CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Depuis le début du xxie siècle, l’Amérique centrale [1] est prise dans une série de tensions inédites dues à des transformations sociopolitiques contradictoires. Les pays centraméricains, principalement ceux du Triangle Nord (Guatemala, Honduras et Salvador), connaissent des taux d’homicides qui les classent au rang des pays les plus violents du monde, à l’exception des pays en guerre. La totalité des pays de l’isthme sont le théâtre de phénomènes de corruption massifs qui touchent l’ensemble de la classe politique et une bonne partie des membres des forces armées et des polices, comme l’appareil judiciaire. Le Guatemala, le Honduras, le Salvador et le Nicaragua voient un nombre sans précédent de leurs habitants émigrer vers les États-Unis via le Mexique et dans une moindre mesure vers le Costa Rica et le Panama. Parallèlement, tous les pays de l’isthme font l’expérience de crises politiques répétées. Ces crises sont pour une part dues aux tentatives des élites politiques de perpétuer d’anciens habitus oligarchiques, comme de remettre en cause certains principes démocratiques et d’instituer des formes de tyrannies. Elles sont en outre favorisées par l’apparition d’aspirations démocratiques nouvelles et chaque jour plus distantes des appareils politiques existants. C’est cet entrelacs de phénomènes contradictoires que je voudrais décrire et analyser.

Les formes de la violence et de la corruption

Nouveaux essors des violences

2Le Plan de paix régionale d’Esquipulas (1987), puis les accords de cessez-le-feu entre la Contra et les sandinistes (1988) au Nicaragua, ceux entre le Front Farabundo Parti de libération nationale salvadorien (FMLN) et le gouvernement de Cristiani (1992), et enfin ceux entre l’Union révolutionnaire nationale guatémaltèque (URNG) et le gouvernement Arzu (1996) permirent la fin de guerres internes particulièrement meurtrières.

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Graphique 1. Évolution du taux d’homicides dans les pays du Triangle Nord

Évolution du taux d’homicides dans les pays du Triangle Nord

Graphique 1. Évolution du taux d’homicides dans les pays du Triangle Nord

4Le premier effet de ces multiples accords de paix fut ainsi une diminution rapide de la violence homicide. Dans un pays comme le Salvador, où les taux d’homicides étaient encore de plus de 140 pour 100 000 au début des années 1990, ces taux baissèrent régulièrement d’année en année jusqu’à atteindre 40 en 2000, puis 37,8 en 2001. Pour être moins spectaculaires, les baisses constatées au Guatemala n’en furent pas moins très significatives. Les taux d’homicides passèrent ainsi de 38 pour 100 000 en 1997, à 30,86 en 1998 puis à 24,19 en 1999. Enfin, au Nicaragua, ces taux chutèrent considérablement dès les lendemains des accords de paix de Sapoa (1988) de telle sorte qu’ils furent égaux à 15,24 pour 100 000 dès 1995 et tombèrent à 9,5 en 2000, soit des taux légèrement supérieurs à ceux d’un pays connu pour son caractère pacifique comme le Costa Rica où les taux d’homicides furent proches de 5 pour 100 000 pendant le même laps de temps. Par contre, une violence ordinaire, non homicide, faite d’un mélange de rixes assorties de coups et de blessures, de vols et d’extorsions, de viols et de violences conjugales et familiales, ne diminua nullement. Bien au contraire, elle crût notamment dans les pays autrefois en guerre où les acteurs armés et les organisations civiles qui leur étaient subordonnées avaient imposé un monopole de la violence dans les zones sous leur contrôle. On assista aussi dans ces pays, comme au Honduras, à la renaissance d’une conflictualité sociale, parfois très désorganisée pour ne pas dire atomisée. Bon nombre des acteurs armés démobilisés, venant tant des rangs des militaires que de ceux des guérillas, furent d’ailleurs les responsables directs de ces nouvelles formes de violences non homicides. C’est dans ce contexte que commencèrent à prospérer les maras, ces groupes de jeunes faisant régner une violence quotidienne dans les quartiers populaires urbains des pays du Triangle Nord, violence faite de larcins, de rackets, de viols et de meurtres. Ce faisant, les pays centraméricains renouèrent avec des habitus de violence qui avaient toujours été au cœur de multiples interactions ordinaires avant même les années de conflits. Témoignent de cette emprise de la violence dans la longue durée les taux d’homicides existant naguère au Salvador, 30 pour 100 000 en 1965 et 16,5 à la même époque au Nicaragua [2]. Les acteurs sociaux et politiques devaient commencer par démontrer leur force et leur pouvoir de nuisance vis-à-vis de leurs rivaux, au besoin par le meurtre, avant de parvenir à des accords. D’où tout un culte centraméricain du machisme, dans la vie ordinaire, et du caudillisme, sur le plan politique.

5À partir des années 2000 on constata une hausse régulière des taux d’homicides dans tous les pays centraméricains, à l’exception du Nicaragua, et la recrudescence de nombreuses autres violences, notamment des enlèvements contre rançon, de multiples formes de rackets, de viols et de brutalités domestiques. Le phénomène fut particulièrement frappant au Honduras qui n’avait pas connu de guerre interne dans les années 1980, même s’il fut le sanctuaire de la Contra nicaraguayenne et si les États-Unis y implantèrent d’importantes bases comme celle de la Palmerola. On constata des taux d’homicides extrêmement élevés, 50 pour 100 000 dès 2000, 61,5 en 2003. Si ces taux baissèrent un peu jusqu’en 2006, où ils atteignirent un seuil de 44,5, ils repartirent ensuite à la hausse, 93,2 en 2011, date à partir de laquelle ils décrurent tout en restant extrêmement élevés, 63,8. Ces phénomènes de violences furent particulièrement présents dans les zones urbaines et frontalières : la capitale Tegucigalpa et ses banlieues, San Pedro Sula, la métropole économique du pays, les départements d’Atlantida et de Copan. Le Salvador connut lui aussi une augmentation considérable des taux d’homicides. Ce taux, qui était de 37,2 pour 100 000 en 2003, doubla presque en 2006, 65,8, avant de connaître une baisse importante en 2008, 52,9, suivie d’une nouvelle tendance à la hausse jusqu’en 2011, où il atteignit 72,2. Après une baisse importante jusqu’en 2013, 41 pour 100 000, ces taux repartirent à la hausse pour atteindre les 108,6 en 2015. Comme au Honduras, ce furent les zones urbaines qui furent les plus touchées, notamment les départements de San Salvador et de la Libertad, c’est-à-dire la capitale et ses villes satellites, comme les zones plus urbanisées des départements du Sonsonate et de Santa Ana et la zone frontière avec le Honduras et le Guatemala. Cette multiplication du nombre des homicides s’accompagna des multiples autres formes de violences présentes au Honduras. On constate, quoique dans des proportions moindres, une même hausse des taux d’homicides au Guatemala. Alors qu’ils étaient de 24,8 pour 100 000 en 2000, ils oscillèrent entre 43,6 et 45,1 de 2006 à 2009, pour diminuer à partir des années suivantes et atteindre 33,5 en 2015. Les théâtres de ces regains de la violence, furent au premier chef la capitale et le département du Péten, frontalier avec le Mexique et le Belize, comme les zones portuaires à la frontière du Belize et du Honduras. Le Nicaragua ne connut pas une hausse spectaculaire des taux d’homicides au niveau national, sauf dans les régions autonomes de l’Atlantique nord et sud, notamment les villes du triangle minier (Siuna, Rosita et Bonanza) et les deux ports Puerto Cabezas et Bluefields.

