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1Le travail parental en milieu populaire est-il identique à celui des classes moyennes et supérieures, c?est-à-dire basé sur un modèle égalitaire ? Pour ce qui est des valeurs et représentations en matière d?éducation des enfants, l'analyse des discours recueillis auprès de parents employés du tertiaire tend à montrer que les clivages entre classes sociales demeurent. Ce qui ne signifie pas pour autant que les normes éducatives auxquelles les parents se disent attachés restent inchangées.

2Fortement imprégnés par la thèse de l'homogénéisation des normes et des pratiques éducatives, les sociologues de la famille se sont peu interrogés sur la spécificité des représentations du travail parental dans les milieux populaires. Si on connaît bien les normes égalitaires de partage des tâches parentales qui prévalent aujourd?hui dans les discours des classes moyennes et supérieures, on peut s?interroger sur leur réception dans les milieux populaires. Les investigations menées par Olivier Schwartz (1990) mais également par Stéphane Beaud et Michel Pialoux (1999) montrent, en effet, que ces aspirations égalitaires sont loin de faire consensus parmi les ouvriers qu?ils ont rencontrés. On remarque plutôt un attachement à la division traditionnelle des rôles masculins et féminins qui ne semble d?ailleurs pas restreint au seul groupe ouvrier : nos enquêtes [1] auprès de parents employés du tertiaire parviennent aux mêmes résultats (Le Pape, 2005 a, 2005 b et 2009).

3Les résultats présentés ici sont exclusivement articulés autour des valeurs et des représentations des parents, sans nier pour autant les tensions qui définissent leur rapport avec les pratiques effectives [2]. Elles ont été appréhendées grâce à la technique des scénarios, qui permet de saisir le travail parental au quotidien.

4Lorsque l'on interroge les parents sur leur conception du travail qu?ils effectuent auprès de leur(s) enfant(s), l'analyse des discours recueillis révèle une façon socialement clivée de penser les liens de parenté, traduit les pressions normatives qui pèsent sur la définition de soi en tant que parent et éclaire les évolutions de la définition du travail parental (et, en particulier, du travail paternel) depuis cinquante ans dans les milieux populaires.

Saisir les pratiques, saisir les représentations : quelques éléments de méthode

5Les scénarios sont de petites saynètes mettant en scène des situations fictives. Précurseur de cette méthode, la sociologue britannique Janet Finch (1987) la définit comme « l'utilisation d?histoires courtes portant sur des caractéristiques hypothétiques dans un contexte spécifique, à propos desquelles la personne interrogée est invitée à répondre ». Utilisée dans notre dernière recherche (Le Pape, 2009), cette méthode a été particulièrement utile pour saisir à la fois les valeurs et les pratiques.

6Premier cas de figure : la situation évoquée peut rappeler à l'enquêté(e) une situation qu?il/elle a personnellement vécue. La consigne initiale l'invite, en effet, à répondre à la question à partir de son histoire personnelle : « Si vous avez vécu des situations similaires à celles racontées, nous partirons de votre propre expérience ». Dans certains cas, le scénario coïncide parfaitement avec la situation rencontrée ; dans d?autres, la situation énoncée est très proche d?une situation vécue par les parents, qui rebondissent alors sur ce qui a été décrit pour raconter leur expérience personnelle. Dans cette première configuration, les scénarios servent de déclencheur et invitent les enquêtés à raconter leurs propres expériences. Par ailleurs, leur narration très descriptive incite les enquêtés à faire de même. Ils se présentent ici comme une méthode alternative à d?autres modes d?observation des pratiques. Dans le cadre d?une enquête sur l'éducation familiale, le recours à l'observation in situ était, en effet, très périlleux. Cette méthode aurait demandé, d?une part, une implication quotidienne du chercheur dans la famille et supposé, d?autre part, que les membres de celle-ci s?adaptent suffisamment à la présence de celui-ci pour qu?ils réagissent comme s?il n?était pas là. Ces deux obstacles ne peuvent être levés que dans des situations très spécifiques (jeune fille au pair, par exemple). La technique des scénarios ne doit cependant pas être perçue comme une technique miraculeuse : elle n?exclut bien évidemment pas le risque de reconstruction, commun à toutes les enquêtes par entretien. Elle présume, au contraire, que le travail cognitif des acteurs est une dimension inséparable de leurs actions (Déchaux, 2009).

