CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1. INTRODUCTION

1 Une structure corrélative temporelle peut être construite sur le modèle de toute structure corrélative « classique », c’est-à-dire composée de deux prédications – association d’une relative libre et d’une prédication comprenant un anaphorique qui réfère à l’intégralité de P antécédent – unies au sein d’une énonciation unaire (cf. Introduction de Choi-Jonin à ce numéro). En latin, une structure corrélative temporelle est marquée par les corrélateurs [cum… , tum].

2 Selon Haudry (1973 : 158-159), qui établit une typologie des tournures hypotaxiques du latin issues d’une structure corrélative, la corrélation se situe entre parataxe et hypotaxe, et les subordonnées temporelles ordinaires en cum seraient issues du diptyque normal en [cum… , tum] par ellipse du corrélatif tum.

3 C’est dans ce sens d’une étroite conjonction entre hypotaxe et parataxe qu’Orlandini et Pocetti (dans ce numéro) analysent cette structure en précisant ses valeurs sémantiques et énonciatives. Pour eux – comme pour Haudry – il y aurait effectivement une structure corrélative temporelle en [cum… , tum] exprimant la simultanéité, et relevant d’un type de relation symétrique (c’est-à-dire que la réalisation de l’un ou l’autre procès ne dépend pas de celui qui le précède ou le suit), aux côtés de laquelle existerait aussi une structure corrélative, toujours marquée par [cum, tum], ayant une valeur conditionnelle, et étant asymétrique (dans le sens où la réalisation d’un procès détermine celle de l’autre et dans le cas d’un énoncé itératif ou générique) et cette structure énonciativement dépendancielle aurait permis le passage à la subordination.

4 En français, les structures [quand p, cependant/alors q] peuvent être rapprochées du type latin [cum p, tum q]. Or, si la corrélative comprenant comme corrélatif l’adverbe alors semble être encore vivante, on trouve très rarement celle qui convoque l’adverbe cependant. Ce dernier, qui pouvait avoir, tout comme alors, une valeur temporelle de concomitance, s’emploie en français contemporain essentiellement comme connecteur discursif, instaurant une relation différentielle (oppositive ou concessive) entre les deux propositions qu’il relie. Quant à l’adverbe alors, il peut être employé aussi bien comme adverbe temporel que comme connecteur discursif, et recouvre plus de valeurs que cependant. En tant qu’adverbe temporel, il peut exprimer non seulement la concomitance mais aussi un décalage temporel entre deux propositions ; en tant que connecteur discursif, il peut exprimer une relation implicationnelle (consécutive, conditionnelle), et accompagné de que, il peut aussi représenter une relation différentielle (oppositive ou concessive).

5 Les deux adverbes, qui pouvaient figurer tous deux dans une structure corrélative comme corrélatifs temporels à valeur anaphorique, n’ont donc pas développé les mêmes valeurs lorsqu’ils ne sont pas corrélés à quand. Le but de cet article est de mettre en évidence l’incidence de la structure syntaxique pour les valeurs sélectionnées, et ce, en examinant, à travers une description syntactico-sémantique, la structure corrélative [quand p, cependant/alors q], ainsi que les structures où l’un des corrélateurs est absent ( [quand p, q]/ [p, quand q], [p, cependant (que) q], [p, alors (que) q]. Les différentes valeurs associées aux deux adverbes semblent prendre leur source de la relation symétrique ou asymétrique de la structure corrélative. En effet, comme nous le verrons dans ce qui suit, la corrélative [quand p, cependant/alors q], tout comme en latin, peut avoir soit une interprétation temporelle soit une interprétation conditionnelle ou oppositive, selon le type de relation qui s’instaure entre deux propositions. De la relation symétrique relèvent la valeur temporelle de concomitance ainsi que la valeur oppositive, et de la relation asymétrique, la valeur temporelle consécutive (décalage temporel) ainsi que la valeur conditionnelle. L’adverbe cependant construit une relation symétrique dans la corrélative, et l’adverbe alors, une relation asymétrique.

2. CEPENDANT

6 Marchello-Nizia (2008) propose une description diachronique de l’adverbe cependant en expliquant que son évolution résulterait d’un processus de grammaticalisation dont elle donne le schéma d’évolution suivant :

7 [valeur temporelle : concomitance > oppositif (inféré) > concession].

8 Selon cette linguiste (2008 : § 18, 19), l’adverbe cependant, marquant majoritairement la concession en français moderne, viendrait du participe présent du verbe pendre, soit pendant, précédé du pronom ce, démonstratif anaphorique sujet – ou premier argument – du verbe pendant, qui aurait subi une double grammaticalisation (préposition ou adverbe), sachant que chacune de ces nouvelles formes a donné naissance à une locution conjonctive marquant la concomitance (pendant que, cependant que).

9 Au niveau sémantique, Marchello-Nizia affirme (2008 : § 37, 40) qu’en ancien français cependant était employé essentiellement pour sa valeur temporelle (concomitance) et ce ne serait qu’après qu’il aurait acquis sa valeur concessive :

10

« Cependant indique une concomitance exacte ou partielle de deux procès. […] À la fin du XVesiècle, il est […] des contextes où cependant semble bien à lui seul marquer la concession : de la concomitance on peut inférer une opposition (Heine, Kuteva, 2002 : 29), on est sur la voie de la concession […]. »

11 En français contemporain, la valeur temporelle (simultanéité/concomitance) de cependant est rare, mais tout de même présente lorsque cependant forme avec que une locution conjonctive. Toutefois, cependant que, qui a la même valeur que pendant que, « est uniquement littéraire et a une teinte archaïque » (Grevisse 1980 : § 2526 c). La valeur temporelle de cependant s’observe également dans la structure corrélative [quand p, cependant q], qui est aussi très rare en français contemporain [1]. La perte de la valeur temporelle de cependant, au profit de la valeur adversative ou concessive, semble être liée à la perte du sens anaphorique de ce, comme nous le verrons dans ce qui suit.