6Dans tous ces pays, la carte des violences – avant tout urbaines – n’a plus rien à voir avec celle des années de guerres internes où les violences survenaient dans les territoires ruraux. De même, les acteurs de la violence ont, pour une part, changé. Alors qu’autrefois les membres des forces armées, de la police et des guérillas étaient les premiers responsables de la violence, depuis une vingtaine d’années elle est le fait de nouveaux acteurs. Ce sont bien sûr les hommes de main des narcotrafiquants, qui pour un tout petit nombre viennent des rangs des anciens guérilleros ou des forces armées ou des polices, sans que ce phénomène de passage d’une violence politique à des violences prosaïques n’ait jamais l’importance qu’il a très tôt prise dans un pays comme la Colombie. Ce sont aussi de multiples bandes du crime organisé, liées ou pas au narcotrafic, qui recrutent leurs hommes dans les milieux urbains les plus défavorisés, sans pour autant que les différents groupes de mareros (membres des maras) leur soient inféodés ou coordonnent autrement que ponctuellement leurs actions avec les leurs. S’ajoutent à ces groupes criminels des hommes de main travaillant pour l’industrie forestière ou extractive, ou pour des capitalistes agraires ou des entrepreneurs ayant par ailleurs pignon sur rue. Les cibles de ces hommes de main sont les syndicalistes, les défenseurs de l’environnement comme Berta Caceres au Honduras, des journalistes ou des paysans défendant leurs terroirs. On constate enfin des opérations de « nettoyage social », visant les mareros ou les vagabonds et les enfants des rues, qui sont le fait de policiers travaillant en sus pour des compagnies de sécurité privées. Ce sont enfin les mareros qui assassinent les membres des bandes rivales et les habitants des quartiers populaires qui résistent à leurs rackets.

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Carte 1. – Taux d’homicides par département

Taux d’homicides par département

Carte 1. – Taux d’homicides par département

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Carte 2. – Intensité des conflits armés

Intensité des conflits armés

Carte 2. – Intensité des conflits armés

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Carte 3. – Importance du trafic de drogue

Importance du trafic de drogue

Carte 3. – Importance du trafic de drogue

De nouveaux flux migratoires

Tableau 1. – Migrants centraméricains aux États-Unis [3]

1960197019801990200020102017
Guatemala5 38117 35663 073225 739480 6651 156 8611 456 965
Salvador6 31015 71794 447465 433817 3361 829 7982 310 784
Honduras6 50319 11839 154108 923282 852730 227945 216
Nicaragua9 47416 12544 166168 659220 335383 896445 585

Tableau 1. – Migrants centraméricains aux États-Unis [3]

10Ces nouvelles formes de violences eurent pour conséquence une accentuation des mouvements migratoires des pays du Triangle Nord via le Mexique à destination des États-Unis et, dans une moindre mesure, du Canada. En effet, les mouvements migratoires qui jusqu’aux années des guerres internes ne concernaient qu’un tout petit nombre de personnes connurent, à partir des années 2000, une forte croissance. L’émigration des années de guerre (1979-1987) avait déjà permis à nombre de Centraméricains de s’installer dans les pays centraméricains non touchés par les guerres internes, mais aussi au Mexique, aux États-Unis et au Canada. Ceux-ci aidèrent ensuite les migrants des années postérieures à la guerre. Rappelons qu’à la fin de la dictature somoziste 200 000 Nicaraguayens quittèrent leur pays pour le Honduras et le Costa Rica, mais beaucoup y revinrent après la chute de Somoza. Dans les années 1980, probablement 250 000 Nicaraguayens s’exilèrent principalement pour le Honduras et le Costa Rica d’où beaucoup émigrèrent légalement pour les États-Unis et le plus souvent à destination de la Floride et du Texas. Le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) calcula que, durant les années 1980, 250 000 Salvadoriens quittèrent leur pays pour l’Amérique centrale puis pour le Mexique et les États-Unis où ils s’installèrent soit clandestinement soit officiellement. Enfin, probablement plus de 300 000 Guatémaltèques fuirent leur pays pour le Mexique et les États-Unis à la même époque.

11Depuis les années 2000, ces migrations ont été en constante augmentation au premier chef au Salvador où le pourcentage de la population ayant choisi de migrer pour échapper à la violence et profiter de meilleures opportunités de travail passa de 16 % en 2000 à 35 % en 2017. On constate des phénomènes analogues mais de moindre ampleur au Honduras et au Guatemala où le nombre des migrants fut multiplié par trois pendant le même laps de temps et où leur proportion au regard du total de la population passa de 5 % à 10 %. Le Nicaragua a connu des phénomènes migratoires tout aussi importants avec cette différence notable que ses habitants émigrent bien sûr vers les États-Unis, mais presque autant vers le Costa Rica voisin, où 275 000 d’entre eux résidaient de façon permanente en 2011 et près de 100 000 étaient des travailleurs saisonniers. S’y sont ajoutés, depuis juin 2018, les 26 000 Nicaraguayens opposants à Daniel Ortega qui ont fui sa répression brutale.