7Deuxième cas de figure : l'enquêté peut n?avoir jamais rencontré de situations similaires à celles racontées. La consigne indique à ce sujet : « Vous pouvez également n?avoir jamais vécu une situation similaire mais y avoir déjà pensé ou avoir plus simplement une opinion à ce sujet. Dans ce cas, vous me raconterez comment vous pensez que vous auriez réagi ». Le caractère fictif du scénario n?en est alors pas moins stimulant mais les réponses des enquêtés doivent être interprétées pour ce qu?elles sont : le « révélateur » de principes généraux? qui ne seront pas nécessairement appliqués mais qui donnent à voir un certain nombre de valeurs éducatives auxquelles l'enquêté adhère.

8Enfin, nous avons souhaité ménager une ouverture où l'enquêté serait à même d?exprimer spontanément avoir des difficultés à envisager une solution à la situation décrite : « Vous pouvez n?y avoir jamais pensé auparavant ou n?avoir pas d?opinion à ce sujet. N?hésitez pas à me le dire tout en m?expliquant pourquoi. » Cette dernière possibilité nous semblait indispensable afin de percevoir dans quelle mesure certains scénarios pouvaient résulter d?une imposition de problématique de notre part davantage que d?une situation réellement envisagée par les parents. Il s?agissait de permettre à ces derniers de distinguer ce qui relevait de leurs préoccupations quotidiennes et ce qui n?avait jamais été imaginé.

Un profond attachement à la division sexuée des rôles parentaux

9Comme nous le soulignons dans une enquête sur la vie conjugale dans les milieux populaires, l'organisation de la vie domestique repose sur une répartition tacite des rôles de chacun, laquelle ne prête a priori ni au conflit ni à la discussion (Le Pape, 2006). Cette division complémentaire des rôles, où chacun affirme trouver son compte, est souvent justifiée au nom d?une utilité pragmatique, certaines tâches étant, selon les enquêté-e-s, plus facilement accomplies par les hommes et d?autres par les femmes. S?ils sont conscients que la tendance actuelle (notamment celle véhiculée par les magazines féminins et, plus généralement, par les médias) est au partage égalitaire et indifférencié des tâches ménagères dans le couple, ils ne cautionnent pas cette vision des rôles conjugaux. Un enquêté le justifie ainsi : « Maintenant, on vit à une époque où la plupart des couples demandent que l'homme partage au moins 50 % de ce que la femme doit faire. C?est bien dans le sens où on a l'impression que tout le monde partage tout ; ce n?est pas bien parce qu?il y a plein de choses qu?on peut faire tout seul : ?Alors chérie, qui est-ce qui va appuyer sur le bouton de la machine à laver, c?est toi ou c?est moi ?? Des fois, c?est mieux que chacun ait son domaine. Je suis encore dans le raisonnement : il y a des endroits où les femmes sont plus efficaces et des endroits où l'homme est plus efficace que la femme. »

10De la même façon qu?hommes et femmes revendiquent chacun une place spécifique au sein du travail domestique, ils n?envisagent pas d?assumer un rôle interchangeable auprès de leurs enfants. Alors que l'interdépendance des membres du couple parental est niée dans les milieux favorisés ? chacun affirmant pouvoir assumer ce que fait l'autre (Singly, 2004) ?, elle est, au contraire, revendiquée par les parents interrogés. Un autre enquêté déclare ainsi : « N?importe comment, moi, je pense que s?il manque un des deux, il y a un déséquilibre pour l'enfant. Je pense que c?est un complément. C?est-à-dire ce que l'homme ne peut pas, enfin n?arrive peut-être pas à faire spontanément, la femme le fera. »

11Cette séparation du travail paternel et maternel est justifiée par l'idée qu?il existe des compétences innées et s?appuie sur une conception naturalisante des rôles féminins et masculins. Ainsi, les femmes seraient plus aptes à assurer le travail affectif de soutien et de communication auprès des enfants. À l'inverse, le travail paternel supposerait une prise en charge des problèmes techniques qu?un jeune peut rencontrer au quotidien. Une enquêtée résume ainsi : « La voiture, c?est papa ; le coup de blues, c?est maman. »

Un fort investissement des identités traditionnelles

12Parmi les fonctions attribuées au père dans les milieux populaires prédomine également celle de pater familias. Loin d?être stigmatisée ou rejetée comme dans les milieux favorisés, cette figure de chef de famille et d?autorité familiale continue d?être valorisée par les hommes rencontrés [3]. Non sans une certaine fierté, un enquêté aspire à dégager cette image : « Par définition, je suis le chef de famille. Donc, j?essaie d?avoir cette image du chef de famille et de donner aux enfants un exemple d?autorité, de rigueur. » De même, un autre ne perçoit pas autrement sa place dans la famille : « On dit toujours que c?est le rôle du chef de famille. Chef, c?est peut-être un bien grand mot? Je suis respecté, je suis le chef de famille. On s?en tient à moi. Je fais un peu l'autorité avec les enfants. »

