1La lettre, ce petit rectangle de papier si commun et ordinaire, se révèle rebelle à la définition. Aux yeux d’un contemporain, la lettre, quand elle n’est pas message administratif, est volontiers associée à l’expression autobiographique voire intime du locuteur. Cette conception s’impose cependant tardivement dans l’évolution historique de la lettre. Aussi, une rapide réflexion théorique et un itinéraire historique sont-ils nécessaires pour mieux démêler les rapports de la lettre et du social, de la lettre et de l’intime.
La lettre, un objet complexe
2Il n’est pas d’essence éternelle de la lettre, genre tributaire de l’histoire et de facteurs liés au contexte historique (situation des communications postales, structure des rapports sociaux, accès à l’écriture d’un nombre variable de personnes). C’est un discours dépendant des représentations collectives de son époque, un lieu de tensions particulières entre l’individuel et le social. Que serait une définition minimale de la lettre ? Texte pour abolir l’absence et la distance par le canal de l’écriture ? Texte qui se caractérise par une communication différée et par un espace d’échange supposant une double énonciation (que les lettres aient été véritablement expédiées ou non, que l’émetteur et le destinataire soient réels ou fictifs, l’échange entre ces derniers constitue le premier plan de l’énonciation tandis que la totalité de l’échange lue ou reçue par un tiers – le public, vous, moi – en constitue en effet le second) ?
Un objet difficile à théoriser
3Si le texte épistolaire est aisément identifiable à sa mise en page, il est difficile à définir et à théoriser. Sans doute une des difficultés tient-elle au fait que par « lettre », on désigne des réalités radicalement différentes, une multiplicité de formes et d’usages. La lettre, ce peut être la lettre privée voire la lettre intime qui cultive l’implicite ou, tout au contraire, la lettre polémique soutenue, moyen simple de porter le débat devant le public. Le maquis même des lettres privées est si touffu que nombreux ont été les théoriciens du style épistolaire à établir leur classification [1]. Mode d’expression écrite sans doute le plus courant, la lettre intervient dans toutes les circonstances de la vie : écrite par plaisir parfois, elle est plus souvent rédigée par nécessité. La lettre, forme modeste à la portée de tout un chacun, est également prisée par des écrivains consacrés. « L’épistolaire pose de façon exemplaire la question des frontières du littéraire : des lettres authentiques publiées après coup deviennent littérature sans l’avoir visé (Mme de Sévigné, Flaubert, etc.) tandis qu’en retour des fictions se déguisent en correspondances privées que le hasard aurait fait retrouver dans un grenier (Les Liaisons dangereuses, 1782) [2]. » Texte subversif que la lettre, bouleversant les hiérarchies, « lieu commun » à l’écrivant obscur et l’écrivain consacré, texte qui sait se jouer des frontières de la fiction et de la réalité, « mystificatrice pour transformer le réel [3] » ou, prêtant, au contraire à la fiction les couleurs de l’authenticité.
Repères historiques
4Lier l’épistolaire et les notions d’autobiographie, d’intimité et d’introspection ne va pas de soi : envisager une semblable connexion n’est pas toujours pertinent au regard de l’Histoire. Pour éviter les écueils de l’anachronisme, il semble souhaitable de reconsidérer brièvement les étapes de l’évolution de la lettre.
Le Moyen Âge : le milieu religieux et le monde politique
5Il est deux milieux où l’on échange des lettres (rédigées en latin) : le milieu religieux, le monde politique et diplomatique. Le développement de certains ordres religieux (cisterciens, bénédictins) et leur dispersion sur toute la surface de la chrétienté ont conduit les abbayes à créer leur propre corps de messagers. Une autre fonction importante de la lettre au Moyen Âge est la fonction diplomatique. Rois, évêques ou féodaux emploient des messagers à cheval (« chevaucheurs ») ou à pied (« piétons ») pour les affaires de moindre importance. La lettre que le messager doit transmettre ne peut être qu’un résumé du message à délivrer. C’est du monde religieux que nous vient un recueil qui a traversé les siècles, lettres d’un amour interdit, les Lettres d’Abélard et Héloïse que nous lisons dans une perspective sans doute déformée par l’héritage romantique : nous en reparlerons plus loin.