12Ces nouveaux mouvements migratoires, sans aucun précédent dans l’isthme, sont emblématiques de la façon dont bon nombre de Centraméricains considèrent que leurs pays respectifs sont pour eux des pays sans avenir, à la fois en raison de la violence qui y règne et aussi du peu d’opportunités en termes d’emploi, surtout pour les plus qualifiés d’entre eux. Ce constat et ce choix de l’émigration sont d’autant plus frappants que, depuis le début des années 2000, les migrants ont été confrontés à la violence et l’emprise croissante des narcotrafiquants mexicains sur les réseaux. Malgré la présence de ces groupes criminels qui très systématiquement les rançonnent, les soumettent au travail forcé ou les assassinent s’ils font montre de la moindre résistance, le nombre des migrants n’a cessé de croître. Certains migrants comme des Honduriens en octobre 2018 et des Salvadoriens en novembre ont d’ailleurs commencé à s’organiser en caravane de plusieurs milliers de personnes pour affronter dans les meilleures conditions possible les dangers de la traversée du Mexique. Dernier signe de cette absence de confiance des habitants du Triangle Nord dans l’avenir de leurs pays, la façon dont, par milliers, de très jeunes gens, les dreamers, depuis les années 2010, se risquent à prendre la route des États Unis.

Une corruption protéiforme

13Ces faits de violences sont à lire en parallèle avec l’apparition de formes de corruption infiniment plus complexes et systématiques que dans les années 1980-1990, ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce que l’isthme centraméricain est devenu une zone de transit pour le transport de la cocaïne produite en Amérique du Sud à destination des États-Unis. On a de plus assisté à un regain du secteur primaire dans les économies centraméricaines. En effet, jusqu’à la fin des années 1980, une bonne partie de la cocaïne et des autres stupéfiants produits en Amérique du Sud et consommés aux États-Unis était convoyée via les îles de la Caraïbe. Or, depuis les années 1990, non seulement les stupéfiants acheminés aux États-Unis le sont au travers des pays centraméricains, mais le volume des drogues sud-américaines consommé aux États-Unis a augmenté. C’est dire que depuis plus d’un quart de siècle des marchandises illégales d’une valeur considérable passent par les pays centraméricains. Les experts de l’Onudoc calculaient ainsi que, en 2005, 450 tonnes de cocaïne transitaient par l’isthme pour être acheminées au Mexique puis aux États-Unis, et ce en générant des bénéfices très importants. Ces 450 tonnes valaient ainsi 10 milliards de dollars au sortir de la Colombie et, une fois acheminées aux États-Unis, leur prix était multiplié par cinq, soit 50 milliards de dollars. Il faut encore remarquer que les produits intérieurs bruts (PIB) des pays de transit étaient à cette époque largement inférieurs aux prix de l’ensemble de la cocaïne acheminée aux États-Unis [4]. Si aujourd’hui les bénéfices générés par ce commerce illégal sont sans doute proportionnellement moins importants au vu de la hausse des PIB des pays centraméricains (graphique 2), ils n’en jouent pas moins un rôle capital dans l’économie de ces pays. Les bénéfices de ce commerce ont été réinvestis ou dépensés dans différents États centraméricains. De multiples activités, le commerce de vêtements, celui des véhicules, la restauration, les banques, l’immobilier, le bâtiment et les travaux publics, le tourisme, ont bénéficié du recyclage des narcodollars.

14Ces phénomènes de corruption liés au trafic de drogue ont commencé dès les années 1980 dans le cadre de la guerre froide, tant côté nord-américain, pour appuyer clandestinement la Contra, que côté cubain et nicaraguayen, pour financer certaines opérations politico-militaires. Dans ces deux cas, sous couvert d’action politique, de nombreux responsables politiques et militaires perçurent de considérables pots-de-vin de la part des narcotrafiquants colombiens qui à l’époque dominaient le marché international de la cocaïne. Ce furent bien sûr les militaires salvadoriens, honduriens et guatémaltèques qui avaient en charge la surveillance des espaces aériens et maritimes par lesquels passait le gros de la cocaïne, mais aussi des responsables politico-militaires nicaraguayens et cubains. La fin de la guerre froide n’a pas conduit à l’effacement de ces acteurs. Bien au contraire, ce sont eux qui, en association avec les élites politiques et le monde judiciaire, sont toujours les personnages clés de ce commerce illégal. Différents faits divers sont révélateurs de cette emprise de la corruption liée au narcotrafic. En 1997, la police salvadorienne détecta des traces de cocaïne dans l’avion utilisé par le président nicaraguayen, Arnoldo Aleman, pour ses déplacements privés et officiels. En février 2007, trois députés salvadoriens du parti de l’Alliance républicaine nationaliste (Arena) au parlement centraméricain, dont le fils de l’ancien fondateur des escadrons de la mort, le major d’Aubuisson, furent assassinés par des policiers guatémaltèques. Les trois victimes transportaient cinq millions de dollars en liquide venant de ou destinés à l’achat de cocaïne. Rapidement détenus dans une prison de haute sécurité au Guatemala, les policiers suspectés d’être les auteurs de ce vol et de ces assassinats furent à leur tour assassinés. En juin 2013, l’accident d’hélicoptère qui coûta la vie au responsable des forces aériennes nicaraguayennes et à plusieurs autres hauts responsables de cette arme fut le fruit des rivalités entre les différentes factions au contact des narcotrafiquants utilisant le territoire nicaraguayen. L’autre nouveauté est que, depuis le début du siècle, du fait des succès des opérations menées conjointement par les Nord-Américains et les Colombiens, les narcotrafiquants colombiens sont en perte de vitesse. Du coup, les acteurs désormais dominants sur le territoire centraméricain sont les narcos mexicains. On estime d’ailleurs que la force de leurs pouvoirs d’intimidation et de corruption pèse d’un poids grandissant sur les gouvernants des pays du Triangle Nord. En revanche, au Nicaragua, l’hyper-centralisation du pouvoir autour de la famille Ortega depuis le retour au pouvoir de ce dernier (2006) contribue à les maintenir en situation de subordination, un peu à la manière dont le pouvoir présidentiel mexicain à la grande époque du Parti révolutionnaire institutionnel organisa et supervisa la corruption sous toutes ses formes. Cette collusion entre le monde politique, les forces armées et policières et la justice a aussi fait la part belle à d’autres activités illégales telles que le vol et le trafic de véhicules, la traite d’êtres humains, notamment la prostitution, là encore tout particulièrement dans le Triangle Nord.