13Cet investissement identitaire du statut de pater familias par les pères est également souligné dans certaines enquêtes de terrain dans les quartiers d?habitat social. Ainsi, David Lepoutre (1997) montre l'importance pour les pères rencontrés d?être définis par les gens du quartier comme un père « respectable », c?est-à-dire comme quelqu?un qui est lui-même respecté au sein de sa famille. Plus précisément, le fait d?être identifié comme un « bon » parent (et d?avoir de « bons » enfants, c?est-à-dire des enfants obéissants et disciplinés [4]) constituerait une sorte de capital symbolique qui compenserait une faible estime de soi sur le plan professionnel et plus généralement social [5]. Cette hypothèse trouve notamment écho dans les propos de Gérard qui, en fin d?entretien, alors qu?il répond aux questions sur son parcours scolaire et professionnel, glisse subrepticement l'éloge que lui a fait dernièrement l'entraîneur de handball au sujet de sa benjamine : « Comme j?ai quitté l'école à 16 ans, j?ai fait plein de petits boulots et maintenant je décharge des camions. Vous devez penser que c?est pas bien intéressant mais, de toute façon, quoi faire d?autre ? Quand vous n?avez pas de diplôme, vous n?avez pas trente-six solutions. Vous faites avec. Mais, financièrement, ce n?est pas toujours facile. On n?a pas trop d?aisance financière. Enfin, heureusement, il y a les enfants. Et puis, surtout, quand on les voit? On se dit qu?on a de bons enfants. C?est ce que me disait l'autre jour l'entraîneur d?Amandine : ?Vous avez de bons enfants. On voit que ça roule droit chez vous.? Finalement, on n?a quand même pas tout loupé. » La reconnaissance extérieure d?une certaine réussite éducative semble donc venir comme en contrepoint des déceptions et des privations liées à un parcours professionnel précaire et chaotique.

14Ce discours témoigne aussi des pressions normatives implicites et diffuses qui pèsent sur le travail parental dans les milieux populaires. Dans sa monographie d?un quartier populaire d?une ville moyenne de l'ouest de la France, Serge Paugam (1997) note ainsi la mise à l'écart des « mauvais » parents, c?est-à-dire des parents perçus comme démissionnaires et faibles. La peur du stigmate social et du déshonneur est telle que certains pères préfèrent se replier sur eux-mêmes plutôt que de demander de l'aide quand ils rencontrent certaines difficultés avec leur(s) enfant(s).

La valorisation d?une nouvelle forme d?autorité familiale

15Si les pères restent très attachés à la figure du pater familias, leur description de ce rôle montre que la majorité d?entre eux sont sensibles à ce que l'exercice de l'autorité n?exclue pas un certain dialogue. À la conception d?une autorité traditionnelle ? qui n?a pas besoin de se justifier pour être légitime ? a succédé celle d?une autorité qui admet la justification. La récurrence du verbe « expliquer » dans le discours de nombreux pères traduit cette transformation. Cette nouvelle forme d?autorité les distingue, selon eux, des principes de leur propre père, pour qui les enfants devaient obéir, « un point, c?est tout ». Les pères interrogés s?inscrivent donc en rupture par rapport à une forme d?« autorité autoritaire » que valorisait, selon eux, leur propre père.

16L?importance accordée à la communication n?est toutefois nullement synonyme d?une « démocratie familiale » qui aurait entraîné la fin des relations hiérarchiques. À l'inverse de ce que présupposait Michel Fize (1990, 2000), l'adhésion par les pères aux normes communicationnelles actuelles n?induit pas nécessairement l'effacement des positions traditionnelles. En d?autres termes, la communication n?engendre pas pour autant des rapports égalitaires. En effet, justifier ses décisions n?implique pas, pour les pères interrogés, de les négocier avec l'enfant. Le modèle négociateur et égalitaire ? souvent valorisé dans les classes moyennes et supérieures (Singly, 2000) ? est le plus souvent fustigé dans les classes populaires. Si les pères acceptent d?expliquer le bien-fondé de leur décision, ils attendent, en retour, que l'enfant ou l'adolescent s?y conforme sans la discuter. La conception des relations parents-enfants, dans les milieux populaires, continue globalement de s?inscrire dans le respect des normes hiérarchiques, en particulier des différences générationnelles.

