrication et la maintenance des camions ou des blindés, le textile et l’habillement, notamment. La « communauté européenne » germanisée, marquée par une sorte de « sociabilité des affaires » spécifique, prend corps concrètement ici grâce à des archives françaises et surtout allemandes, que peu d’historiens français ont déjà lues, ce qui exige de faire confiance à ALR dans le choix des nombreuses citations dont elle a alourdi sans cesse chacune de ses analyses. Un point novateur semble l’organisation de plusieurs branches en faveur des seuls intérêts allemands, ce qui a même imposé la fermeture de nombreuses usines et PME au nom d’une rationalisation conduite par les Comités d’organisation gérant l’économie mixte de l’époque, et en faveur des cartels – mais on manque ici de données sur les flux réels de la production française orientés vers la machine de guerre nazie.

66 « L’internationalisation » dans le jeu des relations franco-allemandes a également attiré l’attention d’ALR. Les négociations pour transférer aux intérêts allemands des actifs français en Europe centrale sont bien précisées, ainsi que divers projets qui souhaitaient orienter les productions de l’empire d’outre-mer vers le système nazi. La gestion au jour le jour des actifs financiers, surtout pour prendre en compte la nécessité de payer l’indemnité journalière à l’Occupant, ou le sort de l’or belge déposé à la Banque de France sont décrits également. Le livre complète ici et là l’histoire de l’aryanisation, sans originalité, même quand les archives allemandes indiquent que les experts nazis avaient l’œil sur environ 300 sociétés israélites.

67 La critique de base que l’on peut émettre vis-à-vis de cet ouvrage est que tous les développements sont produits « à charge », comme si ALR était seulement préoccupée de construire des dossiers de preuves contre les hommes d’affaires et le monde de l’entreprise en général, leurs « mauvaises pratiques », comme s’ils étaient cimentés en un seul bloc, sans nuances, sans différences, freins mis à la Collaboration économique. Elle néglige par conséquent de développer une argumentation équilibrée, sinon « pacifiée » face aux collègues historiens d’entreprise censés être « neutres », alors qu’ils ont publié tant de livres collectifs – en particulier ceux de la série d’actes publiés dans les années 1990-2000 dans le cadre d’un programme de recherches régionales et nationales [Hervé Joly (dir.), Faire l’histoire des entreprises sous l’Occupation. Les acteurs économiques et leurs archives, Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques, 2004. Hervé Joly (dir.), Les Comités d’organisation et l’économie dirigée du régime de Vichy, Caen, Centre de recherche d’histoire quantitative, 2004. Hervé Joly (dir.), Les Archives des entreprises sous l’Occupation, Lille, Ifrési, 2005. Numéro spécial « Les Entreprises allemandes durant la Seconde Guerre mondiale », Histoire, économie et société, octobre-décembre 2005, n° 4, numéro spécial, « Les Entreprises françaises durant la Seconde Guerre mondiale », 2005, n° 2. Denis Varaschin (dir.), Les Entreprises du secteur de l’énergie sous l’Occupation, Arras, Artois Presses Université, 2006. Hervé Joly (dir.), L’Économie de la zone non occupée, 1940-1942, Paris, CTHS, 2007. Marie-Noëlle Polino, John Barzman et Hervé Joly (dir.), Transports dans la France en guerre. 1939-1945, Rouen, Publications des universités de Rouen et du Havre, 2007. Christian Chevandier & Jean-Claude Daumas (dir.), Travailler dans les entreprises sous l’Occupation, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2007. Marc Bergère (dir.), L’Épuration économique en France à la Libération, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009. Agnès Callu, Patrick Eveno & Hervé Joly (dir.), Cultures et médias sous l’Occupation. Des entreprises dans la France de Vichy, Paris, CTHS, 2009. Sabine Effosse, Marc de Ferrière le Vayer & Hervé Joly (dir.), Les Entreprises de biens de consommation sous l’Occupation, Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2010. Hubert Bonin, Christophe Bouneau & Hervé Joly (dir.), Les Entreprises et l’outre-mer français pendant la Seconde Guerre mondiale, Pessac, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 2010. Olivier Dard, Hervé Joly & Philippe Verheyde (dir.), Les Entreprises françaises, l’Occupation et le second XXesiècle, Metz, Centre de recherche universitaire lorrain, 2011] – ou d’ouvrages résultant de recherches sectorielles ou régionales [Olivier Dard, Jean-Claude Daumas & François Marcot (dir.), L’Occupation, l’État et les entreprises, Paris, ADHE Éditions, 2000. Michel Margairaz (dir.), Banques, Banque de France et Seconde Guerre mondiale, Paris, Albin Michel, 2002. Patrick Veyret, Lyon, 1939-1949. De la collaboration industrielle à l’épuration économique, Châtillon-sur-Chalaronne, La Taillanderie, 2008. Claude Malon, Occupation, épuration, reconstruction. Le monde de l’entreprise au Havre (1940-1950), Mont-Saint-Aignan, Publications des universités de Rouen et du Havre, 2012].