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Graphique 2. Évolution des produits intérieurs bruts, en dollars courants

Évolution des produits intérieurs bruts, en dollars courants

Graphique 2. Évolution des produits intérieurs bruts, en dollars courants

16Cette emprise, chaque jour plus forte, de la corruption liée au trafic de drogue et au crime organisé s’est doublée du développement parallèle d’autres phénomènes de corruption liés à l’afflux de ressources financières venues de la coopération internationale, tant d’agences internationales et de gouvernements soucieux d’aider des pays de l’isthme, que de capitalistes voulant investir dans les secteurs d’activité les plus divers. Les efforts consentis par la coopération internationale pour appuyer des programmes de réinsertion de guérilleros démobilisés dans les années 1990, puis pour aider à la reconstruction des pays dévastés par l’ouragan Mitch (1998) ou par des tremblements de terre dans les années 2000, ont été l’objet de détournements de fonds considérables. Ainsi, les fonds affectés aux démobilisations des contras et des ex-militaires nicaraguayens comme des guérilleros salvadoriens firent l’objet de pillages éhontés. Ces opérations de prévarication atteignirent aussi des sommets au lendemain de Mitch, tout particulièrement au Honduras et au Nicaragua où elles nourrirent les accusations de corruption à l’encontre de la classe politique hondurienne et d’Arnoldo Aleman, le président nicaraguayen de l’époque qui fut accusé d’avoir détourné des dizaines de millions de dollars. Il en fut de même avec les fonds donnés par Taïwan pour la reconstruction du Salvador après le tremblement de terre de 2001, dont une partie fut détournée par le président Francisco Flores.

17L’aide fournie par le Venezuela dans le cadre de l’Alliance bolivarienne, notamment aux gouvernements du Nicaragua et du Salvador à partir de 2006, mais aussi au Honduras durant le bref mandat de Manuel Zelaya (2006-2009), a fait l’objet de détournements systématiques. Au Nicaragua ces fonds de plusieurs centaines de millions de dollars, qui sont pour une part des prêts remboursables à long terme, sont devenus un budget parallèle géré dans la plus grande opacité par la présidence. Ils servent à constituer des réseaux partisans au travers des organisations de masse du FSLN qui délivrent des biens de consommation et des aliments. Une autre partie de ces financements est détournée à des fins propres par ceux qui les administrent, et ce à tous les niveaux, depuis la famille présidentielle elle-même jusqu’aux activistes n’ayant que des responsabilités locales.

18La dernière forme de corruption consiste en des trafics d’influence et des systèmes de pots-de-vin qui émanent des détenteurs de l’autorité politique et administrative à tous les niveaux. Différents présidents centraméricains et leurs proches ont monnayé leurs services lors de l’octroi d’autorisations administratives pour des entrepreneurs souhaitant investir dans des activités agricoles, minières, commerciales ou industrielles. Ils ont aussi organisé des systèmes de fraude douanière. Pensons à Daniel Ortega qui octroya en 2013 une concession pour la construction d’un canal à un consortium chinois, HKDN. Enfin, en 2015, le président en exercice du Guatemala dut démissionner et fut emprisonné, tout comme sa vice-présidente, pour avoir organisé une monumentale entreprise de fraude douanière. On pourrait multiplier les exemples mettant en cause les autorités locales.

19Ces phénomènes ont été d’autant plus importants que trois de ces pays, le Guatemala, le Salvador et le Nicaragua, connurent chacun près d’une décennie de guerres internes qui freinèrent les investissements économiques dans tous les secteurs d’activité. Du coup, la reprise des activités économiques associée à certains changements du régime de propriété notamment au Nicaragua, lors de la remise en cause de certaines confiscations opérées sous le régime sandiniste, ou des transformations foncières nées de l’exode de certaines populations dans les zones rurales au Guatemala et au Salvador, créa des imbroglios juridiques propices à toutes les transgressions légales au nom d’une vision dévoyée de l’efficacité. Cette question des transferts de propriétés prit un tour particulièrement épineux au Nicaragua où les sandinistes mirent à profit les dernières sessions parlementaires avant la passation à la nouvelle chambre où ils n’auraient plus la majorité pour voter des lois organisant des transferts de propriétés, maisons, immeubles, propriétés agricoles, entreprises nationalisées au profit des dirigeants de la révolution, comme des cadres du parti mais aussi de coopératives agricoles, de familles paysannes et d’habitants des bidonvilles. Cette première Piñata[5] fut suivie d’une seconde lors de la privatisation des entreprises nationalisées, là encore au profit de cadres sandinistes qui acceptèrent ces privatisations à condition qu’une partie des actions reviennent aux groupes syndicaux, actions qu’ils s’accaparèrent presque immédiatement en tant que personnes privées. En liant des types de transfert de propriété que tout opposait – les unes pérennisaient le transfert de la propriété d’un outil de travail au profit de familles paysannes, les autres ratifiaient des abus de biens sociaux au profit des cadres du gouvernement –, ces lois de la Piñata créèrent, au nom de la défense des avantages acquis durant la révolution, une solidarité politique entre deux populations sociologiquement différentes, les dirigeants sandinistes et les bases populaires du régime. Les lois de la Piñata brouillèrent ainsi toute possibilité de distinguer entre le juste, la préservation d’une redistribution agraire et d’une réforme urbaine marquée du sceau d’une indiscutable équité, et l’injuste, la constitution de fortunes privées qui firent de certains sandinistes des rivaux des anciens oligarques des années somozistes. On assista, dans une bien moindre ampleur, à des problèmes similaires dans les zones rurales au Guatemala. Les paysans partis par dizaines de milliers en exil au Mexique ou s’étant réfugiés dans les bidonvilles de la capitale pour échapper aux tueries de l’armée se virent dépossédés de leurs terres par les habitants de villages voisins qui acceptèrent eux de collaborer avec les forces armées. Des phénomènes similaires eurent aussi lieu dans les campagnes salvadoriennes où une partie de la paysannerie proche du FMLN s’exila au Honduras pour échapper à la violence de l’armée. Dans ces trois pays le retour à la paix coïncida avec de multiples litiges sur ces transferts de propriétés qui furent très souvent autant d’opportunités pour des magistrats, des avocats et des notaires soucieux non pas de dire le droit et de faire respecter la justice mais d’arriver aux arrangements parfois les plus invraisemblables et, ce faisant, de s’enrichir.

