CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Invitée à aborder à ma manière le thème des Journées, ces mots me sont venus : « vouloir voir clair » et « la jouissance du sombre ». J’ajoutais : « Pourquoi ça dure si longtemps ? »

2Mon analyse a-t-elle donc été cela : une longue lutte de forces contraires ? Le combat des lumières contre les forces obscures ? Et y a-t-il un vainqueur ? Quelle banalité ! Pour un peu, le caractère purement rhétorique de l’association de ces deux expressions m’aurait découragée devant l’effort renouvelé de saisir quelque chose de ce qui s’est passé, si je ne m’étais avisée qu’elles avaient pour moi une valeur particulière, et que je les mettais entre guillemets. Ce sont des façons de dire, ce sont des mots qui dans mon analyse ont reçu un cachet qui les a mis à part, ce sont des restes qui, dans l’après-coup, me servent à redessiner les méandres d’un trajet. Quelques-uns surnagent au terme du parcours, quand je me retourne ; termes produits dans l’association libre ou interprétations de l’analyste, je pourrais les appeler des « quasi-concepts privés », si ce n’est qu’ils ne sont ni éternels, ni strictement délimités. Certains ont eu un effet de coupure au moment d’être dits ; surprenants, percutants, trouant la trame du sens ; d’autres ont produit un effet de nœud, rassemblant soudain pour un instant des fils jusque-là séparés. La prise qu’ils permettent après, dans ce « témoignage de passe », est davantage celle d’un prisme par lequel, peut-être, peut s’évoquer de biais ce qui a eu lieu.

3« Je ne cherche pas le bonheur ; je veux voir clair ! » Cela fusa, à la première séance, quand l’analyste me demanda ce que j’attendais de l’analyse. Je venais parce que je souffrais. J’étais angoissée et engluée. Je voulais « en sortir », sortir d’un nœud de désirs et de peurs qui me paralysaient ; je voulais « m’y retrouver », savoir ce que je désirais là-dedans finalement : les hommes, les femmes, mon père, mon patron, ma collègue… un imbroglio dont je pressentais qu’il n’était pas ponctuel, qu’il avait une histoire, qu’il était déterminé. La psychanalyse était la seule issue possible. Sans doute avais-je compris par mes lectures qu’elle ne m’apporterait pas la solution sur un plateau et que la promesse du bonheur et de l’harmonie était un mirage. Je prévenais l’analyste : je ne viens pas vous demander ce que vous ne pourrez pas me donner ! Étrange torsion, qui en redoublait une autre : je ne croyais pas au bonheur – ou je pensais ne pas y croire –, celui d’une entente entre hommes et femmes, mais je m’adressais à un homme pour apprivoiser cette espèce étrangère, sans quoi je ne pourrais pas devenir vraiment une femme ! Depuis l’adolescence, j’avais pris goût aux formes lyriques et poétiques de l’amour impossible et de la perte ; la mélancolie raffinée de Schubert ou de Chopin, la force dramatique des Kindertotenlieder de Mahler, le spleen ou le cristal obscur de Baudelaire ou de Mallarmé, la chanson triste de Verlaine : je me complaisais dans cet univers jusqu’à ce que la rencontre de la sexualité, en chair et en os, si j’ose dire, déchire le rêve.

4Je voulais sortir du rêve, et savoir. Je voulais un savoir d’un genre particulier : pas un savoir théorique, pas une explication. Je voulais plutôt démêler les fils ; tirer au clair, comme on résout une énigme, l’énigme que j’étais pour moi-même. J’expérimentai, dès les premières séances, grâce à l’analyste, que lorsqu’on se laisse aller à dire, on ne sait pas ce qu’on dit, et que la vérité de ce qu’on veut surgit de ce qu’on n’a pas voulu dire. Équivoques, rêves, oublis, interprétations et coupures, apportaient des surprises ; je m’efforçais de les aligner, tels les cailloux du petit Poucet, pour y trouver mon chemin.