1.1. Valeur temporelle

12 Dans la structure corrélative [quand p, cependant q], illustrée par l’exemple suivant, cependant peut être interprété comme adverbe temporel, pouvant commuter avec pendant ce temps là, sans pour autant exclure une interprétation oppositive, inférable de la concomitance :

13

(1) « Mais quand Degas parlait d’idées, il pensait cependant à des discours intérieurs ou à des images, qui, après tout, eussent pu exprimer des mots, mais ces mots, mais ces phrases intimes… » (Frantext : [P. Valéry, Variété V, 1944 : 141-142])
(1) a. Mais quand Degas parlait d’idées, il pensait pendant ce temps là à des discours intérieurs ou à des images, qui, après tout, eussent pu exprimer des mots.
b. Mais quand Degas parlait d’idées, il pensait pourtant à des discours intérieurs ou à des images, qui, après tout, eussent pu exprimer des mots.

14 Si l’on se réfère à S. Allaire (1982), l’anaphore est une condition nécessaire à l’interprétation corrélative des constructions syntaxiques. Pour (1) l’anaphorique ce compris dans l’adverbe s’ancre dans la référence construite préalablement par Quand-P, c’est-à-dire que ce réfère à la fois à l’événement construit par la prédication et la temporalité donnée par quand, régi par le verbe de la première proposition (Degas parlait d’idées à un moment x). Le quand inclus dans une structure corrélative a donc le statut d’adverbe relatif temporel indéfini, représentant la variable temporelle à un moment x, et l’anaphorique ce réfère à la « relative temporelle » introduite par quand :

15

(1) c. Degas parlait d’idées à un moment x > i, il pensait ceipendant à des discours intérieurs ou à des images, qui, après tout, eussent pu exprimer des mots.

16 L’événement auquel il réfère doit par ailleurs être duratif comme en ancien et moyen français. En effet, selon Marchello-Nizia (2008 : § 16) :

17

« En ancien et moyen français, le mot cependant, comme la construction ce pendant qui en est l’origine, indiquait uniquement une durée, et plus spécifiquement la concomitance du procès énoncé dans B par le verbe sur lequel portait ce morphème, avec le procès exprimé dans la phrase précédente A ; ce est ici un anaphorique faisant référence au procès énoncé dans A qui toujours implique une durée. »

18 La locution conjonctive cependant que, qui a une valeur temporelle, exprime aussi une durée et peut commuter sans difficulté avec pendant que. Or, contrairement à cependant qui figure dans la structure corrélative, sa commutation avec mais ou pourtant n’est pas aisée, rendant ainsi difficile une interprétation oppositive :

19

(2) La voix de Bernard, cependant qu’il parlait, reprenait un peu d’assurance. (A. Gide, Les Faux-monnayeurs (1925 : 1034))
(2) a. La voix de Bernard, pendant qu’il parlait, reprenait un peu d’assurance.
b. ? La voix de Bernard reprenait un peu d’assurance, mais il parlait, c. ? La voix de Bernard reprenait un peu d’assurance, pourtant il parlait

20 Cependant que, concurrencé par pendant que, semble ainsi lui céder le pas, et la perte du sens anaphorique de ce figurant dans cependant peut expliquer celle de la valeur temporelle de cependant, au profit de la valeur oppositive ou concessive.

1.2. Valeurs oppositive et concessive

21 Cependant qui figure dans les exemples ci-dessous fonctionne comme connecteur discursif à valeur adversative :

22

(3) « […] moi qui me refuse à rien concéder quand elle prétend opérer seule, il me faut bien reconnaître cependant que j’excelle à la retirer hors de ses domaines propres pour alors la faire régner en maîtresse. » (Frantext : [Ch. Du Bos, Journal : t.3 (1926-1927), 1927 : 160-161])
(4) Avouez donc que vous n’y entendez rien, et, quand je me serai expliquée, vous n’en saurez pas plus long… Apprenez cependant que j’ai aimé Dieu en tout temps mais que je l’ai rarement servi ; du moins n’ai-je pas servi que lui… » (Frantext : [F. Chandernagor, L’allée du roi, 1981 : 469])

23 Dans ces exemples, la proposition dans laquelle figure cependant exprime une idée contraire à ce qui précède : dans (3), que j’excelle à la retirer hors de ses domaines propres… est contraire à je me refuse à rien concéder quand elle prétend opérer seule, et dans (4), apprenez que j’aimé Dieu en tout temps… est contraire à ce qui est énoncé avant, c’est-à-dire quand je me serai expliquée, vous n’en saurez pas plus long. Ce sens adversatif est encore plus évident dans l’exemple ci-après, car il est soutenu par une opposition sémique entre les deux parties de la proposition tous étaient graves et l’un d’eux émettait une remarque plaisante :

24

(5) Justin faisait une manille avec les notables du village. Tous étaient graves, comme il convient dans un jeu bien mené ; parfois cependant, pour se détendre, l’un d’eux émettait une remarque plaisante ; les joueurs souriaient un instant, puis reprenaient leur sérieux. (Arland, L’Ordre (1929))

25 Dans les exemples suivants, cependant fonctionne comme un connecteur impliquant une relation concessive entre les événements qu’il relie. Il peut être précédé d’un et, renforçant son rôle de connecteur discursif, et est sémantiquement proche de ‘malgré cela’ :

26

(6) Vous m’avez promis telle et telle chose, et cependant vous faites tout le contraire (Wiktionnaire)

27

(7) Il pleut, cependant je n’ai pas pris mon parapluie (exemple emprunté à C. Marchello-Nizia (2008 : § 11))

28 La concession s’appuie sur une relation oppositive entre un procès normalement attendu et la non-réalisation de ce procès : [p, cependant non q, q étant normalement attendu]. La valeur oppositive de cependant est soutenue dans les exemples précédents par le syntagme nominal le contraire, à valeur antonymique, et par la négation d’un procès normalement attendu (on prend un parapluie quand il pleut).