20Ces multiples formes de corruption ont bien évidemment puisé dans des habitus très anciens qui veulent que non seulement le personnel politique soit très bien rémunéré, mais que les fonctions politiques soient une manière légitime de faire fortune soit en pillant le trésor public, soit en multipliant les trafics d’influence. Et les mœurs en usage durant les années des guerres internes, ce dans l’ensemble de l’isthme, n’ont fait que renforcer ces pratiques et les croyances qui en étaient le soubassement. Ces années de guerre furent marquées par une temporalité où primaient l’incertitude et la fin de repères stables quant au futur. Ce furent des moments où tout fut permis au nom d’un clivage ami/ennemi comme au nom des impératifs de la survie au jour le jour. Derrière l’affirmation de grands principes idéologiques, l’ambiance fut aussi à des calculs marqués au sceau de l’immédiateté et du prosaïsme. Prévalurent donc des conduites dictées par le souci de maximiser des profits immédiats pour soi et ses proches en pensant que si l’on ne se conduisait pas ainsi, d’autres le feraient et que de toute façon la société était prise dans des dérives incontrôlables.

Pseudo-démocraties

21Ces formes de violences et de corruption qui ont commencé à refleurir en Amérique centrale, tout particulièrement dans les pays autrefois en guerre, comme au Honduras, sont bien évidemment liées aux ratés des régimes démocratiques qui se sont institués dans le sillage des accords de paix d’Esquipulas dans les années 1990. En effet, si ces accords permirent partout le rétablissement de l’État de droit, ils s’accompagnèrent néanmoins de processus d’amnistie pour les crimes commis durant les années de guerre qui instaurèrent une manière d’impunité.

22Pourtant, nul doute que ces accords de paix n’aient contribué au renforcement de mœurs démocratiques en ce qu’ils mirent en place des mécanismes interdisant aux pays signataires d’appuyer les opérations armées menées à partir de leurs territoires par des guérillas, ce qui était le cas du Honduras et du Costa Rica appuyant de fait la Contra, financée par les États-Unis, ou du Nicaragua faisant de même avec le FMLN salvadorien et dans une moindre mesure avec l’Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque (URNG), recevant toutes deux dans des proportions fort différentes l’aide de Cuba. Nul doute aussi que l’engagement des signataires à rétablir les libertés fondamentales souvent bafouées par les états d’exception en vigueur, comme à rapidement organiser des élections pluralistes et compétitives n’ait aussi pesé en faveur de la mise en place de régime démocratique, tout particulièrement au Nicaragua. Notons aussi que ces accords vinrent renforcer l’emprise de processus démocratiques parfois engagés antérieurement, notamment au Honduras et au Salvador, dès 1982 et 1984, et au Guatemala en 1985. Nul doute enfin que ces accords pesèrent en faveur d’une gestion multilatérale du conflit régional. Ce ne furent plus seulement les États-Unis et l’URSS qui furent présents via leurs obligés centraméricains, ou les puissances régionales de la Méditerranée américaine, le Mexique, le Venezuela, la Colombie et le Panama via les propositions du groupe de Contadora, mais l’Internationale socialiste et l’Internationale démocrate-chrétienne qui pesèrent de façon définitive en faveur d’un plan de paix porté par un président du Costa Rica social-démocrate, Oscar Arias, et un démocrate-chrétien, son homologue guatémaltèque, Vinicio Cerezo. Ces accords furent aussi le moment de tout un aggiornamento démocratique dans des milieux autrefois partisans de la violence, pensant que la société avait besoin d’être mise en forme par la force et non par des arrangements négociés ou par l’expression de la volonté générale par le truchement d’élections. Ce furent tout une série d’acteurs proches de la Contra, des forces armées des pays du triangle nord, du FMLN, de l’URNG et du parti-État sandiniste qui se convertirent aux idéaux démocratiques. Des intellectuels, des responsables politiques, des syndicalistes valorisèrent désormais le compromis et le nécessaire rôle de la société civile et de son autonomie face à l’État. De même, les droits de l’homme, qui avaient été instrumentalisés pour délégitimer les crimes de guerres de l’adversaire, acquirent un nouveau statut. Ils devinrent la pierre angulaire d’une nouvelle réflexion sur les exigences universalistes consubstantielles aux mœurs et aux idéaux démocratiques. Cette sensibilité nouvelle s’exprima au mieux dans tout un renouveau de la presse centraméricaine comme des radios ou certaines émissions de télévision. Il se fit aussi sentir dans la place sans précédent qu’acquirent différentes ONG, pour les unes liées à la mouvance féministe ou indianiste, pour les autres suivant le rapatriement des réfugiés ou se préoccupant de questions écologiques comme des questions foncières. Rien ne témoigna mieux de ces nouvelles exigences que la réorientation de la recherche sur ces thématiques dans les universités ou les maisons d’édition, comme le succès de certains romanciers remettant en cause les dogmes autoritaires ou totalitaires du passé.

23Cette valorisation nouvelle de la démocratie entraîna de profondes métamorphoses des formes de la conflictualité sociale et politique. La logique ami/ennemi et celle du tout ou rien cédèrent pour une part la place à des logiques de négociation où les parties en présence acceptèrent de modérer leurs prétentions et de différer certaines expectatives en faisant place aux points de vue de leurs rivaux ou de leurs adversaires. Du coup, les acteurs naguère pris dans des logiques de solidarité et de subordination absolues à des noyaux dirigeants aux mœurs autoritaires ou totalitaires acquirent un sens de l’autonomie comme des jeux opportunistes, autant de modalités d’action jadis impensables. Rien ne fut plus parlant à cet égard que l’éclatement des nébuleuses liées au FSLN nicaraguayen comme à la Contra ou aux guérillas salvadoriennes et guatémaltèques en de multiples organisations sociales rivales entre elles et prenant de plus en plus de distance avec leurs anciens noyaux dirigeants. De la même façon, des forces longtemps tenues en lisière du jeu politique purent enfin accéder au pouvoir et exercer des responsabilités dans un cadre démocratique. Ce fut le cas des multiples groupes de la nébuleuse libérale au Honduras, des conservateurs au Nicaragua, des démocrates-chrétiens au Salvador et au Guatemala et pour une part aussi des petits noyaux de sociaux-démocrates dans ces quatre pays.

