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1Je vous remercie d’avoir invité à votre École doctorale un chercheur qui n’est ni historien, ni épistémologue, qui s’est seulement intéressé à redéfinir le cadre anthropologique nécessaire pour penser aujourd’hui le témoignage. En conclusion des exposés de cette session, j’apporterai quelques éléments de clarification sur cette épineuse question du témoignage oral dans l’historiographie contemporaine, en m’appuyant sur un essai, récemment publié, où j’ai tenté de rendre compte des conditions anthropologiques que suppose notre « institution » du témoignage [1]. Ces remarques prolongent principalement ce qu’a dit Thomas Gomart, mais leur orientation concerne aussi les autres exposés : il s’agit de rappeler d’une part que les notions de témoin et de témoignage varient selon les contextes historiques et les conditions d’emploi, d’autre part que ce que nous désignons plus précisément comme témoin – ou témoignage – oculaire vise au moins deux usages distincts liés à des cadres différents d’argumentation.

2Quelques définitions pour commencer : je suggère de conserver à l’expression « témoin oculaire » son sens précis de narration d’un fait passé et connu du narrateur par expérience directe. Cette spécification du témoin comme témoin de ses perceptions – je ne parlerai que de cette notion – différencie le témoignage oculaire à la fois du témoin de conviction, qui se manifeste par sa conduite plutôt que par ses récits, et de l’expertise. Experts et témoins ont des fonctions semblables devant les tribunaux, mais l’expert intervient au nom d’un domaine spécialisé du savoir, et ses affirmations sont susceptibles d’être validées ou falsifiées. Le témoin, lui, n’a que sa parole.

3L’historiographie s’est depuis longtemps préoccupée du statut de la vérité des témoignages, mais n’a peut-être pas donné toute son importance à une question qui me semble décisive pour évaluer la vérité des faits rapportés : qui qualifie le témoin oculaire comme tel ? On conviendra que la valeur factuelle des informations n’est pas la même, selon que la qualité de témoin est conférée au narrateur par lui-même, par des co-témoins ou par une autorité contemporaine. Mais lorsque c’est l’historien qui confère ce statut à l’auteur d’un document, à quelle opération se livre-t-il, et sur la base de quels présupposés ? L’usage de l’expression peut être stylistique, par exemple lorsqu’on l’annonce par : « sur ce point, nous avons le témoignage de […] », mais quand on qualifie un écrit de « témoignage oculaire », le sens spécial que revêt aujourd’hui cette expression mérite au moins qu’on argumente de l’intention et la sincérité de l’auteur.

4J’en viens maintenant à la distinction qui pose le plus gros problème à l’histoire contemporaine, celle qui oppose les témoins disparus, ceux dont on ne connaît la déposition que par des écrits, et qui ne peuvent plus intervenir sur l’écriture de l’histoire, aux témoins vivants, ceux qui sont disponibles pour collaborer au travail historiographique, qu’on peut appeler à la barre d’un tribunal, et qui peuvent éventuellement prétendre rectifier les interprétations des historiens. Cette différence a surgi depuis que l’historiographie a étendu son domaine aux périodes récentes, mais elle s’est également imposée du fait de la prétention de certains témoins historiques à raconter l’histoire au titre de leur expérience. Ce furent d’abord les anciens poilus de la Grande Guerre, puis les rescapés des camps nazis, mais cette forme de témoignage s’étend aujourd’hui à bien d’autres acteurs des événements du vingtième siècle.

5Ces témoins historiques posent à l’historiographie deux problèmes, qui défient l’un et l’autre sa capacité d’auto réflexion. Ils ont parfois la prétention explicite de concurrencer le discours professionnel, voire de le rendre inutile. C’est ainsi que la fondation Spielberg, qui a dépensé les recettes du film La liste de Schindler pour recueillir les témoignages des survivants de la Shoah, n’a prévu aucun fonds pour exploiter ces documents parce que, selon ses promoteurs, cette compilation est l’histoire de la Shoah. Même quand cette prétention n’est pas affichée, il reste un problème méthodologique : comment traiter le témoignage oral, comment préserver son statut de parole vivante en l’utilisant comme ressource pour l’historien ? Peut-on, sans nier ce statut, transcrire cette parole en texte, y sélectionner des extraits, les commenter, voire les critiquer ? Est-on en droit de réduire le témoignage historique à la documentation d’une thèse, voire à son illustration ? Bref, quel problème pose son assujettissement à la tâche historiographique ?