29 Dans ces deux types d’emplois de cependant, il est difficile de lui attribuer une valeur temporelle, chose aisément mise en évidence par l’inacceptabilité des manipulations suivantes :

30

(6) a. ? Vous m’avez promis telle et telle chose, et pendant ce temps là vous faites tout le contraire
(7) a. ? Il pleut, pendant ce temps là je n’ai pas pris mon parapluie
(3) a. ? Moi qui me refuse à rien concéder quand elle prétend opérer seule, il me faut bien reconnaître pendant ce temps là que j’excelle à la retirer hors de ses domaines propres
(4) a. ? Avouez donc que vous n’y entendez rien, et, quand je me serai expliquée, vous n’en saurez pas plus long… Apprenez pendant ce temps là que j’ai aimé Dieu en tout temps mais que je l’ai rarement servi

31 Néanmoins, la valeur temporelle de cependant ne semble pas disparaître totalement dans certains cas, comme on peut le constater dans l’exemple suivant pour lequel on peut hésiter entre un sens temporel et un sens concessif :

32

(8) Telles étaient mes réflexions pendant que je guidais les vieux maîtres vers leur fauteuil, dans lequel ils se laissaient choir comme des gens qui n’ont plus les articulations très libres. Puis sont venus les politiques de moyenne dimension. Cependant, la grande salle s’emplissait. On entendait croître, de minute en minute, un énorme souffle humain. (G. Duhamel, Chronique des Pasquier, Les Maîtres (1937 : 224))

33 Ici, cependant semble pouvoir recouvrir le même sens que pendant ce temps mais son interprétation concessive (malgré cela) n’est pas totalement exclue.

2.3. De la valeur temporelle à la valeur oppositive ou concessive

34 Le développement des valeurs adversative et concessive semble être lié à sa valeur temporelle d’origine. Cependant exprime la simultanéité, sans décalage temporel permis, et cela, contrairement à alors, qui permet une interprétation consécutive, comme nous le verrons plus bas :

35

(2) d. ? La voix de Bernard, cependant qu’il parlait quelques minutes plus tard, reprenait un peu d’assurance.

36 La concomitance exacte ou partielle de deux procès indiquée par cependant est une relation symétrique, que l’on observe également dans l’opposition entre deux procès. En effet, un procès qui entretient une relation oppositive avec un autre ne dépend pas de celui-ci pour sa réalisation. En ce qui concerne la valeur concessive, qui peut être exprimée aussi par cependant, elle s’appuie sur l’opposition entre la réalisation d’un procès normalement attendu et la non-réalisation de celui-ci. Les deux propositions reliées par cependant à valeur concessive n’étant pas dépendantes l’une de l’autre pour leur réalisation, elles manifestent donc également une relation symétrique.

37 Cela dit, cependant à valeur oppositive ou concessive comporte une contrainte séquentielle, contrainte qui n’affecte pas cependant que, qui n’a que la valeur temporelle. En effet, la proposition introduite par cependant que peut précéder ou suivre celle à laquelle elle est reliée, alors que la proposition introduite par (ou comprenant) cependant employé comme connecteur discursif à valeur oppositive ou concessive ne peut jamais précéder celle à laquelle elle est reliée :

38

(2) La voix de Bernard, cependant qu’il parlait, reprenait un peu d’assurance.
e. Cependant qu’il parlait, la voix de Bernard reprenait un peu d’assurance.
f. La voix de Bernard reprenait un peu d’assurance, cependant qu’il parlait.
(4) b. ? ? Apprenez cependant que j’ai aimé Dieu en tout temps mais que je l’ai rarement servi ; du moins n’ai-je pas servi que lui… Avouez donc que vous n’y entendez rien, et, quand je me serai expliquée, vous n’en saurez pas plus long…

39 Cette contrainte séquentielle est également observable dans le tour corrélatif, qui peut avoir aussi bien une valeur temporelle qu’une valeur oppositive :

40

(1) d. ? ? Mais il pensait cependant à des discours intérieurs ou à des images, qui, après tout, eussent pu exprimer des mots quand Degas parlait d’idées.
e. ? ? Quand Degas, cependant il pensait à des discours intérieurs […], parlait d’idées.

41 Cependant qui figure dans la structure corrélative [quand p, cependant q] semble ainsi manifester des propriétés intermédiaires entre l’adverbe temporel et le connecteur discursif, d’un point de vue sémantique et d’un point de vue syntaxique : il peut exprimer à la fois les valeurs temporelle et oppositive, mais la proposition où il figure ne peut pas précéder celle à laquelle il la relie, et ce, même dans le cas où il a la valeur temporelle.

2.4. La structure [quand p, q]/ [p, quand q]

42 Nous venons de voir que cependant corrélé à quand peut induire aussi bien une relation temporelle qu’une relation oppositive entre deux propositions mises en parallèle, alors que la locution conjonctive cependant que n’induit que la valeur temporelle, et que cependant employé comme connecteur discursif dans la structure en [p, cependant q] n’accepte que la valeur oppositive ou concessive. L’emploi de la structure corrélative est très rare, de même que celui de la locution conjonctive cependant que, consignée à des usages littéraires voire archaïques. Cette évolution de sens et d’emploi de cependant semble être liée, comme nous l’avons suggéré, à la perte du sens anaphorique de ce, dans la composition de cependant. Que se passe-t-il dans les structures en [quand p, q]/ [p, quand q], où le corrélatif cependant est absent ? Celles-ci peuvent recouvrir aussi bien la valeur temporelle que la valeur oppositive, au même titre que la structure corrélative :

43

(9) « Tu es tout de même très gentil d’être venu me voir quand tu aurais pu aller t’amuser ailleurs. » (E. Zola, La Bête humaine, (1890 : 47)).
(10) Quand le docteur arrive enfin, la nuit tombe (A. Gide, Feuillets d’automne, (1949 : 1090))

44 En (9) la valeur adversative est appuyée par la possible commutation de quand par tandis que, alors que [2], et en (10), quand, de valeur temporelle, est commutable par au moment où[3] :

45

(9) Tu es tout de même très gentil d’être venu me voir tandis que/alors que tu aurais pu aller t’amuser ailleurs
b. ? Tu es tout de même très gentil d’être venu me voir au moment où tu aurais pu aller t’amuser ailleurs
(10) a. Au moment où le docteur arrive enfin, la nuit tombe.
b. ? Tandis que/alors que le docteur arrive enfin, la nuit tombe.