Les facteurs du changement : négociation des normes statutaires, transformation des univers professionnels

17Ce nouveau mode d?exercice de l'autorité qui valorise également la communication peut tout d?abord se lire comme une tentative des pères de négocier avec les normes statutaires régissant leur quotidien. En effet, le cloisonnement du masculin et du féminin dans des domaines spécifiques, s?il inscrit l'individu dans une certaine forme de continuité familiale synonyme de sécurité, a également un coût, différent pour les hommes et pour les femmes (Le Pape, 2006). Olivier Schwartz (1990) a, par exemple, souligné que les pères souffraient du manque de proximité affective engendré par leur assignation au statut de pater familias intransigeant et inaccessible. Cette nouvelle façon de penser leur travail paternel leur permettrait donc de concilier les attentes implicites qui pèsent sur eux ? celles de se comporter comme un pater familias ? et leur désir d?être plus proches de leurs enfants.

18En outre, ce changement de registre dans le mode de définition de l'autorité exercée par les pères tient probablement à la nature même de l'emploi qu?ils exercent, qui valorise davantage les ressources interactionnelles : il est d?ailleurs éloquent que les ouvriers du tertiaire soient également appelés « O.S. relationnels » (Veltz, 2000). O. Schwartz, dans sa nouvelle préface sur les transformations du monde ouvrier (2002), présente d?ailleurs ce changement : « Qu?il s?agisse de chauffeurs-livreurs, d?agents d?entretien ou de réparation, de chauffeurs d?autobus, d?aides-soignantes ou d?employés de grande surface, une dimension essentielle de leur tâche consiste à prendre en charge des situations de contact avec des publics ou des ?clientèles?. De telles situations ne peuvent pas ne pas développer des habitudes d?interactions avec des interlocuteurs et dans des contextes diversifiés, donc aussi l'acquisition d?un éventail élargi de ressources interactionnelles. La diffusion de ce type de situation dans les classes populaires aura sans doute des implications sur les univers de vie et les modes d?être ». En nous inscrivant dans la ligne théorique des travaux de Marvin Kohn (1959 a et b), nous pouvons donc avancer l'idée que les modalités de définition du travail parental sont étroitement liées aux expériences développées au sein de l'univers professionnel.

Quelques enjeux de la socialisation des enfants et des adolescents

19Dans les milieux populaires, la socialisation familiale ? fondée sur les différences statutaires ? ne vise pas seulement le respect d?une certaine hiérarchie interne à la famille. Elle vise également à préparer les jeunes et les adolescents à la hiérarchie induite dans les rapports sociaux et, en particulier, dans les rapports au travail. Pour certains parents, élever son enfant dans l'illusion de rapports égalitaires, c?est le condamner ultérieurement à des échecs et à de nombreuses désillusions. Ce que formule explicitement Jacky : « Et ça, c?est très important dans la famille et c?est vrai aussi dans la vie professionnelle [?]. Imaginez que vous tutoyez votre patron, quelque part, il y a une dépendance hiérarchique. On n?est pas à égalité [?]. Tout ça pour des problèmes de convivialité, de machin, de fausses apparences. À mon avis, ce n?est pas une bonne idée : on fausse les rapports. »

20Les valeurs éducatives des parents ne traduisent donc pas uniquement une façon de « faire famille » (Kellerhals et Montandon, 1991), de même qu?elles ne sont pas le simple reflet d?un héritage familial (Le Pape, 2005 b) : elles révèlent également une certaine représentation de la société qui se nourrit des expériences quotidiennes et influe à son tour sur la définition du rôle des parents dans ce contexte spécifique.

21***

22Parmi les facteurs explicatifs de l'homogénéisation des valeurs éducatives, M. Fize (1990) mettait en évidence la diffusion médiatique de nouvelles normes éducatives, issues des classes favorisées. Or, il ressort de notre recherche que cette campagne de normalisation des m?urs familiales n?a pas amoindri les clivages entre classes sociales.

23Loin de souscrire passivement au modèle négociateur et égalitaire des classes moyennes et supérieures, les parents des classes populaires le fustigent pour son hypocrisie sociale. Cette forme de résistance montre donc les limites du modèle ? souvent évoqué par les sociologues de la famille ? de diffusion verticale des valeurs éducatives du haut vers le bas de la société, sans traduire pour autant une réaction de repli sur soi ni une hostilité à tout changement. La transformation du mode d?autorité associée au statut de pater familias constitue ainsi, à nos yeux, un exemple éloquent de l'adaptation des pères des milieux populaires aux normes relationnelles actuelles. Loin d?être imperméables à toute évolution, ils s?inscrivent néanmoins dans une certaine tradition familiale qui valorise le respect des normes statutaires. Leurs valeurs éducatives révèlent une position de compromis entre les exigences communicationnelles contemporaines et l'adhésion à un modèle familial basé sur le respect des différences générationnelles.