5Cette première analyse m’apprit quelles paroles transmises déterminaient mes difficultés avec le sexe. Un amour fidèle sans sexualité liait le couple parental, avec la musique comme ciment de la famille. Le noyau familial avait tout d’un « la fille pour le père, le fils pour la mère ». Un attachement indéfectible au père avait succédé à la crainte de sa sévérité, et la fille avait grandi dans la croyance, soutenue par des signes, d’être sa préférée, jusqu’à ce que, par deux fois, la rencontre avec un homme ne provoque son désaveu : « tu n’es plus ma fille ! » Quant à la mère, à qui la demande était si accrochée tout enfant, elle était devenue celle qui ne répond pas ; elle l’avait laissée seule face au père ; elle était celle à qui il ne faut pas ressembler, soumise et effacée ; elle était habitée d’un désir mystérieux, qu’il lui sembla que son frère avait réalisé en devenant prêtre.

6Cette première analyse n’apporta pas seulement un savoir. Elle toucha à ce qui faisait mon angoisse et l’impossibilité d’une relation, puisqu’au bout d’un an seulement, je rencontrai celui qui deviendrait l’homme de ma vie. Effet thérapeutique rapide, pourrait-on dire ; pourquoi dès lors continuer ? J’étais heureuse avec cet homme, mais pas libérée ; je souffrais d’une étrange soumission. Je m’adressai donc à une analyste femme, que j’estimais pour la clarté de ses travaux. Ce furent des années de constructions minutieuses. Celle de l’Autre que je me donnais comme partenaire, un Autre qui fait la sourde oreille, dont ma mère était le prototype, et qui, une fois identifié, ne me condamnait plus à crier dans le désert. Celle de la femme idéalisée, au-delà des autres, en position d’exception, dont le dégonflage me permit de devenir mère. Mais quelque chose ne se modifiait pas ; cela demeurait un mystère, et une souffrance : j’allai donc voir mon troisième analyste avec ce que j’appelais alors ma « fidélité pathologique » et l’espoir qu’il pourrait « m’aider à résoudre les points opaques où je m’enlisais ».

7Ainsi, le « vouloir voir clair » se répétait à chaque demande d’analyse ! Sans lui, je n’aurais pas fait d’analyse ; je n’aurais pas poursuivi. Un vouloir puissant m’y avait précipitée. Mais il comportait sa propre impasse. La recherche du mot juste, la passion de la construction, pour saisir l’insaisissable et ajuster les contraires, me livraient à ce que j’ai nommé le démon de la liaison. Faire des liens, associer les mots, articuler l’une à l’autre les trouvailles isolées : qu’était-ce d’autre que de construire une sorte de tuteur de savoir, cimenter un principe d’ordonnancement ? Ce travail patient devint un effort inlassable, puis un devoir éreintant : encore et encore, jamais assez – Wiederholung, si près du haler, dit Lacan, et si proche du ahaner ou du haleter… L’impératif : « Il faut que ça tienne ! », que j’imposais à mon propre dire, générait une infinitisation et une exigence sans limite.

8Ce n’est qu’avec le dernier analyste, et à cause de son mode de présence et d’intervention, que le « vouloir voir clair » fut entamé et qu’un autre enjeu de la parole vint au premier plan : la prise du dire dans le corps. Je ne venais plus pour voir clair, mais pour « chercher de l’énergie », pour m’animer en me fixant tel un ballon sur son soufflet. Je venais aussi pour qu’il m’arrête sur ma pente destructrice. Je lui demandais de contrer mon démon, de ne pas me laisser m’enliser dans mes constructions. Je voulais parler autrement. Je réalisais que, dans ma pêche vaine, le filet de mots laissait passer l’essentiel au travers de ses mailles. Que je m’efforçais de combler les intervalles. C’est ainsi que, partie pour voir clair, j’arrivai à la conclusion qu’il n’y a pas de dernier mot. Quel soulagement ! Mais il a fallu que j’en répète l’épreuve, que je passe par une période de grand désarroi, où la croyance au lien de parole chuta, où rien ne tenait plus, où l’articulation même était touchée ; l’inconscient se taisait, je ne pouvais plus parler. Je suis sortie de ce trou en me laissant propulser par une poussée que l’analyste m’avait fait reconnaître en la nommant : « Vous êtes une coureuse ! » Ce que j’ai trouvé là était inattendu : un vouloir, en effet, mais sans queue ni tête – acéphale ; ce qui m’anime et ce qui me satisfait, avec son corollaire d’excès et d’épuisement.