46 La différence entre le tour corrélatif [quand p, cependant q] et la structure [quand p, q]/ [p, quand q] où le corrélatif anaphorique est absent réside dans l’ordre des deux propositions. En effet, dans la structure où le corrélatif cependant est absent, la proposition introduite par quand à valeur adversative ne peut pas précéder celle à laquelle elle est reliée, alors que cette contrainte séquentielle n’affecte pas la proposition introduite par quand à valeur temporelle :

47

(9) c. ? ? Quand tu aurais pu aller t’amuser ailleurs, tu es tout de même très gentil d’être venu me voir
(10) c. La nuit tombe, quand le docteur arrive enfin

48 En revanche, comme nous l’avons vu, dans la structure corrélative, la proposition introduite par quand ne peut pas se trouver en deuxième position, et ce, même dans le cas où les deux propositions entretiennent une relation temporelle de concomitance (cf. ex. (1)-d). On pourrait alors penser que la structure [p, quand q] à valeur adversative dérive de la corrélative [quand p, cependant q] par la suppression du corrélatif anaphorique cependant et par le déplacement de quand en position initiale de la deuxième proposition.

49 En résumé, si l’on reprend le schéma de grammaticalisation de C. Marchello-Nizia, on trouve en français contemporain les trois valeurs définies pour cependant : valeur temporelle de concomitance, valeur oppositive et valeur concessive. Les valeurs oppositive et concessive sont exprimées par cependant qui fonctionne comme connecteur discursif marquant une différence entre deux propositions qu’il relie, alors que la valeur temporelle de la concomitance est marquée par cependant que qui fonctionne, lui, comme locution conjonctive marquant l’identité temporelle entre deux propositions. La proposition introduite par cependant que à valeur temporelle n’est pas affectée par la contrainte séquentielle, contrairement à celle introduite par cependant à valeur oppositive ou concessive. Concernant la proposition quand p figurant dans la structure [quand p, q]/ [p, quand q], elle peut avoir aussi bien une valeur temporelle qu’une valeur oppositive ou concessive. Dans le premier cas, l’ordre séquentiel est libre alors que dans le second, il est fixe. Enfin, la structure corrélative [quand p, cependant q] peut avoir également aussi bien une valeur temporelle qu’une valeur oppositive, mais quelle que soit sa valeur, l’ordre séquentiel est fixe. La structure corrélative en [quand p, cependant q] se trouve ainsi à l’intermédiaire entre la subordination syntaxique de [quand p, q] et [p, cependant que q], exprimant la simultanéité temporelle, et la structuration énonciative [p, cependant q] et [p, quand q] ayant une valeur adversative et concessive. Le tableau suivant résume les valeurs temporelle, oppositive et concessive qui peuvent être exprimées par les trois structures que nous avons examinées jusqu’ici :

50[4]

Valeur temporelle : concomitance Valeur oppositive Valeur
concessive
4
Ordre séquentiel libre Ordre séquentiel fixe
(p, cependant que q) p, cependant q p, cependant q
quand p, q p, quand q p, quand q
(quand p, cependant q) (quand p, cependant q)

51 Les structures comprenant cependant à valeur temporelle (mises entre parenthèses dans le tableau) sont rarement employées en français contemporain, très probablement à cause de la perte du sens anaphorique de ce dans la composition de cependant.

3. ALORS

52 D’après Le Robert, dictionnaire historique de la langue française, alors, relativement rare jusqu’au XVesiècle, s’est répandu ensuite aux dépens de lors. Il a d’abord une valeur temporelle : ‘à ce moment-là’, et à partir du XIIIesiècle, exprime aussi un lien logique de conséquence : ‘dans ce cas’. Concernant la locution conjonctive alors que, elle est employée, dès le XIIesiècle, avec le sens correspondant à ‘à l’heure où’, ‘lorsque’. Toutefois, ce sens temporel a été évincé par lorsque (lors que), et alors que s’est maintenu au sens adversatif de ‘tandis que’, ‘au lieu que’.

53 Alors, comme cependant, semble ainsi développer la valeur adversative à partir de la valeur temporelle. En revanche, la valeur consécutive n’est induite que d’alors et non de cependant. Ceci est probablement dû, comme nous le verrons dans ce qui suit, à la valeur temporelle d’alors qui permet un décalage temporel entre deux procès qu’il relie, ce qui est impossible pour cependant.

2.5. Les valeurs temporelle et consécutive

54 Pour ce qui concerne les valeurs temporelle et consécutive d’alors dans la structure [p, alors q], nous nous appuierons essentiellement sur l’étude de Le Draoulec et Bras (2007) qu’elles concèdent largement inspirée des recherches de Hybertie (1996)  [5]. Dans ce travail, les auteurs, qui optent pour un examen discursif, attachent une attention particulière à la position syntagmatique d’alors (initiale, interne ou finale) qu’elles estiment saillante. Selon elles, alors à l’initiale serait un « connecteur temporel » dont elles donnent la définition suivante :

55

« We consider a temporal connective any adverb or adverbial phrase that expresses a temporal (or aspectuo-temporal) relation between the two utterances in which the eventualities are described. In other words, temporal connectives are adverbs that play a role at the discourse level in introducing discourse relations. » (2007 : 81)

56 Alors à l’initiale forcerait l’interlocuteur à créer un lien dépendanciel logique entre l’évènement décrit en S1 et l’évènement décrit en S2 ; cette réinterprétation peut alors induire un sens consécutif :

57

(11) Elle s’est mise en colère. Alors il est parti (exemple emprunté à Le Draoulec et Bras, (2007 : 85))

58 mais pas nécessairement :

59

(12) Paul partit. Alors l’orage éclata (exemple emprunté à Le Draoulec et Bras, (2007 : 87))

60 Effectivement, en (12), il est délicat d’interpréter la situation donnée dans S2 (l’orage éclata) comme la conséquence de S1 (Paul partit), aussi pour comprendre cette proposition, nos auteurs – sur le modèle de Hybertie – confirment le nécessaire recours à la situation narrative, alors marquant ici un changement de focus.