24Pourtant force est de constater que, dès la fin des années 1990, de multiples mises en question des principes démocratiques se manifestèrent fort clairement dans l’ensemble de ces nouvelles démocraties. Ce furent tout d’abord dans chacun d’entre eux une persistance des habitudes de corruption et de violence assortie de projets très prosaïques ; de nombreux acteurs continuèrent de juger que l’accès à des postes de responsabilité s’accompagnait de prébendes et mettait ceux qui les occupaient au-dessus des lois. Toute considération morale semblait donc vaine et il semblait plus judicieux aux différents acteurs de tenter de maximiser leurs gains et de chercher à survivre dans l’immédiat en acceptant la domination d’acteurs en situation de force prêts à châtier de la manière la plus brutale ceux n’acceptant pas leur emprise. En effet, les habitudes prises durant ces années de guerre, où les violences les plus extrêmes accompagnèrent d’incroyables phénomènes de corruption, furent, d’une certaine façon, légitimées par les accords de paix. Dans chacun de ces pays, il fut décidé que ces fins de guerre s’accompagneraient d’amnisties pour tous les protagonistes. Si, au Nicaragua, les tueries n’atteignirent jamais l’ampleur qu’elles eurent au Salvador et au Guatemala, les forces armées, la police et la Contra commirent néanmoins de nombreuses exactions. Il n’y eut pourtant dans ce pays ni commission de la vérité et encore moins d’enquête judiciaire. De la même façon, certaines injustices parfaitement criantes de la Piñata passèrent par pertes et profits ou furent réparées au prix de nouvelles injustices au profit des proches du nouveau gouvernement. C’est dire que, dans ces trois pays, le mélange de faits de violence et de corruption qui furent la toile de fond des années de guerre, comme l’absence de poursuites judiciaires qui accompagna les accords de paix, consacra une culture de l’impunité. Pis, cette culture de l’impunité s’institua au moment même où l’on affirmait la nécessité de mettre fin aux actions armées et de mettre en valeur les principes démocratiques. C’est au regard de ces tensions entre des aspirations démocratiques et l’idée que le pouvoir reposait nécessairement sur la violence et s’accompagnait de prébendes qu’il faut interpréter la montée en force de ce qu’on appelle la domination des « pouvoirs de fait » au Guatemala et au Honduras dès les années 1990, puis la mainmise de deux caudillos comme Daniel Ortega et Arnoldo Aleman au Nicaragua.

25Si les accords de paix signés au Guatemala affirmèrent la nécessité de dissoudre les patrouilles armées civiles, ces auxiliaires des forces armées, de renforcer le pouvoir des appareils administratifs civils de l’État, comme celle de mettre fin aux persécutions des membres des organisations syndicales et de la société civile, considérées comme des couvertures de la guérilla, ces mesures restèrent pour une part lettre morte. Les appareils de renseignements militaires n’en continuèrent pas moins d’exister et de mener des opérations d’intimidation voire d’assassinats contre les « subversifs », puis à partir des années 2000, souvent en cheville avec des représentants des groupes patronaux, contre les jeunes membres de maras. Ces militaires s’associèrent avec les réseaux de narcotrafiquants, pour certains dès les années 1980-1990, tout comme avec des entrepreneurs liés au crime organisé et des politiciens. Ces mafias infiltrèrent méthodiquement l’appareil d’État et le monde politique en corrompant nombre d’élus. Elles entendirent peser sur la vie publique et mettre en coupe réglée le pays en prenant le contrôle de postes frontières, des ports et aéroports comme des douanes. On constate peu ou prou les mêmes phénomènes de collusion au Honduras où, tant dans les rangs du parti nationaliste qu’au sein des différentes factions du parti libéral, les collusions entre mafieux, entrepreneurs prêts à recycler de l’argent sale et des politiciens soucieux de s’enrichir rapidement furent multiples. La prise de contrôle de l’appareil d’État assortie du projet de le soumettre aux intérêts privés ne fut pas moindre. Au Nicaragua, les pratiques d’achat des voix de députés de la coalition gouvernementale rétifs à certains arrangements politiques avec les députés sandinistes partisans d’une rénovation démocratique firent le lit d’une corruption bien plus ordinaire qui toucha des proches de la présidente, notamment son gendre qui était l’homme fort du gouvernement. C’est dans ce contexte que, fort de l’aide financière dispensée par Mouammar Kadhafi, Daniel Ortega reprit en main le FSLN et écarta les rénovateurs en légitimant en bloc les « acquis de la révolution » c’est-à-dire non seulement les avancées sociales des débuts de la révolution mais la Piñata, et en promettant que son retour au pouvoir permettrait de s’accaparer l’État. Grâce à l’aide financière des Cubains de Miami, Arnoldo Aleman s’imposa comme maire de la capitale puis comme le candidat du Parti libéral à l’élection de 1996. Au début des années 2000, Ortega et Aleman conclurent un véritable pacte de coopération pour éliminer leurs autres concurrents de la scène politique en mettant la main sur toutes les institutions clés du pays : la Cour contrôlant les finances du pays, le Tribunal suprême électoral, et bien sûr le parlement. Ce pacte, comme la complaisance d’une juge sandiniste, permit à Daniel Ortega de se soustraire à la justice et de faire enterrer les accusations de viols répétés portées à son encontre par sa belle-fille. Il permit aussi à Arnoldo Aleman d’obtenir tout d’abord des remises de peine invraisemblables au lendemain de sa condamnation à une peine d’emprisonnement de vingt ans, puis une annulation pure et simple de sa condamnation en 2009. Si le Salvador a été confronté aux tentatives d’acteurs cherchant à privatiser et à instrumentaliser l’État à leurs fins immédiates, la montée en force de deux partis relativement structurés, l’Alliance républicaine nationaliste (Arena) et le FMLN, qui remplacèrent les deux partis pivots des années 1970-1980, le Parti de conciliation nationale et la Démocratie chrétienne, permit que des jeux d’équilibre entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire subsistent et empêchent ce type de mainmise. Ce jeu d’équilibre est aussi ce qui a permis non seulement des processus de réelle compétition électorale, mais aussi les deux victoires successives aux élections présidentielles du FMLN en 2009 puis en 2014.