68 La seule concession que veut bien faire ALR est d’admettre, en en dénonçant l’hypocrisie ou le double jeu initial, la « reconversion » de nombreux patrons à partir du débarquement des troupes américaines en Algérie en novembre 1942 et l’émergence outre-mer d’institutions de la France libre, ou plus encore après la défaite de Stalingrad. Son chapitre sur ce thème est bien informé et stimulant ! Les affirmations hypocrites des parties prenantes ont fleuri, et les archives allemandes montrent que les Nazis étaient bien conscients de ce glissement collectif, et ils ont même fini par arrêter quelques hommes d’affaires et hauts fonctionnaires pro-allemands dont ils redoutaient la trahison ou une fuite vers Alger, comme l’a effectué Maurice Couve de Murville, le responsable des relations économiques internationales au ministère des Finances au printemps 1943, tout aussitôt « récupéré » comme responsable des Finances de la France libre, tandis que Pierre Pucheu, quant à lui, l’ex-patron de l’Industrie puis de la Police à Paris au sein du régime de Vichy était condamné à mort par les autorités algériennes.

69 Au bout du compte, cet ouvrage ne manquera pas d’ouvrir la voie à d’intenses débats académiques. Mais il tire parti, il faut bien le dire, du retard ou surtout du refus de nombreuses entreprises françaises à ouvrir largement leurs archives aux historiens économiques, contrairement à ce qui a été réalisé dans de grandes firmes allemandes (Deutsche Bank, Allianz, etc.) ou hollandaises. Comme la maison d’édition renommée qu’est Armand Colin a inséré le livre d’ALR dans sa collection « Références », il va être utilisé par les étudiants et les universitaires, qui y trouveront plusieurs riches chapitres. Mais on pourrait affirmer que la logique même du livre et son manque récurrent d’objectivités pourraient par eux-mêmes nourrir un « cas d’étude » dans de nombreux cours d’histoire d’entreprise, ou comment pratiquer une histoire des entreprises et des patrons « biaisée ».

70 Hubert BONIN

Notes

  • [1]
    Kenneth Slepyan, Stalin’s Guerrillas. Soviet Partisans in World War II, University Press of Kansas, 2006.
  • [2]
    Alexandr Gogun, Stalinskie kommandos. Ukrainskie partizanskie formirovaniâ. Maloizučennye stranicy istorii, 1941-1944, Moscou, Centrpoligraf, 2008, 477 p. Édition polonaise augmentée : Partyzanci Stalina na Ukrainie 1941-1944, Nieznane działania, trad. Witold Stefanowicz, Varsovie, Bellona, 2010, 504 p. Édition ukrainienne augmentée : Stalinski komandos. Ukrainski partyzans’ki formuvannia, 1941-1944  rr., trad. Kateryna Demchuk, Kiev, Nash format, 2014, 504 p. Dans ce compte rendu, les références entre parenthèses sont données pour la deuxième édition russe.
  • [3]
    Bogdan Musial, Sowjetische Partisanen. Mythos und Wirklichkeit, Paderborn, Ferdinand Schöning, 2009.
  • [4]
    Aleksandr Gogun, « Dwunogie Stalinowskie szakale? », in Przegląd Historyczno-Wojskowy, 2009, 2, 227, pp. 189-196 ; Karel Berkhoff, recension de Bogdan Musial, Sowjetische Partisanen 1941-1944. Mythos und Wirklichkeit, Paderborn 2009, voir sur le site H-Soz-Kult, http://www.hsozkult.de /publicationreview/id/rezbuecher-14304 (consulté le 18 octobre 2010); Yehuda Bauer, « Soviet Partisans and the Jews » [Bogdan Musial, Sowjetische Partisanen: Mythos und Wirklichkeit], in Yad Vashem Studies, 2010, vol. 38, n° 2.
Mis en ligne sur Cairn.info le 19/06/2015
https://doi.org/10.3917/gmcc.258.0125
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