61 La valeur temporelle d’alors à l’initiale n’est pas exclue mais elle passe au second plan pour mettre en avant le lien dépendanciel entre les évènements décrits (cf. ex. (11)) ou pour marquer un changement de topique (cf. ex. (12)). Au niveau temporel, alors exprime, dans ce cas, la succession et permet un décalage temporel entre S1 et S2, écart non permis quand alors est en position interne.

62

(13) Il m’a fait un sale coup. Alors je me suis vengée (des années plus tard) (exemple emprunté à Le Draoulec et Bras, (2007 : 90))
(14) Il m’a fait un sale coup. * Je me suis alors vengée (des années plus tard) (exemple emprunté à Le Draoulec et Bras, (2007 : 90))

63 De ce décalage temporel (successivité des évènements décrits) naît la valeur consécutive de la proposition introduite par alors, dans le sens où – que l’on se situe du point de vue de la séquence narrative ou du point de vue des évènements décrits – la réalisation de q est déterminée par celle de p (i.e. s’il ne me fait pas de sale coup je n’ai aucune raison de me venger, et si Paul ne sort pas, le narrateur omniscient n’a aucune raison de préciser qu’un orage éclate). Cette relation est définie comme asymétrique par Orlandini et Pocetti (ici même), et dans ce cas alors exprime une relation cause/conséquence entre deux propositions qu’il relie :

64

(11) a. Il est parti parce qu’elle s’est mise en colère.
b. Elle s’est mise en colère. En conséquence il est parti.
(13) a. Je me suis vengée (20 ans après) parce qu’il m’a fait un sale coup.
b. Il m’a fait un sale coup. En conséquence je me suis vengée (20 ans après).

65 À l’inverse, en position interne ou finale, alors aurait une valeur temporelle – concomitance ou succession temporelle avec nécessaire coïncidence des événements – et il est possible dans ce cas-là de lui substituer à ce moment-là :

66

(15) Nous sommes sortis du cinéma. Il pleuvait alors/à ce moment-là sur Nantes (exemple emprunté à Le Draoulec et Bras, (2007 : 86))
(16) Mme de Staël s’installe dans son fauteuil. La femme de chambre frappe alors/à ce moment-là à la porte (exemple emprunté à Le Draoulec et Bras, (2007 : 86))

67 Au terme de leur étude, elles formulent l’hypothèse suivante :

68

– Only initial alors, implying a dependency link between the utterances, licences the relation of temporal succession with a temporal gap between the events describes ;
–Internal alors, whose value is primarily temporal, (which may co-occur with a dependency link, but does not need to) keep the temporal value of concomitance originally conveyed by alors (cf. à ce moment là) » (2007 : 90-91)

69 Syntaxiquement alors aurait donc deux statuts : connecteur à valeur consécutive et modifieur adverbial à valeur temporelle de concomitance.

2.6. Valeurs oppositive et concessive

70 Comme pour cependant, il existe une locution conjonctive alors que pouvant recouvrir une valeur temporelle exprimant la concomitance des deux procès. Or, comme nous l’avons vu, si cependant que dans la structure [p, cependant que q] indique que le procès p auquel il fait référence a une durée, alors que est dépourvu de cette propriété. Dans la structure [p, alors que q], le procès p n’est pas duratif. Alors que indique l’inclusion du procès p dans le procès q[6] :

71

(17) Un soldat israélien s’est suicidé alors que Nicolas Sarkozy était sur le tarmac de l’aéroport. (www. lepost. fr/ article/ 2008/ 06/ 24)

72 Dans cet exemple, alors que peut indiquer aussi bien la valeur temporelle que la valeur oppositive pouvant commuter aussi bien avec au moment où qu’avec tandis que[7] :

73

(17) a. Un soldat israélien s’est suicidé au moment où Nicolas Sarkozy était sur le tarmac de l’aéroport.
b. Un soldat israélien s’est suicidé tandis que Nicolas Sarkozy était sur le tarmac de l’aéroport.

74 En revanche, dans les exemples suivants, si l’interprétation oppositive (ex. (18)) ou concessive (ex. (19)) reste valable, l’interprétation temporelle est problématique :

75

(18) Il fait bon chez vous alors que chez moi on gèle. (Petit Robert)
(19) La marraine avait pris un assez fort ascendant sur Ninon, qui avait grand besoin de conseils, alors que la vieille dame en fournissait à foison. (R. Boylesve, La Leçon d’amour dans un parc, (1902 : 92)).
(18) a. ? Il fait bon chez vous au moment où chez moi on gèle
b. Il fait bon chez vous tandis que chez moi on gèle.
(19) a. ? La marraine avait pris un assez fort ascendant sur Ninon, qui avait grand besoin de conseils, au moment où la vieille dame en fournissait à foison
b. La marraine avait pris un assez fort ascendant sur Ninon, qui avait grand besoin de conseils, bien que la vieille dame en fournisse à foison

76 Alors, à valeur temporelle, fonctionne comme un anaphorique, prenant la proposition qui précède comme antécédent. La proposition comprenant alors ne peut pas précéder celle à laquelle elle est reliée, et ce, que l’adverbe temporel exprime une concomitance ou une succession temporelle entre deux procès :

77

(11) c. ? ? Alors il est parti. Elle s’est mise en colère.
(16) a. ? ? La femme de chambre frappe alors à la porte. Mme de Staël s’installe dans son fauteuil.