26L’omniprésence croissante des phénomènes de violences quotidiennes, comme de corruption et de tentatives de contrôle des appareils d’État par les intérêts privés a remis à l’honneur des schémas remettant en cause les principes démocratiques, d’une part en redonnant d’une façon ou d’une autre un rôle central à la violence dans la mise en forme du social, et, d’autre part, en dévalorisant les droits de l’homme et les principes libéraux de séparation des pouvoirs. Les premiers signes de cette remise à l’honneur de la violence furent les différentes opérations de « nettoyage social » pratiquées à la fois par des associations de voisins ou de commerçants et des entreprises de sécurité privées dirigées le plus souvent par d’anciens militaires et employant des policiers, hors de leurs heures de service. Ces assassinats qui se multiplièrent à partir des années 2000 dans le triangle nord furent souvent réalisés en connivence et parfois en coordination non officielle avec la police. La police, non contente de ces actions clandestines, développa aussi une politique de collusion avec certains groupes criminels à l’intérieur des prisons, tout spécialement au Guatemala et au Honduras où elle toléra ou supervisa de nombreux règlements de compte. Ce faisant, ces différents adeptes d’une politique de « nettoyage social » remirent au goût du jour des poncifs sur les « populations criminelles » très inspirés des idées de Lombroso [6] fort à l’honneur dans toute l’Amérique latine au début du xxe siècle, tout en les mâtinant des préceptes bibliques, « œil pour œil, dent pour dent », lus dans une tonalité apocalyptique chère aux Églises évangélistes. Cette croyance en la nécessité d’une éradication du crime par des châtiments exemplaires, immédiats et sans pitié, déboucha sur toute une rhétorique de la Mano dura qui non seulement devint une thématique politique à l’honneur au sein des différents partis de droite dans le triangle nord, mais fut aussi reprise au Salvador par le FLMN comme par certaines fractions des partis de gauche. Cet appel à la remise au pas des secteurs délinquants de la société s’accompagna de tout un mouvement de discrédit des principes juridiques libéraux, tels l’habeas corpus, la présomption d’innocence, les droits de la défense, la possibilité de faire appel d’un jugement. Ces principes furent stigmatisés comme autant d’arguments spécieux aux mains d’avocats et de juges corrompus et plus soucieux de s’arranger avec le crime que de rendre la justice.

27Ces premières contestations des principes libéraux au nom d’une nécessaire protection de la société contre le crime se doublèrent d’une mise en cause des principes démocratiques. Celle-ci puisa à la fois dans une remise à l’honneur des vieux schémas du populisme opposant le peuple aux élites tant au Honduras qu’au Nicaragua et dans une revalorisation de l’idée de la nécessité d’un pouvoir fort pouvant s’instituer dans la durée et mettre en question la séparation des pouvoirs. Rien n’est plus frappant que le parallélisme entre la rhétorique de Manuel Zelaya élu président du Honduras en 2006 et celle de Daniel Ortega réélu à la tête de l’État nicaraguayen un an plus tard. L’un comme l’autre ont mis en avant l’idée d’un gouffre insurmontable entre le peuple et les élites. Tous deux se sont posés en incarnation du peuple et ont mis en avant leur rôle de conciliateur entre les intérêts des différents secteurs de la société et en prétendant ce faisant dépasser les clivages existants. Zelaya fut très vite arrêté dans ses velléités d’instaurer le principe de la possible réélection d’un président sortant à l’issue de son mandat par un putsch organisé en 2009 par une conjonction des forces politiques liées aux milieux entrepreneuriaux, à une partie des groupes mafieux et au Parti national tout aussi peu démocrates que lui. D’ailleurs, une fois au pouvoir, elles phagocytèrent la Cour suprême pour que celle-ci autorise le président sortant Juan Orlando Hernández à se représenter ! Elles firent de même avec le Tribunal électoral pour qu’en 2017 il avalise des élections frauduleuses, qui consacrèrent le maintien au pouvoir d’Hernández. Daniel Ortega connut en revanche jusqu’à il y a peu d’incontestables succès dans son projet d’instaurer une dictature personnelle et familiale qui puise à la fois dans les pratiques du somozisme et dans les formes totalitaires de son propre pouvoir lors de ses premières années à la tête du Nicaragua durant la révolution sandiniste (1979-1990). Fort de son contrôle sur les institutions judiciaires du pays et sur le Tribunal électoral, il commença par interdire à certains de ses concurrents de se présenter aux élections municipales de 2008, puis il organisa une fraude majeure en faveur des candidats sandinistes. Fort de l’aide du Venezuela, il affina par la suite sa mainmise sur les institutions en se faisant autoriser, ce que la Constitution lui interdisait à plusieurs titres, à briguer un troisième mandat présidentiel en 2011 puis un quatrième en 2016, en organisant à chacune de ces occasions des fraudes électorales en faveur du FSLN, fraudes qui culminèrent en 2016 avec l’interdiction faite à l’opposition de présenter un candidat à la présidence de la République.

28C’est peu dire que les acteurs du renouveau démocratique qui s’était fait jour dans les années 1990 n’ont pas eu la partie facile, qu’il s’agisse des forces politiques nouvelles, comme d’ONG, d’associations, de médias, de mouvements paysans ou syndicaux. Dans l’ensemble des pays centraméricains tous ont été l’objet de vexations et de campagnes de diffamation comme d’intimidation des gouvernements en place. Cela n’a pourtant pas empêché ces différentes sortes d’opposants de mener fort courageusement des campagnes contre les pouvoirs en place et parfois de remporter quelques victoires. Tout un réseau d’activistes a nourri le travail de la presse et des médias centraméricains, des grandes ONG internationales, telles Amnesty International, Human Rights Watch, l’Indian Law Resource Center, et de certaines agences de l’ONU. C’est dire que, grâce à leurs travaux et à leur courage, les faits de corruption et les nombreuses violations des droits de l’homme sont bien mieux connus que par le passé. Certains ont d’ailleurs réussi à emporter de notables victoires. Après une sentence de la Cour de justice interaméricaine de 2001, le gouvernement du Nicaragua dut indemniser une communauté indienne dont il avait vendu les réserves forestières à une entreprise coréenne. Mais la victoire la plus notable a eu lieu au Guatemala en 2006, lors de la création avec l’aval de l’ONU d’une Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (Cicig). Par leurs mobilisations et leurs campagnes de presse, la société civile et une partie de la classe politique parvinrent à obtenir du parlement qu’il accepte la création de cette commission. Ses travaux comme les manifestations de la société civile entraînèrent en 2015 la démission et la mise en accusation du président Otto Perez Molina. Un nouveau bras de fer oppose aujourd’hui la Cicig et une partie de la population au président Jimmy Morales, lui aussi accusé de corruption. Sans pour autant remporter de victoires, les Honduriens ont été nombreux à se mobiliser à la fois contre la violence ordinaire et les réseaux mafieux, tout comme contre le putsch à l’encontre de Manuel Zelaya et plus encore contre la réélection frauduleuse d’Hernández. C’est incontestablement dans le Nicaragua d’Ortega que les partisans de la démocratie se trouvent le plus en difficulté. En effet, dès son retour au pouvoir, ce dernier organisa une persécution méthodique contre les opposants à ses yeux les plus dangereux : les médias indépendants qui avaient dénoncé le danger de son pacte avec Arnoldo Aleman, puis mis à nu ses réseaux de corruption et ceux de son associé rival, et les organisations féministes qui avaient soutenu sa belle-fille dans ses dénonciations. Ce fut ensuite le tour des mouvements paysans s’opposant à la construction d’un canal interocéanique, dont nombre d’activistes furent arrêtés et parfois assassinés. C’est aujourd’hui le tour des militants des droits de l’homme et de la nébuleuse d’opposants mobilisés depuis avril 2018, qui encourent les exactions de sa police et des groupes de choc. Plus de 350 d’entre eux ont été assassinés, des centaines emprisonnés et accusés de terrorisme. Enfin, depuis la fin septembre, le droit de manifester est suspendu sous peine de poursuite judiciaire.