Notes

  • [1]
    Dans les deux enquêtes que nous avons menées, les individus interviewés sont ceux que l'on nomme communément « les ouvriers du tertiaire » : par exemple, assistante maternelle, aide-soignante, employée de bureau pour les femmes, et magasinier, technicien en contrôle laitier ou encore conseiller-livreur pour les hommes. La plupart travaillent dans le privé. D?autres critères de sélection ont été pris en compte, tels que des revenus globalement identiques (proches du Smic) et un niveau d?études inférieur au baccalauréat. Toutes les monographies familiales réalisées sont basées sur des familles biparentales « classiques ». Les résultats présentés ici s?appliquent par construction à cette forme familiale et n?excluent pas d?autres représentations du travail parental et d?autres valeurs éducatives dans des configurations familiales différentes (famille recomposée ou monoparentale) ou dans des catégories « populaires » autres (jeunes précaires, par exemple).
  • [2]
    De nombreuses études ont souligné, par exemple, que cet idéal de partage égalitaire, valorisé dans les classes supérieures, était mis en difficulté dans la gestion quotidienne de la vie de famille (Kaufmann, 1992 ; Déchaux, 2007). Ces tensions existent également dans les milieux populaires : elles sont largement commentées dans le corps de la thèse (Le Pape, 2009).
  • [3]
    Comme le montrent les extraits d?entretien, seuls certains aspects de cette figure continuent d?être plébiscités. Du fait de l'évolution du travail féminin, la présentation du père comme breadwinner (littéralement : « celui qui rapporte le pain à la maison ») n?est plus guère valorisée par les hommes enquêtés.
  • [4]
    Nicolas Herpin (2000) aboutit au même constat dans l'exploitation statistique des enquêtes Valeurs. Il remarque ainsi que la valorisation de l'obéissance a augmenté dans les « catégories populaires » (employés, ouvriers), entre 1981 et 1999, tandis qu?elle a diminué dans les « catégories bourgeoises » (regroupant ici les cadres supérieurs, certaines professions libérales, etc.). De même, l'affirmation « Quels que soient les qualités et les défauts de ses parents, on doit toujours les aimer et les respecter » suscite davantage l'adhésion dans les milieux populaires en 1999 qu?en 1981, tandis qu?elle est de plus en plus rejetée dans les catégories bourgeoises.
  • [5]
    Cette hypothèse est également celle d?Olivia Samuel (2008) dans ses recherches quantitatives sur la construction identitaire des individus.
Français

Résumé

Cet article montre les transformations de la définition du travail parental et en particulier du travail paternel dans les milieux populaires. Fortement attachés à la division sexuée des rôles parentaux, les pères continuent de valoriser le statut de pater familias qui témoigne, à leurs yeux, d?une certaine respectabilité sociale. Mais leur définition du travail parental témoigne également de changements importants : à la conception d?une autorité traditionnelle ? qui n?a pas besoin de se justifier pour être légitime ? a succédé celle d?une autorité qui admet la justification. En définitive, l'évolution des normes éducatives des parents reflète les transformations du monde ouvrier tout en traduisant un profond attachement aux valeurs familiales traditionnelles.

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Marie-Clémence Le Pape
Attachée temporaire d?enseignement et de recherche (Ater) en sociologie à l'Université Lumière Lyon 2, elle est doctorante en sociologie à l'Institut d?études politiques de Paris, sous la direction de Jean-Hugues Déchaux. Sa thèse, intitulée « La famille à l'épreuve des risques. Logiques éducatives et stratification sociale », porte sur les stratégies parentales de gestion des risques juvéniles et montre comment la famille est travaillée par les processus de différenciations sociales. Elle a coécrit récemment avec A. van Zanten un article de synthèse sur les méthodes éducatives des familles (in Duru-Bellat M., van Zanten A. (dir.), Les inégalités d?éducation, Paris, PUF, 2009). Ses résultats sur la parenté dans les milieux populaires sont développés dans un article intitulé « Hommes et femmes dans les milieux populaires. Les ambivalences d?une double appartenance », publié dans le numéro 62 de Sociétés Contemporaines.
Mis en ligne sur Cairn.info le 31/07/2009
Pour citer cet article
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