78 En revanche, la locution conjonctive alors que ne subit pas de contrainte séquentielle, qu’elle ait une valeur temporelle, oppositive ou concessive, et alors ne semble plus fonctionner dans cette locution comme un anaphorique. :

79

(17) Un soldat israélien s’est suicidé alors que Nicolas Sarkozy était sur le tarmac de l’aéroport.
c. Alors que Nicolas Sarkozy était sur le tarmac de l’aéroport, un soldat israélien s’est suicidé
(18) Il fait bon chez vous alors que chez moi on gèle.
c. Alors que chez moi on gèle, il fait bon chez vous.
(19) La marraine avait pris un assez fort ascendant sur Ninon, qui avait grand besoin de conseils, alors que la vieille dame en fournissait à foison.
c. Alors que la vieille dame en fournissait à foison, la marraine avait pris un assez fort ascendant sur Ninon, qui avait grand besoin de conseils,

80 Le système d’alors est donc différent de cependant, et si l’on reproduit le schéma précédent, on obtient [8] :

Valeur temporelle Décalage temporel Valeur oppositive Valeur concessive
Concomitance Succession consécutif
OS fixe
p, V2 alors q
OS fixe
p, alors q
OS libre
p, alors que q
OS libre
p, alors que q
OS libre
p, alors que q

81 Pour cependant, la valeur temporelle est conservée seulement quand il est combiné avec que, formant ainsi une locution conjonctive, et sans que, il est employé comme connecteur discursif exprimant une différence entre deux propositions (oppositif ou concessif). Or, pour alors, quand il est combiné avec que, il a non seulement la valeur temporelle mais aussi les valeurs oppositive et concessive, tandis qu’employé sans que, il a la valeur temporelle de concomitance et de succession ainsi que la valeur consécutive. Notons que ni la valeur temporelle de succession ni la valeur consécutive ne sont disponibles pour cependant.

2.7. La structure [quand p, alors q]

82 La structure [quand p, alors q], où quand et alors sont construits comme des termes corrélateurs, fonctionne sur le modèle de la corrélation latine en [cum, tum] pouvant donner lieu à l’expression du temps ou à une implication conditionnelle. Benzitoun (2007) propose une telle interprétation pour les exemples suivants, avec une contrainte d’antéposition pour la Quand-P :

83

(18) Quand il s’agira de défendre vos intérêts matériels ou financiers, alors vous ne plaisanterez pas du tout [PRAT : Horos] (Benzitoun, exemple (804), (2007 : 245))
(19) Quand tu seras plus grand, alors tu comprendras ! [LITC : PoèsieC] (Benzitoun, exemple (806), (2007 : 245))

84 En effet, dans ces exemples, alors fait référence à la Quand-P précédente, et peut avoir le sens de ‘à ce moment-là’. Cette interprétation temporelle semble être doublée d’une interprétation conditionnelle, la proposition p constituant une condition préalable à la réalisation de q. La relation entretenue entre deux propositions est alors asymétrique.

85 Cependant, les deux exemples cités par Benzitoun ne semblent pas donner lieu tout à fait à une même interprétation : dans l’exemple (19), c’est plutôt la valeur temporelle qui est mise en relief, alors que dans (18), c’est plutôt la valeur conditionnelle qui prend le pas sur la valeur temporelle. Le corrélateur alors à valeur temporelle, coréférent à la Quand P, peut être mis dans la construction clivée comme l’illustre l’exemple suivant :

86

(20) Quand je suis faible, c’est alors que la puissance de Dieux se déploie en moi. (http:// www. serviteurs. org)

87 Cette possibilité de focalisation d’alors met en évidence son statut régi par le verbe de la proposition qu’il introduit (il fonctionne donc comme complément temporel dans cette proposition). Alors qui figure dans l’exemple (19) semble plus facilement être extrait dans la construction clivée que celui qui figure dans l’exemple (18) :

88

(18) a. ? Quand il s’agira de défendre vos intérêts matériels ou financiers, c’est alors que vous ne plaisanterez pas du tout.
(19) a. Quand tu seras plus grand, c’est alors que tu comprendras.

89 Dans les exemples suivants, c’est également la valeur temporelle qui semble être mise en relief, dans la mesure où le corrélateur alors peut être extrait dans la construction clivée :

90

(21) « Consens à la jouissance. Quand tu ne te cacheras plus, que tu oseras être pleinement toi-même, alors tu pourras t’épanouir. Donner tout ce dont tu es riche. » (Frantext : [C. Juliet, Accueils, Journal IV 1982-1988, 1994 : 18-19])
(22) « Tous les jours, le matin, ils volent à la mer, puis, les ailes imprégnées d’eau, reviennent en toute hâte et arrosent le temple. Quand cela est bien fait, ils nettoient alors le pavé avec leurs ailes. » (Frantext : [J. Gracq, Carnets du grand chemin, 1992 : 207-208])
(21) a. Quand tu ne te cacheras plus, c’est alors que tu pourras t’épanouir.
(22) a. Quand cela est bien fait, c’est alors qu’ils nettoient le pavé avec leurs ailes.

91 Alors dans (20) (21) et (22) semble ainsi fonctionner comme modifieur temporel, coréférent à la Quand P, alors que dans (18), il fonctionne plutôt comme connecteur, introduisant une conséquence impliquée par la Quand P à valeur conditionnelle.