La Renaissance : la lettre comme vecteur d’idées
6À la Renaissance, la lettre n’est pas un genre destiné à parler de soi mais un vecteur du débat d’idées. Les épistoliers sont des doctes pour lesquels la lettre remplit une fonction essentielle en diffusant rapidement les idées nouvelles et en assurant la cohésion européenne des réseaux d’humanistes. Les échanges épistolaires constituent en quelque sorte de longs exposés alternés d’idées. La Renaissance fournit le premier théoricien moderne de l’art épistolaire, Erasme (De conscribendis epistolis opus, 1522). Il définit la lettre comme « res tam multiplex propeque ad infinitum varia » (« une chose si diverse, et qui varie presque à l’infini »), posant le principe de la variabilité de la lettre : l’épistolier doit adapter son style au sujet et au destinataire. Une autre publication est significative : celle des Lettres d’Étienne Pasquier (1586). Il reprend le principe érasmien de diversité du genre épistolaire et propose des lettres rédigées directement en français : la première constitue un véritable plaidoyer pour l’usage du français.
Le xviie siècle : de la lettre éloquente à la lettre mondaine
7La lignée de l’éloquence oratoire connait son accomplissement avec Guez de Balzac et la publication de ses Lettres (1624). Rompu à l’exercice de l’éloquence mais privé, à cause de ses rapports difficiles avec le pouvoir, de l’occasion de l’exercer dans le champ politique, Guez de Balzac devient maitre de l’éloquence épistolaire : le gout de la période impeccablement construite, le souci de la clarté caractérisent sa prose où l’évocation de l’actualité littéraire et politique côtoie l’éloge de la vie retirée et une réflexion sur soi. La prose épistolaire de Guez de Balzac, familière et soutenue, qui eut une influence notable sur la formation du gout classique, sera supplantée quelques décennies plus tard par un nouveau style épistolaire, plus libre et enjoué, celui des Lettres de Voiture (1654). Cette publication posthume marque une mutation dans les sensibilités épistolaires : passage de l’emphase éloquente à un art épistolaire mondain à l’allure spontanée, passage d’une sociabilité savante liée à la lettre érudite, à une sociabilité mondaine. Sans doute ce changement des sensibilités doit-il être mis en relation avec les mutations technique et sociale qui favorisent l’épanouissement de la lettre mondaine. Le retour progressif à la stabilité politique et le renforcement de l’autorité royale rendent caduque l’éloquence politique mais favorisent le développement de la vie mondaine. À partir de 1627, Richelieu crée des « ordinaires », liaisons postales régulières entre Paris et les capitales provinciales. L’extension du réseau se dessine à partir de 1640. Dès lors, on sait que la lettre n’est plus une communication indéfiniment différée mais qu’elle pourra être lue peu de jours après avoir été écrite. Les conditions d’un véritable dialogue épistolaire sont posées. Pour des catégories sociales disposant de larges loisirs, la pratique épistolaire devient une activité fréquente. Dans la seconde moitié du xviie siècle se multiplient les secrétaires, petits livres qui réunissent conseils et modèles pour rédiger des lettres.
Le succès des formes épistolaires et leur diversification
8La deuxième moitié du xviie siècle, c’est à la fois l’apothéose de l’usage de la lettre polémique avec Les Provinciales (1656) de Pascal, l’entrée massive des femmes dans le champ épistolaire, les jeux entre fiction et réalité et la publication de lettres fictives présentées sous le sceau de l’authenticité.
9Les Provinciales constituent un accomplissement de la lettre polémique. Là où des docteurs en théologie argumenteraient pesamment, Pascal, par le biais de la fiction épistolaire, analyse brièvement et pratique l’ironie. Déplaçant le débat de l’espace savant vers l’espace mondain, Pascal porte le débat devant l’opinion publique.