9« Ça suffit ! Faut y aller ! » C’est sur l’élan de vie que j’ai parié en sortant de l’analyse. Contre la pente au sombre, qui toujours me rattrapait. Je l’ai appelée « la jouissance du sombre », dans la dernière année, en racontant une rêverie de quelques secondes, qui m’avait surprise le matin même : on m’annonçait la mort de mon fils, je téléphonais à l’analyste pour dire : « Je ne veux plus vivre ». Une idée absurde, isolée, surgie de je ne sais où. Le sombre, c’est l’opaque, l’inexplicable, c’est la noirceur, la douleur. « Ne pourrait-on pas dire que vous en jouissez ? », m’avait-il répondu, dès la première séance, quand je lui décrivais l’insupportable. C’est bien ce qui s’avérait, et, de cette jouissance du sombre, j’allais décliner les différents visages. C’était la chute et l’anéantissement – l’envers de l’attachement à l’homme et au signe d’amour. Un regard se détourne, un téléphone se raccroche : le sol se dérobe sous mes pieds, je suis aspirée dans un trou. C’était la face cachée de la femme idéalisée : la fille proie des hommes, enlevée, abandonnée, dont la mère avait choisi le prénom en hommage à Anne Franck ; la femme trompée, délaissée, battue. C’était l’autoreproche et l’autodérision, sur le mode d’un « pour qui tu te prends » mortifère : j’étais « la plaie et le couteau » ! Je me faisais mal, je devenais celle que mon père avait ironiquement surnommée « Mademoiselle Mal », la plaintive, la mauvaise, qui avait pris le pas sur la petite fille vivante.

10Devant l’inertie de l’alternance des moments d’élan et d’effondrement, je conclus que ce qui ne changerait pas, c’était « la coureuse », mais que le poids du jugement et de l’exigence pourrait peut-être se tempérer. Je pus un jour l’éprouver, quasi expérimentalement, la dernière année : entre ce qui arrive et moi, quelque chose s’immisce, telle une feuille qui vient se coller au visage : une signification, toujours la même : je suis laissée tomber, je ne suis rien pour l’autre. Alors je ne vois plus rien d’autre. J’introduis de la douleur. Cette feuille, je peux la décoller.

11La fin de l’histoire est-elle la victoire du clair sur le sombre ? Je ne le dirais plus en ces termes, c’est comme si la solution ne se trouvait pas dans ce binaire, pas plus qu’elle n’est dans la résolution de l’énigme. Elle est plutôt dans la possibilité d’une décision. Certes, l’analyse a apporté des éclairages ; mais le plus important, et peut-être le plus difficile à expliquer, c’est ce qu’elle a permis de détachement. En même temps que je renonçais au dernier mot et à la transparence, avec leur face d’exigence féroce et de condamnation, je me détachais du tuteur qu’avait été la parole d’amour d’un homme, et je quittais l’analyste. Ce détachement eut un effet d’allègement inouï, qui marqua non seulement ma parole mais aussi mon corps.

12– Alors maintenant, tout ça c’est fini ?

13– La course continue et la vie apporte les occasions de refaire le geste du décollement.

14– L’élaboration demandée aux ae et la tentative de transmettre ne raniment-ils pas le « vouloir voir clair » et ses démons ?

15– Pour l’instant, c’est sans tuteur ; c’est sans l’analyste ; comme on dit « sans filet » ; c’est oser parler sans preuves, sans abri, ou sans plan. Il faut bien un peu de sens pour faire passer la chose. J’aimerais que ce soit à la manière d’une liane qui dessine un bord autour d’un trou.

Anne Lysy [*]
  • [*]
    Anne Lysy est psychanalyste, membre de l’ecf et de la New Lacanian Scool [nls].
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2017
https://doi.org/10.3917/lcdd.077.0025
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