92 Ceci étant, la valeur temporelle n’est pas absente dans (18), dans la mesure où alors peut commuter avec à ce moment-là. De même, la valeur conditionnelle est tout de même présente dans (20), (21) et (22), puisque la Quand P est paraphrasable par dans cette condition-là :

93

(18) b. Quand il s’agira de défendre vos intérêts matériels ou financiers, à ce moment-là vous ne plaisanterez pas du tout.
c. Dans cette condition-là, vous ne plaisanterez pas du tout.
(19) b. Quand tu seras plus grand, à ce moment-là tu comprendras.
c. Dans cette condition-là, tu comprendras.
(21) b. Quand tu ne te cacheras plus, à ce moment-là tu pourras t’épanouir.
c. Dans cette condition-là, tu pourras t’épanouir.
(22) b. Quand cela est bien fait, à ce moment-là ils nettoient le pavé avec leurs ailes.
c. Dans cette condition-là, ils nettoient le pavé avec leurs ailes

94 Il faut cependant noter que la proposition introduite par alors représente le procès dont la réalisation est déterminée par celle du procès représenté par quand p, et ce, même dans le cas où alors fonctionne comme adverbe temporel. La structure corrélative [quand p, alors q] manifeste donc une relation asymétrique.

2.8. La structure [quand p, q] à valeur conditionnelle

95 La structure corrélative en [quand p, alors q] comprend donc les valeurs temporelle et conditionnelle. Ces valeurs sont apportées par les corrélateurs alors et quand, et si alors ne parait pas recouvrir seul la valeur conditionnelle, cette dernière est apportée par quand, qui peut avoir une valeur conditionnelle sans être corrélé à alors :

96

(23) Un serpent est dangereux quand il est venimeux.
a. Un serpent est dangereux dans cette condition-là.

97 Il semble qu’on ait affaire ici à la structure [quand p, q] où le corrélatif alors qui exprime la conséquence est absent. En effet, si l’ordre séquentiel de la corrélative est fixe, l’absence du corrélatif alors rend l’ordre séquentiel libre, et ce, tout comme la corrélative conditionnelle [si p, alors q] :

98

(23) a. Quand un serpent est venimeux, alors il est dangereux
b. * Alors un serpent est dangereux, quand il est venimeux
c. Un serpent est dangereux, quand il est venimeux
d. Quand un serpent est venimeux, il est dangereux
e. Si un serpent est venimeux, alors il est dangereux
f. * Alors un serpent est dangereux, s’il est venimeux
g. Si un serpent est venimeux, il est dangereux
h. Un serpent est dangereux, s’il est venimeux.

99 Quand ne remplace donc pas ici alors à valeur consécutive, alors que pour la structure [p, quand q] à valeur oppositive, nous avons postulé que celle-ci dérive de la corrélative [quand p, cependant q] par le remplacement de cependant par quand. Rappelons que dans cette dernière structure, l’ordre séquentiel reste fixe.

100 La structure corrélative en [quand p, alors q] couple donc la valeur conditionnelle et la valeur temporelle de concomitance que lui apportent les corrélateurs quand et alors. Toutefois, elle ne semble exprimer ni le décalage temporel, possible pour alors, ni la valeur oppositive ou concessive, possible pour la locution conjonctive alors que. Alors, dans cette structure corrélative, fonctionne comme un anaphorique, faisant référence à la proposition introduite par quand.

101 Le schéma suivant résume les différentes valeurs des structures articulées par alors :

Valeur
temporelle
Décalage
temporel
Valeur
conditionnelle
Valeur
oppositive
Valeur
concessive
concomitance succession consécutif
OS fixe
p, V2 alors q
OS fixe
p, alors q
OS libre
quand p, q
OS libre
quand p, q
OS libre
P, alors que q
OS libre
p, alors que q
OS libre
p, alors que q
OS fixe
quand p, alors q
OS fixe
quand p, alors q

102 La structure corrélative [quand p, alors q] manifeste à la fois les propriétés de la subordination syntaxique de [p, V2 alors q] exprimant la concomitance temporelle et celle de la structuration énonciative [quand p, q] à valeur conditionnelle. Alors garde sa valeur temporelle anaphorique qu’il soit corrélé ou non à quand, et c’est la locution conjonctive alors que qui acquiert les valeurs oppositive et concessive, accompagnée de la perte du sens temporel anaphorique d’alors.

CONCLUSION

103 En conclusion, nous pouvons présenter le tableau récapitulatif des différentes valeurs observées pour nos propositions :

Relation
temporelle
Relation
implicationnelle
Relation
différentielle
concomitance décalage
temporel :
succession
consécutive condition oppositive concessive
[quand p,
alors q
OS fixe
+
- - OS fixe
+
- -
[p, alors q OS fixe
+
OS fixe
+
OS fixe
+
- - -
[p, alors que q OS libre
+
- - OS libre
+
OS libre
+
[quand p, q OS libre
+
- - OS libre
+
- -
[p, quand q - - - - OS fixe
+
-
9
[quand p,
cependant q
OS fixe
+
- - - OS fixe
+
[p, cependant q] - - - - OS fixe
+
OS fixe
+
[p, cependant
que q
OS libre
+
- - - - -

104 Alors corrélé à quand marque la valeur temporelle de concomitance, mais non la valeur oppositive ou concessive, marquée par alors que. Il ne peut pas indiquer non plus un décalage temporel ou une valeur consécutive, pourtant possible pour alors non corrélé à quand. En revanche il a la valeur conditionnelle construite par quand.

105[9]

106 La structure corrélative [quand p, cependant q] a la valeur temporelle de concomitance, alors que cependant seul – i.e. non associé à que – n’a plus de cette valeur. C’est donc quand qui apporte cette valeur temporelle de concomitance. Par contre ce schème corrélatif retient la valeur oppositive introduite par cependant, et non la valeur conditionnelle introduite par quand.

107 Alors et cependant associés à quand dans une structure corrélative fonctionnent ainsi tous deux comme corrélateurs temporels. Ils fonctionnent en même temps comme connecteurs discursifs mais avec différentes valeurs : [quand p, alors q] marque une condition (relation asymétrique), marquée aussi par [quand p, q] à l’ordre séquentiel libre, tandis que [quand p, cependant q] indique une opposition (relation symétrique), marquée aussi par [p, cependant q] et par [p, quand q] à l’ordre séquentiel fixe.