10En 1656, Mme de Sévigné a 30 ans. Celle qui est appelée à devenir la figure emblématique de l’épistolarité converse beaucoup, écrit déjà. Parce qu’elle a l’imagination vive et qu’elle se comporte avec les absents comme s’ils étaient à ses côtés, son don verbal s’est aisément prolongé en don d’écriture. La correspondance de cette femme brillante et cultivée est fort variée : lettres-confidences, lettres-anecdotes, lettres-méditations, lettres « pots-pourris » de nouvelles de tous ordres. Peut-être Madame de Sévigné n’aurait-elle pas eu la postérité littéraire qu’on lui connait si la mondaine enjouée et brillante qu’elle était n’avait subi une sorte de mutation. En 1671, elle est séparée de sa fille, Françoise-Marguerite, qui suit à Grignan son mari qui vient d’être nommé par Louis XIV lieutenant général en Provence. Les lettres à sa fille (deux à trois par semaine) ne seront pas un passe-temps spirituel mais un instrument d’existence, une entreprise de compensation désabusée. Les lettres de Madame de Sévigné vont être le modèle de la lettre naturelle et familière. Les Lettres de la marquise venaient après coup fournir un contenu et une illustration aux affirmations de La Bruyère sur la prétendue supériorité des femmes en matière épistolaire : « Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d’écrire [4]. » Cette célébration d’un supposé tropisme féminin vers l’écriture épistolaire ne manque pas d’être ambigüe : véritable reconnaissance d’un don féminin ou assignation à résidence des femmes dans ce que beaucoup d’épistoliers eux-mêmes considéraient comme un « en-dessous » de la littérature ? Ainsi que le suggère Brigitte Diaz, la scène épistolaire est volontiers abandonnée aux femmes dès lors que la lettre est devenue par excellence un medium mondain éphémère, nullement destiné à conférer au scripteur une quelconque reconnaissance littéraire : « On sait combien cette intrusion des femmes dans le domaine des lettres va susciter de légendes sur la pseudoféminité d’un genre dont les hommes veulent bien laisser l’apanage à l’autre sexe dès qu’il n’est plus que l’instrument un peu frivole d’une sociabilité de commande [5]. »
11L’épistolière trouve sa place sur la scène mondaine mais également sur la scène de la fiction. 1669 est l’année d’une des plus fabuleuses supercheries de l’histoire littéraire : c’est la publication anonyme des Lettres portugaises traduites en français, cinq lettres qui auraient été écrites par une religieuse portugaise séduite et abandonnée par un officier français. L’Avertissement de l’éditeur insiste à dessein sur la valeur de document humain du recueil. Le succès est égal à la curiosité suscitée. Ce que le public ignore, c’est que les lettres ne sont pas des lettres authentiques mais qu’elles sont de la main d’un auteur mondain, Guilleragues, supercherie qui sera seulement démontrée dans les années 1920. L’influence de ce mince recueil de lettres fut double. Son succès manifeste l’efficacité de la forme épistolaire en matière d’illusion romanesque : la disparition du narrateur omniscient confère au lecteur une place privilégiée aux côtés du personnage épistolier. Les cinq Lettres portugaises mettent en place dans la littérature française une écriture de la passion au féminin caractérisée par l’attente et l’abandon, promise à un grand rendement littéraire. Les Lettres portugaises inspirent durablement une manière d’aimer (la tentative d’univocité passionnelle) et un modèle de la lettre d’amour qui mime le mouvement de la vie intérieure, qui préserve la spontanéité de ce mouvement par un style oral débarrassé des pesanteurs de la rhétorique.
Le xviiie siècle : l’âge d’or de l’épistolaire et le passage à l’intime
12Pendant un peu plus d’un siècle, le roman épistolaire va connaitre un remarquable essor et rencontrer l’adhésion du public. L’usage de la lettre fonctionne comme un puissant « effet de réel ». Aux attraits usuels du roman s’ajoutent ici ceux liés à la situation de voyeurisme et à l’authenticité apparente. On peut distinguer deux formes de romans épistolaires : le roman monodique constitué des lettres d’un seul expéditeur (modèle des Lettres portugaises), le roman épistolaire polyphonique (Les Lettres persanes [1721], Julie ou la nouvelle Héloïse [1761], Les Liaisons dangereuses [1782]). Les Liaisons dangereuses marquent peut-être le point culminant du genre : l’ordre des lettres, le calendrier de leur circulation, leur rôle comme objets, tout est minutieusement agencé en un mécanisme formel qui reflète les machinations des deux libertins, orchestrateurs de l’action.