6Je ne vais pas aujourd’hui résoudre les nombreuses questions qui ont été soulevées, notamment lors des débats rapportés par les Cahiers de l’Histoire du Temps Présent[2]. Je voudrais seulement esquisser les traits spécifiques de cette forme particulière du témoigner à laquelle les historiens ont affaire avec le témoignage historique, et en particulier avec ce phénomène relativement récent d’acteurs publiant spontanément leur expérience des événements. Mon argument consistera à reprendre l’opposition, classique dans l’épistémologie historiographique, entre monument et document. Je la comparerai à l’opposition entre deux usages bien différents du témoignage oculaire : l’un, que j’ai appelé témoignage ordinaire, représente la forme sous laquelle intervient le témoignage dans nos conversations courantes, l’autre, le témoignage judiciaire, recouvre la modalité de témoigner propre aux tribunaux, modalité commandée par des exigences procédurales codifiées.

7Le monument – je reprends ici ce que j’ai lu autrefois dans un texte de Jacques le Goff, et très récemment dans l’ouvrage d’Olivier Guyotjeannin – [3] est un texte écrit à destination des générations futures, non seulement pour raconter ce qui s’est passé, mais pour signifier la façon dont l’auteur l’a compris. Lorsque nous lisons l’inscription d’une stèle, d’une épitaphe, voire une page de chronique, nous comprenons que, par delà les siècles, le texte nous est destiné. Si l’on prend au sérieux le fait que, par de tels écrits, des êtres humains s’adressent à nous, on peut ressentir une certaine gêne à détourner la trajectoire du message, à bloquer la communication pour prendre le texte comme objet, en faire l’exégèse, etc. Ce détournement d’usage correspond au genre d’impolitesse qui consiste, dans un échange verbal, à traiter la parole que l’interlocuteur vient de vous adresser comme document sur son auteur ; cet usage est typique de l’attitude des psychothérapeutes, mais il n’y a que l’exercice de cette profession qui légitime cette façon désobligeante d’accueillir une parole adressée oralement. Bien entendu les historiens sont fondés à recevoir aussi les monuments comme documents, précisément parce qu’ils sont des écrits, mais si l’acte herméneutique impose de lier l’interprétation aux fins de la rédaction, ils ne peuvent écarter le fait d’être pris dans la boucle de la communication initiée par l’auteur.

8Si au contraire on est en droit de traiter le document de façon oblique, c’est parce qu’il a été produit pour un usage contemporain, et qu’est clos l’acte de communication qui lui sert de contexte. La lettre a atteint son destinataire, le décret a été publié et a produit ses effets, etc. Sans ambiguïté les lecteurs actuels du document se positionnent non plus comme ses interlocuteurs, mais comme observateurs [4]. Ils sont en droit non seulement de soutirer du texte les informations factuelles utilisables, mais aussi, pour mesurer leur valeur, de procéder à une critique sévère des textes, d’interroger l’intention de l’auteur, d’évaluer sa sincérité, etc.

9Les exigences posées rétrospectivement sur le document pour être assimilé à un témoignage – le contrôle des conditions de sa production, le repérage des intentions de l’auteur, etc. – s’apparentent beaucoup à celles que l’institution judiciaire impose aux témoins oculaires qui lui prêtent leur concours pour établir les faits jugés. Ces personnes ne sont pas seulement requises de venir plusieurs fois répéter leur récit, elles sont astreintes à soumettre cette narration aux réquisits indispensables pour établir les faits : conserver stable leur version de l’événement, donner des informations dépourvues d’ambiguïtés, s’en tenir à leur perception directe, en excluant les traits connus par ouï-dire ou par inférence. Surtout les témoins sont astreints à « désubjectiver » leur récit en sorte d’en exclure tout jugement de valeur, y compris leurs réactions affectives face à l’événement.

10La participation à un procès pénal à titre de témoin implique une façon de témoigner qui ne nous est nullement naturelle [5]. Il n’est pas naturel de raconter un événement vécu en s’en tenant rigoureusement aux données perceptives. Lorsque nous offrons un témoignage, nous en disons toujours plus que ce que nous avons perçu, nous ne cherchons pas à être objectifs et surtout, pour celui qui témoigne comme pour ceux qui reçoivent son témoignage, les détails perçus sont moins essentiels que les affects ressentis. Dans la forme ordinaire du témoignage, l’expression de l’état affectif du témoin est une composante primordiale de la communication. Si quelqu’un vous raconte l’accident mortel dont il a été spectateur sur l’autoroute, vous ne vous attendez pas tellement à ce qu’il vous indique spontanément la couleur des voitures ou la disposition des corps, vous vous attendez plutôt à ce qu’il vous exprime le choc émotionnel qu’il a subi. Et il attend moins de vous une curiosité sur ces détails qu’un écho à son épreuve, quelque chose comme « les gens conduisent comme des fous ! ». En effet, une fonction première du témoignage est la vérification de nos attitudes spontanées à l’égard des types d’événements.