Conclusion

29Point de mire de l’opinion publique internationale durant les années 1980, l’Amérique centrale et ses crises sont désormais passées au second plan pour l’opinion publique mondiale. Du coup, même si, grâce à la révolution de l’information qu’a entraînée l’apparition d’Internet, on est informé comme jamais des moindres soubresauts des crises centraméricaines, l’opinion publique, les organisations internationales, telles l’Organisation des États américains (OEA) ou l’ONU, comme l’Europe pratiquent le benign neglect vis-à-vis de cette partie du monde. Seules les vagues migratoires à destination des États-Unis et du Canada les préoccupent. Mais les institutions internationales et l’opinion publique restent trop souvent incapables de lier ces phénomènes à l’emprise croissante des phénomènes de violences, des mafias de la drogue, comme à la montée en force de gouvernements parfaitement corrompus et tyranniques. C’est dire combien il est urgent de faire ces liens. Les populations, dont les aspirations démocratiques vont crescendo comme le démontrent les récents événements guatémaltèques ou nicaraguayens, ont un besoin vital de l’appui des institutions internationales et de l’opinion publique internationale pour se défaire des nouvelles tyrannies qui s’y instituent.

Notes

  • [1]
    On n’évoquera ici que la situation des pays dudit « Triangle Nord de l’Amérique centrale », c’est-à-dire le Guatemala, le Honduras et le Salvador, et celle du Nicaragua. La situation que connaissent les pays du sud de l’isthme – le Costa Rica qui a une tradition démocratique fort ancienne et le Panama obéissant à des logiques fort différentes tout comme le Belize, micro-État membre du Commonwealth – ne sera pas évoquée ici.
  • [2]
    Mario Monteforte Toledo [1972, p. 128]. Cet auteur ne donne pour le Guatemala qu’un chiffre additionnant le taux d’homicides et celui des suicides, 14 pour 100 000 en 1965, et fait de même pour le Panama (16,5) et le Costa Rica (16,5). Il indique que l’on ne dispose pas de données statistiques pour le Honduras.
  • [3]
    Les chiffres des années 1960-2000 sont tirés de Heredia Zubieta [2016, p. 37], ceux de 2010 et 2017 du Bureau du recensement des États-Unis (consultés le 2 octobre 2018).
  • [4]
    En 2005, les PIB des pays centraméricains étaient les suivants : Guatemala, 28 milliards de dollars ; Honduras, 7 milliards de dollars ; Salvador, 16 milliards de dollars ; Nicaragua, 5 milliards de dollars ; Costa Rica, 19 milliards de dollars et Panama, 14 milliards de dollars (source : Onudoc).
  • [5]
    Le terme de Piñata désigne un récipient de terre cuite recouvert de papier crépon à l’effigie d’un animal qui contient des friandises. Lors des fêtes, les enfants le brisent à coups de bâton avant de se ruer sur les friandises et de se les partager. Depuis 1990, le terme désigne au Nicaragua et en Amérique centrale le pillage des biens publics.
  • [6]
    Criminologue et médecin italien (1835-1909) auteur de travaux sur les « criminels-nés » et adepte d’une théorie de la dégénérescence et du racialisme. Lombroso créa la théorie du caractère inné et héréditaire des comportements criminels qui étaient l’apanage des individus masculins des races inférieures.
Français

Depuis le début du xxie siècle, l’Amérique centrale est prise dans une série de tensions inédites dues à des transformations sociopolitiques contradictoires. La région connaît des taux d’homicides qui classent ces pays au rang des plus violents du monde à l’exception des pays en guerre, tout comme des phénomènes de corruption massifs qui touchent les élites ainsi que de nombreuses institutions. Ces pays voient un nombre sans précédent de leurs habitants émigrer vers les États-Unis via le Mexique et dans une moindre mesure vers le Costa Rica et le Panama. Parallèlement, tous les pays de l’isthme font l’expérience de crises politiques répétées. Ces crises sont pour une part dues aux tentatives des élites politiques de remettre en cause certains principes démocratiques et d’instituer des formes de tyrannie. Elles sont en outre favorisées par l’apparition d’aspirations démocratiques nouvelles et chaque jour plus éloignées des appareils politiques existants.

  • Amérique centrale des années 1960 aux années 1980

    • Bataillon G. (2003), Genèse des guerres internes en Amérique centrale (1960-1983), Paris, Les Belles Lettres.
    • Dunkerley J. (1994), Power in the Isthmus, Londres, Verso Books.
    • Monteforte Toledo M. (1972), Centro America subdesarollo y dependencia, Mexico, Unam, tomes 1 et 2.
    • Needler M. (1964), Political Systems of Latin America, Princeton, D. Van Nostrand.
    • Torres Rivas E. (2011), Revoluciones sin cambios revolucionarios. Ensayos sobre la crisis en Centroamerica, Guatemala, F&G Editores.
  • Amérique centrale des années 1990 à nos jours

    • Dunkerley J. (1994), The Pacification of Central America : Political Change in the Isthmus, 1987-1993, Londres, Verso Books.
    • Heredia Zubieta C. (2016), El Sistema migratorio mesoamericano, Mexico, Cide.
    • Létrilliart P. (2015), Les Amériques du milieu, Pais, Karthala.
  • On trouvera de multiples articles qui suivent pas à pas l’actualité centraméricaine depuis les années 1980 dans deux remarquables revues accessibles en ligne, Nueva Sociedad (<http://nuso.org>) et Envio (<www.envio.org.ni>). On lira enfin avec profit quatre écrivains centraméricains dont les romans donnent à comprendre les mœurs centraméricaines et leurs transformations ces trente dernières années : Horacio Castellanos Moya, Sergio Ramirez et Oscar Martinez – tous trois traduits en français chez Anne-Marie Métailié – et Rodrigo Rey Rosa – traduit lui chez Gallimard.
Gilles Bataillon
EHESS-CIDE.
Mis en ligne sur Cairn.info le 08/01/2019
https://doi.org/10.3917/her.171.0067
Pour citer cet article
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