13La lettre est également le lieu où s’invente une nouvelle liberté de penser. « Le xviiie siècle – siècle des correspondances – a su en effet magnifiquement jouer sur cette frange effilée entre légèreté et profondeur, entre convention et invention. Les épistoliers, et pas seulement les penseurs professionnels des Lumières, mais aussi ces dilettantes éclairées qui ont fait le bonheur de Stendhal ou de Sainte-Beuve – Mme du Deffand, Julie de Lespinasse, Mme Roland, ou encore Mme d’Épinay –, ont avec une aisance remarquable contourné et transcendé les interdits que le siècle précédent avait imposés à l’écriture épistolaire pour en faire le terrain d’exercice favori d’une pensée en progrès [6]. »
14Évolution majeure : l’exercice convenu de l’épistolaire conversationnel et mondain, tel que le xviie siècle l’a beaucoup pratiqué, est peu à peu remis en cause par la volonté des épistoliers d’exprimer leur être singulier. Commence alors de s’exposer dans les lettres une intimité sentimentale et spirituelle qui, jusqu’alors, ne se livrait que par le biais de la fiction. On observe qu’un grand mouvement vers l’intimité de l’écriture anime les scripteurs européens dans la seconde moitié du xviiie siècle. Il est d’ailleurs intéressant sur ce point de tendre un parallèle entre la lettre et le journal. C’est à la même époque que la lettre et le journal se sont d’une certaine manière convertis à l’intime. Autrement dit, pour la lettre comme pour le journal, l’aspect intime, qui nous parait aller de soi, est pourtant le fruit d’une évolution et, pourrait-on dire, un caractère secondaire. « La nouvelle égérie de cette épistolarité de la sensibilité, où l’âme parle à l’âme son langage secret, ce n’est plus l’aimable marquise, c’est la tendre Julie de Lespinasse [7]. » La passion amoureuse du Comte de Guibert et de Julie de Lespinasse se lit dans les deux cents lettres de Julie, et la trentaine de Guibert. Julie, tout en ayant soin de conserver ses propres lettres, a brulé une partie de celles de Guibert. Le fait de conserver essentiellement ses propres lettres a pour effet d’ériger la correspondance en œuvre de type portugais, en soliloque de la passion féminine. L’image que Julie crée d’elle-même dans ses lettres est celle d’une âme sensible, et pour Julie, la sensibilité, c’est avant tout la faculté d’aimer : « Je ne fais qu’aimer, je ne sais qu’aimer. » « Mon ami, je vous aime comme il faut aimer, avec excès, avec folie, transport et désespoir. »
La lettre d’amour
La tradition de l’héroïde
15On se risque tardivement à exposer dans une lettre authentique son intimité sentimentale et spirituelle, et c’est par le biais de la fiction que longtemps s’est exprimé le cri du cœur. L’épistolarité amoureuse doit beaucoup au poète Ovide, créateur des Héroïdes, lettres fictives d’héroïnes mythologiques (Didon, Phèdre, Pénélope…) à l’homme aimé absent. Ce genre fixe durablement l’image de l’épistolière qui, en une lamentation lyrique et pathétique, s’adresse à l’amant absent pour le persuader, peut-être encore, de revenir. C’est ce modèle’qui conduit Roland Barthes à affirmer dans Fragments d’un discours amoureux : « Historiquement, le discours de l’absence est tenu par la Femme [8]. » La femme serait celle qui attend et qui écrit, à disposition, en souffrance. Le genre de l’héroïde a traversé les siècles et il est des héroïdes contemporaines. L’on pourrait donner pour seul exemple la récente Lettre d’une amoureuse morte de Nathalie Rheims (2000).