11Cette expression des sentiments liés au spectacle de l’événement, ainsi que les jugements qui leur font écho, ne sont pas des ingrédients secondaires par rapport à la relation des faits. Ils manifestent une condition nécessaire pour que soit rendue publique une occurrence de monde. Qu’est-ce qui en effet spécifie « un événement » dans le flux de ce qui arrive, qu’est ce qui mérite d’être raconté ? C’est ce qui est apparu intéressant, important, extraordinaire, suffoquant, merveilleux ou atroce… La sélection de ce qui va devenir objet de récit n’est pas un acte réflexif, l’événement s’impose par le choc qu’il provoque. Or si nous suivons l’idée – largement répandue dans la réflexion moderne sur ce domaine – [6] que les émotions sont une forme pré-prédicative de jugement, en quelque sorte des jugements du corps, alors il est légitime d’affirmer que c’est initialement un premier jugement humain qui rend un événement digne d’être rapporté, pour susciter en résonance d’autres jugements humains. Dans les termes de René Thom, une saillance engendre une prégnance, la réaction du témoin, de la victime ou du participant, provoque le besoin de raconter, de formuler à la fois le fait et le jugement qui lui a été spontanément associé. L’événement devient prégnant d’être colporté le long d’une chaîne de narrateurs qui tendront à déformer sa configuration matérielle et à édulcorer sa charge affective. Les faits ne sont conservés que parce que des institutions sont spécialement affectées à consigner des témoignages, et, dans notre culture, à extraire pour cela le factuel de sa gangue émotive. Pourtant, c’est au départ la capacité à susciter l’attention et le jugement qui constitue l’événement.

12Cette analyse aboutit à hiérarchiser les formes de témoignage selon leurs fonctions dans la construction historiographique. Dans la mesure où l’historien a besoin, presque autant que les magistrats, de récits avérés, de faits objectifs, il tendra à épurer les textes ou les relations orales de leurs connotations personnelles [7]. Mais il ne faut pas oublier que la possibilité de connaître cet événement s’inscrit dans l’émoi de premiers spectateurs, les poussant à s’en faire témoins.

13Le témoignage oculaire appartient d’abord au registre de la constitution des événements. Cette façon de voir permet de comprendre quelle fonction occupe le témoignage spontané dans la formation d’une mémoire de l’événement, et de ne point exiger autre chose de ceux qui témoignent directement des catastrophes qu’ils ont subies et auxquelles ils ont survécu, qui peuvent en témoigner parce qu’ils ont surmonté le trauma de la violence et accepté d’en attester la réalité. Bien entendu la réception de leur témoignage suppose de prendre au sérieux leur récit, de les interroger sur leur souvenir exact des faits, etc. Pourtant on ne doit pas oublier que leur relation est au service de la communication d’une onde de choc qui doit d’abord résonner dans la sensibilité de leurs destinataires. Il se peut que la douleur ou les conditions de survie aient perturbé la perception ou la mémoire du témoin [8], mais ces défauts d’enregistrement n’atteignent pas l’essentiel de la communication, qui vise le sens humain de l’événement. Claude Lanzmann résume tout cela dans une formule heureuse : « un témoin peut se tromper, il ne peut pas nous tromper ».

Notes

  • [*]
    cnrs-ehess
  • [1]
    R. Dulong, Le témoin oculaire. Les conditions sociales de l’attestation personnelle, Paris, 1998.
  • [2]
    « La bouche des la vérité, la recherche historique et les sources orales », Les Cahiers de l’ihtp, 21 (novembre 1992).
  • [3]
    Cf. l’article de Jacques Le Goff pour Enciclopedia Einaudi commenté par P. Ricœur, Temps et récit, t. 3, p. 175 ; O. Guyotjeannin, Les sources de l’histoire médiévale, Paris, 1998.
  • [4]
    Je reprends cette distinction à Alfred Schutz.
  • [5]
    Preuve en est qu’un sociologue peut observer comment, dans l’interaction entre un inspecteur de police judiciaire et un témoin, le premier éduque le second à faire un témoignage recevable devant les tribunaux.
  • [6]
    « La couleur des pensées », R. Ogien et P. Paperman, éd. Raisons pratiques, 6 (1995).
  • [7]
    Sauf évidemment s’il s’intéresse à l’histoire des expressions émotives.
  • [8]
    Voir sur ce point les interrogations de Primo Lévi rapportées dans M. Anissinov, Primo Lévi, la tragédie d’un optimiste, Paris, 1996.
Renaud Dulong [*]
  • [*]
    cnrs-ehess
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2009
https://doi.org/10.3917/hyp.991.0115
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