108 Nous avons alors avancé deux hypothèses concernant les structures [quand p, q] et [p, quand q]. La structure [quand p, q] à valeur conditionnelle, dont l’ordre séquentiel est libre, semble dériver de la structure corrélative [quand p, alors q] par la suppression du corrélatif consécutif alors. En revanche, la structure [p, quand q] à valeur oppositive, dont l’ordre séquentiel est fixe, semble dériver de la structure corrélative [quand p, cependant q], par le remplacement du corrélatif cependant par quand.

Notes

  • [1]
    Nous n’avons trouvé sur Frantext qu’un seul exemple de ce type d’emploi de [quand p, cependant q].
  • [2]
    Les connecteurs tandis que et alors que, tous deux à valeur adversative, se distinguent pourtant d’un point de vue modal : selon Guimier (2000), tandis que indique une congruence entre deux propositions reliées, et alors que, une non-congruence.
  • [3]
    Borillo (1988) distingue quatre types de relations temporelles observables pour les quand-p : coïncidence ou antériorité, incidence ou coocurrence, recouvrement partiel et recouvrement total. Dans l’exemple (10), il s’agit d’une relation de recouvrement partiel, c’est-à-dire qu’une situation intervient dans le cadre d’une autre situation déjà en cours ou qui se prolonge.
  • [4]
    Nous ne pouvons pas nous prononcer sur la valeur concessive de la corrélative [quand p, cependant q], étant donné que nous ne disposons pas pour le moment d’exemples qui nous permettent de le faire.
  • [5]
    Pour les études sur alors et alors que, voir aussi Bat-Zeev Shyldkrot (1987), Franckel (1985), Guimier (2000).
  • [6]
    Cette relation d’inclusion est aussi observable pour l’adverbe temporel alors, comme le notent Le Draoulec et Bras (2007) pour l’exemple <J’ai rencontré Pierre en fac de lettres. J’étais alors une jeune étudiante>.
  • [7]
    Comme nous l’avons déjà signalé en note 2, les locutions conjonctives tandis que et alors que n’indiquent pas la même valeur oppositive. En (17), alors que, comportant le trait /non-congruence/ , induit un effet inattendu, et en (17b), les deux propositions reliées par tandis que s’inscrivent dans un ensemble de situations congruentes où les deux situations sont présentées comme complémentaires. Guimier (2000) note également qu’alors que à valeur temporelle n’annule pas totalement la valeur adversative, et qu’inversement, alors que à valeur adversative n’annule pas non plus totalement la valeur temporelle.
  • [8]
    V2 alors q représente la position interne ou finale d’alors, et alors q, la position initiale ; OS signifie ‘ordre séquentiel’.
  • [9]
    Le Dictionnaire de l’Académie française (8e éd.), consultable sur http:// atilf. atilf. fr/ academie. htm, mentionne l’emploi concessif de quand, suivi d’un conditionnel : Quand je le voudrais, je ne le pourrais pas ; Je ne serais pas venu à bout d’achever, quand j’aurais travaillé toute la journée. En français contemporain, cet emploi ne semble plus en usage, et la valeur concessive est marquée par quand bien même.
English

Our study concerns the structures which relate to the clauses introduced by quand (Quand-P,‘when-clauses’), which can be integrated in correlative structures with temporal value. We concentrate our work on the term correlate quand (‘when’) and the temporal adverbscependant and alors (‘however/nevertheless’ and ‘then’), which can take – in case they are not correlated to quand – concessive or opposite value as well. The aim is to analyze the value of these adverbs in a correlative structure quand p, cependant/alors q, and to compare them with the structure where one correlate term is missing (quand p, q/p, cependant q/p,alors q). We will try to underline the impact of the syntactic structure upon the selection of different values in our utterances.

Références

  • ALLAIRE, S. (1982). Le modèle syntaxique des systèmes corrélatifs. Thèse de doctorat, Univ. Rennes II.
  • BAT-ZEEV SHYLDKROT, H. (1987). Quand, alors que et tandis que : un cas classique d’évolution sémantique. Romance Notes, 28, 45-50.
  • BENZITOUN, C. (2007). Description morphosyntaxique du mot « quand » en français contemporain. Thèse de doctorat, Univ. Aix-Marseille I.
  • En ligne BORILLO, A. (1988). Quelques remarques sur quand connecteur temporel. Langue Française, 77, 71-91.
  • FRANCKEL, J.-J. (1985). Alors – alors que. Bulag, 12. 17-49.
  • GREVISSE, M. (1980). Le bon usage. Paris-Gembloux : Duculot.
  • GUIMIER, C. (2000). Non congruence et congruence : alors que vs. tandis que. In C. Guimier (éd.), Connecteurs et marqueurs de connexions, Syntaxe et sémantique, 1, 79-111. Caen : Presses universitaires de Caen.
  • HAUDRY, J. (1973). Parataxe, hypotaxe et corrélation dans la phrase latine. Bulletin de la société linguistique de Paris, 68, 147-186.
  • En ligne HEINE, B. & KUTEVA, T. (2002). World lexicon of Grammaticalization. Cambridge : Cambridge University Press.
  • HYBERTIE, Ch. (1996). La conséquence en français. Paris : Ophrys
  • LE DRAOULEC, A. & BRAS, M. (2007). Alors as a possible Temporal Connective in Discourse. Cahiers Chronos, 17, 81-94.
  • MARCHELLO-NIZIA, C. (2008). Le principe de surprise annoncée. discours, 1 (2007, [en ligne], mis en ligne le 02 avril 2008. URL : hhttp:// discours. revue. org// index68. html. Consulté le 19 mai 2008.
  • ORLANDINI, A. & POCETTI, P. (ce numéro). Corrélation, coordination et comparaison en latin et dans les langues italiques.
Frédérique SAEZ
Université Toulouse-Le Mirail et CLLE-ERSS, UMR 5263
saez@univ-tlse2.fr
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 10/01/2010
https://doi.org/10.3917/lang.174.0067
Pour citer cet article
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