Le cas des lettres d’Abélard et Héloïse
16Les lettres d’Abélard et Héloïse constituent le premier recueil de lettres privées, authentiques ou données comme telles, qui disent le désir et l’amour comme transgression sociale. L’ensemble comprend cinq textes : le premier est Historia Calamitatum (Histoire de mes malheurs), où Abélard, en une longue narration et confession, vise une sorte d’édification. Héloïse prend connaissance de ce texte qui ne lui était pas initialement destiné et y répond dans une Epistula deprecatoria (Lettre suppliante) qui ouvre leur échange épistolaire (deux lettres d’Abélard et une nouvelle lettre d’Héloïse). Ces lettres, rédigées en latin vers 1132, n’ont fait leur apparition qu’un siècle et demi plus tard, vers 1290, traduites en français par Jean de Meun, lui-même continuateur du Roman de la Rose de Guillaume de Loris, et se trouvent par là même associées à la littérature courtoise. Certes Héloïse évoque l’amour charnel révolu (« Peut-on dire que l’on fait pénitence, quelle que soit la mortification que l’on impose au corps, quand l’âme conserve le gout du péché et brule de ses anciens désirs ? »), mais il ne faudrait pas s’abuser sur la signification de ce recueil:
Abélard et Héloïse connaissent une éclipse à la Renaissance, puis le xviie siècle les redécouvre, faisant d’Héloïse une héroïne précieuse. Les lecteurs s’enflamment en ce siècle pour les lettres d’amour, qu’elles soient authentiques ou fictives. La mode éditoriale des lettres d’amour est lancée et un long avenir s’ouvre devant elles. Elles ne seront pas rares, les maisons d’éditions soucieuses de gains sans risques qui finissent, un jour, par produire leur anthologie de lettres d’amour.Il ne s’agissait nullement d’immortaliser le souvenir d’une passion malheureuse, que ce fut pour son intérêt psychologique ou pour sa beauté littéraire ; il s’agissait de constituer un recueil de textes relatifs aux origines du monastère du Paraclet et à ses fondateurs, Abélard et Héloïse. Ces textes qui nous semblent aujourd’hui si exceptionnels, relèvent en fait d’une catégorie tout à fait classique de la production littéraire monastique. C’est dire que, sous la forme où ils nous ont été conservés, ils n’appartiennent nullement à ce que nous définissons comme le domaine de l’autobiographie, de l’introspection, de la peinture sincère du moi. Ils obéissent à une rhétorique qui est, en gros, celle de l’hagiographie [9].
Caractéristiques et fonctions de la lettre d’amour
17Il est plusieurs situations affectives où l’on peut parler de lettres d’amour : lettres entre amants, entre époux, entre frères et sœurs, lettres entre parents et enfants, lettres entre amis, dans certains cas, et avec toutes les confusions que les relations d’amitié amoureuse peuvent engendrer. On limitera notre propos au sens où l’amour désigne une inclination envers une personne, à caractère passionnel. La lettre d’amour établit entre deux partenaires séparés dans l’espace une interaction qui vise à la création, à la modification ou à la confirmation d’une relation affective. En ce sens, elle décline toute une panoplie de situations.
18La lettre déclare l’amour et dit ce qu’on ne parvient à dire dans la parole vivante :
« Trois minutes après votre départ… Non impossible de le garder pour moi. Je vous dis ce que vous savez déjà – je vous aime. »
20La lettre met en œuvre une illusion de présence et de dialogue, suscite le désir et la jouissance :
« Quel miracle, tout le jour, que celui de ta présence charnelle en moi et comme j’aime qu’absent tu gouvernes mon corps, l’empoignant irrésistiblement par le milieu et le renversant, chaviré sur sa tige – et la tête git dans une prairie d’étoiles – Soudain, j’ai su précisément la force de tes lèvres, le gout de ton haleine, soudain j’ai su la forme précise de ta verge, la douceur de ce ventre que l’on croirait d’un enfant, l’espace de tes cuisses écartées, ou bien cette poitrine plate, si lisse, ou sur ton épaule un tout petit bouton ; soudain j’ai reconnu cette saveur de sel ou de sang… Je suffoque et deviens lourde et m’écoule vers la terre. »
22La lettre assure la pérennité du lien à coup de serments, de justifications, d’explications, d’ajustements et, parfois, de menaces. La lettre déplore, au temps des plaintes et des reproches, et va jusqu’à rompre les liens amoureux :
« Madame,
J’ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir, hier, dans la soirée, trois fois chez moi.
Je n’y étais pas. Et dans la crainte des avanies qu’une telle persistance de votre part, pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m’engage à vous prévenir : que je n’y serai jamais.
J’ai l’honneur de vous saluer. »
24La lettre d’amour, on le sait, est une manière de quintessence de la communication épistolaire puisque, plus que toute autre peut-être, elle est une reviviscence de la présence. Plus que toute autre également, elle court le risque de la monotonie, répétant un sentiment qui tient de l’inexprimable, tentant d’approcher ce qui est en deçà ou au-delà du langage, contrainte souvent de se réfugier dans l’hyperbolique pour transcrire ce qui échappe aux mots. Expression hyperbolique des sentiments, force du dialogisme, fréquence de l’impératif et des hypocoristiques, inventivité de la dénomination sont des traits récurrents de la lettre d’amour.
Le paradoxe de la lettre d’amour : pis-aller ou idéal ?
25La mise à distance épistolaire peut être une condition de la jouissance du discours amoureux : « Je vous aime beaucoup plus loin de vous qu’en votre présence. » (Stendhal à Mathilde Demboski, 4 octobre 1818). Pour d’aucuns, il n’est ainsi d’amour que‘ dans la lettre, et cette dernière serait dans une certaine mesure une activité de résistance à l’autre. Cela semble être particulièrement vrai de l’épistolier Kafka. S’il s’éprend de Felice Bauer, c’est moins pour l’avoir rencontrée (une seule fois à Prague, lors d’une soirée chez les parents de son ami Max Brod) que parce qu’elle finit par répondre à ses premières lettres. C’est dans le courrier que Kafka rencontre véritablement Felice. Il vit à Prague, elle à Berlin. Ils vont échanger, cinq années durant (1912-1917), des centaines de lettres. Rien n’est plus insoutenable pour l’épistolier que la présence de l’autre qui, idéalement, ne devrait jamais prendre corps : « ce qui me gênait, outre d’autres scrupules d’ailleurs, c’était positivement la peur de voir dans sa réalité la femme qui m’écrivait, » (Lettre de Kafka à Max Brod, juillet 1916) La volonté à la fois de séduire et de s’éloigner, l’esquive d’une rencontre dans le réel, le choix de l’écriture contre la vie caractérisent l’attitude de l’épistolier Kafka. Est-ce là une posture exceptionnelle ? Ce n’est pas si sûr. « La trouble dimension de ce que Vincent Kaufmann intitule “l’équivoque épistolaire” est contenue ici dans ce double mouvement qu’opère la lettre en tenant à distance tout en mimant la proximité [10]. » Sans doute peut-on parler de l’écriture épistolaire comme d’un geste paradoxal dans la mesure où on établit un lien tout en maintenant une distance que l’on ne souhaite pas forcément abolir.
Notes
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[1]
Mauvillon, auteur d’un Traité général du stile avec un traité du stile épistolaire (1752), et très récemment Larthomas P. (1998), Notions de stylistique générale, Paris, PUF, p. 164-166.
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[2]
Besnier M.A. & Desjardins L. (2002), « Épistolaire », Le Dictionnaire du littéraire, Paris, PUF.
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[3]
Voir Haroche-Bouzinac G. (1995), L’Épistolaire, Paris, Hachette, p. 131-135.
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[4]
La Bruyère, Les Caractères, « Des ouvrages de l’esprit », 37.
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[5]
Diaz B. (2002), L’Épistolaire ou la pensée nomade, Paris, PUF, p. 18-19.
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[6]
Ibid., p. 42.
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[7]
Ibid., p. 34.
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[8]
Barthes R. (1977), Fragments d’un discours amoureux, Paris, Éditions du Seuil, p. 20.
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[9]
Verger J., « Abélard et les milieux sociaux de son temps » cité par Millet-Gérard D., op. cit., p. 32.
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[10]
Haroche-Bouzinac G., op. cit., p. 72.
